«Ma chère cousine...»
—Ah! ah! dit Athos, cette personne adroite est votre parente!
—Cousine germaine, dit Aramis.
—Va donc pour cousine!
Aramis continua:
«Ma chère cousine, Son Éminence le cardinal, que Dieu conserve pour le bonheur de la France et la confusion des ennemis du royaume, est sur le point d’en finir avec les rebelles hérétiques de La Rochelle; il est probable que le secours de la flotte anglaise n’arrivera pas même en vue de la place; j’oserai même dire que je suis certain que M. de Buckingham sera empêché de partir par quelque grand événement. Son Éminence est le plus illustre politique des temps passés, du temps présent et probablement du temps à venir. Il éteindrait le soleil si le soleil le gênait. Donnez ces heureuses nouvelles à votre sœur, ma chère cousine. J’ai rêvé que cet Anglais maudit était mort. Je ne puis me rappeler si c’était par le fer ou par le poison; seulement ce dont je suis sûr, c’est que j’ai rêvé qu’il était mort, et, vous le savez, mes rêves ne me trompent jamais. Assurez-vous donc de me voir revenir bientôt.»
—A merveille! s’écria Athos, vous êtes le roi des poètes, mon cher Aramis, vous parlez comme l’Apocalypse et vous êtes vrai comme l’Évangile. Il ne vous reste maintenant que l’adresse à mettre sur cette lettre.
—C’est bien facile, dit Aramis.
Il plia coquettement la lettre, la reprit et écrivit:
«A mademoiselle Michon, lingère, à Tours.»
Les trois amis se regardèrent en riant: ils étaient pris.
—Maintenant, dit Aramis, vous comprenez, messieurs, que Bazin seul peut porter cette lettre à Tours; ma cousine ne connaît que Bazin et n’a confiance qu’en lui: tout autre ferait échouer l’affaire. D’ailleurs Bazin est ambitieux et savant; Bazin a lu l’histoire, messieurs, il sait que Sixte-Quint est devenu pape après avoir gardé les pourceaux; eh bien! comme il compte se mettre d’église en même temps que moi, il ne désespère pas à son tour de devenir pape ou tout au moins cardinal: vous comprenez qu’un homme qui a de pareilles visées ne se laissera pas prendre, ou, s’il est pris, subira le martyre plutôt que de parler.
—Bien, bien, dit d’Artagnan, je vous passe de grand cœur Bazin, mais passez-moi Planchet: milady l’a fait jeter à la porte, certain jour, avec force coups de bâton; or Planchet a bonne mémoire, et, je vous en réponds, s’il peut supposer une vengeance possible, il se fera plutôt échiner que d’y renoncer. Si vos affaires de Tours sont vos affaires, Aramis, celles de Londres sont les miennes. Je prie donc qu’on choisisse Planchet, lequel d’ailleurs a déjà été à Londres avec moi et sait dire très correctement: London, sir, if you please, et my master lord d’Artagnan; avec cela soyez tranquilles, il fera son chemin en allant et en revenant.
—En ce cas, dit Athos, il faut que Planchet reçoive sept cents livres pour aller et sept cents livres pour revenir, et Bazin, trois cents livres pour aller et trois cents livres pour revenir; cela réduira la somme à cinq mille livres; nous prendrons mille livres chacun pour les employer comme bon nous semblera, et nous laisserons un fonds de mille livres que gardera l’abbé pour les cas extraordinaires ou les besoins communs. Cela vous va-t-il?
—Mon cher Athos, dit Aramis, vous parlez comme Nestor.
On fit venir Planchet, et on lui donna des instructions; il avait été prévenu déjà par d’Artagnan, qui, du premier coup, lui avait annoncé la gloire, ensuite l’argent, puis le danger.
—Je porterai la lettre dans le parement de mon habit, dit Planchet, et je l’avalerai si l’on me prend.
—Mais alors tu ne pourras pas faire la commission, dit d’Artagnan.
—Vous m’en donnerez ce soir une copie que je saurai par cœur demain.
D’Artagnan regarda ses amis comme pour leur dire:
«Eh bien! que vous avais-je promis?»
—Maintenant, continua-t-il en s’adressant à Planchet, tu as huit jours pour arriver près de lord Winter, tu as huit autres jours pour revenir ici, en tout seize jours; si le seizième jour de ton départ, à huit heures du soir, tu n’es pas arrivé, pas d’argent, fût-il huit heures cinq minutes.
—Alors, monsieur, dit Planchet, achetez-moi une montre.
—Prends celle-ci, dit Athos en lui donnant la sienne avec son insouciante générosité, et sois brave garçon. Songe que si tu parles, si tu bavardes, si tu flânes, tu fais couper le cou à ton maître, qui a si grande confiance dans ta fidélité qu’il nous a répondu de toi. Mais songe aussi que s’il arrive, par ta faute, malheur à d’Artagnan, je te retrouverai partout, et ce sera pour t’ouvrir le ventre.
—Oh! monsieur! dit Planchet humilié du soupçon et surtout effrayé de l’air calme du mousquetaire.
—Et moi, dit Porthos en roulant ses gros yeux, songe que je t’écorche vif.
—Ah! monsieur!
—Et moi, dit Aramis de sa voix douce et mélodieuse, songe que je te brûle à petit feu comme un sauvage.
—Ah! monsieur!
