C’est la matiere à laquelle nos esprits s’appliquent de plus diuerse façon. I’ay leu en Tite Liue cent choses que tel n’y a pas leu. Plutarche y en a leu cent; outre ce que i’y ay sçeu lire: et à l’aduenture outre ce que l’autheur y auoit mis, I, 248.
I’ayme les historiens, ou fort simples, ou excellens. Les simples, qui n’ont point dequoy y mesler quelque chose du leur, et qui n’y apportent que le soin, et la diligence de r’amasser tout ce qui vient à leur notice, et d’enregistrer à la bonne foy toutes choses, sans chois et sans triage, nous laissent le iugement entier pour la cognoissance de la verité, II, 78.
Les bien excellens ont la suffisance de choisir ce qui est digne d’estre sçeu, peuuent trier de deux rapports celuy qui est plus vray-semblable, II, 78.
Ceux d’entre-deux, qui est la plus commune façon, nous gastent tout: ils veulent nous mascher les morceaux; ils se donnent loy de iuger et par consequent d’incliner l’Histoire à leur fantasie: car depuis que le iugement pend d’vn costé, on ne se peut garder de contourner et tordre la narration à ce biais. Ils entreprennent de choisir les choses dignes d’estre sçeuës, et nous cachent souuent telle parole, telle action priuée, qui nous instruiroit mieux: obmettent pour choses incroyables celles qu’ils n’entendent pas, II, 78.
Les seules bonnes Histoires sont celles, qui ont esté escrites par ceux mesmes qui commandoient aux affaires ou qui estoient participans à les conduire, ou au moins qui ont eu la fortune d’en conduire d’autres de mesme sorte, II, 80.
Que peut on esperer d’vn medecin traictant de la guerre, ou d’vn escholier traictant les desseins des Princes? II, 80.
Ie voudroye que chacun escriuist ce qu’il sçait, et autant qu’il en sçait: non en cela seulement, mais en tous autres subiects, I, 358.
Un homme simple et grossier, est en condition propre à rendre veritable tesmoignage; les fines gens remarquent bien plus curieusement, et plus de choses, mais ils les glosent, et pour faire valoir leur interpretation, et la persuader, ils ne se peuuent garder d’alterer vn peu l’Histoire, I, 358.
Ie tien moins hazardeux d’escrire les choses passées, que presentes: d’autant que l’escriuain n’a à rendre compte que d’vne verité empruntée, I, 152.
HOMME.
Certes c’est vn subiect merueilleusement vain, diuers, et ondoyant, que l’homme: il est malaisé d’y fonder iugement constant et vniforme, I, 20.
Moy à cette heure, et moy tantost, sommes deux. Quand meilleur, ie n’en puis rien dire. Il feroit bel estre vieil, si nous ne marchions, que vers l’amendement, III, 412.
Ie connoy des hommes assez, qui ont diuerses parties belles: qui l’esprit, qui le cœur, qui l’adresse, qui la conscience, qui le langage, qui vne science, qui vn’ autre: mais de grand homme en general, et ayant tant de belles pieces ensemble, ou vne, en tel degré d’excellence, qu’on le doiue admirer, ou le comparer à ceux que nous honorons du temps passé, ma fortune ne m’en a faict voir nul, II, 514.
Il semble que considerant la foiblesse de nostre vie, et à combien d’escueils ordinaires et naturels elle est exposée, on n’en deuroit pas faire si grande part à la naissance, à l’oisiueté et à l’apprentissage, I, 598.
Les hommes sont diuers en sentiment et en force: il les faut mener à leur bien, selon eux: et par routes diuerses, III, 576.
Nous sommes tous de lopins, et d’vne contexture si informe et diuerse, que chaque piece, chaque moment, faict son ieu. Et se trouue autant de difference de nous à nous mesmes, que de nous à autruy, I, 610.
A nous autant d’actions, autant faut-il de iugemens particuliers. Le plus seur, à mon opinion, seroit de les rapporter aux circonstances voisines, sans entrer en plus longue recherche, et sans en conclurre autre consequence, I, 604.
Si par experience nous touchons à la main que la forme de notre estre despend de l’air, du climat, et du terroir où nous naissons: non seulement le tainct, la taille, la complexion et les contenances, mais encore les facultez de l’ame: que deuiennent toutes ces belles prerogatiues de quoy nous nous allons flattans? II, 366.
Pourquoy n’estimons nous vn homme par ce qui est sien? Il a vn grand train, vn beau palais, tant de credit, tant de rente: tout cela est autour de luy, non en luy, I, 482.
Pourquoy estimant vn homme l’estimez vous tout enueloppé et empacqueté? C’est le prix de l’espée que vous cerchez, non de la guaine. Il le faut iuger par luy mesme, non par ses atours. Et comme dit tres-plaisamment vn ancien: Sçauez vous pourquoy vous l’estimez grand? vous y comptez la hauteur de ses patins. La base n’est pas de la statue. Mesurez le sans ses eschaces. Qu’il mette à part ses richesses et honneurs, qu’il se presente en chemise. A il le corps propre à ses functions, sain et allegre? Quelle ame a il? Est elle belle, capable, et heureusement pourueue de toutes ses pieces? Est elle riche du sien, ou de l’autruy? La fortune n’y a elle que voir? Si les yeux ouuerts elle attend les espées traites: s’il ne luy chaut par où luy sorte la vie, par la bouche, ou par le gosier: si elle est rassise, equable et contente: c’est ce qu’il faut veoir, I, 482.
Plutarque dit qu’il ne trouue point si grande distance de beste à beste, comme il trouue d’homme à homme. Il parle de la suffisance de l’ame et qualitez internes. I’encherirois volontiers: et dirois qu’il y a plus de distance de tel à tel homme, qu’il n’y a de tel homme à telle beste, I, 480.
Là où, si nous considerons vn paisan et vn Roy, vn noble et vn villain, vn magistrat et vn homme priué, vn riche et vn pauure, il se presente soudain à nos yeux vn’ extreme disparité, qui ne sont differents par maniere de dire qu’en leurs chausses. Ce ne sont pourtant que peintures, qui ne font aucune dissemblance essentielle. Car comme les ioüeurs de comedie, vous les voyez sur l’eschaffaut faire vne mine de Duc et d’Empereur, mais tantost apres, les voyla deuenuz valets et crocheteurs miserables, qui est leur nayfue et originelle condition, I, 484.
Si nous nous amusions par fois à nous considerer, et le temps que nous mettons à contreroller autruy, et à connoistre les choses qui sont hors de nous, que nous l’employissions à nous sonder nous mesmes, nous sentirions aisément combien toute cette nostre contexture est bastie de pieces foibles et defaillantes, I, 564.
Ie croy des hommes plus mal aisément la constance que toute autre chose, et rien plus aisément que l’inconstance. Qui en iugeroit en detail et distinctement, piece à piece, rencontreroit plus souuent à dire vray, I, 602.
Il y a quelque apparence de faire iugement d’vn homme, par les plus communs traicts de sa vie; mais veu la naturelle instabilité de nos mœurs et opinions, il m’a semblé souuent que les bons autheurs mesmes ont tort de s’opiniastrer à former de nous vne constante et solide contexture. Ils choisissent vn air vniuersel, et suyuant cette image, vont rengeant et interpretant toutes les actions d’vn personnage, et s’ils ne les peuuent assez tordre, les renuoyent à la dissimulation, I, 600.
Pour iuger d’vn homme, il faut suiure longuement et curieusement sa trace: si la constance ne s’y maintient de son seul fondement, si la varieté des occurrences luy faict changer de pas, (ie dy de voye: car le pas s’en peut ou haster, ou appesantir) laissez le courre: celuy là s’en va auau le vent, I, 610.
Sauf l’ordre, la moderation, et la constance, i’estime que toutes choses soient faisables par vn homme bien manque et deffaillant en gros. A cette cause, il faut pour iuger bien à poinct d’vn homme, principalement contreroller ses actions communes, et le surprendre en son à tous les iours, II, 590.
Ce n’est pas tour de rassis entendement, de nous iuger simplement par nos actions de dehors: il faut sonder iusqu’au dedans, et voir par quels ressors se donne le bransle, I, 612.
Chaque parcelle, chasque occupation de l’homme, l’accuse, et le montre egalement qu’vn autre, I, 556.
