Fraîches comme un matin de la saison nouvelle.

Ce n’était pas un observateur bien particulier que le colonel; et puis il ne connaissait guère la garde-robe de sa femme, comme tout bon mari, qui, le quart d’heure de Rabelais passé, oublie immédiatement ce que sa moitié peut avoir acheté. Mais il ne put s’empêcher de s’apercevoir que certains brillants détails de costume qui s’associaient vaguement dans son souvenir avec la personne de sa femme, rehaussaient maintenant la jolie figure et les charmantes formes de sa cousine.

Une écharpe de couleur riante négligeamment nouée autour de son cou pour la préserver de l’air froid du matin, un ruban plus joli, un corsage plus élégant que ne portait d’ordinaire Mlle Ellison—que sais-je, moi?—un air de préparation à la bataille, frappèrent les yeux du colonel, tandis qu’une rougeur accusatrice colorait les joues de la jeune fille.

—Kitty, dit-il, vous ne vous laisserez pas traiter comme une oie, je l’espère.

—Je compte, qu’elle ne le permettra pas même à vous, rétorqua la jeune femme. Colonel Ellison, jouez le rôle que vous voudrez, mais pas celui de femmelette, et je vous en saurai gré. Je trouve qu’il n’est guère convenable pour un homme d’être toujours à remarquer la toilette des dames.

—Qui parle de toilette? demanda le colonel en se retranchant derrière les mots.

—Alors tant mieux, si vous n’en parlez point. Oui, j’aimerais bien à faire cette promenade. Nous avons du temps; le déjeuner ne sera pas près avant huit heures. Où est la voiture?

Le seul orateur anglais de la baie des Ha-Ha s’était emparé des légers pardessus des dames, et les emportait.

—Par ici! par ici! disait-il, en montrant du doigt, sur le rivage, une masse de voitures beaucoup plus nombreuses qu’on aurait pu s’y attendre dans un endroit comme la baie des Ha-Ha. J’espère que vous n’aurez pas d’objection à ce que j’emmène un autre voyageur avec vous. Il y a de la place pour tout le monde. Un voyageur qui a l’air d’un parfait gentilhomme, ajouta-t-il en se donnant de l’importance et en affectant une gracieuseté comique dont il avait sans doute hérité de ses clients anglais.

—Plus on est de fous plus on rit, répondit le colonel Ellison.

—Non, pas du tout, dit sa femme qui ne songeait aucunement au proverbe.

Son regard avait rapidement inspecté toute la rangée de véhicules, et les avait tous trouvés inoccupés, à l’exception d’un seul, où elle avait reconnu, sur les épaules de quelqu’un qui avait le dos tourné, l’irréprochable paletot d’Arbuton.

Mais nous devrions peut être expliquer les motifs de Mme Ellison, mieux que ne pourrait le faire seule sa manière d’agir.

Elle ne s’occupait guère d’Arbuton, et n’avait aucun désir arrêté de voir Kitty s’en éprendre. Mais il y avait là deux jeunes gens rapprochés par une circonstance romanesque; Mme Ellison était née entremetteuse d’unions matrimoniales, et résister au désir de rendre les relations plus intimes—dans l’intérêt du mariage considéré au point de vue abstrait—était pour elle une impossibilité.

Pour le moment, tout son être s’absorbait dans cette idée. Son cœur, entièrement dévoué à Kitty qu’elle admirait avec une espèce de généreuse exaltation, débordait de bonnes intentions.

En un mot, elle eût volontiers fait le sacrifice de sa dernière toilette en faveur de cette créature si digne de respect, qui avait le pouvoir d’ajouter un nouveau chiffre à la nomenclature des mariages de ce monde.

Nous espérons que le lecteur est comme nous, et qu’il ne trouve en cela rien de vulgaire ni d’inconvenant.

C’était de l’enthousiasme pur et simple, une impulsion noble et désintéressée; et nous sommes sûrs que les hommes devraient regretter de n’être pas plus souvent dignes d’avoir le bénéfice d’un tel sentiment.

Les femmes ont souvent à se plaindre, dans la délicatesse de leur cœur, de ce qu’en réalité, les hommes ne méritent point le sort qu’elles se dévouent à leur préparer, ou, en d’autres termes, de ce que les femmes ne peuvent pas se marier entre elles.

Nous n’aurons pas la témérité d’entreprendre une description détaillée des petits artifices de Mme Ellison, car alors on la prendrait certainement pour ce qu’elle n’était pas, pour une maladroite conspiratrice; et nous ne réussirions qu’à prouver notre ignorance en pareille matière.

Arbuton s’en aperçut-il jamais? Il est permis d’en douter. En sa qualité d’homme, il était naturellement aveugle et obtus.

Mais aussi, d’un autre côté, il connaissait beaucoup plus le monde que Mme Ellison, et peut-être le jeu de celle-ci était-il pour lui aussi clair que le jour. En tous cas il est probable qu’il ne lui découvrit aucun dessein prémédité.

Il ne pouvait soupçonner pareille chose chez une personne qu’il connaissait à peine, et à laquelle il se sentait si désespérément supérieur.

Une fine couche de glace, telle qu’on en voit se former en automne sur la surface tranquille des étangs que paralyse la gelée du matin, avait refroidi ses manières pendant la nuit; mais il la sentit se fondre à l’accueil cordial qu’on lui fit.

D’un saut il descendit de voiture pour offrir aux dames le choix des sièges. Quand tout fut disposé, il se trouva assis à côté de Mme Ellison, car Kitty avait, avec un certain empressement, pris place auprès du colonel.

L’excès de zèle put seul soutenir Mme Ellison dans la flatteuse persistance qu’elle mit à babiller avec Arbuton, et l’empêcher de manifester son déplaisir à cet acte de révolte de la part de Kitty.

Quand la voiture se mit à gravir la pente de la montagne, le chemin était si rocailleux que les ressorts se choquaient ensemble d’une façon inquiétante, et les dames ne purent s’empêcher d’en gémir.

—Ne craignez pas, ma chère, dit le colonel, en se tournant vers sa femme, nous avons avec nous tout ce qu’il y a d’Anglais dans la baie des Ha-Ha.

Cette phrase lui valut sur le champ un petit clin d’œil d’amitié et de bonne camaraderie de la part du conducteur, à qui elle parut avoir délié la langue, car il entama immédiatement la conversation:

—Voyez-vous mon chien comme il saute au nez de mon cheval? C’est un chien dressé pour la chasse à l’orignal; il saute ainsi pour s’exercer à saisir l’animal par le mufle. Vous devriez venir durant la saison de chasse. J’aurais des Indiens à votre service, et je vous fournirais tout ce qu’il faut pour chasser. Je suis commerçant de bêtes sauvages, vous savez, et il me faut toujours être prêt à les capturer.

—Commerçant de bêtes sauvages?

—Oui, pour Barnum et les autres propriétaires de musée ou directeurs de cirque. Je commerce sur le chevreuil, le loup, l’ours, le castor, l’orignal, le caribou, le chat sauvage, le link....

—Quoi?

—Le link.... le link! Vous dites des chevreuils et un chevreuil, n’est-ce pas? par conséquent des lynx doivent faire un link au singulier!

—Sans doute, dit imperturbablement le colonel. Y en a-t-il beaucoup de links dans cet endroit-ci?

—Pas beaucoup; et ils coûtent cher. J’ai été indignement trompé par un homme de Boston au sujet d’un link. Nous avions eu grande difficulté à le prendre; il avait mordu affreusement mon sauvage; et M. Doolittle n’a pas voulu m’en donner le prix convenu.

—Quelle infamie!

—Oui, mais l’affaire aurait pu tourner encore plus mal. Il voulait que je lui remisse son argent, parce que l’animal était mort au bout de quinze jours, dit le marchand de bêtes sauvages, en jetant un coup d’œil au colonel Ellison, en même temps qu’il souriait de façon à s’introduire dans les oreilles la pointe de ses moustaches. Il faut croire qu’il avait reçu quelque mauvais coup. A moins qu’il n’eût la nostalgie. Peut-être aussi n’avait-il jamais joui d’une bien forte santé! Le link est un curieux animal, Mademoiselle, dit-il à Kitty, sous forme de conclusion.