Et Planchet se mit à pleurer; nous n’oserions dire si ce fut de terreur, à cause des menaces qui lui étaient faites, ou d’attendrissement de voir quatre amis si étroitement unis.
D’Artagnan lui prit la main et l’embrassa.
—Vois-tu, Planchet, lui dit-il, ces messieurs te disent tout cela par tendresse pour moi, mais au fond ils t’aiment.
—Ah! monsieur! dit Planchet, ou je réussirai, ou l’on me coupera en quatre; et me coupât-on en quatre, soyez convaincu qu’il n’y a pas un morceau qui parlera.
Il fut décidé que Planchet partirait le lendemain à huit heures du matin, afin, comme il l’avait dit, qu’il pût, pendant la nuit, apprendre la lettre par cœur. Il gagna juste douze heures à cet arrangement; il devait être revenu le seizième jour, à huit heures du soir.
Le matin, au moment où il allait monter à cheval, d’Artagnan, qui se sentait au fond du cœur un faible pour le duc, prit Planchet à part.
—Écoute, lui dit-il, quand tu auras remis la lettre à lord Winter et qu’il l’aura lue, tu lui diras encore: «Veillez sur Sa Grâce lord Buckingham, car on veut l’assassiner.» Mais ceci, Planchet, vois-tu, c’est si grave et si important, que je n’ai pas même voulu avouer à mes amis que je te confierais ce secret, et que pour une commission de capitaine je ne voudrais pas te l’écrire.
—Soyez tranquille, monsieur, dit Planchet, vous verrez si l’on peut compter sur moi.
Et monté sur un excellent cheval, qu’il devait quitter à vingt lieues de là pour prendre la poste, Planchet partit au galop, le cœur un peu serré par la triple promesse que lui avaient faite les mousquetaires, mais du reste dans les meilleures dispositions du monde.
Bazin partit le lendemain matin pour Tours, et eut huit jours pour faire sa commission.
Les quatre amis, pendant toute la durée de ces deux absences, avaient, comme on le comprend bien, plus que jamais l’œil au guet, le nez au vent et l’oreille aux écoutes. Leurs journées se passaient à essayer de surprendre ce qu’on disait, à guetter les allures du cardinal et à flairer les courriers qui arrivaient. Plus d’une fois un tremblement insurmontable les prit, lorsqu’on les appela pour quelque service inattendu. Ils avaient d’ailleurs à se garder pour leur propre sûreté; milady était un fantôme qui, lorsqu’il était apparu une fois aux gens, ne les laissait pas dormir tranquilles.
Le matin du huitième jour, Bazin, frais comme toujours et souriant selon son habitude, entra dans le cabaret du Parpaillot, comme les quatre amis étaient en train de déjeuner, en disant, selon la convention arrêtée:
—Monsieur Aramis, voici la réponse de votre cousine.
Les quatre amis échangèrent un coup d’œil joyeux: la moitié de la besogne était faite; il est vrai que c’était la plus courte et la plus facile.
Aramis prit la lettre, qui était d’une écriture grossière et sans orthographe.
—Bon Dieu! s’écria-t-il en riant, décidément j’en désespère; jamais cette pauvre Michon n’écrira comme M. de Voiture.
—Qu’est-ce que cela feut dire, cette baufre Migeon? demanda le Suisse, qui était en train de causer avec les quatre amis quand la lettre était arrivée.
—Oh, mon Dieu! moins que rien, dit Aramis, une petite lingère charmante que j’aimais fort et à qui j’ai demandé quelques lignes de sa main en manière de souvenir.
—Dutieu! dit le Suisse; si zella il être auzi grante tame que son l’égridure, fous l’être en ponne fordune, mon gamarate!
Aramis prit la lettre et la passa à Athos.
—Voyez donc ce qu’elle écrit, Athos, dit-il.
Athos jeta un coup d’œil sur l’épître, et, pour faire évanouir tous les soupçons qui auraient pu naître, lut tout haut:
«Mon cousin, ma sœur et moi devinons très bien les rêves, et nous en avons même une peur affreuse; mais du vôtre, on pourra dire, je l’espère, tout songe est mensonge. Adieu! portez-vous bien, et faites que de temps en temps nous entendions parler de vous.
»AGLAÉ MICHON.»
—Et de quel rêve parle-t-elle? demanda le dragon, qui s’était approché pendant la lecture.
—Foui, te quel rêve? dit le Suisse.
—Eh pardieu! dit Aramis, c’est tout simple, d’un rêve que j’ai fait et que je lui ai raconté.
—Oh, foui, par Tieu! c’être tout simple de ragonter son rêfe, mais moi je ne rêfe chamais.
—Vous êtes fort heureux, dit Athos en se levant, et je voudrais bien pouvoir en dire autant que vous!
—Chamais! reprit le Suisse, enchanté qu’un homme comme Athos lui enviât quelque chose, chamais! chamais!
D’Artagnan, voyant qu’Athos se levait, en fit autant, prit son bras, et sortit.
Porthos et Aramis restèrent pour faire face aux quolibets du dragon et du Suisse.
Quant à Bazin, il alla se coucher sur une botte de paille; et comme il avait plus d’imagination que le Suisse, il rêva que M. Aramis, devenu pape, le coiffait d’un chapeau de cardinal.
