C’est la crainte de la mort et de la douleur, l’impatience du mal, vne furieuse et indiscrete soif de la guerison, qui nous aueugle. C’est pure lascheté qui rend croyance à la medecine si molle et maniable. La plus part pourtant ne croyent pas tant, comme ils endurent et laissent faire, III, 66.
On se doit adonner aux meilleures regles, mais non pas s’y asseruir: si ce n’est à celles, s’il y en a quelqu’vne, ausquelles l’obligation et seruitude soit vtile. Il n’est rien, où les malades se puissent mettre mieux en seurté, qu’en se tenant coy, dans le train de vie, où ils sont esleuez et nourris. Le changement, quel qu’il soit, estonne et blesse. Estendons nostre possession iusques aux derniers moyens. Le plus souuent on s’y durcit, en s’opiniastrant, et corrige lon sa complexion, III, 640.
MÉDITATION.
Le mediter est vn puissant estude et plein à qui sçait se taster et employer vigoureusement. I’aime mieux forger mon ame, que la meubler. Il n’est point d’occupation ny plus foible, ny plus forte, que celle d’entretenir ses pensees, selon l’ame que c’est, III, 136.
MÉMOIRE.
C’est vn outil de merueilleux seruice, que la memoire, et sans lequel le iugement fait bien à peine son office, II, 496.
C’est le receptacle et l’estuy de la science, II, 500.
La memoire nous represente, non pas ce que nous choisissons, mais ce qui luy plaist. Il n’est rien qui imprime si viuement quelque chose en nostre souuenance, que le desir de l’oublier. C’est vne bonne maniere de donner en garde, et d’empreindre en nostre ame quelque chose, que de la solliciter de la perdre, II, 216.
Ce n’est pas sans raison qu’on dit, que qui ne se sent point assez ferme de memoire, ne se doit pas mesler d’estre menteur, I, 62.
Le manque de memoire est vn mal duquel principallement i’ay tiré la raison de corriger vn mal pire, qui se fust facilement produit en moy: sçauoir est l’ambition, car cette deffaillance est insuportable à qui s’empestre des negotiations du monde, I, 60.
MÉNAGE (FEMME, MARIAGE).
La plus vtile et honnorable science et occupation à vne mere de famille, c’est la science du mesnage. I’en vois quelqu’vne auare; de mesnagere, fort peu. C’est sa maistresse qualité, et qu’on doibt chercher, auant toute autre: comme le seul douaire qui sert à ruyner ou sauuer nos maisons, III, 432.
Il est ridicule et iniuste, que l’oysiueté de nos femmes, soit entretenuë de nostre sueur et trauail. Ie vois auec despit en plusieurs mesnages, monsieur reuenir maussade et tout marmiteux du tracas des affaires, enuiron midy, que madame est encore apres à se coiffer et attiffer, en son cabinet, III, 432.
Les inconuenients ordinaires ne sont iamais legers. Ils sont continuels et irreparables, quand ils naissent des membres du mesnage, continuels et inseparables, III, 386.
A mesure que ces espines domestiques sont drues et desliees, elles nous mordent plus aigu, et sans menace, nous surprenant facilement à l’impourueu, III, 386.
Il y a quelque commodité à commander, fust ce dans vne grange, et à estre obey des siens. Mais c’est vn plaisir trop vniforme et languissant. Et puis il est par necessité meslé de plusieurs pensements fascheux, III, 382.
Ie suis chez moy, respondant de tout ce qui va mal, III, 394.
Il y a tousiours quelque piece qui va de trauers. Les negoces, tantost d’vne maison, tantost d’vne autre, vous tirassent. Vous esclairez toutes choses de trop pres. Votre perspicacité vous nuict icy comme si fait elle assez ailleurs. Ie me desrobe aux occasions de me fascher: et me destourne de la cognoissance des choses, qui vont mal. Et si ne puis tant faire, qu’à toute heure ie ne heurte chez moy, en quelque rencontre, qui me desplaise. Et les fripponneries, qu’on me cache le plus, sont celles que ie sçay le mieux. Il en est que pour faire moins mal, il faut ayder soy mesme à cacher. Vaines pointures: vaines par fois, mais tousiours pointures. Les plus menus et graisles empeschemens, sont les plus persans, III, 384.
C’est pitié, d’estre en lieu où tout ce que vous voyez, vous embesongne, et vous concerne, III, 186.
La plus sotte contenance d’vn Gentilhomme en sa maison, c’est lors de la visitation et assemblee de ses amis, de le voir empesché du train de sa police: parler à l’oreille d’vn valet, en menacer vn autre des yeux. Elle devroit couler insensiblement, et representer vn cours ordinaire, III, 394.
MENSONGE.
En verité le mentir est vn maudit vice. Nous ne sommes hommes, et ne nous tenons les vns aux autres que par la parole, I, 64.
C’est vn vilain vice, c’est donner tesmoignage de mespriser Dieu, et quand et quand de craindre les hommes. Car que peut on imaginer plus vilain, que d’estre couart à l’endroit des hommes, et braue à l’endroit de Dieu? II, 526.
Nostre intelligence se conduisant par la seule voye de la parolle, celuy qui la fauce, trahit la societé publique. C’est le seul vtil, par le moyen duquel se communiquent noz volontez et noz pensées: c’est le truchement de nostre ame: s’il nous faut, nous ne nous tenons plus, nous ne nous entrecognoissons plus. S’il nous trompe, il rompt tout nostre commerce, et dissoult toutes les liaisons de nostre police, II, 526.
La menterie seule, et vn peu au dessous, l’opiniastreté, me semblent estre celles desquelles on deuroit à toute instance combattre la naissance et le progrez, elles croissent quand et eux: et depuis qu’on a donné ce faux train à la langue, c’est merueille combien il est impossible de l’en retirer, I, 64.
Le premier traict de la corruption des mœurs, c’est le bannissement de la verité; l’estre veritable, est le commencement d’vne grande vertu, II, 526.
C’est office de magnanimité, hayr et aymer à descouuert: iuger, parler auec toute franchise: et au prix de la verité, ne faire cas de l’approbation ou reprobation d’autruy, II, 492.
Nostre verité de maintenant, ce n’est pas ce qui est, mais ce qui se persuade à autruy: comme nous appellons monnoye, non celle qui est loyalle seulement, mais la fauce aussi, qui a mise, II, 526.
Ie ne sçay quelle commodité ils attendent de se faindre et contrefaire sans cesse: si ce n’est, de n’en estre pas creus, lors mesmes qu’ils disent verité. Cela peut tromper vne fois ou deux et tient advertis ceux qui ont à les pratiquer, que ce n’est que piperie et mensonge qu’ils disent, II, 494.
Il ne faut pas tousiours dire tout, car ce seroit sottise. Mais ce qu’on dit, il faut qu’il soit tel qu’on le pense: autrement, c’est meschanceté, II, 492.
Celui qui dit vray, par ce qu’il y est d’ailleurs obligé, et par ce qu’il sert: et qui ne craind point à dire mensonge, quand il n’importe à personne, il n’est pas veritable suffisamment, II, 492.
La verité n’a qu’vn visage, le reuers de la verité a cent mille figures, et vn champ indefiny; le bien est certain et finy, le mal infiny et incertain; mille routtes desuoyent du blanc: vne y va, I, 64.
