«Un bonheur ou un malheur va rarement sans l'autre, car la fortune, comme dit un grand philosophe, tourne toute du côté de ceux qu'elle favorise. Ce jeune frère Frapouillet, qui avait si ingénuement secondé mes projets et partagé les périls de mon audacieuse tentative, se trouva être une fille, et la pauvre enfant attendait, pour me faire cette dernière et douce confidence, que nous fussions assez loin de nos persécuteurs pour n'avoir plus à redouter leur méchanceté. Au lieu de n'avoir qu'un compagnon d'évasion à bord de mon sloop, ce fut une compagne que le ciel m'envoya. Mais la manière dont le faux Frapouillet s'y prit pour m'avouer son sexe, mérite d'occuper une petite place dans le récit de mon heureuse évasion.
«Frère-l'enterré, me dit l'adolescent dans le spasme d'exaltation où venait de me jeter l'explosion du monastère, j'ai à vous faire un aveu que je vous dois et que je vous réservais pour le jour où tous deux nous nous verrions maîtres de nous!
—Un aveu? lui répondis-je; parle, cher ange, car il ne peut sortir que des paroles d'or de ta bouche inspirée.
—Vous savez bien, reprit Frapouillet, cette petite mulâtresse qui, le jour où vous deviez être inhumé au Cap, vous conseilla de demander à être enterré aux Sacristains.
—Si je me rappelle cette bonne et céleste fille, me dis-tu? mais il faudrait être un monstre pour l'avoir oubliée.
—Cependant, vous avez oublié ses traits, son visage, sa voix…
—Oui, peut-être, en effet, je l'ai si peu vue! mais son action, jamais; et si quelque jour je pouvais jouir du bonheur ineffable de retrouver cette libératrice bien aimée…
—Vous la retrouverez, vous l'avez retrouvée: elle est devant vous…
—Devant moi! N'est-ce point un songe!…
—Un songe, non; car c'est moi, et je suis bien, j'ose l'espérer pour vous, une réalité…
—Ah! que la Providence en laquelle je crois maintenant, soit donc encore une fois bénie…; je n'espérais pas tant de son inépuisable bonté!…
«L'aimable fille me raconta comment, pour aller faire de temps à autre au Cap, où elle était née, les affaires mystérieuses du supérieur qui l'avait subornée, elle était obligée de reprendre dans cette ville, les habits de son sexe, et comment aussi en rentrant au couvent, elle était forcée de se vêtir en homme, pour tromper la défiance des frères au milieu desquels elle vivait près de son indigne séducteur. Poussée par la curiosité à se rendre avec la foule dans l'église du Cap, le jour où l'on y célébrait mes obsèques, elle avait pris pitié de moi, et au moment où l'Évêque métropolitain me demandait au nom du roi où je désirais être enterré, elle m'avait soufflé à l'oreille le mot qui seul pouvait m'épargner un enterrement réel. Cette révélation expliquait mon histoire et la sienne, et le motif qui ensuite avait engagé l'intéressante mulâtresse à s'attacher plutôt à moi qu'elle avait sauvé, qu'au vieillard infâme qui l'avait trompée. Je jurai reconnaissance éternelle à la petite et sensible Martina, et elle me promit de toujours m'aimer comme le premier jour où j'avais eu le bonheur de lui plaire et d'être sauvé par elle.
«Ce n'était-là, jusqu'à ce moment, qu'une affaire de sentiment entre la petite et moi. Mais l'affaire principale, à bord de notre sloop, était de nous rendre quelque part où notre argent et nous-mêmes pussions être en sûreté. Seul pour manœuvrer la barque qui nous portait tous deux au gré de la brise et de la lame, notre position n'était pas tellement belle encore qu'elle ne dût nous inspirer quelque inquiétude pour l'avenir qui s'ouvrait devant nous sur les mers qui nous restaient à franchir… Un jour, deux jours se passèrent sans que nous pussions faire autre chose que de laisser le vent pousser, et la lame ballotter notre barque comme il leur plaisait. Je tenais la barre du gouvernail aussi long-temps qu'il m'était possible de la tenir, et Martina avait soin de m'apporter à l'heure des repas le peu de farine de manioc, que les nègres avaient laissé à bord et qu'elle partageait avec une parcimonie de femme de ménage entre elle et moi. Les ondées de pluie que nous recevions dans la nuit abreuvaient et raffraîchissaient nos poumons desséchés par la chaleur excessive du jour. Cette vie commençait à devenir assez passablement triste, et les idées que nous nous formions plus tristes encore que la vie que nous menions. Une rencontre, qui, selon toutes les apparences, devait nous être fatale, nous sauva, contre toute espèce de probabilité, de la famine que nous avions à redouter, et du sort funeste qui, pour nous, aurait fini par succéder à la famine.
«Un soir, qu'accablé de fatigue et de mélancolie, je m'étais endormi près de la barre du gouvernail, que je n'avais pas quittée de toute la journée, je me trouvai réveillé en sursaut au bout de trois ou quatre heures de sommeil par une voix de stentor qui nous criait:
—Oh! de la barque! Il y a-t-il un chien ou un chat à bord?
—Holà! répondis-je aussitôt tout bouleversé et sans avoir vu d'où pouvait m'être venu la détonation de cette voix terrible.
—Eh bien, si tu es chien, aboie, et si tu es chat, miaule, bougre d'imbécile! voilà une heure qu'on te hèle, et que tu ne réponds rien!
«C'était encore la même voix creuse et sinistre qui me hurlait ces mots, et qui m'adressait cette verte semonce.
«Rendu tout-à-fait, par la peur, et par une sorte d'ébranlement nerveux, à l'usage de mes sens qu'avait engourdis un long et lourd sommeil, j'examinai alors ce qui avait pu se passer autour de moi pendant la durée de ma sieste. Une goëlette d'une soixantaine de tonneaux se trouvait presque le long de mon bord: la voix de taureau, qui m'avait réveillé, sortait de l'arrière de cette goëlette: une embarcation venait d'être mise à l'eau d'à bord de mon voisin, pour venir accoster mon sloop… Ces faits principaux reconnus, j'attendis l'événement.
