Don Pablo jeta sur le drôle un regard investigateur, et s'adressant à l'officier:
—Capitaine, dit-il froidement, faites prendre les armes à dix cavaliers et qu'ils se tiennent prêts pour une exécution.
Le capitaine fit un signe, dix rancheros s'approchèrent, la carabine à la main et se placèrent silencieusement en face du prisonnier.
Celui-ci demeura impassible, indifférent en apparence à ces préparatifs dont cependant il comprit toute la menaçante signification.
—Tu es condamné à mort, prépare-toi à mourir, dit don Pablo d'un ton bref en s'adressant au prisonnier.
Le bandit sourit avec dédain.
—Je suis condamné à mort depuis ma naissance, répondit-il d'une voix railleuse; un peu plus tôt un peu plus tard, toute créature humaine doit en arriver là, c'est le but commun, nul être vivant ne le peut éviter. Faites donc de moi ce qu'il vous plaira.
—Tu ne crains pas la mort?
—Pourquoi la craindrais-je, c'est la fin de tout.
—Ou le commencement!
—Peut-être; que m'importe!
—La vie est belle cependant, quand on est jeune, fort et riche.
—Oui, mais quand on est pauvre, elle ne vaut pas la peine qu'on prend à essayer de la prolonger.
—Hum! Si au lieu de te faire exécuter, comme c'est mon droit, je te pardonnais?
—Vous plaisantez, colonel! dit le bandit avec un tressaillement involontaire.
—Suppose un instant que je parle sérieusement.
—A quoi bon supposer ce qui ne saurait être? répondit-il en haussant les épaules. Vous m'avez arrêté en flagrant délit; c'est une partie comme une autre engagée entre nous. J'ai joué, j'ai perdu, je dois payer.
—Alors, tu veux mourir?
—Je ne dis pas cela. Il y a toujours chez l'homme le plus brave un sentiment instinctif qui le pousse à conserver la vie.
—Tu peux vivre si tu le veux.
—Est-ce un marché que vous me proposez, colonel?
—C'est un marché, oui, señor Matadiez.
—Hein? s'écria le bandit dont l'œil lança un fulgurant éclair, vous me connaissez?
—Oui, je te connais.
—Et me connaissant vous me feriez grâce?
—Non seulement je te ferai grâce si tu le veux; mais encore je te rendrai riche.
—Bon; alors on peut s'entendre. Il est inutile de me tenir ainsi plus longtemps garrotté comme un novillo; ordonnez qu'on détache mes liens et qu'on nous laisse seuls.
—Si je fais ce que tu désires, tu n'essaieras pas de t'échapper?
—Ma foi, non; la vie me pèse, j'irai de moi-même me placer devant les carabines de vos soldats, je vous le jure, quand vous me l'ordonnerez; si vous me connaissez, vous savez qu'on peut avoir confiance en ma parole.
Don Pablo fit un signe d'assentiment.
—Déliez cet homme, dit-il.
On obéit; le bandit poussa un rugissement de joie et fit sur place un bond prodigieux sur lui-même, comme pour s'assurer qu'il était réellement rentré en possession de toutes ses facultés.
Les soldats s'éloignèrent; le colonel et le bandit demeurèrent seuls.
En recouvrant sa liberté, Matadiez avait repris toute son insouciance.
—Alors, fit-il en riant, ce ne sera pas encore pour cette fois.
Et s'approchant vivement de don Pablo:
—Colonel, lui dit-il sans lui donner le temps de lui adresser la parole, je sais ce que vous désirez de moi; je ne tromperai pas votre attente. Je vous dois la vie, je m'acquitterai loyalement; je n'ai jamais renié mes dettes, et, vive Dieu! celle-là est sacrée. Vous voulez savoir, n'est-ce pas, ce qu'est devenue la jeune fille qui a disparu? Je l'ignore; mais je le saurai bientôt, soyez tranquille. De plus, non seulement je vous aiderai à la sauver, mais encore je m'engage à vous apprendre, quoique je ne le sache pas moi-même, quel est l'homme qui m'avait payé pour m'emparer de la pauvre enfant. Vous ai-je deviné, est-ce bien là tout ce que vous désirez de moi?
—Tu m'as deviné, en effet, et c'est tout ce que je désire de toi; si tu tiens la promesse que tu me fais, je te le dis à mon tour, sois tranquille.
—Bon, ne parlons pas de cela maintenant, reprit-il d'un ton enjoué; après la réussite nous réglerons cette affaire.
—Soit. Un mot encore?
—Parlez.
—Comment te trouvé-je de si bonne composition, toi cependant si...
—Féroce? bah! dites le mot, allez, colonel; deux raisons m'ont engagé à agir ainsi que je le fais; la première, c'est que vous avez été franc avec moi, et que vous m'avez témoigné de la confiance en me rendant ma liberté sur parole; la seconde, c'est que je suis peut-être un tigre, mais qu'à coup sûr je ne suis pas un loup; je tue sans remords un homme, et cela bravement, en face, mais je répugne à enlever les enfants et les femmes, je trouve cela lâche. J'ai été malgré moi entraîné à tenter cette expédition, elle me répugnait; mais j'étais à bout de ressources et je ne voulais pas mourir de faim. Voilà mon excuse, si quelque chose peut excuser une action aussi indigne.
—Bien, je m'attendais à cette réponse, je suis heureux de ne point m'être trompé sur ton compte; allons, tu vaux mieux que ta réputation, je ne désespère pas de te voir revenir au bien.
—C'est bien difficile, colonel, répondit-il en hochant la tête... cependant qui sait?
Don Pablo appela d'un geste le capitaine qui se promenait de long en large à quelques pas en attendant la fin de ce long entretien.
—Cet homme est libre, lui dit-il, rendez-lui son cheval et ses armes.
Le capitaine s'inclina.
—Merci, dit Matadiez, cette dernière faveur achève de m'attacher à vous; adieu, colonel; avant peu vous aurez de mes nouvelles, et j'espère que vous serez satisfait; où vous retrouverai-je?
—Auprès du général Santa-Anna.
—Cela suffit, adieu.
Il salua respectueusement le colonel, reprit ses armes qu'un ranchero avait apportées, caressa son cheval, se mit en selle d'un bond, et partit ventre à terre dans la direction du voladero.
Don Pablo le suivit un instant du regard, puis il pencha son front pensif en murmurant:
—Ce moyen était le seul qui m'offrit des chances de succès; ai-je eu tort de l'employer? Peut-être!
Et il demeura plongé dans ses réflexions.
Nous abandonnerons provisoirement le camp des rancheros, et, faisant rétrograder notre récit de quelques heures, nous retournerons sous la voûte du voladero au moment où, sur l'ordre de Matadiez, les torches avaient été éteintes toutes à la fois.
Miss Anna, effrayée par l'obscurité subite qui avait instantanément succédé à la lueur douteuse qui jusque-là avait éclairé le combat, mais conservant cependant toute sa présence d'esprit, s'était, autant que cela lui était possible, rapprochée de son père, dont elle sentait combien il était important pour elle de ne pas être séparée.
Tout à coup elle frissonna; elle avait senti une main presser doucement la sienne et s'appuyer fortement sur la bride de son cheval, qui, obéissant à l'impulsion nouvelle qui lui était donnée, au lieu d'avancer comme elle le désirait, reculait peu à peu, mais par un mouvement continu, de façon à sortir de la mêlée. Inquiète de cette direction donnée malgré elle à sa monture, la jeune fille, soupçonnant un nouveau piège, se tint sur ses gardes, prête à tout événement, et résolue à faire face au danger, quel qu'il fût, qu'elle prévoyait.
Miss Anna ne ressemblait en rien à ces jeunes filles de notre vieille Europe, qui, abritées sous l'aile tutélaire d'une mère inquiète et attentive, ou derrière les murailles épaisses d'un couvent, rendues faibles et craintives par l'invisible mais toute puissante protection qu'elles sentent planer incessamment autour d'elles, tremblent au bourdonnement d'une mouche qui vole, et s'évanouirent à l'appréhension d'un danger imaginaire; issue de deux sangs fiers et énergiques, l'indomptable volonté et le sang-froid de la race anglo-saxonne se réunissaient en elle au courage patient et dévoué, et à l'angélique douceur de la race hispano-américaine; élevée au Mexique, au milieu des continuelles révolutions qui bouleversent ce malheureux pays, elle s'était, enfant, accoutumée à regarder le danger en face, à ne chercher de protection qu'en elle-même et à agir sous l'impulsion de son propre cœur.