Ils avaient gravi lentement le flanc de la montagne.

De chaque côté de la route, de maigres pâturages s’abaissaient au loin entrecoupés de racines et de monticules longs et irréguliers.

Les sommets étaient nus, mais dans les petites vallées, en dépit des rocailles, croissait un gazon vert tendre, court mais épais, et des groupes de vaches y paissaient en balançant leurs clarines au son doux et mélancolique.

Au dessous, la baie, dans son épanchement radieux, remplissait l’ovale formé par les coteaux.

Le steamer blanc, immobile auprès du quai, où tout était en mouvement, et les bâtiments noirs chargés de bois, donnaient de la variété à la charmante scène que complétaient les pittoresques villages de la rive.

C’était un spectacle simple, mais presque touchant, comme si ce doux paysage eût été jeté là pour faire trève à la longue suite de solitudes désolées que nos voyageurs venaient de parcourir. C’était bien vraiment là l’effet produit.

Arbuton devait avoir parlé d’autres voyages, car s’adressant à Mme Ellison:

—Ceci ressemble beaucoup à un paysage de Norvège, dit-il. Cette baie pourrait être un fiord de la mer du Nord.

Mme Ellison murmura je ne sais quel compliment à la baie, au fiord, ainsi qu’à son interlocuteur; mais Kitty se rappela comme elle avait été brusquée la veille pour avoir prétendu qu’un paysage indigène pouvait créer une impression quelconque.

—Enfin, dit-elle, vous avez donc réellement trouvé quelque chose dans un paysage américain! Dans ce cas, nous devons en féliciter le paysage, ajouta-t-elle, avec un sourire joyeux et moqueur.

Le colonel la regarda d’un œil comiquement interrogateur. Mme Ellison se troubla. Et Arbuton, ayant entièrement oublié ce qui avait provoqué cette réflexion, parut intrigué et ne répondit rien.

Il avait aussi cela de commun avec cette sorte d’Anglais pour qui on le prenait souvent, qu’il ne cherchait jamais à éclaircir ce qu’il pouvait y avoir d’obscur dans la conversation.

S’il ne trouvait point de réponse dans son for intérieur, il vous abandonnait de suite à la responsabilité de votre remarque incomprise.

Son silence mit Kitty en proie à une bien mauvaise opinion de lui, car il donnait à son inoffensive saillie les apparences d’une attaque injustifiable.

Mais en ce moment leur automédon vint à son secours.

—Mesdames et Messieurs, dit-il, ici finit la promenade de la montagne.

Et tournant bride, il partit au grand trot dans la direction du village.

Au pied de la montée, ils se trouvèrent de nouveau près de l’église, et les voyageurs manifestèrent le désir de descendre de voiture pour en visiter l’intérieur.

—Oh! certainement, dit le cocher; il n’est pas encore terminé, mais vous pouvez y faire toutes les prières que bon vous semblera.

L’église était propre et décente, comme presque toutes les églises canadiennes; et à cette heure matinale plusieurs villageois étaient à leurs dévotions.

Le chemin de la croix de rigueur, en dessins lithographiés, ornait les murs, et sur le grand autel toujours le même faux éclat de peinture et de sculpture.

—Je n’aime pas à voir ces choses, dit Mme Ellison. Cela respire l’idolâtrie; qu’en pensez-vous, monsieur Arbuton?

—Ma foi, je n’en sais rien. Je ne vois pas quel mauvais effet pourrait en résulter pour la population.

—Je suis d’opinion qu’ils ont besoin d’une foi robuste dans ces climats froids, dit le colonel. Cela contribue à les tenir chauds. Il y aurait trop de courants d’air dans cette église nue. Il leur faut quelque chose de serré, de pelotonné. Imaginez-vous un de ces pauvres diables écoutant un sermon libéral sur les oiseaux, les fruits, les fleurs et les beaux sentiments, et puis s’en retournant chez lui par-dessus les montagnes, quand le mercure marque trente degrés au-dessous de zéro? Il n’y pourrait point tenir.

—C’est certainement vrai, répondit Arbuton.

Et promenant son regard autour de lui comme pour soumettre l’ensemble de la petite église à un examen froid et impartial, en prenant pour base les règles générales du bon goût, il la trouva vulgaire.

Quand ils eurent repris leurs places dans la voiture, la conversation échut presque entièrement au colonel, qui, suivant son habitude, soutira tous les renseignements qu’il put du cocher. Il apprit que, en dépit de sa théorie, les habitants de la baie des Ha-Ha n’étaient pas tous si bons catholiques.

—En voici un, par exemple, dit le Canadien, en se désignant lui-même et en se servant d’une locution populaire qu’il avait probablement apprise de quelque voyageur américain, qui n’est pas si catholique que tout ça—pas beaucoup! Il a trop étudié pour s’occuper de religion. Il y a tout un parti chez les Canadiens-français d’ici qui sont opposés aux prêtres et en faveur de l’annexion aux Etats-Unis.

Et tout en cheminant à travers les maisonnettes en troncs d’arbres couvertes d’écorce de bouleau, il donna ample satisfaction à la curiosité du colonel sur les affaires locales, le caractère et l’histoire de ses co-villageois qu’ils rencontraient sur la route.

Il connaissait les jolies filles et les saluait par leur nom, interrompant par ces courtoisies l’espèce de conférence qu’il était en train de faire au colonel sur la manière de vivre dans la baie des Ha-Ha.

Il n’y avait qu’une seule maison en brique—qu’il avait construite lui-même, mais qu’il avait été obligé de vendre dans une saison où le commerce des bêtes fauves n’avait pas donné,—et les autres édifices descendaient dans l’échelle architecturale de degré en degré jusqu’aux pittoresques granges au toit de chaume.

Il excusait ses dernières auprès des Américains, en alléguant que ce misérable chaume était quelquefois utile pour sauver la vie des bestiaux à la fin d’un hiver rigoureux et exceptionnellement long.

—Et la population, demanda le colonel, que fait-elle pendant l’hiver pour tuer le temps?

—Nous tirons le bois de la forêt, nous fumons la pipe, et faisons la cour aux jeunes filles. Mais n’aimeriez-vous pas à visiter l’intérieur de l’une de nos maisons? Je serais heureux de vous montrer la mienne, et de vous offrir un verre du lait de mes vaches. Je regrette de ne pas avoir d’eau-de-vie, mais il est impossible de s’en procurer ici.

—N’en parlez pas, répondit gaiement le colonel; comme breuvage du matin, rien ne vaut un verre de lait.

Ils entrèrent dans la meilleure chambre de la maison,—vaste, basse, faiblement éclairée par deux petites fenêtres, et fortifiée contre l’hiver par un énorme poële canadien en fonte.

C’était rustique, mais propre, avec un air de confort passable.

On voyait à travers la fenêtre un tout petit jardin potager autour duquel croissaient les fleurs les plus vigoureuses.

—Ces haricots-là, dit l’hôte, sont pour la soupe et le café. Mon blé-d’inde, ajouta-t-il en montrant quelques rangées de maïs nain, a échappé aux premières gelées d’août, et ainsi j’espère en avoir encore quelques épis cet été.

—Cela ne me semble pas être exactement ce qu’on pourrait appeler un climat bien attrayant, qu’en dites vous? demanda le colonel.

Le Canadien était un petit homme rude et fort en apparence, mais ce fut avec une espèce d’émotion qu’il répondit:

—Un climat cruel, Monsieur. Quand j’arrivai ici, c’était une forêt. J’y ai vécu vingt ans, et vraiment cela n’en valait pas la peine. Si c’était à recommencer, j’aimerais autant ne point vivre du tout. Je suis né à Québec, dit-il, comme pour faire comprendre qu’il était habitué aux climats tempérés, et il se mit à raconter quelques incidents de sa vie à la baie des Ha-Ha. Je voudrais continua-t-il, vous voir passer quelques temps avec moi. Je vous assure que vous ne trouveriez pas le climat si rude en été. Il y a des ours dans la forêt, dit-il au colonel, et vous pourriez en tuer un facilement.

