—Je ne vous crois pas, dit le soldat.
Et il expira dans un redoublement de tortures.
—Affreux! affreux! murmurait Athos, tandis que Porthos brisait les bouteilles et qu’Aramis donnait des ordres un peu tardifs pour qu’on allât chercher un confesseur.
—O mes amis! dit d’Artagnan, vous venez encore une fois de me sauver la vie, non seulement à moi, mais à ces messieurs. Messieurs, continua-t-il en s’adressant aux gardes, je vous demanderai le silence sur toute cette aventure; de grands personnages pourraient avoir trempé dans ce que vous avez vu, et le mal de tout cela retomberait sur nous.
—Ah, monsieur! balbutiait Planchet plus mort que vif; ah, monsieur! que je l’ai échappé belle!
—Comment, drôle, s’écria d’Artagnan, tu allais donc boire mon vin?
—A la santé du roi, monsieur; j’allais en boire un pauvre verre, si Fourreau ne m’avait pas dit qu’on m’appelait.
—Hélas! dit Fourreau, dont les dents claquaient de terreur, je voulais l’éloigner pour boire tout seul!
—Messieurs, dit d’Artagnan en s’adressant aux gardes, vous comprenez qu’un pareil festin ne pourrait être que fort triste après ce qui vient de se passer; ainsi recevez toutes mes excuses et remettez la partie à un autre jour, je vous prie.
Les deux gardes acceptèrent courtoisement les excuses de d’Artagnan, et, comprenant que les quatre amis désiraient demeurer seuls, ils se retirèrent.
Lorsque le jeune garde et les trois mousquetaires furent sans témoins, ils se regardèrent d’un air qui voulait dire que chacun comprenait la gravité de la situation.
—D’abord, dit Athos, sortons de cette chambre; c’est mauvaise compagnie qu’un mort, mort de mort violente.
—Planchet, dit d’Artagnan, je vous recommande le cadavre de ce pauvre diable. Qu’il soit enterré en terre sainte. Il avait commis un crime, c’est vrai, mais il s’en est repenti.
Et les quatre amis sortirent de la chambre, laissant à Planchet et à Fourreau le soin de rendre les honneurs mortuaires à Brisemont.
L’hôte leur donna une autre chambre dans laquelle il leur servit des œufs à la coque et de l’eau, qu’Athos alla puiser lui-même à la fontaine. En quelques paroles Porthos et Aramis furent mis au courant de la situation.
—Eh bien! dit d’Artagnan à Athos, vous le voyez, cher ami, c’est une guerre à mort.
Athos secoua la tête.
—Le fait est qu’on ne peut rester ainsi avec une épée éternellement suspendue au-dessus de sa tête, dit-il, et qu’il faut sortir de cette situation.
—Mais comment?
—Écoutez, tâchez de la rejoindre et d’avoir une explication avec elle; dites-lui: La paix ou la guerre! ma parole de gentilhomme de ne jamais rien dire de vous, de ne jamais rien faire contre vous; de votre côté, serment solennel de rester neutre à mon égard: sinon, je vais trouver le chancelier, je vais trouver le roi, je vais trouver le bourreau, j’ameute la cour contre vous, je vous dénonce comme flétrie, je vous fais mettre en jugement, et si l’on vous absout, eh bien! je vous tue, foi de gentilhomme! au coin de quelque borne, comme je tuerais un chien enragé.
—J’aime assez ce moyen, dit d’Artagnan, mais où la joindre?
—Le temps, cher ami, le temps amène l’occasion, l’occasion c’est la martingale de l’homme: plus on a engagé, plus on gagne quand on sait attendre.
—Oui, mais attendre entouré d’assassins et d’empoisonneurs...
—Bah! dit Athos, Dieu nous a gardés jusqu’à présent, Dieu nous gardera encore.
—Oui, nous; nous d’ailleurs, nous sommes des hommes, et, à tout prendre, c’est notre état de risquer notre vie: mais elle! ajouta-t-il à demi-voix.
—Qui, elle? demanda Athos.
—Constance.
—Madame Bonacieux! ah! c’est juste, fit Athos; pauvre ami! j’oubliais!
—Eh bien! mais, dit Aramis, n’avez-vous pas vu par la lettre même que vous avez trouvée sur le misérable mort qu’elle était dans un couvent? On est très bien dans un couvent, et aussitôt le siège de La Rochelle terminé, je vous promets que pour mon compte...
—Il paraît qu’il y a longtemps qu’il n’a reçu des nouvelles de sa maîtresse, dit tout bas Athos; mais ne faites pas attention, nous connaissons cela.
—Eh bien! dit Porthos, il me semble qu’il y aurait un moyen simple.
—Lequel? demanda d’Artagnan.
—Elle est dans un couvent, dites-vous? reprit Porthos.
—Oui.
—Eh bien! aussitôt le siège fini, nous l’enlevons de ce couvent.
—Mais encore faut-il savoir dans quel couvent elle est.