Ie me fay plus d’iniure en mentant, que ie n’en fay à celuy, de qui ie mens, II, 514.
Nous sommes mieux en la compagnie d’vn chien cognu, qu’en celle d’vn homme, duquel le langage nous est inconnu; combien est le langage faux moins sociable que le silence? I, 64.
MIRACLES (CRÉDULITÉ, CROYANCES).
Si nous appelons monstres ou miracles, ce où nostre raison ne peut aller, combien s’en presente il continuellement à nostre veuë, I, 290.
Les miracles sont, selon l’ignorance en quoy nous sommes de la nature, non selon l’estre de la nature, I, 162.
Nous n’auons que faire d’aller trier des miracles et des difficultez estrangeres: il me semble que parmy les choses que nous voyons ordinairement, il y a des estrangetez si incomprehensibles, qu’elles surpassent toute la difficulté des miracles, III, 40.
I’ay veu la naissance de plusieurs miracles de mon temps. Encore qu’ils s’estouffent en naissant, nous ne laissons pas de preuoir le train qu’ils eussent pris, s’ils eussent vescu leur aage. Car il n’est que de trouuer le bout du fil, on en desuide tant qu’on veut. Et y a plus loing, de rien, à la plus petite chose du monde, qu’il y a de celle là, iusques à la plus grande, III, 528.
On est pardonnable, de mescroire vne merueille, autant au moins qu’on peut en destourner et elider la verification, par voye non merueilleuse: et il vaut mieux pancher vers le doute, que vers l’asseurance, és choses de difficile preuue, et dangereuse creance, III, 538.
MODÉRATION.
La moderation est vertu bien plus affaireuse, que n’est la souffrance, II, 646.
Au mesnage, à l’estude, à la chasse, et tout autre exercice, il faut donner iusques aux derniers limites du plaisir; et garder de s’engager plus auant, ou la peine commence à se mesler parmy, I, 426.
La temperance est moderatrice, non aduersaire des voluptés, III, 698.
Mon mestier et mon art, c’est viure, I, 680.
I’ayme la vie, et la cultiue, telle qu’il a pleu à Dieu nous l’octroyer, III, 696.
Pour me sentir engagé à vne forme, ie n’y oblige pas le monde, comme chascun fait, et croy, et conçoy mille contraires façons de vie: et au rebours du commun, reçoy plus facilement la difference, que la ressemblance en nous, I, 198.
Ie m’attache à ce que ie voy, et que ie tiens, et ne m’eslongne guere du port, II, 490.
Où ma volonté se prend auec trop d’appetits, ie me penche à l’opposite de son inclination. Comme ie la voy se plonger et enyurer de son vin, ie fuis à nourrir son plaisir si auant, que ie ne l’en puisse plus r’auoir sans perte sanglante, III, 506.
Pour moy, ie louë vne vie glissante, sombre et muette, III, 520.
M’aymerois à l’auanture mieux, deuxiesme ou troisiesme à Perigueux, que premier à Paris: au moins sans mentir, mieux troisiesme à Paris, que premier en charge, III, 322.
Les passions, me sont autant aisées à euiter, comme elles me sont difficiles à moderer, III, 516.
Mes humeurs sont contradictoires aux humeurs bruyantes. I’arresterois bien vn trouble, sans me troubler, et chastierois vn desordre sans alteration. Ay-ie besoing de cholere, et d’inflammation? ie l’emprunte, et m’en masque, III, 520.
Le bon heur m’est vn singulier aiguillon, à la moderation, et modestie. La priere me gaigne, la menace me rebute, la faueur me ploye, la crainte me roydit, III, 380.
Si quelquefois on m’a poussé au maniement d’affaires estrangeres, i’ay promis de les prendre en main, non pas au poulmon et au foye; de m’en charger, non de les incorporer: de m’en soigner, ouy; de m’en passionner, nullement: i’y regarde, mais ie ne les couue point, III, 484.
I’ay peu me mesler des charges publiques, sans me despartir de moy, de la largeur d’vne ongle, et me donner à autruy sans m’oster à moy, III, 492.
Le Maire et Montaigne ont tousiours esté deux, d’vne separation bien claire.
Mon pere auoit ouy dire, qu’il se falloit oublier pour le prochain; que le particulier ne venoit en aucune consideration au prix du general. La plus part des regles et preceptes du monde prennent ce train, de nous pousser hors de nous, et chasser en la place, à l’vsage de la societé publique. Ils ont pensé faire vn bel effect, de nous destourner et distraire de nous; presupposans que nous n’y tinsions que trop, et d’vne attache trop naturelle; et n’ont espargné rien à dire pour cette fin. Car il n’est pas nouueau aux sages, de prescher les choses comme elles seruent, non comme elles sont, III, 490.
Sauf la santé et la vie, il n’est chose pourquoy ie vueille ronger mes ongles, et que ie vueill’ acheter, au prix du tourment d’esprit et de la contrainte, II, 484.
L’absence de memoire est vn mal duquel principallement i’ay tiré la raison de corriger vn mal pire, qui se fust facilement produit en moy: sçauoir est l’ambition, car cette deffaillance est insuportable à qui s’empestre des negotiations du monde, I, 60.
Les Princes me donnent prou, s’ils ne m’ostent rien: et me font assez de bien, quand ils ne me font point de mal: c’est tout ce que i’en demande, III, 420.
Ie ne veux estre tenu seruiteur, ni si affectionné ny si loyal, qu’on me treuue bon à trahir personne. Qui est infidelle à soy-mesme, l’est excusablement à son maistre, III, 88.
Ie ne trouue rien si cher, que ce qui m’est donné: et ce pourquoy, ma volonté demeure hypothequee par tiltre de gratitude. Et reçois plus volontiers les offices, qui sont à vendre. Ie crois bien. Pour ceux-cy, ie ne donne que de l’argent: pour les autres, ie me donne moy-mesme, III, 416.
Ce qui a esté fié à mon silence, ie le cele religieusement: mais ie prens à celer le moins que ie puis. C’est vne importune garde, du secret des autres, à qui n’en a que faire, III, 86.
Ie ne dis rien à l’vn, que ie ne puisse dire à l’autre, à son heure, l’accent seulement vn peu changé: et ne rapporte que les choses ou indifferentes, ou cogneuës, ou qui seruent en commun, III, 88.
Ie ne hay pas seulement à piper, mais ie hay aussi qu’on se pipe en moy: ie n’y veux pas seulement fournir de matiere et d’occasion, III, 80.
Ie sçay bien dire: Il faict meschamment cela, et vertueusement cecy, III, 502.
Quantes-fois, estant marry de quelque action, que la ciuilité et la raison me prohiboient de reprendre à descouuert, m’en suis-ie desgorgé, non, sans dessein de publique instruction en ces verges poëtiques qui s’impriment encore mieux en papier, qu’en la chair viue, III, 524.
Quand pour sa droiture ie ne suyurois le droit chemin, ie le suyurois pour auoir trouué par experience, qu’au bout du compte, c’est communement le plus heureux, et le plus vtile, III, 452.
I’aymeroy bien plus cher, rompre la prison d’vne muraille, et des loix, que de ma parole, III, 416.
