—Écoutez, lui dit-il, pouvez-vous être fidèle!

—C'est selon répondit-il nettement.

—Question de prix, n'est-ce pas?

—Vous avez deviné.

Les coups de feu se rapprochaient de plus en plus; plusieurs cavaliers avaient été démontés.

—Au galop! cria M. de Clairfontaine.

Les Américains s'élancèrent à toute bride dans la direction de San Nicolas, qui était le côté par lequel ils étaient arrivés.

Les deux femmes avaient été placées à l'avant-garde, entre six cavaliers chargés de veiller expressément sur elles. On sortit du village.

M. de Clairfontaine se haussa sur ses étriers et regarda en arrière.

L'arrière-garde opérait assez paisiblement sa retraite, suivie à longue distance par des cavaliers mexicains qui ne semblaient avancer qu'avec précaution. Le jeune homme sourit et, s'adressant de nouveau à Matadiez, qui était resté auprès de lui:

—Je vous ai demandé, reprit-il, si vous pouviez être fidèle?

—Et je vous ai répondu: « C'est selon, » dit froidement le bandit.

—Il est probable alors que nous nous entendrons.

—Je ne demande pas mieux.

—J'ai un marché à vous proposer.

—Un autre, alors, car nous en avons déjà un ensemble.

—Un autre, oui.

—Voyons ce marché.

—Vous avez reconnu sans doute les cavaliers qui tiraillent notre arrière-garde.

—Parfaitement.

—Quels sont ces cavaliers?

—Les rancheros de don Pablo de Zúñiga; des démons incarnés.

—Vous connaissez don Pablo de Zúñiga?

—Un peu.

—Ah! fit-il avec un regard soupçonneux, vous l'avez rencontré.

—Une fois, oui.

—Et...

—Et il a voulu me faire pendre.

—Cependant il ne vous a pas pendu?

—C'est vrai, mais j'ai eu la corde au cou, et il ne s'en est fallu que de bien peu que tout fût fini pour moi.

—Quel motif l'a fait changer d'avis si heureusement pour vous?

Le Mexicain sourit avec amertume.

—Après avoir enlevé doña Anna, séparé de mes compagnons, tués pour la plupart d'après ses ordres...

—Oui, j'ai vu leurs cadavres.

Le bandit s'inclina.

—Ne sachant trop à quel saint me vouer, reprit-il, je cachai la jeune fille dans une caverne où je l'enfermai après l'avoir bâillonnée et solidement attachée, et j'allai à la découverte pour chercher un passage. Ma mauvaise étoile voulut que, au moment où j'y pensais le moins, je donnasse juste au milieu de la troupe de don Pablo. Mon procès ne fut pas long, il me condamna immédiatement à être pendu.

—Très bien, mais tout cela ne me dit pas pourquoi vous ne l'avez point été.

—Parce que, reprit le bandit, dont le visage prit une expression d'astuce et de duplicité extraordinaire, voyant auprès de lui le señor Prescott, je devinai aussitôt le motif qui l'avait poussé à attaquer ma troupe; la crainte de la mort rend clairvoyant et surtout inventif; je fis comprendre à don Pablo que j'étais sûr de découvrir les traces de miss Anna, et que je la lui ramènerais.

—Il a accepté?

—Vous voyez, puisque je suis ici.

—C'est juste.

Tout cela avait été débité par le bandit sans sourciller, avec un aplomb et une assurance qui ne s'étaient pas une seconde démentis. Malgré toute sa finesse, M. de Clairfontaine s'y laissa prendre.

—Allons! c'est bien joué, dit-il.

—Vous êtes connaisseur, répondit le bandit en s'inclinant avec un respect ironique.

—Revenons à notre marché.

—Soit.

—Il faut nous quitter, couper à travers champs, tourner les rancheros et vous présenter à eux.

—Très bien! mais dans quel but?

—Dans celui de leur donner le change sur la direction suivie par miss Anna, et le lieu où elle se trouve.

—Bon! je comprends, mais cette fois, je suis certain d'être pendu.

—Bah! qui est-ce qui est pendu?

—Mais, beaucoup de monde, par le temps qui court.

—Enfin, c'est à prendre ou à laisser. Et il lui présenta une bague ornée d'un brillant magnifique.

—Je prends, répondit le bandit en passant la bague à un de ses doigts, Dieu me protégera!

—Espérons-le, dit le jeune homme; ainsi c'est convenu?

—Convenu.

—Mais pas de trahisons?

—Pour qui me prenez-vous; et mon argent?

—Vous viendrez le chercher ensuite au camp.

Le Mexicain fit un mouvement, mais se ravisant.

—Il me faudrait, pour donner plus de créance à mon histoire, dit-il, quelque chose qui eût appartenu à la jeune fille.

—Allons je vois que vous êtes un drôle intelligent.

—On le dit, répondit-il modestement.

M. de Clairfontaine s'approcha de miss Anna.

—Veuillez me remettre ce collier, ma cousine, lui dit-il.

—La jeune fille le regarda avec étonnement, mais elle obéit sans répondre, détacha le riche collier qu'elle portait au cou et le lui présenta.

—Merci. Tenez, dit-il à Matadiez, cette preuve suffira.

—Oui, répondit le Mexicain avec intention, don Pablo de Zúñiga reconnaîtra ce collier, j'en suis sûr.

La jeune fille tressaillit, et échangea à la dérobée un regard avec Matadiez. Dix minutes plus tard, ainsi que cela avait été convenu, à un tournant de la route, le bandit se jeta sous le couvert, où il ne tarda pas à disparaître.

Les Américains continuèrent leur retraite au galop.


XIV

La Poursuite.

Matadiez avait dit la vérité à M. de Clairfontaine, les cavaliers qui harcelaient l'arrière garde du détachement américain étaient réellement les rancheros de la cuadrilla de don Pablo de Zúñiga.

Voici ce qui s'était passé:

Après avoir fait subir au bandit l'interrogatoire dont nous avons rendu compte dans un précédent chapitre, interrogatoire qui s'était terminé pour Matadiez d'une manière beaucoup plus agréable qu'il n'avait osé s'en flatter, don Pablo, succombant enfin à la fatigue qui l'accablait, après s'être assuré que les sentinelles faisaient bonne garde, s'était roulé dans son zarapé, avait fermé les yeux et était enfin parvenu à s'endormir.

Le jeune homme dormit ainsi d'un sommeil fiévreux et agité, mille fois plus fatigant que la veille, pendant deux ou trois heures environ; cependant vers le matin, son esprit plus calme et ses nerfs détendus commençaient à lui permettre de jouir enfin d'un repos qui lui était si nécessaire, lorsqu'il fut brusquement réveillé par l'officier qui sous ses ordres commandait le détachement.

Cet officier était un jeune homme riche, dévoué corps et âme à don Pablo, avec lequel il avait été élevé et qui s'était décidé à faire cette campagne en qualité de volontaire, d'abord pour ne pas se séparer de son ami, et, de plus, parce qu'il avait senti son patriotisme s'exalter en voyant l'étranger envahir les frontières de son pays; il se nommait don Diego de Jalas, et il était Indien de pure race, descendant d'une ancienne famille de rancheros établie depuis de longues années sur la frontière comanche, à l'extrême limite des possessions mexicaines.

Don Pablo, réveillé en sursaut, fut debout en un instant.

—Que se passe-t-il donc de nouveau? demanda-t-il à son ami d'un ton assez maussade; ne pouvais-tu pas me laisser dormir une heure encore? Que le bon Dieu te bénisse de m'avoir réveillé ainsi!

—Merci, répondit en riant don Diego, tu n'as pas le sommeil caressant ce matin; mais ne m'en veux pas, ami, de ce que j'en fais, j'ai attendu autant que cela m'a été possible, et ce n'a été que lorsqu'il l'a fallu absolument que je me suis enfin décidé à troubler ton sommeil.

—Je ne t'en veux pas, mon cher don Diego, reprit-il en étouffant un bâillement, mais je dormais si bien, et puis tu le sais, ajouta-t-il avec tristesse, quand on dort, on oublie.

—C'est vrai, pauvre ami.

—Enfin, voilà qui est fait, maintenant je suis tout à toi, parle. Je t'écoute, la chose doit être grave.