—Mais alors, répliqua ce dernier en riant, je contribuerais à ruiner votre commerce de bêtes féroces.

Arbuton paraissait fatigué de tout cela.

Il ne s’intéressait ni aux nuits hâtives, ni à la pauvreté, ni aux ours d’été de la baie des Ha-Ha.

Il était assis là, dans ce singulier salon, son chapeau sur ses genoux, dans l’attitude patiente et pleine de réserve d’un monsieur en visite.

—Il n’a pas de sentiments, se dit Kitty.

Mais c’est là un sujet sur lequel l’erreur est facile.

On pouvait plutôt dire d’Arbuton qu’il avait toujours eu de la répugnance pour tout ce qui était en dehors d’un monde très restreint, et qu’il n’était pas doué d’une vive imagination.

De plus il avait une certaine répulsion, si l’on peut s’exprimer ainsi, pour la pauvreté. Cette détresse ne le touchait pas, comme Kitty, parce qu’elle était rare et intéressante; bien que, sans aucun doute, dans un moment donné, il eût fait autant qu’elle pour venir en aide au malheur.

—Un peu trop d’autobiographie, dit-il à Kitty, en attendant avec elle, à la porte, que le Canadien eût tranquillisé son chien, qui s’exerçait toujours à chasser l’orignal en faisant d’affreux bonds au nez du cheval. La manie que ces gens ont de parler d’eux-mêmes est toujours ennuyeuse. Mais je suppose qu’il est dans l’habitude d’employer ce moyen-là pour s’attirer la sympathie des voyageurs. Vous ne pouvez plus convenablement offrir vingt-cinq sous à quelqu’un qui vous a mis ainsi dans ses confidences. Avez-vous trouvé quelque chose d’assez extraordinaire dans sa maison, miss Ellison, pour le justifier de nous y avoir conduits? demanda-t-il avec cet air qui semble vous dire: “Je sais que vous êtes de mon avis,” et qui vous choque également, que vous le soyez ou que vous ne le soyez pas.

Quant à Kitty, chaque figure qu’elle avait rencontrée dans sa promenade lui avait raconté sa pathétique histoire.

Elle était entrée par la pensée dans chaque maison de la route, rêvant aux humbles drames dont chaque foyer pouvait avoir été le théâtre.

Tout ce que leur hôte avait dit donnait forme et couleur à ce qu’elle s’était imaginé des luttes de la vie dans cette contrée, et elle se sentit blessée de voir ce froid scepticisme jeter son ombre sur les tons sympathiques du tableau qu’elle avait dans l’esprit.

Elle ne sut d’abord que dire; elle jeta un regard de trouble et d’embarras sur son interlocuteur; puis elle répondit:

—Il me semble que je ne suis pas de votre opinion: j’ai été au contraire vivement intéressée.

Et, comme si elle eût regretté cette phrase un peu sèche, elle chercha bientôt une occasion quelconque d’en adoucir l’effet.

Mais pendant le court trajet qu’ils firent jusqu’au bateau-à-vapeur, elle ne trouva rien à faire remarquer, si ce n’est que l’air du matin était délicieux.

—Oui, mais un peu frais, dit Arbuton, dont les sentiments ne paraissaient pas avoir besoin d’aucun émollient.

Et la conversation passa aux autres. Sur le quai, il aida Kitty à descendre de voiture, car le colonel donnait toute son attention à ce que disait le cocher; puis il offrit sa main à Mme Ellison.

En se levant de son siège, celle-ci fit un léger faux pas, et quand elle fut descendue:

—Je crois que je me suis donné une légère entorse, dit-elle en riant; ce n’est rien sans doute.

Et elle s’évanouit dans les bras du jeune homme.

Kitty jeta un cri, et en un instant le colonel eut pris la place d’Arbuton. Ce fut une scène, et rien ne pouvait être plus désagréable à ce dernier que le brouhaha causé par l’accident arrivé à cette pauvre Mme Ellison, parmi les paysans qui se trouvait là, les hommes de l’équipage et les voyageurs penchés sur le plat-bord pour voir ce qui se passait. Peu d’hommes savent se montrer utiles dans les circonstances pressantes de ce genre; et, débarrassé de son fardeau, Arbuton ne savait plus que faire.

Il allait de ci de là avec anxiété et sans aucun résultat, pendant qu’on transportait la malade au grand air, sur l’avant du steamer, où, en quelques minutes, il eut la satisfaction de lui voir rouvrir les yeux.

Ce n’était pas le temps de parler, et il s’éloigna d’un air presque coupable, avec le reste de la foule qui se dispersait.

Mme Ellison adressa ses premiers mots à Kitty, qui se tenait toute pâle auprès d’elle:

—Vous pouvez avoir tous mes effets maintenant, dit-elle, comme si c’eût été là une clause de son testament, sa dernière pensée peut-être en perdant connaissance.

—Mais, Fanny, s’écria Kitty avec un rire nerveux, vous n’allez pas mourir. Une entorse au pied n’a rien de fatal.

—Non; mais je sais qu’une personne qui s’est foulé la cheville ne saurait mettre le pied par terre durant des semaines; et je n’aurai plus besoin que d’une robe de chambre, vous savez, pour rester sur un canapé.

Et la jeune femme posa tendrement la main sur la tête de Kitty, comme une mère inquiète de ce que deviendra son enfant quand elle ne sera plus là.

Elle comparait dans son esprit l’avantage pour Kitty d’avoir une garde-robe complète à sa disposition, avec la perte qu’elle allait faire des petits stratagèmes d’amitié dont elle ne pouvait se passer.

Incapable de se prononcer soit d’un côté soit de l’autre, elle soupira.

—Mais, Fanny, vous ne pouvez pas voyager en robe de chambre.

—Le fait est que je voudrais savoir si je puis voyager du tout. Mais je le saurai dans vingt-quatre heures. Si cela enfle, il me faudra passer quelque temps à Québec; et si cela n’enfle pas, il pourrait y avoir quelque chose de lésé à l’intérieur. J’ai lu que des personnes qui se croyaient tout à fait remises, après certains accidents, se trouvaient tout à coup dans un état très dangereux. Le mauvais côté des lésions intérieures, c’est que vous ne vous en apercevez pas. Non point que je redoute rien de semblable dans le cas actuel; mais à tous hasards quelques jours de repos ne me feront pas de mal. On achète à Québec aussi bien et même un peu moins cher qu’à Montréal. Je pourrai sortir en voiture, vous savez, et passer mon temps aussi agréablement dans un endroit que dans l’autre. Je suis sûre que nous nous y amuserons. Et puis, il n’y a pas de nécessité pour que le colonel soit de retour avant un mois. Je pourrais peut-être aussi parcourir les magasins à l’aide d’une béquille.

Pendant que le monologue de Mme Ellison se poursuivait, à peine interrompu ici et là par Kitty, le mari était allé à la recherche d’une tasse de thé et autres légères douceurs indispensables aux dames après une syncope.

Quand il fut de retour, Mme Ellison demanda des nouvelles d’Arbuton, qui, après être revenu voir si tout était pour le mieux, avait disparu de nouveau.

—Ma foi, notre ami de Boston porte sa part des embarras de ce matin, comme un héros.... ou comme une dame qui s’est donné une entorse, dit le colonel en disposant les rafraîchissements. En voyant le ravage qu’il fait dans le jambon, les œufs et la chicorée, on se convaincrait qu’il n’y a rien pour ouvrir l’appétit comme le regret de voir souffrir les autres.

—Vraiment! et voilà cette pauvre Kitty qui n’a pas encore pris une bouchée! s’écria Mme Ellison. Kitty, allez déjeuner. Vous mettrez ma....

—Oh! non, Fanny, non.... et j’ai réellement faim.

—Alors c’est très bien, dit Mme Ellison, en apercevant un nuage humide dans les yeux de Kitty. Allez-y comme vous êtes, et ne faites pas attention à moi.

Kitty partit en s’armant de courage à chaque pas, et quand elle s’assit en face d’Arbuton son teint était animé, il est vrai, mais elle avait la hardiesse du lion.