—C’est juste, dit Porthos.
—Mais j’y pense, dit Athos, ne prétendez-vous pas, cher d’Artagnan, que c’est la reine qui a fait choix de ce couvent pour elle?
—Oui, je le crois, du moins.
—Eh bien! mais Porthos nous aidera là dedans.
—Et comment cela, s’il vous plaît?
—Mais par votre marquise, votre duchesse, votre princesse, elle doit avoir le bras long.
—Chut! dit Porthos en mettant un doigt sur ses lèvres, je la crois cardinaliste et elle ne doit rien savoir.
—Alors, dit Aramis, je me charge, moi, d’en avoir des nouvelles.
—Vous, Aramis, s’écrièrent les trois amis, vous, et comment cela?
—Par l’aumônier de la reine, avec lequel je suis fort lié...
Et sur cette assurance, les quatre amis, qui avaient achevé leur modeste repas, se séparèrent avec promesse de se revoir le soir même: d’Artagnan retourna aux Minimes, et les trois mousquetaires rejoignirent le quartier du roi, où ils avaient à faire préparer leur logis.
Cependant, à peine arrivé, le roi, qui avait si grande hâte de se trouver en face de l’ennemi, et qui, à meilleur droit que le cardinal, partageait sa haine contre Buckingham, voulut faire toutes les dispositions, d’abord pour chasser les Anglais de l’île de Ré, ensuite pour presser le siège de La Rochelle; mais, malgré lui, il fut retardé par les dissensions qui éclatèrent entre MM. de Bassompierre et Schomberg, contre le duc d’Angoulême.
MM. de Bassompierre et Schomberg étaient maréchaux de France, et réclamaient leur droit de commander l’armée sous les ordres du roi; mais le cardinal, qui craignait que Bassompierre, huguenot au fond du cœur, ne pressât faiblement les Anglais et les Rochelais, ses frères en religion, poussait au contraire le duc d’Angoulême, que le roi, à son instigation, avait nommé lieutenant général. Il en résulta que, sous peine de voir MM. de Bassompierre et Schomberg déserter l’armée, on fut obligé de faire à chacun un commandement particulier: Bassompierre prit ses quartiers au nord de la ville, depuis La Leu jusqu’à Dompierre; le duc d’Angoulême à l’est, depuis Dompierre jusqu’à Périgny; et M. de Schomberg au midi, depuis Périgny jusqu’à Angoutin.
Le logis de Monsieur était à Dompierre.
Le logis du roi était tantôt à Étré, tantôt à La Jarrie.
Enfin le logis du cardinal était sur les dunes, au pont de La Pierre, dans une simple maison sans aucun retranchement.
De cette façon, Monsieur surveillait Bassompierre; le roi, le duc d’Angoulême; et le cardinal, M. de Schomberg.
Aussitôt cette organisation établie, on s’était occupé de chasser les Anglais de l’île.
La conjoncture était favorable: les Anglais, qui ont, avant toute chose, besoin de bons vivres pour être de bons soldats, ne mangeant que des viandes salées et de mauvais biscuits, avaient force malades dans leur camp; de plus, la mer, fort mauvaise à cette époque de l’année sur toutes les côtes de l’Océan, mettait tous les jours quelque bâtiment à mal, et la plage, depuis la pointe de l’Aiguillon jusqu’à la tranchée, était littéralement, à chaque marée, couverte de débris de pinasses, de roberges et de felouques; il en résultait que, même les gens du roi se tinssent-ils dans leur camp, il était évident qu’un jour ou l’autre Buckingham, qui ne demeurait dans l’île de Ré que par entêtement, serait obligé de lever le siège. Mais, comme M. de Toiras fit dire que tout se préparait dans le camp ennemi pour un nouvel assaut, le roi jugea qu’il fallait en finir et donna les ordres nécessaires pour une affaire décisive.
Notre intention n’étant pas de faire un journal du siège, mais au contraire de n’en rapporter que les événements qui ont trait à l’histoire que nous racontons, nous nous contenterons de dire en deux mots que l’entreprise réussit au grand étonnement du roi et à la grande gloire de M. le cardinal. Les Anglais, repoussés pied à pied, battus dans toutes les rencontres, écrasés au passage de l’île de Loix, furent obligés de se rembarquer, laissant sur le champ de bataille deux mille hommes, parmi lesquels cinq colonels, trois lieutenants-colonels, deux cent cinquante capitaines et vingt gentilshommes de qualité, quatre pièces de canon et soixante drapeaux qui furent apportés à Paris par Claude de Saint-Simon, et suspendus en grande pompe aux voûtes de Notre-Dame.
Des Te Deum furent chantés au camp, et de là se répercutèrent par toute la France. Le cardinal resta donc maître de poursuivre le siège sans avoir, du moins momentanément, rien à craindre de la part des Anglais.