La sagesse ne force pas nos conditions naturelles. Tant sage qu’il voudra, c’est vn homme: qu’est il plus caduque, plus miserable, et plus de neant? Il faut qu’il sille les yeux au coup qui le menasse: il faut qu’il fremisse planté au bord d’vn precipice, comme vn enfant: Nature ayant voulu se reseruer ces legeres marques de son authorité, inexpugnables à nostre raison, et à la vertu Stoique: pour luy apprendre sa mortalité et nostre fadeze. Il pallit à la peur, il rougit à la honte, il gemit à la colique, sinon d’une voix desesperée et esclatante, au moins d’vne voix cassée et enroüée, I, 624.
Comme si la bonne fortune estoit incompatible auec la bonne conscience: les hommes ne se rendent gents de bien, qu’en la mauuaise, III, 380.
L’homme en tout et par tout, n’est que rappiessement et bigarrure, II, 540.
Nostre estre est simenté de qualitez maladiues: l’ambition, la ialousie, l’enuie, la vengeance, la superstition, le desespoir, logent en nous, d’vne si naturelle possession, que l’image s’en recognoist aussi aux bestes. Desquelles qualitez, qui osteroit les semences en l’homme, destruiroit les fondamentales conditions de nostre vie, III, 80.
La peste de l’homme c’est l’opinion de sçauoir, II, 204.
Voulez vous vn homme sain, le voulez vous reglé, et en ferme et seure posture? affublez le de tenebres d’oisiueté et de pesanteur. Il nous faut abestir pour nous assagir: et nous esblouir, pour nous guider, II, 212.
Parmy les conditions humaines, cette-cy est assez commune, de nous plaire plus des choses estrangeres que des nostres, et d’aymer le remuement et le changement, III, 380.
En aucune chose l’homme ne sçait s’arrester au poinct de son besoing. De volupté, de richesse, de puissance, il en embrasse plus qu’il n’en peut estreindre. Son auidité est incapable de moderation, III, 550.
Les hommes sont si formez à l’agitation et ostentation, que la bonté, la moderation, l’equabilité, la constance, et telles qualitez quietes et obscures, ne se sentent plus, III, 520.
La saincte Parole declare miserables ceux d’entre nous, qui s’estiment: Bourbe et cendre, leur dit-elle, qu’as-tu à te glorifier? II, 222.
Ie ne pense point qu’il y ait tant de malheur en nous, comme il y a de vanité, ny tant de malice comme de sotise: nous ne sommes pas si pleins de mal, comme d’inanité: nous ne sommes pas si miserables, comme nous sommes vils, I, 556.
Il suffit à l’homme de brider et moderer ses inclinations: car de les emporter, il n’est pas en luy, I, 624.
Nous faisons trop de cas de nous, il semble que l’vniuersité des choses souffre aucunement de nostre aneantissement, II, 420.
Dieu a faict l’homme semblable à l’ombre, de laquelle qui iugera, quand par l’esloignement de la lumiere elle sera esuanouye? II, 222.
Les hommes vont ainsin. On laisse les loix, et preceptes suiure leur voye, nous en tenons vne autre, III, 460.
Il n’y a point de beste au monde tant à craindre à l’homme, que l’homme, II, 536.
I’ay veu des coquins, pour garantir leur vie, accepter de pendre leurs amis et consorts, ie les ay tenus de pire condition que les pendus, III, 98.
Il n’est rien si beau et legitime, que de faire bien l’homme et deuëment, III, 692.
Le pire estat de l’homme, c’est où il pert la connoissance et gouuernement de soy, I, 644.
HONNÊTETÉ.
Vn cœur genereux ne doit point desmentir ses pensées: il se veut faire voir iusques au dedans: tout y est bon, ou aumoins, tout y est humain, II, 492.
On argumente mal l’honneur et la beauté d’vne action, par son vtilité: et conclud-on mal, d’estimer que chacun y soit obligé, et qu’elle soit honeste à chacun, si elle est vtile, III, 106.
Ne craignons point d’estimer qu’il y a quelque chose illicite contre les ennemys mesmes: que l’interest commun ne doibt pas tout requerir de tous, contre l’interest priué: et que toutes choses ne sont pas loisibles à vn homme de bien, pour le seruice de son Roy, ny de la cause generale et des loix, III, 104.
Voyla pourquoy en cette incertitude et perplexité, que nous apporte l’impuissance de voir et choisir ce qui est le plus commode, pour les difficultez que les diuers accidens et circonstances de chaque chose tirent: le plus seur, quand autre consideration ne nous y conuieroit, est à mon aduis de se rejetter au party, où il y a plus d’honnesteté et de iustice: et puis qu’on est en doute du plus court chemin, tenir tousiours le droit, I, 194.
Il est loysible à vn homme d’honneur, de parler ainsi que les Lacedemoniens, deffaicts par Antipater, sur le poinct de leurs accords: Vous nous pouuez commander des charges poisantes et dommageables autant qu’il vous plaira: mais de honteuses, et deshonnestes, vous perdrez vostre temps de nous en commander. Chacun doit auoir iuré à soy mesme, ce que les Roys d’Ægypte faisoient solennellement iurer à leurs iuges, qu’ils ne se desuoyeroient de leur conscience, pour quelque commandement qu’eux mesmes leur en fissent. A telles commissions il y a note euidente d’ignominie, et condemnation, III, 92.
IGNORANCE.
L’ignorance qui se sçait, qui se iuge, et qui se condamne, ce n’est pas vne entiere ignorance. Pour l’estre, il faut qu’elle s’ignore soy-mesme, II, 230.
Ce n’est pas sans raison, que nous attribuons à simplesse et ignorance, la facilité de croire et de se laisser persuader, I, 288.
IMAGINATION.
La iouyssance, et la possession, appartiennent principalement à l’imagination. Elle embrasse plus chaudement et plus continuellement ce qu’elle va querir, que ce que nous touchons, III, 434.
Nostre discours est capable d’estoffer cent autres mondes, et d’en trouuer les principes et la contexture. Il ne luy faut ny matiere ny baze. Laissez le courre: il bastit aussi bien sur le vide que sur le plain, et de l’inanité que de matiere, III, 528.
Que de choses nous semblent plus grandes par imagination, que par effect, I, 668.
Nous embrassons et ceux qui ont esté, et ceux qui ne sont point encore, non que les absens, III, 436.
Nous tressuons, nous tremblons, nous pallissons, et rougissons aux secousses de nos imaginations. Chacun en est heurté, aucuns en sont renuersez, I, 134.
Nous auons raison de faire valoir les forces de nostre imagination: car tous nos biens ne sont qu’en songe, II, 204.
Les bestes mesmes se voyent comme nous, subiectes à la force de l’imagination, I, 148.
IMMORTALITÉ DE L’AME.
Sans l’immortalité des ames, il n’y auroit plus dequoy asseoir les vaines esperances de la gloire, qui est vne consideration de merueilleux credit au monde: et c’est vne tres-vtile impression, que les vices, quand ils se desroberont de la veuë et cognoissance de l’humaine iustice, demeurent tousiours en butte à la diuine, qui les poursuyura, voire apres la mort des coupables, II, 322.
Le fruict de l’immortalité, consiste en la iouyssance de la beatitude eternelle. Confessons ingenuement, que Dieu seul nous l’a dict, et la foy: car leçon n’est-ce pas de Nature et de nostre raison. Et qui retentera son estre et ses forces, et dedans et dehors, sans ce priuilege diuin: qui verra l’homme, sans le flatter, il n’y verra ny efficace, ny faculté, qui sente autre chose que la mort et la terre, II, 324.
IMPOSTURE.
Le vray champ et subiect de l’imposture, sont les choses inconnües: l’estrangeté mesme donne credit, I, 376.
Il n’est rien creu si fermement, que ce qu’on sçait le moins, ny gens si asseurez, que ceux qui nous content des fables, I, 376.
INDÉPENDANCE.
I’essaye à auoir expres besoing de nul, III, 420.
Ie hay les morceaux que la necessité me taille. Toute commodité me tiendroit à la gorge, de laquelle seule i’aurois à despendre, III, 460.
On iouyt bien plus librement, et plus gayement, des biens empruntez: quand ce n’est pas vne iouyssance obligee et contrainte par le besoing: et qu’on a, et en sa volonté, et en sa fortune, la force et les moyens de s’en passer, III, 420.
Ie fuis à me submettre à toute sorte d’obligation. Mais sur tout, à celle qui m’attache, par deuoir d’honneur. Ie ne trouue rien si cher, que ce qui m’est donné: et ce pourquoy, ma volonté demeure hypothequee par tiltre de gratitude. Et reçois plus volontiers les offices, qui sont à vendre. Pour ceux-cy, ie ne donne que de l’argent: pour les autres, ie me donne moy-mesme, III, 416.
