Avant la révolution et depuis, ils avaient toujours joué un grand rôle dans l'histoire de leur pays et rempli avec honneur les plus hautes fonctions.

Oser accuser un descendant de cette famille, dont jusqu'alors le nom s'était conservé sans tache, était quelque chose de tellement extraordinaire que, je le répète, la population presque tout entière répondit à cet acte de vigueur du président par une protestation énergique, et l'opinion publique, qui n'avait pour ainsi dire pas hésité à admettre la culpabilité du président, loin de se modifier, crut plus que jamais à la complicité du général Comonfort dans tous les actes commis depuis cinq ou six ans par les malfaiteurs inconnus, et ne craignit pas d'attribuer l'arrestation du colonel Palacios à la découverte fortuite de secrets très compromettants, découverte faite par le colonel et que le président avait un puissant intérêt à ne pas laisser divulguer.

Par hasard, à cette époque, le gouverneur de Mexico était un certain don Melchior Céspedes, homme intègre, habile, d'une bravoure à toute épreuve, et surtout complètement dévoué au président de la République.

Don Melchior, sans se laisser intimider par les lettres anonymes qui lui arrivaient par paquets, par les menaces déguisées qu'on lui adressait presque à brûle-pourpoint et par deux tentatives d'assassinat auxquelles il réussit à échapper, poursuivit l'instruction de cette affaire avec la plus grande vigueur, soutint les jueces de letras, autrement dit les juges d'instruction, hommes timorés par excellence, qui redoutaient, avant tout, de se compromettre, de se faire des ennemis puissants, et qui n'auraient pas mieux demandé, moyennant finances, que d'étouffer l'affaire; bref, grâce à don Melchior Céspedes, cette affaire fut menée avec une habileté telle, que bientôt les débats commencèrent devant le tribunal.

Jusque-là aucune preuve sérieuse n'avait encore justifié les mesures de rigueur prises contre le colonel don Juan Palacios.

Vingt et quelques brigands avaient été arrêtés, interrogés de toutes les façons, mais vainement; aucun d'eux ne connaissait le colonel même de vue et n'avait eu de rapports avec lui. Et cependant, malgré cette absence de preuves contre celui que l'accusation considérait comme le chef et l'âme de cette vaste association de malfaiteurs, l'inquiétude, l'anxiété même témoignée par certaines personnes de la plus haute société mexicaine, la sollicitude acharnée que mettaient ces personnes à essayer d'assoupir l'affaire, étaient pour le gouvernement autant de certitudes morales de la culpabilité du colonel.

La terreur était tellement grande à Mexico, que c'était à peine si les juges osaient siéger.

En effet, pendant le cours de l'instruction, il s'était passé certains événements qui avaient jeté un reflet encore plus lugubre sur cette sinistre affaire.

Un juez de letras, plus courageux ou peut-être plus ambitieux que les autres, avait voulu faire preuve de zèle. On le trouva un matin pendu, dans la cour de sa maison, au bras d'un lampadaire. Une autre fois, un témoin à charge très important, au moment où il se préparait à parler, fut, dès ses premiers mots, saisi de convulsions horribles et tomba mort aux pieds du juge chargé de l'interroger.

D'un autre côté, la famille Palacios, croyant fermement et sincèrement à l'innocence du colonel, usait de toute son influence et remuait ciel et terre pour obtenir la mise en liberté du jeune homme.

Elle réussit, jusqu'à un certain point, à obtenir ce qu'elle désirait. La veille même du jour où les débats allaient commencer, don Melchior Céspedes fut révoqué de ses fonctions de gouverneur.

Alors une panique effrayante s'empara du barreau. Juges et avocats, ne se sentant plus soutenus, refusèrent énergiquement de siéger. Ce fut un sauve-qui-peut général.

Don Juan Palacios et ses complices présumés restèrent en prison, où ils demeurèrent à peu près oubliés.

Pendant tout le cours de cette affaire, ce qui me surprit le plus, ce fut la conduite de don Luis Gálvez. Ce jeune homme aux traits doux, presque efféminés, au parler zézayant, déploya une indomptable énergie et une activité incroyable pour servir le frère de celle qu'il aimait. Il affirmait partout l'innocence du colonel, semait l'or à pleines mains pour lui être utile, et afin de donner plus de force à ses affirmations, il demanda à don Diego Palacios la main de doña Incarnación et l'épousa à la face de tout Mexico.

Plus de deux mille personnes assistèrent à ce mariage, et, chose singulière, le colonel don Juan Palacios, libre sur parole, fut présent à la cérémonie nuptiale et signa sur le registre. Le soir il figura parmi les convives invités au repas de noce, parut au bal où il dansa plusieurs fois, et ne rentra dans sa prison qu'au soleil levant, accompagné par une foule d'amis qui ne voulurent le quitter que sur le seuil de la sinistre maison.

Avant de se séparer, les deux beaux-frères avaient eu un long et mystérieux entretien.

Dès qu'il fut marié, don Luis Gálvez vint habiter la maison de son beau-père dans la calle Tacuba.

Je savais que le jeune homme appartenait à une bonne famille de race espagnole et qu'il jouissait d'une fortune relativement assez considérable; mais à peine fut-il marié que je reconnus combien je m'étais trompé sur le chiffre de cette fortune.

Don Luis Gálvez qui, quelque temps auparavant, avait nettement refusé toute situation diplomatique, avait subitement changé d'avis aussitôt après son mariage. Il avait fait agir tant de hautes influences et avait manœuvré si habilement, qu'il réussit à se faire nommer secrétaire de la légation mexicaine à Washington.

Il est vrai qu'il avait en même temps reçu l'ordre d'être rendu à son poste au bout d'un mois.

Don Luis ne réclama pas. Ce temps lui parut plus que suffisant pour terminer ses préparatifs. Mais comme, disait-il, il voulait faire grande figure à Washington et montrer aux Américains du Nord de quelle façon les Mexicains comprenaient le luxe et jusqu'à quel point ils savaient le pousser quand cela leur plaisait, il liquida sa fortune, s'entendit avec de grandes maisons de banque anglaises et françaises, et se munit de lettres de crédit nombreuses sur de riches banquiers de New-York.

Je fus littéralement stupéfié lorsque j'appris par hasard, de la bouche même de don Luis Gálvez qui, vis-à-vis de moi, étranger, croyait ne pas devoir se cacher, que ces lettres de crédit se montaient à la somme énorme de six millions de piastres, c'est-à-dire plus de trente millions de francs. D'où pouvait provenir une si immense fortune? Voilà ce qu'il me fut impossible de découvrir, d'autant plus que rien ne m'autorisait à interroger Don Luis à ce sujet.

Quelques jours plus tard, le nouveau marié fit ses adieux à ses amis, prit officiellement congé du président de la République, et après avoir tendrement embrassé sa femme qui ne devait le rejoindre à Washington que lorsqu'il y serait définitivement installé, il partit pour la Veracruz.

L'affaire des invisibles, ainsi qu'on la nommait, paraissait complètement oubliée, quoique don Juan demeurât toujours en prison. Rien ne m'intéressait plus à Mexico; je résolus d'en partir.

Cependant, avant de retourner sur le territoire indien, je me déterminai à visiter Puebla, Orizaba, et, d'étape en étape, de ville en ville, j'arrivai, sans trop savoir comment, jusqu'à la Veracruz, où je me trouvais déjà depuis un mois, quand j'appris que don Melchior Céspedes avait été de nouveau nommé gouverneur de Mexico.

Cette nouvelle, qui n'avait pour moi rien de bien intéressant en réalité, ne laissa pas cependant que de me causer une certaine émotion. En effet, il était de toute évidence que don Melchior Céspedes revenant au pouvoir, il reprendrait aussitôt le procès interrompu, soit par la lâcheté, soit par l'incurie de l'homme qui lui avait succédé.

Dix-huit mois s'étaient écoulés depuis l'arrestation du colonel Palacios, et pendant tout ce laps de temps, le prisonnier, bien traité et presque libre dans sa prison, n'avait pas été interrogé une seule fois.

Je fis immédiatement mes préparatifs de départ, et le soir même je me mis en route pour Mexico.