Ie promets volontiers vn peu moins de ce que ie puis, et de ce que i’espere tenir, III, 524.
Ie me contente de iouïr le monde, sans m’en empresser: de viure vne vie, seulement excusable: et qui seulement ne poise, ny à moy, ny à autruy, III, 390.
Ma forme essentielle, est propre à la communication, et à la production: ie suis tout au dehors et en euidence, nay à la societé et à l’amitié, III, 146.
Les hommes, de la societé et familiarité desquels ie suis en queste, sont ceux qu’on appelle honnestes et habiles hommes, III, 146.
Ie cherche à la verité plus la frequentation de ceux qui me gourment, que de ceux qui me craignent. C’est vn plaisir fade et nuisible, d’auoir affaire à gens qui nous admirent et facent place, III, 338.
I’ayme entre les galans hommes, qu’on s’exprime courageusement: que les mots aillent où va la pensee. Il nous faut fortifier l’ouye, et la durcir, contre cette tendreur du son ceremonieux des parolles. I’ayme vne societé, et familiarité forte, et virile: vne amitié, qui se flatte en l’aspreté et vigueur de son commerce: comme l’amour, és morsures et esgratigneures sanglantes, III, 336.
Aux propos que ie ne puis traicter sans interest, et sans emotion, ie ne m’y mesle, si le deuoir ne m’y force, III, 506.
On a dequoy couler plus incurieusement, en la pauureté, qu’en l’abondance, iustement dispensée, II, 646.
L’immoderation vers le bien mesme, si elle ne m’offense, elle m’estonne, I, 344.
L’archer qui outrepasse le blanc, faut comme celuy, qui n’y arriue pas, I, 344.
Les yeux me troublent à monter à coup, vers vne grande lumiere également comme à deualler à l’ombre, I, 344.
Celuy qui se porte plus moderément enuers le gain, et la perte, il est tousiours chez soy. Moins il se pique et passionne au ieu, il le conduit d’autant plus auantageusement et seurement, III, 494.
Il est ordinaire, de voir les bonnes intentions, si elles sont conduites sans moderation, pousser les hommes à des effects tres-vitieux, II, 528.
Ie vous conseille en vos opinions et en vos discours, autant qu’en vos mœurs, et en toute autre chose, la moderation et l’attrempance, et la fuite de la nouuelleté et de l’estrangeté. Toutes les voyes extrauagantes me faschent, II, 322.
MODES.
Nos Roys peuuent tout en telles reformations externes: leur inclination y sert de loy. Le reste de la France prend pour regle la regle de la Cour, I, 498.
Ie me plains de la particuliere indiscretion, de notre peuple, de se laisser si fort piper et aueugler à l’authorité de l’vsage present, qu’il soit capable de changer d’opinion et d’aduis tous les mois, s’il plaist à la coustume: et qu’il iuge si diuersement de soy-mesme, I, 544.
MŒURS.
La moins dedeignable condition de gents, me semble estre, celle qui par simplesse tient le dernier rang: et nous offrir vn commerce plus reglé. Les mœurs et les propos des paysans, ie les trouue communement plus ordonnez selon la prescription de la vraye philosophie, que ne sont ceux de noz philosophes, II, 518.
Ceux qui ont essaié de r’auiser les mœurs du monde, de mon temps, par nouuelles opinions, reforment les vices de l’apparence, ceux de l’essence ils les laissent là, s’ils ne les augmentent. Et l’augmentation y est à craindre, III, 120.
Toute estrangeté et particularité en noz mœurs et conditions est euitable, comme ennemie de societé, I, 268.
On dict bien vray, qu’vn honneste homme, c’est vn homme meslé, III, 454.
Entre nous, ce sont choses en ce monde que i’ay tousiours veuës de singulier accord: les opinions supercelestes, et les mœurs sousterraines, III, 702.
MONDE.
Si nous voyions autant du monde, comme nous n’en voyons pas, nous apperceurions, comme il est à croire, vne perpetuelle multiplication et vicissitude de formes. Il n’y a rien de seul et de rare, eu esgard à Nature, ouy bien eu esgard à nostre cognoissance, III, 304.
Quand tout ce qui est venu par rapport du passé, iusques à nous, seroit vray, et seroit sçeu par quelqu’vn, ce seroit moins que rien, au prix de ce qui est ignoré, III, 304.
MONTAIGNE (MÉNAGE, MORT, ETC.).
Si ma fortune m’eust faict naistre pour tenir quelque rang entre les hommes, i’eusse esté ambitieux de me faire aymer: non de me faire craindre ou admirer, III, 424.
Les Princes n’ayment guere les discours fermes, ny moy à faire des comptes, II, 476.
Il n’y a point d’vtilité, pour laquelle ie me permette de mentir, III, 86.
Ceux qui ont merité de moy, de l’amitié et de la recognoissance, ne l’ont iamais perdue pour n’y estre plus: ie les ay mieux payez, et plus soigneusement, absens et ignorans. Ie parle plus affectueusement de mes amis, quand il n’y a plus de moyen qu’ils le sçachent, III, 474.
Ie sçay bien ce que ie fuis, mais non pas ce que ie cherche, III, 426.
La medecine se forme par exemples et experience: aussi fait mon opinion, III, 32.
Ie hay la pauureté à pair de la douleur, III, 392.
Ie fay peu de part à ma prudence, de ma conduite: ie me laisse volontiers mener à l’ordre public du monde, II, 508.
I’ay veu quelque fois mes amis appeller prudence en moy, ce qui estoit fortune; et estimer aduantage de courage et de patience, ce qui estoit aduantage de iugement et opinion; et m’attribuer vn tiltre pour autre; tantost à mon gain, tantost à ma perte, II, 94.
Ma consultation esbauche vn peu la matiere, et la considere legerement par ses premiers visages: le fort et principal de la besogne, i’ay accoustumé de le resigner au ciel, III, 356.
Ie pense auoir les opinions bonnes et saines, mais qui n’en croit autant des siennes? II, 510.
Ie n’ay point cette erreur commune, de iuger d’vn autre selon que ie suis. I’en croy aysément des choses diuerses à moy, I, 398.
Ie suis diuers à cette façon commune: et me deffie plus de la suffisance quand ie la vois accompagnée de grandeur de fortune, et de recommandation populaire, III, 358.
Ie ne presume les vices qu’apres que ie les aye veuz: et m’en fie plus aux ieunes, que i’estime moins gastez par mauuais exemple, III, 390.
Ie demande en general les liures qui vsent des sciences, non ceux qui les dressent, I, 74.
Les paroles redites, ont comme autre son, autre sens. Aussi ne hay-ie personne, III, 598.
Ie ne cherche aux liures qu’à m’y donner du plaisir par vn honneste amusement: ou si i’estudie, ie n’y cherche que la science, qui traicte de la connoissance de moy-mesmes, et qui m’instruise à bien mourir et à bien viure, II, 62.
I’ayme l’ordre et la netteté, au prix de l’abondance: et regarde chez moy exactement à la necessité, peu à la parade, III, 394.
Ie treuue laid, qu’on entretienne ses hostes, du traictement qu’on leur fait, autant à l’excuser qu’à le vanter, III, 394.
Les voyages ne me blessent que par la despence, qui est grande, et outre mes forces, III, 384.