«J'appris bientôt, en recevant aussi bien que je le pus la visite de l'officier qui conduisait cette embarcation, que j'avais affaire au capitaine de la goëlette lui-même, et que cette goëlette était un forban qui cherchait fortune entre Porto-Rico et St.-Domingue. Avec des confrères, il est facile de s'entendre. En peu de mots, je racontai naïvement au capitaine, tout ce qu'il m'était utile de lui apprendre de mon histoire pour l'intéresser à mon sort, en lui cachant, bien entendu, les détails relatifs à l'argent que j'avais enlevé et dont j'étais en possession. Moi, je ne comprends pas autrement la franchise et la sincérité dont se piquent certaines gens. L'air de vérité et l'empreinte d'originalité que portait mon récit, parurent faire plaisir au forban. Tu es un bon sournois, me dit-il, et tu n'as pas grand'chose, heureusement pour toi, et malheureusement pour nous. Ton intention est d'aller à St.-Thomas, et il ne te manque pour cela qu'un équipage: attends, je vais te rendre service en me faisant moi-même plaisir… J'ai à mon bord cinq à six carognes qui ont perdu la vue, ou peu s'en faut, en dormant au serein… cela fera ton affaire et la mienne. Tu mettras en faction un de ces doubles-borgnes sur chacune des manœuvres de ton bachot, qui n'est pas lourd à patiner, et tu n'auras plus qu'à commander pour manier ta barque comme une corvette d'évolution… L'écumeur de mer, notre confrère, était Français; il paraissait aimer les braves gens et la plaisanterie. J'acceptai sa proposition et ses six aveugles: il eut la générosité de me donner en outre, un baril de biscuit avarié et un bidon d'eau pourrie pour les nourrir et moi aussi, puis, ma foi, nous nous quittâmes les meilleurs amis du monde, lui en me souhaitant bon voyage, et moi en l'envoyant aux cinq cents diables où il n'aura pas probablement manqué d'aller tôt ou tard.
«Depuis ce moment, mon affaire marcha comme sur des roues de carosse. Ma demi-douzaine d'aveugles, les plus mauvais gredins du monde sans doute avant que le ciel leur fît la grâce de les priver de la vue, étaient avec moi et avec ma douce compagne, des serviteurs d'autant plus soumis, et d'autant plus sûrs, que je les éreintais de coups sans qu'ils pussent se regimber, quand ils n'allaient pas à ma fantaisie et au caprice de ma petite Martina. Ils hâlaient sur les manœuvres que je leur mettais dans la main, avec un zèle d'autant moins suspect aussi, que je ne leur distribuais de vivres que lorsque je croyais avoir lieu d'être satisfait de leur docilité. Mon aimable Martina me secondait du reste, de son côté, et selon ses moyens, avec la plus merveilleuse intelligence dans tous ces petits détails de ménage qui convenaient assez aux habitudes de son sexe, et surtout à l'abnégation de son dévouement pour moi.
«Enfin, après avoir louvoyé cahin caha, couci couça, pendant plusieurs jours, entre Santo-Domingo et Porto-Rico et entre cette dernière île et les îles Vierges, nous finîmes amenant tantôt pour un grain, et rehissant le moment d'après pour une brise favorable, nous finîmes, dis-je, par mordre à Saint-Thomas, objet de tous nos vœux et lieu du rendez-vous amical que nous avions choisi. En posant le pied sur cette terre si long-temps promise à notre impatience, je pensai d'abord à me défaire de mon équipage d'aveugles, et à vendre le petit sloop haïtien qui avait transporté nos destinées errantes, et mon argent volé, jusqu'en lieu de sûreté. Puis, vous le dirai-je, je songeai à récompenser dignement le zèle et la tendresse de ma petite Martina, en me mariant sérieusement avec elle. Mais en réfléchissant avec plus de maturité philosophique, que d'entraînement matrimonial, aux conséquences de ce projet d'hyménée, je demeurai convaincu de l'inconvenance qu'il y aurait pour un homme comme moi, qui ai déjà reçu deux ou trois des ordres de prêtrise, à contracter publiquement un lien aussi séculier que le mariage. Je tiens fort peu, comme vous pouvez le penser, à passer pour un saint. Mais les scrupules, dont l'habit que j'ai porté a pour ainsi dire imprégné ma conscience, ressemblent un peu à ces feux inextinguibles que la robe de Déjanire alluma dans un corps plus robuste que ma pauvre conscience, si toutefois j'en ai une. Je ne crois à presque rien, mais cependant, je crois beaucoup au scandale, et j'y crois peut-être parce que je le redoute fort. Je jugeai donc que le concubinage, quelqu'immoral qu'il puisse être, serait encore plus moral que le mariage d'un demi-prêtre avec une demi-blanche.
«Je restai garçon, et ma libératrice restera fille tant qu'il lui plaira de ne pas chercher un autre mari que moi; qu'ai-je besoin, au surplus, de me créer les embarras d'une famille, pullulante, quand j'ai retrouvé ici les jouissances de l'amitié avec des amis tels que vous?
«Les profits résultant de ma pointe sur Haïti, ne sont malheureusement pas lourds: je les crois à peine dignes de vous être offerts, et, cependant, pour vous prouver ma bonne volonté après n'avoir pas été assez heureux pour vous rapporter des témoignages palpables d'un grand succès, je verserai ma petite offrande à la bourse commune. La somme avec laquelle je suis revenu, s'élève à peine à six mille piastres, trente mille francs de notre monnaie. C'est là ce qu'on peut appeler le simple denier de la veuve, et votre générosité bien connue ne dédaignera pas le pieux hommage du malheur; car vous vous rappellerez que les humbles dons du cœur ont aussi leur prix, si ce n'est leur éclat, et qu'ils doivent être acceptés par des cœurs comme les vôtres, beaucoup moins pour ce qu'ils pèsent que pour ce qu'ils valent.»
Une assez longue agitation succéda dans notre petit auditoire, aux paroles que venait de nous faire entendre le dernier des trois pirates. Salvage souriait; moi, je ne savais de quel air regarder Frère José qui paraissait fort peu se soucier, du reste, de chercher sur nos physionomies l'impression qu'il pouvait avoir laissée dans nos esprits. Bastringue, plus visiblement ému que Salvage et moi, des événemens dont il avait suivi, en palpitant d'anxiété, l'enchaînement pathétique, prit le premier la parole:
—Sacredieu, dit-il, en laissant tomber sa lourde main sur les épaules de son collègue, touche-là, l'ancien. C'est à toi à mon avis que doit revenir le gros lot de nos parts de prises. N'est-ce pas, Salvage? puisque c'est lui qui a eu le plus de mal et qui a le mieux dégagé ses escarpins de la crotte, en envoyant en l'air la boutique de ces racailles de sacristains de la baie des Flamands?