Un envoyé du duc de Buckingham, nommé Montaigu, avait été pris, et l’on avait acquis la preuve qu’une ligue existait entre l’Empire, l’Espagne, l’Angleterre et la Lorraine. Cette ligue était dirigée contre la France. De plus, dans le logis de Buckingham, qu’il avait été forcé d’abandonner plus précipitamment qu’il ne l’avait cru, on avait trouvé des papiers qui confirmaient le fait de cette ligue, et qui, à ce qu’assure M. le cardinal dans ses Mémoires, compromettaient fort madame de Chevreuse, et par conséquent la reine.
C’était sur le cardinal que pesait toute la responsabilité, car on n’est pas ministre absolu sans être responsable; aussi toutes les ressources de son vaste génie étaient-elles tendues nuit et jour, et occupées à écouter le moindre bruit qui s’élevait dans un des grands royaumes de l’Europe.
Le cardinal connaissait l’activité et surtout la haine de Buckingham; si la ligue qui menaçait la France triomphait, toute son influence disparaissait: la politique espagnole et la politique autrichienne avaient leurs représentants dans le cabinet du Louvre, où elles n’avaient encore que des partisans; lui, Richelieu, le ministre français, le ministre national par excellence, était donc perdu. Le roi, qui, tout en lui obéissant comme un enfant, le haïssait comme un enfant hait son maître, l’abandonnait aux vengeances particulières de Monsieur et de la reine; mais sa perte était peut-être celle de la France. Il fallait parer à tout cela.
Aussi vit-on les courriers, devenus à chaque instant plus nombreux, se succéder nuit et jour dans cette petite maison du pont de La Pierre, où le cardinal avait établi sa résidence. C’étaient des moines qui portaient si mal le froc, qu’il était facile de reconnaître qu’ils appartenaient surtout à l’Église militante; des femmes un peu gênées dans leurs costumes de pages, et dont les larges trousses ne pouvaient entièrement dissimuler les formes arrondies; enfin des paysans aux mains noircies, mais à la jambe fine, et qui sentaient l’homme de qualité à une lieue à la ronde. Puis encore d’autres visites moins agréables, car deux ou trois fois le bruit se répandit que le cardinal avait failli être assassiné.
Il est vrai que les ennemis de Son Éminence disaient que c’était elle-même qui mettait en campagne des assassins maladroits, afin d’avoir, le cas échéant, le droit d’user de représailles; mais il ne faut croire ni à ce que disent les ministres ni à ce que disent leurs ennemis. Ce qui n’empêchait pas, au reste, le cardinal, à qui ses plus acharnés détracteurs n’ont jamais contesté la bravoure personnelle, de faire force courses nocturnes, tantôt pour communiquer au duc d’Angoulême des ordres importants, tantôt pour aller se concerter avec le roi, tantôt pour conférer avec quelque messager qu’il ne voulait pas qu’on laissât entrer chez lui.
De leur côté les mousquetaires, qui n’avaient pas grand’chose à faire au siège, n’étaient pas tenus sévèrement et menaient joyeuse vie. Cela leur était d’autant plus facile, à nos trois compagnons surtout, qu’étant des amis de M. de Tréville, ils obtenaient facilement de lui de s’attarder et de rester après la fermeture du camp avec des permissions particulières.
Or, un soir que d’Artagnan, qui était de tranchée, n’avait pu les accompagner, Athos, Porthos et Aramis, montés sur leurs chevaux de bataille, enveloppés de manteaux de guerre, une main sur la crosse de leurs pistolets, revenaient tous trois d’une buvette qu’Athos avait découverte deux jours auparavant sur la route de La Jarrie, et qu’on appelait le Colombier-Rouge. Ils suivaient le chemin qui conduisait au camp, tout en se tenant sur leurs gardes, comme nous l’avons dit, de peur d’embuscade, lorsque à un quart de lieue à peu près du village de Boinar ils crurent entendre le pas d’une cavalcade qui venait à eux; aussitôt tous trois s’arrêtèrent, serrés l’un contre l’autre, et attendirent, tenant le milieu de la route. Au bout d’un instant, et comme la lune sortait justement d’un nuage, ils virent apparaître au détour d’un chemin deux cavaliers qui, en les apercevant, s’arrêtèrent à leur tour, paraissant délibérer s’ils devaient continuer leur route ou retourner en arrière. Cette hésitation donna quelques soupçons aux trois amis, et Athos, faisant quelques pas en avant, cria de sa voix ferme:
—Qui vive?
—Qui vive vous-même? répondit un de ces deux cavaliers.
—Ce n’est pas répondre, cela! dit Athos. Qui vive? Répondez, ou nous chargeons.
—Prenez garde à ce que vous allez faire, messieurs! dit alors une voix vibrante qui paraissait avoir l’habitude du commandement.
—C’est quelque officier supérieur qui fait sa ronde de nuit, dit Athos; que voulez-vous faire, messieurs?
—Qui êtes-vous? dit la même voix du même ton de commandement; répondez à votre tour, ou vous pourriez vous mal trouver de votre désobéissance.
