Le lendemain matin, à son réveil, Arbuton s’aperçut qu’un temps clair avait remplacé le brouillard de la nuit.
Une forte brise soufflait; le large fleuve roulait des vagues qui faisaient tanguer le steamer, et de temps en temps frappaient violemment sa proue en jetant l’embrun de leurs crêtes écumantes à la figure des promeneurs du gaillard d’avant.
Le soleil, à travers les trouées des nuages, lançait d’immenses et splendides jets de lumière sur les villages et les fermes qui émaillaient la surface unie du paysage, ainsi que sur la cime et dans le creux des lames.
L’air frais apporta une certaine gaieté dans l’esprit méfiant du jeune voyageur.
Involontairement il chercha des yeux ces personnes avec lesquelles il s’était promis de n’avoir rien à démêler, afin de pouvoir en appeler aux sentiments sympathiques de l’une d’elles au moins, dans l’émotion que lui faisait éprouver cette admirable matinée.
Mais un grand nombre de passagers s’étaient embarqués pendant la nuit à la Malbaie, où la courte saison d’été tirait à sa fin, et la famille Ellison était perdue dans la foule.
Au déjeuner, il s’aperçut que quelqu’un s’était emparé de sa place, et personne ne fit attention à lui, lorsqu’il passa tout près, à la recherche d’un autre siège.
Kitty et le colonel déjeunaient seuls, et semblaient préoccupés.
Au sortir de table, Arbuton s’approcha d’eux et s’informa de Mme Ellison, qui avait pris sa part de presque tous les amusements de la journée précédente, se transportant de ci de là en boitant avec élégance, et qui—suivant l’expression de son mari—n’avait certainement point retardé les repas.
—Ma foi, dit le colonel, j’ai peur que son pied ne soit plus mal ce matin, et qu’il ne nous faille passer au moins quelques jours à Québec.
Arbuton accueillit cette triste nouvelle avec une apparence de gaieté assez inexplicable chez quelqu’un qui n’était pas étranger au malheur de Mme Ellison.
Il sourit au lieu de paraître affligé, et se mit à rire lorsque le colonel ajouta en manière de plaisanterie:
—Naturellement, ceci contrarie beaucoup ma cousine qui déteste Québec et désirerait s’en retourner à Eriécreek le plus tôt possible.
Kitty promit de supporter cette épreuve avec résignation.
—Quant à moi, dit Arbuton—avec assez d’inconséquence, comme le remarqua Kitty—j’ai formé le projet de passer quelques jours à Québec, et j’aurai l’occasion de m’enquérir de la convalescence de Mme Ellison. Au fait, ajouta-t-il, en se tournant du côté du colonel, j’espère que vous me permettrez de vous offrir mes services pour vous rendre à l’hôtel.
Et en effet, quand le bateau fut accosté, Arbuton ne fit rien moins que de retenir une voiture et d’y faire placer les malles et les pardessus de la famille Ellison.
Puis il aida à transporter la malade sur le quai, et à l’installer sur le meilleur siège. Puis il leva son chapeau, et le bonjour était sur ses lèvres, lorsque le colonel lui cria tout surpris:
—Mais, sapristi, vous montez avec nous!
Arbuton pensait qu’il ferait mieux de prendre une autre voiture; qu’il incommoderait Mme Ellison.
Mais celle ci protesta, et en définitive il prit place à côté du colonel.
C’était un nouveau coup du sort.
A l’hôtel, ils trouvèrent une foule qui faisait queue depuis le bureau du contrôleur jusqu’à la moitié de l’escalier extérieur.
—Hello! qu’est-ce que cela veut dire? demanda le colonel au dernier homme de la file.
—C’est une petite procession vers le registre de l’hôtel! Nous avons mis trois quarts d’heure à passer à un point donné, répondit l’individu qui était évidemment de la trempe du colonel.
—Et vous n’y avez pas encore réussi? fit celui-ci sur le même ton. Alors la maison est pleine?
—Oh non! ils n’ont pas encore commencé à jeter les gens par les fenêtres.
—Son humeur se gâte, colonel, dit Kitty.
—Ne feriez-vous pas mieux d’entrer et de vous informer? demanda Mme Ellison.
Taquiner ainsi le colonel en lui suggérant ce qu’il avait à faire constituait une partie du programme plaisant du voyage.
—Vous avez bien fait de me le rappeler, Fanny. J’étais au moment de m’enfuir de désespoir.
Et le colonel disparut à l’intérieur.
Il en sortit longtemps après, tout transporté, mais non pas de joie.
—Pour la raison toute spéciale, dit-il, que j’ai avec moi des dames dont l’une est souffrante, on me promet une chambre au cinquième; nous pourrons l’avoir dans le cours de la journée. Ils assurent que l’autre hôtel est encombré et qu’il est inutile d’y aller.
Mme Ellison était prête à pleurer, et, pour la première fois depuis son accident, elle ressentit quelque dépit contre Arbuton. Ils restèrent tous trois silencieux sur leurs sièges, et le colonel, sur le trottoir, s’essuyait le front sans rien dire.
Arbuton, dans la pauvreté de son imagination, demanda s’il n’y avait point quelque logement garni où ils pourraient trouver à couvert.
—Sans doute, il y en a! s’écria Mme Ellison toute fière de son héros, et appelant par une pression de son pied valide l’attention de Kitty sur l’ingéniosité du jeune homme. Richard, il nous faut trouver une maison de pension.
—Connaissez-vous quelque bonne maison de pension? demanda machinalement le colonel au cocher.
—Un grand nombre, répondit celui-ci.
—Eh bien, conduisez-nous à vingt ou trente des meilleures, commanda le colonel.
Et l’on partit à la découverte.
Le colonel s’informait d’abord des prix, puis visitait les chambres, et sitôt qu’il se prononçait contre certains appartements, Mme Ellison dépêchait de suite Kitty pour y voir et le confondre.
Chaque fois que celle-ci confirmait l’opinion du colonel, Mme Ellison prétendait qu’ils étaient trop difficiles; et jamais ils ne quittaient une porte sans que la pauvre affligée ne s’imaginât voir celles du paradis se fermer derrière eux.
Elle commençait à croire que leurs pérégrinations seraient infructueuses, lorsqu’ils s’arrêtèrent enfin devant le vestibule d’une maison dont l’extérieur trahissait si peu l’objet de leurs recherches, que la jeune femme conseilla même de ne point sonner.
Elle fit si bien partager son opinion au colonel, que, le coup de sonnette risqué, il fit précéder sa demande de quelques mots d’excuses pour avoir supposé qu’il y avait là des chambres à louer.
Après un coup d’œil donné à celles-ci, il revint à la voiture, déclara que tout était pour le mieux, et qu’on n’avait pas besoin d’aller plus loin.
Mme Ellison répondit qu’elle ne pouvait pas se fier au jugement de son mari; il était si inconséquent.
Kitty visita les chambres, et revint enchantée, ce qui alarma de plus en plus Mme Ellison.
Elle était sûre qu’il valait mieux chercher ailleurs; qu’il y avait une foule d’autres endroits beaucoup plus propices.
Même si les chambres étaient belles et la localité agréable, il ne pouvait manquer d’exister certains inconvénients qu’on découvrirait plus tard. Là-dessus son mari la prit dans ses bras, la descendit de voiture, et, sans réponse ni commentaires, la transporta dans la maison.
Pendant toutes ces courses, Arbuton s’était promis de quitter ses compagnons de voyage aussitôt qu’ils auraient découvert un logement, de passer seulement la journée à Québec, et de prendre le train du soir pour Gorham, échappant ainsi aux ennuis d’un hôtel encombré, et coupant court à des relations qu’il n’aurait jamais dû laisser aller si loin.
Tant que la famille Ellison avait été sans toit, il avait cru de son devoir de ne la pas abandonner. Et même maintenant qu’elle avait heureusement trouvé un abri, n’était-il pas tenu de faire quelque chose de plus? Il se tenait irrésolu près de la voiture.
—N’allez-vous pas entrer pour voir nos quartiers? demanda Kitty hospitalièrement.
—Avec plaisir, répondit le jeune homme.
—Mon cher, dit le colonel rendu au salon, je n’ai pas loué de chambre pour vous. J’ai supposé que vous préfériez courir vos chances à l’hôtel.
