Si l’homme n’a pas l’œil microscopique,
C’est que l’homme, aussi, n’est pas un moustique.

—Ni la femme, dit Kitty en riant. Avez-vous lu les autres livres du même auteur?

—Oui.

—Délicieux, n’est-ce pas?

—Ils sont très bien; et j’ai toujours été surpris qu’il ait pu les écrire. On ne dirait pas cela à le voir.

—Est-ce que vous l’avez jamais vu?

—Il demeure à Boston, vous savez.

—Oui, oui, mais...

Kitty s’arrêta; elle ne pouvait pas avouer qu’elle s’imaginait que les auteurs ne se mêlaient pas aux autres créatures mortelles; et Arbuton, toujours en contact avec une société qui croyait faire beaucoup d’honneur aux écrivains en leur donnant l’occasion de rencontrer des hommes comme Arbuton lui-même, était loin de soupçonner ce que la jeune fille avait dans l’esprit.

Il attendit un moment, et puis:

—C’est un homme bien ordinaire, dit-il; pas exactement ce qu’on pourrait appeler un homme distingué; et pourtant ses ouvrages n’ont rien qui sente la boutique, qui dénote le littérateur de profession. On dirait qu’ils ont été écrits par quelqu’un d’entre nous.

Kitty jeta sur lui un rapide coup d’œil pour voir s’il plaisantait; mais Arbuton était peu porté à l’ironie de sa nature, et dans ce moment il était sérieusement occupé à passer son léger pardessus, qu’il avait jusque-là porté sur son bras avec ce soin scrupuleux qui chez lui était moins de la vanité que du respect de soi.

Comme pardessus, il ne paraissait pas s’en occuper bien fort, mais comme le pardessus d’un homme de sa condition, c’était pour lui un précieux objet; et à ce moment, bien que le soleil fût assez chaud dans les endroits découverts, ce vêtement devenait utile au fond de ces rues étroites.

Dans une autre circonstance, Kitty aurait pris plaisir à voir le soin avec lequel le jeune homme ajustait sur lui l’élégant paletot; mais la profanation que venait de subir son plus cher idéal la rendait sérieuse, et son pouls battait plus vite, lorsqu’elle reprit:

—J’ai bien peur de ne pouvoir partager vos sentiments là-dessus, monsieur. On ne m’a pas enseigné à toujours respecter les idées de ce qui s’appelle un gentilhomme. Mon oncle exprimait souvent cette opinion que, pour ne pas dire plus, c’était là une pauvre excuse pour n’être pas parfaitement bon, brave et honnête, et quelquefois un faux prétexte pour être tout autre chose. Si j’étais homme, je ne voudrais probablement pas être un gentilhomme. En tout cas, j’aimerais certainement mieux être l’auteur de ces livres—qu’un gentilhomme aurait pu écrire—que tous les gentilshommes du monde qui ne les auraient pas écrits.

Pendant cette petite explosion de son indignation, elle avait sans le savoir entraîné si rapidement son compagnon, qu’elle parlait encore lorsqu’ils arrivèrent à la porte de la ville, ce qui interrompit la rêverie du colonel Ellison, qui, appuyé paresseusement le dos à la muraille, contemplait la sentinelle dans sa guérite.

—Vous ne devriez pas vous échauffer si matin, dit-il tranquillement à sa cousine, en remarquant l’animation de sa physionomie. L’expédition que nous entreprenons n’est pas un badinage.

Maintenant qu’on a démoli la barrière Prescott, sous laquelle tant de milliers d’Américains ont passé depuis l’échec des soldats d’Arnold, il n’est rien resté à Québec de plus pittoresque et de plus caractéristique que la porte Hope, et je doute que l’on puisse trouver en Europe un morceau d’architecture militaire dont l’aspect soit plus moyen âge.

Le couloir est en lourdes assises noircies par le temps, et la porte elle-même, qui n’a probablement pas été fermée depuis le commencement du siècle, est en charpente massive fortement boulonnée et chevillée de fer.

Le mur ici longe le bord de l’escarpement sur lequel la ville est construite.

Une côte dont un parapet en pierre suit les courbes et les angles, conduit de la haute à la basse-ville qui n’était, en 1755, qu’un simple sentier côtoyant le Saint-Laurent.

On a considérablement empiété sur le fleuve depuis; et plusieurs rues ainsi que de nombreuses jetées s’étendent maintenant entre le fleuve et la falaise. Ce qui n’empêche pas l’ancienne rue Saut-au-Matelot de ramper encore tortueusement au-dessous des murs de la ville et du roc qui surplombe avec ses épaisses touffes d’herbes et ses abondants suintements.

Ce doit être une glacière en hiver, et probablement le dernier endroit du continent où l’été pénètre; mais une fois qu’il en a pris possession, alors le vieux Saut-au-Matelot prend un air de loisir et d’abandon méridional, qu’on ne rencontre nulle part ailleurs qu’en Italie.

La perspective que l’on aperçoit de la saillie de rocher sur laquelle s’appuie la porte Hope, et derrière laquelle les Américains défaits vinrent chercher un refuge contre le feu de l’ennemi, est presque unique pour sa malpropreté pittoresque et son luxe de couleurs sauvages.

Ce ne sont qu’étables et hangars effondrés, que boutiques délabrées de toutes les descriptions, déroulant à la file leurs toitures inégales, et s’appuyant le long du rocher dans toutes les positions imaginables de l’incurie et de la décrépitude.

De maigres passerelles en bois mettent ces masures en communication avec le deuxième étage des maisons qui tournent le dos à la ruelle.

Au-dessus de ces passerelles, sur un enchevêtrement de cordes à linge, flotte une variété d’articles de toilette de toutes les couleurs, de tous les âges, de tous les sexes et de toutes les conditions. Sur le trottoir pullulent les commères, les fumeurs, des volailles errantes, des chats, des enfants, pêle-mêle avec de gros et indolents terreneuves.

—Ce fut par cette ruelle que les soldats d’Arnold s’avancèrent presque jusqu’à la rue de la Montagne, où ils devaient se joindre à Montgomery pour surprendre la barrière Prescott, dit le colonel avec son érudition de seconde main, qui ne lui faisait jamais défaut.

“Vous tous qui me suivez dans cette tentative,

attendez que vous leur voyiez le blanc des yeux, et alors tirez bas!” et ainsi de suite. A propos, pensez-vous qu’on en ait fait autant à Bunker Hill? Allons, vous êtes de Boston, dites-moi. D’après ce qu’on m’a rapporté, les recrues ne se sont guère préoccupées du blanc des yeux de l’ennemi; au contraire, on dit qu’elles ont fait feu en l’air avant de l’apercevoir. Voyons, est-ce que vous ne venez pas? demanda-t-il, en s’apercevant que ni Kitty ni Arbuton n’osaient avancer.

—Le pavé n’est pas très propre, Richard, hasarda Kitty.

—Ma parole! est-ce là la nièce de votre oncle? Jamais je n’oserai raconter cela à Eriécreek.

—Il me semble que je vois d’ici la ruelle dans toute sa longueur; il n’y a que des poules et autres animaux de basse-cour.

—Très-bien, cousine, dit le colonel; quand l’oncle Jack—votre oncle!—vous demandera compte de chaque pouce de ce terrain fatal aux soldats d’Arnold, j’espère que vous saurez comment lui répondre.