—Mousquetaires du roi, dit Athos, de plus en plus convaincu que celui qui les interrogeait en avait le droit.
—Quelle compagnie?
—Compagnie de Tréville.
—Avancez à l’ordre, et venez me rendre compte de ce que vous faites ici, à cette heure.
Les trois compagnons s’avancèrent, l’oreille un peu basse, car tous trois maintenant étaient convaincus qu’ils avaient affaire à plus fort qu’eux, laissant, au reste, à Athos le soin de porter la parole.
Un des deux cavaliers, celui qui avait pris la parole en second lieu, était à dix pas en avant de son compagnon; Athos fit signe à Porthos et à Aramis de rester de leur côté en arrière, et s’avança seul.
—Pardon, mon officier! dit Athos; mais nous ignorions à qui nous avions affaire, et vous pouvez voir que nous faisions bonne garde.
—Votre nom? dit l’officier, qui se couvrait une partie du visage avec son manteau.
—Mais vous-même, monsieur, dit Athos, qui commençait à se révolter contre cette inquisition; donnez-moi, je vous prie, la preuve que vous avez le droit de m’interroger.
—Votre nom? reprit une seconde fois le cavalier en laissant tomber son manteau de manière à avoir le visage découvert.
—Monsieur le cardinal! s’écria le mousquetaire stupéfait.
—Votre nom? reprit pour la troisième fois Son Éminence.
—Athos, dit le mousquetaire.
Le cardinal fit un signe à l’écuyer, qui se rapprocha.
—Ces trois mousquetaires nous suivront, dit-il à voix basse, je ne veux pas qu’on sache que je suis sorti du camp, et, en nous suivant, nous serons sûrs qu’ils ne le diront à personne.
—Nous sommes gentilshommes, monseigneur, dit Athos; demandez-nous donc notre parole et ne vous inquiétez de rien. Dieu merci! nous savons garder un secret.
Le cardinal fixa ses yeux perçants sur ce hardi interlocuteur.
—Vous avez l’oreille fine, monsieur Athos, dit le cardinal; mais maintenant écoutez ceci: ce n’est point par défiance que je vous prie de me suivre, c’est pour ma sûreté; sans doute vos deux compagnons sont MM. Porthos et Aramis?
—Oui, Éminence, dit Athos, tandis que les deux mousquetaires restés en arrière s’approchaient le chapeau à la main.
—Je vous connais, messieurs, dit le cardinal, je vous connais: je sais que vous n’êtes pas tout à fait de mes amis, et j’en suis fâché, mais je sais que vous êtes de braves et loyaux gentilshommes, et qu’on peut se fier à vous, Monsieur Athos, faites-moi donc l’honneur de m’accompagner, vous et vos deux amis, et alors j’aurai une escorte à faire envie à Sa Majesté si nous la rencontrons.
Les trois mousquetaires s’inclinèrent jusque sur le cou de leurs chevaux.
—Eh bien! sur mon honneur, dit Athos, Votre Éminence a raison de nous emmener avec elle: nous avons rencontré sur la route des visages affreux, et nous avons même eu avec quatre de ces visages une querelle au Colombier-Rouge.
—Une querelle, et pourquoi, messieurs? dit le cardinal; je n’aime pas les querelleurs; vous le savez!
—C’est justement pour cela que j’ai l’honneur de prévenir Votre Éminence de ce qui vient d’arriver; car elle pourrait l’apprendre par d’autres que par nous, et, sur un faux rapport, croire que nous sommes en faute.
—Et quels ont été les résultats de cette querelle? demanda le cardinal en fronçant le sourcil.
—Mais mon ami Aramis, que voici, a reçu un petit coup d’épée dans le bras, ce qui ne l’empêchera pas, comme Votre Éminence peut le voir, de monter à l’assaut demain, si Votre Éminence ordonne l’escalade.
—Mais vous n’êtes pas hommes à vous laisser donner des coups d’épée ainsi, dit le cardinal: voyons, soyez francs, messieurs, vous en avez bien rendu quelques-uns: confessez-vous, vous savez que j’ai le droit de donner l’absolution.
—Moi, monseigneur, dit Athos, je n’ai pas même mis l’épée à la main, mais j’ai pris celui à qui j’avais affaire à bras-le-corps et je l’ai jeté par la fenêtre; il paraît qu’en tombant, continua Athos avec quelque hésitation, il s’est cassé la cuisse.
—Ah! ah! fit le cardinal; et vous, monsieur Porthos?
—Moi, monseigneur, sachant que le duel est défendu, j’ai saisi un banc, et j’en ai donné à l’un de ces brigands un coup qui, je crois, lui a brisé l’épaule.
—Bien, dit le cardinal; et vous, monsieur Aramis?