On se tromperait fort si, d'après ce que nous venons de dire, on se figurait miss Anna comme une espèce d'amazone se plaisant au milieu du danger et parfois le recherchant pour se donner la joie d'y échapper par sa force et son courage; il n'en était rien: dans la vie ordinaire, miss Anna était une jeune fille douce, modeste, rougissant au moindre mot et obéissant passivement, sans colère ni impatience, aux ordres souvent un peu durs de son père, heureuse même d'être ainsi délivrée de toute responsabilité personnelle et de pouvoir se livrer en liberté à ses rêves de jeune fille. Mais, dans les circonstances exceptionnelles, son caractère s'éveillait pour ainsi dire; il grandissait avec les événements, et, si graves qu'ils fussent, il la maintenait toujours à leur niveau.
Cette fois encore, à l'approche du danger, miss Anna sentit croître son courage; la situation était pour elle excessivement critique; isolée pour ainsi dire au milieu de tous ces hommes qui combattaient avec acharnement dans les ténèbres, elle comprit qu'elle n'avait de secours à demander à personne, que c'était en elle-même qu'elle devait chercher protection, et que, si elle hésitait à se défendre, elle était perdue.
Son parti fut pris en un instant.
Feignant de se tromper sur les intentions de l'homme qui tenait son cheval, elle cessa d'essayer à dégager sa bride, et, se penchant légèrement en avant:
—Est-ce vous, Remigo Vásquez, demanda-t-elle, qui essayez de me sortir de la mêlée?
—Oui, señorita, répondit une voix étouffée dont l'intonation sinistre aurait dissipé tous ses doutes, si par hasard elle en avait conservé; c'est l'ordre de votre père.
—Bien, dit-elle, approchez-vous et prenez ma valise; elle est à moitié dégrafée. Je ne veux pas qu'elle demeure entre les mains de ces bandits.
Presque aussitôt la jeune fille sentit les mains de l'inconnu sur la croupe de son cheval. Réunissant les rênes, elle appuya vigoureusement les éperons aux flancs de l'animal, qui hennit de douleur, le fit cabrer et le lança en avant avec une rapidité vertigineuse.
Le cheval partit à fond de train, renversant du poitrail tous les obstacles qui s'opposaient à son passage. La jeune fille entendit un blasphème, une balle siffla à son oreille et perça son chapeau: c'était probablement le bandit qui essayait de se venger du tour qu'elle lui avait joué.
La jeune fille ne s'occupa point de cet incident, elle ne songeait qu'à fuir et à sortir de la mêlée; tout à coup un fracas horrible retentit, une masse de terre et de rochers s'était détachée de la voûte et était tombée à deux pas derrière elle; une seconde de plus elle était engloutie sous les décombres.
Le cheval épouvanté redoubla de vitesse, emportant dans sa course furieuse sa maîtresse à travers la campagne.
Miss Anna était sauvée, provisoirement du moins, du péril le plus grand qu'elle avait à redouter.
Les rochers avaient élevé en s'amoncelant une infranchissable barrière entre elle et ses ravisseurs; malheureusement elle était seule, car elle se trouvait séparée à la fois de ses amis et de ses ennemis, et abandonnée au milieu de la nuit dans un désert inconnu.
Elle continua cette course affolée, poursuivie pendant quelques instants encore par les horribles cris d'agonie des misérables écrasés sous les décombres; puis les cris et le tumulte des combats s'éteignirent peu à peu, tout retomba dans le silence et elle demeura seule, essayant vainement de calmer sa monture et de ralentir sa course furieuse qui augmentait à chaque seconde.
Elle n'avait échappé au péril d'être enlevée et peut-être assassinée par les bandits que pour se voir presque aussitôt exposée à être précipitée dans quelque fondrière ou brisée sur les rochers de la route par un animal emporté que la terreur rendait fou.
La nuit était claire et étoilée, la route large, la jeune fille ne désespéra pas de son salut; renonçant à arrêter son cheval, elle se borna à le diriger autant que possible en ligne droite, tout en lui parlant et en le flattant doucement avec la main, attendant avec le stoïcisme d'un esprit énergique qui a la conviction d'avoir tout fait pour se sauver, soit que le cheval buttât contre une pierre invisible et roulât avec elle sur le sol, soit, ce qui était moins probable, qu'il s'arrêtât de lui-même; préparée à l'un ou à l'autre événement, la jeune fille adressa à Dieu une fervente prière et continua, résignée à ce que le ciel ordonnerait d'elle, sa course fiévreuse dans la nuit.
Depuis plus d'une heure déjà, semblable au coursier-fantôme de la légende allemande, le cheval filait silencieusement dans l'espace, portant courbée sur son cou et cramponnée à sa crinière la jeune fille que, malgré tout son courage, la terreur commençait à envahir; les arbres échevelés fuyaient à droite et à gauche de la route, les accidents du paysage se noyaient dans les teintes mates de l'horizon.
Ce steeple-chase effroyable continuait avec la même vertigineuse rapidité; le cheval soufflait du feu par les naseaux; il faisait entendre des rauquements sourds et des ahans de fatigue; un nuage de fumée grisâtre l'enveloppait comme un linceul, et malgré les efforts de la jeune fille, il maintenait toujours cette allure affolée qui menaçait d'aboutir à une épouvantable catastrophe.
Cependant l'aspect du paysage peu à peu se modifiait, la route devenait meilleure, les arbres plus resserrés et plus touffus prenaient l'apparence d'une alameda, tout semblait présager qu'on approchait d'un pueblo ou du moins d'une ranchería; déjà se voyaient, à une assez courte distance, se détachant de la masse sombre de l'horizon sur laquelle ils tranchaient, ces murs en adobe, blancs et peu élevés qui, au Mexique, aux environs des villages, servent à clore les champs et les propriétés rurales.
Miss Anna releva doucement la tête et jeta un regard anxieux autour d'elle, l'espoir lui remontait au cœur: les villageois quittent le lit de bonne heure pour aller soigner les bêtes au corral et commencer les durs travaux des champs. Tout n'était pas perdu; la jeune fille pouvait être sauvée, si Dieu, qui jusque-là l'avait si évidemment protégée, consentait une fois encore à lui venir en aide.
Cependant, à droite et à gauche du chemin, perdus dans la brume, commençaient à apparaître des ranchos épars çà et là, sentinelles perdues du village qui nécessairement ne devait pas être loin.
Peu à peu les ranchos se rapprochèrent à droite et à gauche, s'alignèrent de chaque côté de la route, puis enfin ils se joignirent et se soudèrent pour ainsi dire les uns aux autres, et formèrent une large rue. Miss Anna, toujours emportée par son cheval, entrait dans un pueblo.
L'aube commençait à rayer les nuages de nuances plus claires; à l'horizon, des teintes blanchâtres envahissaient le ciel, le soleil ne tarderait pas à se lever, le jour à paraître; derrière les fenêtres de quelques ranchos, des lumières tremblotantes annonçaient le réveil des habitants; au bruit saccadé du galop précipité du cheval, plusieurs portes s'entrouvrirent. Miss Anna poussa alors des cris de détresse en demandant du secours.
Tout à coup un cavalier apparut à l'extrémité opposée du village; un coup d'œil lui suffit pour comprendre la situation désespérée de la jeune fille.
—Courage! lui cria-t-il, redressez-vous sur la selle!
La jeune fille devina plutôt qu'elle n'entendit cette recommandation et obéit instinctivement, car, malgré tout son courage et sa force de volonté, la pauvre enfant, en proie à un vertige horrible, n'avait plus pour ainsi dire conscience de ce qui lui arrivait. Le cavalier inconnu s'élança à toute bride et arriva comme un ouragan au-devant de la jeune fille, en faisant tourner son lasso autour de sa tête.
Tout à coup le lasso s'abattit sur le cou de l'animal; le cheval, effaré, fit un effort terrible, poussa un hennissement de douleur et s'abattit foudroyé sur les genoux, frissonnant de terreur et soufflant avec force.