Kitty se mit à rire, et dit qu’elle essayerait d’avoir un peu recours à l’invention, dans le cas où l’oncle Jack pousserait les choses aussi loin.

—A votre aise, Kitty; vous pouvez suivre la rue Saint-Paul, là. M. Arbuton et moi, nous explorerons l’ancienne rue Saut-au-Matelot, et nous vous rejoindrons couverts de gloire à l’autre bout.

—J’espère que ce sera de gloire, dit Kitty, en jetant un coup d’œil sur la ruelle; mais il est plus probable que vous serez couverts de plumes et de débris de paillasses. Au revoir, monsieur Arbuton.

—Pas du tout, répondit le jeune homme; je vais avec vous.

Le colonel feignit une surprise indignée, et, vivement, il s’engagea seul dans la vieille rue Saut-au-Matelot, pendant que ses compagnons s’acheminaient dans la même direction par la rue Saint-Paul, à travers le va-et-vient mercantile du port.

Ils passèrent en face des banques et des grandes maisons de commerce, rencontrant sur leur route les figures hâlées de matelots de toutes les nations.

Au coin de la rue Saint-Pierre, le drapeau national flottait sur le consulat des Etats-Unis, et sa vue réveilla plus vivement, chez Kitty peu habituée aux voyages, le sentiment de son éloignement du sol natal.

Enfin, ils tournèrent dans la nouvelle rue Saut-au-Matelot, où aboutit la ruelle qui portait autrefois ce nom, et s’acheminèrent lentement dans l’ombre fraîche et le silence de cette voie solitaire.

Kitty était étrangement débarrassée de cette contrainte qu’Arbuton exerçait généralement sur elle. Un certain esprit d’indépendante résistance lui remplissait le cœur. Elle sentait et pensait à sa guise pour la première fois depuis plusieurs jours.

De son côté, Arbuton allait méditant sur le problème que lui présentait cette jeune fille qui méprisait les gentilshommes, et qui pourtant ne cessait point d’être charmante à ses yeux.

Une légère odeur d’étoupe et de poisson salé flottait dans l’atmosphère.

—Oh! soupira Kitty, est-ce que cela ne vous fait pas songer aux mers lointaines? Est-ce que vous n’aimeriez pas à être naufragé pour une demi-journée ou à peu près, monsieur Arbuton?

—Oui, oui, certainement, répondit celui-ci avec distraction.

Puis il se demanda ce qu’elle avait à rire.

Le silence de l’endroit était troublé seulement par le bruit qui sortait des boutiques de tonneliers, lesquels occupaient certainement une maison sur deux.

La solitude n’était animée que par les terreneuves qui s’allongeaient nonchalamment sur le seuil de chacun de ces ateliers.

La succession non interrompue de ces boutiques et de ces chiens mit Kitty en verve, et tout en cheminant à pas lents, elle se mit à plaisanter à ce sujet comme elle avait l’habitude de le faire à tout propos.

—Tiens, dit-elle, voici une porte sans chien. Cela ne peut pas être une véritable boutique de tonnelier—sans chien! Oh! voilà qui explique tout, je suppose, ajouta-t-elle en s’arrêtant devant l’entrée et en lisant l’enseigne: Académie commerciale et littéraire, suspendue à une fenêtre du deuxième étage. Un curieux endroit pour un temple de la science! Quel rapport supposez-vous qu’il puisse y avoir entre le métier de tonnelier et l’éducation académique, monsieur Arbuton?

Elle s’était arrêtée et regardait l’enseigne qui avait excité sa gaieté, balançant négligemment son ombrelle à droite et à gauche, tandis qu’un sourire rayonnant se jouait sur sa figure.

Soudain une ombre parut s’élancer entre elle et la porte ouverte; Arbuton se précipita violemment de son côté, et pendant qu’elle faisait des efforts pour ne pas perdre son équilibre sous le choc, elle le vit penché sur un chien furieux cramponné sur sa poitrine, aux revers de son paletot, et dont il serrait la gorge de ses deux mains.

D’un regard il vit la terreur de la jeune fille.

—Je vous demande pardon; n’appelez pas, dit-il.

Mais du fond de la boutique arrivaient des malédictions:

—Miséricorde! c’est le bouledogue du capitaine anglais!

D’affreux cris de détresse se firent entendre, et un petit homme à la figure étrangement sauvage, nu-tête et les yeux hagards, s’élança de la maison.

Il portait un tablier de tonnelier et avait à la main un fer rouge que, tout en criant, il appliqua sur le museau de la terrible bête.

Sans un cri, le chien lâcha prise, et, sautant à terre, se réfugia dans l’obscurité de la boutique aussi silencieusement qu’il en était sorti, pendant que Kitty était là frappée de stupeur, et avant que la foule attirée par les vociférations du tonnelier eût pu voir ce qui s’était passé.

Arbuton se redressa, et jeta un regard menaçant aux spectateurs qui l’entouraient bouche béante.

Ceux-ci commencèrent à retirer une à une leurs têtes des fenêtres, et à regagner le seuil de leurs portes, comme s’ils eussent été coupables de quelque chose de bien pire que d’avoir voulu secourir un de leurs semblables.

—Bon Dieu! dit Arbuton, quelle scène abominable!

Il était pâle comme un spectre.

Après avoir ainsi chassé du regard les spectateurs indiscrets, il se retourna vers celui qui l’avait délivré:

—Merci bien, dit-il d’un ton ferme et froid.

Puis il ôta son pardessus déchiré par les dents de l’animal, et irréparablement contaminé par ce brutal assaut.

Il le regarda en frissonnant, avec un air d’indicible dégoût, et fit un mouvement comme pour le jeter dans la rue.

Mais son regard tomba sur la petite personne malpropre du tonnelier qui se tenait immobile, roulant ses mains dans son tablier, et protestant vivement et avec volubilité que le chien n’était pas à lui, mais à un capitaine de navire anglais, qui le lui avait confié.

Il avait songé plusieurs fois à le tuer, disait-il.

Arbuton, qui paraissait ne pas l’entendre ou qui était trop occupé d’autre chose pour se demander si l’individu était coupable ou non, lui adressa tout à coup la parole en français:

—Vous m’avez rendu un grand service, monsieur; je ne peux pas vous le payer; mais prenez toujours ceci, dit-il, en glissant un billet de banque dans la main noire du petit homme.

—Oh! c’est bien trop! s’écria celui-ci. Mais c’est vraiment le fait d’un monsieur comme vous, si brave, si....

—Assez! cela n’est rien, interrompit le jeune homme.

Et jetant son paletot sur l’épaule du tonnelier:

—Faites-moi encore le plaisir de garder ceci, dit-il; peut-être pourrez-vous l’utiliser.

—Monsieur me comble... balbutia l’individu émerveillé.

Mais Arbuton se retourna brusquement du côté de Kitty, qui tremblait de porter comme les autres spectateurs sa part de responsabilité, et lui saisissant la main qu’il plaça et pressa tendrement sous son bras en s’éloignant, il laissa son interlocuteur planté au beau milieu du trottoir le regardant aller, tout ébahi.

Kitty osait à peine lui demander s’il était blessé, ce qu’elle fit cependant d’une voix temblante.

—Non, je ne crois pas, répondit-il en jetant un coup d’œil à sa redingote qui était croisée sur sa poitrine, et intacte.