Mais, comme nous l’avons dit, Bazin n’avait, par son heureux retour, enlevé qu’une partie de l’inquiétude qui aiguillonnait les quatre amis. Les jours de l’attente sont longs, et d’Artagnan surtout aurait parié que les jours avaient maintenant quarante-huit heures. Il oubliait les lenteurs obligées de la navigation, il s’exagérait la puissance de milady. Il prêtait à cette femme, qui lui apparaissait pareille à un démon, des auxiliaires surnaturels comme elle; il s’imaginait, au moindre bruit, qu’on venait l’arrêter, et qu’on ramenait Planchet pour le confronter avec lui et ses amis. Il y a plus: sa confiance, autrefois si grande dans le digne Picard, diminuait de jour en jour. Cette inquiétude était si grande, qu’elle gagnait Porthos et Aramis. Il n’y avait qu’Athos qui demeurât impassible, comme si aucun danger ne s’agitait autour de lui, et comme s’il respirait son atmosphère quotidienne.
Le seizième jour surtout, ces signes d’agitation étaient si visibles chez d’Artagnan et ses deux amis, qu’ils ne pouvaient rester en place, et qu’ils erraient comme des ombres sur le chemin par lequel devait revenir Planchet.
—Vraiment, leur disait Athos, vous n’êtes pas des hommes, mais des enfants, pour qu’une femme vous fasse si grand’peur! Et de quoi s’agit-il, après tout? D’être emprisonnés? Eh bien! mais on nous tirera de prison: on en a bien tiré madame Bonacieux. D’être décapités? mais tous les jours, dans la tranchée, nous allons joyeusement nous exposer à pis que cela, car un boulet peut nous casser la jambe, et je suis convaincu qu’un chirurgien nous fait plus souffrir en nous coupant la cuisse qu’un bourreau en nous coupant la tête. Attendez donc tranquilles; dans deux heures, dans quatre, dans six heures, au plus tard, Planchet sera ici: il a promis d’y être, et moi j’ai très grande foi aux promesses de Planchet, qui m’a l’air d’un fort brave garçon.
—Mais s’il n’arrive pas? dit d’Artagnan.
—Eh bien! s’il n’arrive pas, c’est qu’il aura été retardé, voilà tout. Il peut être tombé de cheval, il peut avoir fait une cabriole par-dessus le pont, il peut avoir couru si vite qu’il en ait attrapé une fluxion de poitrine. Eh! messieurs! faisons donc la part des événements. La vie est un chapelet de petites misères que le philosophe égrène en riant. Soyez philosophes comme moi, messieurs, mettez-vous à table et buvons; rien ne fait paraître l’avenir couleur de rose comme de le regarder à travers un verre de chambertin.
—C’est fort bien, répondit d’Artagnan; mais je suis las d’avoir à craindre, en buvant frais, que le vin ne sorte de la cave de milady.
—Vous êtes bien difficile, dit Athos, une si belle femme!
—Une femme de marque! dit Porthos avec son gros rire.
Athos tressaillit, passa la main sur son front pour en essuyer la sueur, et se leva à son tour avec un mouvement nerveux qu’il ne put réprimer.
Le jour s’écoula cependant, et le soir vint plus lentement, mais enfin il vint; les buvettes s’emplirent de chalands; Athos, qui avait empoché sa part du diamant, ne quittait plus le Parpaillot. Il avait trouvé dans M. de Busigny, qui, au reste, leur avait donné un dîner magnifique, un partner digne de lui. Ils jouaient donc ensemble, comme d’habitude, quand sept heures sonnèrent: on entendit passer les patrouilles qui allaient doubler les postes; à sept heures et demie la retraite sonna.
—Nous sommes perdus, dit d’Artagnan à l’oreille d’Athos.
—Vous voulez dire que nous avons perdu, dit tranquillement Athos en tirant quatre pistoles de sa poche et en les jetant sur la table. Allons, messieurs, continua-t-il, on bat la retraite, allons nous coucher.
Et Athos sortit du Parpaillot suivi de d’Artagnan. Aramis venait derrière donnant le bras à Porthos. Aramis mâchonnait des vers, et Porthos s’arrachait de temps en temps quelques poils des moustaches en signe de désespoir.
Mais voilà que tout à coup, dans l’obscurité, une ombre se dessine, dont la forme est familière à d’Artagnan, et qu’une voix bien connue lui dit:
—Monsieur, je vous apporte votre manteau, car il fait frais ce soir.
—Planchet! s’écria d’Artagnan ivre de joie.
—Planchet! répétèrent Porthos et Aramis.
—Eh bien! oui, Planchet, dit Athos, qu’y a-t-il d’étonnant à cela? Il avait promis d’être de retour à huit heures, et voilà huit heures qui sonnent. Bravo, Planchet, vous êtes un garçon de parole, et si jamais vous quittez votre maître, je vous garde une place à mon service.
—Oh! non, jamais, dit Planchet, jamais je ne quitterai M. d’Artagnan.
En même temps d’Artagnan sentit que Planchet lui glissait un billet dans la main.
D’Artagnan avait grande envie d’embrasser Planchet au retour comme il l’avait embrassé au départ; mais il eut peur que cette marque d’effusion, donnée à son laquais en pleine rue, ne parût extraordinaire à quelque passant, et il se contint.
—J’ai le billet, dit-il à Athos et à ses amis.
—C’est bien, dit Athos, entrons chez nous, et nous le lirons. Le billet brûlait la main de d’Artagnan: il voulait hâter le pas; mais Athos lui prit le bras et le passa sous le sien, et force fut au jeune homme de régler sa marche sur celle de son ami.