La jeune fille lâcha la bride, ferma les yeux, et, adressant une suprême prière à la Divinité, elle s'évanouit.
Mais elle ne toucha pas le sol, des mains empressées l'avaient enlevée de selle et empêchée de se briser le crâne sur le cailloutis pointu qui pavait la route.
Lorsqu'elle reprit ses sens, il faisait grand jour, plusieurs femmes l'entouraient et lui prodiguaient des soins.
La jeune fille souleva péniblement sa tête alourdie par la douleur et jeta un regard anxieux autour d'elle, essayant de rappeler ses idées confuses encore et de se souvenir de ce qui s'était passé.
Miss Anna était à demi couchée sur une butaca dans une chambre modestement meublée, mais très propre; le soleil entrait joyeusement par les fenêtres ouvertes et donnait un air d'indicible gaieté à cette pauvre demeure.
La pitié la plus sincère, l'intérêt le plus réel animaient le visage des femmes qui entouraient la jeune fille; elle sourit doucement en les regardant avec reconnaissance et referma les yeux.
Mais cette fois elle n'était plus évanouie, le calme renaissait peu à peu dans son esprit, l'intelligence voilée par le choc de tant d'événements terribles reprenait son empire et recommençait à se faire jour, la souffrance s'éveillait de nouveau avec le souvenir.
Quelques minutes s'écoulèrent sans que le plus léger bruit vînt troubler le silence religieux qui régnait dans la chambre; enfin miss Anna sentit qu'on lui prenait délicatement la main, en même temps une douce voix murmura à son oreille:
—Pourquoi pleurer ainsi, señora, votre souffrance redoublerait-elle? Au nom de la sainte Vierge de Guadalupe, ayez confiance en nous, nous serions si heureuse de vous soulager.
Miss Anna rouvrit ses yeux pleins de larmes, la douleur l'avait vaincue, elle pleurait.
—Merci, répondit-elle en essayant de sourire, merci; vous êtes bonnes et je vous rends grâce des soins si touchants que vous avez prodigués avec une délicatesse si grande à une étrangère. Dieu vous récompensera.
—Nous n'avons fait que notre devoir, señorita, reprit la femme qui déjà lui avait parlé; mais Dieu soit loué, vous êtes sauvée maintenant.
—Hélas! murmura la jeune fille en sentant redoubler sa douleur, c'est vrai, mon Dieu! je suis sauvée.
La jeune Indienne, pauvre fille aussi ignorante qu'elle était bonne, se trompa à l'expression de ces paroles.
—Vous pourrez continuer votre voyage aussitôt que vos forces seront revenues, dit-elle avec douceur; votre cheval n'est point blessé, on en a pris le plus grand soin; et puis, voyez, votre valise est là près de vous, sans que rien y manque.
—Oh! fit-elle avec un geste de nonchalance charmante, ce n'est point de cela que je voulais parler.
—Comment vous sentez-vous à présent, señora?
—Mieux, beaucoup mieux; j'espère que dans quelques heures mes forces seront assez revenues pour me permettre de continuer mon voyage.
—Ne vous hâtez pas autant de vous remettre en route, señora; bien que nous ne soyons que de pauvres Indiens, grâce à Dieu, si restreintes que soient nos ressources, elles nous permettent encore d'offrir une hospitalité, sinon luxueuse, du moins décente aux voyageurs dans votre position.
—Merci, mon enfant; comment vous nommez-vous?
—Anita, señora, pour vous servir, répondit-elle avec une révérence; mon mari a été pressé il y a quelques jours, et a été forcé de se rendre à l'armée que son Excellence le président a rassemblée à San Luis de Potosí, pour battre les hérétiques.
—De sorte que vous êtes seule ici maintenant, mon enfant, reprit miss Anna, amusée par le gentil babil de la pauvre fille.
—Hélas! oui, señora, répondit-elle en portant ses mains à ses yeux mouillés de larmes, et bien triste, allez.
—Je vous crois, chère petite, et je vous plains sincèrement. Nous reviendrons sur ce sujet, ajouta-t-elle avec intention.
—Je suis à vos ordres, señora.
—Mais dites-moi, ma chère Anita, quel est l'homme généreux qui m'a si providentiellement sauvée d'une mort horrible?
—Je ne le connais pas, señora, il est forastero, étranger,—et entrait en même temps que vous dans le village.
—C'est Dieu qui l'envoyait à mon secours, murmura pieusement la jeune fille.
—Oh! bien certainement, señora.
—Et qu'est-il devenu? A-t-il continué sa route?
—Non, señora; il a déclaré qu'il ne s'éloignerait pas avant de savoir comment vous êtes, et il attend qu'il vous plaise de le recevoir.
—Pourquoi ne m'avoir pas dit cela plus tôt?
—Désirez-vous donc qu'il entre?
—A l'instant, si cela est possible.
—Vous allez être satisfaite. Et la jeune Indienne quitta la chambre, suivie de ses compagnes, auxquelles elle avait fait signe de ne pas demeurer davantage.
En effet, miss Anna était complètement remise de son affreux accident et n'avait plus besoin que de calme et de repos.
Quelques minutes s'écoulèrent; enfin la porte s'ouvrit et Anita reparut, précédant l'homme qui avait si adroitement lacé le cheval au milieu de sa course furibonde, et, selon toutes probabilités, préservé la jeune fille d'une chute mortelle.
L'inconnu entra timidement dans la chambre, marchant sur la pointe du pied pour empêcher ses lourds éperons de grincer sur le sol, et il s'arrêta devant la jeune fille, la tête basse et tournant gauchement et d'un air embarrassé son chapeau entre ses mains.
Miss Anna examina attentivement cet homme et un frisson de crainte la saisit sans qu'il lui fût possible de se rendre compte de l'émotion étrange qu'elle éprouvait à la vue des traits sinistres de cet individu, qui pourtant était son sauveur. Cependant elle surmonta cette première impression, et lui faisant un geste gracieux de la main:
—Approchez, señor, lui dit-elle d'une voix douce et harmonieuse, mais légèrement tremblante, je tenais à vous voir et à vous exprimer moi-même la vive reconnaissance que je conserverai pour le signalé service que vous m'avez rendu.
—Señorita, répondit l'étranger d'une voix sourde, vous ne me devez aucune reconnaissance pour ce que j'ai fait; tout vaquero mexicain sait lacer un cheval emporté; ce n'est pas un grand mérite; il n'y a donc pas là un motif à un remercîment de la part d'une personne comme vous!
—Au contraire, car vous avez agi sous l'impression d'un bon mouvement, puisque je vous suis complètement étrangère.
—En êtes-vous sûre, señorita? répondit-il en relevant enfin la tête et la regardant avec une expression singulière.
—Mais, murmura la jeune fille surprise et troublée de cette réponse à laquelle elle était si loin de s'attendre, je le crois... je le suppose, du moins, je ne me rappelle pas vous avoir jamais vu.
—C'est vrai, señorita, jamais vous ne m'avez vu; j'ajouterai même que jamais, jusqu'à ce moment, je n'avais moi-même eu l'honneur de vous voir, et cependant vous ne m'êtes pas étrangère.
—Je ne vous comprends pas, señor.
—En effet, ce que je vous dis là vous doit sembler bien extraordinaire; lorsque je vous ai rencontrée si providentiellement, señorita, je vous cherchais.
—Vous me cherchiez, moi! s'écria-t-elle avec une surprise de plus en plus grande.
—Oui, señorita, reprit-il froidement, seulement, je conviens avec vous que, lorsque j'ai lacé votre cheval, j'ignorais que ce fût à vous que je rendais ce service, car la nuit était trop sombre, et j'étais trop éloigné de vous pour vous reconnaître.
—Vous me confondez, señor, vous m'effrayez même en me parlant ainsi; comment vous étiez-vous mis à ma recherche, quel intérêt si grand aviez-vous donc à me rencontrer?
—Rassurez-vous, señorita, et pardonnez-moi si je vous parle comme je le fais; mon intention n'est point de vous effrayer, au contraire; un seul mot vous instruira de mes intentions, et, j'en suis convaincu, me fera obtenir votre confiance.
—Parlez, au nom du ciel, señor.