Il continua à marcher, jetant un regard rapide à toutes les portes où il n’apercevait pas un chien de Terre-Neuve.

Tout cela s’était passé si soudainement et en si peu de temps que la jeune fille aurait pu ne pas entièrement comprendre, quand même elle aurait été témoin de toute la scène.

Arbuton s’en rendait à peine compte lui-même.

Au moment où Kitty s’arrêtait riant et badinant à la porte de la boutique, il avait par hasard aperçu le chien tapi à l’intérieur, et n’avait eu que juste le temps de se précipiter en avant pour recevoir sur sa poitrine le féroce animal qui s’élançait sur la jeune fille.

Il n’avait en agissant ainsi aucunement songé à son propre danger.

Il savait qu’il n’était pas blessé, mais cela lui était égal. Kitty était saine et suave, c’est tout ce qui l’occupait.

En pressant la main de celle-ci contre son cœur, il sentit comme un frémissement d’inexprimable tendresse, comme un sentiment de possession rapide et passionné, une espèce de transport enthousiaste, comme si, en sauvant la jeune fille de cet horrible danger, il l’avait conquise pour toujours.

La perplexité qu’elle lui avait toujours fait éprouver semblait s’être évanouie comme une chimère.

Toutes les froides hésitations et les scrupules gênants qui l’embarrassaient autrefois venaient de s’envoler, et avec eux tous les soucis de son rang.

Son rang? Dans ce moment suprême, il ne connaissait pas d’autre monde que celui qu’il voyait dans les yeux de Kitty, où il plongeait son regard avec une expression que la jeune fille ne savait comment trop interpréter.

Elle pensait que cette aventure avait profondément vexé l’amour-propre de son compagnon; et, persuadée qu’il était homme à songer plus à cela qu’au danger couru, elle craignait d’aggraver la blessure en y faisant allusion.

Ils marchaient rapidement. Elle attendait qu’il prît la parole; mais il n’en faisait rien, bien que, chaque fois qu’il jetait sur elle son regard étrange, il parût prêt à ouvrir la bouche.

Tout à coup elle s’arrêta, et retirant sa main de dessous le bras du jeune homme:

—Mais, nous avons oublié mon cousin, dit-elle.

—En effet! répondit Arbuton, avec un vague sourire.

Et jetant un regard en arrière, ils aperçurent le colonel debout sur le trottoir, près de l’extrémité de l’ancienne rue du Saut-au-Matelot, les mains dans les poches et les yeux fixés sur eux avec persistance.

Son regard ne perdit rien de sa sévérité lorsqu’ils s’approchèrent, et les premières paroles de Kitty ne furent pas de nature à le remettre en belle humeur.

Oh! Dick, je vous avais entièrement oublié, s’écria-t-elle avec un rire soudain et inexplicable, interrompu et repris comme si quelque drolatique image eût apparu et disparu alternativement dans son esprit.

—Ma foi, cela peut être un compliment, Kitty; mais il m’est guère compréhensible, dit-il en promenant son regard inquisiteur sur le jeune couple. Je ne sais pas ce que vous direz à l’oncle Jack. Ce n’est pas moi seulement que vous oubliez, c’est toute l’expédition américaine contre Québec.

Le colonel attendit en vain la réponse. Kitty n’osait pas entreprendre une explication, et Arbuton n’était pas homme à paraître se vanter de la part qu’il avait prise à l’aventure, en racontant ce qui s’était passé, lors même qu’il eût aimé à le faire en ce moment.

L’ignorance où se trouvait la jeune fille de ce qu’il avait osé pour elle ajoutait du charme au nouveau sentiment qui s’était emparé de lui; et il aurait voulu, autant que possible, ne pas gâter son bonheur en y mêlant chez Kitty un sentiment de reconnaissance, si agréable que cela eût pu lui paraître, dans une autre occasion. Pour l’instant, il préférait ne pas entrer en explications, afin de garder pour lui la compassion naïve de la jeune fille, et lui mieux permettre d’exprimer par son rire joyeux un soulagement dont elle ignorait la vraie nature.

—Je ne comprends rien à cela, dit le colonel, dont l’esprit lourdement masculin commençait à percevoir le vague soupçon de quelque intrigue amoureuse.

Mais rejetant bien vite cette idée comme absurde:

—Enfin, ajouta-t-il, vous avez fait l’oubli, à moi de pardonner. Tout ce que je réclame de vous maintenant, c’est le plaisir de votre compagnie jusqu’à l’endroit où est tombé Montgomery. Fanny ne voudra jamais croire que je l’aie trouvé, si vous ne venez pas avec moi, allégua-t-il sous forme de dernière instance.

—Oh! sans doute, nous irons, dit Arbuton, parlant sans s’en apercevoir, comme s’il eût été autorisé à le faire pour deux.

Ils entrèrent de nouveau dans les rues plus animées du port, traversèrent la place du marché de la basse-ville, au milieu de laquelle s’élève le marché lui-même, ayant, de chaque côté, des magasins et des maisons d’entrepôt.

Ils suivirent la longue rangée d’échoppes couvertes de toile, regorgeant de denrées et de légumes, ainsi que le vaste escalier plongeant dans le fleuve, et par où les produits de la campagne arrivent au marché.

Toute la place était encombrée de paysans en voiture et de citadins à pied. A un certain endroit, un groupe entourait un char peint à grand frais, au haut duquel une espèce de Yankee à figure de charlatan pérorait dans un français de son crû, pour vendre une médecine américaine brevetée, à son auditoire qui riait sous cape.

Comme cela amusait Kitty, Arbuton trouva que c’était la chose la plus drôle du monde; mais il fut encore beaucoup plus intéressé lorsqu’on fit remarquer au colonel un paysan debout dans un coin, près d’un panier de volailles qu’examinait une acheteuse, comme si c’eût été quelque chose d’extraordinaire, pendant que la foule s’assemblait alentour.

—Il faut beaucoup de monde pour conclure un marché ici, remarqua le colonel. Je suppose qu’ils font sortir la garnison lorsqu’ils vendent un bœuf.

En effet, le marchand et l’acheteur semblaient prendre avis des spectateurs qui discutaient en examinant attentivement la marchandise, comme s’ils n’avaient encore jamais rien vu de si rare que des poules.

A la fin, le paysan prit lui-même le paquet de volailles, et le passa en revue avec beaucoup d’attention.

—Ma foi, dit Kitty, on dirait qu’il n’a pas encore vu ses propres poulets.

Arbuton, qui généralement goûtait si peu les plaisanteries de ce genre, sourit comme si c’eût été la boutade la plus spirituelle et la plus charmante réflexion du monde.

Il fit attendre ses compagnons pour assister à la conclusion du marché; on aurait dit qu’il eût pu rester là indéfiniment.

Mais le colonel avait Montgomery à cœur, et il les pressa d’avancer.

Il les conduisit au-delà du quai de la Reine, le long du chemin des Foulons jusqu’à l’endroit où le flanc escarpé et rugueux du rocher porte un écriteau sur lequel on lit: Ici tomba Montgomery,—bien qu’en réalité il ne soit pas tombé à mi-côte, mais au pied même de l’escarpement, sous la batterie qui l’empêcha de faire sa jonction avec Arnold à la barrière Prescott.