Rien ne me pressait; aussi je voyageais en véritable flâneur; il me fallut huit jours pour atteindre Paso del Macho, endroit fort désert à cette époque, et qui, dit-on, depuis la guerre du Mexique, est devenu un véritable village. On n'y voyait qu'une espèce de tour sarrasine et un misérable rancho dans lequel un Indien de mauvaise mine débitait aux plus injustes prix, aux malheureux voyageurs qui pour leur malheur s'arrêtaient chez lui, des liqueurs tellement frelatées, qu'il était littéralement impossible de les reconnaître soit au goût, soit à l'odeur, et qui, en somme, étaient exécrables.

Ce fut bien malgré moi que je m'arrêtai dans ce rancho, mais il était tard, le temps était à l'orage, j'étais fatigué; bon gré, malgré, je mis pied à terre.

Mon cheval, plus intelligent que moi, semblait avoir deviné dans quel mauvais lieu je le menais: la pauvre bête protesta énergiquement contre cette halte.

Après l'avoir tant bien que mal installé dans le corral, et lui avoir donné la provende, je pénétrai enfin dans le rancho.

Je constatai avec un plaisir égoïste qu'un autre voyageur y était arrivé avant moi.

On ne saurait s'imaginer quelle consolation méchante on éprouve en voyage lorsque, en arrivant dans une mauvaise auberge, on voit qu'on ne sera pas seul à souffrir des exécrables ratatouilles que l'on sera obligé de manger, du coucher ignoble auquel on devra se résigner, et du vol manifeste qui, au moment de l'écot, couronnera le tout.

Je saluai l'inconnu, et comme l'homme est un animal essentiellement sociable, j'allai tout droit m'asseoir à l'angle diamétralement opposé à celui qu'avait choisi le voyageur: j'allumai une cigarette, et feignant de m'absorber dans mes pensées, je baissai la tête sur la poitrine.

La vérité est que je ne pensais à rien du tout, si ce n'est peut-être à la maigre chère que j'allais être forcé de faire.

J'avais remarqué que mon compagnon d'infortune avait tressailli légèrement en me voyant entrer. Dès que je fus assis, il se leva, pris son verre de tepache de la main gauche, et vint, sans cérémonie, s'installer en me saluant, dans le français le plus pur, d'un:

—Bonjour, don Gustave! Comment vous portez-vous?

Je relevai la tête et regardai mon homme d'un air ébahi.

—Vous ne me reconnaissez pas? me dit-il en souriant.

—Ma foi non, lui répondis-je, et je parierais même que cette fois est la première que je me rencontre avec vous.

—Ne pariez pas, vous perdriez!

—Bah!

—Parole d'honneur. Vous allez en juger. Je suis don Luis Gálvez.

—Allons donc! m'écriai-je en haussant les épaules, vous vous moquez de moi? Je connais parfaitement don Luis: il est brun, il n'a pas de barbe, et vous, vous êtes blond, vous portez toute la barbe. D'ailleurs, en supposant que vous soyez don Luis et que vous portiez un déguisement, il est une chose qu'on ne peut changer et à laquelle je vous aurais reconnu.

—Quelle chose?

—Les yeux, pardieu!

—Voilà où vous vous trompez, don Gustavo; les yeux se changent tout aussi bien que les autres parties du visage; il ne s'agit pour cela que de se teindre les cils, les sourcils et le bord des paupières. Allons, tant mieux! Je vois que mon déguisement est complet. Si je vous ai trompé, j'en tromperai bien d'autres!

—Je le crois bien! avec votre teint blanc, votre barbe rouge en éventail et vos cheveux ébouriffés, vous ressemblez comme deux gouttes d'eau à un commis-voyageur français de mes amis. Mais qui a pu vous pousser à vous métamorphoser ainsi?

—Vous le saurez bientôt; mais d'abord, où allez-vous?

—Eh! A Mexico, naturellement.

—Moi aussi. Nous ferons, si vous le voulez, route ensemble.

—Je ne demande pas mieux, cher don Luis.

—Ne m'appelez pas ainsi. Je me nomme maintenant Ernest Guichard.

—C'est bon à savoir; je m'en souviendrai.

—Je ne comptais guère vous trouver ici.

—Ma foi, la surprise est réciproque; je vous croyais à Washington.

—J'en suis revenu.

—Je le vois bien.

—Ah ça, don Gustavo, vous n'êtes pas un homme à secrets?

—Moi, Dieu m'en garde! Je n'ai jamais voulu en avoir, c'est trop ennuyeux à garder!

—Eh bien, franchement, entre nous, quel motif vous conduit à Mexico?

—Vous voulez le savoir?

—Cela me fera plaisir?

—Eh bien, je vous avoue que j'ai appris la nomination de don Melchior Céspedes au poste de gouverneur de Mexico. Cela, je ne sais pourquoi m'a fort inquiété pour don Juan Palacios. J'ai longtemps habité la maison de son père, où j'ai toujours été traité avec les plus grands égards, et ma foi, pourquoi ne vous dirais-je pas la vérité? mon intention est d'essayer de consoler don Diego, et si cela m'est possible, d'être utile à don Juan.

—Touchez-là, vous êtes un homme! s'écria vivement don Luis; je vous remercie de cette pensée. Moi non plus, je ne veux pas avoir de secrets pour vous; le même motif que le vôtre, à peu près, me conduit à Mexico, avec cette différence toutefois que moi j'y vais dans l'intention de sauver don Juan qui, ainsi que vous le savez, est mon beau-frère et que j'aime beaucoup.

—Don Juan Palacios est innocent et ne peut courir aucun danger!

Le jeune homme jeta un regard investigateur autour de lui, alluma une cigarette, se leva, et me faisant signe de le suivre:

—Venez donc faire un tour dehors, me dit-il; le temps est magnifique, et de la façon dont s'y prend notre hôte, nous ne mangerons pas avant une heure.

Je me levai et le suivis sans faire d'observations.

Après trois ou quatre tours sur la large esplanade qui s'étend devant le rancho, don Luis me dit tout à coup:

—Caray! Vous êtes un honnête homme! Je ne veux pas vous tromper.

—Que voulez-vous dire? m'écriai-je.

—Ceci, tout simplement: vous croyez don Juan innocent? Eh bien, il est coupable, très coupable même, et voilà justement pourquoi je veux le sauver. Tant que nous n'avons eu affaire qu'à des Jueces de letras poltrons, et que le gouverneur lui-même encourageait dans leur poltronnerie, naturellement nous n'avions qu'à laisser aller les choses; mais aujourd'hui tout est changé. Je connais de longue date don Melchior Céspedes; c'est un homme d'une rare énergie; il est furieux de l'avantage que nous avons pris sur lui en réussissant à le renverser; il a fait le serment, si jamais il revenait au pouvoir, de se venger du tour que nous lui avons joué. Don Melchior est connu pour tenir ses serments. Pendant les dix-huit mois qu'il a passés dans l'obscurité, il n'a pas interrompu un seul instant ses recherches et ses investigations, si bien qu'il arrive aujourd'hui armé de toutes pièces, et ayant en main les preuves qui lui manquait la première fois. Il est évident pour tout le monde que don Juan sera condamnée à mort. Or, il ne faut pas que don Juan meure. S'il se sentait abandonné, il pourrait parler, et ses révélations seraient terribles. Savez-vous, cher don Gustavo, qu'en ce moment, Mexico se partage en deux camps égaux: les voleurs et les volés?

—Oh, oh! interrompis-je, cela est impossible!

—Cela est. Vous comprenez donc les conséquences que pourrait avoir une révélation. Aussi voulons-nous l'éviter à tout prix. Le temps presse d'autant plus que doña Incarnación a commis une grave imprudence il y a huit ou dix jours.

—Doña Incarnación, votre femme!

—Mon Dieu, oui. Elle adore son frère, et avant de partir pour Washington, j'ai cru devoir lui révéler toute cette histoire.

—Vous la connaissez donc, alors?

—Heu... oui, me répondit don Luis en détournant la tête avec embarras. Mon beau-frère m'en avait fait la confidence, le jour même de mon mariage.

—Ah diable! Pas auparavant, vous en êtes sûr?

—Allons, allons, il est impossible de vous rien cacher, fit-il en riant faux. Convenez que vous vous trouviez dans votre chambre, certain soir?

—J'en conviendrai si vous le voulez, mais vous reconnaîtrez, cher don Luis, que je n'ai jamais soufflé mot de cette aventure.