—Je l'ignore encore; nos sentinelles ont aperçu un fort détachement de cavalerie qui s'avançait en bon ordre de notre côté.

—Ah! ceci est grave, en effet; et ce détachement, qu'est-il devenu?

—Il a fait halte à deux portées de fusil de nos avant-postes à peu près; il semble de son côté se méfier autant de nous que nous nous méfions de lui.

—Il fallait l'envoyer reconnaître par des batteurs d'estrade.

—Je n'y ai pas manqué; mais comme ils ne tarderont pas, selon toute probabilité, à rentrer, et que leur rapport peut être grave, je me suis décidé à t'éveiller afin que tu les interroges toi-même.

—Tu as bien fait, et je te remercie, d'autant plus que nous approchons de l'ennemi, et que nous ne savons point qui nous pouvons avoir pour voisins ainsi dans les ténèbres. Et M. Prescott est-il plus calme?

—Oui; il a beaucoup pleuré, ce qui l'a soulagé, en empêchant la douleur de l'abattre complètement. Maintenant, il dort sous un jacal que je lui ai fait préparer par quelques-uns de nos cavaliers.

—Fort bien; laissons-le dormir, c'est autant de gagné pour lui sur la souffrance; Pauvre père! Ah! pourquoi n'ai-je point réussi à sauver sa fille!

—La fatalité ne l'a point voulu; mais pourquoi désespérer?

—Hélas! perdue ainsi seule dans le désert, au milieu des ténèbres, que sera devenue la malheureuse enfant?

—C'est horrible! Si jeune, si belle! Courage mon ami.

—Eh! ce n'est point le courage qui me manque; j'ai l'habitude de la souffrance; mais mon cœur se brise en voyant la douleur de ce vieillard, douleur d'autant plus grande qu'elle est concentrée et qu'il ne la laisse pas s'épancher au dehors. Ces Anglais sont des natures de bronze que rien ne saurait dompter et qui ne tombent que foudroyés. Leur orgueil intraitable n'accepte ni les consolations ni les moindres marques d'intérêt. Maintenant que le coup lui a été porté, et Dieu sait s'il a été rude, tu verras en s'éveillant M. Prescott aussi froid et aussi calme en apparence que si rien ne s'était passé; et pourtant il aura la mort dans le cœur.

—Que faire alors?

—Rien quant à présent, mon ami, sinon se conformer à son humeur, et attendre que Dieu nous révèle ce qu'est devenue sa malheureuse fille.

Tout en causant ainsi entre eux, les deux jeunes gens s'étaient avancés jusqu'à la limite du camp; le jour commençait à se lever, les ténèbres étaient moins épaisses, et leurs regards pouvaient plonger assez loin dans la campagne.

—Je crois que voici nos batteurs d'estrade, dit don Diego en indiquant du doigt à son ami une petite troupe de cavaliers qui accouraient vers eux au grand trot.

—Ce sont eux évidemment, répondit don Pablo; mais ils me paraissent venir bien tranquillement.

—En effet, ils n'ont nullement l'air d'hommes qui rentrent d'une reconnaissance sérieuse; ils ont la lance au crochet, ne gardent point leurs rangs et marchent comme s'ils étaient, non pas en rase campagne, mais dans une ville.

—Ce qui me semble plus extraordinaire encore, c'est que leur nombre est au moins doublé; j'avais expédié une dizaine d'hommes, et ceux-ci sont plus de vingt-cinq. Que signifie cela?

—Nous ne tarderons pas à être renseignés à ce sujet; dans un quart d'heure ils seront ici; mais il est toujours bon d'être prudent et de se tenir sur ses gardes, fais sonner le boute-selle et prendre les armes; quoi qu'il arrive, cela vaudra mieux.

Don Diego laissa son chef continuer à examiner les arrivants, et il se hâta de faire exécuter l'ordre qu'il avait reçu.

Cinq minutes plus tard, les rancheros étaient en selle et rangés en bon ordre derrière leur commandant, auquel on avait amené son cheval, et ils se tenaient prêts à tout événement.

Cependant les cavaliers approchaient rapidement. Bientôt ils arrivèrent à portée de voix. Sur un signe de don Pablo, don Diego s'avança quelques pas au-devant d'eux, leur intima l'ordre de s'arrêter et échangea avec eux les mots d'ordre et de ralliement. Mais à la première réponse qui lui fut faite, tous les doutes furent levés; ces cavaliers étaient bien les batteurs d'estrade expédiés en reconnaissance; mais la troupe qui avait été signalée, non seulement était mexicaine, mais encore se composait du reste de la cuadrilla de don Pablo de Zúñiga, que celui-ci avait laissée au camp lorsqu'il s'était résolu à escorter M. Prescott et sa fille, bien qu'en se tenant assez loin derrière l'irascible Anglais pour que celui-ci ne soupçonnât pas cette protection occulte, qu'il avait si péremptoirement refusée lorsqu'elle lui avait été offerte par don Pablo à Potosí.

Mais si le jeune homme était satisfait de voir toute sa cuadrilla, forte de plus de deux cents cavaliers, réunie sous ses ordres et mise ainsi à sa disposition au moment où il le désirait le plus, il ignorait encore comment ses soldats se trouvaient ainsi auprès de lui et par quel hasard ils lui arrivaient à l'improviste.

Aussi avait-il grande impatience d'obtenir des renseignements positifs à cet égard; sa curiosité ne fut pas mise à une longue épreuve, car cinq minutes plus tard, les batteurs d'estrade et les compagnons qu'ils avaient rencontrés en chemin entrèrent dans le camp.

Les nouvelles qu'ils apportaient avaient une grave importance. En voici le résumé en quelques mots:

Les forces mexicaines concentrées à Potosí par le président de la République avaient quitté cette ville et marchaient à la rencontre de l'armée américaine, commandée par le général Taylor.

Les Mexicains paraissaient remplis d'enthousiasme; ils étaient convaincus que les Américains, malgré le gain de trois batailles successives, ne tiendraient pas devant eux, et qu'ils parviendraient facilement, à la première rencontre, à les rejeter en désordre de l'autre côté de la frontière.

Santa-Anna avait été averti par des transfuges que, dans le but de renforcer le corps expéditionnaire du général Scott, cinq mille hommes de la division de volontaires du général Patterson avaient été enlevés à l'armée du général Taylor, dont les forces se trouvaient ainsi dans des conditions d'infériorité écrasantes en face de l'armée mexicaine, qui se montait à plus de vingt-cinq mille hommes.

Le président de la République, voulant profiter de cet avantage que lui donnait si bénévolement l'ennemi, avait quitté en toute hâte San Luis de Potosí et s'avançait à marche forcée à la rencontre des Américains.

Tout en se réservant le commandement en chef de l'armée, le président Santa-Anna avait confié la direction de l'avant-garde au général Ampudia, un des meilleurs officiers de l'armée mexicaine.

Le général Ampudia s'était fait précéder dans sa marche par les rancheros de don Pablo de Zúñiga, dont il avait été à même, dans plusieurs occasions, d'apprécier les qualités comme éclaireurs.

Les cavaliers aperçus par les sentinelles de don Pablo et reconnus par les batteurs d'estrade n'étaient donc que des éclaireurs.

En effet une demi-heure s'était à peine écoulée lorsqu'ils parurent; don Pablo reprit immédiatement le commandement de sa cuadrilla et expédia son lieutenant don Diego de Jalas au général Ampudia, qui marchait à une courte distance en arrière avec le gros de l'avant-garde pour l'avertir de sa jonction avec le reste de sa cuadrilla.

La marche, un moment interrompue lors de la rencontre des deux parties de la cuadrilla, recommença presque aussitôt, et les rancheros se dirigèrent au grand trot sur el Miaz, qu'ils étaient loin de supposer occupé par les Américains.