Lui, avait maudit son étoile qui l’avait pour ainsi dire poussé de plus en plus en avant dans l’intimité de ces gens-là, comme il les appelait en lui-même. Il se disait que juste vingt-quatre heures auparavant, il les avait rencontrés et s’était promis de n’avoir rien à démêler avec eux. Or, dans cet espace de temps, la jeune fille l’avait amené à s’excuser pour une maladresse qu’elle avait commise elle-même; il avait épié sa conversation; il avait parlé sentiment avec elle jusqu’à minuit; ils avaient fait une promenade du matin ensemble; et pour terminer il avait donné une entorse à Mme Ellison, qui était tombée évanouie dans ses bras. C’était révoltant.

Et pour comble, il se trouvait obligé de prendre une attitude de regret et de prière vis-à-vis de cette Mme Ellison, la personne qu’il aimait le moins de toute cette compagnie.

Il engloutissait donc avec dépit un énorme déjeuner en se laissant aller à une distraction maussade, lorsque Kitty arriva près de lui.

—J’espère, lui dit-il, que Mme Ellison va mieux.

—Oh bien mieux! ce n’est qu’une entorse.

—Une entorse peut devenir quelque chose de très désagréable, dit Arbuton, d’un ton lugubre. Miss Ellison, s’écria-t-il, je n’ai été qu’un sujet de désagrément pour vous tous depuis que je suis embarqué dans ce bateau.

—Pensez-vous que notre mauvais génie serait une expression trop forte, suggéra Kitty?

—Point du tout; ce serait plutôt un euphémisme—une basse flatterie, de fait. Donnez-moi un nom pire que celui-là.

—Je ne trouve rien. Je dois vous laisser à votre propre conscience. Il est fâcheux que notre promenade se soit terminée ainsi; elle aurait été si charmante!

Et Kitty s’encouragea de l’humeur apparente de son interlocuteur pour faire allusion à ce qui l’avait le plus intéressée pendant la matinée.

—Quel étrange petit nid que cette baie au milieu de ces montagnes à moitié glacées! Et songez donc à l’hiver, aux quinze ou vingt mois d’hiver qu’on doit subir ici tous les ans! Cette pièce de maïs échappée aux premières gelées d’août m’aurait tiré des larmes. Je suppose que c’est une espèce d’été de la Saint-Martin dont nous jouissons en ce moment, et que les froids vont commencer dans une semaine ou deux. Hier au soir, mon cousin et moi, nous prenions Tadoussac pour un endroit tranquille et retiré; mais je suis sûre que Tadoussac va nous faire l’effet d’une métropole, à notre retour. Lorsque je serai chez moi, je crains que l’agitation et le mouvement d’Eriécreek...

—Eriécreek? chez-vous? Je pensais que vous demeuriez à Milwaukee.

—Oh non! ce sont mes cousins qui demeurent à Milwaukee. Moi, je suis d’Eriécreek, dans l’Etat de New-York.

—Oh! dit M. Arbuton déconcerté et presque mécontent.

Milwaukee était déjà assez mal, bien qu’il sût que cette ville avait tiré en grande partie sa population de la Nouvelle-Angleterre, et qu’elle renfermât un grand nombre d’Allemands, ce qui pouvait expliquer le fait, chez ses compagnons de route, de n’être pas entièrement barbares. Mais cet Eriécreek, Etat de New-York!...

—Je ne crois pas avoir entendu parler de cet endroit, dit-il.

—C’est une ville peu considérable, observa Kitty; et je ne pense pas qu’elle soit notée pour rien de particulier. Elle n’est pas même située sur aucune ligne de chemin de fer. C’est plutôt un village, dans le nord-ouest de l’Etat.

—Est-ce que ce n’est pas dans les régions pétrolifères?

—Les régions pétrolifères sont assez nomades, vous savez. C’était dans leurs limites d’autrefois; mais l’huile a été épuisée, et le pétrole s’est gracieusement retiré pour faire place au fromage et au raisin, lesquels ont pris possession des vieux mâtereaux et des chaudières rouillées. A voir les prairies, vous croiriez que toutes les chaudières à vapeur du monde, qui ont fait explosion, sont tombées du ciel dans les environs d’Eriécreek; et chaque champ garde encore son appareil d’exploitation tel que l’ont abandonné le dernier dollar et la dernière goutte d’huile.

Arbuton s’efforça en vain de se mettre dans l’esprit ce que pouvait bien être Eriécreek.

Il n’aimait pas à voir ce nouvel endroit s’introduire dans les limites de ses connaissances géographiques; il lui en voulait presque d’être le pays de Mlle Ellison, qu’il commençait à accepter comme une réalité, sinon parfaitement compréhensible, du moins incontestablement agréable, bien qu’il ressentît encore une certaine disposition à rejeter cette réalité comme inadmissible.

Il ne fit plus aucune question concernant Eriécreek; et bientôt, comme sa compagne se levait pour aller rejoindre ses cousins, il s’en alla fumer un cigare, en réfléchissant au problème que lui posait cette jeune fille, dont le lieu de résidence et l’éducation probable semblaient si peu en harmonie avec ce qu’elle paraissait être elle-même.

Mlle Ellison était douée d’une certaine confiance en elle-même mêlée d’une foi naïve en autrui, ce que Mme Isabel March avait représenté à son mari comme un charme puissant capable de gagner la sympathie de tout le monde, mais qu’il était difficile de faire parfaitement comprendre à Arbuton.

Elle devait ce charme en partie à la nature et en partie à son ignorance de la vie. C’était l’assurance jamais détrompée d’un cœur qui n’avait pas encore soupçonné chez les autres l’instinct des différences sociales, ou qui n’avait jamais songé qu’on pût le mépriser pour autre chose qu’une faute.

Si Kitty entretenait des idées aussi erronées sur les relations de la bonne société, l’oncle Jack en était le premier responsable.

Dans l’ardeur démocratique de sa révolte contre les traditions virginiennes, il avait enseigné à sa famille que cette croyance dans toute autre distinction que celle de l’intelligence et de la vertu, était une mesquine et cruelle superstition.

Il avait réussi à ancrer si profondément cette idée dans l’éducation de ses enfants, qu’elle se reflétait sur leur existence; et Kitty, quand vint son tour, en retrouva les vivants effets dans le caractère de ceux qui l’entouraient.

Le fait est qu’elle acceptait les théories extrêmes d’égalité à un degré qui enchantait son oncle, lequel, après avoir nourri et choyé ces théories durant de longues années, commençait peut-être à sentir ses convictions s’ébranler, et se trouvait heureux de pouvoir les retremper dans la foi d’autrui.

Socialement aussi bien que politiquement, Eriécreek jouissait d’une organisation démocratique presque complète, et Kitty voyait peu de chose autour d’elle qui pût contrecarrer les enseignements du docteur.

Les courtes visites qu’elle avait faites à Erié, à Buffalo, et—depuis le mariage du colonel—à Milwaukee, n’avaient pas été suffisantes pour la détromper.

Personne ne lui avait manqué d’égards, excepté certains êtres grossiers et ignorants.

Avec les gens bien élevés, elle s’imaginait toujours se trouver en communauté de sentiments et d’esprit; et elle avait fait la connaissance d’Arbuton avec d’autant plus de confiance que, étant de Boston, il devait nécessairement avoir une âme cultivée.

La vie de réclusion qu’elle menait forcément à Eriécreek lui laissait beaucoup de loisirs qu’elle consacrait à la lecture, dans un âge où les autres petites filles vont encore à l’école.

Le docteur avait des goûts littéraires, un peu ponsifs, mais sérieux.

Sa bibliothèque était assez bien garnie d’anciens auteurs anglais, poètes, publicistes et romanciers, avec un historien par-ci par-là, et Kitty les lisait comme une enfant, se nourrissant l’esprit de choses qu’elle ne comprenait pas encore, mais dont la beauté se révélait à elle petit à petit, à mesure qu’elle avançait en âge.

Mais ce qui lui plaisait infiniment plus que ces vieux classiques un peu surannés, c’étaient les livres plus modernes qu’avait laissés son cousin Charles—l’espérance et l’orgueil du docteur—mort un an avant l’arrivée de Kitty dans la maison.