—Je le reconnais et vous en remercie. Du reste, j'avais le pressentiment que depuis longtemps vous saviez à quoi vous en tenir sur notre compte.

—Revenons à doña Incarnación, s'il vous plaît.

—Eh bien, ma charmante femme, qui est un peu folle et qui adore son frère, vous disais-je, a perdu la tête en apprenant que don Melchior était de nouveau gouverneur de Mexico, et, sans faire part de son projet à personne, elle est allée tout droit le trouver, lui a nettement demandé la mise en liberté immédiate de son frère, et comme le gouverneur n'a pas voulu se laisser fléchir, elle n'a fait ni une ni deux: elle a sorti un stylet de son corsage et a voulu le planter dans la poitrine de don Melchior. Malheureusement, heureusement, veux-je dire,—la langue m'a fourché, fit-il en souriant,—heureusement, dis-je, que, celui-ci a avancé le bras, qu'il a eu traversé de part en part; sans cela il était mort.

—Oh, oh! m'écriai-je avec inquiétude, voilà qui complique singulièrement l'affaire! Doña Incarnación est sans doute arrêtée?

—Pas le moins du monde. Don Melchior Céspedes est trop fin pour commettre une telle bévue. Il a reçu le coup de poignard, n'a rien dit et a laissé doña Incarnación se retirer. Elle a quitté immédiatement la ville et est maintenant à l'abri de toutes recherches.

—Je suis charmé de ce dénoûment. Mais voyons, franchement, cette association de malfaiteurs existe-t-elle réellement?

—Mon cher ami, il faut que vous sachiez que don Juan Palacios est un homme doué d'un vaste génie, et qui, s'il fût né dans un autre pays que le Mexique, serait inévitablement arrivé aux plus hautes positions sociales. Il est parvenu à réunir dans ses mains toutes les cuadrillas de salteadores qui couvrent le Mexique, et vous savez si elles sont nombreuses?

—Oui, répondis-je, il y en a quelques-unes.

—Toutes dépendent et relèvent de lui. Elles sont organisées sur un pied réellement grandiose. Grâce à sa position de secrétaire du président de la République, don Juan pouvait facilement indiquer aux salteadores, non seulement les expéditions fructueuses, mais encore donner de fausses indications et de fausses directions aux escortes et aux troupes chargées de poursuivre les voleurs. Le partage du butin était fait par lui, et je n'ai pas besoin de vous dire qu'il prélevait amplement sa part. L'association était organisée sur de telles bases, je dis était, parce qu'il est probable, hélas, que nos beaux jours sont passés, était, dis-je, organisée de telle façon, qu'un grand nombre de nos compagnons ne connaissaient pas leur chef et que, par conséquent, il leur était impossible de le dénoncer. Vingt ou trente au plus, des plus déterminés d'entre nous, possédaient le secret de notre grande famille et servaient d'intermédiaires entre le chef et les associés, et surtout faisaient exécuter le règlement.

—Comment! Vous aviez un règlement?

—Oui, un règlement, et qui, croyez-le bien, laisse loin derrière lui tous ceux que vous autres, Européens, dans vos ventes de charbonniers, vous avez pu imaginer.

—Savez-vous que vous piquez vivement ma curiosité, et je désirerais connaître quelques articles de ce règlement?

—Rien ne nous presse; je puis vous satisfaire, d'autant plus que maintenant ce ne sera plus que lettre morte, hélas! Écoutez ceci: d'abord, pour faire partie de notre association, il fallait devoir au moins deux morts, c'est-à-dire avoir assassiné deux hommes.

—Oh! Je comprends. Il y a trop longtemps que je suis au Mexique pour ignorer cette locution. Mais pourquoi deux morts? Une me paraît très suffisante!

—Don Juan n'en jugeait pas ainsi, et voici la raison qu'il m'en a donnée:

—Tout homme, dans un moment de colère, ou par jalousie, ou étant ivre, peut se laisser entraîner à en tuer un autre; mais celui qui commet un second assassinat prouve qu'il a des instincts sanguinaires et que sa conscience est au-dessus des remords.

—Diable! Voilà qui est un peu bien subtil!

—Écoutez: Tout individu qui désirera faire partie de notre société parce qu'il en aura surpris quelques secrets sera refusé, surveillé attentivement, et s'il fait une démarche jugée suspecte, poignardé.—Tout individu joueur, buveur ou doué d'une complexion amoureuse sera refusé, car il est certain qu'un jour ou l'autre, soit étant ivre, soit après avoir perdu au jeu, soit enfin dans les bras de la femme qu'il aime ou qu'il croira aimer, il révèlera les secrets de la société.

—Ah ça, mais savez-vous que don Juan Palacios est tout simplement un profond politique?

—Voici un dernier article, cher don Gustavo, qui vous prouvera qu'en effet notre chef est réellement un homme de génie: Tout membre de notre société qui aura conçu des soupçons sur la fidélité d'un autre de nos affidés devra garder ses soupçons pour lui, sans jamais essayer, sous aucun prétexte, d'en faire part au chef; mais il sera tenu de poignarder le traître de sa main et de garder un secret inviolable sur cette exécution vis-à-vis même des chefs de la société.

—Caray! m'écriai-je, voilà qui dépasse tout ce qu'on peut imaginer!

—Oui, vous le voyez, nous étions organisés solidement. Aussi depuis six ans nous avons tenu en échec toutes les forces de la République et souvent battu le gouvernement lui-même, ainsi que vous en avez été témoin il y a dix-huit mois. Nos affidés occupaient tous les échelons de l'échelle sociale, avaient entrée dans toutes les familles, les yeux et les oreilles partout. De là nos incontestables succès.

—Et vous ne vous tenez pas encore pour battus?

—Non pas; j'espère même que nous serons vainqueurs. Où descendez-vous à Mexico?

—Mais, tout naturellement, chez don Diego Palacios. Ce serait lui faire injure que d'agir autrement.

—Don Diego Palacios et toute sa famille ont quitté Mexico depuis huit jours. Vous trouverez la maison fermée.

—Alors je descendrai tout simplement à l'hôtel français.

—Cela vaudra mieux. Maintenant, écoutez ceci, don Gustavo: vous êtes un charmant compagnon; nous continuerons donc notre route côte à côte; seulement, comme vous êtes étranger et qu'avant tout il faut que vous ne soyez pas compromis dans cette affaire, à une lieue où deux de la ville nous nous séparerons, et nous entrerons chacun par un côté différent, et si le hasard nous met en présence plus tard, nous aurons l'air de ne pas nous connaître.

—Je vous remercie, cher don Luis. Du reste, maintenant que je sais que don Diego n'est pas à Mexico, mon inquiétude est moindre, et mieux vaut, en effet, que je reste spectateur désintéressé de ce qui se passera.

Ce qui fut dit fut fait. Trois jours après, nous entrions à Mexico chacun par une porte différente, et nous nous séparions pour ne plus nous revoir.

Don Luis avait dit vrai. Les débats avaient recommencé, et ainsi qu'il l'avait prévu, don Juan Palacios, accablé sous les preuves accumulées contre lui, avait été condamné à mort avec vingt-deux de ses complices, tous pauvres diables appartenant à la plus basse classe, qui jamais n'avaient vu leur chef et n'avaient rien pu déclarer contre lui.

La contenance de don Juan Palacios devant le tribunal fut calme, froide et railleuse; mais il ne prononça aucun nom et ne fit aucune révélation.

Lorsqu'on lui lut la sentence qui le condamnait au garrote vil et que le président lui annonça qu'il ne lui restait plus que quarante-huit heures pour se réconcilier avec Dieu, il sourit d'un air narquois et dit en saluant ironiquement le tribunal:

—Doucement, caballeros, nous n'en sommes pas encore là; je crois au contraire que j'ai beaucoup de temps devant moi.

Le lendemain, lorsque le corregidor et les alguaziles, accompagnés du gouverneur, pénétrèrent dans la prison, leur stupéfaction fut grande en trouvant la cellule du condamné vide.

Le colonel don Juan Palacios avait disparu.

Mais il avait laissé une lettre.