Qui desirera du bien à son païs comme moy, sans s’en vlcerer ou maigrir, il sera desplaisant, non pas transi, de le voir menassant, ou sa ruine, ou vne durée non moins ruineuse, III, 510.
Absent, ie me despouille de tous tels pensemens: et sentirois moins lors la ruyne d’vne tour, que ie ne fais present, la cheute d’vne ardoyse. Mon ame se démesle bien ayséement à part, mais en presence, elle souffre, comme celle d’vn vigneron. Vne rene de trauers à mon cheual, vn bout d’estriuiere qui batte ma iambe, me tiendront tout vn iour en eschec. I’esleue assez mon courage à l’encontre des inconueniens, les yeux, ie ne puis, III, 392.
Mon election est d’eschapper, et me desrober à cette tempeste. Qu’il faille se cacher, ou suyure le vent: ce que i’estime loisible, quand la raison ne guide plus, III, 470.
I’eschappe. Mais il me desplaist que ce soit plus par fortune: voire, et par ma prudence, que par iustice: et me desplaist d’estre hors la protection des loix, et soubs autre sauuegarde que la leur, III, 414.
Non sans quelque excez, i’estime tous les hommes mes compatriotes: et embrasse vn Polonois comme vn François, postposant cette lyaison nationale, à l’vniuerselle et commune. Ie ne suis guere feru de la douceur d’vn air naturel, III, 428.
Socrates estimoit vne sentence d’exil pire, qu’vne sentence de mort contre soy: ie ne seray, iamais ny si cassé, ny si estroittement habitué en mon païs, que ie le feisse, III, 428.
Mon iugement m’empesche bien de regimber et gronder contre les inconuenients que Nature m’ordonne à souffrir, mais non pas de les sentir. Ie courrois d’vn bout du monde à l’autre, chercher vn bon an de tranquillité plaisante et eniouee, moy, qui n’ay autre fin que viure et me resiouïr, III, 184.
Tout au commencement de mes fieures, et des maladies qui m’atterrent, entier encores, et voisin de la santé, ie me reconcilie à Dieu, par les derniers offices Chrestiens. Et m’en trouue plus libre, et deschargé; me semblant en auoir d’autant meilleure raison de la maladie, III, 446.
Il ne me faut rien d’extraordinaire, quand ie suis malade. Ce que Nature ne peut en moy, ie ne veux pas qu’vn bolus le face, III, 446.
De notaire et de conseil, il m’en faut moins que de medecins. Ce que ie n’auray estably de mes affaires tout sain, qu’on ne s’attende point que ie le face malade. Ce que ie veux faire pour le seruice de la mort, est tousiours faict. Ie n’oserois le dislayer d’vn seul iour. Et s’il n’y a rien de faict, c’est à dire, ou que le doubte m’en aura retardé le choix: car par fois, c’est bien choisir de ne choisir pas: ou que tout à faict, ie n’auray rien voulu faire, III, 446.
Engagé dans les auenues de la vieillesse, ce que ie seray doresnauant, ce ne sera plus qu’vn demy estre: ce ne sera plus moy. Ie m’eschappe tous les iours, et me desrobbe à moy, II, 482.
A chaque minute, ie me rechante sans cesse, Tout ce qui peut estre faict vn autre iour, le peut estre auiourd’huy. Ce que i’ay affaire auant mourir, pour l’acheuer tout loisir me semble court, fust ce œuure d’vne heure, I, 118.
Ie me garderay, si ie puis, que ma mort die chose, que ma vie n’ayt premierement dit et apertement, I, 56.
La mort n’est qu’vn instant; mais il est de tel poix, que ie donneroy volontiers plusieurs iours de ma vie, pour le passer à ma mode, III, 450.
MORT (MAUX, SUICIDE, VIE).
Le premier iour de vostre naissance vous achemine à mourir comme à viure. Tout ce que vous viués, vous le desrobés à la vie: c’est à ses despens. Le continuel ouurage de vostre vie, c’est bastir la mort, I, 126.
La mort se mesle et confond par tout à nostre vie: le declin præoccupe son heure, et s’ingere au cours de nostre auancement mesme, III, 674.
Faictes place aux autres, comme d’autres vous l’ont faite. L’equalité est la premiere piece de l’equité. Qui se peut plaindre d’estre comprins où tous sont comprins? Aussi auez vous beau viure, vous n’en rabattrez rien du temps que vous auez à estre mort: c’est pour neant: aussi long temps serez vous en cet estat là, que vous craingnez, comme si vous estiez mort en nourrisse, I, 128.
Nul ne meurt auant son heure. Ce que vous laissez de temps, n’estoit non plus vostre que celuy qui s’est passé auant vostre naissance: et ne vous touche non plus, I, 128.
Le sault n’est pas si lourd du mal estre au non estre, comme il est d’vn estre doux et fleurissant, à vn estre penible et douloureux, I, 124.
Et ce n’est pas la recepte à vne seule maladie, la mort est la recepte à tous maux. C’est vn port, tresasseuré, qui n’est iamais à craindre, souuent à rechercher, I, 630.
Quelle sottise, de nous peiner, sur le point du passage à l’exemption de toute peine! I, 142.
La mort, dit-on, nous acquitte de toutes nos obligations. I’en sçay qui l’ont prins en diuerse façon, I, 54.
Elle s’appesantit souuent en nous, de ce qu’elle poise aux autres: et nous interesse de leur interest, quasi autant que du nostre: et plus et tout par fois, III, 452.
Nous pensons tousiours ailleurs quand elle vient: l’esperance d’vne meilleure vie nous arreste et appuye: ou l’esperance de la valeur de nos enfans: ou la gloire future de nostre nom: ou la fuitte des maux de cette vie: ou la vengeance qui menasse ceux qui nous causent la mort, III, 166.
La mort ne se sent que par le discours, d’autant que c’est le mouuement d’vn instant. Mille bestes, mille hommes sont plustost morts, que menassés, I, 452.
La mort est moins à craindre que rien, s’il y auoit quelque chose de moins, que rien. Elle ne vous concerne ny mort ny vif. Vif, par ce que vous estes: mort, par ce que vous n’estes plus, I, 128.
Combien a la mort de façons de surprise? Ces exemples si frequents et si ordinaires nous passans deuant les yeux, comme est-il possible qu’on se puisse deffaire du pensement de la mort, et qu’à chasque instant il ne nous semble qu’elle nous tienne au collet? Qu’importe-il, me direz vous, comment que ce soit, pourueu qu’on ne s’en donne point de peine? Tout cela est beau: mais aussi quand elle arriue, ou à eux ou à leurs femmes, enfans et amis, les surprenant en dessoude et au descouuert, quels tourments, quels cris, quelle rage et quel desespoir les accable? Vistes vous iamais rien si rabaissé, si changé, si confus? Il y faut prouuoir de meilleure heure: et cette nonchalance bestiale, quand elle pourroit loger en la teste d’vn homme d’entendement, ce que ie trouue entierement impossible, nous vend trop cher ses denrees, I, 114.
Les ieunes et les vieux laissent la vie de mesme condition. Nul n’en sort autrement que si tout presentement il y entroit, ioinct qu’il n’est homme si décrepite tant qu’il voit Mathusalem deuant, qui ne pense auoir encore vingt ans dans le corps, I, 112.