Il portait le nom de son père, à elle, et l’oncle Jack semblait retrouver à la fois, dans sa nièce, son fils et son frère.

Lorsque le goût de la jeune fille pour la lecture commença à se révéler sérieusement, le vieillard ouvrit un jour certains rayons dans une petite chambre, en haut, lui en donna la clef, en lui disant avec une fierté triste et avec ce ton un peu solennel des gens de la Virginie, qu’il avait toujours conservé:

—Ces livres appartenaient à mon fils, qui aurait été un jour un grand écrivain; maintenant ils sont à toi.

Plus tard, quand le docteur mettait la main sur certains livres de cette collection, que Kitty laissait par hasard sur quelque meuble de l’appartement, il s’endormait en les regardant; ou bien, en apercevant quelque note écrite en marge, il remettait doucement le volume où il l’avait pris, et sortait précipitamment de la chambre.

—Kitty, tu ferais mieux de ne pas laisser les livres de ce pauvre Charlie où l’oncle Jack peut les voir, disait alors l’une des cousines, Virginia ou Rachel; je ne crois pas qu’il s’intéresse beaucoup à ces écrivains-là, et la vue de ces livres lui fait saigner le cœur.

De sorte que Kitty garda les livres pour elle seule, et la plupart du temps s’enferma avec eux à l’étage supérieur, dans la chambre qui avait appartenu à Charles Ellison.

Là, parmi ces témoins des rêves ambitieux du jeune homme défunt, elle devint rêveuse, et l’on aurait dit que, en héritant des lieux qu’il avait occupés pendant sa vie, elle avait en même temps hérité de son esprit fin et délicat.

Le docteur, ainsi que l’insinuaient ses filles, ne s’occupait guère des auteurs modernes qui avaient fait les délices de son fils.

Ainsi que bien d’autres hommes au cœur simple et naïf, il croyait que depuis Pope, il n’avait existé qu’un grand poète, Byron, et pour lui Tennyson, Browning et les autres poètes modernes étaient de l’hébreu.

Parmi les Américains, il avait une haute opinion de Whittier, mais il préférait Lowell à tous les autres, parce qu’il avait écrit les Biglow Papers, et encore ne voulut-il jamais avouer que les dernières séries fussent aussi bonnes que les premières.

Ces auteurs, ainsi que les autres principaux poètes de notre nation et de notre langue, se trouvaient dans la bibliothèque dont Kitty avait hérité de son cousin, en même temps qu’une collection complète des différents romanciers contemporains, lesquels, en somme, lui plaisaient encore plus que les poètes. Elle tirait aussi parti des différentes publications périodiques auxquelles son cousin avait été abonné, et la maison était remplie de journaux de toute espèce, depuis le Courrier d’Eriécreek jusqu’au Tribune de New-York.

Enfin, avec les allées et venues des visiteurs excentriques dont nous avons parlé, ses lectures continuelles, ses courses à la campagne en compagnie de l’oncle Jack, l’éducation de Kitty s’était faite rapidement, et tout cela avait au moins eu pour effet de donner à la jeune fille beaucoup de vivacité d’esprit et certaines opinions bien arrêtées.

Ajoutons que si quelque chose eût pu lui faire perdre son heureuse simplicité et lui donner de l’affectation, l’air vif et sain que l’on respirait dans l’intérieur de la famille Ellison lui eût servi de contre-poison.

Il y avait une telle bonté dans la discipline de cette maison, que Kitty ne se rappelait pas y avoir jamais été froissée en quoi que ce fût.

C’était à cette époque un moment de gaieté pour elle que de s’asseoir avec ses cousines, pour travailler à quelque ouvrage, s’abandonnant avec elles à un caquetage, libre, rapide, désordonné, avec une pointe de raillerie à l’adresse de quiconque s’approchait d’elles,—tout cela tempéré par un excès de bonne humeur un peu drôlatique, ou par une légère teinte de mélancolie native.

Le dernier visiteur original, quelque cancan du voisinage, quelque folie de jeunesse ou quelque prétention de Kitty, certains de leurs actes, une gaucherie des garçons—s’ils se trouvaient à la maison et venaient flâner à l’intérieur—leur servaient de thème à broder les plus curieuses drôleries du monde, excepté toutefois quand l’oncle Jack était présent, et qu’elles le plaisantaient à n’en plus finir sur ses travers ou ses théories caractéristiques.

Mais à ces personnes, à ce genre de vie, Arbuton n’aurait rien compris, s’il les eût connus.

Sous certains rapports c’était un excellent homme, et il méritait le respect pour ses qualités.

Il était très sincère; son esprit avait beaucoup de pureté et de droiture; il était scrupuleusement juste, au meilleur de sa connaissance.

Il y avait chez lui plusieurs traits de caractère qui auraient convenu, on ne peut mieux, à la carrière qu’il avait d’abord eu l’intention d’embrasser, car il avait fait des études préliminaires de théologie.

Mais, au dire de ceux qui ne l’aimaient pas, c’était justement la noblesse de ses croyances qui l’avait détourné de cette vocation; on prétendait qu’il n’aurait jamais pu frayer avec la plèbe des élus.

—Arbuton, disait un jeune homme joufflu que l’on considérait comme le loustic de la classe, Arbuton pense qu’il y a des personnes de basse extraction dans le ciel, et il ne peut se faire à cette idée-là.

Arbuton n’aimait pas ce gouailleur, ni aucun de ses compagnons d’études, trop pauvres pour porter des gants ou suivre la mode; leurs pensions et logements mesquins, ainsi que leur manière de vivre des legs pieux et des bontés du voisinage, offensaient ses instincts aristocratiques.

—Aussi il y renonce, n’est-ce pas? dit le même plaisant en apprenant son départ de l’école. Si Arbuton eût pu être un apôtre accrédité par Dieu lui-même auprès de la meilleure société, tenu de sauver seulement des âmes bien alliées, bien élevées et appartenant à d’anciennes familles, il aurait pu embrasser l’état ecclésiastique.

Cela était un peu exagéré, sans être entièrement inexact. Il y avait longtemps qu’Arbuton avait abandonné l’idée de se faire pasteur; et depuis il avait voyagé, il avait fait son droit, il était devenu un homme de société et de cercles; mais il conservait encore certains des traits caractéristiques qui avaient failli déterminer sa vocation.

D’un autre côté il était resté imbu des préjugés qui passaient pour l’en avoir détourné. Il était exclusif par instinct et par éducation.

Il accordait bien une certaine somme d’intelligence au commun des mortels, et il aurait pu même, s’il eût été en relation avec d’autres classes que la sienne, reconnaître certains mérites et certaine valeur là où il ne les avait pas encore soupçonnés, mais nous ne croyons pas que son cœur en eût été touché pour cela.

Ses doutes concernant ces gens de l’Ouest étaient très naturels, sinon absolument justifiables; et quant à Kitty, s’il eût mieux connu tout ce qui la concernait, je ne vois pas comment il eût pu croire en elle un seul instant.

Quoi qu’il en soit, après avoir fumé son cigare, il se mit à la recherche de ses trois compagnons, et les trouva sur la promenade d’avant.

Lorsque Kitty s’était éloignée, il était d’assez bonne humeur, bien que la jeune fille se dît, à son grand amusement, qu’il n’avait rien fait pour mériter de l’être, si ce n’est d’avoir donné une entorse à Mme Ellison.

Au moment où il apparut, celle-ci venait de faire la remarque que cela commençait à enfler un peu, preuve qu’il n’y avait point de mal à l’intérieur; et Kitty, qui avait compris, aussi facilement que si elle le lui eût dit, que la jeune femme voulait parler de son pied, s’était affligée et réjouie avec elle, et l’on avait déclaré que le colonel était la cause de tout.

Ceci rendait les excuses d’Arbuton assez inutiles; mais elles n’en furent pas moins gracieusement reçues.

III

Retour à Québec

Cependant le vapeur descendait la rivière, et chacun regardait attentivement le paysage.

La longue file de sommets arrondis, couverts de pins, et échelonnés sur les deux rives, commença à se dérouler un peu après que la baie des Ha-Ha eût disparu derrière un promontoire, nulle part interrompue—à l’exception d’un seul endroit—jusqu’à ce que le steamer rentrât dans les eaux du Saint-Laurent.