—Señorita, j'ai juré cette nuit même au colonel don Pablo de Zúñiga, qui m'a généreusement donné la vie, que je lui ramènerais miss Anna Prescott. Me comprenez-vous maintenant, señorita? Est-il besoin de plus amples explications?
—Oh! mon cousin! mon cher et loyal don Pablo! s'écria-t-elle avec élan; où est-il?
—A quelques lieues d'ici à peine, avec votre père; arrivé trop tard pour vous sauver, il vous a vengée, du moins, et d'une façon terrible.
—Et mon père? Parlez-moi de mon père.
—Votre père est sain et sauf, señorita, auprès de don Pablo, je vous le répète; mais son désespoir est grand, car il ignore où vous êtes et ce qui vous est arrivé.
—Oh! je ne veux pas demeurer un instant de plus ici; conduisez-moi auprès de mon père.
—Vous avez donc confiance en moi, à présent, señorita?
—Oui, confiance entière. Ne venez-vous pas de la part de don Pablo de Zúñiga?
—C'est vrai, señorita, dit-il avec un sourire.
—Partons, partons le plus tôt possible.
—Croyez-vous que vos forces soient assez revenues pour faire une longue traite à cheval, señorita? Peut-être vaudrait-il mieux attendre encore une heure ou deux.
—Non, pas une seconde; partons, je vous en prie.
—Je vous obéis, señorita, répondit-il en s'inclinant; dans dix minutes les chevaux seront sellés.
—Merci... Attendez! Pensez-vous pouvoir vous procurer un cheval dans ce pueblo?
—Le vôtre est frais et reposé, señorita.
—Aussi n'est-ce pas pour moi, répondit-elle en souriant; c'est pour cette chère enfant.
—Pour moi, señorita! dit Anita avec une surprise joyeuse.
—Oui, je vous emmène avec moi; j'espère avant peu vous rendre votre mari.
—Oh! señora, fit-elle en tombant à ses genoux et en baisant ses mains avec effusion, que vous êtes bonne et que je vous aime!
—Relevez-vous, chère petite, ne pleurez pas. Bientôt vous serez heureuse, je vous le promets. Je n'aime pas les dettes, ajouta-t-elle avec un charmant sourire, et je veux m'acquitter avec vous. Ainsi c'est convenu, hâtez-vous de faire vos préparatifs, nous n'avons pas de temps à perdre.
Ainsi qu'il l'avait promis à miss Anna, Matadiez, car nos lecteurs ont sans doute reconnu déjà ce digne personnage, revint au rancho, conduisant par la bride trois chevaux soigneusement sellés et harnachés.
—Partons! s'écria joyeusement la jeune fille, et elle s'élança vers la porte.
—Attendez! dit tout à coup Matadiez en la retenant par le bras, il se passe dans le pueblo quelque chose d'extraordinaire; laissez-moi m'informer.
Et il sortit sans attendre la réponse de la jeune fille.
En effet, une rumeur étrange de cris et de trépignements de chevaux, mêlés à des rires et à des blasphèmes, se faisait entendre au dehors.
Matadiez, ainsi que nous l'avons dit, surpris des rumeurs subites et de mauvais augure qui s'étaient élevées dans le village, s'était précipité au dehors, dans le but d'obtenir des renseignements et de rassurer miss Anna, qu'il avait laissée inquiète et soucieuse dans la chambre, interrompue dans ses préparatifs de départ. Mais à peine eut-il mis le pied dans la rue, que la surprise le cloua stupéfait sur le seuil même du rancho au spectacle étrange qui s'offrit soudain à ses regards, stupéfaction qui ne tarda pas à se changer en épouvante lorsque lui fut révélée toute la portée de l'événement qui s'était accompli en si peu d'instants et s'était, comme un coup de foudre, abattu sur le malheureux village.
Une troupe nombreuse de cavaliers, qu'à leur costume il était facile de reconnaître pour des soldats des États-Unis, avait fait irruption dans le pueblo, dont elle gardait toutes les issues.
Un bivouac avait immédiatement été établi sur la place même du village, et pendant que les soldats visitaient tous les ranchos afin de s'approvisionner des vivres dont ils avaient besoin, ou s'emparer sans scrupule des objets de valeur que le hasard ferait tomber dans leurs mains, le commandant du détachement entouré de quelques officiers, avait fait comparaître devant lui l'alcade et le curé du pueblo, auprès desquels il s'informait des ressources de la population.
Ce commandant était un jeune homme de haute mine, aux traits sombres et aux regards perçants; il parlait le castillan avec une grande facilité, et, tout en interrogeant les deux hommes tremblants devant lui, il mâchonnait d'un air préoccupé le bout de son cigare et jouait avec la dragonne de son sabre; probablement il n'écoutait pas les réponses faites aux questions qu'il adressait, son esprit était ailleurs.
Les Mexicains, sans armes et surpris à l'improviste par cette invasion subite d'ennemis qu'ils étaient loin de supposer aussi près d'eux, ne comprenaient rien à ce qui leur arrivait, épouvantés surtout à la vue d'hommes qu'on leur avait représentés comme étant des hérétiques relaps, sans foi ni loi, tenant bien plus du démon que de la race humaine, se signaient avec désespoir, adressaient de ferventes prières au ciel, et, dans l'impossibilité reconnue d'opposer la moindre résistance, assistaient, muets, sombres et résignés, en apparence, au pillage de leurs pauvres demeures, tandis que leurs femmes, moins patientes, poussaient des cris de détresse et résistaient de toutes leurs forces aux exigences souvent exorbitantes des soldats qui les repoussaient en riant et continuaient, avec cette impassible persévérance qui distingue leur nation, à piller et à briser ce qu'ils ne pouvaient ou ne voulaient point emporter avec eux.
Ces soldats ne semblaient appartenir à aucun corps régulier; c'étaient évidemment des coureurs et des batteurs d'estrade de l'armée américaine. Mais comment avaient-ils osé s'aventurer aussi loin de leur quartier-général dans un pays où tout devait leur être hostile? Voici ce que Matadiez, qui, après tout, était un drôle intelligent et surtout très avisé, cherchait en vain à deviner.
Cependant, le pillage, organisé sur une grande échelle, s'exécutait avec un ensemble et une régularité qui témoignaient de la longue expérience acquise par ces braves gens en pareille matière; les choses se passaient avec une connaissance approfondie des ressources des malheureux Indiens et des moyens à employer pour les dépouiller complètement sans cependant leur faire jeter les hauts cris, que le digne Mexicain, saisi d'admiration pour une si magnifique manière de procéder, fut contraint de s'avouer humblement à lui-même son incontestable infériorité.
Matadiez, poussé malgré lui par la curiosité, et surtout fort inquiet, avait machinalement fait quelques pas en avant et était ainsi arrivé, sans même y prendre garde, jusqu'au milieu de la place, où le chef des Américains continuait, à bâtons rompus, l'interrogatoire de l'alcade et du curé.
Tout à coup, les yeux du jeune officier tombèrent par hasard sur le bandit; il tressaillit; sa physionomie s'éclaira; ses yeux lancèrent une lueur étrange et laissant là, sans plus y songer, l'alcade et le curé, il s'élança sur le Mexicain et lui posa rudement la main sur l'épaule.
—Pardieu! s'écria-t-il, la rencontre est heureuse, car c'est vous que je cherche, mon drôle.
—Hein! répondit le Mexicain au comble de la surprise, et cherchant vainement à reconnaître son singulier interlocuteur, vous me cherchez, moi, señor, et pour quel motif, sainte Vierge!
—Tu vas le savoir, et d'abord, que fais-tu ici? Comment y es-tu venu? Es-tu seul?
—Voilà bien des questions à la fois, señor, répondit froidement le Mexicain; je ne suis plus jeune, j'ai toujours remarqué qu'il était beaucoup plus facile d'adresser des questions que d'y répondre, et surtout qu'on ne se compromettait jamais en gardant le silence; vous trouverez donc bon, s'il vous plaît, que ma bouche demeure close au moins jusqu'à ce que je sache quel est le noble cavalier qui me fait ainsi l'honneur de m'interroger.
L'officier se mit à rire.
—Allons, reprit-il, tu es un drôle avisé; c'est bon, nous nous entendrons bientôt.