Salvage un peu blessé de la maladroite précipitation que mettait maître Bastringue à décerner à leur glorieux émule le prix du courage et de l'habileté, répondit avec plus de modération peut-être, que de sincérité:
—Je ne dis pas non. José s'est fort bien tiré, à mon avis, du mauvais pas où il lui avait plu de s'engager. Mais il s'agit maintenant, quelle que soit l'opinion particulière de chacun, de procéder régulièrement à la question qui doit nous occuper. Si notre camarade croit avoir lui-même acquis des droits à la plus forte part de notre butin, je ne demande pas mieux, pour mon compte, que d'en passer par ce que vous aurez décidé tous deux.
Notre frère José, qui comprit de suite la position délicate dans laquelle venait de le placer la proposition embarrassante de Salvage, reprit sans hésitation, et avec un calme apparent qui décelait toute la finesse de son caractère et la présence d'esprit qu'il savait porter dans les choses inattendues:
—Moi, je donne ma voix à Bastringue, sans phrase et sans arrière-pensée.
Salvage. Sans phrase, à la bonne heure, mais pourquoi donner ton avis, sans expliquer les motifs de ton option?
Frère José. Par la raison toute simple qu'en ces sortes de matières, c'est le sentiment intime des faits, plus encore que la rigoureuse déduction des argumens, qui doit dicter l'opinion de chacun.
Salvage. Eh bien, moi, si j'étais assez imprudent pour donner de suite mon avis sur une question qui demande à être pesée un peu mûrement, j'opterais pour que chacun de nous gardât la part qu'il a eu le toupet de se tailler lui-même, en agissant selon sa volonté et les ressources qu'il a trouvées dans sa propre habileté pour triompher des événemens.
Maître Bastringue. Oui, mais tu ne m'empêcherais pas alors de partager mes picaillons avec Frère José, que je reconnais envers et contre tous, pour celui de nous trois qui a gouverné le plus gentiment et le plus amoureusement sa petite bonne femme de barque.
Frère José. Et moi par délicatesse, si je me trouvais à la place de Frère José, je refuserais tout net et d'aplomb, le cadeau que tu voudrais me jeter à la figure par générosité ou par pitié. Content de ce que j'aurais fait, je ne croirais avoir besoin des libéralités ni de l'indulgence de personne.
Maître Bastringue. Oui, oui, j'entends bien; tu ferais le fier parce que tu te sens un peu molesté. Mais moi, qui, Dieu merci, peux passer pour aussi fier que qui que ce soit à l'occasion, je refuse mon consentement à toutes sortes de manigances qui ne seraient pas portées sur le réglement que j'ai signé de ma personne, au café de la Pointe, le soir en question, de notre arrangement.
Salvage. A toutes sortes de manigances, dis-tu? Que signifie ce mot?
Maître Bastringue. Oui, enfin, à toutes sortes de choses qui ne sont pas à mon idée, et que j'appelle, comme on dit, des manigances. Oh! tu sais bien ce que je veux dire!
Salvage. Mais rappelons-nous donc un peu ce dont nous étions convenus à la Guadeloupe, et ce que chacun de nous est parvenu à réaliser, en apportant à la masse commune le plus de profit pour chaque intérêt engagé. D'abord, moi qui vous parle, j'ai ramené…
Frère José. Tous ces détails, mon cher Salvage, seraient au moins inutiles à la résolution de la difficulté que nous devons nous attacher à terminer, et ils pourraient même, j'ose le dire, devenir blessans pour nos amours-propres, qu'un misérable mal-entendu risquerait de mettre mal à propos en jeu. Personne, sois-en bien convaincu, n'est plus disposé que moi à rendre justice au courage brillant et à l'ardeur presque chevaleresque, passe-moi l'épithète, dont tu nous as donné des preuves incontestables… Mais Bastringue, avec son gros bon sens et la droiture naturelle de ses idées, a peut-être aussi le droit, permets-moi de te le faire observer, d'exprimer ce qu'il pense et ce qu'il éprouve…
Salvage: Oui! la droiture des idées de son petit Palanquin, tu veux dire!…
Maître Bastringue. Capitaine Salvage, je n'ai pas eu l'intention de t'offenser, bien loin de là: mais il ne faut pas non plus chercher à déranger mes boulets de leur parc, car, malgré l'estime que nous avons les uns pour les autres réciproquement, ça pourrait mal aller, et si nous étions autre chose que des amis tous les trois…
Salvage. Finissons-en avec toute cette filasse de paroles baveuses, et le plutôt possible, s'il vous plaît. Je vous ai avancé à chacun huit mille gourdes, n'est-ce pas, quand vous étiez à sec et que j'étais en fonds. Aujourd'hui, qu'avec ces huit mille gourdes d'avances, vous avez fait votre affaire, et que vous vous trouvez en position de me payer, sans vous mettre à la côte, comptez-moi les seize mille gourdes qui me sont dues, et je vous tiens quittes du reste. C'est, je crois, le meilleur et le seul moyen de terminer tranquillement une discussion qui finirait peut-être par m'échauffer un peu trop les oreilles.
Frère José. Quittes du reste! le mot est piquant… Mais pourquoi ne pas chercher à nous arranger à l'amiable, et à aplanir paisiblement la petite difficulté qui s'est élevée, je ne sais pourquoi, entre nous, et que nous pouvons si facilement résoudre en appelant à notre secours l'opinion d'une partie neutre et d'un arbitre désintéressé! Monsieur, qui, par exemple, nous a entendus tous les trois exposer notre conduite aujourd'hui, et qui, à la Pointe-à-Pitre, a vu naître notre association, il y a un an, ne pourrait-il pas nous donner son sentiment sur tout ce qu'il a vu et sur tout ce qu'il vient d'entendre? A quel juge plus instruit des faits, et plus compétent dans une matière de cette espèce, pourrions-nous avoir recours, nous qui nous trouvons placés en dehors et au-dessus de toute autre juridiction possible?
C'était moi que désignait Frère José, en sollicitant, au beau milieu de la discussion, le poids de mon opinion personnelle.
—Oui, reprit avec vivacité Salvage, je ne demande pas mieux! Que monsieur prononce entre nous, et je m'en rapporte entièrement d'avance à ce qu'il aura décidé.
Et après avoir dit ces mots, le capitaine se mit à se promener à grands pas dans l'appartement avec l'agitation la plus visible.
—Qui? ce petit jeune homme! s'écria Bastringue: mais comment voulez-vous qu'il se débrouille de là-dedans? ça n'est pas plus marin que défunte ma sœur cadette.