Les bords de la rivière sont à peu près inhabités.

Les côtes émergent perpendiculairement de l’eau; et, si elles sont coupées par quelque étroit ravin, ce n’est que pour montrer à l’œil des solitudes plus tristes encore.

Dans une des gorges, on voit une scierie mécanique, entourée de misérables cabanes, avec un chemin désert qu’on aperçoit à peine du bateau, et qui serpente dans la vallée, jusqu’à des régions auxquelles la dévastation de la forêt donne une apparence encore plus abandonnée.

Çà et là une île abrupte comme les rives, brisant la monotone horreur de la rivière par des massifs de rocs couverts de sombres sapins, se dressait devant eux, comme pour leur défendre la sortie de ces eaux lugubres, au-dessus desquelles aucun oiseau ne voltigeait, et qu’on aurait pu croire évitées même des poissons.

Mme Ellison, le pied confortablement, et non sans grâce, appuyé sur un tabouret, n’était pas assez souffrante pour ne pas feuilleter de temps en temps un des guides, dont le colonel avait fait une abondante provision, et qu’elle paraissait vouloir chicaner sérieusement pour toute description entachée d’exagération.

—Il dit ici que l’eau du Saguenay est aussi noire que de l’encre. Croyez-vous cela, Richard?

—Elle paraît l’être.

—Oui, mais si vous en preniez dans votre main?

—Peut-être ne serait-elle pas aussi noire que l’encre de Maynard et Noyes, mais elle le serait assez pour n’importe quelle fin pratique.

—Il se peut, suggéra Kitty, que le guide veuille parler de cette espèce d’encre d’un bleu clair d’abord, et “qui noircit quand on l’expose à l’air,” comme dit l’étiquette.

—Qu’en pensez-vous, monsieur Arbuton? demanda Mme Ellison, avec persistance.

—Vraiment je ne sais pas, répondit Arbuton, qui trouvait ce sujet de conversation fort trivial; je n’en sais rien du tout. Je n’en ai pas pris dans ma main.

—C’est vrai, reprit Mme Ellison avec gravité, et d’un ton de reproche à l’adresse des autres qui n’avaient pas songé à une si simple solution du problème. C’est très vrai.

Le colonel la regarda en face d’un air d’ahurissement bien joué.

—J’espère que l’entorse ne se fait pas sentir au cerveau, Fanny, fit-il en laissant Arbuton seul avec les dames.

Mme Ellison s’occupait peu de ce sarcasme ou d’un autre, pourvu qu’elle parvînt à ses fins; et puisqu’elle avait réussi à faire rire tout le monde, et donné une tournure plus gaie à la conversation, elle était aussi heureuse que si elle ne s’était pas offerte elle-même en holocauste à la cause de l’amusement général.

Elle était en effet à la hauteur de tous les dévouements pour réussir dans son entreprise, et non seulement elle aurait donné à Kitty tout ce qu’elle possédait au monde, mais elle se serait sacrifiée tout entière pour faire triompher ses desseins sur Arbuton.

Elle se remit à parcourir son guide, et laissa les deux jeunes gens causer gaîment et sans interruption.

Ils devinrent sérieux d’abord, comme il arrive presque toujours après un joyeux accès d’hilarité,—ce qui, quand on y songe, a quelquefois son côté étrange et triste.

En outre, Kitty était un peu embarrassée par cette atmosphère de froideur qui semblait régner autour d’Arbuton, tout en ayant l’esprit charmé par l’apparence soignée, les manières parfaites et les airs de grand monde de ce jeune homme si différent de ce à quoi elle avait été habituée jusque-là.

C’était un de ces individus dont la perfection vous fait sentir comme coupable de je ne sais quoi, quand vous les rencontrez, et dont le salut vous fait trouver votre honnête bonjour insignifiant et presque grossier.

Même l’ignorance intrépidement naïve de Kitty et son mépris plus qu’ordinaire des dignités sociales n’étaient pas à l’abri de cette impression.

Elle avait trouvé facile de causer avec Mme March, comme avec ses cousines, chez elle; elle aimait la franchise et la gaieté dans la conversation; elle se plaisait à badiner, à rire, à railler d’une façon inoffensive, et même à parler sentiment sur un ton demi-sérieux.

Être en compagnie d’Arbuton lui semblait agréable; mais elle commençait à ne plus pouvoir prendre avec lui un ton naturel. Elle s’étonnait de la hardiesse légère avec laquelle elle avait osé lui parler au déjeuner, et elle attendait qu’il prît la parole.

Jetant un regard sur le ciel gris dont le Saguenay est toujours couvert, Arbuton fit la remarque qu’il commençait à pleuvoir, et ouvrit l’élégant parapluie de soie qui s’harmonisait si parfaitement avec la distinction londonienne de son vêtement, et l’éleva au-dessus de leurs têtes.

Mme Ellison se plaça de façon à profiter de cet abri, et continua à feuilleter activement son livre, tout en prêtant l’oreille à la conversation.

—Le grand inconvénient de ces sortes de choses, en Amérique, continua Arbuton, c’est qu’il n’y a aucun intérêt humain dans le paysage, si beau qu’il soit.

—Ma foi, je ne sais pas, répondit Kitty, vous avez vu ce petit village autour de la scierie? Ne trouvez-vous aucun intérêt humain dans la vie de ces pauvres gens? Il me semble qu’on peut imaginer d’eux n’importe quoi. Supposez, par exemple, que le propriétaire de cet établissement soit un malheureux désenchanté venu là pour enfouir l’épave de sa vie dans... dans le bran de scie!

—Oh oui! des choses de ce genre-là, certainement. Mais ce n’est pas ce que je voulais dire, je parlais de l’intérêt historique. Il n’y a ici ni passé, ni caractère, ni traditions.

—Ah! mais le Saguenay a ses traditions, dit Kitty. Sachez qu’un parti de ses premiers explorateurs avaient laissé leurs camarades à Tadoussac pour remonter le Saguenay, il y a quelque trois cents ans, et qu’on n’en a jamais entendu parler depuis. L’apparence même de la rivière nous fait songer à cela. Le Saguenay ne dirait jamais un secret.

—Hum! murmura Arbuton, comme s’il eût contesté au Saguenay le droit d’avoir une légende de cette espèce, et fût disposé à se moquer de cette légende parce qu’elle appartenait au Saguenay.

Après quelques instants de silence, il se mit à causer des grands fleuves de l’Europe.

—Le Rhin ne doit pas manquer de traditions, n’est-ce pas? dit Kitty.

—Non, mais je pense que le Rhin pousse la chose un peu loin. On ne peut s’empêcher de trouver cela un peu mélodramatique, et... commun. Avez-vous jamais vu le Rhin?

—Oh non! Ceci est à peu près la première chose que je voie. Peut-être, ajouta-t-elle gravement, et un peu tremblante de s’apercevoir qu’elle était sur le point de plaisanter avec Arbuton, que si j’avais trouvé trop de traditions sur le Rhin, je n’en trouverais pas assez sur le Saguenay.

—Vous devez admettre qu’il y a une juste mesure en tout, miss Ellison, reprit son compagnon en riant avec indulgence, et ne trouvant pas désagréable d’être taquiné par elle.

—Oui, j’ai peur, ajouta-t-elle, que nous trouvions le cap Trinité et le cap Eternité bien trop gigantesques quand nous y serons. Ne croyez-vous pas que trois mille pieds ne soient une hauteur excessive pour un paysage riverain?

Arbuton avait réellement objection aux exagérations de la nature sur ce continent, et les trouvait de mauvais goût, mais il n’avait jamais exprimé son sentiment là-dessus.

Il n’était pas sûr que ce sentiment ne fût ridicule, maintenant qu’on le lui faisait sentir, mais cette possibilité lui paraissait trop nouvelle pour qu’il l’admît d’emblée.

Néanmoins, quelques instants plus tard, lorsque la rumeur se répandit parmi les passagers que l’on approchait de ces deux principales curiosités du Saguenay, et que la foule commença à se grouper dans les endroits les plus favorables pour jouir du spectacle, il se félicita d’avoir choisi la place qu’il occupait avec Mlle Ellison, et un léger frisson d’émotion sympathique vint mettre sa supériorité dédaigneuse en échec.