—C'est possible; mais j'en doute.
—Peut-être, aie patience, dans un instant je suis à toi.
Se retournant alors vers ses officiers, qui l'avaient rejoint et se tenaient immobiles derrière lui:
—Messieurs, reprit-il, veillez à ce que l'ordre ne soit pas troublé et qu'on n'écorche pas trop ces pauvres diables. Si la guerre a des exigences, n'oublions pas que nous sommes des gentlemen, et devons agir comme tels. Je vous recommande la plus grande vigilance; que personne, sans mon autorisation, ne puisse s'échapper du village, que chacun soit prêt à sauter en selle au premier signal; Quant à vous, señores, ajouta-t-il en s'adressant à l'alcade et au curé, rentrez paisiblement dans vos demeures, exhortez les habitants à être soumis et calmes. A la moindre apparence de trahison, je brûle le village. Vous m'avez bien compris, donc, soyez prudents. Adieu.
Les officiers se retirèrent d'un côté, les Mexicains de l'autre, le commandant et Matadiez demeurèrent seuls.
Le bandit avait assisté avec une curiosité croissante à cette scène. Parfois, il lui avait semblé que la voix de l'homme qui donnait des ordres si péremptoires ne lui était pas inconnue, mais vainement il avait essayé de se rappeler où et dans quelles circonstances ces notes stridentes et railleuses avaient déjà frappé son oreille.
—Là, reprit l'officier dès qu'ils furent seuls; maintenant, à nous deux, mon maître, tu dis donc que tu ne me reconnais pas?
—Ma foi non; et, à ce propos, s'il vous était égal de ne point me tutoyer, cela me serait agréable.
—Oh! oh! le señor Matadiez est susceptible, à ce qu'il me semble.
—Non, je suis caballero, et je désire être traité comme tel, voilà tout.
—Soit, fit-il en riant, nous ne chicanerons point là-dessus; maintenant, venons au fait.
—Je ne demande pas mieux, de cette façon, j'apprendrai peut-être quelque chose.
—C'est du choc que jaillit la lumière, dit l'autre en raillant.
Matadiez se redressa d'un air offensé.
—Caballero, dit-il sèchement, vos façons de converser ont le privilège de m'agacer extraordinairement les nerfs; la patience n'est point comptée au nombre de mes qualités; je n'aime pas les railleurs, à quelque classe de la société qu'ils appartiennent. Peu m'importe comment vous êtes parvenu à savoir mon nom, qui, d'ailleurs, jouit, je m'en flatte, d'une certaine célébrité; mais il y a un fait qui, pour moi, est positif, c'est que je n'ai point l'honneur de vous connaître et par conséquent rien à vous dire et rien à écouter de vous; donc, je vous prie de me laisser tranquille et d'aller à vos affaires sans vous occuper des miennes, qui ne vous regardent aucunement.
—Eh bien! voilà le malheur, cher señor Matadiez, reprit l'autre sans quitter cette intonation railleuse qui avait le privilège de si fort agacer le Mexicain, c'est qu'au contraire vos affaires me regardent non seulement beaucoup, mais qu'en ce moment elles sont les miennes.
—Ah! par exemple! s'écria le Mexicain.
—Du calme, mon maître, interrompit l'autre en riant; vous ne tarderez pas à me comprendre; ne vous ai-je pas dit que je vous cherchais?
—En effet, mais je n'en ai pas cru un mot.
—Vous avez eu tort, car c'est la vérité. Puis changeant de ton subitement: Pardieu, cher señor Matadiez, il faut avouer que vous avez la mémoire bien courte; prenez garde, c'est un grand malheur en affaires que je manque de mémoire.
—Allons, il paraît que les énigmes vont recommencer, fit le Mexicain avec résignation.
—Pas le moins du monde, je m'explique, au contraire.
—Dieu le veuille!
—Écoutez-moi avec attention.
—Je ne fais que cela depuis une demi-heure, et je veux perdre ma place en Paradis si je suis plus avancé qu'au premier mot.
—C'est que vous avez oublié l'affaire qui vous a été proposée à San Luis de Potosí, voilà tout.
—Hein? s'écria-t-il avec surprise.
—Ah! ah! la mémoire vous revient, à ce qu'il paraît.
—C'est possible, continuez.
—Vous avez oublié aussi le cavalier qui vous est venu trouver au Voladero del Macho?
—Comment, il se pourrait que ce fût...?
—Moi, pardieu! Allons donc, vous vous souvenez maintenant.
—En effet, mais qui me prouve...
—Que je ne vous trompe pas?
—C'est ce que j'allais dire.
—Ceci. Et sortant une longue bourse de son dolman, il la lui mit dans la main; la reconnaissez-vous? dit-il.
—Oui, c'est bien la même, répondit le Mexicain en examinant minutieusement la bourse plutôt pour se donner le temps de réfléchir que pour éclaircir des doutes qu'il ne conservait pas, car depuis quelques instants ses soupçons s'étaient fixés, et il avait reconnu le personnage mystérieux en face duquel il s'était trouvé plusieurs fois déjà; veuillez reprendre cette bourse, ajouta-t-il en la lui présentant.
—Allons donc! fit le jeune homme en repoussant son bras; elle est en de trop bonnes mains; veuillez la conserver en souvenir de moi, caballero.
Matadiez salua et fit disparaître la bourse dans sa poche.
La situation se compliquait étrangement; il était évident que le jeune officier, maître du village qu'il avait fait complètement cerner par sa troupe, rendrait toute fuite impossible; d'un autre côté, une indiscrétion pouvait, d'un moment à l'autre, lui apprendre la présence de miss Anna, que, du reste, une visite domiciliaire ferait facilement découvrir; Matadiez, homme de ressources cependant, était forcé de convenir tout bas que son esprit ordinairement si fertile en expédients lui faisait complètement défaut dans la circonstance présente.
Durant le cours de toute son existence, et Dieu sait si elle avait été émaillée d'accidents de toutes sortes, il ne s'était jamais vu aussi embarrassé pour commettre une mauvaise action qu'il l'était cette fois pour en faire une bonne.
Décidément le métier d'honnête homme ne lui réussissait pas; en somme, il ne savait comment se retirer du mauvais pas dans lequel un malencontreux hasard lui avait joué le tour de le jeter.
Le jeune officier l'examinait d'un air narquois, en fixant sur lui, avec une persévérance fatigante, ses yeux perçants qui semblaient vouloir lui arracher ses plus secrètes pensées du cœur; peut-être déjà avait-il des soupçons?
Matadiez le craignit; il comprit que toute hésitation le perdrait sans ressource; il se résolut à tenter un grand coup et à jouer, ainsi qu'on le dit vulgairement, le tout pour le tout.
La grande force des Mexicains réside surtout dans leur finesse; nul ne saurait lutter de ruse avec eux. Comme toutes les races métisses longtemps courbées sous le joug énervant de l'esclavage, ils ont fait de la fourberie leur arme principale, et là où l'audace leur serait plutôt nuisible que profitable, ils se replient sur eux-mêmes, affectent une bonhomie narquoise, prennent les manières félines du chat sauvage, se courbent humblement devant ceux qu'ils veulent tromper, et, ouvrant l'arsenal si complet de leur astuce, ils engagent résolument la lutte dont neuf fois sur dix ils sortent vainqueurs, car ils réussissent à se faire si plats en apparence qu'on dédaigne de les écraser et que rien ne semble aussi facile que d'en obtenir ce qu'on désire.
Sa résolution une fois arrêtée, Matadiez prit tout à coup une physionomie si souriante et si aimable que l'officier américain, ne sachant à quoi attribuer ce changement subit, et que rien ne motivait en apparence, lui jeta un regard soupçonneux dont le Mexicain, du reste, ne sembla aucunement se préoccuper.
—Caray! s'écria-t-il d'une voix joyeuse, que la Sainte-Vierge de la Guadalupe soit mille fois bénie!
—Je n'y vois aucun inconvénient, répondit sérieusement le jeune homme; mais pour quel motif, s'il vous plaît?
—Oh! pour une raison bien simple, caballero; c'est que si vous me cherchiez, de mon côté je vous cherchais, moi aussi, et que c'est sûrement à son intervention toute-puissante que je dois de vous avoir rencontré.