La subiection essentielle et effectuelle, ne regarde d’entre nous, que ceux qui s’y conuient, et qui ayment à s’honnorer et enricher par tel seruice: car qui se veut tapir en son foyer, et sçait conduire sa maison sans querelle, et sans procés, il est aussi libre que le Duc de Venise, I, 492.
Mes amis m’importunent estrangement, quand ils me requierent, de requerir vn tiers. Et ne me semble guere moins de coust, desengager celuy qui me doibt, vsant de luy: que m’engager enuers celuy, qui ne me doibt rien, III, 422.
I’ayme tant à me descharger et desobliger, que i’ay parfois compté à profit, les ingratitudes, offences, et indignitez, que i’auois reçeu de ceux, à qui ou par nature, ou par accident, i’auois quelque deuoir d’amitié: prenant cette occasion de leur faute, pour autant d’acquit, et descharge de ma debte, III, 418.
INDIGENCE.
Par diuerses causes l’indigence se voit autant ordinairement logée chez ceux qui ont des biens, que chez ceux qui n’en ont point, I, 468.
Et me semble plus miserable vn riche malaisé, necessiteux, affaireux, que celuy qui est simplement pauure, I, 468.
INITIATIVE.
En toutes choses les hommes se iettent aux appuis estrangers, pour espargner les propres: seuls certains et seuls puissans, qui sçait s’en armer, III, 562.
Nous sommes chacun plus riche, que nous ne pensons: mais on nous dresse à l’emprunt, et à la queste: on nous duict à nous seruir plus de l’autruy, que du nostre, III, 548.
INSATIABILITÉ DE L’HOMME.
Ceux qui accusent les hommes d’aller tousiours beant apres les choses futures, et nous apprennent à nous saisir des biens presens, et nous rassoir en ceux-là, comme n’ayants aucune prise sur qui est à venir, voire assez moins que nous n’auons sur ce qui est passé, touchent la plus commune des humaines erreurs: s’ils osent appeller erreur, chose à quoy nature mesme nous achemine, pour le seruice de la continuation de son ouurage, I, 28.
INSPIRATION.
Chacun sent en soy quelque image d’agitations d’vne opinion prompte, vehemente et fortuite. C’est à moy de leur donner quelque authorité, qui en donne si peu à nostre prudence. Et en ay eu de pareillement foibles en raison, et violentes en persuasion, ou en dissuasion, ausquelles ie me laissay emporter si vtilement et heureusement, qu’elles pourroyent estre iugees tenir quelque chose d’inspiration diuine, I, 78.
INTOLÉRANCE.
Fascheuse maladie, de se croire si fort, qu’on se persuade, qu’il ne se puisse croire au contraire, I, 582.
IRRÉSOLUTION.
L’irrésolution me semble le plus commun et apparent vice de nostre nature, I, 600.
Nous flottons entre diuers aduis: nous ne voulons rien librement, rien absoluëment, rien constamment, I, 604.
IVROGNERIE.
L’yurongnerie entre les autres, me semble vn vice grossier et brutal, l’esprit a plus de part ailleurs: cestuy-cy est tout corporel et terrestre. Les autres vices alterent l’entendement, cestuy-cy le renuerse, et estonne le corps, I, 644.
Mon goust et ma complexion est plus ennemie de ce vice que mon discours. Ie le trouue bien vn vice lasche et stupide, mais moins malicieux et dommageable que les autres, qui choquent quasi tous de plus droit fil la societé publique. Il couste moins à nostre conscience que les autres: outre qu’il n’est point de difficile apprest, ny malaisé à trouuer: consideration non mesprisable, I, 618.
Le vin redonne aux hommes la gayeté, et la ieunesse aux vieillards, I, 622.
Boire, c’est quasi le dernier plaisir que le cours des ans nous desrobe, I, 620.
Le vin est capable de fournir à l’ame de la temperance, au corps de la santé. Toutesfois: on s’en espargne en expedition de guerre. Que tout magistrat et tout iuge s’en abstienne sur le point d’executer sa charge, et de consulter des affaires publiques. Qu’on n’y employe le iour, temps deu à d’autres occupations: ny celle nuict, qu’on destine à faire des enfants, I, 622.
Il y en a qui conseillent de se dispenser quelquefois à boire d’autant, et de s’enyurer pour relascher l’ame, I, 616.
Le vin faict desbonder les plus intimes secrets, à ceux qui en ont pris outre mesure, I, 644.
JALOUSIE.
La ialousie est la plus vaine et tempesteuse maladie qui afflige les ames humaines, III, 222.
Lors que la ialousie saisit ces pauures ames, foibles, et sans resistance, c’est pitié, comme elle les tirasse et tyrannise cruellement. Elle s’y insinue sous titre d’amitié: mais depuis qu’elle les possede, les mesmes causes qui seruoient de fondement à la bien-vueillance, seruent de fondement de hayne capitale: c’est des maladies d’esprit celle, à qui plus de choses seruent d’aliment, et moins de choses de remede. La vertu, la santé, le merite, la reputation du mary, sont les boutefeux de leur maltalent et de leur rage. Cette fiéure laidit et corrompt tout ce qu’elles ont de bel et de bon d’ailleurs. Et d’vne femme ialouse, quelque chaste qu’elle soit, et mesnagere, il n’est action qui ne sente l’aigre et l’importun, III, 224.
A dire vray, ie ne sçay si on peut souffrir d’elles pis que la ialousie. C’est la plus dangereuse de leurs conditions, comme de leurs membres, la teste, III, 236.
JEUX PUBLICS.
Les bonnes polices prennent soing d’assembler les citoyens, et les r’allier, comme aux offices serieux de la deuotion, aussi aux exercices et ieux. La societé et amitié s’en augmente, et puis on ne leur sçauroit conceder des passe-temps plus reglez, que ceux qui se font en presence d’vn chacun, et à la veuë mesme du magistrat, diuertissement de pires actions et occultes, I, 288.
JUGEMENT.
Le iugement est vn vtil à tous subiects, et se mesle par tout, I, 552.
Nature enserre dans les termes de son progrez ordinaire, comme toutes autres choses, les creances, les iugemens, et opinions des hommes: elles ont leur reuolution, leur saison, leur naissance, leur mort, comme les choux: le ciel les agite, et les roule à sa poste, II, 366.
Le sçauoir est moins prisable, que le iugement; cestuy-cy se peut passer de l’autre, et non l’autre de cestuy-cy, I, 216.
La science et la verité peuuent loger chez nous sans iugement, et le iugement y peut aussi estre sans elles: voire la reconnoissance de l’ignorance est l’vn des plus beaux et plus seurs tesmoignages de iugement que ie trouue, II, 62.
Combien diuersement iugeons nous des choses? combien de fois changeons nous noz fantasies? Ce que ie tiens auiourd’huy, et ce que ie croy, ie le tiens, et le croy de toute ma croyance; ie ne sçaurois embrasser aucune verité ny conseruer auec plus d’asseurance, que ie fay cette-cy. I’y suis tout entier; i’y suis voyrement: mais ne m’est-il pas aduenu non vne fois, mais cent, mais mille, et tous les iours, d’auoir embrassé quelque autre chose en cette mesme condition, que depuis i’ay iugé fauce? II, 342.
Nostre apprehension, nostre iugement et les facultez de nostre ame en general, souffrent selon les mouuements et alterations du corps, lesquelles alterations sont continuelles. N’auons nous pas l’esprit plus esueillé, la memoire plus prompte, le discours plus vif, en santé qu’en maladie? La ioye et la gayeté ne nous font elles pas receuoir les subjects qui se presentent à nostre ame, d’vn tout autre visage, que le chagrin et la melancholie? II, 344.
Ce ne sont pas seulement les fieures, les breuuages, et les grands accidens, qui renuersent nostre iugement: les moindres choses du monde le tourneuirent. Par consequent, à peine se peut-il rencontrer vne seule heure en la vie, où nostre iugement se trouue en sa deuë assiette, II, 346.
Qui se souuient de s’estre tant et tant de fois mesconté de son propre iugement: est-il pas vn sot, de n’en entrer iamais en deffiance? III, 618.