Salvage. Marin! marin! il s'agit bien de cela entre nous, maintenant. Et qu'est-ce que ça prouve d'être marin, ou de ne l'être pas? Tu es marin, toi, n'est-ce pas, et cela, cependant, ne t'empêche pas de raisonner comme défunte ta sœur cadette, que tu viens nous jeter là sans rime ni raison, à propos d'une discussion d'intérêt.
Maître Bastringue. Voilà encore que tu te fâches, Salvage, quand on te propose de t'arranger amicablement! Allons, voyons, je veux bien en passer, puisqu'il le faut, par le jugement de ce petit jeune homme que v'là, là. Mais ça ne m'empêchera pas de dire que monsieur, sans lui manquer de respect, va parler d'affaires de marine, et qu'il n'y connaît pas ce qui peut s'appeler un fichtre…
Salvage. Voyons, monsieur, parlez. Vous savez de quoi il s'agit entre nous: veuillez bien nous donner sincèrement votre avis.
Fort embarrassé, et un peu effrayé de la responsabilité juridique que le choix des deux compétiteurs venait de faire tomber sur moi, je cherchai, en me rejetant sur mon défaut d'expérience dans une matière aussi étrangère à mes connaissances, à me délivrer du fardeau de la pénible mission qui venait de m'être dévolue… Mais l'obstination des plaideurs finit par triompher si irrésistiblement de la résistance et de la délicatesse de mes scrupules, qu'il ne me resta plus bientôt d'autre parti à prendre que de recueillir un instant toutes mes idées pour prononcer mon jugement arbitral.
«Je voudrais, dis-je d'abord à mes respectables cliens, pouvoir, en quelques mots convenables, formuler nettement mon sentiment, sans risquer de blesser vos justes susceptibilités. Mais la tâche que votre complaisance vient de m'imposer, est difficile. Cependant, pour répondre de mon mieux à votre confiance, je vous dirai, avec plus de franchise peut-être que de justesse, ce que je pense sur la manière dont chacun de vous est parvenu à réaliser ses projets, et sur le genre de mérite qu'il a, selon moi, déployé dans l'exécution de ses desseins.
—Allons, dites donc vite ce que vous avez à nous dire, me hurla maître Bastringue, fatigué des circonlocutions auxquelles je me livrais pour arriver le plus doucement possible à la conclusion de mon affaire, et pour préparer mon auditoire à accueillir avec calme la reddition de mon jugement.
«M'y voici, répondis-je sans trop prendre garde à l'interpellation tant soit peu brutale de l'ex-commandant du Général-Sucre.
«Le capitaine Salvage me paraît avoir été le plus audacieux dans le projet le mieux conçu à mon avis; M. Bastringue le plus heureux et le moins prévoyant, et M. José le plus malheureux et le plus habile.
—C'est donc à frère José, conséquemment, que vous donnez le pompon? me demanda aussitôt Bastringue; car qui dit le plus habile, malgré le guignon, dit le plus méritant, d'après la raison?
—Et pourquoi cela? reprit Salvage en fronçant le sourcil. Laissez donc monsieur achever; car on n'émet pas une opinion semblable, sans avoir pesé mûrement les motifs sur lesquels on a cru pouvoir fonder son jugement.
—Pourquoi cela? répliqua Bastringue. Qui dit le plus malheureux et le plus habile, ne dit-il pas tout ce qu'il y a à dire de plus fort à l'avantage d'un homme quelconque?
—Continuez, je vous en prie, ajouta Salvage en s'adressant à moi. Auquel de nous trois, enfin, croyez-vous que les deux parts de récompense doivent être adjugées, en votre âme et conscience? parlez sans crainte et sans hésitation. Personne ici ne sera en droit de vous en vouloir pour avoir exprimé franchement une opinion que nous avons tous les trois sollicitée de votre complaisance?
—A vous, selon moi, répondis-je au capitaine, forcé que je me trouvais d'articuler une conclusion définitive.
—Tu, tu, tur lu tu tu! grommela Bastringue en envoyant mon arrêt au diable. Ce jugement-là ne vaut pas quatre sous vaillans et j'en rappelle…
—A qui en appelles-tu, avec ton turlututu? lui demanda Salvage en posant la main sur un poignard, dont je vis sortir le manche sous le gilet entr'ouvert du capitaine.
—A quoi j'en rappelle? mais tiens, à ce qui me plaira d'en rappeler pardié! Oh, il y a long-temps, comme je l'ai annoncé il n'y a encore qu'un instant, que si nous n'avions pas été des amis comme nous le sommes, j'aurais bien trouvé un moyen de nous arranger sans tant de façons, et avec autre chose que des manchettes de dentelle fine sur les poignets!…
—Et quel moyen aurais-tu trouvé, toi qui trouves si ingénieusement les expédiens difficiles?
—Quel moyen, que tu demandes?… assez causé comme ça; car je vois bien que trop parler serait malsain pour l'un de nous dans le moment actuel.
—Ah! oui, je comprends que la peur d'aller trop loin retient maintenant ta langue d'ordinaire si bien et si joliment affilée?
—La peur d'aller trop loin! Tu crois donc finalement que j'ai peur? Eh bien! puisque tu veux savoir mon moyen, que je ne voulais pas le dire tout à l'heure, je te dirai que plus de cent fois, depuis ce soir, j'ai pensé que si nous n'étions pas trois vrais amis, nous aurions pu nous donner une brossée pour décider la chose, et nous arranger pour laisser tout au dernier qui aurait mis les deux autres à bas.
—Beau merle, vertudieu! pour jouer ses parts de prise dans un combat singulier!
—Aussi beau merle que toi, entends-tu? officier faraud, capitaine sur papier blanc!
—Mes amis, mes braves amis, s'écria alors José, en s'efforçant avec moi de se jeter entre les deux adversaires furieux et déjà écumans de rage, un moment, je vous en prie; voulez-vous terminer par du sang une affaire qui ne devait que renouer nos liens de confraternité et cimenter de nouveau notre amitié?