—Oh! je pars ce soir.
—Pourquoi donc? c’est fâcheux!
—J’ai peu de dispositions pour un lit de camp dans les salons d’hôtels, voyez-vous. Et cependant j’hésite à vous laisser ici, après vous avoir causé cette calamité.
—Oh! ne parlez pas de cela; je suis le seul à blâmer. Nous nous tirerons d’affaire parfaitement.
Arbuton éprouva comme un vague désappointement.
Il y avait au fond de son cœur je ne sais quel espoir qu’il pourrait être nécessaire à cette famille dans l’embarras, ou sinon, que quelque autre chose le retiendrait et le forcerait de ne pas quitter ses nouveaux amis.
Mais ils paraissaient faire admirablement face à la situation; ils étaient logés bien mieux qu’ils n’espéraient, et n’avaient réellement besoin de rien. La Fortune lui souriait, et lui rendait la liberté.
Ce sourire lui parut toutefois un peu ironique pendant qu’il pesait les choses, debout et sans rien dire.
Le colonel attendait patiemment; Mme Ellison l’examinait du sofa où elle était assise; Kitty rôdait dans l’appartement en détournant la tête—jolie fée du nouvel intérieur, prêtresse présidant à l’installation de ces pénates provisoires.
Arbuton ouvrit la bouche pour faire ses adieux, mais un bon génie parla pour lui—avec l’inconséquence habituelle à la plupart des bons génies:
—Au reste, dit-il, je suppose que vous occupez toutes les chambres disponibles de la maison.
—Oh! quant à cela, je ne sais pas, répondit le colonel sans reconnaître le langage de l’inspiration; il faut s’en informer.
Kitty fit tomber de sa table un album de photographies.
—Eh bien, Kitty! dit Mme Ellison.
Il n’y eut pas un mot de plus jusqu’à l’arrivée de l’hôtesse, qui déclara avoir une autre chambre... à savoir si elle conviendrait.
C’était une mansarde, en arrière, mais possédant une vue magnifique.
Arbuton était persuadé que cela ferait son affaire pour un jour ou deux qu’il passerait à Québec; il s’empressa de la retenir sans la voir.
Il y fit transporter sa malle, puis se rendit au bureau de poste pour voir s’il n’y trouverait pas quelques lettres à son adresse, offrant de rendre le même service au colonel Ellison.
Kitty s’échappa pour aller explorer la chambre qu’on lui avait assignée sur l’arrière de la maison; c’est-à-dire qu’elle ouvrit la fenêtre donnant sur ce que l’hôtesse lui dit être le couvent des Ursulines, et s’y arrêta dans une admiration muette.
Une croix noire s’élevait au centre, et tout autour circulaient les sentiers et les allées du jardin, au milieu des touffes de lilas et parmi les tiges élancées des roses trémières.
Le terrain était fermé par une haute muraille, et en partie par le groupe des édifices du couvent, construits en pierre grise, à hauts pignons, et surmontés de toits aigus, percés de lucarnes, et dont la surface en métal brillant resplendissait sous le soleil du matin déjà haut, tandis que plus bas, des ombrages bienfaisants s’estompaient sous l’épaisse feuillée.
Deux peupliers minces et élancés se dressaient contre l’abside de la chapelle, mariant leurs cimes au-dessus du toit; et tout près, sous le porche, deux religieuses étaient assises au soleil, immobiles, en robes noires, avec des voiles de même nuance tombant sur leurs épaules, leur pâle figure perdue dans l’espèce de camail en toile blanche qui les enveloppait de la poitrine à la tête.
Les mains posées sur leurs genoux, elles ne paraissaient pas apercevoir les autres religieuses, qui se promenaient dans les allées du jardin avec de petites filles, leurs élèves, répondant de temps à autre à leurs éclats de rire, d’une voix aussi douce et aussi innocente qu’elles.
Kitty les regardait d’en haut, le cœur ému.
Ce n’étaient pour elle que les figures d’un tableau représentant quelque chose d’ancien et de poétique; mais elle les aimait, les plaignait, et les admirait tout comme si elles n’eussent réellement pas été autre chose. Il était impossible qu’elles habitassent le même monde que Kitty, qui croyait rêver sur un livre de la chambre de Charlie, à Eriécreek.
Elle posait sa main sur ses yeux pour mieux voir, lorsque le canon du midi gronda sur la citadelle. La cloche de la chapelle fit entendre son appel discordant, et ces masques étranges, ces singuliers oiseaux noirs, gorge et figure blanche, rentrèrent en foule.
Au même instant, sous la fenêtre, un petit chien hurla douloureusement au son fêlé de la cloche; et Kitty, dans son impartiale gaieté, se détourna de la scène romanesquement rêveuse du jardin des nonnes, vers la naïve comédie sur laquelle la lugubre note attirait son attention.
Quand il eut donné cours à son angoisse, l’animal reprit son attitude de petit chien français, paisible s’il en fût jamais, et s’en alla dormir auprès d’un gros chat paresseux dont ni la cloche ni lui n’avaient pu interrompre le somme au soleil.
Un homme à tournure de paysan sciait du bois; un petit enfant était là, tranquille, au milieu des pieds d’alouettes et des œillets d’un tout petit jardin, tandis que par-dessus des pots de fleurs qui s’épanouissaient sur la fenêtre basse de la maison voisine attenante à cet enclos, une figure de jeune mère regardait paisiblement à l’extérieur.
La grande étendue des terrains du couvent laissait à peine un espace respirable aux humbles fleurs de ce jardinet, qui, avec la basse palissade le séparant des cours voisines, semblait un jouet d’enfant ou le décor d’un théâtre de marionnettes.
Dans son genre ce jardinet paraissait à la jeune fille aussi en dehors de la vie réelle que le couvent lui-même.
Quand elle avait aperçu Québec pour la première fois, les murailles et autres appareils guerriers avaient attiré son attention sur la grandeur historique de la ville; mais cet attrait augmentait encore maintenant qu’elle était pour ainsi dire admise dans l’intimité religieuse et domestique de la vieille cité.
Il y avait chez elle un côté romanesque, comme chez presque toutes les bonnes natures de jeune fille; et elle trouvait, dans l’étrangeté de ce qui l’entourait, le même plaisir qu’elle aurait pu trouver à suivre le fil d’un charmant récit.
Aussi, à son retour au salon où la malade reposait, quand Fanny lui demanda:
—Eh bien, Kitty, tout cela vous va-t-il?
Elle répondit avec un irrépressible soupir de contentement:
—Oh oui! peut-il y avoir rien de plus beau?
Et son œil enthousiasmé s’arrêtait sur les plafonds bas, la vaste et profonde cheminée disant éloquemment les larges attisées qui devaient y rugir, les fenêtres françaises aux curieuses et massives espagnolettes, et tous ces petits détails qui faisaient de l’endroit quelque chose de rare et d’attrayant.
Fanny éclata de rire en voyant l’extatique distraction où se perdait la physionomie de sa cousine.
—Pensez-vous que cet endroit soit assez beau pour un héros et une héroïne? demanda-t-elle avec malice.
Il faut dire que Kitty avait, par quelques tentatives enfantines sur le domaine de la fiction où elle avait passé une grande partie de sa vie, conquis dans la famille une de ces réputations dont il est si difficile de se débarrasser; et Mme Ellison, qui était aussi peu idéaliste qu’il soit possible de l’être, l’admirait avec cette ferveur que les gens à peu d’imagination entretiennent toujours à l’endroit de leurs amis dont les dispositions sont tournées vers les créations littéraires.
Elle croyait sincèrement sa cousine toujours plongée dans les mystérieuses combinaisons de quelque roman.
—Oh! répondit Kitty en rougissant un peu, pour ce qui est des héros et des héroïnes, je ne sais pas; mais j’aimerais à y vivre moi-même. Oui, continua-t-elle, s’adressant à elle-même plutôt qu’à son interlocutrice, je crois vraiment que j’étais faite pour cela. J’ai toujours désiré habiter parmi de vieilles choses, dans une maison en pierre, avec des lucarnes. Mais il n’y a pas une seule lucarne à Eriécreek, et loin d’y avoir des maisons en pierre, il n’y en a pas seulement une seule en brique. Oh oui, assurément! j’étais née pour vivre dans un vieux pays.
