—Ici nous sommes au Mexique, répondit l'inconnu d'une voix brève. Les déguisements sont inutiles. D'ailleurs, qu'importe qui je suis, si je vous sers fidèlement?

—C'est juste, fit le capitaine. Guidez-moi.

—Où sont vos hommes?

—Tout près d'ici.

—Faites-les venir; nous n'avons pas une seconde à perdre.

Le capitaine frappa deux coups dans ses mains; au bout d'un instant, les matelots l'avaient rejoint.

—Maintenant, où est celle que nous devons enlever? demanda Loïck.

—Dans une hacienda, à un quart de lieue d'ici au plus; je vais vous y conduire.

—Écoutez, mon maître, dit le capitaine en lui appuyant fortement la main sur l'épaule, je ne sais point qui vous êtes, et je ne veux point le savoir; mais vous changez avec trop de facilité de costume, de couleur, de manières et de langage, pour que je ne vous doive pas un avertissement: à la moindre apparence de trahison, je vous fais sauter la cervelle. Vous êtes averti. Partons.

—Vous êtes un niais, répondit l'inconnu en haussant les épaules; si j'avais l'intention de vous trahir, ce serait déjà fait. Vous voulez enlever votre fiancée; moi, je veux me venger de mon ennemi. Pour réussir, j'avais besoin de vous comme vous avez besoin de moi. Ma haine vous répond de ma fidélité à vous servir. Venez.

Et sans ajouter un mot, il se mit à la tête de la petite troupe, qui s'engagea sur ses pas dans un chemin profondément encaissé entre deux collines, où elle ne tarda pas à disparaître.

Pendant que les incidents que nous rapportons se passaient sur la plage, deux personnes, un homme et une femme, réunis dans un salon assez richement meublé, avaient entre elles une conversation qui, à voir l'expression enflammée de leurs visages, devait être des plus orageuses.

Une de ces personnes, que nous connaissons déjà, était Frédérique Milher.

La jeune fille était pâle. Elle paraissait souffrante. Ses traits fatigués et ses yeux rougis montraient qu'elle avait abondamment pleuré.

L'autre était un homme de 60 ans à peu près, d'une taille haute et musculeuse. Sa physionomie était dure, sombre et cruelle. Il avait la lèvre railleuse et le regard cynique. Son front déprimé, ses yeux rapprochés du nez et ses pommettes saillantes lui donnaient une certaine ressemblance avec la race féline.

Ce sombre personnage était le général Timpfler, oncle maternel de la jeune fille.

Il portait un magnifique uniforme d'officier supérieur mexicain, et marchait à grands pas dans l'appartement, en mordillant sa moustache grise et en faisant résonner avec colère ses éperons sur le parquet.

—Prenez garde, Frédérique, dit-il en s'arrêtant vers sa nièce, vous savez que je brise qui me résiste. Pour la dernière fois, consentez-vous à me dire pourquoi ces refus continuels?

—Qu'ai-je besoin de vous en faire connaître la raison, mon oncle?

—Ne m'appelez pas ainsi, Frédérique! interrompit le général en frappant du pied avec fureur.

—Mais comment voulez-vous que je vous nomme? N'êtes-vous pas le frère de ma mère!

—Je ne veux pas que vous me nommiez votre oncle.

—J'obéirai, monsieur.

—Oh! Cette femme me rendra fou! s'écria le général en fermant les poings.

—Qu'ai-je donc fait encore? dit Frédérique avec un étonnement ironique.

—Rien, rien.

Et il reprit sa marche convulsive dans l'appartement.

—Vous me haïssez donc bien? fit-il tout à coup.

Frédérique haussa les épaules en détournant la tête.

—Répondez! s'écria-t-il en lui saisissant le bras avec violence et le lui serrant dans sa main nerveuse.

—Je croyais, dit-elle avec douceur, que vous vous contentiez de faire infliger la torture à vos victimes, sans descendre vous-même au rôle de bourreau. Tenez, reprit Frédérique, toute cette comédie me fatigue. Aussi bien faut-il en finir. Je sais que vous avez résolu de vous porter envers moi aux dernières extrémités si je ne consens pas à vous épouser. Eh bien, mon oncle, je vais vous dévoiler ma pensée tout entière.

Et se levant, elle fixa sur lui un regard clair et provocateur et continua:

—Après tout, que m'importe la mort? Mieux vaut mourir que de souffrir ce que j'endure ici. Vous me demandez si je vous hais. Non, je ne vous hais pas, mon oncle, je vous méprise!

—Silence, malheureuse!

—Non, je ne me tairai pas! Je veux tout vous dire, enfin. Oui, je vous méprise parce que vous me torturez lâchement, moi, orpheline dont vous êtes le parent le plus proche et dont vous vous êtes fait le bourreau, parce que vous êtes un homme sans âme qui ne rougissez pas de proposer à la fille de votre sœur de l'épouser, afin de la dépouiller de la fortune de son père, que vous avez assassiné.

—Frédérique! Frédérique! cria le général d'une voix terrible, en faisant un pas vers elle.

—Oh! Menacez, continua-t-elle avec éclat; ne sais-je pas que tout est préparé pour mon supplice? Appelez vos peones, mon maître; faites-moi fouetter, mais jamais, entendez-vous, jamais je ne serai votre femme! Vous êtes Prussien, malgré le costume mexicain dont vous êtes affublé; moi, je suis Alsacienne. J'aime un de mes compatriotes, un Français, qui, si vous ne me tuez pas, viendra me délivrer.

—Oh! C'en est trop! murmura le général d'une voix basse et inarticulée. Tant d'audace ne restera pas impunie. Ah! Tu comptes, pour m'échapper, sur tes fanfarons compatriotes; mais ils sont loin, fit-il avec un rire amer. Nous sommes en sûreté, entends-tu, et demain tu seras ma femme.

—Jamais! s'écria la jeune fille avec exaltation.

Et se précipitant vers le général, elle lui arracha une de ses épaulettes et l'en frappa au visage.

—A moi! cria le général au paroxysme de la fureur.

Deux peones entrèrent.

—Saisissez cette femme, dit le général d'une voix brève. Qu'on la traîne dans la cour, et qu'elle reçoive immédiatement cent coups de fouet devant tous les peones réunis.

Frédérique le regarda avec mépris, sans daigner lui répondre, et fut se placer entre les deux hommes, atterrés de l'ordre barbare qu'ils recevaient, car cent coups de fouet pour cette femme, ils le savaient, c'était la mort.

Sur un signe du général, la jeune fille fut conduite dans une cour; et là, sans pitié, sans respect pour sa pudeur de femme pure et chaste, on la dépouilla brutalement de ses vêtements, de la ceinture en haut, et on l'attacha par les poignets à un poteau, les seins et les épaules nus et livrés aux regards de tous.

Il y avait quelque chose d'étrangement sinistre dans le spectacle que présentait, aux reflets rougeâtres des torches, cette délicieuse créature, garrottée comme une criminelle devant une vingtaine de sauvages peones aux faces stupides, qui, pour flatter bassement leur maître, abreuvaient l'innocente jeune fille de dégoûtants quolibets.

Près d'elle, muet et impassible, le regard fixé sur le général, se tenait un Indien à la carrure athlétique, aux bras nerveux, qui, armé d'un long fouet à lanières de cuir garnies de pointes d'acier, attendait l'ordre de commencer le supplice.

Le général, le visage pâle, les sourcils froncés, regardait d'un œil lubrique ce corps charmant près d'être déchiré par les coups.

—Pour la dernière fois, Frédérique, dit-il d'une voix creuse, veux-tu m'épouser?

—Jamais! répondit la jeune fille d'un ton ferme et empreint d'un souverain mépris. Je préfère la mort.

—Meurs donc! s'écria le général, ivre de rage. Bourreau, fais ton office!

Celui-ci, levant le bras, fit vibrer la longue lanière du fouet autour de sa tête.

Un coup de fusil éclata, et l'Indien tomba mort avant d'avoir baissé le bras.