—Votre amitié à vous, reprit Salvage en repoussant violemment José loin de lui, et en courant du même pas vers Bastringue, tiens, voilà le gage d'amitié que je veux laisser dans le cœur de ce misérable si digne d'avoir un compère de ta fabrique pour complice et pour associé.—A nous deux donc, grosse mateluche, si l'ivrognerie t'a laissé encore assez de cœur, pour que tu oses me suivre dans un chemin où les cailloux ne te feront pas de mal aux talons!…
Et en apostrophant ainsi son ancien camarade, Salvage entraînait avec lui, vers une des fenêtres de l'appartement, maître Bastringue qui nous répétait, avec l'accent du plus vif saisissement: Vous êtes témoins que c'est lui qui me cherche dispute et que je ne lui ai rien dit pour le fâcher contre moi!
La fenêtre contre laquelle étaient déjà rendus les deux champions fortement accrochés l'un à l'autre, donnait sur un petit jardin élevé en terrasse contre le derrière de la maison où nous nous trouvions réunis… Salvage, leste comme un lévrier et ardent comme un tigre, saute d'un seul bond du rebord de cette croisée dans le petit jardin, où il parvient à attirer à lui maître Bastringue épouvanté, qui ne cessait de répéter: Tu le vois bien, c'est toi qui me cherches querelle et qui le premier m'as traité de capon! Tu le veux, soit; mais je t'avertis que je ne ferai que me défendre… José et moi, mais moi surtout, nous nous précipitons sur les pas des deux tigres palpitans qui vont se déchirer les entrailles. Padilla accourant avec effroi à mes cris, nous suit désespérée, haletante et plus morte que vive… Tous trois, Padilla, José et moi, nous nous élançons dans le jardin et entre les deux combattans qui rugissaient déjà en se portant les coups les plus furieux. Il était trop tard. Des poignards avaient brillé dans leurs mains frémissantes: Bastringue, atteint le premier à la gorge, avait été tomber à trois ou quatre pas sur un tertre de gazon, inondé et suffoqué des flots de son sang… Salvage blessé au côté droit et se soutenant à peine, s'était évanoui dans les bras de Padilla, en cherchant autour de lui un appui pour se soutenir, un ami peut-être pour répondre à ses derniers regards, et pour recevoir son dernier souffle… Je volai vers lui, et Padilla roula à mes pieds couverte, fumante du sang de son malheureux époux, et entraînant avec elle le corps qu'elle avait reçu sur son sein glacé d'horreur… Bastringue affaibli, essouflé, essuyant sa blessure profonde sur le tertre où il s'était péniblement assis dans la position d'un homme ivre, murmurait avec peine ces mots entrecoupés… Je n'ai fait que me défendre… Il s'est jeté lui-même sur mon poignard… en voulant me massacrer… tout est fini… pour lui et pour moi… je lui pardonne ma mort et… Le malheureux se raidit, sa tête se pencha sur une de ses épaules… Il n'était plus.
Jamais cette scène de carnage ne sortira de ma pensée, et aujourd'hui, je ne puis me la rappeler sans me sentir le cœur oppressé du poids d'un aussi terrible souvenir. Il me semble encore voir, tant cet horrible événement est présent à mon imagination, la pâle figure de Salvage sur laquelle la mort n'avait pu effacer l'empreinte de la fureur, exprimer convulsivement la vengeance que le cœur du jeune marin avait exhalée avec son dernier soupir, et près de ce corps inanimé la tête échevelée de Padilla, couvrant la plaie saignante qu'avait laissée dans le flanc du capitaine, le large poignard de Bastringue.
Des voisins, des passans, des curieux attirés dans le jardin par les cris, par l'odeur du sang, peut-être, arrivèrent au milieu de nous, et entre nous et les deux cadavres qui étaient étendus à nos pieds. La foule nous questionnait avec surprise, avec avidité: je répondais avec égarement à toutes les questions que l'on m'adressait, sans comprendre ce que l'on me demandait. José, plus maître de lui, racontait à ceux qui l'interrogeaient, les circonstances effroyables de ce duel, dont les suites se trouvaient écrites en caractères si visibles et si affreux, aux yeux de tout ce monde dont nous étions entourés. Un homme, je m'en souviens, devant lequel la foule s'était ouverte pour lui laisser un passage, s'avança vers Padilla, et reconnaissant dans les traits de l'infortunée, l'épouse de Salvage, ordonna qu'elle fût transportée au palais du gouvernement. Cet homme, à la voix duquel plusieurs assistans s'étaient empressés d'obéir, prononça en s'arrachant à un aussi horrible spectacle, ces seuls mots: Malheureux parens! ils ne seront que trop bien vengés de leur indigne fille! J'appris bientôt, ou je crus du moins entendre dire autour de moi que c'était le gouverneur de St.-Thomas, lui-même, qui venait de parler ainsi, et je compris alors et seulement quel sentiment avait pu lui dicter ces paroles trop cruelles et peut-être trop vraies. Les corps des deux pirates furent enlevés pour être déposés sans doute dans le lieu que le gouverneur avait indiqué. Je cherchai frère José: c'était le seul être à qui je pusse parler au sein de cette multitude d'étrangers, de ses deux amis et de Padilla. José avait disparu, et ce ne fut que dans le milieu de la nuit que je parvins à le trouver chez l'hôtesse de Bastringue, s'occupant d'entrer en possession de l'héritage de son défunt collègue.
—Et à quoi donc pensez-vous? lui demandai-je en pénétrant tout essoufflé jusqu'à lui.
—Je pense, me répondit-il un peu étonné de ma question, à rentrer le plutôt possible dans mes droits.
—Et dans quels droits encore?
—Ceux que la mort de mes deux associés m'a donnés sur ce qui leur reste.
—Mais le capitaine n'a-t-il pas laissé une épouse?
—Oh! pour cette succession là, je l'abandonne, dans l'impossibilité où je me trouverais peut-être de m'en dessaisir, et en raison surtout du danger qu'il y aurait à la convoiter. Mais pour celle-ci, c'est autre chose.
—Mais croyez-vous que l'hôtesse de votre ami vous laissera enlever l'argent qu'il lui a confié?
—Sur ce point là, j'ai prévu la difficulté, et les trois quarts de la besogne sont déjà faits à cet égard. Le besogne toute entière même n'était pas difficile à faire: cet ivrogne avait pris soin de m'en épargner, par prévoyance, une assez bonne partie: il a bu en un mois de séjour la moitié de ce qu'il avait si drôlement gagné.
—Et maintenant, que prétendez-vous faire?
—Je prétends faire maintenant ce qu'il vous importe assez peu de savoir, et ce qu'il peut me plaire de ne pas vous divulguer, à vous, monsieur, qui n'avez pas plus droit de me questionner, que je n'ai envie de vous répondre.