Le lieu a encore un certain aspect sauvage, tant le flanc de la falaise sur laquelle s’élèvent les hautes murailles de la citadelle est aride, tant les quelques têtes de sapins qui sortent des crevasses sont rabougries et déchiquetées par les tempêtes hibernales, tant les maisons sont décrépites par l’âge, et portent sur leurs pans les vestiges des fréquents incendies qui désolent la basse-ville.

Vains détails.

Ni les souvenirs de l’endroit, ni l’apparence du lieu ne purent remettre dans la même direction les pensées de ces touristes si curieusement assortis; et le colonel, après quelques tentatives pour ramener le cours des réflexions sur un terrain commun, dut abandonner Arbuton à ses tendres rêveries, et Kitty à son étonnement de voir son compagnon si changé dans ses rapports avec elle.

Ses complaisances l’intimidaient, tant elle y était peu habituée, et peut-être n’était-elle pas éloignée d’en être surprise comme d’un certain manque de dignité.

—Eh bien, Kitty, dit le colonel, m’est avis que l’oncle Jack aurait fait plus de cas de tout ceci que nous n’en avons fait nous-mêmes. Il aurait au moins constaté le caractère de ces rochers au point de vue géologique!

IX

Où arbuton perd la tête

Après sa promenade, Kitty se rendit comme d’habitude dans la chambre de Mme Ellison; mais en s’asseyant auprès du canapé elle tomba dans une profonde rêverie.

—Qu’avez-vous à sourire? demanda Mme Ellison, après avoir laissé la jeune fille un instant à sa distraction.

—Est-ce que je souriais? demanda Kitty en riant. Je ne m’en apercevais pas.

—Qu’est-il donc arrivé de si drôle?

—Ma foi, je ne sais pas si c’est drôle ou non; je suis même d’avis que ça ne l’est pas du tout.

—Alors qu’est ce qui vous fait rire?

—Je ne sais pas. Est-ce que....

—Allons, ne me demandez pas si vous avez ri, Kitty. Ce serait un peu trop fort. Vous pouvez répondre ou ne pas répondre, c’est votre affaire; mais je n’aime point qu’on se moque de moi.

—Oh! Fanny, comment pouvez-vous penser?... Je songeais à tout autre chose. Mais je ne saurais comment vous en faire part sans montrer M. Arbuton sous un jour un peu risible, et ce ne serait pas très loyal.

—Tiens, vous voilà bien scrupuleuse à son sujet tout à coup, fit Mme Ellison. Vous ne paraissiez pas si disposée à l’épargner, hier. J’ai peine à m’expliquer une conversion si soudaine.

Kitty répondit par un accès de fou rire des plus agaçants.

—Maintenant, dit-elle, je vois bien qu’il faut tout vous dire.

Et elle raconta rapidement ce qui était arrivé à son ami.

—Eh bien, Fanny, fit elle en concluant, je n’ai jamais vu autant de bravoure unie à un pareil sang-froid, et je l’admire plus que jamais; mais je ne puis m’empêcher de voir le revers de la médaille, vous savez.

—Quel revers de la médaille? je ne comprends pas.

—Tenez, vous auriez ri vous-même, si vous aviez vu l’air de grand seigneur avec lequel il renvoya les pauvres diables qui sortaient des maisons voisines pour lui porter secours, la pose superbe qu’il avait en récompensant le petit tonnelier, la manière héroïque dont il s’est séparé de son paletot—qu’il ne peut guère remplacer à Québec—la politesse distraite avec laquelle il s’empara de ma main pour la placer sous son bras, et son départ triomphal avec moi. Mais le comble, Fanny—et elle se courba sous un formidable accès de gaieté longtemps retenue—le comble, c’était le fer, vous savez, le fer rouge du tonnelier; il me semblait voir le chien porter sur son nez, pour le reste de ses jours, la marque qui sert à constater combien chaque tonneau contient de gallons.

—Kitty, ne soyez point... sacrilège, s’écria Mme Ellison.

—Non, je ne suis point sacrilège, répliqua-t-elle, haletante et respirant à peine. Je n’ai jamais autant respecté M. Arbuton; et vous venez d’avouer que je n’ai pas l’habitude d’être aussi scrupuleuse à son égard. Mais, de ma vie, je n’ai jamais été si contente de voir Dick, et d’avoir un prétexte pour rire. Je n’ai pas dit un mot à M. Arbuton, car il n’aurait pas pu, quand même il l’aurait voulu, me laisser rire assez pour en finir. Je marchais péniblement, mais gravement à côté de lui, et ni lui ni moi n’en avons parlé à Dick, conclut-elle, hors d’haleine. Et maintenant je ne vois pas pourquoi je vous conte cela, à vous; cela me paraît méchant et cruel, fit-elle toute contrite et presque pensive.

Ce récit n’avait pas fait rire Mme Ellison.

—Eh bien, Kitty, dit-elle, s’il s’agissait d’une autre jeune fille, je dirais qu’il y a manque de cœur à agir comme vous l’avez fait.

—Je sais que c’est un manque de cœur, Fanny; et vous n’avez pas besoin de faire allusion à nulle autre jeune fille. Je suis sûre cependant de ne pas avoir laissé échapper une seule syllabe qui pût le blesser; au contraire, il s’était montré très désagréable un moment auparavant, et je lui ai tout pardonné lorsque je l’ai vu si mortifié. Vous voyez que je ne manque pas de sentiment.

Mais un instant après, la jeune fille se leva, prit les mains de sa cousine dans les siennes, et s’écria avec explosion:

—Oui, Fanny, j’ai manqué de cœur. Je crains de n’avoir montré ni sympathie ni compassion. J’ai peur d’avoir paru insensible et dure. J’aurais dû songer seulement au danger qu’il avait couru; maintenant il me semble que je n’y ai presque pas pensé. Oh! c’est cruel de ma part d’avoir vu en cela quelque chose de risible. Que puis-je faire maintenant?

—En tout cas, ne perdez pas la tête, Kitty. Il ne sait pas que vous avez ri de lui. Vous n’avez rien à y faire.

—Si fait. Il ne sait pas que j’ai ri de lui; mais il faut vous dire que j’ai ri beaucoup lorsque nous avons rencontré Dick; et que doit-il en penser?

—Il en conclura que vous étiez nerveuse, je suppose.

—Vraiment? vous pensez, Fanny? Oh! je voudrais le croire! Je suis si horriblement mécontente de moi. Hier, à cette même place, je l’accusais de manquer de sensibilité, et dire que j’ai été mille fois pire qu’il n’a jamais été et ne pourrait jamais être! Oh! ma chère, ma chère!

—Kitty, assez! interrompit Mme Ellison; vous me chargez à fonds de train, et me voilà toute confuse de n’être pas plus émue.

—Oh! c’est facile pour vous d’être calme, mais vous ne le seriez pas tant, si vous ne saviez que faire.

—Oui, je le serais, puisque je ne sais que faire, et que je suis calme.

—Mais enfin, comment sortir de là?

Et Kitty retira ses mains de celles de Fanny, et se mit à se les tordre convulsivement.

—Je vais vous dire, ajouta-t-elle tout à coup, en même temps qu’une expression de soulagement s’épanouissait sur sa physionomie; durant tout le temps qu’il demeurera ici, je supporterai tout ce qu’il pourra faire ou dire de désagréable, sans jamais le lui rendre. J’endurerai tout. Je serai si douce! Il pourra me regarder du haut de sa grandeur, me brusquer, me mettre dans le tort tant qu’il voudra. Je ferai si bien qu’il ne pourra point me reprocher ma conduite. O Fanny!