Une clameur furieuse retentit au même instant, et le capitaine Legoff fit irruption dans la cour, à la tête de ses matelots.

Il y eut un moment de désordre et de confusion inexprimables. Les torches furent éteintes, et les Mexicains, sans armes pour la plupart, et ne sachant à quels ennemis ils avaient affaire, s'enfuirent dans toutes les directions.

Les Français avaient profité de la stupeur causée par leur apparition imprévue pour opérer leur retraite en délivrant Frédérique Milher.

Le général Timpfler, entraîné par les fuyards, avait disparu avec eux.

—Oh! s'écria la jeune fille avec bonheur, je savais bien que tu viendrais, Loïck.

—Mon amour! lui dit ce dernier en la serrant entre ses bras, tu m'es enfin rendue.

—Hâtons-nous! Hâtons-nous! s'écria l'inconnu, l'alarme est donnée.

Et les matelots, mettant au milieu d'eux la jeune fille, qui avait à peine eu le temps de rétablir le désordre de sa toilette, s'élancèrent au pas de course dans la direction du rivage.

—Écoutez! s'écria l'inconnu: les troupes que le général avait amenées avec lui, et qu'il avait laissées campées à quelque distance de l'hacienda, sont éveillées; elles accourent.

En effet, on entendait au loin résonner les tambours et les trompettes qui appelaient les soldats aux armes. Des pas précipités résonnaient sur le sol, et déjà, à travers les ténèbres, on distinguait les silhouettes noires de nombreux soldats qui se pressaient pour couper la retraite aux Français.

Haletants, épuisés, ceux-ci couraient toujours.

Ils allaient atteindre le rivage, lorsque tout à coup, ceux-ci furent attaqués par une troupe commandée par le général Timpfler, qui se précipita sur eux en criant:

—Tue, tue les Français.

—Oh! s'écria Frédérique en tombant à genoux et joignant les mains avec ferveur. Mon Dieu! Mon Dieu! Mon Dieu! Nous abandonnez-vous?

—Enfants! s'écria Loïck avec résolution, en s'adressant à ses matelots, il ne s'agit plus de vaincre, ici, il faut mourir!

—Mourons, capitaine! répondirent les matelots d'une seule voix.

—Loïck, Loïck! dit la jeune fille, me laisseras-tu tomber vivante entre les mains de ces barbares?

—Tiens, mon ange adoré, lui répondit-il en déposant un baiser sur son front, voici mon poignard.

—Merci, répondit-elle en s'en emparant. Et les yeux rayonnants de joie:

—Oh! Je suis heureuse maintenant, s'écria-telle; je suis sûre de mourir avec toi.

Les Français s'étaient adossés à un rocher pour ne pas être entourés, et, la baïonnette en avant, ils attendaient.

—Rendez-vous, chiens de gavachos! leur cria le général Timpfler.

—Allons donc! reprit Loïck avec mépris; vous êtes fou.

—En avant! cria le général.

Les Mexicains s'élancèrent sur les Français avec une rage indicible.

Alors commença une lutte héroïque, un combat impossible à décrire, de deux cents hommes contre dix, carnage horrible et sans merci, où les Français ne voulaient succomber qu'après s'être ensevelis sous un monceau de cadavres mexicains.

Après vingt minutes qui durèrent un siècle, les Français n'étaient plus que quatre. Sept avaient succombé. Le capitaine, l'inconnu et deux matelots restaient seuls debout, faisant des prodiges de valeur.

—Enfin! s'écria le général en s'élançant pour saisir Frédérique.

—Pas encore! dit Loïck en lui portant un coup de hache.

Le Prussien évita le coup en se jetant de côté, et riposta avec son épée.

Le capitaine tomba sur un genou: il avait la cuisse traversée.

—Ah! Mon Dieu! s'écria-t-il avec désespoir! Perdus! Perdus!

—Ah! fit le général avec joie.

Frédérique comprit que tout espoir s'évanouissait pour elle; et, appuyant le poignard sur sa poitrine:

—Un pas de plus, dit-elle à Timpfler, et je tombe morte à vos pieds.

Le Prussien, terrifié de la résolution qu'il voyait briller dans l'œil de sa nièce, hésita malgré lui un instant; mais, reprenant bientôt son caractère féroce:

—Que m'importe dit-il, pourvu que tu ne sois à personne.

Et il s'élança vers elle.


IV

En mer

Cependant maître Pécou faisait vigoureusement ramer ses canotiers, afin de ne pas arriver à terre longtemps après son capitaine: mais quelque désir qu'il eût de se presser, il ne put atteindre la plage aussitôt qu'il l'eût voulu, parce que, ne connaissant pas la côte, et voguant pour ainsi dire à l'aveuglette, son canot toucha à plusieurs reprises. Cela lui fit perdre un temps considérable et l'obligea à changer plusieurs fois de direction.

Aussi, lorsqu'il arriva à terre, le capitaine était-il débarqué depuis longtemps déjà.

Le vieux marin fit accoster son canot et celui du capitaine le long du rivage, afin de pouvoir s'en servir au besoin, et, sautant sur le sable avec ses hommes, il s'avança avec précaution dans l'intérieur des terres.

A peine avait-il fait quelques pas que le bruit d'une course furieuse parvint jusqu'à lui, et, du chemin creux dont nous avons parlé, il vit s'élancer en désordre, suivis de près par un grand nombre de soldats mexicains, les quelques marins survivant à ceux qui avaient accompagné le capitaine.

Maître Pécou ne perdit pas la tête dans cette circonstance critique.

Cachant ses hommes derrière un bouquet d'arbres qui s'élevait à peu de distance, il se prépara avec un grand sang-froid à faire une diversion en faveur de ses camarades.

Ceux-ci, adossés contre un rocher, à dix pas au plus de la mer, combattaient en désespérés contre un nombre infini d'ennemis. Un moment encore, et tous les français auraient succombé dans ce combat inégal.

Tout à coup le cri: «En avant!» fut poussé derrière les Mexicains avec une clameur terrible, accompagnée d'une décharge qui vint semer le désordre, l'épouvante et la mort dans leurs rangs.

C'était maître Pécou qui opérait sa diversion.

Les Mexicains qui se croyaient vainqueurs, furent terrifiés par cette attaque imprévue, qu'ils crurent faite par un corps considérable, à cause de la vigueur avec laquelle elle était conduite. Persuadés que les Français avaient débarqué en grand nombre, ils hésitèrent, reculèrent et finirent par se débander dans toutes les directions, saisis d'une terreur panique que leurs officiers ne purent maîtriser et qui les entraîna pour la plupart loin du champ de bataille.

Loïck, ranimé par l'arrivée providentielle du vieux marin, entoura sa jambe d'un mouchoir, se releva, et, soutenu par l'inconnu, qui, pendant l'action ne l'avait pas quitté d'un pas, il se remit en retraite vers ses embarcations en entraînant Frédérique et suivi de ses braves matelots, qui, comme des lions aux abois, se retournaient à chaque instant pour fondre à coups de hache sur les Mexicains, que le général était enfin parvenu à réunir, mais qui, cependant, n'osaient s'approcher trop près deux.

Toujours combattant, ils atteignirent enfin les canots.

Loïck fit placer dans le premier les blessés et les morts qu'il était parvenu à enlever aux Mexicains; et, montant dans le second avec les hommes valides, il parvint à quitter la côte en remorquant le canot où étaient les blessés.

Une partie de l'équipage de sa péniche faisait feu contre les ennemis qui garnissaient le rivage, tandis que les autres nageaient à force de rames dans la direction du brick.

Bientôt la côte disparut dans la brume, les cris s'éloignèrent, les coups de feu cessèrent, et tout retomba dans le silence.

—Ah! dit Loïck avec un soupir de soulagement; sans toi, père, j'étais perdu.

—Pardieu! répondit maître Pécou avec satisfaction, je me doutais bien que tu allais faire une folie; aussi, malgré tes cachotteries, je me suis méfié de quelque chose, mon gars.