—Eh bien, alors, Kitty, vous n’avez qu’à épouser un homme de l’Est, et vous établir dans l’Est; ou bien trouver un mari riche qui vous emmène vivre en Europe.
—Ou à Québec. C’est tout ce que je demanderais; et il n’aurait pas besoin d’être bien riche pour cela.
—Mais, ma pauvre enfant, quelle espèce de mari trouverez-vous qui veuille s’établir dans cette nécropole?
—Oh! mais, je suppose, quelque artiste, ou quelque homme de lettres.
Ce n’était pas là le genre de mari auquel Mme Ellison songeait comme devant réaliser le rêve de Kitty d’aller vivre dans un vieux pays; mais elle n’était pas fâchée de laisser le sujet de côté pour le moment, et pleine d’une reconnaissance sereine envers la Providence qui avait conduit deux jeunes gens à marier sous le même toit, et sous sa surveillance, elle se pelotonna parmi les coussins du canapé, disposée à conduire de là la campagne contre Arbuton avec vigueur et persévérance.
—Ma foi, ce sera une injustice si vous n’êtes pas heureuse en ce monde, Kitty; vous êtes si peu exigeante, dit-elle à la jeune fille qui, tournée vers la fenêtre, laissait sa rêverie s’égarer parmi les figures qui passaient au-dessous d’elle dans la rue.
Ces figures étaient nouvelles, et pourtant étrangement familières, car elle les avait vues souvent au pays des fictions.
Les paysannes qui passaient avec leurs chapeaux de feutre ou de paille, les unes à pied avec des paniers aux bras, les autres dans leurs légères charrettes de marché—soit qu’elles fussent ridées et courbées par l’âge ou fraîches de vigueur et de jeunesse—étaient toutes des amies d’enfance qu’elle avait connues dans plus d’un conte de France ou d’Allemagne.
Les prêtres en robe noire qui se croisaient avec les passants sur l’étroit trottoir en bois, s’écartant de temps à autre avec politesse, ou saluant, graves et le sourire aux lèvres, en soulevant leur chapeau à larges bords, étaient pour elle des connaissances plus récentes, mais non moins intimes. Ils faisaient partie des vieux romans italiens et espagnols, qui lui étaient familiers.
Le garçon boucher, perçant la foule dans sa course en zigzags, sortait de n’importe quel récit de Dickens, et elle croyait reconnaître, dans le petit auget de bois à quatre mains qu’il portait sur l’épaule, le plateau du charcutier qui figure dans toutes les descriptions que les romanciers font de la foule qui se presse dans les rues de Londres.
Il y avait plusieurs autres types, tels que des mères de famille françaises avec leurs paniers de marchés; de très jolies petites écolières de même nationalité avec leurs livres sous le bras; de petits villageois à l’air effarouché avec des framboises dans des cassots en écorce de bouleau; des religieuses se glissant doucement, avec leurs capuchons blancs et leurs figures baissées. Kitty les groupait tous, chacun à sa place respective, dans le monde de son imagination.
Un jeune ministre anglican, figure douce ornée de besicles, ne subit pas une seconde d’hésitation, et passa immédiatement à travers toute la série des romans d’Anthony Trollope, livres ennuyeux qu’elle avait tous lus, je regrette de le dire, et qu’elle aimait.
Puis ce furent les héros de Thackeray qui défilèrent sous ses yeux.
Le caporal de service, avec sa casquette sans visière, crânement portée, une légère badine dans une main, un document officiel au large cachet dans l’autre, avait aussi—suivant elle—dans la poche de sa tunique, une de ces courtes et rares missives que le lieutenant Osborne envoyait à la pauvre Amelia.
Un long officier à l’air gauche jouait le rôle du major Dobbin. Et quand une jolie femme, conduisant un petit carrosse à poneys avec un valet de pied en livrée perché derrière elle, tirait les rênes du côté du trottoir, et qu’un jeune et joli capitaine en brillant uniforme la saluait et commençait à causer avec elle sur un ton langoureux et affecté, c’était Osborne infidèle à sa fiancée, dont il roulait, en conversant, un des tendres billets entre ses doigts.
Presque tous les passants avaient des papiers ou des lettres à la main; le fait est qu’ils sortaient du bureau de poste où les malles du midi venaient d’être ouvertes.
Ainsi allait-elle, transformant la réalité en fantômes—à moins que, à véritablement parler, la chair et le sang ne soient une illusion—et, je dois l’avouer, se rattachant, dans plusieurs cas, aux plus légers prétextes pour ces transformations magiques, lorsque son regard tomba sur un individu qui s’avançait à quelque distance.
Au même instant celui-ci quitta des yeux une lettre qu’il venait d’ouvrir, promena ses regards sur la rangée de maisons qu’il avait en face, jusqu’à ce qu’ils arrêtassent sur la fenêtre où regardait Kitty.
Il sourit, et la salua du chapeau.
Elle reconnut Arbuton, et sentit un certain frémissement passer dans son cœur à travers les tumultueuses impressions qui y dominaient.
Jusque-là le jeune homme avait apporté près d’elle tant de froide réserve et tant de hauteur, que l’émotion éprouvée parfois en sa présence, la journée précédente—émotion que les événements du matin avaient entièrement dissipée—se réveilla dans l’âme de la jeune fille; et le nouvel aspect sous lequel le jeune homme lui apparaissait—assez étrange cependant pour qu’elle eût peine à reconnaître l’acteur de ce nouveau rôle—lui sembla être le seul sous lequel il se fût jamais présenté à son esprit.
Cela dura jusqu’à ce qu’Arbuton, s’étant approché de la jeune fille, remît dans sa main impatiente une lettre des cousines d’Eriécreek et du docteur Ellison.
Alors elle oublia tout, et se retira pour lire sa lettre.
Le premier soin du colonel Ellison avait été de mander un médecin pour savoir à quoi s’en tenir sur le compte de l’entorse qui avait fait boiter ses projets.
Le cas n’était pas grave, mais Mme Ellison avait par ses imprudences de la veille aggravé son mal, et—pour au moins une semaine, et peut-être deux ou trois—elle était condamnée à ce repos absolu que les médecins prescrivent avec tant d’indifférence pour les intérêts et les devoirs de leurs patients.
Le colonel avait encore trop du soldat pour se révolter contre les ordres du docteur, mais il était d’un tempérament trop actif pour s’y soumettre lui-même passivement.
En conséquence il ne se proposa rien moins que la conquête de Québec—au point de vue historique s’entend—et dès avant son dîner, il commença ses préparatifs de campagne.
Il sortit donc et fit une descente chez tous les libraires qu’il put découvrir dans chaque recoin de la haute et de la basse ville, et revint à la maison avec toute une cargaison de guides de Québec et d’opuscules sur les épisodes de l’histoire locale, comme en produit beaucoup le goût littéraire de ceux qui vivent loin des grands centres.
Le colonel—qui s’était livré activement aux affaires en quittant l’armée après la guerre—avait toujours quelque journal sur lui, mais il ne lisait pas un grand nombre de livres.
De tous les volumes qui composaient la bibliothèque du docteur, il n’avait jamais, dans sa jeunesse, ouvert volontiers que le théâtre de Shakespeare et Don Quichotte, dont il savait de longs passages par cœur.
Il avait abordé par-ci par-là certains autres ouvrages, mais, pour la plupart des auteurs favoris de Kitty, il professait une aussi sincère indifférence que pour les architectes des constructions préhistoriques dont nous avons parlé.
Il avait lu un livre de voyages: Innocents Abroad, œuvre tellement supérieure, suivant lui, qu’il ne croyait pas avoir besoin de lire autre chose sur les différents pays qui s’y trouvent décrits.
Lorsqu’il rentra avec sa bizarre collection de brochures, Kitty et Fanny surent tout de suite à quoi elles pouvaient s’attendre; car le colonel était aussi bien disposé à profiter des recherches littéraires toutes faites qu’il l’était peu à recourir lui-même aux sources originelles.
Il s’était de cette manière enrichi d’une foule de connaissances utiles; sans compter qu’il était très fort pour découper des extraits de journaux contenant des faits instructifs qu’il conservait fidèlement au fond de sa mémoire.