Vers neuf heures du matin, la cuadrilla se trouva en vue du pueblo. Par excès de prudence, bien qu'il se crût en pays ami, à deux portées de fusil environ du village, don Pablo arrêta sa troupe et détacha une trentaine d'hommes en avant, sous les ordres de don Diego, de retour auprès de lui depuis quelque temps déjà; les éclaireurs mexicains furent, à leur grande surprise, reçus à coups de carabine par les sentinelles américaines postées à l'entrée du village, et furent ramenés; don Pablo les fit soutenir par une cinquantaine de cavaliers; cependant, comme il ignorait à quels ennemis il avait affaire, s'ils étaient nombreux et en position de résister avantageusement, il ne voulut pas s'engager à la légère, et se contenta d'escarmoucher, pour tenir l'ennemi en haleine jusqu'à ce qu'il eût reçu l'ordre du général Ampudia. Cette mollesse dans l'attaque, si impérieusement commandée par la prudence, donna le temps aux Américains d'évacuer le Miaz sans coup-férir, et lorsque l'ordre arriva enfin d'enlever le village, il était trop tard pour arrêter l'ennemi, qui, déjà, s'était mis en pleine retraite.

Les rancheros traversèrent le pueblo au galop et se lancèrent à la poursuite des Américains, mais ceux-ci avaient une grande avance sur eux, avance qui s'augmentait encore à chaque instant, leurs chevaux étant reposés tandis que ceux des rancheros avaient déjà fourni une longue traite et commençaient à être fatigués. D'ailleurs les Mexicains, satisfaits d'avoir chassé l'ennemi du village et de le voir se retirer devant eux, se contentaient d'échanger de loin quelques coups de fusil sans essayer d'en venir à l'arme blanche en chargeant à fond de train.

La cuadrilla avait dépassé d'une lieue ou deux déjà le village, lorsqu'un cavalier, sortant tout à coup des fourrés qui bordaient la route, vint se jeter à l'improviste au milieu d'elle en agitant une faja blanche et en criant merci.

Ce cavalier, immédiatement entouré, fut aussitôt, sur sa réclamation, conduit à don Pablo, qui, à sa grande surprise, reconnut Matadiez, auquel, quelques heures auparavant, il avait si généreusement rendu la liberté.

—Eh quoi! s'écria-t-il, tu es ici, drôle?

—Oui, répondit le Mexicain, et depuis une heure au moins je vous attends, caché sous le couvert.

—Est-ce une nouvelle trahison? fit le jeune homme en fronçant le sourcil.

Le bandit haussa dédaigneusement les épaules.

—Voilà comme juge le monde, dit-il. Au lieu de perdre votre temps, comme vous l'avez fait, et de le perdre encore en ce moment à m'adresser d'inutiles insultes, vous feriez bien mieux de donner des ailes à vos chevaux et d'atteindre les misérables qui vous enlèvent la señorita.

—Que veux-tu dire? Explique-toi en deux mots, et, sur ta vie, prends garde à tes paroles.

—Ma fille, ma pauvre enfant, où est-elle? s'écria M. Prescott, qui se tenait au côté de don Pablo.

—Là! répondit le Mexicain en étendant les bras dans la direction des Américains, dont les derniers cavaliers disparaissaient derrière un pli de terrain; je vous le répète, hâtez-vous si vous ne voulez point qu'elle soit à jamais perdue pour vous.

Alors il raconta ce qui s'était passé et comment miss Anna avait été faite prisonnière par M. de Clairfontaine.

Don Pablo et M. Prescott écoutèrent le récit du Mexicain avec une angoisse extrême; ils comprirent toute la portée de l'audacieuse expédition en avant, tentée par M. de Clairfontaine, dans le seul but de s'emparer de la jeune fille; ils frémirent de douleur de savoir la malheureuse enfant au pouvoir d'un pareil homme.

—Que faire? s'écria M. Prescott avec désespoir.

—La sauver à tout prix dit énergiquement le jeune homme.

—Comment atteindre ces ravisseurs? reprit le pauvre père; ils ont sur nous une avance que nous ne parviendrons jamais à faire disparaître, montés sur des chevaux fatigués comme les nôtres.

—Bah! fit gaiement Matadiez, ce n'est pas pour rien que depuis dix ans j'écume toutes les routes de la république; si vous voulez, je me charge, moi, non seulement de vous faire atteindre ces hérétiques mais encore de les dépasser si cela est nécessaire.

—Oh! si tu fais cela, s'écria don Pablo avec explosion.

—Pas de promesses, caballero; j'ai juré de sauver miss Anna, il ne dépendra pas de moi que cela ne se réalise; plus tard, si vous jugez que je mérite une récompense, eh bien! vous me la donnerez, je ne m'y oppose pas; en ce moment, nous avons autre chose à faire.

—Parle.

—Ces gringos se dirigent tout droit sur San Nicolas, qui est le seul pueblo où ils peuvent espérer trouver les approvisionnements dont ils ont besoin pour eux et leurs chevaux; voulez-vous arriver avant eux à San Nicolas?

—Tu le demandes?

—C'est bien; laissez-moi vous servir de guide.

—Marche, nous te suivons.

—A quelque pas d'ici, sur la droite, nous rencontrerons un sentier étroit qui coupe à travers terres; ce sentier, presque inconnu même des habitants du pays, nous fera gagner cinq lieues sur les neuf qui nous séparent de San Nicolas: voulez-vous le prendre?

—Sers-nous de guide, ainsi que tu nous l'as promis.

—C'est bien, venez. Ah! à propos, don Pablo, prenez ceci, que miss Anna m'a remis pour vous.

Et retirant le collier de la jeune fille de son dolman, il le présenta à don Pablo, mais M. Prescott s'empara du collier et le porta à ses lèvres.

—Laissez-le moi, dit-il avec prière. Le jeune homme étouffa un soupir.

—Partons, dit-il à Matadiez.

On se remit en marche.

Ainsi que l'avait annoncé le Mexicain, on ne tarda pas à découvrir le chemin qu'il avait indiqué; c'était en effet un sentier étroit et qui paraissait presque infranchissable, mais sur un mot de leur chef, les rancheros s'y engagèrent sans hésiter. Qu'importait à ces centaures que le chemin fût bon ou mauvais, il leur suffisait que leurs chevaux pussent y tenir pied pour qu'ils fussent certains de le franchir sans encombre.

Ce fut du reste ce qui arriva: le sentier s'élargit peu à peu, devint meilleur, et en résumé, au bout d'une demi-heure à peine, ils galopaient comme s'ils se fussent trouvés sur la meilleure route de la république. D'après l'avis de Matadiez, et sur l'assurance qu'il donna à don Pablo que rien ne pressait et qu'on arriverait à San Nicolas bien avant les Américains, la cuadrilla fit une halte d'une heure, pendant laquelle les chevaux mangèrent leur provende de maïs et d'alfalfa. Ce repos, si court qu'il eût été, rendit cependant à ces nobles animaux toute leur ardeur.

Un peu avant midi, la cuadrilla arriva en vue de San Nicolas, misérable village situé sur le versant d'une colline et habité par de pauvres peones rongés de fièvre et dévorés par la plus affreuse misère.

Tout paraissait calme dans le village; la plus complète solitude régnait aux environs.

On fit halte.

Don Pablo expédia deux cavaliers en avant.

Ces cavaliers revinrent au bout de quelques minutes.

Les Américains n'avaient pas encore paru; on n'en avait pas de nouvelles; ils avaient traversé la veille au soir le pueblo sans s'y arrêter; depuis on ne les avait pas revus.

Matadiez avait strictement tenu sa promesse; non seulement on avait atteint l'ennemi, mais encore on l'avait tourné. Il n'y avait donc plus qu'à l'attendre, et en l'attendant, prendre ses mesures, de manière à l'envelopper si bien qu'il lui fût impossible d'échapper, soin dont s'occupa don Pablo avec une ardeur fiévreuse et sans perdre un instant.

A peine les rancheros avaient-ils terminé leurs préparatifs, que les trompettes américaines résonnèrent avec force à l'entrée du village et l'ennemi parut.

Il arrivait au grand trot, marchant en bon ordre et gardant bien ses approches.

Don Pablo le laissa s'engager dans le pueblo, puis tout à coup, les trompettes mexicaines sonnèrent la charge, et les Américains furent assaillis à la fois en tête et en queue, par les rancheros qui se ruèrent sur eux avec de grands cris.

La mêlée fut terrible; les Américains surpris par l'attaque furieuse et imprévue des rancheros, eurent un moment de désordre et de panique; les rangs se mêlèrent, se rompirent, quelques-uns tournèrent bride, mais bientôt reconnaissant que la retraite était coupée, ils se résolurent à faire leur devoir en braves gens et se groupèrent autour de leur chef, qui, lui, n'avait pas reculé d'un pouce.