—Trêve de verbiage, et venez au fait, je vous prie: je suppose que les événements qui se sont passés n'ont rien qui doive vous engager à témoigner une si grande joie de notre rencontre.
—J'ignore à quels événements vous faites allusion, caballero.
—Comment, vous l'ignorez! Allons donc, vous vous jouez audacieusement de moi, mon maître; Pour quelle raison aurais-je poussé une pointe aussi loin des avant-postes américains et me serais-je aventuré au milieu d'une population hostile dont j'ai tout à redouter; si ce n'est pour essayer de réparer votre maladresse de cette nuit.
Le señor Matadiez esquissa un sourire charmant sur ses lèvres minces.
—Bon, nous voilà retombés dans les énigmes, dit-il; à votre aise, caballero, j'ai le temps de vous écouter.
—Prenez garde, maître coquin! s'écria rudement le jeune homme en lui jetant un regard de travers, je n'aime pas servir de plastron aux mauvais plaisants; ne vous jouez pas de moi, car sur mon âme, avant cinq minutes vous serez branché, je vous en avertis; il y a des arbres magnifiques aux environs.
—Je les ai vus, répondit froidement le Mexicain; mais bien qu'ils soient nombreux, il n'y en a pas un seul parmi eux qui puisse me servir.
—C'est ce que nous verrons, si vous ne vous expliquez pas, reprit le jeune homme en frappant du pied avec colère; voyons, oui ou non, n'avez-vous pas été surpris par les rancheros au Voladero del Macho?
—Je dois convenir qu'il y a du vrai dans ce que vous dites, caballero.
—Pardieu, je l'ai traversé il y a deux heures, et j'ai vu, déjà à demi dévorés par les coyotes, les cadavres de tous vos compagnons.
—Pauvres amis, dit hypocritement le Mexicain, ce que c'est que de nous, tous gaillards solides, choisis par moi avec un soin extrême; mais parmi ces cadavres, vous n'avez pas vu le mien, je suppose.
—Raillez-vous, cuerpo del Cristo, mon maître?
Le bandit prit une pose majestueuse.
—Nullement, Seigneurie; seulement j'admire avec quelle facilité vous vous laissez tromper par les apparences, et combien est mince la confiance que vous mettez dans l'esprit des gens que vous employez. Où sommes-nous ici?
—Pardieu! vous le savez aussi bien que moi, au Pueblo del Miaz.
—Eh bien! n'est-ce pas ici ou aux environs que vous deviez nous attendre une fois l'expédition terminée?
—Oui, cela avait été convenu ainsi. Malédiction, pourquoi suis-je arrivé une demi-heure trop tard au voladero, ces rancheros damnés auraient trouvé à qui parler, et les choses se seraient passées autrement.
—Peut-être vaut-il mieux qu'il n'en soit pas ainsi, puisque me voilà.
—Oui, mais seul.
—Allons donc, reprit en riant le Mexicain; est-ce que Votre Seigneurie me ferait l'injustice de me prendre pour un imbécile, par hasard?
—Que voulez-vous dire? s'écria le jeune homme haletant d'impatience.
—Je veux dire, caballero, que tout est pour le mieux; mes compagnons sont morts, il est vrai; eh bien, le cas échéant, ce sont des témoins qui ne seront plus à craindre.
—Que m'importe cela? dit-il avec dédain.
—Bon, il ne faut rien négliger en affaires à quoi m'étais-je engagé envers vous, caballero?
—A me livrer la jeune fille, demonios!
—Eh bien! si je vous la livre?
—Oui, mais quand? Voilà la question; elle est maintenant sur ses gardes, une occasion comme celle de cette nuit ne se retrouvera peut-être jamais.
—Bah! il ne s'agit pas de cela; je reprends donc. Je me suis engagé de vous livrer la jeune fille, n'est-ce pas?
—Oui, mille fois oui, misérable!
—Pas de gros mots, Seigneurie; les épithètes malsonnantes n'avancent jamais les choses; de votre côté, vous vous êtes engagé à me compter une certaine somme.
—Certes, et le moment venu de le faire je n'hésiterai pas.
—Eh bien! j'attends.
—Vous attendez quoi!
—Canarios! j'attends que vous me comptiez la somme convenue, puisque j'ai enlevé la jeune fille.
Le jeune homme, à cette exclamation subite, demeura un instant comme foudroyé.
—Vous? murmura-t-il.
—Dame, qui donc? Ce n'est pas vous, probablement, Seigneurie.
—Ainsi?
—Elle est ici.
—Dans ce village?
—A deux pas.
—Courons! s'écria-t-il avec explosion.
—Un instant, dit le Mexicain, en le retenant par le bras. Les affaires sont les affaires; terminons d'abord les nôtres. Où est mon argent?
Le jeune homme s'arrêta.
—Vous ne supposez point, n'est-ce pas, que je porte sur moi une pareille somme.
—C'est vrai; mais alors, comment me payerez-vous? Je ne vous connais pas, moi, Seigneurie.
—Vous avez raison; écoutez, je suis homme d'honneur, vous m'accompagnerez jusqu'au quartier général, et là, je vous solderai.
Le Mexicain hocha la tête d'un air mécontent.
—Hum! c'est bien chanceux, dit-il.
—Comment, drôle, vous doutez de la parole d'un gentleman?
—D'abord, cette parole, vous ne me l'avez pas donnée; ensuite, si bonne que soit une parole échangée entre caballeros, en affaires elle ne signifie pas grand-chose.
—Que voulez-vous?
Matadiez feignit de réfléchir.
—En finirez-vous? s'écria le jeune homme avec colère.
—Ne nous fâchons pas, Seigneurie, vous avez des tablettes quelconques, n'est-ce pas? Eh bien, déchirez une feuille de papier et faites-moi une reconnaissance de la somme que vous me devez en stipulant, en toutes lettres, quelle a été la dette contractée envers moi; signez cette reconnaissance de votre nom, cela me suffira.
Le jeune officier fixa sur le Mexicain un regard soupçonneux.
—A quoi bon? répondit-il.
—A me faire payer, pas autre chose, répondit l'autre avec une simplicité si bien jouée, que le jeune homme s'y trompa.
—Soit, dit-il au bout d'un instant.
Et retirant un portefeuille de sa poitrine, il libella en langue espagnole la reconnaissance que lui demandait le bandit, pendant que celui-ci lisait par-dessus son épaule.
Cette reconnaissance était ainsi conçue:
« A présentation, je paierai au señor don Pedro « de Arizona, dit Matadiez, la somme de vingt « mille piastres fortes, pour avoir enlevé, d'après « mon ordre exprès, la señora doña Anna Prescott, « au Voladero del Macho.
«El Miaz, le 14 février 1847.
«WILLIAMS STUART DE CLAIRFONTAINE,
« Capitaine commandant un escadron de volontaires dans « l'armée des États-Unis. »
—Est-ce bien ainsi, dit-il, en présentant le papier au Mexicain.
—Très bien, seigneurie; seulement, je vous serai obligé de m'en faire un double en anglais: on ne sait ce qui peut arriver.
Le jeune homme haussa les épaules, mais il s'exécuta.
—Bon, reprit le Mexicain, en pliant les deux papiers et les serrant soigneusement dans sa poche, c'est plaisir de traiter avec vous, Seigneurie; maintenant, veuillez me donner un sauf-conduit.
—Pourquoi faire?
—Dame! pour que je ne sois pas arrêté comme espion, lorsque je me présenterai aux avant-postes de votre armée en allant réclamer mon argent.
—C'est juste. Et il écrivit le sauf-conduit; cette reconnaissance vous est inutile, ma parole était plus que suffisante, ajouta-t-il. Si une intention de trahison vous a engagé à me la demander, ce papier ne vous servira guère, je vous en avertis; je n'ai rien à redouter de qui que ce soit au monde.
Matadiez serra sans répondre le sauf-conduit, aussi précieusement qu'il avait précédemment enfermé la reconnaissance.
—Maintenant que vous avez rempli votre engagement; Seigneurie, dit-il, à moi de remplir le mien, suivez-moi.
Il marcha droit au rancho, dont il ouvrit la porte.
—Voilà la jeune fille, dit-il froidement, en montrant miss Anna debout et inquiète au milieu de la chambre.