—Ainsi donc, la justice elle-même n'aurait pas, selon vous, le pouvoir de vous demander compte de votre conduite?
—La justice, monsieur, peut faire ce qu'elle peut, mais elle ne fait jamais ce qu'on a l'esprit de lui empêcher de faire, et si vous croyez avoir pour vous la force, qui est la seule justice que je reconnaisse au monde, de vous opposer à mes desseins, il ne tient qu'à vous d'essayer à me barrer, à vos risques et périls, le passage de cet escalier qui me sépare de la rue.
Et en m'adressant ces mots sans emportement et sans nulle émotion apparente, le doucereux et placide forban passe devant moi les poches pleines, le visage serein, et la main droite armée d'un long pistolet d'arçon.
Consterné de tant de froide effronterie, je laissai d'abord le misérable opérer paisiblement son audacieuse retraite, et ce ne fut qu'au bout de quelques instans de stupéfaction que, recouvrant l'usage de la réflexion, je me mis à poursuivre l'héritier de Bastringue avec l'intention de contrarier du moins le projet d'évasion que, selon toute probabilité, il devait avoir formé, pour s'assurer la tranquille possession de l'argent qu'il venait d'enlever. Je retrouvai bientôt, dans l'obscurité de la nuit, les traces du fugitif, et le fugitif lui-même en me dirigeant en toute hâte sur le bord de la mer, et je l'aperçus doublant le pas, pour gagner, malgré la pesanteur du fardeau dont il était chargé, un petit canot amarré non loin du rivage. Mais malgré toute la diligence que j'avais pu apporter à lui donner la chasse, le drôle prévoyant trop bien sans doute l'embarras dans lequel viendrait le jeter la résistance que je pourrais opposer à son départ, le drôle, dis-je, sauta avec la légèreté d'un daim ajusté par un chasseur, du bord de la grève dans la pirogue qui l'attendait pour l'emporter au large. La pirogue, sur l'avant de laquelle j'accrochai mes mains sans trop calculer l'inutilité et l'imprudence de ce mouvement, glissa sur le sable, poussée qu'elle était dans le sens contraire de mes efforts, par deux coquins de nègres que le prévoyant frère José avait sans doute mis dans ses intérêts. J'eus beau crier au secours, au voleur, et je crois bien même à l'assassin, pour appeler à mon aide les personnes qui pouvaient encore se trouver dans le voisinage: personne ne répondit à mes cris, ni à mes imprécations, et le canot disparut sur les flots et dans les ténèbres, en me laissant le corps à moitié dans l'eau, sur le rivage où j'avais essayé trop vainement à le retenir. Mais en m'échappant ainsi, l'abominable José voulut encore m'adresser ses adieux à sa façon; et sans avoir daigné répondre à mes clameurs, le monstre déchargea sur moi, et presque à bout portant, le pistolet dont il s'était muni en sortant de la chambre de Bastringue. La bourre de l'arme meurtrière vint me frapper au visage, mais la balle mal dirigée alla se loger dans une des planches sur le devant desquelles j'étais placé. Tel fut le signal de partance du dernier des pirates; et moins d'un quart-d'heure après l'explosion du coup de feu qui n'avait appelé personne sur le lieu de cette scène nocturne, une goëlette appareilla de la rade de Saint-Thomas, en livrant ses voiles à la brise du matin, et en emportant avec elle, on ne sait où, le vampire qui venait de s'engraisser de la dépouille de son ami mort.
Le lendemain de cet événement, la police de Saint-Thomas faisait transporter, par mesure de salubrité publique, dans une des fosses du cimetière le plus éloigné de la ville, deux corps sous le poids desquels huit nègres de l'hôpital paraissaient fléchir en marchant péniblement côte à côte, aux rayons d'un soleil ardent, d'un soleil de fête. Les deux cercueils grossiers, qui renfermaient étroitement les cadavres, s'avançaient du même pas au milieu de la foule, de cette foule qu'attirent toujours les émanations du sang qui vient de couler ou du sang qui coule encore. Un vieux prêtre catholique attaché par zèle et par pauvreté, au service de l'hospice des marins, précédait ce double et sinistre convoi; personne ne suivait les morts dans cette multitude avide d'émotions, mais avare de sensibilité. La multitude, seulement, disait: Le plus long des deux coffres est celui du capitaine, le mari de la petite Espagnole qui vient aussi de mourir; l'autre, le plus large et le plus court, celui du matelot qui a si bien fait son coup de traite pour rire, à Porto-Rico. Ils se sont tués pour un mot, les imbéciles, après avoir si bien fait leurs affaires.—Ah! c'est qu'ils ont voulu, répondaient les plaisans du parterre de ce lugubre spectacle, épargner à maître hacheur (le bourreau du pays) l'office qu'ils pouvaient remplir eux-mêmes.
Bien long-temps, trop long-temps peut-être après la fin tragique de Salvage et de Bastringue, le hasard, ou plutôt une circonstance que je regarde comme providentielle, me fit tomber sous les yeux un article de la Gazette de Java, sur lequel mon attention se fixa avec une vivacité que je ne saurais m'expliquer autrement, qu'en rapportant aux desseins cachés du ciel la curiosité que m'inspira la lecture de cet article. Sans pouvoir d'abord me rendre compte des motifs de l'intérêt que pouvait réveiller si subitement en moi le récit d'un fait qui devait m'être complètement indifférent, je dévorai les premières lignes du journal javanais, en reportant involontairement mes souvenirs sur les événemens déjà bien vieux dont j'avais été appelé dans d'autres temps à devenir le témoin à Saint-Thomas. La Gazette de Java parlait de piraterie, et je me rappelai mes deux pirates morts, et cet infâme frère José qui leur avait survécu sans avoir encore rencontré la destinée que tant de fois je lui avais souhaitée, et que la justice du ciel ne lui avait que trop long-temps épargnée au gré de mes désirs. Je lus, la tête toute remplie de ces idées et de ces souvenirs, le rapport suivant, adressé en Hollande, par le commandant du brick de la marine batave, De Meermin. Il suffira à mes lecteurs de parcourir ce rapport pour qu'ils puissent se peindre l'étonnement et la joie dont je fus saisi à la nouvelle de l'événement inattendu qu'il retraçait avec les couleurs de la plus frappante vérité.
Batavia, 31 octobre 1834.
«Ministre,
«Permettez à votre serviteur de vous instruire des détails et des suites d'un engagement sérieux que j'ai eu dans les premiers jours du mois, avec une Florine (une flottille) de bintasses appartenant aux pirates qui parcourent encore de temps à autre les mers dont notre Roi bien aimé m'a confié la surveillance.