Frédérique, les mains jointes et les yeux au ciel, priait avec ferveur, rendant grâces à Dieu de sa délivrance miraculeuse.

—Voilà celle que j'avais juré de sauver au péril de ma vie, dit Loïck avec amour.

—Et tu as été bien près de perdre ton enjeu, dit Maître Pécou. Après ça, ajouta-t-il avec galanterie, je comprends qu'on risque sa peau pour amariner une aussi gentille corvette. C'est égal, il faisait rudement chaud tout à l'heure.

—Nous n'avons plus rien à craindre, n'est-ce pas, Loïck, demanda la jeune fille avec un sentiment de crainte.

—Non, mon ange adoré; rassure-toi, répondit le capitaine. Nous sommes en sûreté maintenant.

—Peut-être, dit l'inconnu, qui jusqu'alors était resté silencieux, interrogeant la nuit avec inquiétude.

—Que voulez-vous dire? s'écria le capitaine.

—Voyez, répondit-il en désignant la pointe d'Altata, à l'abri de laquelle est bâtie la ville d'Otomate et devant laquelle les embarcations passaient en ce moment.

Le capitaine saisit sa longue-vue.

Une douzaine de grandes barques chargées de soldats sortaient du port et se dirigeaient vers les Français.

La mer était houleuse, la brise forte, et la chaloupe du capitaine, surchargée, n'avançait que lentement, obligée de lutter contre le vent en remorquant la seconde.

Le péril auquel on avait cru échapper renaissait sous une autre forme, et cette fois prenait des proportions réellement effrayantes. Les Mexicains se rapprochaient de plus en plus et ne devaient pas tarder de se trouver à portée de fusil.

Le brick, dont on apercevait la haute mâture, n'était, il est vrai, qu'a deux encablures au plus des chaloupes françaises; mais les quatre hommes qui étaient restés à bord ne suffisaient pas pour exécuter la manœuvre nécessaire pour qu'il se rapprochât et vint en aide à ses embarcations.

La position devenait réellement critique.

Loïck prit immédiatement son parti.

—Enfants, dit-il, que les cinq meilleurs nageurs d'entre vous se jettent à la mer et aillent avec moi chercher le navire.

—Loïck! s'écria Frédérique épouvantée, que vas-tu faire?

—Te sauver, répondit le jeune homme prêt à s'élancer.

—Je ne le souffrirai pas, garçon, dit vivement maître Pécou; tu es blessé, et tu ne...

—Silence, monsieur! répondit le capitaine avec autorité. Je commande seul à mon bord.

Le vieux marin baissa la tête en essuyant une larme.

Loïck et les cinq matelots plongèrent résolument dans la mer et s'éloignèrent.

Frédérique se laissa tomber anéantie dans le fond de la chaloupe. Maître Pécou cherchait avec la longue-vue de nuit à découvrir son fils adoptif. De grosses larmes coulaient le long de ses joues hâlées, et tous ses membres étaient agités de mouvements convulsifs.

Les Mexicains approchaient.

Déjà on pouvait facilement distinguer le nombre des embarcations. Un bateau à vapeur sortait à toute vitesse de la rade d'Otomate pour se joindre à la flottille d'abordage et assurer le succès de l'attaque.

En ce moment un cri lugubre, désespéré comme un dernier accent d'agonie, traversa l'espace et fit tressaillir d'épouvante tous ces hommes, qu'aucun danger ne pouvait émouvoir.

—A moi, à moi! criait une voix étouffée.

—Loïck! Loïck! s'écria Frédérique, se levant à demi-folle et faisant un mouvement pour s'élancer.

Maître Pécou l'arrêta par la ceinture, et malgré sa résistance et ses cris de douleur, il la remit aux mains de l'inconnu.

—Veillez sur elle, dit-il; moi, je vais sauver mon fils ou mourir avec lui.

Et à son tour il plongea dans les flots.

Loïck avait trop présumé de ses forces. A peine dans l'eau, sa blessure lui avait causé des souffrances insupportables. Sa jambe s'était engourdie. Avec cette ténacité qui le caractérisait, il avait voulu lutter contre la douleur et la vaincre; mais la nature avait été plus forte que sa volonté et son énergie. Un brouillard passa sur ses yeux; ses forces l'abandonnèrent, et il se sentit couler. Alors il poussa un cri d'appel, cri suprême, auquel son père adoptif avait répondu en volant à son secours.

Dix minutes se passèrent, dix minutes d'angoisses inexprimables pendant lesquelles les individus qui restaient à bord de la chaloupe n'osèrent pas prononcer un mot.

—Courage, les gars! cria tout à coup la voix haletante de maître Pécou; il est sauvé!

Un soupir de bonheur s'exhala de toutes les poitrines oppressées.

Les marins poussèrent une exclamation de joie, et se courbant sur les avirons, ils redoublèrent d'efforts.

Une décharge épouvantable leur répondit, et les balles vinrent s'aplatir en sifflant contre les plats-bords de la péniche et faire bouillonner la mer autour d'elle.

Les Mexicains, arrivés à portée, ouvraient un feu terrible contre les Français.

Ceux-ci ne répondirent pas, et continuèrent à ramer.

Un grondement sourd se fit entendre, suivi d'un cri de désespoir et d'imprécations, et une masse noire passa au vent de la péniche.

C'était le brick qui venait au secours de son équipage, et qui, en passant, coulait et dispersait les embarcations ennemies.

En mettant le pied sur le pont, Frédérique s'évanouit. Loïck, la prenant dans ses bras, la descendit dans sa cabine.

Au même instant un mousse, se précipitant dans la chambre, cria:

—Capitaine! Capitaine! les Mexicains, les Mexicains!

Pendant que les Français étaient occupés à transborder leurs blessés, persuadés que les barques mexicaines avaient toutes été coulées, ils n'avaient pas songé à surveiller leurs ennemis. Ceux-ci avaient habilement profité de cette négligence pour se rallier, et, se réunissant sous l'avant de l'Épervier, ils s'étaient audacieusement élancés à l'abordage en grimpant après les chaînes de haubans, la civadière, etc. Heureusement pour les Français, les filets d'abordage étaient tendus, et la surprise des Mexicains n'eut pas tout le succès qu'ils en attendaient.

Les Français, obéissant à la voix de leur capitaine, se précipitèrent avec furie sur les Mexicains, déjà presque maîtres de l'avant du navire.

Alors, sur un espace de quelques mètres carrés, commença un de ces combats maritimes, sans ordre et sans tactique, où la rage supplée à la science, lutte horrible, à coup de pique, de hache et de sabre, où chaque blessure est mortelle, et qui rappelle ces hideux combats à outrance du moyen âge, dans lesquels la force brutale seule faisait loi.

Le général Timpfler, furieux d'avoir laissé échapper sa proie, fou de jalousie et de luxure trompée, semblait se multiplier, s'élançant au plus épais de la mêlée, cherchant sa nièce et brûlant de tuer celui qui la lui avait si brusquement ravie.

Le hasard sembla le servir un instant, en le plaçant tout à coup en face du capitaine.

—A nous deux! s'écria-t-il en poussant un cri de joie.

Loïck leva sa hache.

—Non, non, fit l'inconnu en l'arrêtant.

Et, se plaçant devant le jeune homme, il continua en s'adressant au général:

—Me reconnais-tu, Timpfler? s'écria-t-il. Je suis Hans de Walkefield, que tu as fait dégrader de capitaine et déporter aux îles Fiji après avoir déshonoré sa sœur, Héléna de Walkefield.

—A toi la mort! répondit le général en grinçant des dents.

—C'est toi qui va mourir, misérable, reprit Walkefield; mais avant, je veux que tu saches que c'est moi qui, pour me venger, ai conduit les Français dans ta maison; c'est grâce à moi que ta nièce n'est plus en ton pouvoir.

En entendant ces paroles, qui lui révélaient le complot dont il était victime, le général se précipita avec rage sur son ennemi.