Si nostre iugement est en main à la maladie mesmes, et à la perturbation, si c’est de la folie et de la temerité, qu’il est tenu de receuoir l’impression des choses, quelle seurté pouuons nous attendre de luy? II, 352.
Il se tire vne merueilleuse clarté pour le iugement humain, de la frequentation du monde. Nous sommes tous contraints et amoncellez en nous, et auons la veuë racourcie à la longueur de nostre nez: nous ne regardons que sous nous. A qui il gresle sur la teste, tout l’hemisphere semble estre en tempeste et orage, I, 250.
Nos iugemens sont encores malades, et suyuent la deprauation de nos mœurs. Ie voy la plupart des esprits de mon temps faire les ingenieux à obscurcir la gloire des belles et genereuses actions anciennes, leur donnant quelque interpretation vile, et leur controuuant des occasions et des causes vaines. Grande subtilité. Qu’on me donne l’action la plus excellente et pure, ie m’en vois y fournir vraysemblablement cinquante vitieuses intentions, I, 400.
Vous recitez simplement vne cause à l’aduocat, il vous y respond chancellant et doubteux: vous sentez qu’il luy est indifferent de prendre à soustenir l’vn ou l’autre party: l’auez vous bien payé pour y mordre, et pour s’en formaliser, commence-il d’en estre interessé, y a-il eschauffé sa volonté? sa raison et sa science s’y eschauffent quant et quant: voylà vne apparente et indubitable verité, qui se presente à son entendement: il y descouure vne toute nouuelle lumiere, et le croit à bon escient, et se le persuade ainsi, II, 350.
L’ardeur qui naist du despit, et de l’obstination, à l’encontre de l’impression et violence du magistrat, et du danger: ou l’interest de la reputation, ont enuoyé tel homme soustenir iusques au feu, l’opinion pour laquelle entre ses amys, et en liberté, il n’eust pas voulu s’eschauder le bout du doigt, II, 350.
Il se faut garder de s’attacher aux opinions vulgaires, et les faut iuger par la voye de la raison, non par la voix commune, I, 354.
Les choses ne logent pas chez nous en leur forme et en leur essence, s’il estoit ainsi, nous les receurions de mesme façon: le vin seroit tel en la bouche du malade, qu’en la bouche du sain; tandis qu’il ne se void aucune proposition, qui ne soit debattue et controuersee entre nous, ou qui ne le puisse estre, ce qui montre bien que nostre iugement naturel ne saisit pas bien clairement ce qu’il saisit: car mon iugement ne le peut faire receuoir au iugement de mon compagnon: qui est signe qui ie l’ay saisi par quelque autre moyen, que par vne naturelle puissance, qui soit en moy et en tous les hommes, II, 340.
Nous recognoissons aysément és autres, l’aduantage du courage, de la force corporelle, de l’experience, de la disposition, de la beauté: mais l’aduantage du iugement, nous ne le cedons à personne. Et les raisons qui partent du simple discours naturel en autruy, il nous semble qu’il n’a tenu qu’à regarder de ce costé là, que nous ne les ayons trouuees, II, 508.
Si chascun qui oid vne iuste sentence, regardoit incontinent par où elle luy appartient en son propre: chascun trouueroit, que cette cy n’est pas tant vn bon mot comme vn bon coup de fouet à la bestise ordinaire de son iugement. Mais on reçoit les aduis de la verité et ses preceptes, comme adressés au peuple, non iamais à soy: et au lieu de les coucher sur ses mœurs, chascun les couche en sa memoire, tres-sottement et tres-inutilement, I, 170.
Il eschappe souuent des fautes à nos yeux: la maladie du iugement consiste à ne les pouuoir apperceuoir, lors qu’vn autre nous les descouure, II, 62.
Il est peu de choses, ausquelles nous puissions donner le iugement syncere, par ce qu’il en est peu, ausquelles en quelque façon nous n’ayons particulier interest, III, 324.
C’est vn tesmoignage merueilleux de la foiblesse de nostre iugement, qu’il recommande les choses par la rareté ou nouuelleté, ou encore par la difficulté, si la bonté et vtilité n’y sont ioinctes, I, 568.
Il ne faut pas iuger ce qui est possible, et ce qui ne l’est pas, selon ce qui est croyable et incroyable à nostre sens. Et est vne grande faute, et en laquelle toutesfois la plus part des hommes tombent: de faire difficulté de croire d’autruy, ce qu’eux ne sçauroient faire, ou ne voudroient, II, 628.
Tout ce qui nous semble estrange, nous le condamnons, et ce que nous n’entendons pas, II, 166.
C’est vne hardiesse dangereuse et de consequence, outre l’absurde temerité qu’elle traine quant et soy, de mespriser ce que nous ne conceuons pas, I, 294.
Condamner resolument vne chose pour fausse, et impossible, c’est se donner l’aduantage d’auoir dans la teste, les bornes et limites de la volonté de Dieu, et de la puissance de nostre mere nature: et il n’y a point de plus notable folie au monde, que de les ramener à la mesure de nostre capacité et suffisance, I, 290.
L’incertitude de mon iugement, est si également balancée en la pluspart des occurrences, que ie compromettrois volontiers à la decision du sort et des dets, II, 506.
Ie ne fay qu’aller et venir: mon iugement ne tire pas tousiours auant, il flotte, il vague. Il se fait mille agitations indiscrettes et casueles chez moy. Ou l’humeur melancholique me tient, ou la cholerique; et de son authorité priuée, à cett’ heure le chagrin predomine en moy, à cette heure l’allegresse. A iun ie me sens autre, qu’apres le repas: si ma santé me rid, et la clarté d’vn beau iour, me voyla honneste homme: si i’ay vn cor qui me presse l’orteil, me voylà renfroigné, mal plaisant et inaccessible. Vn mesme pas de cheual me semble tantost rude, tantost aysé; et mesme chemin à cette heure plus court, vne autre fois plus long: et vne mesme forme ores plus ores moins aggreable. Maintenant ie suis à tout faire, maintenant à rien faire: ce qui m’est plaisir à cette heure, me sera quelquefois peine. Quand ie prens des liures, i’auray apperceu en tel passage des graces excellentes, et qui auront feru mon ame; qu’vn’ autre fois i’y retombe, i’ay beau le tourner et virer, c’est vne masse incognue et informe pour moy. Maintes-fois, comme il aduient de faire volontiers, ayant pris pour exercice et pour estat, à maintenir vne contraire opinion à la mienne, mon esprit s’appliquant et tournant de ce coste-là, m’y attache si bien, que ie ne trouue plus la raison de mon premier aduis, et m’en despars. Ie m’entraine quasi où ie panche, comment que ce soit, et m’emporte de mon poix. Chacun à peu pres en diroit autant de soy, s’il se regardoit comme moy, II, 348.
Ma foiblesse n’altere aucunement les opinions que ie dois auoir de la force et vigueur de ceux qui le méritent. Rampant au limon de la terre, ie ne laisse pas de remarquer iusques dans les nuës la hauteur inimitable d’aucunes ames heroïques, I, 398.
JUSTICE (LANGAGE JUDICIAIRE, LOIS).
Nous appellons iustice, la dispensation et pratique, des loix tres ineptes souuent et tres iniques, III, 36.
Les Stoïciens tenoient que Nature mesme procede contre iustice, en la pluspart de ses ouurages. Les Cyrenaïques qu’il n’y a rien iuste de soy: que les coustumes et loix forment la iustice, III, 162.
L’humaine iustice est formée au modelle de la medecine, selon laquelle, tout ce qui est vtile est aussi iuste et honneste, III, 612.
Considerez la forme de cette iustice qui nous regit; c’est vn vray tesmoignage de l’humaine imbecillité: tant il y a de contradiction et d’erreur. Ce que nous trouuons faueur et rigueur en la iustice: et y en trouuons tant, que ie ne sçay si l’entre-deux s’y trouue si souuent: ce sont parties maladiues, et membres iniustes, du corps mesmes et essence de la iustice. Combien auons nous descouuert d’innocens auoir esté punis; ie dis sans la coulpe des iuges; et combien en y a-il eu, que nous n’auons pas descouuert? Combien ay-ie veu de condemnations, plus crimineuses que le crime? Il n’y a remède. I’en suis là que ie ne me representeray iamais, que ie puisse, à homme qui decide de ma teste: où mon honneur, et ma vie, depende de l’industrie et soing de mon procureur; plus que de mon innocence, III, 610.