Cette lettre contenait en substance ceci:

«Adieu, ingrats compatriotes! Vous n'êtes pas dignes de comprendre un homme tel que moi; je m'exile chez nos voisins de la République des États-Unis, dont j'espère devenir bientôt un des citoyens les plus remarquables. Les Yankees sauront m'apprécier à ma juste valeur. Ils se connaissent en hommes.»

Don Melchior Céspedes, piqué au jeu par cette épître narquoise et essentiellement andalouse, essaya, mais en vain, de reprendre son prisonnier.

Les bandits subalternes furent exécutés, mais leur exécution ne consola que médiocrement le pouvoir du nouvel échec que la fuite du chef de l'association lui faisait subir.

Au résumé, jusqu'à la fin, dans leur lutte contre le gouvernement mexicain, les bandits avaient toujours eu le dessus.

Quant à don Juan Palacios, il réussit à passer aux États-Unis, où il est probable qu'il sera parvenu à occuper une haute position, soit dans un sens, soit dans un autre.

Il avait tout ce qu'il faut pour cela.

FIN D'UN PROFIL DE BANDIT MEXICAIN


Frédérique Milher

I

Le brick l'Épervier

L'aube commençait à nuancer les nuages de ses teintes nacrées; les étoiles s'éteignaient une à une dans les sombres profondeurs du ciel, et, à l'extrême ligne bleue de l'horizon, un reflet d'un rouge vif, précurseur du lever du soleil, annonçait que le jour n'allait pas tarder à paraître et à illuminer la nature de sa vivifiante et majestueuse splendeur.

En ce moment, un léger brick sortit peu à peu de l'épais nuage de brume qui le cachait et apparut, louvoyant au plus près du vent, longeant péniblement, à cause d'une brise carabinée du S.-S.-O., la côte si dangereuse et si accidentée qui forme l'estuaire du golfe de Californie.

Ce brick était un joli navire de quatre cent cinquante tonneaux au plus, aux allures fringantes et hardies, à la coque fine et élancée et à la haute mâture coquettement penchée vers l'arrière.

Son gréement, bien peigné et goudronné avec soin; ses vergues, brassées avec symétrie, et plus que tout cela les gueules béantes de six petites caronades de vingt-quatre qui sortaient tribord et bâbord des embrasures de ses sabords, et la longue pièce de trente-six, à pivot, braquée sur son gaillard d'avant, montraient que, s'il n'avait pas à la pomme de son grand mât la flamme des bâtiments de guerre, il n'en était pas moins résolu, le cas échéant, à lutter contre les croiseurs suspects qui pullulaient alors dans l'océan Pacifique et qui se hasarderaient à entraver sa marche.

A l'instant où commence notre récit, à part le timonier, placé à la roue du gouvernail, et un homme enveloppé dans un épais caban, qui se promenait de long en large sur l'arrière en fumant sa pipe, le pont du brick semblait désert. Pourtant, en regardant plus attentivement, on eût aperçu, couchés pêle-mêle et dormant sur l'avant du navire, une vingtaine d'individus composant la bordée de quart, et que le plus léger signal suffirait pour réveiller.

—Eh bien! dit le promeneur en s'arrêtant près de l'habitacle et s'adressant au matelot du gouvernail, je crois que le vent adonne, hein?

—Oui, maître Pécou, répondit le timonier; il vient d'adonner de deux quarts.

L'individu qui répondait au gracieux nom de Pécou étant un de nos principaux personnages, nous demandons au lecteur la permission de tracer en quelques lignes son portrait.

Maître Pécou était un homme d'une cinquantaine d'années, d'une taille presque aussi large que haute, ne ressemblant pas mal à une futaille à laquelle on aurait donné des pieds, et pourtant doué d'une force et d'une agilité peu communes.

Son nez violet, ses lèvres épaisses et sa face enluminée, encadrée de gros favoris rouges, lui donnaient une physionomie joviale, que deux petits yeux gris enfoncés sous l'orbite, pleins de feu et de résolution, rendaient ironique et railleuse.

Voilà pour le physique.

Au moral, c'était un brave et digne homme, franc et loyal, excellent marin, et n'aimant que deux choses, ou plutôt deux êtres au monde: son capitaine, qu'il avait élevé, et, ainsi qu'il le disait souvent, auquel il avait le premier administré du tabac pour lui apprendre à faire sa première épissure; et son navire, qu'il avait vu construire, sur lequel il était monté dès qu'on l'avait lancé, et qu'il n'avait plus quitté depuis.

Maître Pécou n'avait jamais vu, ou, pour être plus vrai, n'avait jamais connu ni son père ni sa mère; aussi, s'était-il fait une famille de son brick et de son capitaine.

Toutes ses facultés aimantes s'étaient si complètement concentrées sur eux, que ce qu'il éprouvait pour l'un comme pour l'autre dépassait toutes les limites d'une affection ordinaire, et avait atteint les proportions gigantesques d'un véritable fanatisme.

Du reste, si le digne contremaître aimait son capitaine, nous devons convenir que celui-ci le lui rendait amplement.

Loïck Legoff, fils d'honnêtes pêcheurs de Douarnenez, avait perdu ses parents à l'âge de huit ans, au milieu d'un grain qui avait fait chavirer leur barque à une encablure tout au plus du rivage. Il avait été sauvé miraculeusement, au moment où il allait périr, par Jean-Louis Pécou, qui l'avait saisi aux cheveux et porté évanoui à la côte.

Le brave matelot s'était senti pris de compassion pour cette pauvre petite créature qu'une épouvantable catastrophe faisait subitement orpheline. Avec cette simplicité si pleine de grandeur qui caractérise les marins, sans réfléchir à la position précaire dans laquelle il se trouvait lui-même, il emmena l'enfant dans sa misérable cabane et résolut de l'élever.

Sa bonne action lui porta bonheur, ce qui arrive quelquefois, quoi qu'en disent les pessimistes. Loïck comprit en grandissant les énormes sacrifices et les rudes privations que son bienfaiteur s'imposait pour lui, et comme c'était une nature d'élite, douée des meilleures qualités du cœur et de l'intelligence, il se promit intérieurement de récompenser son père adoptif de son abnégation et de son dévouement.

Le jeune homme, devenu beau et fort avec l'âge, redoubla de zèle et d'application, afin d'apprendre son rude métier de marin.

Avec un caractère aussi ferme et aussi énergique que celui de Loïck, vouloir et pouvoir étaient un. Aussi, tout arriva-t-il comme il l'avait décidé.

A vingt-cinq ans, il passait avec éclat son examen de capitaine au long cours, et il se faisait recevoir à l'unanimité.

A trente ans, il faisait, du produit de ses économies, construire à Saint-Malo un brick sur lequel maître Pécou, rayonnant d'orgueil et de bonheur, s'embarquait sous ses ordres en qualité de second.

Depuis trois ans déjà, les deux hommes couraient joyeusement la mer sur leur navire, le jour où nous les trouvons, par une belle matinée du mois de mai 1854, sur le point de doubler le cap Saint-Lucas, pour entrer dans le golfe de Californie.

—Dites donc, lieutenant, sans vous commander, reprit le timonier, où donc que nous allons comme ça?

—Est-ce que tu tiens beaucoup à le savoir? dit maître Pécou avec un feint intérêt.

—Dam, lieutenant! fit l'autre en tournant sa chique dans sa bouche et en lançant à trois pas de lui un jet de salive noirâtre, j'avoue que cela me flatterait.

—Vrai? Eh bien, mon gars! répondit le lieutenant avec un rire narquois, si par hasard on te le demande, tu répondras que tu n'en sais rien. De cette façon, tu seras certain de ne pas te tromper.

Puis il ajouta:

—Pique huit, garçon; voilà le soleil qui se lève, et nous allons appeler au quart.

Sans répondre, le timonier saisit la corde attachée au battant de la cloche et frappa quatre coups doubles.

A ce signal, les hommes couchés sur le gaillard d'avant se levèrent en tumulte et se précipitèrent dans l'entrepont en criant à tue-tête:

—Debout au quart, tribordais, debout! Debout! Debout! As-tu entendu, les tribordais! Debout! Debout! Debout!

Et comme réellement le soleil se levait, ainsi que l'avait dit maître Pécou, celui-ci fit monter un homme en vigie sur les barres du petit perroquet et reprit sa promenade.