Quand nous iugeons de l’asseurance d’autruy en la mort, il se faut prendre garde d’vne chose, que mal-aisément on croit estre arriué à ce poinct. Peu de gens meurent resolus, que ce soit leur heure derniere, II, 420.
Or de iuger la resolution et la constance, en celuy qui ne croit pas encore certainement estre au danger, quoy qu’il y soit, ce n’est pas raison: et ne suffit pas qu’il soit mort en cette desmarche, s’il ne s’y estoit mis iustement pour cet effect, II, 422.
La veue esloignee de la mort aduenir, a besoing d’vne fermeté lente, et difficile par consequent à fournir. Si vous ne sçauez pas mourir, ne vous chaille. Nature vous en informera sur le champ, plainement et suffisamment; elle fera exactement cette besongne pour vous, n’en empeschez vostre soing, III, 574.
Nous faisons trop de cas de nous. Il semble que l’vniuersité des choses souffre aucunement de nostre aneantissement, et qu’elle soit compassionnée à nostre estat, II, 420.
Et n’est rien dequoy ie m’informe si volontiers, que de la mort des hommes: quelle parole, quel visage, quelle contenance ils y ont eu: ny endroit des histoires, que ie remarque si attentifuement. Si i’estoy faiseur de liures, ie feroy vn registre commenté des morts diuerses: qui apprendroit les hommes à mourir, leur apprendroit à viure, I, 120.
Comme la vie n’est pas la meilleure, pour estre longue, la mort est la meilleure, pour n’estre pas longue, III, 426.
La plus souhaitable est la moins premeditée et la plus courte, II, 424.
Tout ainsi que les choses nous paroissent souuent plus grandes de loing que de pres: i’ai trouué que sain i’auois eu les maladies beaucoup plus en horreur, que lors que ie les ay senties. Par imagination ie grossis ces incommoditez de la moitié, et les conçoy plus poisantes, que ie ne les trouue, quand ie les ay sur les espaules. I’espere qu’il m’en aduiendra ainsi de la mort, I, 122.
Ie croy à la vérité que ce sont ces mines et appareils effroyables, dequoy nous l’entournons, qui nous font plus de peur qu’elle: vne toute nouuelle forme de viure: les cris des meres, des femmes, et des enfans: la visitation des personnes estonnees, et transies: l’assistance d’vn nombre de valets pasles et éplorés: vne chambre sans iour: des cierges allumez: nostre cheuet assiegé de medecins et de prescheurs: somme tout horreur et tout effroy autour de nous. Nous voyla des-ia enseuelis et enterrez. Les enfans ont peur de leurs amis mesmes quand ils les voyent masquez; aussi auons nous. Il faut oster le masque aussi bien des choses, que des personnes. Osté qu’il sera, nous ne trouuerons au dessoubs, que cette mesme mort, qu’vn valet ou simple chambriere passerent dernierement sans peur. Heureuse la mort qui oste le loisir aux apprests de tel equipage! I, 132.
Quoique la philosophie nous conduise aussi à mespriser la douleur, la pauureté, et autres accidens, à quoy la vie humaine est subiecte, ce n’est pas d’vn pareil soing: ces accidens ne sont pas de telle necessité, la pluspart des hommes passent leur vie sans gouster de la pauureté, et tels encore sans sentiment de douleur et de maladie, et au pis aller, la mort peut mettre fin, quand il nous plaira, et coupper broche à tous autres inconuenients, tandis que la mort est ineuitable; par consequent, si elle nous faict peur, c’est vn subiect continuel de tourment, et qui ne se peut aucunement soulager. Il n’est lieu d’où elle ne nous vienne, I, 110.
Pourquoy craindrions nous de perdre vne chose, laquelle perduë ne peut estre regrettée? Puis que nous sommes menacez de tant de façons de mort, que chaut-il, quand ce soit, puis qu’elle est ineuitable? Quelle sottise, de nous peiner, sur le point du passage à l’exemption de toute peine? Comme nostre naissance nous apporta la naissance de toutes choses: aussi fera la mort de toutes choses, nostre mort. Parquoy c’est pareille folie de pleurer de ce que d’icy à cent ans nous ne viurons pas, que de pleurer de ce que nous ne viuions pas, il y a cent ans. La mort est origine d’vne autre vie: ainsi pleurasmes nous, et ainsi nous cousta-il d’entrer en cette-cy. Rien ne peut estre grief, qui n’est qu’vne fois. Est-ce raison de craindre si long temps, chose de si brief temps? Le long temps viure, et le peu de temps viure est rendu tout vn par la mort. Car le long et le court n’est point aux choses qui ne sont plus, I, 124.
L’extreme degré de traitter courageusement la mort, et le plus naturel, c’est la veoir, non seulement sans estonnement, mais sans soucy: continuant libre le train de la vie, iusques dedans elle, II, 550.
Nul ne se peut dire estre resolu à la mort, qui craint à la marchander, qui ne peut la soutenir les yeux ouuerts, II, 424.
Quelquefois la fuitte de la mort, faict que nous y courons: Comme ceux qui de peur du precipice s’y lancent eux-mesmes, I, 634.
A combien peu, tient la resolution au mourir? La distance et difference de quelques heures: la seule consideration de la compagnie, nous en rend l’apprehension diuerse, III, 568.
Pour euiter vne pire mort, il y en a qui sont d’aduis de la prendre à leur poste, I, 638.
Les tyrans Romains pensoient donner la vie au criminel, à qui ils donnoient le choix de sa mort, III, 452.
Le but de nostre carriere c’est la mort, c’est l’obiect necessaire de nostre visee: si elle nous effraye, comme est-il possible d’aller vn pas auant sans fiebure? Le remede du vulgaire c’est de n’y penser pas. Mais de quelle brutale stupidité luy peut venir vn si grossier aueuglement? I, 112.
On se peut par vsage et par experience fortifier contre les douleurs, la honte, l’indigence, et tels autres accidens: mais quant à la mort nous ne la pouuons essayer qu’vne fois: nous y sommes tous apprentifs, quand nous y venons, I, 664.
Ce n’est pas sans raison qu’on nous fait regarder à nostre sommeil mesme, pour la ressemblance qu’il a de la mort. Combien facilement nous passons du veiller au dormir, auec combien peu d’interest nous perdons la connoissance de la lumiere et de nous! A l’aduenture pourroit sembler inutile et contre Nature la faculté du sommeil, qui nous priue de toute action et de tout sentiment, n’estoit que par iceluy Nature nous instruict, qu’elle nous a pareillement faicts pour mourir, que pour viure, et dés la vie nous presente l’eternel estat qu’elle nous garde apres icelle, pour nous y accoustumer et nous en oster la crainte, I, 666.
Nous troublons la vie par le soing de la mort. Vn quart d’heure de passion sans consequence, sans nuisance, ne mérite pas des preceptes particuliers, III, 574.
Toute mort doit estre de mesmes sa vie. Nous ne deuenons pas autres pour mourir. I’interprete tousiours la mort par la vie. Et si on m’en recite quelqu’vne forte par apparence, attachée à vne vie foible: ie tiens qu’ell’ est produitte de cause foible et sortable à sa vie, II, 90.