Il avait déjà certaines notions sur l’histoire de la localité, et ses récentes conversations avec le docteur Ellison avaient encore rafraîchi et raffermi ses souvenirs.
En outre, dans le cours du présent voyage, il s’était muni, grâce aux lectures que sa femme et sa cousine avaient faites dans les guides des voyageurs, d’un stock de noms et de dates qu’il désirait beaucoup, avec leur aide, rattacher aux véritables localités.
—Lectures légères pour les heures de loisir, Fanny, dit Kitty en jetant un coup d’œil oblique sur le bagage littéraire du colonel, au moment où elle s’asseyait auprès de sa cousine, après dîner.
—Oui; et surtout commencez par le commencement, Mesdames. Commencez par Jacques Cartier, ancien navigateur de Saint-Malo, en l’année 1534. Point de partialité dans vos recherches; n’abordez point Champlain ni Montcalm prématurément; ne vous égarez pas dans des conquêtes subséquentes ou des détails secondaires. Tenez-vous-en à la découverte du pays et aux noms de Jacques Cartier et de Donacona. Allons, faites quelque chose pour gagner honnêtement votre existence.
—Qu’est-ce que c’est que Donacona? demanda Mme Ellison d’un ton indifférent.
—Voilà justement ce que ces charmants petits livres vont vous apprendre. Kitty, lisez à notre malade quelque chose sur Donacona;—on dirait un nom irlandais, ajouta le colonel en se laissant aller dans un fauteuil.
Kitty prit un petit abrégé de l’histoire de Québec, et en l’ouvrant, tomba dans cette absorption d’esprit qui la saisissait chaque fois qu’elle mettait la main sur un livre; et elle se prit à lire quelques pages à voix basse.
—Mais, ma parole! dit le colonel, j’aimerais autant lire l’histoire de Donacona moi-même, pour le bénéfice qui m’en revient!
—Oh! Dick, j’oubliais. Je ne faisais que jeter un coup d’œil. Attention, je commence.
—Non, pas tout de suite, s’écria Mme Ellison en se dressant sur son coude; où est M. Arbuton?
—Qu’a-t-il à faire avec Donacona, ma chère?
—Tout! Vous savez qu’il est resté à cause de nous; et je ne sache rien de si impoli, de si peu hospitalier, que de vouloir lire sans lui. Appelez-le, Richard, faites!
—Oh non! supplia Kitty; il n’y tient pas. Ne l’appelez point, Dick.
—Mais, Kitty, vous me surprenez. Quand vous lisez si magnifiquement, vous n’avez pas raison d’être timide, je crois.
—Je ne suis pas timide, mais en même temps je ne veux pas lire pour lui.
—Eh bien, appelez-le toujours; il est dans sa chambre.
—Dans ce cas, dit Kitty, avec un air de dignité un peu exagéré, je m’en vais.
—Très bien, Kitty, comme il vous plaira. Seulement Richard est témoin que je ne serai pas à blâmer si M. Arbuton nous trouve indifférents et peu courtois.
—Oh! s’il ne dit pas ce qu’il pense, la différence ne sera pas grande.
—Ne vous semble-t-il pas que c’est faire beaucoup de bruit pour quelqu’un, un simple passant, une connaissance d’un jour? dit le colonel. Allez donc avec Donacona, allez!
Au même instant quelqu’un frappa à la porte. Kitty, toute nerveuse, bondit sur ses pieds et s’enfuit hors de la chambre. Mais ce n’était que la petite bonne française qui avait quelque affaire, et qui ne resta qu’un instant.
—Eh bien, que pensez-vous de ceci maintenant? demanda Mme Ellison.
—Ma foi, je pense que vous savez joliment le français pour quelqu’un qui ne l’a étudié qu’à l’école. Croyez-vous qu’elle vous ait comprise.
—Il s’agit bien de cela! Vous savez que je veux parler de Kitty et de son étrange conduite. Richard, si vous me regardez d’un air aussi stupide, je finirai certainement dans un asile d’aliénés. Vous ne pouvez donc pas voir ce qui vous crève les yeux!
—Sans doute, Fanny, répondit le colonel; mais toujours faut-il qu’il y ait quelque chose. Je vous en donne ma parole, je ne sais pas plus que les millions d’enfants à naître sur quelle piste vous marchez.
Le colonel prit le livre que Kitty avait laissé tomber, et se retira dans sa chambre pour essayer de lire l’histoire de Donacona pour lui-même, pendant que sa femme, toute confuse, s’emparait d’une brochure française achetée avec le reste.
—Après tout, pensa-t-elle, les hommes sont des hommes.
Et elle trouva que cette réflexion n’était pas tout à fait dénuée de consolation.
Quelques minutes après, on entendait un murmure de voix, en dehors, dans une fenêtre du garde-manger, donnant sur le jardin du couvent, où Arbuton, en descendant de sa mansarde, avait trouvé Kitty debout, sa gracieuse silhouette se découpant sur la toiture réverbérescente du monastère, et sur la verdure de quelques plantes domestiques, hauts géraniums, lierre s’arrondissant en voûte, et rosiers délicats.
Elle s’était arrêtée là en passant de l’appartement de Fanny au sien, et regardait dans le jardin, où deux religieuses allaient et venaient silencieusement dans les allées, laissant voir, tantôt leur dos où de lourds voiles de deuil pendaient sur leurs robes noires, et tantôt leurs figures calmes et rigides comme des masques, dans leur encadrement de toile blanche et empesée.
Parfois elles s’approchaient si près qu’on pouvait distinguer leurs traits, et Kitty croyait y voir une expression qu’elle saurait reconnaître plus tard.
Comme elle s’oubliait elle-même, en prêtant dans son imagination un caractère particulier à chacune d’elles, Arbuton lui adressa la parole en se plaçant à ses côtés.
—C’est véritablement une bonne aubaine pour nous, miss Ellison, dit-il, que d’avoir cette petite scène d’opéra sous nos fenêtres.
Et il se mit à sourire en entendant Kitty lui répondre:
—Oui? est-ce vraiment comme un opéra? Je n’en ai jamais vu, d’opéra, mais ce doit être bien beau.
Ils regardèrent un moment en silence, pendant que les deux nonnes, se glissant comme des ombres, s’en allaient en laissant le jardin vide.
Alors Arbuton dit quelque chose à Kitty qui répondit simplement:
—Je vais voir si ma cousine n’a pas besoin de moi.
Un instant après, elle se tenait un peu rougissante auprès du canapé de Mme Ellison.
—Fanny, M. Arbuton m’a prié d’aller visiter la cathédrale avec lui; y a-t-il quelque inconvénient à cela?
Mme Ellison sentit son cœur monter triomphant à ses lèvres.
—Allons donc, chère scrupuleuse, innocente petite folle! s’écria-t-elle en pressant Kitty dans ses bras, et en la couvrant de baisers jusqu’à faire rougir de nouveau la jeune fille. Mais non, il n’y a point d’inconvénient. Allez! vous ne pouvez pas rester enfermée ici. Je ne pourrai pas sortir avec vous; et si j’en juge par le bruit qui nous arrive de la chambre du colonel, et qu’il appelle sa respiration, vous ne pouvez pas compter sur lui dans le moment. L’idée de vous inquiéter des convenances!...
En effet c’était la première fois que Kitty songeait à cela, et cette pensée lui faisait éprouver une espèce de contrainte pendant le trajet qu’elle fit gravement jusqu’à la cathédrale, à côté d’Arbuton.
—Vous allez être le cicerone, dit celui-ci, car c’est ma première journée à Québec, vous savez; et vous êtes relativement une habituée.
—Je montrerai le chemin, répondit-elle, pourvu que vous interprétiez les objets. Je pense qu’ils me sont plus étrangers qu’à vous, malgré mon expérience des lieux. Parfois je crains de m’imaginer seulement, comme dit Mme March, que j’admire ces choses, car n’ayant pas visité l’ancien continent, je manque de point de comparaison. Je sais que cela me paraît bien beau, cependant, et c’est là ce que je m’attendrais de voir en Europe.
—Alors vous n’avez pas une haute opinion de l’Europe, sur plusieurs points; bien qu’il faille avouer que ceci soit un très joli pastiche de l’ancien monde.