—Hum! grommelait-il à part lui; où nous allons? Il serait bien aimable, lui, s'il me le disait. Est-ce que je le sais, moi? Nous étions bien tranquilles à San Francisco, lorsqu'il y a cinq jours Loïck reçoit un chiffon de papier d'un coureur indien qui venait de je ne sais où. Voilà mon Loïck qui rougit, qui pâlit et qui vient tout courant me trouver à mon auberge, en m'ordonnant de réunir l'équipage et de me rendre à bord; puis il arrive comme un coup de vent, et sans dire ni bonjour ni bonsoir, nous dérapons. Hum! Tout ça n'est pas clair! Attrape à laver le pont! commanda-t-il à haute voix.

Immédiatement l'équipage se mit à faire la toilette du navire.

Maître Pécou, de plus en plus plongé dans ses réflexions, n'attachait qu'une médiocre importance à ce qui se passait autour de lui.

Tout à coup, il sentit qu'on lui frappait amicalement sur l'épaule.

—Bonjour, père, lui dit une voix joyeuse. Maître Pécou se retourna le visage épanoui.

—Bonjour, garçon! répondit-il; as-tu bien dormi?

—Très bien, merci, père, fit le capitaine Legoff, car c'était lui. Eh bien! Qu'avons-nous de nouveau?

A cette question, si simple en apparence, le lieutenant se redressa, porta la main à son chapeau, et répondit avec déférence:

—Capitaine, il n'y a rien de nouveau à bord depuis cette nuit.

Pour tout ce qui regardait le service, maître Pécou, malgré les observations de son fils adoptif, avait toujours conservé le ton et les manières respectueuses d'un subordonné devant son supérieur.

Loïck, voyant que c'était un parti pris par le vieux marin, avait fini par n'y plus faire attention, et il le laissait libre de lui parler à sa guise.

—Ah ça! capitaine, nous approchons de la passe: est-ce que vous avez l'intention de donner dans le golfe?

—Juste.

—Alors, nous allons nous faire couler.

—Pas si bêtes!

—Hum! Comment ferons-nous?

—Navire! cria la vigie.

—Voilà ce que j'attendais, dit le capitaine.

—Pour virer de bord? demanda maître Pécou.

—Au contraire, pour passer sans coup férir.

—Je ne comprends pas.

—Laisse-moi faire, et tu comprendras bientôt.

Et s'adressant à la vigie:

—Dans quelle direction, le navire? cria-t-il.

—Par la hanche de bâbord, capitaine. Il sort d'une crique et court sur nous.

—Très bien, répondit Legoff. Vois-tu, continua-t-il en s'adressant à maître Pécou, ce navire nous donne la chasse: nous allons l'amuser toute la journée, et, tout en louvoyant bord sur bord, nous doublerons la batterie du cap San Lucas sans crainte, et surtout sans avaries. Et cela, pour deux raisons: d'abord, parce que les soldats mexicains, certains que nous ne pouvons pas échapper à leur croiseur, ne se donneront pas la peine de tirer sur nous; ensuite que, même s'ils tiraient, ils sont tellement maladroits qu'ils ne nous atteindraient pas.

Et laissant son lieutenant ébahi de ce singulier raisonnement, auquel il ne comprenait goutte, le capitaine Legoff saisit une longue-vue, monta sur le banc de quart et commença à suivre attentivement tous les mouvements du navire signalé.

Plusieurs heures se passèrent sans amener aucun changement notable.

A bord du brick, les matelots étaient armés et rangés auprès des manœuvres courantes, prêts à obéir au premier commandement. Mais les deux navires, presque aussi fins voiliers l'un que l'autre, se suivaient, sans que la distance diminuât sensiblement entre eux.

Il était évident cependant que le capitaine Legoff n'avait pas l'intention de s'éloigner hors de vue du croiseur, car son navire était loin de porter toute la voile qu'il aurait pu larguer.

Le brick se rapprochait du cap San Lucas, que le capitaine, pour des raisons connues de lui seul, voulait ranger presque à portée de canon. Obligé de côtoyer un récif dont le gisement ne lui était pas bien connu, Loïck avait fait carguer les perroquets et les basses voiles, ne conservant que ses huniers, son grand foc et sa brigantine, et s'avançait la sonde à la main.

Le croiseur, au contraire, s'était littéralement couvert de toile, et, se rapprochant de plus en plus, prenait les imposantes proportions d'une corvette de premier rang.

On distinguait parfaitement sa coque noire, coupée dans toute sa longueur par une bande blanche percée de quinze sabords, qui laissaient passer les bouches de ses canons à la Paixhans.

Tout à coup un léger nuage de fumée s'éleva de l'avant de la corvette; un coup de canon retentit sourdement et le pavillon mexicain flotta à sa corne d'artimon.

—Ah, ah! dit le capitaine Legoff en ricanant et en mâchant machinalement le bout de cigare qu'il tenait entre ses lèvres; elle se décide donc enfin à nous dire qui elle est! Allons, lieutenant, politesse pour politesse; montrons-lui nos couleurs; que diable! Elles en valent bien la peine.

Deux secondes plus tard, un large pavillon tricolore se déployait majestueusement à l'arrière de L'Épervier. Tel était le nom du brick.

A l'apparition des couleurs françaises, un hurrah de colère fut poussé à bord de la corvette mexicaine, hurrah auquel répondirent par des cris et des hurlements féroces une foule d'individus rassemblés à l'extrémité du cap, et qui, de là, suivaient les péripéties de la course engagée entre les deux navires.

Déjà le soleil décroissait à l'horizon. Contre les prévisions de maître Pécou, le brick, habilement manœuvré par son capitaine en personne, avait sans coup férir doublé le cap et se rapprochait de la baie de San José.

La brise, qui tout le jour avait été assez fraîche, se calmait aux premières heures du soir; il fallait en finir, et cela d'autant plus, que la corvette mexicaine, confiante dans sa force et presque arrivée à portée de canon, n'allait pas tarder à ouvrir le feu contre le navire français.

Le capitaine Legoff se pencha vers maître Pécou, auquel il dit quelques mots bas à l'oreille.

—Eh, eh! répondit le lieutenant avec un gros rire, c'est une idée cela. Pour lors, nous allons nous amuser.

Prenant alors la longue-vue, il remonta sur le banc de quart, tandis que le capitaine se dirigea vers la pièce à pivot, dans laquelle il fit mettre un boulet et une grappe de raisin. Puis il prit en main le cordon de la batterie et fit un signe au lieutenant, qui, du banc de quart, épiait ses mouvements.

—Attention! s'écria-t-il; des hommes aux bras partout!

Il y eut une minute d'attente suprême.

—Sommes-nous parés? demanda le capitaine.

—Oui, répondit le lieutenant.

—Allez, reprit le capitaine.

—Pare à virer! commanda maître Pécou. La barre dessous! File l'écoute, de foc, change derrière, change devant, borde les huniers et les perroquets, armure et borde les basses voiles.

Les matelots se précipitèrent sur les manœuvres, et après quelques secondes d'hésitation, le navire, obéissant à l'impulsion nouvelle qui lui était donnée, tourna gracieusement sur lui-même.

A l'instant où le brick faisait son abattée et présentait son avant par le travers de la corvette, le capitaine Legoff se pencha vivement sur la pièce de canon auprès de laquelle il était resté, la pointa rapidement et fit feu.

Les Mexicains confondus de cette agression subite de la part d'un ennemi si faible en apparence, ripostèrent avec furie, et un ouragan de fer et de plomb vint s'abattre avec un fracas horrible sur le pont et dans la mâture du navire français, qu'il enveloppa de fumée.

Le Capitaine Legoff ne se donna pas la peine de répondre.

—Oriente au plus près, commanda-t-il. Hâle les boulines! C'est assez nous amuser, garçon.

Et le brick continua sa route.

Lorsque la fumée se fut dissipée, on aperçut la corvette mexicaine. Elle était dans un pitoyable état.

Le coup de canon tiré par le capitaine français lui avait coupé son beaupré au ras de la poulaine, ce qui avait entraîné la chute du mât de misaine.

La pauvre corvette, ainsi désemparée et mise dans l'impossibilité de poursuivre plus longtemps son audacieux adversaire, s'occupait tristement à réparer les avaries majeures qu'elle venait d'éprouver.