Enfin on entra dans la tente, on alluma une lampe, et tandis que Planchet se tenait sur la porte pour que les quatre amis ne fussent pas surpris, d’Artagnan, d’une main tremblante, brisa le cachet et ouvrit la lettre tant attendue.
Elle contenait une demi-ligne d’une écriture toute britannique et d’une concision toute spartiate:
«Thank you, be easy.»
Ce qui voulait dire: «Merci, soyez tranquille.»
Athos prit la lettre des mains de d’Artagnan, l’approcha de la lampe, y mit le feu, et ne la lâcha point qu’elle ne fût réduite en cendres.
Puis appelant Planchet:
—Maintenant, mon garçon, lui dit-il, tu peux réclamer tes sept cents livres, mais tu ne risquais pas grand’chose avec un billet comme celui-là.
—Ce n’est pas faute que j’aie inventé bien des moyens de le serrer, dit Planchet.
—Eh bien! dit d’Artagnan, conte-nous cela.
—Dame! c’est bien long, monsieur.
—Tu as raison, Planchet, dit Athos; d’ailleurs la retraite est battue, et nous serions remarqués en gardant de la lumière plus longtemps que les autres.
—Soit, dit d’Artagnan, couchons-nous. Dors bien, Planchet!
—Ma foi, monsieur! ce sera la première fois depuis seize jours.
—Et moi aussi! dit d’Artagnan.
—Et moi aussi! dit Porthos.
—Et moi aussi! dit Aramis.
—Eh bien! voulez-vous que je vous avoue la vérité! et moi aussi! dit Athos.
Cependant milady, ivre de colère, rugissant sur le pont du bâtiment comme une lionne qu’on embarque, avait été tentée de se jeter à la mer pour regagner la côte, car elle ne pouvait se faire à l’idée qu’elle avait été insultée par d’Artagnan et menacée par Athos, enfin qu’elle quittait la France sans se venger d’eux.
Bientôt cette idée était devenue tellement insupportable pour elle, qu’au risque de ce qui pouvait en arriver de terrible pour elle-même, elle avait supplié le capitaine de la jeter sur la côte: mais le capitaine, pressé d’échapper à sa fausse position, placé entre les croiseurs français et anglais, comme la chauve-souris entre les rats et les oiseaux, avait grand’hâte de regagner l’Angleterre, et refusa obstinément d’obéir à ce qu’il prenait pour un caprice de femme, promettant à sa passagère, qui au reste lui était particulièrement recommandée par le cardinal, de la jeter, si la mer et les Français le permettaient, dans un des ports de la Bretagne, soit à Lorient, soit à Brest; mais, en attendant, le vent était contraire, la mer mauvaise, on louvoyait et l’on courait des bordées. Neuf jours après la sortie de la Charente, milady, toute pâle de ses chagrins et de sa rage, voyait apparaître seulement les côtes bleuâtres du Finistère.
Elle calcula que pour traverser ce coin de la France et revenir près du cardinal il lui fallait au moins trois jours, ajoutez un jour pour le débarquement et cela faisait quatre; ajoutez ces quatre jours aux autres, c’était treize jours de perdus, treize jours pendant lesquels tant d’événements importants pouvaient se passer à Londres;—elle songea que sans aucun doute le cardinal serait furieux de son retour, et que par conséquent il serait plus disposé à écouter les plaintes qu’on porterait contre elle que les accusations qu’elle porterait contre les autres. Elle laissa donc passer Lorient et Brest sans insister près du capitaine, qui, de son côté, se garda bien de lui donner l’éveil. Milady continua donc sa route, et le jour même où Planchet s’embarquait de Portsmouth pour la France, la messagère de Son Éminence entrait triomphante dans le port.
Toute la ville était agitée d’un mouvement extraordinaire,—quatre grands vaisseaux récemment achevés venaient d’être lancés à la mer;—debout sur la jetée, chamarré d’or, éblouissant, selon son habitude, de diamants et de pierreries, le feutre orné d’une plume blanche qui retombait sur son épaule, on voyait Buckingham entouré d’un état-major presque aussi brillant que lui.
C’était une de ces belles et rares journées d’hiver où l’Angleterre se souvient qu’il y a un soleil. L’astre pâli, mais cependant splendide encore, se couchait à l’horizon, empourprant à la fois le ciel et la mer de bandes de feu et jetant sur les tours et les vieilles maisons de la ville un dernier rayon d’or qui faisait étinceler les vitres comme le reflet d’un incendie. Milady, en respirant cet air de la mer plus vif et plus balsamique à l’approche de la terre, en contemplant toute la puissance de cette armée qu’elle devait combattre à elle seule—à elle femme—avec quelques sacs d’or, se compara mentalement à Judith, la terrible Juive, lorsqu’elle pénétra dans le camp des Assyriens et qu’elle vit la masse énorme de chars, de chevaux, d’hommes et d’armes qu’un geste de sa main devait dissiper comme un nuage de fumée.
On entra dans la rade; mais comme on s’apprêtait à y jeter l’ancre, un petit cutter formidablement armé s’approcha du bâtiment marchand, se donnant comme garde-côte, et fit mettre à la mer son canot, qui se dirigea vers l’échelle.—Ce canot renfermait un officier, un contremaître et huit rameurs;—l’officier seul monta à bord, où il fut reçu avec toute la déférence qu’inspire l’uniforme.