«Informé depuis plusieurs jours que le navire Maria-Philippina, capitaine Cramer, avait été pillé le 17 août de la présente année, par un pirate de Tiole, en se rendant de Macassar à Balie, je résolus d'aller croiser dans les parages où cet événement avait eu lieu. Quelques hommes de l'équipage du bâtiment européen avaient été lâchement massacrés après un combat acharné, et le désir de venger ces malheureux sur les forbans qui osaient ainsi attaquer des navires armés, me fit accélérer mon départ, en me laissant concevoir l'espoir de me mesurer bientôt avec des misérables, dont l'impunité n'avait que trop long-temps encouragé l'audace.
«Favorisé, quelques heures après ma sortie, par une bonne brise de vent, je parvins en peu de temps à me rendre à la hauteur des côtes de Mangarai, et près d'une petite île inhabitée nommée Pangara Bawang, sous laquelle les écumeurs de mer, dont le pays est infecté, vont quelquefois faire de l'eau ou chercher un refuge. Les bâtimens croiseurs, qui jusqu'ici ont donné le plus vivement la chasse aux forbans de ces détroits dangereux, étaient assez généralement peints en noir à l'extérieur; et tout dans leur gréement bien tenu et leur voilure soigneusement établie, annonçait de loin à l'œil exercé des pirates, l'approche redoutable des navires de guerre qu'ils devaient le plus particulièrement éviter. Aussitôt qu'un croiseur paraissait sur ces mers, rien n'était plus facile aux pillards toujours intéressés à fuir son approche, que de le reconnaître au large et de le gagner de vitesse, avant qu'il ne pût accoster assez la terre pour être à même de s'emparer de leurs barques légères et rapides. Pour mieux tromper la vigilance des forbans auxquels je ne souhaitais rien tant que de donner une sévère leçon, j'avais eu soin de faire peindre le brick de S. M. à la manière de la plupart des navires du commerce, et de faire observer, dans la tenue de mon gréement et l'installation de mes voiles, une négligence qui pût leur faire supposer que mon bâtiment ne devait être qu'un gros brick marchand naviguant lourdement avec un faible équipage. Ce stratagème, que j'avais mes raisons pour employer dans la circonstance où j'allais me trouver, m'a réussi au-delà de toute espérance; et les événemens dont je vais avoir l'honneur de vous rendre compte, prouveront à Votre Seigneurie que je n'avais pas trop bien présumé de la petite ruse au moyen de laquelle je m'étais flatté d'abuser les gens à qui je me proposai d'avoir affaire.
«Le 25 octobre, me trouvant en dedans d'une des pointes de l'île Pangara-Bawang, dont j'ai parlé plus haut, je naviguais sous toutes mes voiles du plus près pour doubler cette pointe. A mesure que la terre que je longeais nous permettait de découvrir la partie de la mer qu'elle nous avait cachée jusque là, la surveillance redoublait à notre bord; car selon mes prévisions, c'était dans les environs de cette île, que nous devions rencontrer les pirates les plus avides et les plus cruels de tout l'archipel que nous explorions. Les hommes placés en sentinelles, et cachés dans les parties les plus hautes de la mâture, ne tardèrent pas à me signaler l'événement que j'étais venu chercher et que j'attendais avec tant d'impatience. Au-dessus de la langue de terre que nous allions doubler, mes vigies venaient d'apercevoir d'abord trois ou quatre petites bintasses sortant à la rame des groupes d'arbustes marins qui croissent sur le bord des îles boiseuses et plates dont nous étions environnés. Ces embarcations, qui servent de nids flottans aux corsaires de ces lieux, se dirigeaient sur nous avec l'intention bien évidente de se trouver en face du brick, au moment où il aurait dépassé le bout de la pointe que les bintasses travaillaient aussi à doubler de leur côté. Bientôt, en promenant avec plus d'attention et d'anxiété nos regards sur le nouvel espace que la route du navire ouvrait devant nous, nous pûmes voir tout à l'aise, qu'une cinquantaine de barques s'élançant de tous les points des rivages les plus rapprochés, s'étaient mises en devoir de suivre les premières bintasses qui paraissaient avoir pris l'initiative et l'honneur de l'attaque.
«C'est en ce moment décisif que je crus devoir ordonner de plonger à la mer et le long de mon bord, toutes les bailles vides dont nous pouvions disposer, pour ralentir autant que possible la marche ordinaire du brick, et faire penser aux pirates qui seraient à même de nous observer de plus près, qu'avec le peu de sillage que faisait le navire, il n'était guère probable qu'ils pussent être exposés à avoir un engagement avec un brick de guerre5. Le désordre calculé que j'avais eu la précaution de faire observer dans la disposition des voiles, complétait cet ensemble de supercheries, et en nous voyant, à une portée de fusil, ainsi orientés et naviguant si péniblement, le marin le plus expérimenté nous aurait plutôt pris pour un gros brick hollandais en avarie, que pour un des meilleurs bouliniers de la marine de S. M. Une quinzaine d'hommes, tout au plus, avaient reçu l'ordre de se promener sur le pont et de montrer leurs têtes au-dessus des bastingages. Le reste de l'équipage, et ce reste se composait de quatre-vingt-dix matelots de choix, se tenait à plat-ventre, le sabre et la mèche à la main, le long de mes pièces chargées de mitraille jusqu'à la gueule, et recouvertes en dehors d'un bon prélat peint de deux barres jaunes, à la mode des batteries de nos plus inoffensifs bâtimens marchands.
«Les plus pressées d'entre les soixante ou soixante-dix bintasses nous approchèrent à demi-portée de canon. Rendues à cette distance respectueuse, elles s'arrêtèrent un instant, et toutes à la fois. Je crus alors mon coup manqué; car je supposai d'abord qu'elles nous avaient reconnus pour ce que nous ne voulions pas paraître et pour ce que nous étions bien réellement. Mais j'eus bientôt lieu de m'apercevoir que j'avais fait trop d'honneur à la prévoyance de nos adversaires. Les chefs de l'escadrille ne s'étaient ainsi tenus en observation que pour donner le temps aux forces qui les suivaient, de se rallier à eux, pour pouvoir, plus tard, porter un grand coup avec ensemble et résolution.