La pensée d'une trahison s'était immédiatement présentée à l'esprit de M. de Clairfontaine et il avait exploré d'un regard perçant les rangs des rancheros pressés autour de lui afin de découvrir Matadiez.

Mais le digne Mexicain était trop adroit et partant trop rusé, pour se compromettre ainsi auprès d'un homme auquel il espérait soutirer une grosse somme d'argent; dès que son devoir de guide avait été accompli, il avait fait comprendre à don Pablo que le cas échéant où le coup de main qu'il tentait ne réussirait pas, mieux valait que sa présence parmi les rancheros fût ignorée des Américains, ce qui plus tard lui laisserait la liberté de s'introduire dans leur camp; puis il avait tourné bride et s'était abrité dans un épais fourré, demeurant tranquillement spectateur invisible de l'escarmouche. Aussi M. de Clairfontaine le chercha-t-il vainement, ses soupçons s'évanouirent, et il ne songea plus qu'à sortir à son honneur de la fausse position dans laquelle il était placé.

Cependant le combat devenait sérieux. Resserrés dans un espace fort étroit, les Américains ne réussissaient qu'avec peine à faire exécuter à leurs chevaux les manœuvres nécessaires pour se dégager un peu, les longues lances des rancheros les atteignaient de tous côtés, les reatas et les lassos s'abattaient sur eux comme la foudre, enlevant le cavalier de selle, l'étranglant et le mutilant horriblement.

La situation devenait vraiment critique, deux charges désespérées exécutées en personne par M. de Clairfontaine, avaient été repoussées par don Pablo, que sans cesse il rencontrait devant lui.

Les deux ennemis s'acharnaient avec rage l'un contre l'autre, sachant bien que d'eux seuls dépendait le succès du combat.

M. Prescott, continuellement aux côtés du ranchero, faisait le coup de pistolet avec cette colère froide qui distingue sa nation; chacun de ses coups abattait un homme.

Les rangs des Américains s'éclaircissaient de plus en plus, les cadavres s'entassaient dans cet espace déjà si étroit où avait lieu cette lutte terrible. Miss Anna voyait à quelques pas d'elle seulement son père et son cousin, et oubliant le soin de sa sûreté, bravant la mort à chaque seconde, elle s'élançait vers eux en les appelant à grands cris; mais à chacune de ces tentatives, M. de Clairfontaine faisait bondir son cheval et la repoussait en arrière.

Enfin les choses en arrivèrent à ce point où la défaite complète des Américains devint évidente; il fallait en finir à tout prix. M. de Clairfontaine le sentit: rassemblant autour de lui les quelques cavaliers déterminés qui lui restaient encore, il saisit par la bride le cheval de miss Anna et essaya de l'entraîner. Mais la jeune fille qui sentait qu'elle allait être libre, résista avec l'énergie du désespoir et essaya de se jeter à bas de son cheval en appelant Anita à son secours afin de joindre ses efforts aux siens. La jeune Indienne obéit et se cramponna résolument aux vêtements de sa jeune maîtresse.

Il y eut entre M. de Clairfontaine et les deux femmes une lutte désespérée de quelques instants.

Don Pablo, M. Prescott et plusieurs rancheros entendant les cris de douleur de miss Anna accoururent en toute hâte, sabrant et renversant tout ce qui s'opposait à leur passage.

M. de Clairfontaine se sentit perdu, par un effort inouï il enleva la jeune fille et la jeta en travers sur le cou de son cheval, en même temps, sortant un pistolet de ses fontes, il fracassa le crâne de la malheureuse Indienne, qui roula sur le sol en lâchant les vêtements de sa maîtresse que jusque-là elle avait tenus serrés dans ses mains crispées.

—Morte ou vive nul ne me l'enlèvera, hurla M. de Clairfontaine avec un rugissement de tigre.

Et enlevant son cheval, il lui fit faire un bond énorme en avant et passa comme un ouragan au milieu des rancheros dont plusieurs furent renversés par ce choc irrésistible.

En vain don Pablo, M. Prescott et leurs cavaliers se ruèrent à la poursuite de M. de Clairfontaine, les Américains se jetèrent entre, eux, et en se faisant tuer avec cette sombre énergie du désespoir qui tient du fanatisme et fait les dévouements, ils donnèrent à leur chef le temps de se mettre hors d'atteinte.

Plus des deux tiers du détachement américain avaient succombé pendant cette sanglante escarmouche, qui cependant n'avait duré qu'une demi-heure à peine; les quelques cavaliers qui avaient échappé à la mort fuyaient épouvantés dans toutes les directions.

Don Pablo avait vaincu, mais, hélas! cette victoire était stérile pour lui, puisque celle pour laquelle il avait si bravement combattu lui échappait.


XV

Fin contre fin.

Ainsi que nous l'avons dit, le président Santa-Anna, trompé par les rapports de transfuges infidèles, et négligeant les avis des personnes bien informées et surtout prudentes de son entourage, s'était, pour le malheur de son pays, arrêté au plan de campagne le plus absurde que jamais eût conçu un général américain, et cependant la plupart des généraux des anciennes colonies espagnoles semblent à plaisir lutter entre eux d'ignorance en fait de tactique militaire. En effet, au lieu d'essayer de couvrir la Veracruz, qu'il savait très sérieusement menacée par le gros des forces américaines, et dont la prise devait inévitablement amener des malheurs irréparables, et peut-être compromettre le succès de la guerre en mettant du premier coup l'ennemi au centre du pays et lui permettant de s'y établir solidement, il quitta Potosí avec toutes ses troupes, s'élevant à plus de vingt mille hommes, tourna le dos à la Veracruz et se dirigea vers la Sierra Madre, se lançant à corps perdu à la poursuite du général Taylor, dont il espérait triompher facilement; sa petite armée ayant été réduite à un très faible effectif, et ce général, peu désireux d'engager une action contre des troupes décuples des siennes, manœuvrant prudemment pour se maintenir dans ses positions sans se laisser entamer.

On ne pourrait croire à une pareille incurie de la part d'un général qui passait alors pour le meilleur manœuvrier de l'armée mexicaine, si les documents historiques n'étaient pas là pour prouver la conception et l'exécution de ce plan insensé.

D'ailleurs, pendant toute cette campagne si glorieuse pour les Américains, les Mexicains semblèrent pris de vertige et firent fautes sur fautes. La fatalité était sur eux, ils étaient condamnés et devaient succomber, et cependant leur cause était juste, ils combattaient pour l'intégrité de leur territoire. Ce fut l'échec éprouvé par le détachement de M. de Clairfontaine qui avertit le général Taylor du mouvement offensif de l'armée mexicaine contre lui et lui révéla le plan du président Santa-Anna.

Lorsque les fuyards rejoignirent l'armée américaine et vinrent en aveugles se jeter dans ses grand-gardes, celle-ci était campée à Agua Nueva, position mauvaise qui pouvait être facilement tournée.

Le général Taylor, reconnaissant la difficulté de la situation, et ne voulant pas y risquer un engagement dont toutes les chances lui seraient contraires, évacua Agua Nueva, après l'avoir incendié, afin d'empêcher les Mexicains de s'y fortifier, et il se retira en bon ordre dans la plaine voisine et s'établit solidement à une lieue environ de l'hacienda de Buena Vista.

Cette fois, la position était choisie avec le tact et le coup d'œil infaillible d'un soldat expérimenté.

L'hacienda de Buena Vista est bâtie presqu'au centre d'une large vallée, comprise entre deux chaînons parallèles de la Sierra Madre; à un mille environ de l'hacienda, les montagnes forment, en se rapprochant, la passe étroite d'Angostura. Cette vallée, d'un accès très difficile, et qui n'a pas plus de deux milles de longueur, est, de plus, coupée dans tous les sens par des ravines profondes.

La position était formidable. Comme la retraite était impossible, l'armée américaine était ainsi placée par son chef dans l'obligation de vaincre ou de mourir.