—Moi, monseigneur, comme je suis d’un naturel très doux et que, d’ailleurs, ce que monseigneur ne sait peut-être pas, je suis sur le point d’entrer dans les ordres, je voulais séparer mes camarades, quand un de ces misérables m’a donné traîtreusement un coup d’épée à travers le bras gauche: alors la patience m’a manqué, j’ai tiré mon épée à mon tour, et comme il revenait à la charge, je crois avoir senti qu’en se jetant sur moi il se l’était passée au travers du corps: je sais bien qu’il est tombé seulement, et il m’a semblé qu’on l’emportait avec ses deux compagnons.
—Diable, messieurs! dit le cardinal, trois hommes hors de combat pour une rixe de cabaret, vous n’y allez pas de main morte; et à propos de quoi était venue la querelle?
—Ces misérables étaient ivres, dit Athos, et, sachant qu’il y avait une femme qui était arrivée le soir dans le cabaret, ils voulaient forcer la porte.
—Forcer la porte! dit le cardinal, et pour quoi faire?
—Pour lui faire violence sans doute, dit Athos; j’ai eu l’honneur de dire à Votre Éminence que ces misérables étaient ivres.
—Et cette femme était jeune et jolie? demanda le cardinal avec une certaine inquiétude.
—Nous ne l’avons pas vue, monseigneur, dit Athos.
—Vous ne l’avez pas vue; ah! très bien, reprit vivement le cardinal; vous avez bien fait de défendre l’honneur d’une femme, et, comme c’est à l’auberge du Colombier-Rouge que je vais moi-même, je saurai si vous m’avez dit la vérité.
—Monseigneur, dit fièrement Athos, pour sauver notre tête nous ne ferions pas un mensonge.
—Aussi je ne doute pas de ce que vous me dites, monsieur Athos, je n’en doute pas un seul instant; mais, ajouta-t-il pour changer la conversation, cette dame était donc seule.
—Cette dame avait un cavalier enfermé avec elle, dit Athos; mais, comme malgré le bruit ce cavalier ne s’est pas montré, il est à présumer que c’est un lâche.
—Ne jugez pas témérairement, dit l’Évangile, répliqua le cardinal.
Athos s’inclina.
—Et maintenant, messieurs, c’est bien, continua Son Éminence, je sais ce que je voulais savoir; suivez-moi.
Les trois mousquetaires passèrent derrière le cardinal, qui s’enveloppa de nouveau le visage de son manteau et remit son cheval au pas, se tenant à huit ou dix pas en avant de ses quatre compagnons.
On arriva bientôt à l’auberge silencieuse et solitaire; sans doute l’hôte savait quel illustre visiteur il attendait, et en conséquence il avait renvoyé les importuns.
Dix pas avant d’arriver à la porte, le cardinal fit signe à son écuyer et aux trois mousquetaires de faire halte; un cheval tout sellé était attaché au contrevent, le cardinal frappa trois coups et de certaine façon.
Un homme enveloppé d’un manteau sortit aussitôt et échangea quelques paroles rapides avec le cardinal; après quoi il remonta à cheval et repartit dans la direction de Surgères, qui était aussi celle de Paris.
—Avancez, messieurs, dit le cardinal.
—Vous m’avez dit la vérité, mes gentilshommes, dit-il en s’adressant aux trois mousquetaires, et il ne tiendra pas à moi que notre rencontre de ce soir ne vous soit avantageuse; en attendant, suivez-moi.
Le cardinal mit pied à terre, les trois mousquetaires en firent autant; le cardinal jeta la bride de son cheval aux mains de son écuyer, les trois mousquetaires attachèrent les brides des leurs aux contrevents.
L’hôte se tenait sur le seuil de la porte; pour lui, le cardinal n’était qu’un officier venant visiter une dame.
—Avez-vous quelque chambre au rez-de-chaussée, où ces messieurs puissent m’attendre près d’un bon feu? dit le cardinal.
L’hôte ouvrit la porte d’une grande salle, dans laquelle justement on venait de remplacer un mauvais poêle par une grande et excellente cheminée.
—J’ai celle-ci, dit-il.
—C’est bien, dit le cardinal; entrez là, messieurs, et veuillez m’attendre; je ne serai pas plus d’une demi-heure.
Et, tandis que les trois mousquetaires entraient dans la chambre du rez-de-chaussée, le cardinal, sans demander plus amples renseignements, monta l’escalier en homme qui n’a pas besoin qu’on lui indique son chemin.
Il était évident que, sans s’en douter et mus seulement par leur caractère chevaleresque et aventureux, nos trois amis venaient de rendre service à quelqu’un que le cardinal honorait de sa protection particulière.
Maintenant, quel était ce quelqu’un? C’est la question que se firent d’abord les trois mousquetaires; puis, voyant qu’aucune des réponses que pouvait leur faire leur intelligence n’était satisfaisante, Porthos appela l’hôte et demanda des dés.
Porthos et Aramis se placèrent à une table et se mirent à jouer. Athos se promena en réfléchissant.