A bord de l'Épervier, on n'avait eu que deux hommes tués, dont un coupé en deux, et cinq légèrement blessés. Quant aux avaries, elles étaient insignifiantes: quelques manœuvres coupées, voilà tout.

—Maintenant, dit le capitaine à maître Pécou, dès que nous serons en vue de Macapula, nous mettrons sur le mât; tu pareras la chaloupe, et tu m'avertiras.

—Comment, ne put s'empêcher de demander le lieutenant, est-ce que vous voulez descendre à terre?

—Pardieu, reprit Loïck, je ne viens ici que pour cela. Seulement, ajouta-t-il, tu embarqueras les dix matelots les plus résolus dans la chaloupe, avec haches, sabres, fusils et revolvers. Pendant que je serai à terre, tu tireras des bordées en vue de la côte. J'emporterai des fusées pour faire des signaux; mais si au point du jour je n'étais pas de retour à bord, tu remettrais immédiatement le cap sur San Francisco, et cela, tu m'entends, sans m'attendre sous aucun prétexte, parce qu'alors ce serait que mon expédition aurait manqué et que je serais prisonnier des Mexicains. Tu m'as compris, n'est-ce pas?

Le lieutenant s'inclina sans répondre.

Le capitaine descendit dans sa chambre.

La corvette mexicaine n'apparaissait plus que vaguement dans le lointain, ses contours se fondant peu à peu dans les plis de l'horizon que les ombres du soir commençaient à envahir.

—Méfie-toi-z'en murmura maître Pécou dès qu'il fut seul, méfie-toi-z'en, garçon que je te laisserai aller comme ça tout seul te faire casser la figure à terre par ces gueux de sauvages.

Et sans plus tarder, il s'occupa activement des préparatifs de l'expédition projetée.


II

Monsieur Milher

Nous sommes forcés d'interrompre un instant notre récit, afin de faire connaître au lecteur quelle était la raison qui amenait dans le golfe de Californie le brick de commerce l'Épervier, commandé par le capitaine Legoff, et comment il lui fallait braver des dangers sans nombre dans des parages d'ordinaire si tranquilles.

Disons-le tout de suite, car, à la description du navire, le lecteur intelligent l'a sans doute deviné: l'Épervier justifiait sous tous les rapports le nom qu'il portait.

C'était un véritable navire de proie, faisant un commerce passablement interlope, et s'occupant, bien entendu avec toute la loyauté requise, plutôt de contrebande que d'autre chose.

Or, à l'époque où se place notre récit, et à cause de l'impulsion donnée à l'émigration européenne par la découverte de l'or en Californie, le Mexique et toutes les républiques espagnoles du littoral se trouvaient non seulement exposés, mais encore menacés dans leur existence par les incursions des expéditions filibustières qui s'abattaient comme des vols de vautours sur ces rivages presque sans défense.

Le Mexique se débattait en ce moment même contre la plus terrible expédition dont jusqu'alors les filibustiers l'eussent rendu victime; nous parlerons de la tentative du comte du Raousset-Boulbon, le plus audacieux coup de main des temps modernes.

En effet, à la tête de deux cent cinquante hommes résolus, le comte de Raousset avait débarqué à Guaymas, avait conquis deux provinces entières de la confédération mexicaine,—le Sinaloa et la Sonora,—et ses succès prodigieux, augmentés par l'affermissement apparent de son pouvoir, créaient de graves embarras au gouvernement mexicain.

Aussi, celui-ci était-il pour un instant sorti de son inertie et de sa somnolence habituelles. Il avait formidablement armé ses côtes, qu'il protégeait en sus par des croiseurs ayant l'ordre de poursuivre et de couler sans pitié tous les bâtiments d'apparence filibustière, et surtout ceux qui portaient le pavillon français.

Ceci dit, nous reprenons.

Un soir du mois de mars 1852, c'est-à-dire deux ans avant l'époque où commence notre histoire, le capitaine Legoff, arrivé le jour même à Mazatlán, se dirigeait du côté du port pour rentrer à son brick, lorsqu'il fut arrêté par des cris de détresse que poussaient un vieillard et une jeune fille, gravement insultés par trois ou quatre officiers mexicains.

Poussé par sa générosité naturelle, il vola bravement à leur secours et tomba résolument à coup de canne sur les agresseurs, qui prirent la fuite.

Après avoir ainsi délivré le vieillard, Loïck allait se retirer, lorsque celui-ci, qui dans le jeune capitaine avait reconnu un compatriote, le pria de l'aider à transporter chez lui sa fille, que la frayeur et l'émotion avaient fait évanouir.

Loïck accepta avec empressement, el il ne regagna son bord qu'après avoir vu se refermer sur les personnes qu'il avait protégées la porte de leur maison.

Le vieillard, reconnaissant du service que le capitaine lui avait rendu, lui apprit qu'il était Français, qu'il se nommait Milher et ajouta qu'il espérait bientôt recevoir sa visite.

Loïck Legoff n'eut garde d'oublier l'invitation qui lui avait été faite, d'autant plus que, par une singulière coïncidence, le chargement de son navire se trouvait être consigné à ce même M. Milher.

Aussi, le lendemain malin, se présenta-t-il à la porte du négociant.

On comprend facilement que des relations nouées ainsi ne pouvaient, entre compatriotes, manquer de devenir intimes.

Loïck était au bout de peu de temps un des commensaux les plus assidus de la maison, dans laquelle il avait fini par passer ses journées presque tout entières. Le noble caractère du capitaine avait de prime abord séduit le négociant, qui ne tarda pas à lui témoigner la plus grande bienveillance.

De son côté, Loïck n'avait pu voir la jeune fille de M. Milher sans en tomber éperdument amoureux.

C'était en effet la plus enchanteresse créature que l'on pût rêver, que cette enfant de seize ans à peine, réunissant dans sa personne les grâces mutines de la Française et la nonchalante langueur des femmes du Nord; capricieux et bizarre assemblage de deux beautés si différentes, et qui, pourtant réunies, ont un attrait indéfinissable et irrésistible.

Frédérique ou Frédérica, selon un dénominatif familier à la langue allemande, tenait de sa mère, qui était Prussienne, une peau d'une blancheur et d'une finesse remarquables, sur laquelle tranchaient admirablement les réseaux bleuâtres de ses veines.

Son teint était d'une blancheur éclatante. Elle avait, comme son père, de grands yeux bleus pensifs ornés de longs cils et couronnés de sourcils noirs comme l'ébène.

Ses cheveux étaient de la même nuance mate, et leurs épais bandeaux encadraient son gracieux visage, d'un ovale parfait; son nez légèrement courbé, sa bouche mignonne aux lèvres roses, laissant voir en s'entr'ouvrant le chapelet de perles de ses dents, tout cela réuni lui formait la plus saisissante beauté qui se puisse imaginer.

Et puis, comme tous les enfants de son âge, elle était folle, rieuse, fantasque, bizarre, capricieuse.

Douée d'une sensibilité exquise, elle avait un tact parfait et par-dessus toute une âme aimante.

M. Milher avait trop d'expérience de la vie pour ne pas s'être aperçu, dès le premier moment, de l'impression profonde que la jeune fille avait produite sur Loïck Legoff; mais renfermant ses observations au fond de son cœur, il suivait silencieusement les péripéties de cet amour, qu'il voyait grandir; et, loin d'y mettre obstacle, il semblait au contraire le protéger tacitement.

Frédérique, elle aussi, avait deviné l'amour de Loïck.

La jeune fille la plus naïve et la plus pure possède à cet égard une espèce de prescience inexpliquée qui l'avertit par intuition et ne la trompe jamais.

Le cœur de la jeune fille avait doucement battu de plaisir à l'hommage timide et respectueux du capitaine, et peu à peu, à son insu, sans qu'elle-même devinât comment cela était arrivé, elle se surprit à l'aimer, elle aussi.

Loïck avait prolongé le plus possible son séjour à Mazatlán, trouvant chaque jour un prétexte plus ou moins plausible pour retarder son départ.

Cependant le moment arriva où il fallut prendre congé de M. Milher et de sa fille. Doué de sentiments trop délicats pour chercher à séduire une enfant qui, dans sa naïve franchise, semblait pour ainsi dire s'abandonner sans défense à sa passion naissante; trop amoureux pour avoir le courage de s'éloigner de celle qu'il aimait sans chercher à connaître son sort et à savoir si tout espoir d'être heureux un jour lui était ôté, il résolut de faire auprès de M. Milher une démarche décisive, dût cette démarche briser son cœur et le rendre malheureux à jamais.