Celui-ci ne fit rien pour l'éviter, au contraire. Il le saisit dans ses bras nerveux, et, s'abandonnant complètement sur lui, il chercha à le renverser, tout en lui tailladant le corps avec la pointe de son poignard.

Ces deux hommes, les regards étincelants, les lèvres écumantes, animés d'une haine implacable, luttant l'un contre l'autre comme deux bêtes fauves, poitrine contre poitrine, visage contre visage, silencieux, cherchant chacun à tuer son adversaire, et se souciant peu de vivre, pourvu que son ennemi mourût, étaient horribles à voir.

Les Mexicains et les Français, saisit d'horreur, s'étaient arrêtés comme d'un commun accord, spectateurs muets et atterrés de ce hideux combat.

Enfin, Walkefield tomba en entraînant le général.

Celui-ci poussa un cri de triomphe, qui s'éteignit presque aussitôt dans un râle d'agonie. Son ennemi venait de lui ouvrir la poitrine et de lui percer le cœur avec son poignard; mais, en expirant, le général eut encore la force de porter à son adversaire un dernier coup qui fut mortel.

Les Mexicains, privés de leur chef, ne songèrent plus qu'à fuir, et se jetèrent en désordre dans leurs barques.

Cinq minutes plus tard, il n'en restait plus un seul à bord du brick.

—Vois, vois, s'écria Frédérique Milher, qui, revenue de son évanouissement, était montée sur le pont. Mon Dieu, mon Dieu, cette fois, nous sommes perdus!

Et elle montra à Loïck le bateau à vapeur, qui, arrivé à portée de fusil, se préparait à amariner l'Épervier.

—Oh! C'est trop de fatalité! s'écria Loïck avec désespoir.

—Nous sommes sauvés, dit maître Pécou; nous sommes sauvés! Voyez, il vire de bord.

L'équipage du brick poussa un hurrah de joie et de triomphe .   .   .   .   .   .   .

Au premier rayon du soleil levant, une flottille, composée de quatre navires complètement armés et faisant flotter à leurs cornes le pavillon tricolore apparaissait dans la brume matinale, doublant le cap San Lucas, et manœuvrant majestueusement à deux portées de canon au plus de l'Épervier.

Cette flottille était montée par trois cent cinquante flibustiers de toutes les nations, qui avaient été embarqués à San Francisco sur des navires français en destination de Guaymas.

Le bâtiment mexicain fuyait à toute vapeur, se dirigeant vers Mazatlán, seul port où il pût se trouver en sûreté.

Les deux fiancés tombèrent dans les bras l'un de l'autre; leurs épreuves étaient finies.

—C'est égal, dit maître Pécou en tournant deux ou trois fois sa chique dans sa bouche; il faut avouer tout de même que nous avons bigrement de la chance, et que nous avons été bien près d'avaler notre gaffe!

FIN DE FRÉDÉRIQUE MILHER


UN CONCERT EXCENTRIQUE

J'ai mené, pendant toute ma jeunesse, une existence des plus accidentées, panachée comme à plaisir des péripéties les plus excentriques, les plus burlesques et les plus terribles, péripéties qui ont accompagné mes courses aventureuses avec la rapidité d'un steeple-chase.

Maintenant, je marche à grands pas vers la vieillesse.

Je ne sais pas ce que le hasard me réserve encore et comment s'écouleront mes derniers jours, mais je doute fort que la seconde partie de ma vie réponde à la première et qu'elle soit, comme celle-ci, émaillée de cette foule d'incidents extraordinaires et d'événements incroyables qui m'ont formé de si charmants souvenirs et m'aident à oublier le présent, en me réfugiant dans le passé, sans songer à l'avenir.

Vers le milieu de 1854, je revins à Paris, avec l'intention de m'y fixer définitivement; j'éprouvais le besoin de me reposer enfin de tant de courses hasardeuses à travers le monde.

Né à Paris en 1818, je l'avais quitté pour la première fois en 1827, pour me lancer à corps perdu dans l'inconnu, en qualité de mousse.

Mes pérégrinations, interrompues une première fois en 1849, avaient recommencé en 1852.

Pendant vingt-cinq ans, j'avais à plusieurs reprises parcouru le monde, du nord au sud et de l'est à l'ouest, et assisté, comme acteur ou spectateur, à une foule d'événements plus émouvants et plus singuliers les uns que les autres.

J'avais fait la pêche au hareng, la pêche à la morue, la pêche à la baleine; j'avais été abandonné sur des îlots perdus, pour tuer des phoques et des morses; j'avais été fait prisonnier des Patagons à la baie de Barbara; j'avais combattu contre Rosas à Montevideo; assisté à je ne sais plus combien de révolutions au Pérou, au Chili et au Mexique; erré dans les grandes savanes américaines, en compagnie des Comanches, des Mandans et des Dakotas, qui m'avaient adopté; pêché les perles aux îles Pomotou et à la Nouvelle-Zélande; été «tayo» (ami) avec les Taïtiens et les Nouveaux-Zélandais; servi sous les ordres de Schamyl, au Caucase.

Bref! J'avais, cent fois peut-être, risqué d'être gelé, rôti, mangé, torturé, pendu ou fusillé.

Comme on le voit, mon existence avait été bien remplie: j'avais essayé de tout.

A mon retour à Paris, en 1854, je fis mentalement mon examen de conscience, et je reconnus qu'il ne me restait plus qu'une sottise à faire: me marier!

Je me hâtai donc de compléter ma collection de folies en épousant, deux mois après mon retour, une femme charmante que sa mauvaise étoile jeta malheureusement sur mon passage, au moment où j'y pensais le moins et elle aussi, et que je crains beaucoup, bien que je l'aime autant qu'aux premiers jours de notre union, de n'avoir pas rendue aussi heureuse qu'elle le mérite.

Quelques jours après notre mariage, ma femme me prenant en laisse, car je n'y serais jamais allé de mon plein gré, m'obligea à faire avec elle une visite à sa mère, Mme G... D..., l'éminente cantatrice dont la réputation fut universelle et qui d'ici à bien longtemps ne sera pas remplacée.

Mme D..., femme essentiellement intelligente et spirituelle, était très curieuse de me connaître. Aujourd'hui je passe pour un loup; à cette époque-là je passais pour un sauvage: je crois que je suis un peu l'un et l'autre.

Mme D... fut charmante pour moi.

Naturellement, on faisait beaucoup de musique chez elle. Sa seconde fille, Marie, qui depuis a épousé M. W..., le célèbre compositeur, s'en donnait à cœur joie avec ses jeunes compagnes, commençant sur le piano cinquante morceaux sans en terminer un seul, chantant des lambeaux de grands airs et faisant des imitations parfaitement réussies de toutes les cantatrices alors en renom.

J'étais chez Mme D... depuis onze heures du matin.

Ce soi-disant concert avait commencé avant mon arrivée: à six heures on l'interrompit pour dîner.

Dès qu'on fut levé de table, il recommença; à dix heures du soir, j'étais plus qu'à demi-enragé, à cause de l'obligation dans laquelle je m'étais trouvé de me contenir durant la journée tout entière.

Je m'étais réfugié dans un angle de la cheminée où je marronnais tout seul; je ne sais quoi, entre mes dents, lorsque Mme D... s'approcha de moi et me dit doucement, avec ce sourire à la fois séduisant et railleur qu'elle seule possédait:

—Vous aimez la musique, n'est-ce pas, M. Aimard?

A cette interpellation à laquelle j'étais si loin de m'attendre, je bondis, et, la regardant en fronçant le sourcil, je lui dis avec cette brutalité qui me caractérise:

—Je l'exècre, au contraire!

—Ah! fît Mme D... de sa voix la plus sardonique, en me tournant le dos avec un léger haussement d'épaules: c'est encore un sens qui vous manque.

Le mot encore me semblait de trop.

—Ma foi, madame, lui répondis-je avec rudesse, il y a musique et musique, et celle que j'ai entendue aujourd'hui me rappelle le dernier concert auquel j'ai assisté à Tonga-Tabou, moins la chair fraîche.