—Ciel! s'écria-t-elle en reculant avec épouvante devant le jeune officier qui entrait paisiblement dans le rancho. Cet homme ici! je suis perdue!
Et elle s'affaissa à demi évanouie dans les bras d'Anita, qui s'était élancée pour la soutenir.
—Enfin! murmura l'Américain avec un mauvais sourire, je la tiens donc en mon pouvoir.
La Prisonnière.
L'officier américain, sans paraître remarquer l'émotion causée à la jeune fille par son entrée si imprévue, demeurait calme et froid devant elle, attendant paisiblement qu'elle eût repris assez de connaissance, non pas pour causer avec lui, il ne se flattait pas d'obtenir dans les circonstances présentes la faveur d'un entretien avec sa cousine, mais qu'elle pût répondre à ses questions.
Miss Anna était une nature vaillante, un cœur brave. Par un effort suprême de volonté, elle comprima en dedans d'elle-même l'émotion terrible qui lui tordait si douloureusement le cœur, et au bout de quelques minutes à peine, écartant du geste la jeune Indienne qui lui prodiguait les soins les plus délicats, elle se redressa majestueuse et sombre devant son cousin, qu'elle écrasa d'un dédaigneux sourire.
—Très bien, mon cousin, dit-elle avec une expression impossible à rendre, vous êtes homme d'imagination, car vous avez trouvé un merveilleux moyen d'obtenir de moi une entrevue.
—Le moment serait mal choisi et le lieu peu convenable, ma cousine, répondit-il en s'inclinant avec une ironique courtoisie.
—Cependant, continua-t-elle comme si elle ne l'eût pas entendu, peut-être aurait-il été plus digne de vous et de moi de me faire prévenir de votre arrivée dans ce pueblo, afin de me laisser le temps de me préparer à une aussi agréable visite; les dames n'aiment pas à être surprises; vous ne l'ignorez pas, sans doute.
—Vous m'excuserez, ma cousine, répondit le jeune homme sur le même ton, j'arrive à l'instant et j'avais une hâte si grande de vous voir...
—Que vous avez oublié les convenances, fit-elle avec amertume; soit, je vous excuse; maintenant, un mot, s'il vous plaît.
—Parlez, ma cousine.
—En quelle qualité vous présentez-vous devant moi?
—Je ne vous comprends pas, ma cousine.
—Cela m'étonne, mon cousin, que vous, dont l'esprit est si subtil, vous ne saisissiez pas ainsi ma pensée au premier mot; cependant, s'il le faut absolument, je m'expliquerai.
—J'en serai heureux, ma cousine.
—Vous savez que j'ai pour habitude de toujours marcher droit au but.
Le jeune homme s'inclina silencieusement.
—Donc je réitère ma question, et, pour plus de clarté, je la complète: en quelle qualité vous présentez-vous chez moi, est-ce comme parent ou comme vainqueur?
Et après lui avoir parlé ainsi d'une voix ferme et vibrante, la vaillante jeune fille le regarda bien en face.
M. de Clairfontaine ne put s'empêcher de rougir en se voyant si bien deviné et si nettement mis en demeure; cependant, après quelques secondes d'hésitation, il se résolut à accepter le combat que miss Anna lui offrait si franchement, et il répondit d'une voix un peu sèche, bien que l'accent en fût toujours respectueux:
—Vous seule, ma cousine, déciderez cette question, car de vous seule dépendra que je sois pour vous un parent ou un vainqueur; d'ailleurs, n'êtes-vous pas Mexicaine, tandis que moi, au contraire, je suis citoyen des États-Unis.
—Bien, fit-elle avec un sourire dédaigneux, votre franchise égale la mienne; je préfère cela, au moins notre position réciproque sera bientôt nettement dessinée. Ainsi, vous faites la guerre aux dames; cela est peu galant, mon cousin.
—Nous faisons la guerre à tous nos ennemis, quels qu'ils soient.
—De mieux en mieux. Allons il paraît que vous me rangez au nombre de vos ennemis; je vous remercie, mon cousin.
Le jeune homme se mordit les lèvres avec colère; il comprit qu'il s'était laissé entraîner sur un terrain où il lui serait impossible de lutter avec avantage; le dépit le rendit brutal.
—Trêve de raillerie, ma cousine, dit-il, aussi bien mieux vaut-il en finir. Provisoirement considérez-vous comme étant ma prisonnière et veuillez en conséquence vous préparer à me suivre au quartier général de l'armée.
—Il paraît que vous êtes devenu, de gentleman, bandit. Je n'insisterai pas davantage; je ne vous connais plus, Monsieur; la seule prière que je vous adresse est de me traiter avec les égards que mérite une femme de mon rang.
—Les égards ne vous manqueront pas, autant du moins, ajouta-il avec intention, qu'ils n'entraveront pas la surveillance active dont vous serez l'objet.
—C'est un si redoutable ennemi qu'une femme! mais rassurez-vous, puisque ceux sur le dévouement desquels je comptais m'ont lâchement abandonnée, je n'essaierai point de vous échapper.
Ces dernières paroles, accompagnées d'un regard foudroyant, s'adressaient évidemment à Matadiez; il le comprit et baissa les yeux avec confusion.
—Maintenant, Monsieur, continua-t-elle, veuillez me laisser; je serai prête à vous suivre à votre première injonction.
—Je vous obéis, madame, répondit-il avec un sourire railleur; mais comme j'ai de graves motifs pour n'avoir qu'une confiance médiocre en votre parole, je laisse ici cet homme. Il me répondra de vous.
Et il désigna du geste le Mexicain, toujours immobile auprès de la porte.
Miss Anna ouvrait la bouche pour répondre et probablement pour refuser cette sentinelle qu'on lui imposait si impérieusement, mais Matadiez lui fit un signe de prière d'une expression si douce et si touchante, qu'elle se tut et se borna à s'incliner avec dédain.
—A bientôt, señorita, reprit le jeune homme en lui lançant un regard furieux.
Et il sortit en repoussant avec force la porte derrière lui.
La jeune fille s'affaissa accablée sur un siège, cacha sa tête dans ses mains et fondit en larmes. L'excitation nerveuse qui l'avait soutenue pendant tout le temps qu'avait duré son entrevue avec son cousin l'avait abandonnée dès qu'elle s'était trouvée seule, et les sanglots si longtemps refoulés dans son cœur lui déchirèrent la poitrine et éclatèrent subitement.
La pauvre enfant connaissait depuis longtemps le caractère implacable de l'homme aux mains duquel elle était livrée; elle était seule, loin des êtres qui l'aimaient. Le désespoir la prit, car elle se sentit bien réellement perdue; la pensée de la mort traversa son esprit comme le seul refuge qui lui restât.
A peine l'officier américain eût-il quitté le rancho, que Matadiez s'élança vers la porte, la ferma solidement en dedans, puis il vint s'agenouiller devant miss Anna.
—Señorita, lui dit-il d'une voix humble avec l'accent de la plus vive affliction, ne m'adressez ni reproches, ni récriminations; je ne vous ai pas trahie, ainsi que vous le supposez; je vous suis fidèle, et je donnerais avec joie ma vie pour vous. Les circonstances ont été plus fortes que ma volonté; j'ai été contraint de me courber sous le poids de la nécessité. Vos larmes me brûlent le cœur; croyez à mon dévouement à toute épreuve, j'ai juré de vous sauver et je vous sauverai; comment, je l'ignore; mais, dussé-je payer votre liberté de ma vie, vous serez libre.
La jeune fille releva doucement la tête, et fixant sur lui ses yeux avec une expression impossible à rendre:
—Et pourtant vous m'avez trahie, lui dit-elle d'une voix entrecoupée par les sanglots.
—En apparence, oui, señorita reprit-il vivement, mais pour vous sauver plus tard. Que pouvais-je faire seul contre deux cents soldats qui se sont emparés du village et sont maîtres de toutes les routes? La force m'aurait perdu, et vous avec moi: sans espoir, j'ai agi de ruse et feint de vous abandonner; vous doutez encore? Voulez-vous que je me fasse tuer à cette porte pour vous défendre quand votre ennemi viendra vous intimer l'ordre de le suivre? dites un mot, et vous serez obéie.