En quelques pas ils eurent atteint la place du marché où certaines vieilles paysannes, penchées sur leurs paniers remplis de fruits et de légumes depuis longtemps hors de saison aux Etats-Unis, essayaient de prolonger leur petit négoce attardé, avec les ménagères et les bonnes qui marchandaient leurs produits.
Une sentinelle se promenait machinalement devant le portail élevé de la caserne des Jésuites, sur le cintre duquel on pouvait lire encore les lettres IHS sculptées dans la clef de voûte.
Le vieil édifice lui-même, avec sa façade en stuc jaune et ses fenêtres grillées, avait toute l’apparence d’un monastère de France ou d’Italie transformé en caserne.
Une rangée de bizarres maisons en pierre, auberges et boutiques, bordait la partie haute de la place, tandis que les constructions modernes de la rue de la Fabrique, du côté inférieur, représentaient bien ces manifestations du progrès, qui—dans les villes latines—font encore ressortir les antiquités et les ruines environnantes.
Quant à la cathédrale, qui faisait face au vieux couvent, de l’autre côté du square, c’était un échantillon Renaissance, d’une lourdeur à peine dépassée même à Rome.
Un soldat ou deux en habits rouges traversaient la place. Trois ou quatre élégants petits sergents de ville français en uniforme bleu et en casquette de toile blanche; quelques vieux citadins ou paysans, aux yeux bleus et à la figure basanée, assis sur le seuil des maisons, regardaient d’un air distrait, à travers la fumée de leurs pipes, la brillante animation qu’offraient les beaux magasins de la rue de la Fabrique.
Un air de repos serein, que ne troublaient même pas les altercations accidentelles entre les cochers de la longue file de cabriolets et de fiacres échelonnés en face de la cathédrale, régnait sur la place.
Lorsqu’un Américain s’y aventurait, tous ces cochers se précipitaient autour de lui, et on le perdait de vue parmi leurs gesticulations.
Ils n’essayaient pas cependant de se faire concurrence dans les prix, et tous étaient de joyeuse humeur. Aussitôt que l’homme avait fait son choix, la multitude des désappointés retournaient chacun à sa place, sur le bord du trottoir, et le favorisé du sort se mettait en route poursuivi par d’indescriptibles plaisanteries, tandis que les chevaux continuaient à savourer le contenu des musettes de cuir suspendues à leur mors, en levant celles-ci d’un coup de tête pour secouer les grains de maïs récalcitrants.
—C’est vraiment comme en Europe; vos amis avaient raison, dit Arbuton à sa compagne, au moment où ils se faufilaient ensemble dans la cathédrale pour échapper à ces amicales sollicitations. C’est tout à fait une atmosphère étrangère, et vous avez là une idée des impressions du voyageur.
Un prêtre disait la messe à l’un des autels latéraux, assisté par deux répondants sans surplis. En dehors de la balustrade, une femme de la halle, un panier de cerises à grappes à son bras, était agenouillée avec quelques autres pauvres gens.
Au même instant un couple anglais faisait son entrée dans l’église, le jeune homme avec une brillante écharpe des Indes autour de son chapeau, et la jeune femme mise avec beaucoup d’élégance. Ils firent leur génuflexion avec les autres, puis s’en allèrent s’asseoir, et se mirent à prier la tête dans leurs mains.
—Voilà qui est bien européen aussi, murmura Arbuton. C’est tout à fait le nord de l’Italie; et même le sud, à vrai dire.
—Vraiment? répondit Kitty joyeusement; je me l’imaginais.
Et elle ajouta avec ce ton confiant qui lui était personnel:
—Tout cela m’est très familier; il me semble que dans ce voyage, je vois une foule de choses que je connaissais déjà par mes lectures.
Et Arbuton se mit à passer les tableaux en revue.
En fait d’art, Kitty était aussi ignorante que n’importe quelle jeune fille de Rome ou de Florence, qui passe sa vie au milieu des chefs-d’œuvre.
Pour elle c’étaient de merveilleuses peintures, et elle était toute surprise des appréciations d’Arbuton, qui n’avait pas assez d’imagination ou qui était trop consciencieux pour leur attribuer un mérite résultant seulement des souvenirs évoqués.
Il traitait les médiocres tableaux d’autels de la cathédrale de Québec avec cette froide indifférence qu’il aurait accordée à des toiles de second ordre dans une galerie européenne; révoquait en doute l’authenticité du Van Dyck, et n’aimait guère la Conception, copie de Le Brun, au-dessus du maître-autel, bien que cette peinture eût l’intérêt historique d’avoir échappé au bombardement de 1759 qui détruisit la cathédrale.
Kitty choisit naïvement le plus mauvais tableau de l’église pour son favori, et fut d’abord piquée, puis effrayée de la froide désapprobation manifestée par son compagnon.
Celui-ci lui fit sentir que ce tableau était très mauvais, et qu’elle-même partageait cette infériorité, et cela sans pourtant lui avoir rien dit de semblable.
En compagnie d’un connaisseur, elle comprit ce que son incompétence avait d’humiliant pour elle, et ce fut avec un nouveau chagrin qu’elle constata combien un habitant de Boston, ayant beaucoup vu l’Europe, devait se trouver dépaysé avec une Américaine naïve n’ayant jamais voyagé.
Pourtant elle se rappela que les March avaient vu l’Europe eux aussi, et qu’ils étaient de Boston; et cependant ils n’allaient pas foulant tout le reste à leurs pieds. Ils paraissaient au contraire s’intéresser à tout ce qu’ils voyaient, accordant à chaque chose, sinon une louange, du moins une attention amicale.
Elle aimait cela. Elle n’aurait pas eu d’objection à voir Arbuton rire ouvertement de son tableau favori, et elle se serait volontiers jointe à lui pour cela; mais le regard qu’il avait jeté sur elle—malgré l’air poliment interrogateur qu’il avait bien voulu donner—à celui-ci l’avait comme reléguée en dehors du monde connaisseur en général, et avait paru condamner son goût sur toute espèce de choses.
En sortant de la cathédrale, elle aurait préféré rentrer chez elle, mais il la pria de continuer leur promenade, si elle n’était pas fatiguée.
Ne pas y consentir aurait été une lâcheté, et Kitty était brave. Ils descendirent donc la rue de la Fabrique, et prirent la rue du Palais. Comme ils passaient en face de l’hôtel Russell, ses bons amis lui revinrent à la mémoire.
—C’est ici, dit-elle, que nous avons logé la semaine dernière avec M. et Mme March.
—Ces gens de Boston?
—Oui.
—Savez-vous où ils demeurent à Boston?
—Nous avons leur adresse; malheureusement elle m’échappe en ce moment. Il me semble que c’est dans la partie sud de la ville....
—Exactement. Avez-vous jamais entendu parler d’eux?
—Non.
—Je pensais que vous auriez pu connaître M. March. Il s’occupe d’assurances......
—Oh non! non, je ne le connais pas insista Arbuton.
Kitty se demanda s’il n’y avait pas quelque tache dans la réputation professionnelle de M. March, mais rejeta aussitôt cette idée comme absurde; et, s’apercevant que ses amis étaient dédaignés, elle prétendit bravement qu’ils étaient les plus aimables personnes qu’elle eût jamais rencontrées, et qu’elle regrettait fort leur absence de Québec en ce moment.
Il partagea ce regret en silence, si toutefois il le partagea, et tous deux marchèrent sans rien dire jusqu’à la barrière du Palais.
Une fois en dehors des murs, ils suivirent la rue tortueuse qui conduit à la basse-ville.
Mais la promenade n’était pas précisément agréable pour Kitty.
Des craintes confuses lui montraient vaguement, en matière de bon goût, des écueils qu’elle n’avait jusque-là jamais aperçus ni soupçonnés, non seulement dans le domaine de l’art et de la société, mais encore dans celui des choses de la vie entière.
Celle-ci lui était d’abord apparue comme un horizon souriant, mais se rétrécissait soudainement pour elle en un étroit sentier où le voyageur est plus préoccupé de chacun de ses pas que de l’issue finale de ses pérégrinations. Cette impression était aussi obscure et aussi incertaine dans son esprit, que ce qui y avait donné lieu, et en réalité cela se réduisait à rien du tout.