L’officier s’entretint quelques instants avec le patron, lui fit lire quelques papiers dont il était porteur, et, sur l’ordre du capitaine marchand, tout l’équipage du bâtiment, matelots et passagers, fut appelé sur le pont.
Lorsque cette espèce d’appel fut fait, l’officier s’enquit tout haut du point de départ du brick, de sa route, de ses atterrissements, et à toutes les questions le capitaine satisfit sans hésitation et sans difficulté.—Alors l’officier commença de passer la revue de toutes les personnes les unes après les autres, et, s’arrêtant à milady, la considéra avec un grand soin, mais sans lui adresser une seule parole. Puis il revint au capitaine, lui dit encore quelques mots; et, comme si c’eût été à lui désormais que le bâtiment dût obéir, il commanda une manœuvre que l’équipage exécuta aussitôt.—Alors le bâtiment se remit en route, toujours escorté du petit cutter, qui voguait bord à bord avec lui, menaçant son flanc de la bouche de ses six canons; tandis que la barque suivait dans le sillage du navire.
Pendant l’examen que l’officier avait fait de milady, milady, comme on le pense bien, l’avait de son côté dévoré du regard. Mais, quelque habitude que cette femme aux yeux de flamme eût de lire dans le cœur de ceux dont elle avait besoin de deviner les secrets, elle trouva cette fois un visage d’une impassibilité telle qu’aucune découverte ne suivit son investigation. L’officier qui s’était arrêté devant elle et qui l’avait silencieusement étudiée avec tant de soin pouvait être âgé de vingt-cinq à vingt-six ans, était blanc de visage avec des yeux bleu clair un peu enfoncés; sa bouche, fine et bien dessinée, demeurait immobile dans ses lignes correctes; son menton, vigoureusement accusé, dénotait cette force de volonté qui, dans le type vulgaire britannique, n’est ordinairement que de l’entêtement; un front un peu fuyant, comme il convient aux poètes, aux enthousiastes et aux soldats, était à peine ombragé d’une chevelure courte et clairsemée, qui, comme la barbe qui couvrait le bas de son visage, était d’une belle couleur châtain foncé.
Lorsqu’on entra dans le port, il faisait déjà nuit. La brume épaississait encore l’obscurité et formait autour des fanaux et des lanternes des jetées un cercle pareil à celui qui entoure la lune quand le temps menace de devenir pluvieux. L’air qu’on respirait était humide, froid, attristant. Milady, cette femme si forte, se sentait frissonner malgré elle.
L’officier se fit indiquer les paquets de milady, fit porter son bagage dans le canot; et lorsque cette opération fut faite, il l’invita à y descendre elle-même en lui présentant sa main.
Milady regarda cet homme et hésita.
—Qui êtes-vous, monsieur, demanda-t-elle, qui avez la bonté de vous occuper si particulièrement de moi?
—Vous devez le voir, madame, à mon uniforme; je suis officier de la marine anglaise, répondit le jeune homme.
—Mais enfin, est-ce l’habitude que les officiers de la marine anglaise se mettent aux ordres de leurs compatriotes lorsqu’elles abordent dans un port de la Grande-Bretagne, et poussent la galanterie jusqu’à les conduire à terre?
—Oui, milady, c’est l’habitude, non point par galanterie, mais par prudence, qu’en temps de guerre les étrangers soient conduits à une hôtellerie désignée, afin que jusqu’à parfaite information ils restent sous la surveillance du gouvernement.
Ces mots furent prononcés avec la politesse la plus exacte et le calme le plus parfait. Cependant ils n’eurent point le don de convaincre milady.
—Mais je ne suis pas étrangère, monsieur, dit-elle avec l’accent le plus pur qui ait jamais retenti de Portsmouth à Manchester, je me nomme lady Clarick, et cette mesure...
—Cette mesure est générale, milady, et vous tenteriez inutilement de vous y soustraire.
—Je vous suivrai donc, monsieur.
Et acceptant la main de l’officier, elle commença de descendre l’échelle au bas de laquelle l’attendait le canot. L’officier la suivit; un grand manteau était étendu à la poupe, l’officier la fit asseoir sur le manteau et s’assit près d’elle.
—Nagez, dit-il aux matelots.
Les huit rames retombèrent dans la mer, ne formant qu’un seul bruit, ne frappant qu’un seul coup, et le canot sembla voler sur la surface de l’eau.
Au bout de cinq minutes on touchait à terre.
L’officier sauta sur le quai et offrit la main à milady.
Une voiture attendait.
—Cette voiture est-elle pour nous? demanda milady.
—Oui, madame, répondit l’officier.
—L’hôtellerie est donc bien loin?
—A l’autre bout de la ville.
—Allons! dit milady.
Et elle monta résolument dans la voiture. L’officier veilla à ce que les paquets fussent soigneusement attachés derrière la caisse, et, cette opération terminée, prit sa place près de milady et ferma la portière.
Aussitôt, sans qu’aucun ordre fût donné et sans qu’on eût besoin de lui indiquer sa destination, le cocher partit au galop et s’enfonça dans les rues de la ville.
Une réception si étrange devait être pour milady une ample matière à réflexion; aussi, voyant que le jeune officier ne paraissait nullement disposé à lier conversation, elle s’accouda dans un angle de la voiture et passa les unes après les autres en revue toutes les suppositions qui se présentaient à son esprit.
Cependant, au bout d’un quart d’heure, étonnée de la longueur du chemin, elle se pencha vers la portière pour voir où on la conduisait. On n’apercevait plus de maisons, des arbres apparaissaient dans les ténèbres comme de grands fantômes noirs courant les uns après les autres.