A cette incroyable sortie, Mme D... me regarda avec une surprise telle qu'elle ne trouva rien à me répondre.

Je profitai de son ébahissement pour prendre mon chapeau et m'échapper avec ma femme, qui riait comme une folle, selon son habitude, chaque fois que je dis une sottise—ce qui arrive souvent.

Je ne sais pas si Mme D... m'a pardonné; quant à moi, je lui ai si bien gardé rancune, que je ne l'ai jamais revue depuis.

Quel était donc ce fameux concert de Tonga-Tabou, auquel j'avais fait allusion d'une façon si brutale?

C'est ce que je vais dire au lecteur.

L'île de Tonga-Tabou est une des perles de ce chapelet d'oasis que Dieu semble s'être plu à égrener dans l'Océan Pacifique.

La végétation y est d'une puissance extraordinaire, le paysage d'une beauté exceptionnelle; les hommes, grands, forts, bien bâtis, tatoués des pieds à la tête, ont un caractère de férocité telle qu'ils pourraient rendre des points à tous les tigres du Bengale.

Quant aux femmes, elles sont petites, mais admirablement proportionnées; et si elles n'avaient pas la malheureuse habitude de se tatouer aussi, de se placer le soleil et la lune dans des endroits peu convenables, elles seraient réellement belles.

A l'époque où se passe l'anecdote que je raconte, je commandais une petite goélette de quatre-vingt-dix tonneaux; j'avais un équipage monté de dix Kanaks et de moi.

Ma goélette se nommait la Sauteuse, nom qui lui convenait parfaitement.

J'allais avec elle échanger des perles, du corail et de la nacre dans toutes les îles de l'Archipel dangereux, puis, mon chargement fait, je me dirigeais vers Sidney, où je le vendais avec un bénéfice considérable.

Je faisais depuis dix-huit mois déjà ce commerce lucratif.

J'étais, je dois le dire, un sujet de continuel d'étonnement pour tous les Européens avec lesquels le hasard ou mes affaires me mettaient en rapport.

Chaque fois que je revenais à Sidney, le premier mot de bienvenue que je recevais était celui-ci:

—Comment! Mon cher, votre équipage ne vous a pas encore mangé?

Et l'on me serrait la main en riant.

La vérité était que mes Kanaks, braves soldats et excellents garçons, du reste, étaient tous plus ou moins entachés du défaut d'anthropophagie.

Mais comme j'avais entendu dire par plusieurs Nouveaux-Zélandais, à la baie des Iles, que les Européens n'étaient pas bons à manger parce qu'ils étaient trop salés, je me fiais sur cette circonstance fort avantageuse pour moi et ne m'inquiétais guère de ce qui pouvait m'arriver.

Un matin, au lever du soleil, un de mes Kanaks, qui me servait de second, m'éveilla brusquement en me criant aux oreilles:

Aramaï! Aramaï! capitaine! (Viens, viens, capitaine!)

Mon premier mouvement fut de donner un énorme coup de poing au Kanak, puis je lui demandai pour quel motif il se permettait de me secouer si rudement.

Le pauvre diable me répondit, tout en se frottant la mâchoire, que je lui avais fort endommagée, que l'on apercevait, à deux milles sous le vent à nous, une pirogue indienne qui semblait être en perdition, tant ses mouvements paraissaient extraordinaires.

Je me hâtai de monter sur le pont.

En un instant, je reconnus l'exactitude du rapport de mon Kanak.

J'aperçus une énorme pirogue de guerre, dont l'avant était presque brisé et qui semblait en effet aller au hasard, tant elle changeait rapidement de direction au gré de la lame.

Du reste, personne ne paraissait à bord.

Après quelques secondes d'hésitation je laissai «arriver» sur la pirogue, en usant de précautions extrêmes.

Je connaissais les Indiens et craignais quelque piège.

Quand je fus assez près de la pirogue pour en entrevoir l'intérieur, je l'examinai attentivement.

Plusieurs hommes étaient couchés pêle-mêle dans le fond; aucun ne donnait signe de vie.

Un spectacle affreux s'offrit à mes yeux.

Une vingtaine de Kanaks, revêtus de leur costume de guerre et littéralement couverts d'horribles blessures, formaient un monceau au milieu de l'embarcation; tous étaient déjà morts et presque en putréfaction.

A l'arrière, quatre homme étaient étendus.

Après avoir jeté un regard sur la masse informe dont j'ai parlé, je me dirigeai vers eux.

Un était mort; les trois autres respiraient encore, mais si faiblement que la vie semblait devoir les quitter au premier souffle.

Mes Kanaks chuchotaient entre eux.

De temps en temps, ils laissaient échapper des exclamations de surprise et de terreur.

Mon premier soin fut d'entrouvrir, avec la lame de mon poignard, les mâchoires serrées des blessés et de leur faire boire un peu d'eau et de rhum mélangés.

Ce remède si simple suffit pour les rappeler à la vie: les Kanaks ne sont rien moins que des petites maîtresses.

Je fis boire une seconde fois les blessés; puis, leurs estafilades pansées tant bien que mal, je les transportai à mon bord, et j'abandonnai la pirogue, dont je fis enlever les objets plus ou moins précieux.

Il était temps que j'arrivasse au secours des pauvres diables.

Vingt minutes plus tard, la pirogue tourna sur elle-même et sombra à pic.

Les trois hommes que j'avais si miraculeusement sauvés devaient, selon toute apparence, être dans leur pays des personnages importants.

Cela était facile à reconnaître à leurs tatouages formés de dessins compliqués, exécutés avec une rare perfection, et dont ils étaient complètement recouverts depuis le haut du front jusqu'à la plante des pieds.

L'un surtout, grand gaillard de six pieds deux pouces, taillé en athlète, âgé de trente ans au plus, et dont les traits, malgré les dessins qui les défiguraient, étaient fort beaux, et qui avait dans l'œil et la physionomie une expression d'indicible hauteur et de majesté suprême.

Du reste, je fus bientôt renseigné à cet égard par le respect exagéré que lui témoignaient mes Kanaks.

Ce guerrier était le Rangatira—roi—le plus puissant de l'île de Tonga-Tabou; il se nommait Akou-to-mé-ah.

Le second, presque son égal en puissance, était chef d'une tribu alliée de celle d'Akou-to-mé-ah; son nom était Tobash-Illow.

Celui-ci était un homme d'une cinquantaine d'année, aux traits durs, à la taille ordinaire et aux membres trapus; il devait être d'une vigueur et d'une agilité extraordinaires.

Le troisième était un tout jeune homme: vingt-deux ou vingt-trois ans au plus.

Ses traits fort beaux, sa physionomie douce et sympathique, son regard fier, en faisaient un type remarquable.

Son tatouage, moins complet que celui des deux autres chefs, montrait que sa puissance et sa renommée n'étaient pas aussi grandes.

Au bout de huit jours, les trois blessés étaient presque en convalescence.

Les Kanaks possèdent des remèdes à eux qui produisent des miracles, et laissent bien loin derrière eux toute la pharmacopée pédantesque des facultés de médecine de la vieille Europe.

Dès qu'il fut à peu près rétabli, Akou-to-mé-ah ne fit aucune difficulté pour répondre à mes question, et voici ce qu'il me raconta:

Dans une île éloignée de cinquante lieues environ de Tonga-Tabou, il y avait un jeune chef qui, à plusieurs reprises, était venu à l'improviste faire des descentes sur le territoire d'Akou-to-mé-ah, ne se retirant qu'après avoir emmené les femmes et les enfants qu'il avait pu surprendre.

Le grand-chef ne supportait qu'avec impatience ces agressions répétées, et il résolut d'y mettre un terme.

Quinze pirogues de guerre, montées chacune par vingt-cinq guerriers et commandées par lui, Akou-to-mé-ah, et son allié Tobash-Illow, quittèrent un matin Tonga-Tabou et se dirigèrent en bon ordre vers l'Ile dont leur ennemi était le chef.