Qu’est-il plus farouche que de voir vne nation, où par legitime coustume la charge de iuger se vende; les iugements soyent payez à purs deniers contans: et où legitimement la iustice soit refusee à qui n’a dequoy la payer? I, 174.
De ce mesme papier où il vient d’escrire l’arrest de condemnation contre vn adultere, le iuge en desrobe vn lopin, pour en faire vn poulet à la femme de son compagnon. Celle à qui vous viendrez de vous frotter illicitement, criera plus asprement, tantost, en vostre presence mesme, à l’encontre d’vne pareille faute de sa compaigne, que ne feroit Porcie. Et tel condamne les hommes à mourir, pour des crimes, qu’il n’estime point fautes, III, 460.
Tel qui rapporte de sa maison la douleur de la goutte, la ialousie, ou le larrecin de son valet, ayant toute l’ame teinte et abbreuuée de colere, il ne faut pas doubter que son iugement ne s’en altere vers cette part là, II, 346.
Quelque bon dessein qu’ait vn iuge, s’il ne s’escoute de pres, à quoy peu de gens s’amusent; l’inclination à l’amitié, à la parenté, à la beauté, et à la vengeance, et non pas seulement choses si poisantes, mais cet instinct fortuite, qui nous fait fauoriser vne chose plus qu’vne autre, et qui nous donne sans le congé de la raison, le choix, en deux pareils subjects, ou quelque vmbrage de pareille vanité, peuuent insinuer insensiblement en son iugement, la recommendation ou deffaueur d’vne cause, et donner pente à la balance, II, 346.
I’ay ouy parler d’vn iuge, lequel où il rencontroit vn aspre conflit entre Bartolus et Baldus, et quelque matiere agitée de plusieurs contrarietez, mettoit en marge de son liure, Question pour l’amy, c’est à dire que la verité estoit si embrouillée et debatue, qu’en pareille cause, il pourroit fauoriser celle des parties, que bon luy sembleroit. Il ne tenoit qu’à faute d’esprit et de suffisance, qu’il ne peust mettre par tout, Question pour l’amy. Les aduocats et les iuges de nostre temps, trouuent à toutes causes, assez de biais pour les accommoder où bon leur semble, II, 378.
Receuons quelque forme d’arrest qui die: La Cour n’y entend rien; tels les Areopagites: lesquels se trouuans pressez d’vne cause, qu’ils ne pouuoient desuelopper, ordonnerent que les parties en viendroient à cent ans, I, 536.
Certes i’ay eu souuent despit, de voir des iuges, attirer par fraude et fauces esperances de faueur ou pardon, le criminel à descouurir son fait, et y employer la piperie et l’impudence. C’est vne iustice malicieuse: et ne l’estime pas moins blessee par soy-mesme, que par autruy, III, 80.
La cholere et la hayne sont au delà du deuoir de la iustice: et sont passions seruans seulement à ceux, qui ne tiennent pas assez à leur deuoir, par la raison simple. Toutes intentions legitimes sont d’elles mesmes temperees: sinon, elles s’alterent en seditieuses et illegitimes, III, 82.
C’est vn vsage de nostre iustice, d’en condamner aucuns, pour l’aduertissement des autres. De les condamner, par ce qu’ils ont failly, ce seroit bestise, car ce qui est faict, ne se peut deffaire: mais c’est afin qu’ils ne faillent plus de mesmes, ou qu’on fuye l’exemple de leur faute. On ne corrige pas celuy qu’on pend, on corrige les autres par luy, III, 330.
C’est raison qu’on face grande difference entre les fautes qui viennent de nostre foiblesse, et celles qui viennent de nostre malice. Car en celles icy nous sommes bandez à nostre escient contre les regles de la raison, que nature a empreintes en nous: et en celles là, il semble que nous puissions appeller à garant cette mesme nature pour nous auoir laissé en telle imperfection et deffaillance, I, 88.
Ie hay moins l’iniure professe que trahitresse; guerriere que pacifique et iuridique, III, 426.
Les supplices aiguisent les vices plustost qu’ils ne les amortissent: ils n’engendrent point le soing de bien faire, c’est l’ouurage de la raison, et de la discipline: mais seulement vn soing de n’estre surpris en faisant mal, II, 438.
C’est mettre ses coniectures à bien haut prix, que d’en faire cuire vn homme tout vif, III, 540.
A tuer les gens: il faut vne clairté lumineuse et nette, III, 538.
Quant à moy, en la iustice mesme, tout ce qui est au delà de la mort simple, me semble pure cruauté, II, 102.
Nostre iustice ne nous presente que l’vne de ses mains; et encore la gauche. Quiconque il soit, il en sort auecques perte, III, 612.
LACHETÉ (PEUR).
La plus commune façon de chastier la coüardise, est par honte et ignominie. Toutesfois quand il y auroit vne si grossiere et apparente ou ignorance ou couardise, qu’elle surpassast toutes les ordinaires, ce seroit raison de la prendre pour suffisante preuue de meschanceté et de malice, et de la chastier pour telle, I, 90.
LAIDEUR.
Entre les laideurs, ie compte les beautez artificielles et forcees. La laideur d’vne vieillesse aduouee, est moins vieille, et moins laide à mon gré, qu’vne autre peinte et lissee, III, 282.
LANGAGE.
Nostre parler a ses foiblesses et ses deffaults, comme tout le reste. La plus part des occasions des troubles du monde sont Grammariens. Noz procez ne naissent que du debat de l’interpretation des loix; et la plus part des guerres, de cette impuissance de n’auoir sçeu clairement exprimer les conuentions et traictez d’accord des Princes, II, 276.
Le parler que i’ayme, c’est vn parler simple et naif, tel sur le papier qu’à la bouche: vn parler succulent et nerueux, court et serré, non tant delicat et peigné, comme vehement et brusque. Plustost difficile qu’ennuieux, esloigné d’affectation: desreglé, descousu, et hardy: chaque loppin y face son corps: non pedantesque, non fratesque, non pleideresque, mais plustost soldatesque, I, 278.
En nostre langage ie trouue assez d’estoffe, mais vn peu faute de façon. Car il n’est rien, qu’on ne fist du iargon de nos chasses, et de nostre guerre, qui est vn genereux terrein à emprunter. Et les formes de parler, comme les herbes, s’amendent et fortifient en les transplantant. Ie le trouue suffisamment abondant, mais non pas maniant et vigoureux suffisamment. Il succombe ordinairement à vne puissante conception. Si vous allez tendu, vous sentez souuent qu’il languit soubs vous, et fleschit: et qu’à son deffaut le Latin se presente au secours, et le Grec à d’autres, III, 242.
Personne n’est exempt de dire des fadaises: le malheur est, de les dire curieusement, III, 78.
Il en est de si sots, qu’ils se destournent de leur voye vn quart de lieuë, pour courir apres vn beau mot. Au rebours, c’est aux paroles à seruir et à suiure, et que le Gascon y arriue, si le François n’y peut aller, I, 276.
Qui a dans l’esprit vne viue imagination et claire, il la produira, soit en Bergamasque, soit par mines, s’il est muet, I, 274.
Le maniement et employte des beaux esprits, donne prix à la langue: non pas l’innouant, tant, comme la remplissant de plus vigoreux et diuers seruices, l’estirant et ployant, III, 240.
Le long ou le court, ne sont proprietez qui ostent ny qui donnent prix au langage, II, 476.
Les Atheniens estoient à choisir de deux architectes, à conduire vne grande fabrique; le premier se presenta auec vn beau discours premedité: mais l’autre en trois mots: Seigneurs Atheniens, ce que cettuy a dict, ie le feray, I, 274.
LANGAGE JUDICIAIRE.
Quelle chose peut estre plus estrange, que de voir vn peuple obligé à suiure des loix qu’il n’entendit oncques: attaché en tous ses affaires domesticques, mariages, donations, testaments, ventes, et achapts, à des regles qu’il ne peut sçauoir, n’estans escrites ny publiees en sa langue, et desquelles par necessité il luy faille acheter l’interpretation et l’vsage, I, 174.
Pourquoy est-ce, que notre langage commun, si aisé à tout autre vsage, deuient obscur et non intelligible, en contract et testament: et que celuy qui s’exprime si clairement, quoy qu’il die et escriue, ne trouue en cela, aucune maniere de se declarer, qui ne tombe en doute et contradiction? Si ce n’est, que les Princes de cet art s’appliquans d’vne peculiere attention, à trier des mots solemnes, et former des clauses artistes, ont tant poisé chasque syllabe, espluché si primement chasque espece de cousture, que les voila enfrasquez et embrouillez en l’infinité des figures, et si menuës partitions: qu’elles ne peuuent plus tomber soubs aucun reglement et prescription, ny aucune certaine intelligence, III, 602.