Là-dessus, Mme Ellison promit de la gronder fort pour ces absurdités, l’attira à elle pour l’embrasser, lui assura qu’elle n’avait encouru aucun blâme, mais que, néanmoins, elle approuvait cette détermination de respecter à l’avenir les faiblesses et les préjugés d’Arbuton.

Nous ne savons jusqu’à quel point Kitty aurait mis ses héroïques dispositions en pratique; les déterminations si facilement prises ne sont pas toujours aussi facilement exécutées.

Elle passa la nuit sans dormir, toute à ses bonnes résolutions et à ses projets d’expiation.

Mais, heureusement pour elle, les faiblesses et les préjugés d’Arbuton s’étaient étrangement modifiés.

Le changement qui s’était opéré chez lui, ce jour-là, persista.

C’était toujours Arbuton, mais avec une différence.

Il ne pouvait pas refaire entièrement un caractère qu’il devait à la nature et à son éducation; et peut-être d’ailleurs eût-il été impossible de l’entamer sérieusement sans détruire l’individu lui-même.

Il resta désespérément supérieur au colonel et à Mme Ellison; mais il est difficile d’aimer une femme sans tâcher—au moins avant le mariage—de plaire à ceux qui lui sont chers.

Arbuton avait disputé pas à pas le terrain à sa passion; il avait fait face avec fermeté à cette magie qui, dans les commencements, le charmait chez Kitty.

Plus tard il n’avait rien fait de plus que de se conformer aux exigences de la plus stricte politesse.

Il avait été excessivement tourmenté de savoir si elle pourrait lui convenir, à lui et à son rang dans la société.

Il n’était pas encore sûr que les parents de la jeune fille, inconnus pour lui, ne fussent des gens horriblement vulgaires.

Il était même dans une ignorance complète de la condition sociale et des circonstances où elle avait vécu. Mais il ne la voyait plus que dans le rayonnement de ce qu’il avait osé pour elle, et qu’au reflet du dévouement par lequel il lui semblait l’avoir conquise.

Et il agissait auprès d’elle avec l’abnégation d’un amoureux, ou quelque chose d’analogue, comme qui dirait une tolérance absolue, une patience pleine de tendresse, dans laquelle il aurait été difficile de découvrir une ombre de condescendance cachée.

Il était devenu passablement intime dans la famille.

La blessure de Mme Ellison, malgré de nombreuses imprudences, allait décidément mieux, et quelquefois la malade se payait le luxe, avec l’aide de quelqu’un, de descendre dîner dans la salle à manger.

Mais elle prenait toujours le thé près de son canapé, et Arbuton en faisait autant avec le reste de la famille.

Peu d’heures du jour s’écoulaient sans qu’ils se rencontrassent dans cette intimité familière qui s’établit entre les personnes passant les loisirs de l’été sous le même toit.

Le matin, il retrouvait la jeune fille plus fraîche et plus gaie qu’aucune des fleurs du jardin épanouies sous leurs fenêtres, et gardant encore dans son regard le doux reflet de ses rêves ingénus.

Le soir se passait près d’elle, à la lueur de la lampe qui éclairait ce petit monde intérieur en reléguant dans l’ombre le grand monde du dehors, et qui semblait être le suave rayonnement de la présence de cette jeune fille qui causait, tricotait ou lisait, comme l’ange idéal du foyer.

Quelquefois il l’entendait causer avec Mme Ellison, ou rire à demi-voix après avoir dit bonsoir à celle-ci.

Une nuit il s’éveilla: elle paraissait être à sa fenêtre, regardant le jardin des Ursulines au clair de la lune, et fredonnant des lambeaux de romance.

La rencontrer sur les escaliers ou dans les passages et lui faire place avec un geste, une rougeur, un léger émoi; s’asseoir à table près d’elle trois fois par jour—tout cela exerçait sur lui une fascination puissante.

Il y avait du ravissement dans son châle retombant sur le dossier de sa chaise.

Ses gants reposant sur la table comme des feuilles mortes, et conservant encore la forme de ses mains, étaient pleins d’enchantement; et, chose extraordinaire, ils lui touchaient le cœur d’autant plus qu’il y avait en eux quelque chose de négligé, et que le bout des doigts en était délicieusement usé.

Il trouvait de l’intérêt même dans les conversations à la dérobée qu’elle avait avec Fanny sur l’assemblage des objets et l’assortiment des couleurs.

Ces conversations revenaient plus ou moins souvent, quel que fût le sujet sur le tapis; car il s’élevait toujours dans l’esprit de l’une ou de l’autre des deux femmes quelque question relative aux adaptations qu’on était obligé de faire des toilettes de Mme Ellison aux exigences de la vie quotidienne de Kitty.

Ce secret était un attrait pour leurs cœurs innocents, et les cachettes qu’il nécessitait, les difficultés soudaines qu’il présentait, et les équivoques bien excusables qu’il inspirait, avait tout le piquant de l’intrigue.

Rien n’allait mieux au caractère de Mme Ellison que de parer Kitty pour cette mascarade perpétuelle; et comme les toilettes étaient très jolies et que Kitty était fille d’Eve dans l’âme, comment cela aurait-il pu déplaire à celle-ci?

Leur conversation s’animait de cette joyeuse pensée qu’Arbuton était loin de songer à ce dont il s’agissait.

Il y avait des murmures, des gestes et des rires mystérieux.

Quelquefois il croyait qu’on s’amusait à ses dépens; alors il se joignait à elles, et son erreur redoublait l’hilarité des autres.

Il allait et venait avec elles en toute liberté.

Il n’avait qu’à frapper à la porte de Mme Ellison, pour qu’une voix pleine de sincère cordialité lui souhaitât la bienvenue.

Il n’avait qu’à proposer, et Kitty était toujours prête pour n’importe quelle excursion à travers Québec, où presque toutes leurs heures de promenades passaient comme des rêves.

Les premiers symptômes de l’automne se faisaient sentir:—la fraîcheur du matin, la chaleur encore forte du milieu du jour, les rayons obliques et blafards de l’après-midi, et la pâle splendeur des nuits toutes pleines d’aurores boréales.

Jamais ville ne fut plus minutieusement explorée; mais aussi nulle ville n’est plus féconde en objets intéressants.

Kitty aimait l’endroit avec passion, et l’amour qu’Arbuton avait pour elle faisait partager jusqu’à un certain point à celui-ci cette espèce de patriotisme d’adoption.

—Je n’avais pas l’idée que vous pussiez tenir à cela, vous autres gens de l’Ouest, dit-il un jour. Je m’imaginais que votre esprit était principalement tourné vers les choses neuves et symétriques.

—Mais comment avez-vous pu croire cela? demanda Kitty avec douceur. C’est justement parce que nous sommes entourés par trop de choses neuves et symétriques, que nous aimons ce qui est vieux et irrégulier. L’Europe me plairait peut-être plus qu’à vous-même. Il y a une vieille maison de campagne abandonnée près d’Eriécreek, tombant en ruine au milieu des touffes sauvages d’églantiers et de cognasses; c’était pour moi une merveille d’antiquité, parce qu’elle datait de 1815. Vous pouvez juger de mes impressions au milieu d’une ville fondée il y a trois siècles, qui a subi tant de sièges et d’assauts, et qui semble la reproduction pittoresque de tant de magnifiques vieilles cités que je ne verrai jamais.