L'expédition fut heureuse; le débarquement s'opéra sans encombre.

Les ennemis, surpris à l'improviste, éprouvèrent une défaite qui put passer pour un désastre.

Quarante prisonniers, au nombre desquels se trouvait le chef de l'île lui-même, furent embarqués sur les pirogues d'Akou-to-mé-ah.

Puis l'expédition reprit le chemin de Tonga-Tabou.

J'ai oublié de dire que les indigènes de Tonga-Tabou, de même que ceux des Iles-Marquises, de la Nouvelle-Calédonie et de tant d'autres îles de l'Archipel dangereux, sont anthropophages.

Les prisonniers étaient destinés à faire les frais de l'horrible festin que le grand-chef de Tonga-Tabou avait l'intention d'offrir à ses sujets, en réjouissance de la victoire qu'il venait de remporter.

Depuis vingt-quatre heures environ, les vainqueurs avaient repris la mer, quand, vers le soir, une heure avant le coucher du soleil, la flotte des Kanaks fut assaillie par une effroyable tempête et englobée dans un de ces cyclones qui ravagent si souvent ces parages.

Pendant trois jours entiers, la tempête sévit avec une incroyable fureur.

Bien qu'assez éloigné de la zone où elle régnait, j'avais à bord de ma goélette, senti les derniers effort de l'ouragan, et couru grand risque de me perdre, corps et biens.

Lorsque le vent fut tombé et le calme rétabli, toutes les pirogues kanaques, dispersées et entraînées bien loin de la route, avaient disparu.

Une seule, celle montée par Akou-to-mé-ah et Tobash-Illow, avait réussi tant bien que mal, à demi-brisée et complètement désemparée, à résister aux efforts de la tempête.

Quant aux autres pirogues, jamais on n'en entendit plus parler.

Sans doute elles avaient sombré pendant le cyclone.

La pirogue royale était montée par quarante hommes, au nombre desquels se trouvaient douze prisonniers.

La situation des malheureux Kanaks était des plus critiques.

Ils se trouvaient perdus sur la mer, dans un canot à moitié brisé, sans voiles, sans pagaies, et, ce qui était plus affreux encore, sans vivres et sans eau potable.

Ils ne comptaient que sur une traversée de trente-six heures.

Le peu de vivres et d'eau qu'ils avaient embarqué avait été emporté par les lames; il ne leur restait plus rien.

Alors il se passa quelque chose d'horrible à bord de cette malheureuse embarcation.

Les prisonniers furent tués les uns après les autres, et leur chair palpitante fut dévorée par ces cannibales.

Ces effroyables vivres durèrent plusieurs jours; puis, enfin, de tous les prisonniers, il ne resta plus que le jeune chef de l'île.

Les Kanaks voulurent l'égorger.

Akou-to-mé-ah s'y opposa; non pas que son cœur fût ému de pitié pour l'infortuné jeune homme, mais parce qu'il le regardait comme un trophée dont il ne voulait pas se dessaisir, et qu'il voulait le ramener vivant à Tonga-Tabou.

Les Kanaks s'insurgèrent; on se battit.

Plusieurs furent tués dans la mêlée; ils servirent de pâture aux survivants.

Les choses continuèrent jusqu'à ce qu'enfin, une heure avant que je n'aperçusse la pirogue, une lutte suprême se fût engagée entre les trois chefs et ceux des Kanaks qui vivaient encore.

On sait quel en fut le résultat, et comment je réussis à sauver les trois blessés.

Malgré les témoignages d'amitié dont m'accablait Akou-to-mé-ah, je me trouvais assez embarrassé.

Je ne me souciais pas, moi seul Européen, de m'aventurer sur la terre des Tonga-Tabou, dont la réputation sinistre me faisait frissonner malgré moi.

Cependant j'avais mis le cap sur l'île.

Mon intention était, dès que je ne serais plus qu'à deux ou trois encablures de terre, de prier mes trois passagers, maintenant parfaitement bien portants, de sauter par dessus la lisse de ma goélette et de gagner l'île à la nage.

Je n'avais trouvé que ce moyen de me débarrasser d'eux sans risquer de leur servir de beefsteak.

Mais Akou-to-mé-ah ne l'entendait pas ainsi; le digne chef s'était réellement pris d'une belle passion pour moi.

Chez toutes les natures primitives, les sentiments bons ou mauvais sont poussés à l'extrême.

Un matin, le chef se présenta à moi, accompagné d'un de mes Kanaks.

—Tu es mon frère, me dit-il, mon tayo; cet homme va te marquer, pour que mes enfants te reconnaissent; laisse-moi faire, et ne crains rien.

—Sacrebleu! répondis-je; je crains tout, au contraire!

Le chef n'avais lu Racine, que je parodiais si joliment; il ne fit que rire de ma réponse, me prit le bras gauche, et se tournant vers le Kanak qui se tenait près de lui:

—Va, dit-il.

J'étais trop longtemps en Amérique et surtout en Océanie, pour ne pas être au fait des mœurs indiennes; je me doutais de ce qui allait se passer.

Ma crainte, je ne sais comment, fit aussitôt place à une insouciance et à une curiosité extrêmes; bref, je me laissai faire.

A plusieurs reprises, mes amis m'ont demandé, sans que j'ai jamais voulu leur répondre, pourquoi j'avais un point noir marqué à la naissance du pouce de la main gauche, une tête de mort, deux os en croix et trois points en triangle au poignet du même bras, puis un peu plus haut une espèce de fer à cheval frangé de points noirs.

Ces divers signes me furent tatoués par ordre d'Akou-to-mé-ah, aidé du Kanak qu'il avait requis à cet effet.

Pendant tout le temps que dura l'opération, qui me fit beaucoup souffrir, le chef me tint le bras.

Quand le tatouage fut terminé, le chef frotta son nez contre le mien, et me dit avec un accent joyeux:

—Là, maintenant, tu n'es plus un visage pâle; tu es mon tayo.

Et voilà comment je fus tatoué.

Trois jours après, la goélette se trouva en vue de Tonga-Tabou.

Je me préparais à débarquer, quand le grand chef s'avança vers moi, et, avant que je pusse dire un mot, me posa la main sur l'épaule en me montrant mon tatouage:

—Tayo, me dit-il; toi, c'est moi; tu es un chef de ma nation.

Et, me quittant aussitôt, il prit la direction de la goélette.

Je le laissai faire.

Deux heures plus tard, la Sauteuse disparaissait au milieu des palétuviers et mouillait bord à terre, où, dans une petite baie de l'aspect le plus ravissant, l'on voyait s'étager, sur les flancs verdoyants d'une colline qui fermait l'horizon de ce côté, une foule de cases fort gentiment construites, et distribuées de la façon la plus pittoresque.

Le rivage était couvert d'au moins mille à quinze cents individus, hommes, femmes, enfants, tous armés, riant criant, gesticulant, comme une légion de démons.

Bien que je fisse bonne contenance, je n'étais, je l'avoue, que très peu rassuré, et je maudissais intérieurement cette incurable curiosité qui me pousse toujours à me jeter la tête la première dans les guêpiers qui se présentent devant moi.

Akou-to-mé-ah souriait de son plus charmant sourire.

Il fit un signe.

Mes Kanaks établirent immédiatement une planche du bord à terre.

Définitivement, le chef avait pris le commandement de ma goélette, et je n'étais plus que passager à mon bord; mes matelots lui obéissaient avec un empressement qui me semblait de très mauvais augure pour mes relations ultérieures avec eux.

Lorsque la communication fut établie entre le rivage et le bâtiment, le chef prononça quelques mots que je n'entendis pas, mais qui furent parfaitement compris par mes Kanaks.

Ils se ruèrent immédiatement sur le jeune chef prisonnier et, en quelques secondes, le malheureux se trouva ficelé comme une carotte de tabac.

Je me sentis pâlir.

Mais, sans rien témoigner de la crainte que j'éprouvais, je glissai les mains dans les poches de mon pantalon, où j'avais eu la précaution de placer une paire de pistolets à deux coups.