En réfléchissant et en se promenant, Athos passait et repassait devant le tuyau de poêle rompu par la moitié et dont l’autre extrémité donnait dans la chambre supérieure; et à chaque fois qu’il passait et repassait, il entendait un murmure de paroles qui finit par fixer son attention. Athos s’approcha, et il distingua quelques mots qui lui parurent sans doute mériter un si grand intérêt qu’il fit signe à ses deux compagnons de se taire, restant lui-même courbé, l’oreille tendue à la hauteur de l’orifice inférieur.
—Écoutez, milady, disait le cardinal, l’affaire est importante; asseyez-vous là et causons.
—Milady! murmura Athos.
—J’écoute Votre Éminence avec la plus grande attention, répondit une voix de femme qui fit tressaillir le mousquetaire.
—Un petit bâtiment avec équipage anglais, dont le capitaine est à moi, vous attend à l’embouchure de la Charente, au fort de la Pointe; il mettra à la voile demain matin.
—Il faut alors que je m’y rende cette nuit?
—A l’instant même, c’est-à-dire lorsque vous aurez reçu mes instructions. Deux hommes que vous trouverez à la porte en sortant vous serviront d’escorte; vous me laisserez sortir le premier, puis, une demi-heure après moi, vous sortirez à votre tour.
—Oui, monseigneur. Maintenant revenons à la mission dont vous voulez bien me charger; et, comme je tiens à continuer de mériter la confiance de Votre Éminence, daignez me l’exposer en termes clairs et précis, afin que je ne commette aucune erreur.
Il y eut un instant de profond silence entre les deux interlocuteurs; il était évident que le cardinal mesurait d’avance les termes dans lesquels il allait parler, et que milady recueillait toutes ses facultés intellectuelles pour comprendre les choses qu’il allait dire et les graver dans sa mémoire quand elles seraient dites.
Athos profita de ce moment pour dire à ses deux compagnons de fermer la porte en dedans et pour leur faire signe de venir écouter avec lui.
Les deux mousquetaires, qui aimaient leurs aises, apportèrent une chaise pour chacun d’eux, et une chaise pour Athos. Tous trois s’assirent alors, leurs têtes rapprochées et l’oreille au guet.
—Vous allez partir pour Londres, continua le cardinal. Arrivée à Londres, vous irez trouver Buckingham.
—Je ferai observer à Son Éminence, dit milady, que depuis l’affaire des ferrets de diamants, pour laquelle le duc m’a toujours soupçonnée, Sa Grâce se défie de moi.
—Aussi cette fois-ci, dit le cardinal, ne s’agit-il plus de capter sa confiance, mais de se présenter franchement et loyalement à lui comme négociatrice.
—Franchement et loyalement, répéta milady avec une indicible expression de duplicité.
—Oui, franchement et loyalement, reprit le cardinal du même ton; toute cette négociation doit être faite à découvert.
—Je suivrai à la lettre les instructions de Son Éminence, et j’attends qu’elle me les donne.
—Vous irez trouver Buckingham de ma part, et vous lui direz que je sais tous les préparatifs qu’il fait, mais que je ne m’en inquiète guère, attendu qu’au premier mouvement qu’il risquera, je perds la reine.
—Croira-t-il que Votre Éminence est en mesure d’accomplir la menace qu’elle lui fait?
—Oui, car j’ai des preuves.
—Il faut que je puisse présenter ces preuves à son appréciation.
—Sans doute, et vous lui direz que je publie le rapport de Bois-Robert et du marquis de Beautru sur l’entrevue que le duc a eue chez madame la connétable avec la reine, le soir que madame la connétable a donné une fête masquée; vous lui direz, afin qu’il ne doute de rien, qu’il y est venu sous le costume du Grand-Mogol que devait porter le chevalier de Guise, et qu’il a acheté à ce dernier moyennant la somme de trois mille pistoles.
—Bien, monseigneur.
—Tous les détails de son entrée et de sa sortie pendant la nuit où il s’est introduit au palais sous le costume d’un diseur de bonne aventure italien; vous lui direz, pour qu’il ne doute pas encore de l’authenticité de mes renseignements, qu’il avait dans son manteau une grande robe blanche semée de larmes noires, de têtes de mort et d’os en sautoir: car en cas de surprise il devait se faire passer pour le fantôme de la Dame blanche qui, comme chacun le sait, revient au Louvre chaque fois que quelque grand événement va s’accomplir.
—Est-ce tout, monseigneur?
—Dites-lui que je sais encore tous les détails de l’aventure d’Amiens, que j’en ferai faire un petit roman, spirituellement tourné, avec un plan du jardin et les portraits des principaux acteurs de cette scène nocturne.
—Je lui dirai cela.
—Dites-lui encore que je tiens Montaigu, que Montaigu est à la Bastille, qu’on n’a surpris aucune lettre sur lui, c’est vrai, mais que la torture peut lui faire dire ce qu’il sait, et même... ce qu’il ne sait pas.
—A merveille.