Comme ils approchaient, la pluie cessa, et le nuage gris qui avait jusque-là couvert les montagnes de la côte, s’éleva comme à regret, et laissa voir leurs grandissantes altitudes.

Le capitaine fit remarquer à ceux qui l’entouraient le vaste profil romain qui se découpe dans la paroi du rocher, puis la merveilleuse ouverture qui passe pour être l’entrée d’une caverne inexplorée, et dans l’embrasure de laquelle une espèce de menhir s’était dressé durant des siècles, comme une statue, jusqu’à ce que, quelques hivers passés, la gelée qui avait miné sa base, l’eût précipité à travers la glace jusque dans les insondables profondeurs de l’abîme.

La monotone tristesse des pins se trouvait maintenant éclairée par la pâleur des bouleaux, dont les tons blanchâtres donnaient au paysage un indicible caractère de mélancolie et de vieillesse.

Tout à coup le vaisseau doubla les trois gigantesques degrés de mille pieds chacun par lesquels le cap Eternité s’élance du niveau de l’eau, et se mit à côtoyer le côté nu de la terrible falaise.

C’est une muraille de roc vif émergeant verticalement de la sombre rivière, et dressant comme avec effort son flanc désolé, en longs jets de pierre, sillonnés çà et là de profondes crevasses, jusqu’à ce que—à trois mille pieds dans les airs—son vaste front surplombe sourcilleux sous une frange de pins disséminés.

Les parois du rocher sont tachées çà et là par les intempéries ou les suintements, mais la sublimité seule captive l’œil, et c’est après coup seulement que l’on se rappelle ces détails qui, à vrai dire, sont trop peu nombreux pour produire aucun effet d’ensemble.

Le rocher paraît avoir pleinement la hauteur qu’on lui attribue.

Le regard suit de jet en jet l’ascension prodigieuse de cette masse à pic, jusqu’à ce qu’il atteigne le sommet nuageux; alors le colosse démesuré, qui semble se balancer dans l’espace et se pencher en avant, vous fait éprouver la même sensation vertigineuse qui s’empare de vous lorsque vous plongez les yeux dans les profondeurs d’un précipice. Tout cela est sévère et effrayant; nulle nuance réjouissante ne trouble l’austère majesté du spectacle.

Au pied du cap Eternité, l’eau qui est d’une profondeur inconnue arrondit sa noire surface au fond d’une anse aux rives indescriptiblement sauvages et désolées, et reprend son cours en contournant la base du cap Eternité.

Cette falaise est encore plus haute que sa sœur jumelle, mais elle s’élève en pente plus douce, et depuis le pied jusqu’à la crête, elle est entièrement couverte d’une épaisse forêt de pins.

Les bois qui jusque-là ont hérissé les côtes de leur frondaison maigre et rachitique, coupée par de longues traînées ravagées par le feu, prennent maintenant des proportions plus étendues, et se groupent en masses compactes sur le flanc de la montagne, en superposant leurs troncs par rangées, jusqu’au sommet qu’ils couronnent majestueusement de leurs panaches vert foncé, touffus, moelleux et magnifiques.

De sorte que l’esprit, surexcité par le spectacle du premier promontoire, se calme et s’apaise à la vue de celui-ci.

La main de l’homme a travaillé, jusque dans l’ombre du cap Trinité, à ramener les esprits à leur état normal; et peut-être personne ne quitte-t-il cet endroit en proie à une émotion complète.

En tous cas, Kitty s’intéressa à certaines œuvres d’art que le rocher laissait voir à fleur d’eau.

Il y avait d’abord un curieux portrait à fresque du général Sherman, avec les insignes de son grade, et puis l’effigie encore plus frappante du général O’Neil, des armées de la république irlandaise, à l’air menaçant, et représenté là, par un effort d’imagination, comme le conquérant du Canada en l’année 1875.

Arbuton n’aimait pas ces empiètements sur la sublimité de la nature, et il ne pouvait s’expliquer, à l’avantage de Mlle Ellison et du colonel, comment ces derniers pouvaient accepter cela joyeusement comme partie agréable de l’ensemble.

Il écoutait assez mécontent leur échange de plaisanteries, lorsqu’il se sentit tout à coup étrangement entraîné par une tentation qu’éveilla chez lui un homme de l’équipage.

Celui-ci venait de placer devant les passagers un seau rempli de petits cailloux d’une grosseur invitante, en disant:

—Maintenant, voyez qui pourra toucher la montagne. Personne ne peut l’atteindre, si près qu’elle paraisse être.

Les passagers se précipitèrent sur ces projectiles, et le colonel Ellison avec plus de zèle que tous les autres.

Personne n’atteignait la falaise, lorsque tout à coup Arbuton fut pris d’un désir aveugle, fou, irrésistible de tenter l’aventure.

Le souvenir de ses jours de collège, de ses jours de jeunesse où il ne craignait point de manier l’aviron et de jouer à la balle, se réveilla chez lui.

Il saisit un galet, pendant que Kitty ouvrait de grands yeux et le regardait muette de surprise; puis, en un tour de bras, il lança la pierre. Celle-ci alla frapper le rocher avec un choc à briser toutes les fenêtres du quartier le plus exclusivement aristocratique de Boston; et notre ami se laissa aller sans gêne à la joie de son bruyant triomphe.

Il semblait avoir secoué pour un instant le joug de ses habitudes, mis de côté les liens de ses allégeances sociales, foulé aux pieds les conventions qu’il avait chéries et respectées toute sa vie.

Dans cet accès de frénésie enthousiaste, il se soupçonna capable de serrer la main de l’Anglais vulgaire à la casquette de Glengary, et d’inviter à la buvette tous les passagers dans l’admiration.

Ceux-ci avaient jeté un cri d’applaudissement au tour de force d’Arbuton, et pour la première fois celui-ci but à la coupe de la popularité.

Naturellement la réaction devait se faire, et elle devait être d’une vigueur correspondante.

Un instant après, Arbuton haïssait tous ses compagnons de voyage, et plus que les autres le colonel Ellison qui l’avait le plus chaudement félicité.

Pendant un moment, il le considéra comme le type de la vulgarité la plus agressive et la plus importune.

Mais il ne pouvait donner cours à ses impressions peu amicales, et puis comme il n’est pas facile de revenir sur des concessions, il se trouva dans l’impossibilité de réparer la brèche faite à sa défensive.

Le hasard lui avait été hostile dès le début; pourquoi ne pas donner hardiment la main au sort pour la courte demi-journée qui restait encore à passer en société de ces gens-là?

Il devait s’en séparer pour toujours le lendemain matin; pourquoi, dans l’intervalle, ne pas chercher à s’amuser en amusant les autres?

Il aurait pu trouver sans doute bien des prétextes pour ne pas céder à ce raisonnement; mais la balance penchait de ce côté, et il se soumit passivement à son sort.

Il fut poli pour Mme Ellison; il fut attentif auprès de Kitty, et, autant qu’il le put, il se plia à l’excentrique tournure de conversation du colonel.

Il ne manquait pas d’intelligence; il avait un genre d’esprit à lui, ainsi qu’une manière élégante de s’exprimer; mais les facéties lui avaient toujours paru de mauvais ton.

Il les applaudissait pourtant dans les dîners de vieux genre, ou chez quelques vieilles femmes de bonne société dont on avait l’habitude de citer les bons mots; il les tolérait même dans les livres; mais il ne savait que faire avec ces personnes qui envisageaient la vie d’une façon si bizarre, et pourtant sans prétentions affectées, et même avec une disposition capricieuse de se prêter de bonne grâce à tout ce qu’elles trouvaient de drôle et de risible.

En revenant, le steamer relâcha de nouveau à Tadoussac. Parmi les spectateurs qui vinrent au débarcadère se trouvait une personne très-jolie, frivole, avec un air de jeune mariée—probablement la belle de la saison dans cette campagne abandonnée—et qui, avant de s’embarquer s’arrêta un instant au milieu d’un groupe de ces Anglais d’Europe et du Canada que l’âge n’empêche pas de papillonner autour des jolies femmes dans les endroits de ce genre.