Cependant elle s’apercevait de plus en plus que son compagnon avait en lui quelque chose de radicalement différent des influences qui avaient présidé à son éducation à elle; et, bien qu’elle n’eût pas d’idée très arrêtée sur ce point, elle en était assez convaincue pour s’en sentir triste.
Le jeune couple se mêla un moment à l’agitation bizarre mais peu bruyante des rues de la basse-ville, et bientôt se trouva en face de la vieille église—la plus ancienne de Québec—construite, il y a près de deux cents ans, pour accomplir un vœu fait à l’occasion de l’échec éprouvé par sir William Phipps dans son expédition contre la ville, et renommée de plus par cette prédiction d’une religieuse, que l’église serait brûlée par les Anglais dans une autre attaque plus heureuse où la ville elle-même devait succomber.
Un tableau représentant la vision de la religieuse fut détruit dans la conflagration même qui justifia la prophétie, en 1759; mais les murs de l’ancienne construction témoignent encore de ce curieux fait historique sur lequel Kitty interrogea furtivement l’un des guides du colonel.
C’était la première fois, depuis sa mésaventure au sujet du tableau de la cathédrale, qu’elle manifestait le moindre intérêt pour quelque chose.
A côté de l’église, il y avait une baraque où l’on vendait de la vaisselle et de la ferblanterie, et sur la place publique, en face, un petit commerce de bric-à-brac au jour le jour s’étalait dans des boutiques ou des échoppes recouvertes en toile, à travers lesquelles circulaient de lourds fardeaux venant du port, de rapides cabriolets à soupente, ou de lentes charrettes de marché à l’allure campagnarde.
Arbuton ne fit aucun mouvement pour entrer dans l’église, et Kitty ne laissa point percer la curiosité qu’elle éprouvait d’en voir l’intérieur.
Comme ils s’arrêtaient un instant, la porte s’ouvrit, et laissa passer un individu avec un petit cercueil sous le bras. Les pleurs obscurcissaient ses yeux et mouillaient son visage; il portait le cercueil avec tendresse, comme si ses caresses eussent pu atteindre l’enfant qu’il contenait.
Derrière lui venait une femme, qui devait être la mère, la figure cachée sous un voile épais.
Le long du trottoir stationnait un cabriolet à l’air misérable, avec un cocher à moitié endormi sur son perchoir.
L’homme, toujours pressant son précieux fardeau, grimpa dans la voiture, et le plaça sur ses genoux, tandis que la femme tâtonnait à travers ses larmes et son voile pour trouver le marchepied.
Kitty et son compagnon s’étaient écartés respectueusement, et Arbuton s’approcha pour aider la femme à gagner son siège.
Elle lui adressa un merci triste et enroué, et couvrit avec amour d’un pli de son châle l’extrémité de l’humble bière.
Le cocher encore assoupi fouetta sa bête, et le véhicule partit en cahotant.
Kitty jeta un coup d’œil reconnaissant à Arbuton, et tous deux d’un commun accord entrèrent dans l’église.
En se dirigeant vers le maître-autel, ils passèrent tout près du brancard noir et grossier, avec ses cierges jaunes fumant encore dans leurs chandeliers de bois noir.
Quelques personnes pieuses étaient disséminées çà et là sur les bancs vides, et à l’un des principaux autels latéraux une pauvre femme priait à genoux devant une effigie en bois du Christ mort, reposant sous l’autel dans une châsse vitrée.
La figure était de grandeur nature, peinte de façon à représenter la vie ou plutôt la mort, avec barbe et cheveux naturels, enveloppée de draperies en mousseline laissant les stigmates à découvert.
Cette image était étendue sur une couche jonchée de fleurs artificielles, dans une attitude poignante.
La pauvre âme, tout entière à sa dévotion, priait avec une extatique ferveur, tantôt les bras étendus dans une attitude suppliante, et tantôt les mains jointes et la tête appuyée sur celles-ci, pendant que son corps se balançait de côté et d’autre dans l’abandon de sa prière. Qui pouvait-elle être, et quel si grand besoin pouvait-elle avoir de secours ou de pardon?
Suivant son habitude, Kitty s’identifiait par l’imagination avec cette femme en prière, et prenait part à la trame dramatique de son désir ou de son chagrin.
Néanmoins, de même que tous ceux qui ne souffrent que par sympathie, elle n’était pas sans ressentir quelque consolation inconnue à la pauvre femme; et le soleil de l’après-midi, qui éclairait en s’inclinant la nudité commune de la vieille église et l’attirail de son culte, changea son émotion en sentiment de satisfaction intime, de telle façon que c’était autant dans l’intérêt de sa propre rêverie que par respect pour le chagrin de la malheureuse dévote, qu’elle tremblait qu’Arbuton, d’une manière ou d’une autre, ne dépoétisât le spectacle.
Il est probable que l’intérêt qu’elle y prenait était plutôt esthétique que sentimental. Cela réalisait à ses yeux des scènes d’expiation qu’elle n’avait encore vues qu’en rêves, et peut-être eût-elle désiré que la pénitente fût coupable de quelque grand crime, plutôt que d’une simple infraction à l’abstinence du vendredi, ce qui était probablement là son seul péché.
Quoi qu’il en fût, elle aimait à voir cette malheureuse courbée devant cette pâle image, et elle s’applaudissait de sa bonne fortune, lorsque la vieille s’essuya les yeux, se releva toute chevrotante, et, s’approchant de Kitty, tendit vers elle sa main tremblante pour demander la charité.
Cet incident changea la face de la situation, et donna même un reflet d’idéalisme à l’indifférence d’Arbuton.
Il donna l’aumône qu’on lui demandait, sans repousser les bénédictions dont la vieille le comblait en retour; et Kitty, déjà émue par la bonté dont il avait fait preuve—à la porte—envers la pauvre mère en deuil, oublia que la première partie de sa promenade avait été si désagréable, et remonta vers la haute-ville par la barrière Prescott, plus gaie qu’elle ne s’était encore sentie ce jour-là dans la société de son compagnon de voyage.
Celui-ci n’avait pourtant pas fait grand effort pour la rendre joyeuse; mais l’avantage des tempéraments comme le sien, c’est qu’on n’en attend pas grand’chose, et que partant ils peuvent répandre la joie autour d’eux beaucoup plus facilement que d’autres. Au moindre attendrissement qu’elle découvre chez eux, l’âme s’épanouit dans une gaieté toute spontanée.
Il en résulta que Kitty put jouir avec une satisfaction nouvelle de la beauté pittoresque de la rue de la Montagne.
Tous deux admirèrent l’énorme épaulement de roc, près de la porte de la ville, avec sa couronne de peupliers et sa ceinture de mortiers, la gueule tournée vers le ciel.
Kitty ne réussit pas à faire apprécier à son compagnon le côté grotesque du spectacle sous la forme des affiches de cirque placardées à mi-côte; mais celui-ci toléra la légèreté des remarques qu’elle fît sur le sujet, ainsi que les boutades qu’elle se permit sur les choses et les passants. En somme il ne dit ni ne fit rien qui empêchât la jeune fille de rentrer chez elle en toute satisfaction d’esprit.
—Eh bien, Kitty, dit l’hôte du canapé, au moment où sa cousine s’approchait, avec le colonel, de la table mise pour le souper auprès du sofa, vous avez fait une jolie promenade, n’est-ce pas?
—Oui, très jolie. C’est-à-dire que la première partie n’en a pas été bien agréable; mais nous avons fini par trouver à la basse-ville une vieille église fort intéressante, et là il paraît que la gaieté est revenue et que tout a tourné pour le mieux.
—Voyons, dit le colonel, qu’avez-vous trouvé de si intéressant dans cette église?
—Ma foi, il y avait d’abord les funérailles d’un enfant, et puis une vieille femme entièrement écrasée sous le poids de quelque chagrin, priant devant un autel, et puis....
—Il paraît qu’il ne faut pas grand’chose pour vous égayer, dit le colonel. Tout ce que vous exigez de vos semblables c’est le deuil, le chagrin, l’agonie dévote, et de suite vous voilà joyeuse. D’autres exigeraient des sacrifices humains, mais pas vous.
Kitty regarda son cousin tout interdite. L’absurdité de la chose lui sautait aux yeux, et elle sentit des larmes prêtes à lui venir.