Les forces du général Taylor considérablement diminuées, ainsi que nous l'avons dit, pour augmenter l'armée du général Scott, ne se composaient plus, en troupes régulières, que de quatre cents hommes d'infanterie, deux cents dragons et quatre batteries d'artillerie, auxquels étaient venus se joindre des volontaires mal exercés encore, mais pleins d'ardeur, dont nous avons vu précédemment quelques-uns aux prises avec les rancheros. Ces différents corps formaient un effectif de quatre mille trois cent cinquante hommes au plus.

C'était avec des forces aussi inférieures que le général Taylor avait résolu d'en venir aux mains avec les vingt mille hommes du président Santa-Anna, si celui-ci essayait de s'emparer des formidables positions dans lesquelles il s'était si bravement retranché.

Le vingt-deux février,—date qui sera à jamais célèbre dans les fastes de l'histoire des États-Unis,—vers sept heures du matin, un cavalier mexicain, monté sur un fort cheval rouan, se présenta aux avant-postes américains et demanda à être conduit à M. de Clairfontaine, commandant des volontaires. Ce cavalier montra un sauf-conduit signé par M. de Clairfontaine.

Le sauf-conduit fut minutieusement examiné, et comme, en somme, il fut reconnu bon, on conduisit le cavalier sous bonne escorte, non pas à la tente de M. de Clairfontaine, mais à l'hacienda de Buena Vista, qui servait de quartier général, et dans laquelle, en ce moment, étaient réunis tous les officiers supérieurs de l'armée américaine; ils tenaient conseil, sous la présidence du général Taylor, afin de convenir des dernières mesures de défense à prendre au cas probable où ils seraient attaqués par les forces mexicaines, qu'ils savaient s'avancer rapidement à leur rencontre.

Ce cavalier était Matadiez, l'ancienne connaissance, du lecteur; le digne Mexicain, peu confiant dans les résultats des manœuvres stratégiques du président Santa-Anna, et, grâce à son astucieuse nature flairant une débâcle affreuse, avait jugé prudent d'utiliser le sauf-conduit que M. de Clairfontaine lui avait signé et de se présenter au plus tôt à lui, afin d'encaisser les sommes qui lui étaient si légitimement dues.

Cependant, comme Matadiez était honnête à sa manière, et qu'il avait fait le serment solennel de sauver miss Anna, il avait résolu de profiter de sa présence au camp américain, pour prendre certains renseignements indispensables sur la jeune fille. Aussi fut-il assez peu satisfait des mesures de précaution que les soldats jugèrent prudent d'employer à son égard. La surveillance attentive dont il était l'objet le contrariait fort. Cette méfiance qu'il inspirait lui semblait blessante pour son honneur de caballero. Il ne consentit donc que d'un air maussade, et parce qu'il craignait d'y être contraint par la force, à se rendre au quartier général.

Arrivé à la porte de l'hacienda, on lui fit mettre pied à terre.

—Et mon cheval? demanda-t-il.

—On en prendra soin, répondit un soldat d'une voix goguenarde.

Il ne dit rien, hocha la tête et entra dans l'hacienda, toujours entouré de son escorte.

—Attendez ici, lui dit un Américain en lui désignant une espèce d'escabeau et l'invitant à s'asseoir.

—Je suis venu pour parler à M. de Clairfontaine; voulez-vous, oui ou non, me conduire auprès de lui? reprit-il d'un ton bourru.

—Il est ici, mais il ne peut vous recevoir en ce moment.

—Patience donc, murmura le Mexicain avec résignation. Il tordit une cigarette, l'alluma, et comme son parti était pris, il parut ne plus conserver la moindre inquiétude sur ce que sa position avait de dangereux pour lui.

Une demi-heure s'écoula; Matadiez continuait à fumer, impassible comme un dieu indien.

—Venez, lui dit un soldat.

Il se leva, jeta sa cigarette et suivit son guide; celui-ci ouvrit une porte et s'effaça pour le laisser passer devant lui.

Matadiez entra, il jeta un regard autour de lui et reconnut qu'il se trouvait dans une salle assez vaste dont le centre était occupé par une table recouverte d'un drap vert, sur laquelle du papier, des plumes, des plans et des cartes étaient jetés pêle-mêle dans un désordre apparent. Huit ou dix officiers assis autour de cette table discutaient entre eux tout en consultant les plans.

A l'entrée du Mexicain:

—Est-ce là l'homme, demanda un officier âgé d'une cinquantaine d'années, aux traits fins et à la physionomie ouverte et bienveillante, qui paraissait avoir un grade supérieur.

—Oui, général, répondit le soldat qui avait servi d'introducteur à Matadiez.

—C'est bien, retirez-vous, répondit le général Taylor, car cet officier était en effet le commandant de l'armée américaine.

Le soldat sortit en refermant la porte derrière lui.

Le Mexicain avait respectueusement retiré son sombrero et attendait immobile qu'il plût au général de lui adresser la parole.

L'œil perçant du Mexicain avait distingué M. de Clairfontaine parmi les officiers assis autour de la table, et son visage, un peu sombre jusqu'à ce moment, s'était aussitôt rasséréné.

Le général, après avoir attentivement examiné pendant deux ou trois minutes le visage renfrogné du bandit, hocha la tête d'un air de mécontentement et lui adressa enfin la parole.

—Qui êtes-vous? lui demanda-t-il en assez bon castillan, mais avec un accent anglais très prononcé.

—Mexicain, répondit-il laconiquement.

—Appartenez-vous à l'armée, à quelque titre que ce soit?

Matadiez hésita une seconde ou deux.

—Tout Mexicain est soldat quand l'étranger foule le territoire de la République, dit-il enfin évasivement.

Le général Taylor fronça le sourcil.

—Que savez-vous des mouvements de votre armée? reprit-il.

—Je ne suis pas un espion, mais un caballero, répondit-il avec hauteur, je n'ai aucun renseignement à vous donner.

—Drôle! s'écria un officier avec un geste de menace.

—Arrêtez! dit vivement le général, cet homme a raison; il est fidèle à sa cause comme nous le sommes à la nôtre; et il reprit en s'adressant au Mexicain: Comment vous êtes-vous présenté aux avant-postes de mon armée?

—J'étais porteur d'un sauf-conduit signé par M. de Clairfontaine, l'un de vos officiers supérieurs; demandez-lui si je dis vrai.

—En effet, cet homme est porteur d'un sauf-conduit signé par moi; nous avons une affaire particulière à régler ensemble, fit M. de Clairfontaine. Vous savez, général, que j'ai à plusieurs reprises habité le Mexique.

—Je ne veux ni ne dois m'immiscer dans vos affaires, Monsieur, répondit poliment le général, il suffit que vous répondiez de cet homme pendant le temps qu'il demeurera dans le camp.

—J'en réponds, général, d'autant plus que je ne le perdrai pas de vue un instant; maintenant, puisque le conseil est terminé, je vous prie de me permettre de me retirer.

—Allez, Monsieur, vous êtes libre, répondit le général. Il se tourna vers le Mexicain et lui tendit sa bourse: Tenez, mon ami, lui dit-il, vous boirez à ma santé.

Matadiez, au lieu de prendre la bourse, la repoussa par un geste dédaigneux.

—Je n'accepte pas d'argent que je n'ai pas gagné, général, dit-il d'un ton bourru; quant à boire à la santé d'un ennemi de mon pays, jamais je ne le ferai!

—Orgueilleux comme un Castillan, murmura le général; il y aurait pourtant quelque chose à faire de cette race rude et énergique, si on voulait. Et après avoir congédié le Mexicain d'un geste bienveillant, il baissa sa tête pensive sur sa poitrine.

M. de Clairfontaine et Matadiez quittèrent la salle.

Ils montèrent à cheval à l'entrée de l'hacienda et se dirigèrent au galop vers l'endroit où campaient les volontaires commandés par M. de Clairfontaine. Au centre s'élevait un rancho abandonné, qui avait été réparé tant bien que mal par les soldats et servait en ce moment d'habitation au jeune homme.

Le trajet de l'hacienda au rancho fut parcouru en moins de dix minutes; bien que les deux hommes galopassent côte à côte, ils n'échangèrent pas une parole pendant tout le temps qu'il dura.