La mort a des formes plus aisées les vnes que les autres, et prend diuerses qualitez selon la fantasie de chacun, III, 450.
Il n’y a pas beaucoup de mal de mourir de loing, et à part. Si estimons nous à deuoir de nous retirer pour des actions naturelles, moins disgratiées que cette-cy, et moins hideuses. Ceux qui en viennent là, de trainer languissans vn long espace de vie, ne deuroient à l’aduanture souhaiter, d’empescher de leur misere vne grande famille. A qui ne se rendent-ils en fin ennuyeux et insupportables? les offices communs n’en vont point iusques là. Vous apprenez la cruauté par force, à vos meilleurs amis: durcissant et femme et enfans, par long vsage, à ne sentir et plaindre plus vos maux. Et quand nous tirerions quelque plaisir de leur conuersation (ce qui n’aduient pas tousiours, pour la disparité des conditions), n’est-ce pas trop, d’en abuser tout vn aage? Plus ie les verrois se contraindre de bon cœur pour moy, plus ie plaindrois leur peine. Nous auons loy de nous appuyer, non pas de nous coucher si lourdement sur autruy: et nous estayer en leur ruyne. La decrepitude est qualité solitaire, III, 446.
Si ie craingnois de mourir en autre lieu, que celuy de ma naissance: si ie pensois mourir moins à mon aise, esloingné des miens: à peine sortiroy-ie hors de France, ie ne sortirois pas sans effroy hors de ma paroisse. Mais la mort m’est vne par tout. Si toutesfois i’auois à choisir: ce seroit plustost hors de ma maison, et loing des miens. Il y a plus de creuecœur que de consolation, à prendre congé de ses amis. Des offices de l’amitié, celuy-là est le seul desplaisant: et oublierois ainsi volontiers à dire ce grand et eternel adieu. S’il se tire quelque commodité de cette assistance, il s’en tire cent incommoditez. I’ay veu plusieurs mourans bien piteusement, assiegez de tout ce train; cette presse les estouffe. C’est contre le deuoir, et est tesmoignage de peu d’affection, et de peu de soing, de vous laisser mourir en repos. L’vn tourmente vos yeux, l’autre vos oreilles, l’autre la bouche: il n’y a sens, ny membre, qu’on ne vous fracasse. Le cœur vous serre de pitié, d’ouïr les plaintes des amis; et de despit à l’aduanture, d’ouïr d’autres plaintes feintes et masquées, III, 438.
Lors de ma santé, ie plains les malades beaucoup plus, que ie ne me trouue à plaindre moy-mesme, quand i’en suis; la force de mon apprehension encherit pres de moitié l’essence et verité de la chose. I’espere qu’il aduiendra de mesme de la mort, I, 668.
Ceux qu’on void défaillans de foiblesse, en l’agonie de la mort, ie tiens que nous les plaignons sans cause, estimans qu’ils soyent agitez de griéues douleurs, ou auoir l’ame pressée de cogitations penibles. Ç’a esté tousiours mon aduis, contre l’opinion de plusieurs, que ceux que nous voyons ainsi renuersez et assoupis auoient et l’ame et le corps enseueli, et endormy: et que par ainsin ils n’auoient aucun discours qui les tourmentast, et qui leur peust faire iuger et sentir la misere de leur condition, et que par consequent, ils n’estoient pas fort à plaindre, I, 670.
Ie me contente d’vne mort recueillie en soy, quiete, et solitaire, toute mienne, conuenable à ma vie retirée et priuée. Au rebours de la superstition Romaine, où on estimoit malheureux, celuy qui n’auoit ses plus proches à luy clorre les yeux. I’ay assez affaire à me consoler, sans auoir à consoler autruy; assez de pensées en la teste, sans que les circonstances m’en apportent de nouuelles: et assez de matiere à m’entretenir, sans l’emprunter. Cette partie n’est pas du rolle de la societé: c’est l’acte à vn seul personnage. Viuons et rions entre les nostres, allons mourir et rechigner entre les inconnuz. On trouue en payant, qui vous tourne la teste, et qui vous frotte les pieds: qui ne vous presse qu’autant que vous voulez, vous presentant vn visage indifferent, vous laissant vous gouuerner, et plaindre à vostre mode. Ie me deffais tous les iours par discours, de cette humeur puerile et inhumaine, qui faict que nous desirons d’esmouuoir par nos maux, la compassion et le dueil en nos amis. Nous faisons valoir nos inconueniens outre leur mesure, pour attirer leurs larmes. Et la fermeté que nous louons en chacun, à soustenir sa mauuaise fortune, nous l’accusons et reprochons à nos proches, quand c’est en la nostre. Nous ne nous contentons pas qu’ils se ressentent de nos maux, si encores ils ne s’en affligent. Il faut estendre la ioye, mais retrancher autant qu’on peut la tristesse, III, 440.
Mourir de vieillesse, c’est vne mort rare, singuliere et extraordinaire, et d’autant moins naturelle que les autres: c’est la derniere et extreme sorte de mourir: c’est bien la borne, au delà de laquelle nous n’irons pas, et que la loy de Nature a prescript, pour n’estre point outre-passée: mais c’est vn sien rare priuilege de nous faire durer iusques là. C’est vne exemption qu’elle donne par faueur particuliere, à vn seul, en l’espace de deux ou trois siecles, I, 596.
Celuy qui meurt en la meslee, les armes à la main, il n’estudie pas lors la mort, il ne la sent, ny ne la considere: l’ardeur du combat l’emporte, III, 166.
C’est vne genereuse enuie, de vouloir mourir mesme vtilement et virilement: mais l’effect n’en gist pas tant en nostre bonne resolution qu’en nostre bonne fortune. Mille ont proposé de vaincre, ou de mourir en combattant, qui ont failli à l’vn et à l’autre: les blessures, les prisons, leur trauersant ce dessein, et leur prestant vne vie forcée. Il y a des maladies, qui atterrent iusques à noz desirs, et nostre cognoissance, II, 546.
Pourquoy crains-tu ton dernier iour? Il ne confere non plus à ta mort que chascun des autres. Le dernier pas ne faict pas la lassitude: il la declaire. Tous les iours vont à la mort: le dernier y arriue, I, 130.
Les faueurs et disgraces de la fortune ne tiennent rang, ny d’heur ny de malheur, et sont les grandeurs, et puissances, accidens de qualité à peu pres indifferente: le bon-heur de nostre vie dépend de la tranquillité et contentement d’vn esprit bien né, et de la resolution et asseurance d’vne ame reglee et ne se doit iamais attribuer à l’homme, qu’on ne luy ayt veu ioüer le dernier acte de sa comedie: et sans doute le plus difficile, I, 104.
Il est certain, qu’à la plupart, la preparation à la mort, a donné plus de torment, que n’a faict la souffrance. Le sentiment de la mort presente, nous anime par fois de soy mesme, d’vne prompte resolution, de ne plus euiter chose du tout ineuitable, III, 572.
En tout le reste il y peut auoir du masque: mais à ce dernier rolle de la mort et de nous, il n’y a plus que faindre, il faut parler François; il faut montrer ce qu’il y a de bon et de net dans le fond du pot. Voyla pourquoy se doiuent à ce dernier traict toucher et esprouuer toutes les autres actions de nostre vie. C’est le maistre iour, c’est le iour iuge de tous les autres, II, 104.