C'était là que l'attendait le veillard.

M. Milher, arrivé jeune en Amérique, s'était d'abord établi dans une colonie allemande fondée, depuis quelques années déjà, sur le territoire de Sinaloa par des émigrants prussiens pour la plupart.

Bien reçu par ces colons, en sa qualité d'Européen, bien qu'ils eussent accepté la naturalisation mexicaine, M. Milher avait épousé une jeune fille dont le père occupait le rang de capitaine dans l'armée de la République.

Né à Strasbourg, M. Milher, Français par conséquent, ne s'était que difficilement entendu avec ses nouveaux parents et amis, qui étaient tous Prussiens.

Aussi avait-il saisi avec empressement l'occasion qui lui était offerte d'un établissement avantageux.

Mais le temps avait marché. M. Milher avait soixante ans. Il voyait avec effroi le moment où il lui faudrait quitter la terre en abandonnant sans protecteur sa fille chérie dans un pays étranger.

L'horizon politique se rembrunissait de plus en plus, et s'il succombait à ses infirmités ou à une maladie subite, que deviendrait, si loin de son pays et des parents de son père, cette frêle et innocente enfant livrée sans défense à des collatéraux avides, qui s'abattraient comme une nuée d'oiseaux de proie sur l'immense fortune qu'il laisserait après lui?

Il connaissait à fond le caractère rapace, fourbe et vil des Prussiens, et il savait que pour dépouiller l'orpheline, rien n'arrêterait la barbarie de ceux dont elle pourrait, par sa présence, contrarier l'ardente avarice, l'immense cupidité. Aussi, M. Milher avait-il étudié avec soin son jeune compatriote, que, dans sa sollicitude paternelle, il souhaitait de donner pour époux à sa fille.

Persuadé qu'il l'avait bien jugé et que c'était l'homme qu'il cherchait, certain que celui-ci rendrait sa fille heureuse, il reçut avec un sourire d'encouragement la demande que le capitaine lui adressa d'une voix tremblante et étranglée par l'émotion.

Loïck n'osait croire à tant de bonheur, et il crut faire un rêve lorsque le vieillard lui répondit, en lui serrant la main amicalement, qu'il lui accordait sa demande.

Frédérique, appelée par son père, confirma ses paroles avec un doux sourire et un regard enchanteur.

Seulement, le mariage ne pouvait immédiatement se conclure. Il fallait d'abord que le capitaine réglât les affaires qu'il avait avec des négociants de différents pays pour le compte desquels il naviguait. De son côté, M. Milher, voulant quitter le commerce avant le mariage de sa fille, avait à liquider les intérêts de sa maison, ce qui devait entraîner des longueurs.

Il fut donc convenu que Loïck partirait immédiatement, que, pendant son voyage, M. Milher réaliserait sa fortune. De cette façon, le mariage aurait lieu dans un an ou dix-huit mois au plus tard.

Ceci convenu, le digne négociant confia à son futur gendre, pour la placer sur la Banque de France, une somme de neuf cent mille piastres, que depuis longtemps il avait mise de côté pour sa fille.

Loïck, au comble de ses vœux, embrassa tendrement le vieillard; puis il se tourna vers Frédérique, sur le front de laquelle il déposa un chaste baiser.

—Partez, Loïck, lui dit-elle avec un accent qui le charma; vous avez ma foi et le consentement de mon père. Quoiqu'il arrive, je ne serai jamais à un autre qu'à vous.

Deux heures plus tard, le capitaine mit à la voile, se dirigeant sur Marseille.

Mais bientôt la tempête, qui depuis longtemps grondait au Mexique, se déchaîna avec fracas.

Les expéditions filibustières avaient commencé.

La terreur régnait sur tout le littoral mexicain dans le Pacifique.

Cette terrible nouvelle fut un coup de foudre pour Loïck: il pensa devenir fou.

Lorsque, après avoir réglé toutes ses affaires, il revenait en France, il apprit qu'une expédition était sur le point de mettre à la voile pour le Mexique.

Que faire? Que devenir? Toutes ses espérances étaient évanouies, ses projets déçus. Comment rejoindre celle qu'il aimait et sans laquelle il sentait qu'il ne pouvait vivre?

Un instant le courage lui avait manqué.

Mais, luttant avec énergie contre le découragement, qui grandissait pour ainsi dire avec l'adversité, il parvint à surmonter sa douleur et résolut de faire les plus grands efforts pour avoir des nouvelles des êtres qui lui étaient si chers.

Les directeurs des expéditions filibustières, installés à San Francisco, cherchaient des navires pour transporter les vivres et les munitions qu'ils envoyaient incessamment à leurs audacieux soldats.

Loïck fit noliser son brick et partit pour Guaymas; là, à quelques centaines de lieues à peine de celle qu'il aimait, il se reprit à espérer.

L'hiver s'écoula dans des allées et venues continuelles, sans que rien vint apporter quelque soulagement à la douleur du jeune homme.

Le hasard, sur lequel il avait compté, s'obstinait à ne pas lui offrir les moyens de voir celle qu'il aimait.

Du reste, une entrevue était fort difficile. Ce n'était qu'avec les plus minutieuses précautions que le capitaine s'approchait des côtes. Le plus souvent, il ne le faisait que la nuit. Le brick mettait sur le mat, faisait des signaux auxquels on répondait de terre. Des pirogues, montées par des contrebandiers, accostaient le navire au milieu des ténèbres, embarquaient les marchandises qui leur étaient destinées, puis elles partaient.

Le brick orientait ses voiles, mettait le cap au large, retournait à San Francisco, et c'était encore une nouvelle occasion qu'il fallait attendre.

Combien de jours, combien de semaines, combien de mois se passèrent ainsi dans une attente fébrile!

Nul n'a pu compter encore le nombre de siècles renfermés dans une minute pour celui qui souffre et qui attend.

Et pourtant, Loïck ne désespérait pas.

Il formait les projets les plus insensés pour s'unir à Frédérique, projets auxquels leur impossibilité flagrante le forçait à renoncer pour en former d'autres, plus insensés encore.

Un soir que, la tête basse et le front pensif, il se promenait sur la plage de San Francisco, en regardant machinalement les navires qui, au coucher du soleil, donnaient dans la passe, un coureur indien qui le suivait depuis quelques instants et l'examinait avec soin l'arrêta par son habit au moment où il faisait signe à une embarcation de venir le prendre.

Il voulait retourner à bord et y passer la nuit.

Un capitaine filibustier nommé Walker avait traité avec lui, le jour auparavant, pour le passage à bord de l'Épervier de deux cents hommes qui voulaient tenter un débarquement à la Nouvelle Grenade.

En se sentant retenir par son habit, le capitaine se retourna vivement.

—Que veux-tu? demanda-t-il en espagnol, langue qu'il parlait très purement, en s'adressant au coureur indien.

Sans répondre, le coureur brisa un bâton qu'il tenait à la main. Ce bâton était creux; il en retira un papier roulé qu'il présenta à Loïck.

Celui-ci s'en saisit avec un battement de cœur indicible, et jetant un regard scrutateur sur l'homme qui se tenait silencieux et froid devant lui, il déroula le billet d'une main que l'émotion faisait trembler.

Ce billet ne contenait que ces mots:

«Mon père est mort subitement. Le frère de ma mère, le général-major Timpfler, m'a fait conduire à Macapula par des gens qui lui sont dévoués, afin de ne pas me laisser à Sinaloa, dont il a été gouverneur, sachant bien que dans cette ville, dès que ma présence aurait été connue, j'aurais trouvé des protecteurs, et qu'il m'aurait été possible d'échapper à ses persécutions.... Loïck, viens.....viens.....je souffre, je meurs!

«FRÉDÉRIQUE.»

A peine eut-il lu cette étrange missive, que le capitaine, oubliant Walker, le marché important qu'il avait fait avec lui et les intérêts graves que son départ précipité pouvait compromettre, jeta quelques piastres à l'Indien, toujours immobile, s'élança d'un bond dans son canot et se fit conduire à bord de l'Épervier.