M. de Clairfontaine réfléchissait, Matadiez, lui, regardait curieusement autour de lui et semblait noter soigneusement dans sa mémoire tout ce qu'il supposait digne d'intéresser soit lui-même, soit les personnes qui lui avaient confié cette mission d'argus.

—Nous voici arrivés, dit M. de Clairfontaine en s'arrêtant devant le rancho et mettant pied à terre en même temps.

Matadiez l'imita.

—Il paraît, ajouta le jeune homme avec un sourire narquois, que si vous ne voulez rien nous dire des mouvements de votre armée, vous ne seriez pas fâché de vous renseigner sur la position de la nôtre.

—C'est possible, répondit le Mexicain en riant faux.

—Oh! mon Dieu, regardez, ne vous gênez pas, reprit l'officier américain en haussant dédaigneusement les épaules; cela nous est bien égal, allez. Avez-vous fini? ajouta-t-il après un instant.

—Quant à présent, oui, répondit Matadiez.

—Alors, veuillez me suivre; j'attends votre bon plaisir.

—Je suis à vos ordres.

Ils pénétrèrent alors dans le rancho, dont l'officier referma avec soin la porte derrière lui; il ne se souciait pas sans doute qu'on sût ce qu'il allait faire avec son étrange compagnon.

Matadiez, en le voyant ainsi fermer la porte, sourit d'un air qui eût donné beaucoup à réfléchir à M. de Clairfontaine s'il l'avait aperçu; mais comme en ce moment il tournait le dos au Mexicain, il ne se douta pas de la joie insolite qu'il avait subitement montrée et n'eut pas à en chercher les motifs.

Lorsque l'officier se retourna, il vit son compagnon tranquillement assis sur un équipal, les jambes croisées l'une sur l'autre et occupé à tordre une cigarette avec ce soin et cette minutieuse attention que les hommes de race espagnole apportent toujours à cette importante occupation.

—Çà, dit M. de Clairfontaine, réglons nos comptes sans plus tarder.

—Je ne demande pas mieux, car c'est pour ce seul motif que je suis venu ici, comme bien vous pensez, répondit le Mexicain en allumant paisiblement sa cigarette.

Le jeune homme ouvrit un porte-manteau négligemment jeté sur une table et en sortit un portefeuille en chagrin noir fermé à clef.

—Vous connaissez la maison Beckers Sons and Co de México?

—Certes, c'est une des maisons des plus solides de toute l'Amérique.

—Bon, vous comprenez bien que je ne puis porter en or, sur moi, étant en campagne, une somme aussi forte que celle que je me suis engagé à vous payer.

—Cela me semble parfaitement juste.

—En conséquence, vous ne refuserez pas des traites tirées sur MM. Beckers Sons and Co, et payables à vue?

—Caray! je le crois bien; c'est de l'or que des traites sur ces messieurs; il est bien entendu que les dites traites sont acceptées par eux?

—Eh! eh! vous vous entendez aux choses de commerce, dit en riant le jeune homme.

—Dame! señor, répondit avec bonhomie le Mexicain, les affaires sont les affaires.

—Vous avez raison; mais rassurez-vous, les traites que je compte vous remettre sont acceptées.

—Oh! alors, vous pouvez m'en donner pour la somme qu'il vous plaira. Si forte qu'elle soit, j'accepterai avec reconnaissance.

—Tout beau, mon maître, je vous payerai ce que je vous dois, rien de plus.

—Cela suffira.

Le jeune homme ouvrit alors le portefeuille, au moyen d'une petite clef qu'il portait suspendue à son cou par une chaîne d'acier, et il en retira plusieurs papiers qu'il étala avec complaisance sur la table et fit miroiter aux yeux du Mexicain; mais celui-ci demeura impassible et froid.

—Nous disons que je vous dois...?

—Vingt mille piastres.

—C'est cela, voici deux traites de cinq mille piastres et une de dix mille, ce qui fait juste votre compte.

—Parfaitement.

—Mais vous le savez, donnant donnant.

—Je ne comprends pas.

—C'est cependant limpide! en recevant ces traites que je vais passer à votre ordre, vous m'en signerez un reçu.

—Ah! oui, excusez-moi, je n'avais pas saisi; mais, ajouta-t-il en retirant un papier caché dans sa faja, vous voyez que je suis de bonne foi, j'avais si grande confiance dans votre parole de gentleman, que j'avais préparé le reçu d'avance, le voilà.

—En effet, dit le jeune homme, en examinant le papier. De plus, je vois que vous avez prévu que je réglerais avec vous avec des traites tirées sur la maison Beckers, Sons and Co. Voilà une étrange coïncidence, convenez-en, ajouta-t-il en fronçant le sourcil.

—Pourquoi donc, caballero? c'est vous-même qui, lorsque j'eus l'honneur de vous voir à Potosí, m'avez parlé de cette maison, dans laquelle, m'avez-vous dit, des sommes considérables avaient été déposées par vous.

—Je ne me le rappelle pas.

—C'est cependant ainsi; comment l'aurais-je deviné?

—Hum, cela n'est pas clair. C'est égal, finissons-en. Voici vos traites.

—Et voilà votre reçu.

—L'autre papier que je vous ai signé, pourquoi ne me le remettez-vous pas aussi?

—A quoi bon? répondit-il en serrant précieusement les traites dans son dolman.

—Parce que je désire l'anéantir.

—Je comprends cela, mais moi, je tiens à le conserver.

—Hein?

—C'est ainsi; je le garde; oh! Rassurez-vous, je ne vous réclamerai pas une seconde fois cette dette; je suis homme d'honneur à ma manière.

—D'ailleurs, peu m'importe, reprit le jeune homme, avec un sourire sardonique, je n'ai rien à redouter d'un misérable de votre espèce.

—Pas de gros mots, je vous prie, cela n'avance pas les affaires et souvent les envenime.

—Grâce à Dieu, nos affaires sont maintenant terminées, veuillez donc me laisser, je vous prie.

Le Mexicain ne bougea pas.

—M'avez-vous entendu? reprit-il avec un commencement d'impatience.

—Je ne suis pas sourd. Eh bien, je reste.

—Vous restez?

—Oui.

—Vous restez?

—Vous le voyez bien, il me semble. Vos affaires sont terminées, j'en conviens, avec Matadiez le bandit; vous lui avez généreusement, très généreusement même soldé le rapt fait par lui à votre profit. Mais j'ai, moi aussi, des comptes à régler avec vous... et des comptes terribles!

—Vous? s'écria-t-il avec étonnement. Qui donc êtes-vous?

—Je vois que mon déguisement était bon, puisque j'ai réussi à vous tromper si complètement C'est un succès dont je suis fier.

D'un mouvement rapide comme la pensée, il enleva la perruque qui couvrait sa tête, arracha ses faux favoris et passa un mouchoir sur son visage.

—Regardez-moi, Monsieur de Clairfontaine; me reconnaissez-vous, maintenant?

—Don Pablo de Zúñiga! s'écria le jeune homme en se reculant avec épouvante et portant instinctivement la main à la poignée de son sabre.

—Oui, Monsieur, don Pablo de Zúñiga, votre ennemi mortel, répondit fièrement le ranchero en marchant sur lui un revolver de chaque main; pas un mot, pas un geste; à votre premier cri vous êtes mort. Si brave qu'il fût, l'officier américain sentit un frisson de terreur glacer son sang dans ses veines.

—Voulez-vous donc m'assassiner? murmura-t-il.

—Peut-être! Cela dépendra de ce qui va se passer entre nous. Jetez votre sabre, Monsieur.

Le jeune homme obéit machinalement.

—C'est bien! reprit-il avec un sourire amer, maintenant, asseyez-vous et causons.

En parlant ainsi, don Pablo, après avoir jeté le sabre dans un coin, se remit sur l'équipal qui jusqu'alors, lui avait servi de siège.

—Vous jouez gros jeu, Monsieur; dit l'Américain avec une feinte assurance; prenez garde! je ne suis peut-être pas aussi seul que vous le supposez.

—Cela m'est égal, Monsieur; seulement souvenez-vous de ceci: j'ai fait le sacrifice de ma vie, donc je suis maître de la vôtre.

Il y eut un moment de silence.

Les deux hommes s'examinaient avec une attention étrange. Don Pablo avait remis sa perruque et rattaché sa barbe postiche.