On a tort, de dire, celuy-là craint la mort, quand il veut exprimer, qu’il y songe, et qu’il la preuoit. La preuoyance conuient egallement à ce qui nous touche en bien et en mal. Considerer et iuger le danger, est aucunement le rebours de s’en estonner, III, 290.
Si nous auons sçeu viure, constamment et tranquillement, nous sçaurons mourir de mesme, III, 574.
La vie despend de la volonté d’autruy, la mort de la nostre, I, 630.
NATURE (PHILOSOPHIE).
Tout ce qui est sous le ciel, dit le sage, court vne loy et fortune pareille. Il y a quelque difference, il y a des ordres et des degrez: mais c’est soubs le visage d’vne mesme nature, II, 150.
Toutes choses, dit Platon, sont produites ou par la nature, ou par la fortune, ou par l’art. Les plus grandes et plus belles par l’vne ou l’autre des deux premieres: les moindres et imparfaictes par la derniere, I, 360.
Nature est vn doux guide: mais non pas plus doux, que prudent et iuste, III, 698.
Nous ne sçaurions faillir à suiure Nature: le souuerain precepte, c’est de se conformer à elle, III, 590.
Qui se presente comme dans vn tableau, cette grande image de nostre mere nature, en son entiere maiesté: qui remarque en son visage, vne si generale et constante varieté, et non soy, celuy-là seul estime les choses selon leur iuste grandeur, I, 252.
Ce que toute la philosophie ne peut planter en la teste des plus sages, ne l’apprend elle pas de sa seule ordonnance au plus grossier vulgaire? I, 168.
Nature a maternellement obserué cela, que les actions qu’elle nous a enioinctes pour nostre besoing, nous fussent aussi voluptueuses. Et nous y conuie, non seulement par la raison: mais aussi par l’appetit: c’est iniustice de corrompre ses regles, III, 686.
Les cupiditez sont ou naturelles et necessaires, comme le boire et le manger; ou naturelles et non necessaires, comme l’accointance des femelles; ou elles ne sont ny naturelles ny necessaires: de cette derniere sorte sont quasi toutes celles des hommes, elles sont toutes superfluës et artificielles. Car c’est merueille combien peu il faut à Nature pour se contenter, combien peu elle nous a laissé à désirer. Ces cupiditez estrangeres, que l’ignorance du bien, et vne fauce opinion ont coulées en nous, sont en si grand nombre, qu’elles chassent presque toutes les naturelles, II, 174.
Nostre bastiment et public et priué, est plein d’imperfection: mais il n’y a rien d’inutile en Nature, non pas l’inutilité mesmes, rien ne s’est ingeré en cet vniuers, qui n’y tienne place opportune, III, 80.
Nous appellons contre Nature, ce qui aduient contre la coustume. Rien n’est que selon elle, quel qu’il soit. Que cette raison vniuerselle et naturelle, chasse de nous l’erreur et l’estonnement que la nouuelleté nous apporte, II, 606.
NOBLESSE (NOMS).
La noblesse est vne belle qualité, et introduite auec raison: mais d’autant que c’est vne qualité dependant d’autruy, et qui peut tomber en vn homme vicieux et de neant, elle est en estimation bien loing au dessoubs de la vertu. La science, la force, la bonté, la beauté, la richesse, toutes autres qualitez, tombent en communication et en commerce: cette-cy se consomme en soy, de nulle emploite au seruice d’autruy, III, 196.
De mon temps ie n’ay veu personne esleué par la fortune à quelque grandeur extraordinaire, à qui on n’ait attaché incontinent des tiltres genealogiques, nouueaux et ignorez à son pere, et qu’on ait anté en quelque illustre tige. Et de bonne fortune les plus obscures familles, sont plus idoynes à falsification. Combien auons nous de Gentils-hommes en France, qui sont de Royalle race selon leurs comptes? plus ce crois-ie que d’autres, I, 512.
Contentez vous de par Dieu, de ce dequoy nos peres se sont contentez: et de ce que nous sommes; nous sommes assez si nous le sçauons bien maintenir: ne desaduouons pas la fortune et condition de nos ayeulx, I, 512.
NOMS (NOBLESSE).
C’est vn vilain vsage et de tres-mauuaise consequence en nostre France, d’appeller chacun par le nom de sa terre et Seigneurie, et la chose du monde, qui faict plus mesler et mescognoistre les races, I, 512.
Ie sçay bon gré à Iacques Amiot d’auoir laissé dans le cours d’vn’ oraison Françoise, les noms Latins tous entiers, sans les bigarrer et changer, pour leur donner vne cadence Françoise, I, 510.
NOUVEAUTÉ.
Ie suis desgousté de la nouuelleté, quelque visage qu’elle porte; et ay raison, car i’en ay veu des effects tres-dommageables, I, 178.
Quand il se presente à nous quelque doctrine nouuelle, nous auons grande occasion de nous deffier, et de considerer qu’auant qu’elle fust produite, sa contraire estoit en vogue: et comme elle a esté renuersée par cette-cy, il pourra naistre à l’aduenir vne tierce inuention, qui choquera de mesme la seconde, II, 356.
OBÉISSANCE.
L’obeyssance n’est iamais pure ny tranquille en celuy qui raisonne et qui plaide, II, 508.
Nous nous soustrayons si volontiers du commandement sous quelque pretexte, et vsurpons sur la maistrise: chascun aspire si naturellement à la liberté et authorité, qu’au superieur nulle vtilité ne doibt estre si chere, venant de ceux qui le seruent, comme luy doit estre chere leur simple et naifue obeissance, I, 96.
On corrompt l’office du commander, quand on y obeit par discretion, non par subiection. Pourtant cette obeïssance si contreinte, n’appartient qu’aux commandements precis et prefix. I’ay veu en mon temps des personnes du commandement, reprins d’auoir plustost obey aux paroles des lettres du Roy, qu’à l’occasion des affaires qui estoient pres d’eux, I, 96.
ODEURS.
La commune façon des corps et la meilleure condition qu’ils ayent, c’est d’estre exempts de senteur. La douceur mesme des haleines plus pures, n’a rien de plus parfaict, que d’estre sans aucune odeur, qui nous offence: comme sont celles des enfans bien sains. La plus exquise senteur d’vne femme, c’est ne sentir rien, I, 574.
Les medecins pourroient, ce crois-ie, tirer des odeurs, plus d’vsage qu’ils ne font: car i’ay souuent apperçeu qu’elles me changent, et agissent en mes esprits, selon qu’elles sont, I, 576.
OPINION.
L’opinion est vne puissante partie, hardie, et sans mesure, I, 462.
Il se faut garder de s’attacher aux opinions vulgaires, et les faut iuger par la voye de la raison, non par la voix commune, I, 354.
Quasi toutes les opinions que nous auons, sont prinses par authorité et à credit, III, 546.
Nos opinions s’entent les vnes sur les autres. La premiere sert de tige à la seconde: la seconde à la tierce. Nous eschellons ainsi de degré en degré. Et aduient de là, que le plus monté, a souuent plus d’honneur, que de merite. Car il n’est monté que d’vn grain, sur les espaules du penultime, III, 608.