«Ce moment attendu à notre bord avec ardeur, mais pourtant avec sang-froid, ne se fit pas long-temps désirer: les bintasses réunies enfin en masse serrée, se détachèrent du centre de la flottille, en formant, sur un espace assez étendu, un cercle régulier au milieu duquel elles voulaient nous emprisonner, pour nous étreindre ensuite dans leurs terribles replis. Des cris affreux poussés jusqu'au ciel par tous les forbans qui montaient les embarcations, donnèrent, en agitant l'air paisible de la journée, le signal du combat; et en un clin-d'œil, nous nous trouvâmes accostés et pressés par une triple ligne de canots qui ne présentaient plus autour de nous et de tous côtés, qu'une surface sous laquelle la mer était cachée à un bon demi-quart de lieue du brick. C'est alors que je commandai feu partout à mes hommes qui n'attendaient que l'instant de la vengeance et du carnage. Mes vingt-deux caronades bourrées de mitraille, lancèrent leur triple charge en éventail; et en quelques secondes, la moitié au moins des bintasses furent balayées de leurs hommes, qui, debout pour la plupart sur le fond de leurs barques et dans l'attitude de la menace, se trouvèrent emportés, criblés de balles, sur les vagues qu'ils allèrent teindre de leur sang et couvrir de leurs membres hachés. Jamais décharge de navire de guerre n'a dû faire une plus effroyable boucherie. Ce n'était plus de l'eau, c'était plutôt du sang qui coulait le long de notre bord. Notre batterie rechargée précipitamment envoya une autre bordée aussi meurtrière aux bintasses qui étaient restées à flot après avoir reçu notre première volée, et le désordre que nous achevâmes de plonger ainsi au milieu de la flottille foudroyée, devint tel que nous n'eûmes plus qu'à nous diriger sur les pirates qui cherchaient encore à nous éviter, pour nous emparer de celles de leurs embarcations qui s'efforçaient, mais vainement, de se soustraire par la fuite au sort que nous leur réservions en courant impitoyablement à toutes voiles sur elles.
«Pendant cette chasse que j'appuyais sans relâche aux lambeaux de l'escadrille que je venais de mettre en pièces, je crus devoir m'attacher particulièrement à faire main basse sur une espèce de prame assez grande, qui, pendant l'attaque, m'avait paru être la commandante des barques à la tête desquelles elle s'était fièrement placée. Malgré les efforts que firent les écumeurs qui la manœuvraient, pour échapper à ma poursuite, la prame, au bout d'une demi-heure de course tout au plus, tomba sous ma volée, et au moment où j'allais l'aborder en long, la brise assez forte à laquelle elle avait livré toutes ses voiles, la fit sombrer à un quart d'encablure sous le vent de mon brick. Grâce à la promptitude que mit mon équipage à sauter dans nos embarcations, nous pûmes sauver une vingtaine des principaux forbans qui se trouvaient sur le pont de la prame chavirée. Le reste se noya avant qu'on pût lui porter secours.
«La capture que j'ai faite en cette dernière circonstance, mérite toute l'attention de Votre Seigneurie. Au nombre des naufragés que j'ai réussi à ramener à Java, on a reconnu le fils ou le petit-fils du grand pirate arabe Daco Sariboc. Ce jeune homme, que les siens nomment Katarinbong, était le commandant de la flotte, et c'est à l'autorité qu'il exerçait sur les brigands de Bima, de Macassar et de Mangarai, que l'on doit attribuer les actes de férocité qui se sont exercés si souvent et trop impunément dans ces malheureuses contrées.
«Mais cette capture, quelque importante qu'elle puisse paraître à vos yeux, n'est pas cependant la plus heureuse que j'aie pu faire dans ma petite expédition. Le hasard le plus extraordinaire nous a conduits à notre arrivée à Java, à découvrir parmi les misérables que nous avions arrachés des flots, un monstre européen, qui, sous le nom de Lamisa, était parvenu à faire agréer ses services aux naturels de ces pays dont il avait appris à parler les différens dialectes. L'influence que ce Lamisa avait acquise sur Katarinbong et ses sujets était devenue si absolue, que c'était par ses conseils et à son exemple, que les corsaires des tribus environnantes agissaient en toute occasion. Un matelot danois du brick de guerre colonial Niewa, ayant par hasard aperçu Lamisa parmi mes prisonniers, l'a dénoncé pour un pirate français qui, pendant plusieurs années, avait jeté l'effroi et l'épouvante sur les mers des Antilles où il était connu et redouté de tous les marins sous le nom de frère José. Après avoir opposé les dénégations les plus formelles aux faits qui pouvaient le mieux prouver sa parfaite identité avec le frère José, ce scélérat a avoué la vérité qu'il ne lui était plus possible de cacher. Mais comme le châtiment de ses crimes devait suivre de près le jugement qui allait le condamner au supplice qu'il n'a que trop mérité, il s'est avisé de se déclarer sujet espagnol, pour obtenir la faveur de n'être pendu qu'à Manille où il a prétendu qu'il devait être jugé selon les lois et par des juges de son pays. M. le Gouverneur, qui a eu la faiblesse de prendre en considération ce subterfuge employé à toute extrémité par le bandit, a donné ordre à un paduakang de notre station (sorte de bâtiment de l'Inde) de transporter l'infâme frère José à Manille pour qu'il fût remis aux autorités de sa nation, qui sans doute lui feront subir la punition qu'il n'a que trop long-temps évitée. Il serait impossible de dire les actes de cruauté dont ce renégat a souillé sa vie, parmi les pirates pour lesquels il était devenu une espèce de providence infernale. C'est le plus lâche et le plus féroce des êtres à qui la nature ait pu donner une forme humaine. Quand il s'est vu découvert et à la veille de porter sa tête sur le billot du bourreau, il n'est pas de bassesses qu'il n'ait tentées pour racheter sa détestable vie.
«Il s'est offert à moi pour me guider dans les repaires les plus cachés des pirates qui avaient placé toute leur confiance en lui. Le dégoût insurmontable que m'ont inspiré les contorsions de ce reptile affreux, m'a fait repousser avec horreur ses ignobles propositions.
«Je joins ici la liste des marins qui se sont le plus distingués dans mon engagement, et le nom des hommes que j'ai eu le malheur de perdre dans cette journée où tous mes blessés ont succombé par l'effet de l'usage barbare qu'ont les pirates indiens d'empoisonner leurs armes et de mâcher les balles dont ils se servent pour charger leurs carabines.
«J'ai l'honneur de saluer Votre Seigneurie et d'être avec les sentimens du plus profond respect et du plus inaltérable dévouement,