—Enfin ajoutez que Sa Grâce, dans la précipitation qu’elle a mise à quitter l’île de Ré, a oublié dans son logis certaine lettre de madame de Chevreuse qui compromet singulièrement la reine, en ce qu’elle prouve non seulement que Sa Majesté peut aimer les ennemis du roi, mais encore qu’elle conspire avec ceux de la France. Vous avez bien retenu tout ce que je vous ai dit, n’est-ce pas?
—Votre Éminence va en juger: le bal de madame la connétable; la nuit du Louvre; la soirée d’Amiens; l’arrestation de Montaigu; la lettre de madame de Chevreuse.
—C’est cela, dit le cardinal, c’est cela: vous avez une bien heureuse mémoire, milady.
—Mais, reprit celle à qui le cardinal venait d’adresser ce compliment flatteur, si malgré toutes ces raisons le duc ne se rend pas et continue de menacer la France?
—Le duc est amoureux comme un fou, ou plutôt comme un niais, reprit Richelieu avec une profonde amertume; comme les anciens paladins, il n’a entrepris cette guerre que pour obtenir un regard de sa belle. S’il sait que cette guerre peut coûter l’honneur et peut-être la liberté à la dame de ses pensées, comme il dit, je vous réponds qu’il y regardera à deux fois.
—Et cependant, dit milady avec une persistance qui prouvait qu’elle voulait voir clair jusqu’au bout de la mission dont elle allait être chargée, cependant s’il persiste?
—S’il persiste, dit le cardinal... ce n’est pas probable.
—C’est possible, dit milady.
—S’il persiste... Son Éminence fit une pause et reprit: S’il persiste, eh bien! j’espérerai dans un de ces événements qui changent la face des États.
—Si Son Éminence voulait me citer dans l’histoire quelques-uns de ces événements, dit milady, peut-être partagerais-je sa confiance dans l’avenir.
—Eh bien, tenez! par exemple, dit Richelieu, lorsqu’en 1610, pour une cause à peu près pareille à celle qui fait mouvoir le duc, le roi Henri IV, de glorieuse mémoire, allait à la fois envahir la Flandre et l’Italie pour frapper à la fois l’Autriche des deux côtés: eh bien! n’est-il pas arrivé un événement qui a sauvé l’Autriche? Pourquoi le roi de France n’aurait-il pas la même chance que l’empereur?
—Votre Éminence veut parler du coup de couteau de la rue de la Ferronnerie?
—Justement, dit le cardinal.
—Votre Éminence ne craint-elle pas que le supplice de Ravaillac épouvante ceux qui auraient un instant l’idée de l’imiter?
—Il y aura en tout temps et dans tous les pays, surtout si ces pays sont divisés de religion, des fanatiques qui ne demanderont pas mieux que de se faire martyrs. Et tenez, justement! il me revient à cette heure que les puritains sont furieux contre le duc de Buckingham et que leurs prédications le désignent comme l’Antechrist.
—Eh bien? fit milady.
—Eh bien! continua le cardinal d’un air indifférent, il ne s’agirait, pour le moment, par exemple, que de trouver une femme, belle, jeune, adroite, qui eût à se venger elle-même du duc. Une pareille femme peut se rencontrer: le duc est homme à bonnes fortunes, et, s’il a semé bien des amours par ses promesses de constance éternelle, il a dû semer bien des haines aussi par ses éternelles infidélités.
—Sans doute, dit froidement milady, une pareille femme peut se rencontrer.
—Eh bien! une pareille femme, qui mettrait le couteau de Jacques Clément ou de Ravaillac aux mains d’un fanatique, sauverait la France.
—Oui, mais elle serait la complice d’un assassinat.
—A-t-on jamais connu les complices de Ravaillac ou de Jacques Clément?
—Non, car peut-être étaient-ils placés trop haut pour qu’on osât les aller chercher là où ils étaient: on ne brûlerait pas le Palais de Justice pour tout le monde, monseigneur.
—Vous croyez donc que l’incendie du Palais de Justice a une cause autre que celle du hasard? demanda Richelieu du ton dont il eût fait une question sans aucune importance.
—Moi, monseigneur, répondit milady, je ne crois rien, je cite un fait, voilà tout; seulement, je dis que si je m’appelais mademoiselle de Montpensier ou la reine Marie de Médicis, je prendrais moins de précautions que je n’en prends, m’appelant tout simplement lady Clarick.
—C’est juste, dit Richelieu, et que voudriez-vous donc?
—Je voudrais un ordre qui ratifiât d’avance tout ce que je croirai devoir faire pour le plus grand bien de la France.
—Mais il faudrait d’abord trouver la femme que j’ai dit, et qui aurait à se venger du duc.
—Elle est trouvée, dit milady.
—Puis, il faudrait trouver ce misérable fanatique qui servira d’instrument à la justice de Dieu.
—On le trouvera.
—Eh bien! dit le duc, alors il sera temps de réclamer l’ordre que vous demandiez tout à l’heure.