—Maintenant que vous m'avez reconnu, car vous m'avez bien reconnu, n'est-ce pas? dit-il, il est bon que vous seul sachiez qui je suis. L'officier américain sourit dédaigneusement.

—Causons, dit don Pablo, sans paraître se préoccuper de ce sourire.

—De quoi causerons-nous? fit le jeune homme.

—De ce que vous voudrez; par exemple de miss Anna, votre prisonnière, de la façon dont elle est traitée par vous et de ce que vous comptez exiger d'elle.

—Par malheur, ce sujet de conversation qui, sans doute, vous plairait, répondit-il avec ironie, pour des motifs que sans doute vous apprécierez ne m'agrée pas; donc nous ne causerons point.

—Soit, vous garderez le silence, si cela vous plaît, je causerai alors et pour vous et pour moi, le mutisme de l'un de nous sera compensé par la loquacité de l'autre, et, je l'espère, le résultat sera le même.

—Je ne crois pas.

—Moi, j'en suis sûr; vous ne tarderez pas à être de mon avis; veuillez donc m'écouter.

En ce moment il se fit un grand bruit de clairons et de trompettes au dehors.

—Qu'est cela? s'écria le jeune officier en se levant précipitamment.

—Moins que rien, Monsieur, selon toute probabilité, les troupes mexicaines se préparent à attaquer vos retranchements.

—Les troupes mexicaines!

—Je ne les précédais que d'une heure au plus.

—Laissez-moi, Monsieur, me rendre où l'honneur et mon devoir m'appellent.

—Non Monsieur, vous ne sortirez pas.

—Mais je suis perdu, déshonoré à jamais, si je demeure seulement cinq minutes de plus ici.

—Qu'est-ce que cela me fait, à moi, Monsieur.

Tout à coup on frappa à coups redoublés à la porte du rancho.

—Entendez-vous? on m'appelle. Passage, Monsieur, passage!

—Non, répondit péremptoirement don Pablo en le saisissant à la gorge et lui appuyant le canon d'un revolver sur la poitrine.

—Eh bien! soit, tuez-moi, je préfère cela.

—Je vous tuerai probablement, mais cette vengeance ne me suffit pas; c'est votre déshonneur que je veux, Monsieur, votre déshonneur complet et public. Écoutez bien ceci: aussi bien il est temps d'en finir. En ce moment un parlementaire mexicain se présente aux avant-postes de votre armée, c'est le général Ampudia; il est chargé d'une lettre confidentielle pour votre commandant en chef. Vous connaissez la loyauté proverbiale du général Taylor, n'est-ce pas? Eh bien, cette lettre renferme le billet écrit par vous, signé de votre main, billet que vous avez remis à Matadiez, et dans lequel vous vous reconnaissez pour un misérable et pour un infâme.

—Ah! mon Dieu! s'écria le jeune homme avec épouvante, quel démon vous a soufflé une si odieuse vengeance?

—Celui de la haine; cependant je vous offre un marché: il en est temps encore; rendons-nous au quartier général; ordonnez que miss Anna soit remise au général Taylor.

—Après, après? s'écria-t-il haletant de rage et d'impuissance, car il se sentait vaincu par son implacable ennemi.

—Après; la lettre demeurera cachetée entre les mains du général, qui ne l'ouvrira que sur la permission verbale que je lui en donnerai moi-même demain, si pendant la bataille vous ne m'avez pas tué; je veux bien vous offrir cette chance d'un combat loyal et d'une vengeance honorable. Moi vivant, vous mort, miss Anna sera remise à son père. Acceptez-vous?

—J'accepte, démon, puisque je suis entre vos mains.

—Votre parole alors?

—Sur Dieu et mon honneur, je vous la donne.

—C'est bien; reprenez votre sabre et partons, le temps presse. Je mets bas ce déguisement, qui désormais me devient inutile. C'est don Pablo de Zúñiga que vous devez présenter au général.

—C'est l'homme que je hais le plus au monde! s'écria-t-il avec rage. Ah! la vengeance! la vengeance!

—Bientôt nous nous trouverons face à face; Dieu jugera entre nous!

Ils s'élancèrent hors du rancho, montèrent à cheval et se dirigèrent à toute bride vers le quartier général.

Tout était en rumeur dans le camp américain.


XVI

Bataille de Buena Vista.

Pendant que don Pablo de Zúñiga et M. de Clairfontaine étaient enfermés dans le rancho, où en bons parents qu'ils étaient, ils causaient si amicalement de leurs affaires, de graves événements s'étaient accomplis au dehors et avaient en un instant modifié la situation, en la faisant entrer dans une phase critique dont les Mexicains et les Américains ne pouvaient plus sortir que par une catastrophe, c'est-à-dire une bataille.

Constatons tout de suite que cette bataille, tous deux la désiraient avec ardeur, bien que pour des motifs entièrement différents.

Le général Santa-Anna se croyait sûr du succès; quant au général Taylor, il s'était juré à lui-même qu'il tomberait mort dans ses positions, ou qu'il en sortirait vainqueur.

Vers neuf heures du matin, l'armée mexicaine avait fait son apparition dans la plaine, refoulant devant elle les batteurs d'estrade et les grand-gardes.

Les colonnes nombreuses se déployèrent et prirent position de manière à enserrer complètement l'armée américaine, excepté du côté des hauts pitons de la Sierra Madre, dont les pentes avaient été reconnues infranchissables.

La situation du général Taylor se trouvait être ainsi, en apparence du moins, excessivement critique, puisque avec moins de cinq mille hommes, dont un tiers au plus de soldats aguerris au rude métier des armes, il se voyait tout à coup enveloppé par plus de vingt mille Mexicains commandés par le président de la République en personne, et qui, placés ainsi sous les yeux d'un chef qu'ils idolâtraient, feraient sans doute bravement leur devoir.

Lorsque l'armée mexicaine eut été placée en bataille et que ses profondes colonnes d'attaque furent arrivées à deux portées de fusil au plus des lignes américaines, un officier supérieur se détacha du groupe de l'état-major mexicain, et, précédé d'un trompette tenant en main un drapeau blanc, il s'avança au trot vers les avant-postes américains.

Cet officier était le général Ampudia, envoyé en parlementaire au général Taylor, et porteur d'une lettre de Santa-Anna pour le commandant en chef des forces américaines.

Le général Ampudia fut reçu avec courtoisie par l'officier commandant les avant-postes, et après qu'on lui eut bandé les yeux, suivant les usages de la guerre, il fut, sur sa demande, conduit au quartier général.

Le général Taylor, après avoir pris ses dernières mesures pour la bataille, se préparait à monter à cheval pour aller se placer à la tête de ses troupes au moment où le général Ampudia arriva à l'hacienda de Buena Vista.

Le général américain ordonna que le parlementaire fût introduit dans la salle du conseil, où il le précéda après avoir expédié des aides de camp à ses officiers supérieurs pour leur donner l'ordre de se rendre auprès de lui.

Dès qu'il fut entré dans la salle du conseil, le commandant américain ordonna qu'on enlevât le bandeau qui aveuglait le parlementaire, et le saluant avec une exquise politesse:

—Qui ai-je l'honneur de recevoir, Monsieur? lui demanda-t-il.

—Général, répondit-il avec non moins de courtoisie, je suis le général Ampudia.

—Son Excellence le président de la République mexicaine ne pouvait choisir, pour intermédiaire entre lui et moi, un officier qui fût plus digne de le représenter; j'ai l'honneur de connaître depuis longtemps déjà votre Seigneurie de réputation, général.

—Votre Excellence me rend confus, général, un tel éloge dans votre bouche est sans prix à mes yeux.

Cependant les officiers américains arrivaient les uns après les autres; bientôt ils furent tous réunis dans la salle du conseil.

—Messieurs, le général Ampudia, un des plus brillants officiers de l'armée mexicaine, dit le général Taylor en présentant le parlementaire à son état-major.

Les officiers américains s'inclinèrent poliment.