—Oh! peut-être les verrez-vous quelque jour! dit-il, entraîné par l’enthousiasme de la jeune fille.

—Je n’y tiens pas quant à présent. Québec me suffit. J’adore cet endroit. Je voudrais ne jamais le quitter. Il n’y a pas un détour, une encoignure, un toit en fer-blanc, une lucarne ou une pierre grise qui ne me semble quelque chose de précieux.

Arbuton se mit à rire.

—Eh bien, vous serez pour moi la souveraine de Québec, dit-il. Allons-nous faire sortir les troupes de la garnison?

—Non; à moins que vous ne puissiez évoquer à leur place les soldats de Montcalm.

Et tout en causant ainsi, ils passaient en flânant sous les portes de la ville, et s’aventuraient dans les faubourgs, jusqu’à ce qu’ils rencontrassent quelque vieille église aux lambris dénudés, où certains pauvres dévots bien humbles vénéraient quelque saint devant l’image duquel brillait une lampe allumée.

Ou bien, ils longeaient les murs élevés de quelque couvent d’où montaient les voix au timbre étrange et métallique des religieuses chantant leurs hymnes à l’intérieur.

Quelquefois ils passaient de longues heures sur l’Esplanade, sous l’empire du sentiment de mélancolie que font naître les objets négligés et qui commencent à tomber en décrépitude.

Ils marchaient de long en large sur la pelouse que rayait l’ombre svelte des peupliers; ou bien, complètement étrangers aux choses qui les entouraient, ils s’asseyaient pour causer sur l’affût des gros canons rouillés, pendant qu’une araignée tissait sa toile dans la bouche d’un mortier, que les herbes se penchaient sur les pyramides de boulets démantelées, que les enfants s’ébattaient çà et là, que les bonnes prêtaient l’oreille aux propos amoureux de quelques galants sous-officiers, et qu’une sentinelle en habit rouge allait et venait paresseusement devant sa guérite.

Les jours où il y avait de la musique, ils allaient écouter la fanfare dans le jardin du Gouverneur, et là assistaient aux flirtations entre le beau monde de la vieille capitale et les officiers aux favoris blonds.

Pendant les belles soirées, ils se mêlaient à la foule qui encombrait la terrasse Durham, tandis que le fleuve, avec ses lumières marines, et la basse-ville avec ses réverbères, se dessinaient comme un firmament terrestre à deux cents pieds au-dessous d’eux, que la ville de Lévis brillait et scintillait sur la rive opposée, et que sur leur tête, dans le nord, l’aurore boréale secouait avec légèreté ses flottantes banderoles violettes et cramoisies.

Ils aimaient à gravir les marches du Casse-Cou, qui sautent de la haute à la basse ville, près de la barrière Prescott.

Ce vieil escalier rappelait Naples et Trieste à Arbuton, tout en charmant Kitty par le pittoresque sans pareil de ses vieilles tavernes et de ses vieilles boutiques, avec leurs fenêtres élevées et garnies de pots de fleurs.

Ils s’arrêtaient à regarder les géraniums et les fushias, en pensant à autres choses, pendant que les excellents oisifs de l’endroit s’avançaient sur le pas de leurs portes, et se mettaient à regarder en l’air avec eux.

Ces braves gens reconnaissaient le beau jeune homme blond et la charmante jeune fille aux yeux gris—car les habitants de Québec ont tout le temps de remarquer les étrangers qui passent quelques jours dans leur ville; et, contrairement à celles des touristes qui ne font que passer, les figures de Kitty et d’Arbuton leur étaient devenues familières.

De son côté, le jeune couple avait séjourné assez longtemps dans l’endroit pour ne pas se sentir confondu avec la masse banale des oiseaux de passage.

A la maison, un de leurs recoins favoris était la fenêtre regardant sur le jardin des Ursulines.

Deux chaises étaient là face à face.

En passant, il était difficile pour un des deux jeunes gens de ne pas se laisser choir un instant sur une d’elles, ce qui paraissait avoir pour inévitable conséquence d’attirer son compagnon sur la chaise d’en face.

Ils restaient là souvent des matinées entières, causant à bâtons rompus, de choses et d’autres, contemplant à loisir et en silence les religieuses qui se promenaient de long en large dans le jardin.

Ils cherchaient des yeux la nonne svelte et mélancolique et la petite sœur dodue et joyeuse que Kitty avait adoptées, et qu’elle avait représentées à son ami comme une allégorie de l’existence en général, avec ses inévitables contrastes.

Et ils aimaient à s’imaginer que l’influence de l’une ou de l’autre des deux nonnes était dans son ascendant, suivant que le sujet de leur propre conversation était triste ou gai.

Dans leurs rapports entre eux, les grandes personnes sont assez semblables aux enfants; elles aiment à revenir souvent sur les mêmes choses, et celles-ci leur plaisent quelquefois d’autant mieux qu’elles sont plus futiles.

Parfois Kitty arrivait avec un livre à la main—un doigt entre les feuillets pour marquer le passage; c’était tantôt un nouveau roman, tantôt quelque édition de Longfellow—objet de piraterie littéraire lâchement acheté dans quelque librairie de Québec.

Alors Arbuton demandait à voir le livre, et se mettait à lire pour elle de la prose ou des vers durant des heures entières.

Il jouait son rôle moitié sérieux moitié comique de soupirant avec autant d’avantage que la plupart des hommes; et certaine influence, à laquelle il ne pouvait ni ne voulait résister, le façonnait à tout ce que ce rôle a d’absurde et de charmant.

De temps à autre, en faisant appel à ses souvenirs, et en tâchant de faire bravement face aux conséquences possibles, il amenait doucement la conversation sur Eriécreek, et tâchait de se créer une idée moins confuse de l’endroit, ainsi que de la demeure et des amis de Kitty.

Et même alors, le présent était si agréable et si rempli de contentement, que ses pensées, lorsqu’elles se tournaient vers l’avenir, ne rencontraient plus les obstacles qui l’avaient fait si longtemps hésiter.

Quel que fût le passé de la jeune fille, il trouverait bien le moyen de relâcher les liens qui l’y rattachaient.

Un an ou deux en Europe, et il ne resterait plus de traces d’Eriécreek.

Sans aucun effort de sa part à lui, la vie de Kitty s’adapterait à la sienne, et cesserait d’être liée à celle des gens de là-bas.

Enfin tous les caprices de son imagination—et c’est à peine s’ils avaient un but—s’accomplissaient l’un après l’autre dans les péripéties d’une vague et fugitive rêverie, pendant que les jours s’écoulaient, que l’ombre du lierre suspendu à la fenêtre où ils s’asseyaient—au soleil ou au clair de la lune—flottait sur la joue de Kitty, et que le fushia caressait les cheveux de la jeune fille de sa fleur violette et cramoisie.

X

Arbuton parle

Mme Ellison était à peu près guérie.

Elle avait déjà visité deux fois les magasins de la rue de la Fabrique; et son complet rétablissement ne rencontrait plus d’autre entrave que les délais apportés par la modiste à la confection d’une robe de soie trop précieuse pour être risquée en pièce à la merci des douaniers de la frontière.