LIBÉRALITÉ.
La liberalité n’est pas bien en son lustre en main souueraine: les priuez y ont plus de droict. Car à le prendre exactement, vn Roy n’a rien proprement sien; il se doibt soy-mesmes à autruy, III, 296.
Comment assouuiroit il les enuies, qui croissent, à mesure qu’elles se remplissent? Qui a sa pensee à prendre, ne l’a plus à ce qu’il a prins. La conuoitise n’a rien si propre que d’estre ingrate, III, 298.
A nostre mode, ce n’est iamais faict: le reçeu ne se met plus en compte: on n’ayme la liberalité que future. Par quoy plus vn Prince s’espuise en donnant, plus il s’appaourit d’amys, III, 298.
Il faut à qui en veut retirer fruict, semer de la main, non pas verser du sac: il faut espandre le grain, non pas le respandre, III, 296.
Il est trop aysé d’imprimer la liberalité, en celuy, qui a dequoy y fournir autant qu’il veut, aux despens d’autruy. Et son estimation se reglant, non à la mesure du present, mais à la mesure des moyens de celuy qui l’exerce, elle vient à estre vaine en mains si puissantes. Ils se trouuent prodigues, auant qu’ils soient liberaux, III, 296.
LIBERTÉ.
La vraye liberté c’est pouuoir toute chose sur soy, III, 564.
La premeditation de la mort, est premeditation de la liberté. Qui a apris à mourir, il a desapris à seruir, I, 116.
Le sçauoir mourir nous afranchit de toute subiection et contraincte, I, 116.
LIVRES.
Les liures ont beaucoup de qualitez aggreables à ceux qui les sçauent choisir. Mais aucun bien sans peine. C’est vn plaisir qui n’est pas net et pur, non plus que les autres: il a ses incommoditez, et bien poisantes. L’ame s’y exerce, mais le corps demeure ce pendant sans action, s’atterre et s’attriste. Ie ne sçache excez plus dommageable, ny plus à euiter, en la declinaison d’aage, III, 158.
LOIS (JUSTICE, LANGAGE JUDICIAIRE).
Les loix prennent leur authorité de la possession et de l’vsage: il est dangereux de les ramener à leur naissance: elles grossissent et s’annoblissent en roulant, comme nos riuieres, II, 380.
Elles se maintiennent en credit, non par ce qu’elles sont iustes, mais par ce qu’elles sont loix. C’est le fondement mystique de leur authorité: elles n’en ont point d’autre. Qui bien leur sert. Elles sont souuent faictes par des sots. Plus souuent par des gens, qui en haine d’equalité ont faute d’equité. Mais tousiours par des hommes, autheurs vains et irresolus, III, 614.
Il n’est rien si lourdement, et largement fautier, que les loix: ny si ordinairement. Quiconque leur obeit par ce qu’elles sont iustes, ne leur obeyt pas iustement par où il doit, III, 614.
Il n’est si homme de bien, qu’il mette à l’examen des loix toutes ses actions et pensées, qui ne soit pendable dix fois en sa vie. Voire tel, qu’il seroit tres-grand dommage, et tres-iniuste de punir et de perdre, III, 462.
Tel pourroit n’offencer point les loix, qui n’en meriteroit point la loüange d’homme de vertu: et que la philosophie feroit tres-iustement foiter. Tant cette relation est trouble et inegale, III, 462.
Quelle bonté est-ce que ie voyois hyer en credit, et demain ne l’estre plus: et que le traiect d’vne riuiere fait crime? Quelle verité est-ce que ces montaignes bornent mensonge au monde qui se tient au delà? II, 374.
Pour la reuerence des lois la vraye vertu a beaucoup à se desmettre de sa vigueur originelle: et non seulement par leur permission, plusieurs actions vitieuses ont lieu, mais encores à leur suasion, III, 92.
Les loix mesmes de la iustice, ne peuuent subsister sans quelque meslange d’iniustice. Et ceux-là entreprennent de couper la teste de Hydra, qui pretendent oster des loix toutes incommoditez et inconueniens, II, 540.
Les pires nous sont si necessaires, que sans elles, les hommes s’entre-mangeroient les vns les autres; sans loix, nous viurions comme bestes, II, 334.
Quiconque combat les loix, menace les gents de bien d’escourgees et de la corde, I, 244.
Le pis que ie trouue en nostre estat, c’est l’instabilité: et que nos loix ne peuuent prendre aucune forme arrestée, II, 508.
Il n’est rien subiect à plus continuelle agitation que les loix. Depuis que ie suis nay, i’ay veu telle chose qui nous estoit capitale, deuenir legitime; prenant vne essence contraire en l’espace de peu d’années de possession, II, 372.
L’opinion de celuy-là ne me plaist guere, qui pensoit par la multitude des loix, brider l’authorité des iuges, en leur taillant leurs morceaux. Il ne sentoit point, qu’il y a autant de liberté et d’estenduë à l’interpretation des loix, qu’à leur façon, III, 600.
Toutes choses se tiennent par quelque similitude. Tout exemple cloche. Et la relation qui se tire de l’experience, est tousiours defaillante et imparfaicte. On ioinct toutesfois les comparaisons par quelque bout. Ainsi seruent les loix; et s’assortissent à chacun de nos affaires, par quelque interpretation destournée, contrainte et biaise, III, 610.
Les hommes vont ainsin. On laisse les loix, et preceptes suiure leur voye, nous en tenons vne autre. Non par desreglement de mœurs seulement, mais par opinion souuent, et par iugement contraire, III, 460.
Nous auons en France, plus de loix que tout le reste du monde ensemble; et plus qu’il n’en faudroit à regler tous les mondes d’Epicurus: et si auons tant laissé à opiner et decider à nos iuges, qu’il ne fut iamais liberté si puissante et si licencieuse. Qu’ont gaigné nos legislateurs à choisir cent mille especes et faicts particuliers, et y attacher cent mille loix? Ce nombre n’a aucune proportion, auec l’infinie diuersité des actions humaines. La multiplication de nos inuentions, n’arriuera pas à la variation des exemples. Adioustez y en cent fois autant: il n’aduiendra pas pourtant, que des euenemens à venir, il s’en trouue aucun, qui en tout ce grand nombre de milliers d’euenemens choisis et enregistrez en rencontre vn, auquel il se puisse ioindre et apparier, si exactement, qu’il n’y reste quelque circonstance et diuersité, qui requiere diuerse consideration de iugement, III, 600.
Il y a peu de relation de nos actions, qui sont en perpetuelle mutation, auec les loix fixes et immobiles. Les plus desirables, ce sont les plus rares, plus simples, et generales. Et encore crois-ie, qu’il vaudroit mieux n’en auoir point du tout, que de les auoir en tel nombre que nous auons, III, 602.
Il y a grand doute, s’il se peut trouuer si euident profit au changement d’vne loy receüe telle qu’elle soit, qu’il y a de mal à la remuer, I, 176.
La fortune nous presente aucunes-fois la necessité si vrgente, qu’il est besoin que les loix luy facent quelque place. Quand on resiste à l’accroissance d’vne innouation qui vient par violence à s’introduire, de se tenir en tout et par tout en bride et en regle contre ceux qui ont la clef des champs, ausquels tout cela est loisible qui peut auancer leur dessein, qui n’ont ny loy ny ordre que de suiure leur aduantage, c’est vne dangereuse obligation et inequalité. Il est encore reproché à ces deux grands personnages, Octauius et Caton, aux guerres ciuiles, l’vn de Sylla, l’autre de Cæsar, d’auoir plustost laissé encourir toutes extremitez à leur patrie, que de la secourir aux despens de ses loix, et que de rien remuer. Mieux vault faire vouloir aux loix ce qu’elles peuuent, lors qu’elles ne peuuent ce qu’elles veulent. C’est ce dequoy Plutarque loüe Philopœmen, qu’estant né pour commander, il sçauoit non seulement commander selon les loix, mais aux loix mesmes, quand la necessité publique le requeroit, I, 184.
Il y a ie ne sçay quelle douceur naturelle à se sentir louër, mais nous luy prestons trop de beaucoup. Ie ne me soucie pas tant, quel ie sois chez autruy, comme ie me soucie quel ie sois en moy-mesme. Les estrangers ne voyent que les euenemens et apparences externes: chacun peut faire bonne mine par le dehors, plein au dedans de fiebure et d’effroy. Ils ne voyent pas mon cœur, ils ne voyent que mes contenances, II, 454.