Elle ne répondit pas; mais Mme Ellison, qui ne voyait là qu’un obstacle au désir qu’avait Kitty de babiller un peu, vint à son secours.
—Ne répondez pas un mot, Kitty, pas un seul mot, dit-elle. Je n’ai jamais rien vu de plus vexant entre cousins; et je le dirais devant une cour de justice!
Un éclat de rire de Kitty, qui se cacha la tête dans ses mains, vint interrompre la tirade de Mme Ellison.
—Eh bien, reprit celle-ci un peu piquée par la désertion de Kitty, j’espère que vous vous comprenez l’un l’autre, car moi je ne vous comprends pas.
Telle était l’attitude de Mme Ellison devant la famille de son mari, laquelle à la vérité n’avait jamais pu s’expliquer le choix du colonel que comme une plaisanterie, et se demandait parfois s’il n’avait pas poussé la plaisanterie un peu loin.
Et pourtant elle leur était chère à tous à cause de sa générosité passionnée et de son esprit d’abnégation personnelle poussé jusqu’au sublime.
—Ce que je voudrais savoir maintenant, dit le colonel, aussitôt que Kitty voulut le laisser parler—et je vais essayer de m’exprimer aussi poliment que possible—est simplement ceci: qu’est-ce qui a fait la première partie de votre promenade si désagréable? Vous n’avez pas rencontré une noce, n’est-ce pas? Vous n’avez pas vu sauver un enfant d’une mort terrible, ni repêcher un homme qui se noyait, ni autre chose de ce genre-là, j’espère?
Le colonel aurait mieux fait de ne rien dire.
Sa persistance et la privation du plaisir innocent que promettait le récit de la promenade de Kitty avec Arbuton, avait rendu sa femme maussade. Kitty elle-même ne voulait plus rire.
Devenue sérieuse et pensive, elle prit un livre, et se retira dans sa chambre où elle se mit un moment à la fenêtre, promenant ses regards sur le jardin des Ursulines.
La pleine lune, suspendue dans un ciel sans nuage, rendait les arbres et les sentiers encore plus mystérieux, et allumait de pâles reflets aux angles des cheminées et des toits argentés du couvent.
Des senteurs passagères de feuilles et de fleurs montaient du jardin; mais Kitty n’en percevait la douceur, comme elle n’admirait les splendeurs qui l’environnaient, qu’avec des sens pour ainsi dire voilés.
Elle repassait dans son esprit les incidents de sa promenade, s’efforçant de se rappeler ce qui avait pu premièrement la provoquer contre Arbuton, et ensuite la réconcilier avec lui.
Avait-il dit ou fait quelque chose, soit contre son tableau favori—qu’elle détestait maintenant—soit contre la famille March, qui pût l’offenser? Ou, si son ton et ses manières avaient été cause de tout, sa conduite à l’église était-elle une réparation suffisante? Qu’avait-il fait de plus que ce qu’exige un sentiment d’humanité ordinaire? Etait-il si supérieur à tout le monde qu’elle dût se réjouir naïvement de le voir montrer quelque bonté à une pauvre mère affligée? Pourquoi lui savoir gré de n’avoir pas ri des transes de la vieille dévote?
Elle se trouvait ridicule.
—Dick avait raison, se dit-elle; je ne dois pas me laisser traiter comme une oie.
Et quand le clairon de la citadelle appela les soldats au repos, et que la cloche rustique envoya les nonnes rêver du paradis, elle-même s’endormit le sourire sur les lèvres et le cœur léger dans la poitrine.
Québec, 15 août 1870.
Chères cousines,
Depuis la lettre que je vous ai écrite un jour ou deux après notre arrivée ici, nous avons fait bien du chemin, comme vous devez l’imaginer. Toute une semaine s’est écoulée, et nous supportons encore notre loisir forcé sans nous plaindre. Boston et New-York commencent à entrer—au moins pour nous—dans le domaine des improbabilités; mais comme Québec est toujours inépuisable, je ne regrette aucunement le temps que nous lui consacrons.
Fanny est toujours sur sa chaise longue. Le côté intéressant de son affliction est disparu pour elle, et maintenant elle s’occupe exclusivement de diriger nos expéditions dans la ville. Elle sait le plan et l’histoire de Québec par cœur, et elle tient à ce que nous suivions ses instructions à la lettre.
Pour s’en assurer, elle exige souvent que nous sortions ensemble, Dick et moi, lors même qu’elle aimerait à le garder près d’elle, ne voulant se fier ni à l’un ni à l’autre en particulier. Et quand nous sommes de retour, elle nous interroge séparément pour voir si nous n’avons pas omis quelque chose. Cela nous force de ne rien négliger.
Elle dit qu’il me faudra donner à l’oncle Jack des détails complets et circonstanciés sur tout ce qu’il veut connaître de ces lieux célèbres; et j’espère réellement être en état de le faire si je continue,—ou plutôt si l’on continue à me stimuler de cette façon. Chez Fanny, ce n’est que du zèle pour la cause, car, vous le savez elle ne prend guère de plaisir personnel à tout cela; elle n’y trouve pas d’autre satisfaction que celle d’atteindre son but.
La principale consolation qu’elle éprouve dans la triste obligation où elle est de ne pas bouger, c’est de voir ma tournure dans ses différentes robes. Lorsqu’elle me voit apparaître avec une nouvelle mise, elle soupire et s’écrie: “Oh! si cela pouvait dépendre de mes toilettes!” Alors elle se lève, se traîne, sautille à travers l’appartement jusqu’en face de mon miroir, fixe une épingle ici, attache un ruban là, retape légèrement mes cheveux qu’elle a arrangés elle-même; puis elle regagne misérablement son canapé, heurte son pied malade contre quelque chose, et se remet à se plaindre de plus belle, heureuse de poser en martyre.
Les jours où elle s’imagine ne devoir jamais guérir, elle ne sait pas pourquoi je ne garderais pas tous ses effets, pour en finir; et lorsqu’elle se croit déjà rétablie, elle me dit qu’à son retour elle m’achètera une toilette en tout semblable à celle que j’ai sur moi dans le moment. Alors elle recommence à sautiller pour avoir ma mesure exacte, me fait l’histoire de chaque point de couture, me signale les légères modifications qu’elle se propose de faire, et les changements de garniture qui conviendront le mieux à mon teint. En définitive elle finit par me promettre quelque chose de tout différent. Vous connaissez déjà Fanny; vous n’avez qu’à multiplier le tout par à peu près cinquante mille. Son entorse n’a fait que développer les points saillants de son caractère.
Outre qu’il fait partie du corps expéditionnaire de Fanny avec un dévoûment réel à ce qu’il appelle la cause de l’oncle Jack, Dick se comporte admirablement. Tous les matins, après déjeuner, il se rend à l’hôtel, constate le nombre des nouveaux arrivés, lit les journaux, et, bien que nous ne puissions après cela rien tirer de lui, nous nous imaginons tant bien que mal connaître toutes les nouvelles. Il s’est mis à fumer dans une pipe de terre cuite pour se conformer à la mode canadienne, et porte une espèce de turban en mousseline des Indes coquettement enroulé autour de son chapeau, et dont les extrémités voltigent en arrière,—pour imiter les Québecquois, qui se protègent ainsi contre l’insolation, lorsque le thermomètre varie dans les soixante degrés. Il a aussi acheté une paire de raquettes pour se préparer à l’extrême température contraire, en prévision du cas où quelque autre accident arrivé à Fanny nous forcerait de passer l’hiver ici.
Quand il s’est reposé de sa course à l’hôtel, nous sortons généralement ensemble pour explorer; et nous en faisons autant dans l’après-midi. Le soir, nous nous promenons sur la terrasse Durham, vaste esplanade qui domine le fleuve et où toute la ville, fatiguée de ses rues tortueuses, se donne rendez-vous pour prendre le frais. C’est l’endroit fashionable pour passer la soirée. Mais un matin que j’y suis allée avant déjeuner, pour faire diversion, je me suis aperçue que c’était aussi le refuge du sans-gêne. Deux ou trois petits flâneurs se chauffaient au soleil sur l’affût des gros canons de la terrasse; un petit chien aboyait aux cheminées de la basse-ville; un vieux monsieur se promenait de long en large en robe de chambre et en pantoufles, tout comme s’il eût été sur son propre perron. Il ressemblait un peu à l’oncle Jack, et j’aurais voulu que ce fût lui—pour lui faire admirer les légères spirales de fumée montant de la basse-ville, le brouhaha sur la place du marché, les navires sur le fleuve, le brouillard au loin suspendu sur l’eau, et les montagnes argentées ici, bleues dans le lointain.