En outre, bien que le colonel commençât à devenir impatient, la jeune femme n’était pas fâchée de remettre encore un peu son départ, dans l’intérêt d’une cause à laquelle elle avait fait volontairement l’offrande de ses souffrances.

Sur les derniers temps, Kitty avait montré bien peu de reconnaissance pour le dévouement infatigable de Fanny.

Elle avait l’ingratitude de se refuser de plus en plus aux confidences qu’on essayait de provoquer d’une façon détournée; elle résistait ouvertement à des attaques directes, même en matière de faits.

Mais, s’il répugnait à Kitty de tout confier à sa cousine, c’était peut-être parce que cela se réduisait à bien peu, ou parce qu’une jeune fille n’a pas, ou n’est pas censée avoir l’esprit à certaines choses, ou même les ignore entièrement, jusqu’à ce qu’elles lui soient précisées par la personne la plus autorisée à savoir ce qu’elle pense.

Le rêve au milieu duquel la jeune fille vivait était agréable et beau; son imagination en était pleinement satisfaite, et son intelligence agréablement bercée.

Ce rêve passait d’une phase à une autre sans se heurter aux angles de la réalité, et en apparence ne se reliait d’aucune façon ni au passé ni à l’avenir.

Elle-même paraissait ne pas y être plus concernée ni en être plus responsable, que si elle eût simplement joué le rôle d’une héroïne de roman.

La dernière semaine que nos amis devaient passer à Québec tirait à sa fin, et il ne leur restait plus que deux ou trois devoirs de touristes consciencieux à remplir.

Or, parmi les rares endroits intéressants qu’ils n’avaient pas encore vus, le principal était l’emplacement de l’ancien établissement des jésuites à Sillery.

—Ce serait mal de ne pas visiter cela, Kitty, dit Mme Ellison, qui, suivant son habitude, avait arrangé d’abord les détails de l’excursion, et maintenant l’annonçait. C’est l’une des plus importantes curiosités de l’endroit, et l’oncle Jack ne vous pardonnerait pas de l’avoir négligée. C’est même honteux de ne pas y avoir songé plus tôt. Je ne puis pas y aller avec vous, car je ménage mes forces pour notre pique-nique au Château-Bigot demain; mais je veux, Kitty, que vous veilliez à ce que le colonel voie bien tout. J’ai eu assez de peine, Dieu le sait, à analyser les faits pour lui.

Ceci se passait au moment où Kitty et Arbuton, assis dans le salon de Mme Ellison, attendaient le colonel retardataire, qui avait couru à l’hôtel Saint-Louis, et qui devait être de retour un instant après.

Cet instant était passé.

On lui accorda un quart d’heure de grâce, puis une demi-heure de magnanimité mécontente, mais point de colonel!

Mme Ellison commença par dire que c’était parfaitement abominable, ce qui la mit dans l’impossibilité de pouvoir plus tard rien ajouter de plus énergique que le mot: par trop vexant.

—Mais c’est que l’heure avance, dit-elle à la fin. Il est inutile d’attendre plus longtemps, si vous avez l’intention d’y aller aujourd’hui,—et c’est le seul jour qui vous reste. Ainsi vous feriez mieux de partir sans lui. Je ne puis me faire à l’idée de vous voir manquer cela.

La-dessus les deux jeunes gens se levèrent et partirent.

Quand le gentilhomme de haute lignée, Noël Brulart de Sillery, chevalier de Malte, l’un des courtisans de Marie de Médicis, abandonna les vanités du monde pour embrasser le sacerdoce, le Canada était la mission à la mode, et le noble néophyte donna la mesure de son esprit d’abnégation en consacrant ses grands biens à la conversion des sauvages infidèles.

Il fournit aux jésuites l’argent nécessaire pour entretenir un établissement religieux près de Québec; et cet établissement de Peaux-Rouges convertis au christianisme prit le nom euphonique du donateur, nom que l’endroit porte encore aujourd’hui.

Il devint tout de suite important comme la première résidence des jésuites et des religieuses de l’Hôtel-Dieu, qui, là, travaillèrent et souffrirent pour la religion, en butte aux horreurs de la pestilence, aux rigueurs de l’hiver et aux attaques des Iroquois.

Ce fut le théâtre de scènes miraculeuses, de martyres, de choses extraordinaires de toutes sortes, et le foyer de l’évangélisation indienne.

Bien peu d’événements de l’histoire si pittoresque de Québec lui ont été étrangers.

Du reste, l’endroit est digne d’être visité, autant pour la beauté sauvage du site que pour ses héroïques traditions.

A environ une lieue de la, ville, au point où l’irrégulière muraille de roc sur laquelle Québec est bâtie s’éloigne du fleuve, un vaste tapis de verdure s’étend entre le bord de l’eau et le pied du rocher couvert de bois.

C’est là que se trouvaient la mission et le village indien.

Encore aujourd’hui la puissante structure qui servit de première demeure aux jésuites est là—modernisée, naturellement, et consacrée à des usages profanes—mais solide comme autrefois, et bonne encore pour un siècle.

Alentour s’étend tout un monde de piles de bois d’équarrissage, couvrant toute la surface d’une anse profonde, l’une des nombreuses échancrures que présentent les rives du Saint-Laurent.

Un village de pauvre apparence s’échelonne le long de la route, sur le bord du fleuve.

De lourds bâtiments ancrés dans le chenal prennent leur cargaison de bois pour l’Europe; un gros bourg luit dans les bois de la rive opposée; il ne faudrait rien qu’un climat un peu plus favorable pour faire de ce lieu l’un des plus charmants endroits qu’on puisse rêver.

La voiture qui renfermait Kitty et Arbuton roula vers Sillery, en passant par le chemin Saint-Louis.

Déjà le feuillage jaloux, sous lequel se cachent les jolies villas et les habitations princières de ce faubourg aristocratique, se parait çà et là des teintes rouges et jaunes de l’automne.

Çà et là dans les champs une vigne sauvage rougissait le gazon.

Des cerises à grappes retardataires mûrissaient encore dans le détour des haies; l’air était rempli du cri mélancolique des grillons et des sauterelles, et s’imprégnait de cette indicible tristesse qui annonce la fin de l’été.

Le cœur des deux jeunes gens se ressentait de cette influence rêveuse.

Le cocher comprenait à peine quelques mots d’anglais, et leur conversation pouvait sans inconvénient aborder ces sujets naïvement personnels, prendre ce ton d’autobiographie psychologique qui caractérise les intimités croissantes entre deux jeunes gens—conversations dans lesquelles chacun d’eux apparaît à l’autre comme un être tout à fait exceptionnel, avec des idées, des émotions et des sentiments d’autant plus uniques, qu’ils sont absolument communs à l’un et à l’autre.

La lieue qui sépare Québec de Sillery avait paru bien courte, lorsque, quittant le chemin Saint-Louis, le cocher tourna bride dans la direction du fleuve, et s’engagea dans la route tortueuse et sauvage qui descend vers la rive.

Nos jeunes amis ne songeaient pas beaucoup à la vieille mission.

Néanmoins ils mirent pied à terre et visitèrent le petit enclos où s’élevait autrefois la chapelle des jésuites, dont on voit encore les fondations à fleur de sol.

Ils lurent l’inscription sur le monument érigé dernièrement par la municipalité à la mémoire du premier missionnaire jésuite venu au Canada et mort à Sillery.