—Votre Éminence a raison, dit milady, et c’est moi qui ai eu tort de voir dans la mission dont elle m’honore autre chose que ce qui est réellement, c’est-à-dire d’annoncer à Sa Grâce, de la part de Son Éminence, que vous connaissez les différents déguisements à l’aide desquels il est parvenu à se rapprocher de la reine pendant la fête donnée par madame la connétable; que vous avez les preuves de l’entrevue accordée au Louvre par la reine à certain astrologue italien qui n’est autre que le duc de Buckingham; que vous avez commandé un petit roman, des plus spirituels, sur l’aventure d’Amiens, avec plan du jardin où cette aventure s’est passée et portraits des acteurs qui y ont figuré; que Montaigu est à la Bastille, et que la torture peut lui faire dire des choses dont il se souvient et même les choses qu’il aurait oubliées; enfin, que vous possédez certaine lettre de madame de Chevreuse, trouvée dans le logis de Sa Grâce, qui compromet singulièrement, non seulement celle qui l’a écrite, mais encore celle au nom de qui elle a été écrite. Puis, s’il persiste malgré tout cela, comme c’est à ce que je viens de dire que se borne ma mission, je n’aurai plus qu’à prier Dieu de faire un miracle pour sauver la France. C’est bien cela, n’est-ce pas, monseigneur, et je n’ai pas autre chose à faire?
—C’est bien cela, reprit sèchement le cardinal.
—Et maintenant, dit milady sans paraître remarquer le changement de ton du duc à son égard: maintenant que j’ai reçu les instructions de Votre Éminence à propos de ses ennemis, monseigneur me permettra-t-il de lui dire deux mots des miens?
—Vous avez donc des ennemis? demanda Richelieu.
—Oui, monseigneur; des ennemis contre lesquels vous me devez tout votre appui, car je me les suis faits en servant Votre Éminence.
—Et lesquels? répliqua le duc.
—Il y a d’abord cette petite intrigante de Bonacieux.
—Elle est dans la prison de Mantes.
—C’est-à-dire qu’elle y était, reprit milady, mais la reine a reçu un ordre du roi, à l’aide duquel elle l’a fait transporter dans un couvent.
—Dans un couvent? dit le duc.
—Oui, dans un couvent.
—Et dans lequel?
—Je l’ignore, le secret a été bien gardé.
—Je le saurai, moi!
—Et Votre Éminence me dira dans quel couvent est cette femme?
—Je n’y vois pas d’inconvénient, dit le cardinal.
—Bien; maintenant j’ai un autre ennemi bien autrement à craindre pour moi que cette petite madame Bonacieux.
—Et lequel?
—Son amant.
—Comment s’appelle-t-il?
—Oh! Votre Éminence le connaît bien, s’écria milady emportée par la colère, c’est notre mauvais génie à tous deux; c’est celui qui, dans une rencontre avec les gardes de Votre Éminence, a décidé la victoire en faveur des mousquetaires du roi; c’est celui qui a donné trois coups d’épée à de Wardes, votre émissaire, et qui a fait échouer l’affaire des ferrets; c’est celui enfin qui, sachant que c’était moi qui lui avais enlevé madame Bonacieux, a juré ma mort.
—Ah! ah! dit le cardinal, je sais de qui vous voulez parler.
—Je veux parler de ce misérable d’Artagnan.
—C’est un hardi compagnon, dit le cardinal.
—Et c’est justement parce que c’est un hardi compagnon qu’il n’en est que plus à craindre.
—Il faudrait, dit le duc, avoir une preuve de ses intelligences avec Buckingham.
—Une preuve! s’écria milady, j’en aurai dix.
—Eh bien, alors! c’est la chose la plus simple du monde, ayez-moi cette preuve et je l’envoie à la Bastille.
—Bien, monseigneur! mais ensuite?
—Quand on est à la Bastille, il n’y a pas d’ensuite, dit le cardinal d’une voix sourde. Ah pardieu! continua-t-il, s’il m’était aussi facile de me débarrasser de mon ennemi qu’il m’est facile de vous débarrasser des vôtres, et si ce n’était que contre de pareilles gens que vous me demandiez l’impunité!...
—Monseigneur, reprit milady, troc pour troc, existence pour existence, homme pour homme; donnez-moi celui-là, je vous donne l’autre.
—Je ne sais pas ce que vous voulez dire, reprit le cardinal, et ne veux pas même le savoir; mais j’ai le désir de vous être agréable et ne vois aucun inconvénient à vous donner ce que vous demandez à l’égard d’une si infime créature; d’autant plus, comme vous le dites, que ce petit d’Artagnan est un libertin, un duelliste, un traître.
—Un infâme, monseigneur, un infâme!
—Donnez-moi donc du papier, une plume et de l’encre, dit le cardinal.
—En voici, monseigneur.
Il se fit un instant de silence qui prouvait que le cardinal était occupé à chercher les termes dans lesquels devait être écrit le billet, ou même à l’écrire. Athos, qui n’avait pas perdu un mot de la conversation, prit ses deux compagnons chacun par une main et les conduisit à l’autre bout de la chambre.