Malheureusement, les revolvers n'étaient pas encore inventés à cette époque. Mais, en sentant mes pistolets, je me rassurai quelque peu; je tenais la vie de quatre hommes.

Ce n'était pas beaucoup, mais c'était assez pour ne pas mourir sans vengeance.

Au moment où j'essayais tout doucement d'armer mes garnitures de poche, pour ne pas être pris à l'improviste, le grand chef se tourna vers moi, et toujours souriant:

—Viens, tayo, me convia-t-il.

Cette invitation ressemblait parfaitement à un ordre; mais comme il n'y avait pas moyen de l'éluder, je fis de mon côté un sourire que je tâchai de rendre le plus gracieux possible, mais qui ne fut très probablement qu'une horrible grimace, et j'obéis.

En ce moment Tobash-Illow vint silencieusement se placer auprès de moi, si bien que je me trouvai marcher entre lui et mon tayo.

—Bon, murmurai-je à part moi; mon compte est réglé: me voilà comme Jésus entre les deux larrons; malheureusement, le bon n'y est pas.

—Sacredieu! ajoutai-je mentalement, une fois à terre, nous allons rire.

A peine achevai-je cette réflexion assez peu rassurante, que je me trouvai sur le rivage.

La foule s'avança vers nous en poussant de véritables hurlements de bêtes fauves, lesquels prétendaient être des cris de joie.

Akou-to-mé-ah s'arrêta, me prit par le bras gauche, qu'il éleva en l'air, et le montrant à la multitude ébahie:

—«Ameneg Tayo Tabou!» cria-t-il d'un ton de commandement.

C'est-à-dire en français: Celui-ci est mon ami; il est sacré!

Ces paroles à peine prononcées, toute la foule s'écroula comme un seul homme, la face contre terre.

Ceci fut exécuté avec une telle rapidité de changement à vue et de façon si grotesque, que je ne pus m'empêcher de rire.

Je renfonçai mes pistolets dans mes poches, et frisai ma moustache d'un air superbe.

Mon tayo avait dit vrai: j'étais un autre lui-même.

A compter de ce moment, ce ne fut plus du respect que l'on me témoigna, mais de la vénération.

D'autant plus que le grand chef s'était hâté de raconter à qui avait voulu l'entendre, et cela avec une franchise que l'on rencontre rarement chez les hommes dits civilisés, quel immense service je lui avais rendu et de quelle manière je lui avais sauvé la vie.

Le chef ne se borna pas envers moi à ces stériles témoignages d'amitié.

Il donna ses ordres en conséquence, et bientôt des monceaux de nacre, de perles, de corail et de tripangues affluèrent à mon bord de toutes les parties de l'île, si bien qu'au bout de trois jours non seulement mon chargement était complet mais encore le pont de ma goélette, le poste de mes matelots et ma chambre elle-même étaient encombrés de toutes sortes et de la meilleure qualité.

Le quatrième jour au matin, je me rendis à la case royale.

Akou-to-mé-ah me reçut comme à son ordinaire, c'est-à-dire qu'il m'embrassa et me fit asseoir près de lui.

Je lui annonçai alors que je me proposais de mettre à la voile le jour même; et, comme il ne voulait accepter aucun paiement pour les marchandises et les vivres qu'il m'avait fournis, je lui offris un assez beau fusil de chasse à deux coups, qu'il avait souvent manié pendant qu'il était à bord, et qu'il semblait désirer.

—Tayo, me dit-il, je reçois ce fusil en souvenir d'un frère; ce présent me comble de joie; mais tu me rendras plus heureux encore si tu consens à retarder ton départ jusqu'à demain matin. Il y a ce soir une grande fête en réjouissance de la victoire que j'ai remportée sur mes ennemis. Cette fête ne serait pas complète si mon tayo n'y assistait pas.

Tout refus était impossible; j'acceptai donc.

—Va, ajouta-t-il, retourne à ton bord; quand il en sera temps, je te ferai prévenir.

En effet, un peu avant le coucher du soleil, un Kanak vint m'avertir que le chef m'attendait.

Près de la case royale se trouvait un immense «moraï» qui, pour la circonstance, avait été clos d'une haie.

C'était là que devait avoir lieu la fête.

Les principaux chefs de l'île et les guerriers les plus renommés se tenaient, selon la coutume kanaque, accroupis sur leurs talons autour d'un grand feu, fumant silencieusement, tandis que quelques guerriers inférieurs armés de lances contenaient la foule qui se pressait autour du «moraï».

Une centaine d'individus, munis des instruments les plus bizarres, s'étaient placés à une certaine distance du feu.

C'étaient des musiciens.

Dès que je parus, Akou-to-mé-ah fit un geste de la main, et aussitôt commença la plus horrible cacophonie que j'aie jamais entendue; les oreilles m'en saignent encore rien que d'y penser.

Les uns frappaient à coups redoublés sur des espèces de tambours faits d'une marmite sur l'ouverture de laquelle était tendue une peau.

D'autres secouaient avec fureur des courges attachées au bout d'un bâton et remplies de petites pierres.

Quelques-uns soufflaient à outrance dans des tibias humains.

Plusieurs soufflaient à s'époumoner dans des espèces de flûtes en roseaux.

Un certain nombre froissaient avec acharnement entre leurs mains des roseaux fendus en plusieurs parties.

Il y en avait enfin qui agitaient désespérément des façons de crécelles.

Ceux qui n'avaient pas d'instruments étaient les plus terribles: ils hurlaient sur tous les tons de la gamme humaine.

Mais ce n'était pas tout: une effroyable surprise m'était réservée.

Au milieu de cet horrible charivari, un grand vieillard, calme, impassible, tournait sans désemparer la manivelle d'un orgue de Barbarie, et jouait: «Partant pour la Syrie».

Les autres soi-disant musiciens avaient la prétention de l'accompagner.

Comment cet orgue était-il venu s'échouer dans ces parages? Voilà ce que je n'ai jamais pu comprendre.

Cette harmonie ultra-excentrique produisait un effet prodigieux sur les auditeurs, dont les traits étaient épanouis avec béatitude.

Je m'assis auprès de mon tayo.

—Hein? me dit-il.

—Fichtre! répondis-je.

Je ne trouvai rien de mieux pour exprimer mon admiration.

Cependant le concert continuait.

On apporta le «popoy», espèce de bouillie faite avec des bananes pourries, etc., etc., dont les Kanaks raffolent.

Chacun prenant sa main pour cuillère, commença à puiser dans le plat.

Hélas! Mon Dieu! Je fis comme les autres.

Et la musique allait toujours.

Et le grand vieillard impassible partait toujours pour la Syrie.

A un moment donné, le chef porta à sa bouche un sifflet de guerre, et en tira un son strident.

Presque aussitôt parurent quatre guerriers conduisant au milieu d'eux le jeune chef prisonnier.

Celui-ci était calme.

Il avait la mine hautaine, et un sourire railleur errait sur ses lèvres.

Akou-to-mé-ah fit un signe.

Les bras du prisonnier furent saisis, on l'obligea à s'agenouiller, et un guerrier l'assomma d'un coup de casse-tête sur le front.

Les deux yeux de la victime furent immédiatement arrachés et offerts au grand chef, qui les goba comme des œufs.

Puis on commença à dépecer le cadavre.

Et la musique allait toujours.

Et le grand vieillard partait de plus en plus pour la Syrie.

Il est vrai que, quand il avait fini, il recommençait.

Les morceaux les plus délicats de la victime furent apportés aux principaux chefs de la nation, qui les jetèrent sur des charbons ardents, où ils se mirent à grésiller.

Puis, ces chairs palpitantes et presque crues furent dévorées avec les témoignages de la plus grande joie.

Les morceaux appartenant aux catégories inférieures furent partagés parmi le peuple.

Alors l'enthousiasme ne connut plus de bornes.

Et, tandis que l'épouvantable musique continuait, que le grand vieillard repartait de plus belle pour la Syrie, tout en dévorant un lambeau de chair saignante, la danse commença.