Milady frissonna.
—Mais nous ne sommes plus dans la ville, monsieur, dit-elle.
Le jeune officier garda le silence.
—Je n’irai pas plus loin, si vous ne me dites pas où vous me conduisez; je vous en préviens, monsieur!
Cette menace n’obtint aucune réponse.
—Oh, c’est trop fort! s’écria milady, au secours! au secours!
Pas une voix ne répondit à la sienne; la voiture continua de rouler avec rapidité; l’officier semblait une statue.
Milady le regarda avec une de ces expressions terribles, particulières à son visage et qui manquaient si rarement leur effet; la colère faisait étinceler ses yeux dans l’ombre.
Le jeune homme resta impassible.
Milady voulut ouvrir la portière et se précipiter.
—Prenez garde, madame, dit froidement le jeune homme, vous vous tuerez en sautant.
Milady se rassit écumante; l’officier se pencha, la regarda à son tour et parut surpris de voir cette figure, si belle naguère, bouleversée par la rage et devenue presque hideuse. L’astucieuse créature comprit qu’elle se perdait en laissant voir ainsi dans son âme; elle rasséréna ses traits, et d’une voix gémissante:
—Au nom du ciel, monsieur! dites-moi si c’est à vous, si c’est à votre gouvernement, si c’est à un ennemi que je dois attribuer la violence que l’on me fait?
—On ne vous fait aucune violence, madame, et ce qui vous arrive est le résultat d’une mesure toute simple que nous sommes forcés de prendre avec tous ceux qui débarquent en Angleterre.
—Alors vous ne me connaissez pas, monsieur?
—C’est la première fois que j’ai l’honneur de vous voir.
—Et, sur votre honneur, vous n’avez aucun sujet de haine contre moi?
—Aucun, je vous le jure.
Il y avait tant de sérénité, de sang-froid, de douceur même dans la voix du jeune homme, que milady fut rassurée.
Enfin, après une heure de marche à peu près, la voiture s’arrêta devant une grille de fer qui fermait un chemin creux conduisant à un château sévère de forme, massif et isolé. Alors, comme les roues tournaient sur un sable fin, milady entendit un grave gémissement, qu’elle reconnut pour le bruit de la mer qui vient se briser sur une côte escarpée.
La voiture passa sous deux voûtes, et enfin s’arrêta dans une cour sombre et carrée; presque aussitôt la portière de la voiture s’ouvrit, le jeune homme sauta légèrement à terre et présenta sa main à milady, qui s’appuya dessus, et descendit à son tour avec assez de calme.
—Toujours est-il, dit milady, en regardant autour d’elle et en ramenant ses yeux sur le jeune officier avec le plus gracieux sourire, que je suis prisonnière; mais ce ne sera pas pour longtemps, j’en suis sûre, ajouta-t-elle, ma conscience et votre politesse, monsieur, m’en sont garants.
Si flatteur que fût le compliment, l’officier ne répondit rien; mais, tirant de sa ceinture un petit sifflet d’argent pareil à celui dont se servent les contremaîtres sur les bâtiments de guerre, il siffla trois fois, sur trois modulations différentes: alors plusieurs hommes parurent, dételèrent les chevaux fumants et emmenèrent la voiture sous une remise.
L’officier, toujours avec la même politesse calme, invita sa prisonnière à entrer dans la maison. Celle-ci, toujours avec son même visage souriant, lui prit le bras, et entra avec lui sous une porte basse et cintrée qui, par une voûte éclairée seulement au fond, conduisait à un escalier de pierre tournant autour d’une arête de pierre; puis on s’arrêta devant une porte massive qui, après l’introduction dans la serrure d’une clef que le jeune homme portait sur lui, roula lourdement sur ses gonds et donna ouverture à la chambre destinée à milady.
D’un seul regard, la prisonnière embrassa l’appartement dans ses moindres détails.
C’était une chambre dont l’ameublement était à la fois propre à une prison et propre à une habitation d’homme libre; cependant des barreaux aux fenêtres et des verrous extérieurs à la porte décidaient le procès en faveur de la prison.
Un instant toute la force d’âme de cette créature l’abandonna; elle tomba sur un fauteuil, croisant les bras, baissant la tête, et s’attendant à chaque instant à voir entrer un juge pour l’interroger. Mais personne n’entra, que deux ou trois soldats de marine qui apportèrent les malles et les caisses, les déposèrent dans un coin et se retirèrent sans rien dire.
L’officier présidait à tous les détails avec le même calme que milady lui avait constamment vu, ne prononçant pas une parole lui-même, et se faisant obéir d’un geste de sa main ou d’un coup de son sifflet. On eût dit qu’entre cet homme et ses inférieurs la langue parlée n’existait pas ou était devenue inutile.
Enfin milady n’y put tenir plus longtemps, elle rompit le silence.
—Au nom du ciel, monsieur! s’écria-t-elle, que veut dire tout ce qui se passe? Fixez mes irrésolutions; j’ai du courage pour tout danger que je prévois, pour tout malheur que je comprends. Où suis-je et que suis-je ici? suis-je libre: pourquoi ces barreaux et ces portes? suis-je prisonnière: quel crime ai-je commis?