Mais—quant à parler de ce qui est grand et beau—on ne peut point regarder autour de soi, à Québec, sans en avoir l’aspect dans toutes les directions. Ajoutez qu’il s’y mêle toujours quelque chose de si familier et de si intime, que cela nous réchauffe le cœur.
La caserne des Jésuites se trouve justement en face de nous, de l’autre côté de la rue, sur le premier plan d’un paysage splendide. Cette construction—songez-y, vous autres éphémères habitants d’Eriécreek!—a deux cents ans d’existence, et paraît en avoir cinq cents. Les Anglais l’enlevèrent aux jésuites en 1760, et s’en sont servis depuis pour loger leurs soldats; mais elle est si peu changée qu’un missionnaire de la compagnie, qui l’a visitée l’autre jour, disait que tout était comme si ses frères l’avaient quittée la semaine précédente. Vous vous imagineriez qu’un endroit si vieux et si historique dût se donner des airs prétentieux; eh bien, non; il se prête au prosaïsme de la vie domestique tout aussi bien qu’une simple maison de bois qu’on vient de construire. Je ne me lasse jamais de regarder les femmes—assez malpropres—des soldats, faisant sécher leur linge, et les petits enfants mal peignés jouant dans les bardanes; et les poulets, et les chats, et les soldats eux-mêmes passant avec les bottes des officiers à la main, ou ramassant des copeaux pour faire bouillir le thé. Quand ils ne sont pas de service, adieu les grands airs; mais sous les armes, avec leurs beaux uniformes, ils me font paraître nos volontaires—tels que je me les rappelle—bien gauches et bien négligés.
Par-dessus le beffroi de la caserne, nos fenêtres commandent une vue de la moitié de Québec avec ses toits et ses clochers étagés en pente jusqu’à la basse-ville où ils se mêlent aux pointes aiguës des mâts de navires à l’ancre, et l’on découvre en même temps toute la plaine qui monte des bords de la rivière coulant au fond de la vallée, jusqu’à la chaîne de montagnes qui borde l’horizon, et dont les plis bleuâtres sont éclairés çà et là par de petits villages tout blancs. La plaine est parsemée de maisonnettes et émaillée de champs cultivés; et les fermes distinctement divisées, s’étendent à droite et à gauche de grandes routes bordées de peupliers, tandis que, près de la ville, le chemin circule à travers de jolies villas.
Mais le paysage et la caserne des Jésuites ne sont rien comparés au monastère des Ursulines, qui se trouve justement sous nos fenêtres, du côté opposé, et dont je vous ai dit un mot dans ma dernière lettre. Depuis, nous avons lu son histoire, et nous savons maintenant ce qu’était Mme de la Peltrie, la noble fille de Normandie qui l’a fondé en 1640. Elle était très riche et très belle, et, comme dès sa jeunesse elle était d’une grande sainteté, lorsque son mari mourut, et que son bon vieux père voulut la faire remarier pour l’empêcher d’entrer en religion, elle n’hésita pas à le tromper par un mariage factice avec un pieux gentilhomme, son complice. Lorsque son père fut mort, elle vint au Canada avec une autre sainte, Marie de l’Incarnation, et jeta les bases de ce nouveau monastère.
La première construction est encore là, debout, aussi solide que jamais, bien qu’elle ait été entièrement brûlée, à l’exception des murs, il y a deux siècles. Quelques années passées, un vieux frêne sous lequel les premières ursulines enseignèrent les enfants des sauvages, fut renversé par le vent; une grande croix noire marque maintenant l’endroit où il s’élevait.
Les nonnes d’aujourd’hui passent presque toute la matinée dans le jardin, hanté le soir par les ombres des anciennes religieuses. Moi-même, par un beau clair de lune, j’y joue un peu le rôle de Mme de la Peltrie instruisant les petits Indiens dont le nombre diminue toujours, comme dans la chansonnette, à mesure que la lune descend à l’horizon. C’est un endroit enchanteur, et je voudrais que nous l’eussions quelque part en arrière d’Eriécreek, au risque de voir nos voisins en critiquer l’architecture.
Je me suis approprié deux religieuses. L’une est grande, mince et pâle, et l’on voit du premier coup d’œil qu’elle a dû briser le cœur de quelque amoureux mortel, et qu’elle en savait quelque chose lorsqu’elle est devenue la fiancée du ciel. L’autre est petite, commune, grassouillette, et paraît aussi heureusement prosaïque et aussi terre à terre que la vie après dîner.
Quand tout me paraît gai, je me plais à m’associer à la tristesse sculpturale de la belle religieuse qui jamais ne rit ni ne joue avec les petites pensionnaires; mais quand le monde me semble triste—le meilleur des mondes l’est quelquefois pour une minute ou deux—je me joins à la petite nonne rondelette dans ses joyeux ébats avec les enfants. Et alors je me crois plus sage, sinon meilleure, que l’autre belle et vaporeuse créature. Mais quelle que soit celle avec qui je m’incarne ainsi, je prends l’autre en grippe. Et pourtant elles sont toujours ensemble, comme la vivante contre-partie l’une de l’autre. Je pense qu’on pourrait écrire une jolie histoire là-dessus.
Pendant le siège de Québec par Wolfe, ce jardin des ursulines fut labouré par les bombes, et les religieuses furent rejetées un instant dans ce monde qu’elles avaient quitté pour toujours. Fanny nous a lu ces détails en français dans une petite relation écrite dans le temps par une sœur de l’Hôpital-Général.
Ce fut là que les ursulines se réfugièrent, abandonnant le cloître, les classes et leurs innocentes petites élèves, pour les salles d’hôpital remplies de blessés et de mourants des deux nations, et retentissantes de lamentables gémissements. Quel monde triste, méchant et plein d’horreurs, dut leur apparaître dans ce coup d’œil passager!
Ici, dans le jardin, notre pauvre Montcalm—à Québec je suis du côté des Français, s’il vous plaît—fut enterré dans une fosse creusée par une bombe. Son crâne est encore dans la chambre du chapelain du couvent, où nous l’avons vu l’autre jour. On l’a richement enchâssé dans un coffret en vermeil, élégamment orné de noir, et recouvert d’une draperie en dentelle blanche, comme une relique de saint. Il fut un peu endommagé lorsqu’on l’exhuma; et, il y a quelques années, des officiers anglais, l’ayant emprunté pour l’examiner, eurent l’odieuse indélicatesse d’en enlever quelques dents. Dites à l’oncle Jack que la tête est très développée au-dessus des oreilles, mais que le front est petit.
Le chapelain nous montra en même temps la copie d’une vieille peinture représentant le premier couvent, avec des huttes d’Indiens, la maison de Mme de la Peltrie, et Mme de la Peltrie elle-même, en riche toilette, avec un chef huron devant elle, et quelques cavaliers français galopant de son côté le long d’une avenue. Puis il nous montra des albums, ouvrage des sœurs, peints et dessinés dans un style à me donner une idée des vieux missels.
Enfin il nous accompagna jusqu’à la chapelle, et il ne pouvait nous offrir une meilleure preuve de sa vie casanière qu’en passant un pardessus et en chaussant des souliers en caoutchouc pour faire les quelques pas en plein air qui nous séparaient de la porte extérieure. Il avait été un peu souffrant, disait-il.
En entrant il ôta son chapeau, coiffa une barrette, et nous montra chaque chose avec la plus grande bonté,—et disons en passant que ses manières étaient vraiment exquises. Il y avait là de beaux tableaux venus de France pendant la Révolution, ainsi que des pièces de sculpture en bois autour du maître-autel, dues au ciseau d’artistes québecquois qui vivaient au commencement du dernier siècle. Il y avait alors, nous dit-il, une école des beaux-arts à Sainte-Anne, à vingt milles en bas de Québec. Il nous montra aussi un crucifix d’ivoire si plein de réalisme que c’était à peine si l’on osait le regarder.