LOUANGE (FLATTERIE, GLOIRE, RÉPUTATION).
La louange est tousiours plaisante, de qui, et pourquoy elle vienne. Si faut-il pour s’en aggreer iustement, estre informé de sa cause, III, 412.
Louez un bossu de sa belle taille, il le doit receuoir à iniure: si vous estes couard, et qu’on vous honnore pour vn vaillant homme, est-ce de vous qu’on parle? On vous prend pour vn autre, III, 190.
MAL.
Le mal est à l’homme bien à son tour. Ny la douleur ne luy est tousiours à fuïr, ny la volupté tousiours à suiure, II, 214.
En toutes nos fortunes, nous nous comparons à ce qui est au dessus de nous, et regardons vers ceux qui sont mieux. Mesurons nous à ce qui est au dessous: il n’en est point de si miserable, qui ne trouue mille exemples où se consoler. C’est nostre vice, que nous voyons plus mal volontiers, ce qui est dessus nous, que volontiers, ce qui est dessoubs, III, 402.
Qui dresseroit vn tas de tous les maux ensemble, il n’est aucun, qui ne choisist plustost de remporter auec soy les maux qu’il a, que de venir à diuision legitime, auec tous les autres hommes, de ce tas de maux, et en prendre sa quotte part, III, 404.
Les plus griefs et ordinaires maux, sont ceux que la fantasie nous charge, III, 642.
Qui se faict plaindre sans raison, est homme pour n’estre pas plaint, quand la raison y sera. C’est pour n’estre iamais plaint, que se plaindre tousiours, faisant si souuent le piteux, qu’on ne soit pitoyable à personne, III, 440.
Le plus vieil et mieux cogneu mal, est tousiours plus supportable, que le mal recent et inexperimenté, III, 402.
Tous les maux qui n’ont autre danger que du mal, nous les disons sans danger. Celuy si grief qu’il soit, d’autant qu’il n’est pas homicide, qui le met en conte de maladie? I, 452.
MALADIE.
On n’a point à se plaindre des maladies, qui partagent loyallement le temps auec la santé, III, 654.
Nous nous perdons d’impatience. Les maux ont leur vie, et leurs bornes, leurs maladies et leur santé. Les maladies ont leur fortune limitée dés leur naissance: et leurs iours. Qui essaye de les abbreger imperieusement, par force, au trauers de leur course, il les allonge et multiplie: et les harselle, au lieu de les appaiser. Il ne faut ny obstinéement s’opposer aux maux, et à l’estourdi: ny leur succomber de mollesse: mais il leur faut ceder naturellement, selon leur condition et la nostre. On doit donner passage aux maladies: elles arrestent moins chez qui les laisse faire. Laissons faire vn peu à Nature: elle entend mieux ses affaires que nous. Mais vn tel en mourut. Si ferez vous: sinon de ce mal là, d’vn autre. Et combien n’ont pas laissé d’en mourir, ayants trois medecins à leur costé? III, 646.
Ie n’ayme point à guarir le mal par le mal. Ie hay les remedes qui importunent plus que la maladie. D’estre subiect à la colique, et subiect à m’abstenir du plaisir de manger des huitres, ce sont deux maux pour vn. Le mal nous pinse d’vn costé, la regle de l’autre. Puis-qu’on est au hazard de se mesconter, hasardons nous plustost à la suitte du plaisir. Le monde faict au rebours, et ne pense rien vtile, qui ne soit penible. La facilité luy est suspecte, III, 642.
Sinon l’allegresse, aumoins la contenance rassise des assistans, est propre, pres d’vn sage malade. Pour se voir en vn estat contraire, il n’entre point en querelle auec la santé. Il luy plaist de la contempler en autruy, forte et entiere; et en iouyr au moins par compagnie. Pour se sentir fondre contre-bas, il ne reiecte pas du tout les pensées de la vie, ny ne fuit les entretiens communs, III, 442.
Les maladies se coniurent mieux par courtoisie, que par brauerie. Il faut souffrir doucement les loix de nostre condition. Nous sommes pour vieillir, pour affoiblir, pour estre malades, en despit de toute medecine, III, 646.
MARIAGE.
Le mariage, outre ce que c’est vn marché qui n’a que l’entree libre, de duree contrainte et forcee, dependant d’ailleurs que de nostre vouloir: il y suruient mille fusees estrangeres à desmeler parmy, suffisantes à rompre le fil et troubler le cours d’vne viue affection, I, 302.
Il n’est plus temps de regimber quand on s’est laissé entrauer. Il faut prudemment mesnager sa liberté: mais depuis qu’on s’est submis à l’obligation, il s’y faut tenir soubs les loix du debuoir commun, aumoins s’en efforcer, III, 200.
Vn mariage plein d’accord et de bonne conuenance, peut ne pas tousiours presenter beaucoup de loyauté: il n’est pas impossible de se rendre aux efforts de l’amour, et ce neantmoins reseruer quelque deuoir enuers le mariage: on le peut blesser, sans le rompre tout à faict, II, 202.
La beauté, l’oportunité, la destinee (car la destinee y met aussi la main) l’ont attachée à vn estranger: non pas si entiere peut estre, qu’il ne luy puisse rester quelque liaison par où elle tient encore à son mary, III, 202.
On ne se marie pas pour soy, quoy qu’on die: on se marie autant ou plus, pour sa posterité, pour sa famille. L’vsage et l’interest du mariage touche nostre race, bien loing par delà nous. Pourtant me plaist cette façon, qu’on le conduise plustost par main tierce, que par les propres: et par le sens d’autruy, que par le sien. Tout cecy, combien à l’opposite des conuentions amoureuses? III, 194.
Ie trouue peu d’aduancement à vn homme de qui les affaires se portent bien, d’aller chercher vne femme qui le charge d’vn grand dot; il n’est point de debte estrangere qui apporte plus de ruyne aux maisons, II, 40.
C’est vne religieuse liaison et deuote que le mariage: voyla pourquoy le plaisir qu’on en tire, ce doit estre vn plaisir retenu, serieux et meslé à quelque seuerité: ce doit estre vne volupté aucunement prudente et consciencieuse, I, 346.
Confessons le vray, il n’en est guere d’entre nous, qui ne craigne plus la honte, qui luy vient des vices de sa femme, que des siens: qui ne se soigne plus (esmerueillable charité) de la conscience de sa bonne espouse, que de la sienne propre: qui n’aymast mieux estre voleur et sacrilege, et que sa femme fust meurtriere et heretique, que si elle n’estoit plus chaste que son mary. Inique estimation de vices, III, 216.
Celuy là s’y entendoit, ce me semble, qui dit qu’vn bon mariage se dressoit d’vne femme aueugle, auec vn mary sourd, III, 236.
Les aigreurs comme les douceurs du mariage se tiennent secrettes par les sages, III, 234.
Bonne femme et bon mariage, se dit, non de qui l’est, mais duquel on se taist, II, 234.
I’ay auec despit, veu des maris hayr leurs femmes, de ce seulement, qu’ils leur font tort. Aumoins ne les faut il pas moins aymer, de nostre faute: par repentance et compassion aumoins, elles nous en deuroient estre plus cheres, III, 204.
Le mariage est vn marché plein de tant d’espineuses circonstances, qu’il est malaisé que la volonté d’vne femme, s’y maintienne entiere long temps. Les hommes, quoy qu’ils y soyent auec vn peu meilleure condition, y ont trop affaire. La touche d’vn bon mariage, et sa vraye preuue, regarde le temps que la societé dure; si elle a esté constamment douce, loyalle, et commode, II, 662.
Ce qu’il s’en voit si peu de bons, est signe de son prix et de sa valeur. A le bien façonner et à le bien prendre, il n’est point de plus belle piece en notre societé. Nous ne nous en pouuons passer, et l’allons auillissant. Il en aduient ce qui se voit aux cages, les oyseaux qui en sont dehors, desesperent d’y entrer; et d’vn pareil soing en sortir, ceux qui sont au dedans, III, 200.
Socrates, enquis, qui estoit plus commode, prendre, ou ne prendre point de femme: Lequel des deux, dit-il, on face, on s’en repentira, III, 200.