—Vous êtes ici dans l’appartement qui vous est destiné, madame. J’ai reçu l’ordre d’aller vous prendre en mer et de vous conduire en ce château: cet ordre, je l’ai accompli, je crois, avec toute la rigidité d’un soldat, mais aussi avec toute la courtoisie d’un gentilhomme. Là se termine, du moins jusqu’à présent, la charge que j’avais à remplir près de vous, le reste regarde une autre personne.
—Et cette autre personne, quelle est-elle? demanda milady; ne pouvez-vous me dire son nom?...
En ce moment on entendit par les escaliers un grand bruit d’éperons; quelques voix passèrent et s’éteignirent, et le bruit d’un pas isolé se rapprocha de la porte.
—Cette personne, la voici, madame, dit l’officier en démasquant le passage, et en se rangeant dans l’attitude du respect et de la soumission.
En même temps, la porte s’ouvrit; un homme parut sur le seuil de la porte.
Il était sans chapeau, portait l’épée au côté, et froissait un mouchoir entre ses doigts.
Milady crut reconnaître cette ombre dans l’ombre; elle s’appuya d’une main sur le bras de son fauteuil, et avança la tête comme pour aller au-devant d’une certitude.
Alors l’étranger s’avança lentement; et, à mesure qu’il s’avançait en entrant dans le cercle de lumière projeté par la lampe, milady se reculait involontairement.
Puis, lorsqu’elle n’eut plus aucun doute:
—Eh quoi! mon frère! s’écria-t-elle au comble de la stupeur, c’est vous?
—Oui, belle dame! répondit lord Winter en faisant un salut moitié courtois, moitié ironique, moi-même.
—Mais alors, ce château?
—Est à moi.
—Cette chambre?
—C’est la vôtre.
—Je suis donc votre prisonnière?
—A peu près.
—Mais c’est un abus affreux de la force!
—Pas de grands mots; asseyons-nous, et causons tranquillement, comme il convient de faire entre un frère et une sœur.
Puis, se retournant vers la porte, et voyant que le jeune officier attendait ses derniers ordres:
—C’est bien, dit-il, je vous remercie; maintenant, laissez-nous, monsieur Felton.
Pendant le temps que lord Winter mit à fermer la porte, à pousser un volet et à approcher un siège du fauteuil de sa belle-sœur, milady, rêveuse, plongea son regard dans les profondeurs de la possibilité, et découvrit toute la trame qu’elle n’avait pas même pu entrevoir, tant qu’elle ignorait en quelles mains elle était tombée. Elle connaissait son beau-frère pour un bon gentilhomme, franc chasseur, joueur intrépide, entreprenant près des femmes, mais d’une force au-dessous de la moyenne en intrigues. Comment avait-il pu découvrir son arrivée? la faire saisir? pourquoi la retenait-il?
Athos lui avait bien dit quelques mots qui prouvaient que la conversation qu’elle avait eue avec le cardinal était tombée dans des oreilles étrangères; mais elle ne pouvait admettre qu’il eût pu creuser une contre-mine si prompte et si hardie. Elle craignit bien plutôt que ses précédentes opérations en Angleterre n’eussent été découvertes. Buckingham pouvait avoir deviné que c’était elle qui avait coupé les deux ferrets, et se venger de cette petite trahison; mais Buckingham était incapable de se porter à aucun excès contre une femme, surtout si cette femme était censée avoir agi par un sentiment de jalousie.
Cette supposition lui parut la plus vraisemblable; il lui sembla qu’on voulait se venger du passé, et non aller au-devant de l’avenir. Toutefois, et en tout cas, elle s’applaudit d’être tombée entre les mains de son beau-frère, dont elle comptait avoir bon marché, plutôt qu’entre celles d’un ennemi direct et intelligent.
—Oui, causons, mon frère, dit-elle avec une espèce d’enjouement, décidée qu’elle était à tirer de la conversation, malgré toute la dissimulation que pourrait y apporter lord Winter, les éclaircissements dont elle avait besoin pour régler sa conduite à venir.
—Vous vous êtes donc décidée à revenir en Angleterre, dit lord Winter, malgré la résolution que vous m’aviez si souvent manifestée à Paris de ne jamais remettre les pieds sur le territoire de la Grande-Bretagne?
Milady répondit à une question par une autre question.
—Avant tout, dit-elle, apprenez-moi donc comment vous m’avez fait guetter assez sévèrement pour être d’avance prévenu non seulement de mon arrivée, mais, encore du jour, de l’heure et du port où j’arriverais.
Lord Winter adopta la même tactique que milady, pensant que puisque sa belle-sœur l’employait, ce devait être la bonne.
—Mais dites-moi, vous-même, ma chère sœur, reprit-il, ce que vous venez faire en Angleterre.
—Mais je viens vous voir, reprit milady, sans savoir combien elle aggravait, par cette réponse, les soupçons qu’avait fait naître dans l’esprit de son beau-frère la lettre de d’Artagnan, et voulant seulement capter la bienveillance de son auditeur par un mensonge.
—Ah! me voir? dit sournoisement de Winter.
—Sans doute, vous voir. Qu’y a-t-il d’étonnant à cela?
—Et vous n’avez pas, en venant en Angleterre, d’autre but que de me voir?
—Non.
—Ainsi, c’est pour moi seul que vous vous êtes donné la peine de traverser la Manche?
—Pour vous seul.
—Peste! quelle tendresse, ma sœur!
—Mais ne suis-je pas votre plus proche parente? demanda milady du ton de la plus touchante naïveté.