Rien ne saurait rendre la frénésie grotesque et terrible à la fois de cette danse, les gestes forcenés des danseurs et les cris féroces dont ils entremêlaient leurs pas.

J'étais à moitié fou!

Je me croyais en proie à quelque cauchemar atroce.

Deux fois mon «tayo» m'avait présenté des bouchées de chair humaine, que je n'avais réussi qu'à grand-peine à éloigner de ma bouche.

Enfin, ma surexcitation devint telle, que je bondis sur moi-même, et, renversant d'un coup de poing l'horripilant vieillard qui n'avait cessé de moudre le départ pour la Syrie, je m'élançai à travers la mêlée.

Et je ne sais plus ce que je devins.

Un rayon de soleil qui pénétra dans ma cabine me retrouva endormi dans mon cadre.

Comment avais-je réussi à gagner mon bord? Je ne l'ai jamais su.

Une heure plus tard, j'étais sous voiles, et je m'éloignais pour toujours de mon «tayo».

Que le diable ait son âme!

Voilà quel effroyable concert m'avait rappelé la musique de ma belle-sœur.

FIN D'UN CONCERT EXCENTRIQUE


Carmen

I

Une rencontre dans la prairie.

Lorsque les cheveux commencent à blanchir, que l'on est assis pendant les longues soirées d'hiver au coin de la cheminée, que le feu pétille dans l'âtre, que la pluie fouette les vitres, et que le vent mugit avec de mystérieux murmures dans les sombres corridors, l'âme, attristée par les réalités souvent poignantes du présent, se reporte avec un douloureux plaisir vers les riantes années de la jeunesse, hélas, écoulées pour toujours.

La tête dans la main, le regard errant dans le vague, on écoute les accords presque indistincts d'une mélodie qui passe, emportée sur l'aile humide de la brise nocturne, et qui éveille au fond du cœur les souvenirs si chers de la première jeunesse.

Alors, s'absorbant en soi-même, oubliant le présent pour ne plus songer qu'au passé, on voit, comme à travers un prisme, se dérouler ses souvenirs dans un radieux kaléidoscope.

Peu d'hommes ont eu une existence plus accidentée que la mienne, plus mêlée d'événements de toute sorte, gais et tristes, joyeux ou terribles. Aussi, peu d'homme possèdent une aussi riche collection de souvenirs.

Parmi ces souvenirs, il en est un qui est obstinément demeuré gravé au fond de mon cœur.

Ce souvenir, le voici: c'est une histoire bien simple et bien touchante à la fois. Quoi qu'il y ait plus de trente ans que ces événements se sont passés, ils sont demeurés présents à ma mémoire comme s'ils dataient d'hier.

C'était vers la fin de 1835. Après une longue course dans l'Oregon, où je m'étais laissé entraîner plus que je n'aurais dû le faire à la poursuite des bisons, qui, je ne sais pour quel motif, cette année-là furent très rares sur les territoires de chasse des Indiens Comanches, en compagnie desquels je chassais; assez dépité de mon insuccès, je regagnais à petites journées et seul, selon ma coutume, le village indien où ordinairement je passais l'hiver, lorsqu'un soir, une heure environ avant le coucher du soleil, au moment où je me préparais à mettre pied à terre pour établir mon campement de nuit, deux coups de feu éclatèrent à une courte distance de l'endroit où je me trouvais; des cris de douleur se firent entendre; il y eut un grand bruit dans les broussailles; un cavalier émergea de la forêt et passa devant moi avec la rapidité vertigineuse d'un météore.

L'habitude de la vie du désert donne à l'homme une décision dans les actes et les idées, que l'on rencontre rarement dans la vie civilisée.

Cela est facile à comprendre: au désert, les sens sont constamment en éveil et tenus en alerte par l'instinct de la conservation qui domine tous les autres intérêts.

En voyant fuir cet homme, les traits décomposés, son fusil, fumant encore, à la main, je soupçonnai immédiatement qu'un crime avait été commis, et que cet individu était le coupable.

Sans plus réfléchir, j'épaulai mon rifle, et, au moment où l'inconnu passait devant moi, à deux cents mètres environ, je lâchai la détente.

Le cheval roula foudroyé sur le sol, entraînant dans sa chute son cavalier, qui demeura étendu sans connaissance.

Deux minutes à peine s'étaient écoulées depuis que l'inconnu avait émergé de la forêt, jusqu'au moment où ma balle avait frappé son cheval au cœur.

Après avoir rechargé mon rifle, je m'élançai au galop vers l'endroit où gisait l'homme que j'avais si brusquement, ou pour mieux dire si brutalement arrêté dans sa course.

Arrivé près de lui, je mis pied à terre, et, prenant un pistolet à ma ceinture, afin d'être prêt à tout événement, je me penchai sur le corps.

Un coup d'œil me suffit pour reconnaître dans l'individu étendu à mes pieds, et qui commençait à reprendre connaissance, un des rôdeurs les plus mal famés de la prairie, garnement de la pire espèce, d'origine mexicaine, mêlée cependant de sang indien, dont le vrai nom était Pedro Omnès, mais auquel les nombreux assassinats dont il s'était rendu coupable avaient valu deux sobriquets significatifs, qu'on lui donnait tour à tour, et auxquels il répondait avec un orgueil cynique, car il avait presque oublié son nom véritable.

Le premier de ces sobriquets était «Cuchillo», c'est-à-dire couteau; le second, plus terrible encore, le voici: «Matasiete», ce qui signifie littéralement: celui qui en a assassiné sept.

Du reste, le physique du personnage répondait parfaitement à son moral; c'était un homme de cinq pieds deux pouces au plus, trapu, vigoureusement charpenté, avec des épaules larges, des bras d'une longueur démesurée, sur lesquels saillaient des muscles durs comme des cordes; ses cheveux, plantés très bas sur le front, étaient noirs, plats, huileux, et tombaient en désordre sur ses épaules; ses yeux gris, ronds, enfoncés sous l'orbite, très éloignés du nez, étaient toujours en mouvement, sans jamais se fixer sur la personne à laquelle il s'adressait; il avait les pommettes saillantes, les oreilles plates, éloignées de la tête; son nez retombait en bec d'oiseau de proie sur une bouche largement fendue, sans lèvres, et armée de dents blanches et pointues; son menton était carré et proéminent; son visage imberbe, semé çà et là de quelques touffes d'un poil follet d'une teinte fauve, était blafard et verdâtre comme une carafe de limonade. Il y avait dans cet homme quelque chose de visqueux qui le faisait ressembler à un reptile, et qui causait à ceux qui rapprochaient une indéfinissable et irrésistible impression de dégoût.

Tel était l'individu que je connaissais depuis bien longtemps déjà, et en présence duquel le hasard m'avait mis d'une façon si singulière.

—Eh, señor! me dit-il en ricanant, vous avez une étrange façon de saluer les gens au passage! Pourquoi diable avez-vous tué mon cheval?

—Parce que je n'ai pas voulu vous tuer vous-même, répondis-je.

—Bon! reprit-il en faisant un mouvement pour se lever; mais cela ne se passera pas ainsi, s'il vous plaît.

—C'est ce que nous verrons plus tard; en attendant, faites-moi le plaisir de rester tranquille, si vous ne voulez pas que je vous envoie une balle dans la tête.

—Bon! Pourquoi donc cela? Nous n'avons jamais rien eu à démêler ensemble; je ne vous en veux pas.

—Peut-être. Dites-moi d'abord quels sont ces deux coups de feu que je viens d'entendre?

—Bon! reprit-il,—bon! était sa locution favorite, et il l'employait continuellement,—vous avez entendu deux coups de feu?

—Oui, et qui plus est, c'est vous qui les avez tirés.

—Qui vous a dit cela?

—Personne, mais j'en suis sûr.

—Bon! En voilà un raisonnement, par exemple; et puis après? Vous n'êtes pas chargé de faire la police de la prairie, je suppose?