Puis il leur sembla n’avoir rien de mieux à faire qu’à admirer les puissants radeaux et les piles de bois.

L’intérêt qu’ils semblaient prendre à l’endroit piqua la curiosité de Sillery; un petit Français entra dans la cour de la chapelle, et donna à Kitty une brochure sur l’histoire de la localité, sans vouloir accepter aucun paiement.

Une jeune femme, une Anglaise à physionomie sympathique, sortit d’une maison d’en face, et demanda en hésitant si l’on n’aimerait pas à visiter la mission.

Elle les introduisit à l’intérieur, leur montra comment l’ancien édifice avait été masqué par la construction moderne, et leur fit remarquer, par les profondes embrasures des fenêtres, que les murs avaient trois pieds d’épaisseur.

Les plafonds étaient bas et les pièces bizarrement disposées; mais le tout empruntait une certaine grandeur à sa solidité.

Il était aisé de se figurer les prêtres en soutane noire, ou les religieuses en robe grise, dans ces chambres obscures, témoins maintenant d’un genre de vie si différent.

En arrière il y avait une terrasse gazonnée, puis le rocher au flanc boisé s’élevait à pic.

—Si vous voulez monter là-haut, dit l’active petite cicerone à Kitty, lorsque son mari fut entré et eut poliment souhaité la bienvenue aux étrangers, je vous montrerai ma propre chambre qui est aussi ancienne que n’importe laquelle.

Les hommes restèrent en bas et les deux femmes montèrent dans une chambre tapissée et meublée dans le goût moderne.

—Nous avons été obligés de démolir le vieil escalier, continua la jeune femme, pour introduire notre bois de lit.

Ce dernier article était une magnifique pièce d’ébénisterie qui, suivant la propriétaire, méritait bien qu’on lui fit ce sacrifice.

Puis celle-ci indiqua plusieurs restes de la vieille bâtisse.

—C’est un curieux endroit de résidence; mais nous sommes ici pour l’été seulement.

Et elle se prit à expliquer tout naïvement comment les affaires de son mari les avaient forcés de quitter Québec et de s’établir à Sillery pour la saison.

Elle descendait l’escalier à la suite de Kitty, lorsqu’elle ajouta:

—C’est la première fois que je suis dans mes meubles, vous savez, et tout naturellement cela me paraîtrait étrange même ailleurs; mais vous ne pouvez pas vous faire une idée comme c’est curieux ici. Je suppose, fit-elle avec un léger embarras—mais comme si sa confidence méritait quelque retour, au moment où Kitty rendue au bas de l’escalier se retrouvait face à face avec Arbuton, qui s’apprêtait à monter à son tour avec le mari de la jeune femme—je suppose que ceci est votre voyage de noces.

Une angoisse subite saisit la jeune fille et lui fit monter le feu au visage.

Ainsi ce qui n’était pour elle qu’une agréable aventure paraissait aux autres comme la plus sérieuse preuve d’amour qui pût exister entre Arbuton et elle. Il n’y avait là pour les étrangers ni rêve, ni rôle dramatique, ni personnages de roman.

Bien plus, pour quelqu’un au moins, cela s’illuminait même des doux rayons de la lune de miel!

Et comment pouvait-il en être autrement?

Ici, dans cette région vers laquelle se dirigeaient fatalement tous les nouveaux époux—au point que cela en était devenu banal, et qu’elle se rappelait avoir entendu Mme March s’excuser presque d’y faire son premier voyage de femme mariée—comment deux jeunes gens, seuls comme ils étaient, auraient-ils pu ne pas être pris pour mari et femme.

Et le pis, c’est qu’il devait, lui, avoir entendu la fatale question.

La pâleur du jeune homme contrastait avec la rougeur de Kitty qui lui trouva l’air grave.

Il monta l’escalier à son tour, et elle prit un siège pour l’attendre.

—J’en ai tant vu, de ces couples américains, quand je vivais à la ville! continua l’affable petite maîtresse de maison. Mais je ne crois pas qu’il en vienne beaucoup à Sillery. Au fait vous êtes le seul qui soit encore venu cet été; et en vous voyant prendre intérêt à la vieille mission, j’ai cru que vous ne seriez pas fâchés si je vous adressais la parole pour vous inviter à entrer dans la maison. La plupart des Américains ne restent que juste le temps de visiter la citadelle, les plaines d’Abraham, et la chute de Montmorency, et puis repartent. Il me semble que cela devrait être fatigant pour eux de toujours recommencer la même chose. Mais au fait ce ne doit pas être toujours les mêmes....

Il n’était pas raisonnable de la part de Kitty de laisser son interlocutrice s’évertuer ainsi à soutenir la conversation.

Elle lui manifesta son contentement d’avoir visité le vieil édifice, ainsi que sa vive reconnaissance pour une si cordiale invitation.

Elle ne détrompa point la jeune femme, c’était plus simple; et lorsque reparu son compagnon, elle prit congé de ces bonnes gens emportant on ne sait quelle secrète satisfaction de ce qu’ils s’étaient mépris à son sujet.

Pourtant, comme la jeune femme et son mari se tenaient près de la voiture, répétant leurs adieux, elle aurait voulu retarder indéfiniment le départ, tant elle redoutait de se trouver en tête-à-tête avec Arbuton.

Mais aussitôt qu’elle fut seule avec lui, son esprit s’exalta. Pendant qu’ils cheminaient sous l’ombrage de la falaise, elle se mit à discourir avec une verve intarissable sur les objets intéressants de la route.

Elle s’extasia sur la beauté du fleuve large et tranquille, avec ses navires à l’ancre.

Elle faisait des réflexions badines sur le village à travers lequel ils passaient, avec ses portes ouvertes et le repas du soir fumant sur le grand poële encadré dans la cloison de chacune de ces demeures proprettes. Elle attira l’attention de son compagnon sur les deux grands escaliers qui escaladent le rocher, et conduisent des chantiers de bois aux plaines d’Abraham, et sur l’armée de travailleurs, qui, une petite chaudière à dîner à la main, montaient le long de cette rampe si difficile autrefois, pour regagner leurs quartiers dans le faubourg Saint-Roch.

Elle faisait tout ce qu’elle pouvait pour rester maîtresse de la conversation et se tenir personnellement hors de question.

Un bout du village était peuplé par des Français; c’était propret gentil.

Mais, un peu plus loin, la route commença à pulluler d’Irlandais, et cessa d’être un sujet de discours intéressant.

Alors le silence contre lequel elle avait tant lutté, tomba sur eux et les enveloppa comme d’un cercle magique, qu’elle ne put réussir à rompre.

Il eût été mieux pour le succès d’Arbuton de respecter ce silence.

Mais un échec était pour lui invraisemblable; il avait si longtemps regardé cette jeune fille de haut en bas, disons le mot, qu’il ne pouvait pas s’imaginer qu’elle pût hésiter un instant à accepter l’offre de son cœur.

En outre, un sentiment de magnanime obligation se mêlait à son amour confiant, car elle devait savoir qu’il avait entendu ce que la jeune femme avait dit à la mission.

Peut-être laissa-t-il ce sentiment donner une certaine couleur à sa démarche, si légèrement que cela fût.

Il manqua de ce tact délicat si nécessaire à l’heure suprême.

Il ne sut pas attendre, et il parla, pendant que tout, chez la jeune fille, le sang de ses veines et chaque fibre de son être, demandait grâce.