—Et même ma seule héritière, n’est-ce pas? dit à son tour lord Winter, en fixant ses yeux sur ceux de milady.
Quelque puissance qu’elle eût sur elle-même, milady ne put s’empêcher de tressaillir, et comme, en prononçant les dernières paroles qu’il avait dites, lord Winter avait posé la main sur le bras de sa sœur, ce tressaillement ne lui échappa point.
En effet, le coup était direct et profond, La première idée qui vint à l’esprit de milady fut qu’elle avait été trahie par Ketty, et que celle-ci avait raconté au baron cette aversion intéressée dont elle avait imprudemment laissé échapper des marques devant sa suivante; elle se rappela aussi la sortie furieuse et imprudente qu’elle avait faite contre d’Artagnan, lorsqu’il avait sauvé la vie de son beau-frère.
—Je ne comprends pas, milord, dit-elle pour gagner du temps et faire parler son adversaire. Que voulez-vous dire? et y a-t-il quelque sens inconnu caché sous vos paroles?
—Oh! mon Dieu, non, dit lord Winter avec une apparente bonhomie. Vous avez le désir de me voir, et vous venez en Angleterre; j’apprends ce désir, ou plutôt je me doute que vous l’éprouvez, et afin de vous épargner tous les ennuis d’une arrivée nocturne dans un port, toutes les fatigues d’un débarquement, j’envoie un de mes officiers au-devant de vous; je mets une voiture à ses ordres, et il vous amène ici dans ce château, dont je suis gouverneur, où je viens tous les jours, et où, pour que notre double désir de nous voir soit satisfait, je vous fais préparer une chambre. Qu’y a-t-il dans tout ce que je dis là de plus étonnant que dans ce que vous m’avez dit?
—Non, ce que je trouve d’étonnant, c’est que vous ayez été prévenu de mon arrivée.
—C’est cependant la chose la plus simple, ma chère sœur: n’avez-vous pas vu que le capitaine de votre petit bâtiment avait, en entrant dans la rade, envoyé en avant, et afin d’obtenir son entrée dans le port, un petit canot porteur de son livre de loch et de son registre d’équipage? Je suis commandant du port, on m’a apporté ce livre, j’y ai reconnu votre nom. Mon cœur m’a dit ce que vient de me confirmer votre bouche, c’est-à-dire dans quel but vous vous exposiez aux dangers d’une mer si périlleuse ou tout au moins si fatigante en ce moment, et j’ai envoyé mon cutter au-devant de vous. Vous savez le reste.
Milady comprit que lord Winter mentait et n’en fut que plus effrayée.
—Mon frère, continua-t-elle, n’est-ce pas milord Buckingham que je vis sur la jetée, le soir, en arrivant?
—Lui-même. Ah! je comprends que sa vue vous ait frappée, reprit lord Winter: vous venez d’un pays où l’on doit beaucoup s’occuper de lui, et je sais que ses armements contre la France préoccupent fort votre ami le cardinal.
—Mon ami le cardinal! s’écria milady, voyant que, sur ce point comme sur l’autre, lord Winter paraissait instruit de tout.
—N’est-il donc point votre ami? reprit négligemment le baron; ah! pardon, je le croyais; mais nous reviendrons à milord-duc plus tard, ne nous écartons point du tour tout sentimental qu’avait pris la conversation: vous veniez, disiez-vous, pour me voir?
—Oui.
—Eh bien! je vous ai répondu que vous seriez servie à souhait et que nous nous verrions tous les jours.
—Dois-je donc demeurer éternellement ici? demanda milady avec un certain effroi.
—Vous trouveriez-vous mal logée, ma sœur? demandez ce qui vous manque, et je m’empresserai de vous le faire donner.
—Mais je n’ai ni mes femmes, ni mes gens...
—Vous aurez tout cela, madame; dites-moi sur quel pied votre premier mari avait monté votre maison, quoique je ne sois que votre beau-frère, je vous la monterai sur un pied pareil.
—Mon premier mari! s’écria milady en regardant lord Winter avec des yeux effarés.
—Oui, votre mari français; je ne parle pas de mon frère. Au reste, si vous l’avez oublié, comme il vit encore, je pourrais lui écrire et il me ferait passer des renseignements à ce sujet.
Une sueur froide passa sur le front de milady.
—Vous raillez, dit-elle d’une voix sourde.
—En ai-je l’air? demanda le baron en se relevant et en faisant un pas en arrière.
—Ou plutôt vous m’insultez, continua-t-elle en pressant de ses mains crispées les deux bras du fauteuil et en se soulevant sur ses poignets.
—Vous insulter, moi! dit lord Winter avec mépris; en vérité, madame, croyez-vous que ce soit possible?
—En vérité, monsieur, dit milady, vous êtes ou ivre ou insensé; sortez et envoyez-moi une femme.
—Des femmes sont bien indiscrètes, ma sœur! ne pourrais-je pas vous servir de suivante? de cette façon, tous nos secrets resteraient en famille.
—Insolent! s’écria milady.
Et, comme mue par un ressort, elle bondit sur le baron, qui l’attendait les bras croisés, mais une main cependant sur la garde de son épée.
—Eh! eh! dit-il, je sais que vous avez l’habitude d’assassiner les gens, mais je me défendrai, moi, je vous en préviens, fût-ce contre vous,
—Oh! vous avez raison, dit milady, et vous me faites l’effet d’être assez lâche pour porter la main sur une femme.