—Son Excellence le président de la République mexicaine, continua le général Taylor, avant d'attaquer nos lignes, a jugé convenable de nous adresser le général Ampudia. Sa Seigneurie a, m'a-t-on dit, de graves communications à nous faire; veuillez, messieurs, écouter attentivement ces communications. Général, ajouta-t-il en saluant le général Ampudia, veuillez nous expliquer la mission dont vous êtes chargé près de moi, nous vous écoutons. Et, d'un geste qui compléta sa pensée, il montra ses officiers groupés autour de lui.

Le général Ampudia salua profondément et, mis ainsi en demeure, il prit la parole.

—Général, dit-il, je vous supplie de pardonner ce qu'il y aura, à mon insu, d'un peu dur dans mes paroles, je ne fais que vous transmettre la pensée de mon chef et ne suis par conséquent qu'un écho.

—Parlez sans détour, général, quoi que vous ayez à nous dire, nous saurons l'entendre, répondit en souriant le général Taylor.

—Général, reprit après s'être incliné le général Ampudia, Son Excellence le général don Antonio López de Santa-Anna, président de la République mexicaine, me charge de vous dire, à vous, commandant des forces des États-Unis, que, sans motifs plausibles, sans casus belli reconnu, vous avez indûment envahi les frontières de la République, brûlé les villages, détruit les moissons, tué les paysans sans défense, enfin causé au Mexique tous les maux que la guerre traîne à sa suite, et cela sans que le gouvernement de la République se soit rendu coupable d'aucune offense contre vos nationaux ou leurs propriétés; le président dispose de forces imposantes, ces forces, qui vous entourent et vous cernent de toutes parts, sont en mesure de vous écraser. Cependant, désireux d'éviter s'il est possible l'effusion du sang mexicain, qui n'a déjà que trop coulé dans cette agression injuste d'une puissance étrangère, qui prétend par la force s'imposer dans notre pays et nous dicter des lois, droit que nous ne reconnaissons à personne au monde, et est en dehors du droit des gens et des nations civilisées, Son Excellence le président de la République mexicaine, dis-je, voulant user de clémence, consent à ne pas vous écraser et à vous laisser sortir de la mauvaise position dans laquelle vous êtes placé et qu'il vous est impossible de défendre avec la poignée d'hommes dont vous disposez, à la condition expresse que vous mettrez à l'instant bas les armes, et que vous vous rendrez à sa merci; vos troupes ne seront point considérées comme prisonnières de guerre, elles rentreront par étapes dans leur pays, sous l'escorte de soldats mexicains; vos officiers conserveront seuls leurs armes.

—Est-ce tout, général? demanda le général Taylor, toujours souriant.

—Je n'ai plus que quelques mots à ajouter, général.

—Fort bien; continuez.

—Cette mission, dont Son Excellence le président m'a fait l'honneur de me charger, je l'ai accomplie, je crois, telle que me l'ordonnait mon devoir de soldat; mais, ne voulant pas assumer sur moi seul la responsabilité de faits qui n'ont pas entièrement mon approbation, j'ai prié Son Excellence de mettre par écrit les conditions qu'il vous propose par ma bouche; Son Excellence a daigné consentir à rédiger une sommation, et cette sommation, j'ai l'honneur de la remettre entre vos mains.

Il retira alors un large pli cacheté de son uniforme et le présenta au général.

Il avait fallu tout le respect qu'ils avaient pour leur chef et la puissance de volonté qu'ils possédaient sur eux-mêmes pour que les officiers américains eussent écouté, sans l'interrompre à chaque mot, la hautaine sommation du président Santa-Anna.

Le général Taylor seul était demeuré calme et souriant. Il prit des mains du général Ampudia le pli que celui-ci lui présentait, et, sans même jeter les yeux sur la suscription, il le déchira et en laissa tomber les morceaux à ses pieds.

Un murmure d'admiration parcourut comme une commotion électrique les rangs des officiers auxquels en ce moment venait de se joindre M. de Clairfontaine, aux côtés duquel se tenait don Pablo de Zúñiga, assez gêné de se voir ainsi sans autorisation mêlé à un conseil de guerre. Le général Ampudia échangea un sourire amical avec don Pablo, lui fit signe d'approcher et le présenta au général Taylor, à qui il dit en deux mots quel était son rang dans l'armée mexicaine.

—Je suis heureux de l'arrivée du colonel de Zúñiga, répondit le général; qu'il demeure parmi nous; il ne saurait y avoir trop de personnes présentes pour entendre la réponse que je vais faire à la sommation de S. Exc. le président de la République mexicaine.

Don Pablo s'inclina respectueusement et se plaça auprès du général Ampudia.

Après un silence de quelques secondes, le général reprit la parole; mais, cette fois, d'une voix haute, fière et accentuée:

—Général, dit-il, je répondrai à la sommation dont vous êtes porteur, point par point, et dans la forme que vous me l'avez adressée vous-même: je n'ai pas à discuter, quels qu'ils soient, les griefs de mon gouvernement, je ne suis qu'un soldat qui obéit sans discuter aux ordres qu'il reçoit. Depuis que j'ai posé le pied sur le sol mexicain j'ai, autant qu'il a dépendu de moi, protégé les habitants et sauvegardé leurs propriétés, en évitant autant que possible l'effusion du sang. Malheureusement la guerre a des exigences pénibles devant lesquelles j'ai souvent, malgré moi, été contraint de me courber; mais, cette justice me sera rendue que je n'ai jamais autorisé ni le vol, ni l'incendie, ni l'assassinat.

Les deux officiers mexicains s'inclinèrent en signe d'approbation.

—J'arrive maintenant au second point, continua le général, c'est-à-dire à la sommation elle-même, dont vous m'avez transmis les termes hautains, en les adoucissant, j'en suis convaincu, général, autant que cela vous a été possible.

—Le président de la République mexicaine dispose de forces considérables,—vingt ou vingt-cinq mille hommes, je crois, tandis que moi je n'en ai tout au plus que quatre mille.—Cette différence numérique, si considérable en apparence, ne signifie rien, et vous le savez mieux que personne, général, au point de vue de la guerre, ce ne sont pas les plus gros bataillons qui remportent les victoires. Dans la circonstance actuelle, cette différence est complètement annulée, grâce à la forte position que j'occupe; mais, au lieu de vingt mille hommes, votre président en eût-il cent mille, cela ne l'autorisait en aucune façon à faire des propositions déshonorantes à de braves gens, qui sont résolus à se faire tuer, s'il le faut, jusqu'au dernier plutôt que de reculer d'un pouce. Un général américain peut entendre une sommation comme celle que vous m'avez adressée; dans aucun cas, il ne doit la lire. Retournez auprès de votre chef, général, et dites-lui bien ceci: je n'attaquerai pas le premier, mais je ne refuse pas la bataille, et s'il ose essayer de forcer mes lignes, il trouvera à qui parler; les soldats américains ignorent comment on opère une retraite devant l'ennemi.

A ces nobles paroles qui traduisaient si nettement leur pensée, les officiers américains se laissèrent emporter par leur enthousiasme et éclatèrent en cris joyeux.

M. de Clairfontaine profita de l'espèce de désordre causé par cet élan patriotique pour s'approcher du général, auquel il dit quelques mots à voix basse. Le général répondit par un geste d'assentiment muet, puis, s'adressant aux officiers:

—Retournez à vos postes, messieurs, dans quelques minutes le parlementaire sera reconduit aux avant-postes, et peu d'instants après la bataille commencera; je n'ai pas de recommandations à vous faire, je sais que chacun de vous fera son devoir.

Les officiers s'inclinèrent respectueusement et se retirèrent.

Le général Taylor, dès qu'il se vit seul avec les deux officiers mexicains et M. de Clairfontaine, reprit la parole; son accent était bref, son visage sévère.

—Señor don Pablo, je savais votre présence au camp, dit-il; si je n'ai témoigné aucune surprise en vous voyant dans cette salle, c'est que je savais déjà le motif sacré qui vous amenait parmi nous. Un de mes officiers a failli, señor; il ne s'est pas conduit en gentleman, mais il réparera, je l'espère, sa faute pendant la bataille qui va se livrer.

Les deux officiers mexicains, pas plus que M. de Clairfontaine, ne comprenaient rien aux paroles si obscures du général. Il posa le doigt sur le timbre, un soldat parut.

—Faites entrer la jeune dame, dit-il. Au bout d'un instant, miss Anna entra. Elle était pâle et tremblante.