En posant le pied sur le pont de son brick, il commanda l'appareillage.

Au moment où l'on dérapait, une pirogue aborda le navire.

Dans cette pirogue se trouvait un homme. C'était le coureur indien qui avait apporté la lettre.

—La réponse? dit cet homme en sautant sur le pont.

Loïck déchira une feuille de son carnet, y écrivit un mot, plia cette feuille, la cacheta et la remit au coureur avec une poignée d'or.

—Sois fidèle! lui dit-il.

—Mash-ah ah n'est pas un Youri, répondit l'Indien d'une voix gutturale, avec un geste superbe. C'est un chef Comanche. La gazelle aux yeux d'or aura dans huit soleils le collier—lettre—de mon frère pâle, ou le chef sera mort. Que le visage pâle garde son or, ajouta-t-il en le laissant rouler sur le pont; un sourire de la gazelle paiera le chef.

Après s'être légèrement incliné devant le capitaine, il saisit les tire-veilles, se laissa glisser dans sa pirogue, déborda et regagna la terre en pagayant.

Cinq minutes plus tard, le brick l'Épervier sortait, toutes voiles dehors, du port de San Francisco, et mettait le cap sur la pointe de San Lucas, où commence le golfe de Californie.

Il était huit heures du soir; une brume épaisse enveloppa le navire, qui ne tarda pas à disparaître, poussé par une forte brise de S.-S.-O.


III

Le général prussien Timpfler

La nuit était sombre; des nuages noirs, tout chargés d'électricité, voilaient le ciel d'un point de l'horizon à l'autre. La brise mugissait sourdement dans les cordages, se mêlant au clapotement continu des lames sur les flancs du navire.

L'Épervier courait lourdement au plus près du vent et ne portait, pour toute voilure, que ses huniers avec deux ris, son petit foc et sa brigantine.

Au moment où le timonier piqua sur la cloche les deux coups doubles qui signifiaient dix heures, le capitaine Legoff monta sur le pont.

Il était vêtu d'un épais caban; une ceinture de cuir, dans laquelle étaient passés un sabre, un poignard, deux revolvers à six coups et une hache, lui serrait la taille. Un manteau était jeté sur ses épaules, et un chapeau de feutre, à larges bords rabattus sur les yeux, cachait complètement son visage.

Ses ordres avaient été exécutés à la lettre, avec cette minutieuse ponctualité que maître Pécou apportait à tout ce qui touchait le service.

Les filets d'abordage étaient tendu au-dessus des lisses, et les manœuvres courantes bossées comme pour un combat.

A la coupée de tribord, la chaloupe se balançait avec ses dix hommes armés jusqu'aux dents et assis sur leurs bancs, tenant hauts et prêts à tomber leurs avirons dont les portants avaient été garnis de laine, ainsi que les dames dans lesquelles ils s'emboîtent, afin d'étouffer autant que possible le bruit de la nage et déjouer la vigilance des Mexicains.

—C'est bien, dit le capitaine après avoir jeté un regard sur tous ces préparatifs; partons, enfants.

Et après avoir serré affectueusement la main du maître, en lui renouvelant ses recommandations en cas de malheur, il descendit dans l'embarcation, s'assit à l'arrière, saisit la barre du gouvernail et dit à voix basse:

—Pousse!

A cet ordre, un matelot qui, au moyen d'une gaffe passée dans une chaîne de hauban, maintenait péniblement la chaloupe accostée le long du bord, largua le navire; les avirons tombèrent ensemble à L'eau, et le canot déborda.

Lorsqu'il eut disparu dans la brume, maître Pécou courut à toutes jambes à l'arrière du brick, et se penchant au dehors.

—Es-tu là? demanda-t-il.

—Oui, répondit une voix.

—Sois paré, poursuivit le vieux marin.

Et s'adressant au lieutenant qui l'avait suivi.

—Maître Govic, vous allez faire mettre le brick sur le mât; surtout n'orientez pas avant mon retour.

—Comptez sur moi.

—Convenu. Embarque en double, les lascars!

Une dizaine de matelots, qui de même que ceux qui étaient partis d'abord, portaient sabres, fusils, revolvers et haches, s'affalèrent les uns après les autres par un bout de filin qui pendait au dehors du gaillard d'arrière, et se placèrent au fur et à mesure dans une embarcation que maître Pécou avait fait préparer et dont il prit le commandement.

Lorsque tout son monde fut à bord, il largua l'amarre et mit le cap sur la péniche du capitaine, dont il connaissait à peu près la direction, en disant de temps en temps à ses canotiers, pour les exciter à nager vigoureusement:

—Souque, garçon, souque un coup!

Et il ajoutait, en mâchonnant son énorme chique avec un sourire narquois:

—Plus souvent que je le laisserai aller se faire casser la figure par ces brigands de sauvages! Ils sont sournois comme tout, ces caïmans-là.

A l'époque où se passe notre histoire, Macapula, malgré sa position avantageuse au fond d'une baie et à l'embouchure d'une rivière, et presque à l'entrée du golfe du Mexique, n'était encore qu'une misérable bourgade habitée par des pêcheurs.

Les Espagnols, auxquels l'importance de cette situation n'avait pas échappé, avaient projeté d'y établir un port considérable. Déjà même ils avaient entrepris certains travaux qui furent arrêtés par la révolution mexicaine, puis complètement abandonnés, et Macapula, qui était un instant sorti de sa léthargie séculaire, retomba pour toujours peut-être dans l'oubli.

Dès qu'il eut quitté son brick, le capitaine, laissant sur la gauche un groupe de récifs dont il avait, pendant le jour, exactement relevé le gisement, mit le cap un peu au vent de la pointe de la baie, endroit où il espérait probablement débarquer en sûreté.

Après environ trois quarts d'heure de nage, une ligne noire commença à se dessiner vaguement à l'avant de la péniche.

Le capitaine fit signe à ses hommes de rester un instant sur leurs avirons, et saisissant une longue-vue de nuit, il examina attentivement les gisement de la côte.

Au bout de deux ou trois minutes d'inspection, il repoussa les tubes de sa lunette les uns dans les autres avec la paume de la main, et fit continuer la route.

Tout à coup, la quille de la péniche s'engrava fortement dans le sable.

On avait touché terre.

Le capitaine explora d'un coup d'œil les environs; puis les matelots débarquèrent, ne laissant qu'un homme à la garde de la chaloupe, qui poussa immédiatement au large, afin de ne pas être, en cas de surprise, capturée par l'ennemi.

Tout était tranquille, et un silence profond régnait sur cette côte, en apparence déserte.

Lorsqu'il eut reconnu le terrain, autant que cela lui était possible et qu'il se fut assuré que provisoirement il n'y avait rien à craindre, le capitaine fit cacher ses hommes derrière les rochers de la plage, et il s'avança à la découverte, un revolver d'une main et une hache de l'autre, s'arrêtant à chaque pas pour regarder avec soin autour de lui ou pour écouter ces mille bruits sans cause apparente, qui, la nuit, troublent le silence sans qu'on puisse deviner d'où ils viennent ni ce qui les produit.

Parvenu à cent cinquante mètres à peu près de l'endroit où il avait débarqué, Loïck s'arrêta et commença à siffler doucement les premières mesures d'une zanbacueca mexicaine qu'il avait souvent entendu chanter à Mazatlán.

Un sifflet répondit au sien, et acheva l'air qu'il avait à dessein interrompu après les premières mesures.

Des pas se firent entendre, et un homme se montra.

Cet homme était le chef indien, qui quelques jours auparavant avait apporté à San Francisco au capitaine la lettre de Frédérique Milher.

Loïck eut peine à le reconnaître.

Ce n'était plus le sauvage Peau-Rouge aux peintures sinistres, drapé dans une robe de bison, portant le tomahawk à la ceinture et le fusil sur l'épaule.

L'homme qui se trouvait en ce moment devant lui était un blanc. Il avait des traits intelligents et hautains, portait fièrement la tête. Ses gestes étaient empreints d'une certaine noblesse, et l'élégant costume de ranchero mexicain dont il était revêtu lui donnait une tournure distinguée.

En un mot, il était complètement métamorphosé.

Loïck ne put s'empêcher de lui témoigner sa surprise d'un tel changement.