Elle avait un air de vanité souverainement satisfaite, mais tout à fait inoffensive, et quand elle se fût aperçue qu’elle fixait l’attention des voyageurs tournés vers le rivage, elle parut en proie à une agitation trop vive et trop agréable pour ne pas percer à l’extérieur.

Elle passa sa langue sur ses lèvres roses, tirailla sa mantille, arrangea le nœud de sa cravate, redressa et secoua gracieusement la tête.

—Que feriez-vous de plus, Kitty? demanda le colonel qui avait donné toute son attention à ce manège.

—Ma foi, je taperais du pied, je crois, répondit Kitty.

Et en effet, la charmante étourdie de la rive, ayant réussi à prendre une attitude, frappait nerveusement le sol du bout de son élégante petite bottine.

Après le départ du steamer, une dame canadienne d’un âge mûr, mais d’une vivacité peu en harmonie avec la gravité que l’on aime à rencontrer chez les personnes mariées, se mit à sautiller au milieu de ses amis, qui paraissaient assez flegmatiques, sinon tout à fait indifférents.

—Ils vont le tirer quand nous doublerons la pointe, s’écriait-elle.

Aussitôt une faible détonation—comme si l’on eût déchargé une petite pièce d’artillerie dans les environs de l’hôtel—frappa le brouillard qui s’amoncelait, et la vieille sylphide de battre des mains et de clamer joyeusement:

—Ils l’ont tiré! ils l’ont tiré! et maintenant le capitaine va leur répondre par un coup de sifflet.

Mais le capitaine n’en fit rien, et la dame, après quelques nouvelles démonstrations puériles, le traita de vieux hibou, de vieux gredin, et tomba tout à coup dans un calme si plat et si accablé qu’elle faisait peine à voir.

—Dommage, monsieur Arbuton, n’est-ce pas? dit le colonel.

Et le jeune homme prêta vaguement l’oreille, pendant que Kitty bâtissait avec sa cousine un roman sur le compte de cette pauvre dame supposée avoir passé l’été le plus brillant et le mieux rempli de sa vie à Tadoussac, où ses admirateurs s’étaient entendus pour déplorer sa perte par une explosion de poudre à canon.

Elles demandèrent au jeune homme s’il n’aurait pas mieux aimé que le capitaine eût répondu par un coup de sifflet.

—Oh! mais, hasarda Kitty, est-ce que tout cela ne vous frappe pas comme si la chose vous était arrivée à vous-même?

Question à laquelle il ne savait trop que répondre, n’ayant jamais, au meilleur de sa connaissance, commis un acte ridicule de sa vie, et encore moins tenu une conduite comme celle de cette pauvre désappointée.

A Cacouna, où le bateau s’arrêta pour prendre les équipages de quelques excursionnistes retournant dans leurs foyers, la jetée présentait un labyrinthe de voitures de toute sorte et de toute grandeur; et les nombreux chevaux, recouverts de housses et de couvertures aux brillantes couleurs, émaillaient pittoresquement la foule qui s’humectait et fumait sous la pluie lente et fine.

Toutes les trois minutes, un cheval de trait, se frayait un chemin dans cette cohue avec une ennuyeuse régularité, enlevant avec lenteur de lourds paniers de charbon d’une goélette qu’on déchargeait, et la foule se refermait chaque fois par derrière lui, aussi compacte que si l’on eût cru ne jamais revoir ce cheval avant la fin du monde.

Il y avait là des oisifs, dames et messieurs, sous des parapluies, des sauvages et des habitants recevant l’ondée impassiblement, immobiles ou haussant les épaules, et aussi deux ou trois abbés, types de curés qu’on aurait crus empruntés tout d’une pièce à quelque fastidieux roman anglais.

Ces derniers conversaient à demi-voix, la main à l’oreille pour entendre la réponse des dames passagères penchées sur le plat-bord et bâillant à leur tour sans plus s’occuper de l’humidité que si la chose leur eût été complètement inconnue.

Pendant ce temps-là, la vapeur sifflait en s’échappant des soupapes, et l’équipage aidait silencieusement les cochers à embarquer les voitures.

Avec les carrosses, ce n’était qu’une question de muscles, mais pour les chevaux il fallait de l’habileté.

L’un d’eux n’avait pas plus tôt mis le pied sur la passerelle qu’il reculait obstinément sur une masse de spectateurs patients, entraînant dans sa retraite une demi-douzaine de cochers et de matelots.

Alors on lui ramenait sa housse sur les yeux, on le promenait un peu sur le quai, et on le reconduisait à la passerelle, qu’il reconnaissait en la touchant du sabot.

Il reculait, se cabrait, devenait ombrageux, faisait tout ce qu’un cheval rétif a l’habitude de se permettre, jusqu’à ce qu’enfin, un groom sur le dos, un groupe de matelots à la bride, tendrement embrassé de toutes parts par les cochers, on réussît à le pousser ainsi à bord par des moyens moitié affectueux, moitié humiliants pour lui.

Les Canadiens ne paraissaient pas trouver cela amusant; ils regardaient la chose sérieusement, comme une cérémonie de rigueur. Arbuton, de son côté, ne faisait aucuns commentaires.

Mais à la première embrassade que les cochers donnèrent au cheval:

—Ah! pauvre frère longtemps perdu! dit le colonel avec distraction.

Kitty se mit à rire; puis, à mesure qu’on parvenait à vaincre les scrupules d’un des chevaux, elle aidait à donner quelque interprétation burlesque à chaque scène de la comédie, pendant qu’Arbuton se tenait debout près d’elle, l’abritant sous son parapluie.

Une pointe de malice avertissait intérieurement la jeune fille que son compagnon jugeait ces plaisanteries, et surtout la part qu’elle y prenait, très défavorablement.

Cela donnait la saveur du fruit défendu à ses folichonneries, saveur mêlée de crainte cependant, car sa tournure d’esprit taquine n’était pas dominatrice, mais au contraire se laissait aisément contrôler par l’humeur d’autrui.

Elle se dit bientôt qu’elle n’aurait pas dû rire des plaisanteries de Dick, et encore moins y prendre part.

Elle avait terriblement peur d’avoir commis quelque inconvenance; ce qui la rendit pensive et silencieuse pendant la promenade distraite qu’elle fit après le souper.

Après cette promenade, elle alla s’asseoir en songeant avec une certaine perplexité à ce qui s’était passé pendant cette journée, qui lui parut longue.

L’Anglais aux habits râpés arpentait le salon avec sa femme et sa sœur. Bientôt ils vinrent s’asseoir près de la table, en face de Kitty.

La femme âgée, avec une familiarité polie, lui adressa quelques lieux communs, et tous quatre se mirent à converser vivement; car Kitty avait fort bien accueilli cette avance de la part de personnes qui avaient déjà piqué sa curiosité.

Le monde était si neuf pour elle, qu’elle trouvait certain plaisir à connaître de près ces gens de théâtre, bien qu’elle dût s’avouer bientôt que leur conversation n’était ni spirituelle ni très sérieuse, et que ce qu’ils avaient de plus intéressant était leur bonne nature.

Le colonel se tenait assis près de la table un journal à la main; Mme Ellison s’était retirée; Kitty commençait à trouver ses nouvelles connaissances assez ennuyeuses, et cherchait un prétexte pour s’en débarrasser, lorsqu’elle aperçut Arbuton traversant le salon comme pour venir à son aide.

Il la cherchait, c’était évident; mais elle le vit réprimer un mouvement involontaire pour s’approcher d’elle, et il passa rapidement près de leur groupe sans y jeter un coup d’œil.

—Brrr!... fit la blonde anglaise en ramenant son châle de tricot sur ses épaules, voilà ce qui s’appelle du froid!

Et elle et ses amis se mirent à rire.

—Mon Dieu! pensa Kitty, je ne les croyais pas si impolis. Je regrette d’avoir à vous dire bonsoir, ajouta-t-elle tout haut, un moment après, et elle s’éclipsa, plus troublée que personne à bord.

Elle les entendit rire encore après sa disparition.