Anita, qui pleurait, elle aussi, auprès de la jeune fille que déjà elle considérait comme sa maîtresse, lui prit les mains, et les baisant avec une respectueuse tendresse:
—Ayez foi en lui, señorita, lui dit-elle avec prière; quel intérêt aurait-il à vous tromper en ce moment? Il vous est réellement dévoué, j'en suis convaincue.
Miss Anna hocha tristement la tête comme si l'espoir avait à jamais fui de son cœur.
—Quel est votre projet? murmura-t-elle d'une voix languissante.
—Je veux vous sauver, señorita, répondit-il avec énergie, et je vous répète que je vous sauverai! Quant aux moyens que j'emploierai pour réussir, je l'ignore encore, mon cœur est bourrelé, je cherche en vain une idée raisonnable, mais ayez confiance en moi.
—Eh bien soit; je me fie à vous, mon ami; d'ailleurs, n'êtes-vous pas la seule personne qui paraissez vous intéresser à ma douleur; j'accepte le dévouement que vous m'offrez.
—Merci, señorita, répondit le Mexicain avec émotion; je saurai vous prouver que je suis digne de votre confiance.
—Que faut-il faire?
—Rien, en ce moment; la partie est perdue pour vous. Nous allons en engager une seconde, et celle-là, croyez-le bien, nous la gagnerons, quoi qu'il arrive; feignez d'être résignée à votre sort, essuyez vos larmes, ne montrez aucune faiblesse, suivez sans observation cet homme où il lui plaira de vous conduire; essayer de lutter contre lui serait tout perdre; s'il vous est possible de surmonter votre juste indignation contre votre ennemi, parlez-lui doucement et sans amertume.
—J'essaierai de me conformer à vos recommandations, mon ami; mais cela me sera bien difficile.
—Il le faut cependant, señorita; il est de la plus haute importance pour vous de le tromper en lui donnant le change sur vos intentions et en lui laissant supposer que vous renoncez à lutter plus longtemps contre lui.
—Hélas! murmura-t-elle douloureusement.
—De plus, quoi que vous me voyiez faire ou m'entendiez dire, ne vous étonnez pas, et surtout ne soupçonnez point mon dévouement; si je demeure près de vous, ce qui est possible, mais ce que je tâcherai d'éviter, traitez-moi avec dureté, feignez surtout pour moi la plus grande répulsion; il ne faut pas qu'on puisse soupçonner la plus légère entente entre nous; je passe auprès de votre cousin pour vous avoir enlevée à votre père, et cela d'après les ordres qu'il m'a donnés lui-même à Potosí; donc, je suis et dois être votre ennemi.
—Je n'oublierai rien de ce que vous me dites; mais, hélas! je crains que tout ce que vous tenterez pour me sauver ne soit inutile.
—Señorita, ayez confiance en Dieu, il ne vous abandonnera pas, lui dit doucement la jeune Indienne.
—Dieu, chère mignonne, répondit-elle avec accablement; hélas! il est mon seul refuge, maintenant que je suis abandonnée de tous.
—Ne voulez-vous donc plus que je vous suive, señorita?
—Quoi! tu consentirais encore à m'accompagner et à partager ma mauvaise fortune?
—Ah! señorita, en auriez-vous douté?
—Non, tu as raison, je suis folle, chère enfant, tu es bonne et tu m'aimes, ce sera une immense consolation de sentir ton cœur ami battre près du mien. Tu ne me quitteras pas.
—Que je vous remercie, señorita, de consentir à me garder avec vous.
—Sans compter, reprit Matadiez, que par l'entremise de cette enfant, il me sera facile, señorita, de vous faire passer les renseignements dont, sans doute, vous aurez besoin, pour être prête lorsque le moment sera venu, et aider de votre côté à votre délivrance en secondant mes efforts.
—C'est juste; peut-être ne tardera-t-on pas à venir. Un dernier service, mon ami.
—Parlez, señorita, que désirez-vous?
—Donnez-moi votre navaja.
—Ma navaja, s'écria-t-il avec étonnement, et qu'en voulez-vous faire, santa Virgin?
—Oh! rassurez-vous, répondit-elle avec un sourire triste; je ne vous la demande que comme défense au cas où il me faudrait me protéger moi-même contre l'homme qui m'a si audacieusement enlevée et dont j'ignore encore les projets sur moi, ajouta-t-elle avec amertume.
—C'est bien, señorita, répondit-il en lui présentant la navaja, voici ce que vous me demandez, Dieu veuille que vous ne soyez pas contrainte de vous en servir.
La jeune fille se saisit de l'arme avec un mouvement de joie fébrile, et après l'avoir examinée avec une curiosité douloureuse elle la cacha dans sa ceinture.
—Maintenant, murmura-t-elle les sourcils froncés et les lèvres tremblantes d'une émotion intérieure; je n'ai plus rien à redouter, je saurai me sauvegarder, quoi qu'il arrive. Merci, mon ami; si les efforts que vous tenterez pour ma délivrance ne réussissent point, vous pouvez cependant compter sur ma reconnaissance éternelle, car vous m'avez fait le seul présent que j'ambitionnais. Depuis quelques moments, les bruits du dehors s'étaient augmentés; plusieurs appels de trompettes s'étaient fait entendre; le détachement américain se préparait, selon toute probabilité, à abandonner le village et à se replier en arrière.
Tout à coup plusieurs chevaux passèrent au galop dans la rue, des cris s'élevèrent et plusieurs coups de feu éclatèrent avec un crépitement sinistre.
—Eh! eh! fit Matadiez, nos amis arriveraient-ils? Les choses se simplifieraient singulièrement, si cela était.
—Nos amis! Que voulez-vous dire? s'écria la jeune fille avec anxiété.
—Don Pablo de Zúñiga est campé avec ses rancheros à quelques lieues d'ici à peine; il n'y aurait rien d'étonnant à ce que ce fût lui qui arrivât.
Au même moment on frappa fortement à la porte du rancho.
—Au nom du ciel, s'écria Matadiez, soyez prudente, señorita.
Et il alla ouvrir la porte.
M. de Clairfontaine entra; plusieurs cavaliers le suivaient.
—Vous me pardonnerez de vous déranger si brusquement, señora, dit-il avec une politesse ironique, mais les circonstances m'y obligent; êtes-vous prête à me suivre?
—Ordonnez, Monsieur, répondit-elle avec soumission.
—Fort bien; il paraît que vous avez réfléchi et que vous comprenez l'inutilité de résister davantage. Je vous sais gré de ce changement heureux dans votre humeur. Nous partons à l'instant; votre cheval et celui de votre suivante sont sellés. Venez, je vous prie.
La jeune fille se leva sans répondre, s'enveloppa dans son rebozo et se dirigea vers la porte, suivie par Anita, dont les préparatifs de départ avaient été terminés en quelques minutes.
Les paysans mexicains sont en général si pauvres, que rien ne les attache au sol qui les a vus naître, et que c'est avec la plus complète indifférence qu'ils abandonnent leurs misérables chaumières où rien ne les retient.
Les cavaliers américains étaient à cheval et rangés en bon ordre dans la rue; un détachement d'une vingtaine d'hommes formant l'arrière-garde gardait l'extrémité du village, tiraillant contre un ennemi invisible encore.
Miss Anna et la jeune Indienne se mirent en selle. Matadiez avait quitté, lui aussi, le rancho et était monté sur son cheval.
—Pardon, señor, dit-il à M. de Clairfontaine, qu'il salua respectueusement, je crois que vous n'avez plus besoin de moi, maintenant.
—Pourquoi cette question? répondit brusquement le jeune homme.
—Parce que, comme vous quittez le pueblo, pour vous replier, selon toute probabilité, sur vos avant-postes, je vous demanderai la permission de m'en aller à mes affaires.
—Vous feriez mieux de nous accompagner jusqu'au camp, afin de toucher la somme que je vous dois, dit-il en fixant sur lui un regard perçant.
—Parlez-vous sérieusement? s'écria le Mexicain avec un vif mouvement de joie; s'il en est ainsi, j'accepte et je vais avec vous.
Malgré toute sa perspicacité, le jeune homme fut dupe du feint empressement du bandit, qui, sans insister davantage, avait déjà fait ranger son cheval auprès du sien; il se rapprocha de lui.