Ie ne voy point de mariages qui faillent plustost, et se troublent que ceux qui s’acheminent par la beauté, et desirs amoureux. Il y faut des fondemens plus solides, et plus constans, et y marcher d’aguet: cette boüillante allegresse n’y vaut rien, III, 196.
Peu de gens ont espousé des amies qui ne s’en soient repentis, III, 202.
I’ay veu de mon temps en quelque bon lieu, guerir honteusement et deshonnestement, l’amour, par le mariage: les considerations sont trop autres, III, 202.
Le mariage est vn nom d’honneur et dignité, non de folastre et lasciue concupiscence, I, 348.
Il faut, dit Aristote, toucher sa femme prudemment et seuerement, de peur qu’en la chatouillant trop lasciuement, le plaisir ne la face sortir hors des gons de raison, III, 196.
Les plaisirs mesmes des maris à l’accointance de leurs femmes, sont reprouuez, si la moderation n’y est obseruée: il y a dequoy faillir en licence et desbordement en ce subiect là, comme en vn subiect illegitime. Ces encheriments deshontez, que la chaleur premiere nous suggere en ce ieu, sont non indecemment seulement, mais dommageablement employez enuers noz femmes. Qu’elles apprennent l’impudence au moins d’vne autre main. Elles sont tousiours assez esueillées pour nostre besoing, I, 346.
Les mariez, le temps estant tout leur, ne doiuent ny presser ny taster leur entreprinse, s’ils ne sont prests. Et vault mieux faillir indecemment, à estreiner la couche nuptiale, pleine d’agitation et de fieure, attendant vne et vne autre commodité plus priuée et moins allarmée, que de tomber en vne perpetuelle misere, pour s’estre estonné et desesperé du premier refus, I, 142.
La liberalité des dames est trop profuse au mariage, et esmousse la poincte de l’affection et du desir, III, 204.
Vne trop continuelle assistance, et l’assiduité blesse: chacun sent par experience, que la continuation de se voir, ne peut representer le plaisir que lon sent à se desprendre, et reprendre à secousses, III, 434.
L’amitié a les bras assez longs, pour se tenir et se ioindre, d’vn coin de monde à l’autre: et specialement celle de mari à femme, où il y a vne continuelle communication d’offices, qui en reueillent l’obligation et la souuenance, III, 434.
Le mariage a pour sa part, l’vtilité, la iustice, l’honneur, et la constance: vn plaisir plat, mais plus vniuersel. L’amour se fonde au seul plaisir: et l’a de vray plus chatouilleux, plus vif, et plus aigu: vn plaisir attizé par la difficulté: il y faut de la piqueure et de la cuison. Ce n’est plus amour, s’il est sans fleches et sans feu, III, 204.
Vn bon mariage, s’il en est, refuse la compagnie et conditions de l’amour: il tasche à representer celles de l’amitié. C’est vne douce societé de vie, pleine de constance, de fiance, et d’vn nombre infiny d’vtiles et solides offices, et obligations mutuelles. Aucune femme qui en sauoure le goust, ne voudroit tenir lieu de maistresse à son mary. Si elle est logee en son affection, comme femme, elle y est bien plus honorablement et seurement logee. Quand il fera l’esmeu ailleurs, et l’empressé, qu’on luy demande pourtant lors, à qui il aymeroit mieux arriuer vne honte, ou à sa femme ou à sa maistresse, de qui la desfortune l’affligeroit le plus, à qui il desire plus de grandeur: ces demandes n’ont aucun doubte en vn mariage sain, III, 198.
L’amour hait qu’on se tienne par ailleurs que par luy, et se mesle laschement aux accointances qui sont dressees et entretenues soubs autre titre: comme est le mariage, III, 194.
Ie me mariay à trente trois ans, et louë l’opinion de trente cinq, qu’on dit estre d’Aristote. Platon ne veut pas qu’on se marie auant les trente, II, 26.
MÉDECIN, MÉDECINE (MAUX, MALADIE).
Il y auoit en Ægypte vne loy plus iuste, par laquelle le medecin prenoit son patient en charge les trois premiers iours, aux perils et fortunes du patient: mais les trois iours passez, c’estoit aux siens propres, III, 42.
L’experience est proprement sur son fumier au subiect de la medecine, où la raison luy quitte la place. Tybère disoit, que quiconque auoit vescu vingt ans, se deuoit respondre des choses qui luy estoient nuisibles ou salutaires, et se sçauoir conduire sans medecine. Et le pouuoit auoir apprins de Socrates: lequel conseillant à ses disciples soigneusement, et comme vn tres principal estude, l’estude de leur santé, adioustoit, qu’il estoit malaisé, qu’vn homme d’entendement, prenant garde à ses exercices, à son boire et à son manger, ne discernast mieux que tout medecin, ce qui luy estoit bon ou mauuais, III, 628.
C’est de mal’heur que la science la plus importante qui soit en nostre vsage, comme celle qui a charge de nostre conseruation et santé, soit la plus incertaine, la plus trouble, et agitée de plus de changemens, III, 46.
Les Ægyptiens auoient raison de reiecter ce general mestier de medecin, et descoupper cette profession à chaque maladie, à chasque partie du corps son œuurier. Cette partie en estoit bien plus proprement et moins confusement traictée, de ce qu’on ne regardoit qu’à elle specialement. Les nostres ne s’aduisent pas, que, qui pouruoid à tout, ne pouruoid à rien: que la totale police de ce petit monde, leur est indigestible, III, 54.
L’art de medecine, n’est pas si resolue, que nous soyons sans authorité, quoy que nous facions. Elle change selon les climats, et selon les Lunes: selon Fernel et selon l’Escale. Si vostre medecin ne trouue bon, que vous dormez, que vous vsez de vin, ou de telle viande: ne vous chaille: ie vous en trouueray vn autre qui ne sera pas de son aduis. La diuersité des arguments et opinions medicinales, embrasse toute sorte de formes, III, 644.
Qui vid iamais medecin se seruir de la recepte de son compagnon, sans y retrancher ou adiouster quelque chose? Ils trahissent assez par là leur art: et nous font voir qu’ils y considerent plus leur reputation, et par consequent leur profit, que l’interest de leurs patiens. Celuy là de leurs docteurs est plus sage, qui leur a anciennement prescript, qu’vn seul se mesle de traicter vn malade: car s’il ne fait rien qui vaille, le reproche à l’art de la medecine, n’en sera pas fort grand pour la faute d’vn homme seul: et au rebours, la gloire en sera grande, s’il vient à bien rencontrer: là où quand ils sont beaucoup, ils descrient à tous les coups le mestier: d’autant qu’il leur aduient de faire plus souuent mal que bien, III, 46.
Platon auoit raison de dire, que pour estre vray medecin, il seroit necessaire que celuy qui l’entreprendroit, eust passé par toutes les maladies, qu’il veut guerir, et par tous les accidens et circonstances dequoy il doit iuger. C’est raison qu’ils prennent la verole, s’ils la veulent sçauoir penser. Vrayment ie m’en fierois à celuy là. Car les autres nous guident, comme celuy qui peint les mers, les escueils et les ports, estant assis, sur sa table, et y faict promener le modele d’vn nauire en toute seurté. Iettez-le à l’effect, il ne sçait par où s’y prendre, III, 628.
C’est vne bonne regle en leur art, qu’il faut que la foy du patient, preoccupe par bonne esperance et asseurance, leur effect et operation. Laquelle regle ils tiennent iusques là, que le plus ignorant et grossier medecin, ils le trouuent plus propre à celuy qui a fiance en luy, que le plus experimenté, et incognu, III, 44.
Les medecins ployent ordinairement auec vtilité, leurs regles, à la violence des enuies aspres, qui suruiennent aux malades. Ce grand desir ne se peut imaginer, si estranger et vicieux, que Nature ne s’y applique. Et puis, combien est-ce de contenter la fantasie? III, 642.
Il n’appartient qu’aux medecins de mentir en toute liberté, puis que notre salut despend de la vanité, et fauceté de leurs promesses, III, 42.
Nous ne receuons pas aisément la medecine que nous entendons; non plus que la drogue que nous cueillons. Si les nations, desquelles nous retirons le gayac, la salseperille, et le bois d’esquine, ont des medecins, combien pensons nous par cette mesme recommendation de l’estrangeté, la rareté, et la cherté, qu’ils façent feste de noz choulx, et de nostre persil? car qui oseroit mespriser les choses recherchées de si loing, au hazard d’vne si longue peregrination et si perilleuse? III, 48.