Nostre opinion donne prix aux choses; pour les estimer, nous ne considerons ny leurs qualitez, ny leurs vtilitez, mais seulement nostre coust à les recouurer: et appellons valeur en elles, non ce qu’elles apportent, mais ce que nous y apportons, I, 446.
La diuersité des opinions, que nous auons des choses, montre clairement qu’elles n’entrent en nous que par composition, I, 442.
Et ne fut iamais au monde, deux opinions pareilles, non plus que deux poils, ou deux grains. Leur plus vniuerselle qualité, c’est la diuersité, III, 76.
Nous tenons la mort, la pauureté et la douleur pour nos principales parties. Or cette mort que les vns appellent des choses horribles la plus horrible, qui ne sçait que d’autres la nomment l’vnique port des tourmens de cette vie? le souuerain bien de nature? seul appuy de nostre liberté? et commune et prompte recepte à tous maux? Et comme les vns l’attendent tremblans et effrayez, d’autres la supportent plus aysement que la vie, I, 442.
L’aisance et l’indigence despendent de l’opinion d’vn chacun, et non plus la richesse, que la gloire, que la santé, n’ont qu’autant de beauté et de plaisir, que leur en preste celuy qui les possede. Chascun est bien ou mal, selon qu’il s’en trouue, I, 474.
Il n’est rien à quoy communement les hommes soyent plus tendus, qu’à donner voye à leurs opinions. Où le moyen ordinaire nous faut, nous y adioustons, le commandement, la force, le fer, et le feu. Il y a du mal’heur, d’en estre là, que la meilleure touche de la verité, ce soit la multitude des croyans, en vne presse où les fols surpassent de tant, les sages, en nombre, III, 530.
C’est chose difficile de resouldre son iugement contre les opinions communes. La premiere persuasion prinse du subiect mesme, saisit les simples: de là elle s’espand aux habiles, soubs l’authorité du nombre et ancienneté des tesmoignages. Pour moy, de ce que ie n’en croirois pas vn, ie n’en croirois pas cent vns. Et ne iuge pas les opinions, par les ans, III, 530.
PARENTÉ.
C’est à la verité vn beau nom, et plein de dilection que le nom de frere, I, 300.
Le pere et le fils peuuent estre de complexion entierement eslongnee, et les freres aussi. C’est mon fils, c’est mon parent: mais c’est vn homme farouche, vn meschant, ou vn sot, I, 300.
PARIS.
I’ayme Paris tendrement, iusques à ses verrues et à ses taches: elle est la gloire de la France, et l’vn des plus nobles ornements du monde. Dieu en chasse loing nos diuisions: entiere et vnie, ie la trouue deffendue de toute autre violence. De tous les partis, le pire sera celuy qui la mettra en discorde. Et ne crains pour elle, qu’elle mesme, III, 428.
PAROLE.
La parole est moitié à celuy qui parle, moitié à celuy qui l’escoute, III, 646.
Il n’est aucun sens ny visage, ou droict, ou amer, ou doux, ou courbe, que l’esprit humain ne trouue aux escrits, qu’il entreprend de fouïller. En la parole la plus nette, pure et parfaicte, qui puisse estre, combien de fauceté et de mensonge a lon faict naistre? III, 386.
PAROLE DONNÉE.
Le neud, qui me tient par la loy d’honnesteté, me semble bien plus pressant et plus poisant, que n’est celuy de la contraincte ciuile. On me garotte plus doucement par vn notaire, que par moy, III, 416.
Nous ne pouuons estre tenus au delà de nos forces et de nos moyens. A cette cause, par ce que les effects et executions ne sont aucunement en nostre puissance, et qu’il n’y a rien en bon escient en nostre puissance, que la volonté: en celle là se fondent par necessité et s’establissent toutes les regles du deuoir de l’homme, I, 54.
On nous propose cet exemple, pour faire preualoir l’vtilité priuee, à la foy donnee. Des voleurs vous ont prins, ils vous ont remis en liberté, ayans retiré de vous serment du paiement de certaine somme. Vn homme de bien, sera il quitte de sa foy, sans payer, estant hors de leurs mains? Il n’en est rien. Ce que la crainte m’a fait vne fois vouloir, ie suis tenu de le vouloir encore sans crainte. Et quand elle n’aura forcé que ma langue, sans la volonté: encore ie suis tenu de faire la maille bonne de ma parole. Autrement de degré en degré, nous viendrons à abolir tout le droit qu’vn tiers prend de nos promesses. En cecy seulement a loy, l’interest priué, de nous excuser de faillir à nostre promesse, si nous auons promis chose meschante, et inique de soy. Car le droit de la vertu doibt preualoir le droit de nostre obligation, III, 102.
Ceux qui par le vice de la mauuaise honte, sont mols et faciles, à accorder quoy qu’on leur demande, sont faciles apres à faillir de parole, et à se desdire, III, 514.
PASSIONS.
L’ame en ses passions se pipe plustost elle mesme, se dressant vn faux subiect et fantastique, voire contre sa propre creance, que de n’agir contre quelque chose, I, 42.
Qui ne sçait leur fermer la porte, ne les chassera pas entrées, III, 510.
Les passions qui sont toutes en l’ame, comme l’ambition, l’auarice, et autres, donnent bien plus à faire à la raison: que celles qui tiennent au corps et à l’ame, laquelle n’y peut estre secourue, que de ses propres moyens: ny ne sont ces appetits là, capables de satieté: voire ils s’esguisent et augmentent par la iouyssance, II, 634.
Toutes passions qui se laissent gouster, et digerer, ne sont que mediocres, I, 26.
PÉDANTISME.
I’ayme et honore le sçauoir, autant que ceux qui l’ont. Et en son vray vsage, c’est le plus noble et puissant acquest des hommes. Mais en ceux, et il en est vn nombre infiny de ce genre, qui en establissent leur fondamentale suffisance et valeur: ie le hay, alors si ie l’ose dire, vn peu plus que la bestise. En mon pays, et de mon temps, il amande assez les bourses, nullement les ames, III, 312.
PEINE (PUNITION).
La peine suit de bien prés le peché: elle naist en l’instant et quant et quant le peché luy mesme, I, 658.
Quiconque attent la peine, il la souffre, et quiconque l’a meritée, l’attend, I, 660.
PÉNITENCE.
A qui le ieune aiguiseroit la santé et l’allegresse, ce ne seroit plus recepte salutaire: non plus qu’en l’autre medecine, les drogues n’ont point d’effect à l’endroit de celuy qui les prent auec appetit et plaisir, I, 350.
PENSÉES.
Nous empeschons noz pensees du general, et des causes et conduittes vniuerselles: qui se conduisent tresbien sans nous: et laissons en arriere nostre faict: et Michel, qui nous touche encore de plus pres que l’homme, III, 388.
PÈRES.
Ie ne vis iamais pere, pour bossé ou teigneux que fust son fils, qui laissast de l’aduoüer: non pourtant, s’il n’est du tout enyuré de cet’ affection, qu’il ne s’apperçoiue de sa defaillance: mais tant y a qu’il est sien, I, 226.
Ie veux mal à cette coustume, d’interdire aux enfants l’appellation paternelle, et leur en enioindre vn’ estrangere, comme plus reuerentiale, II, 32.
C’est aussi folie et iniustice de priuer les enfans qui sont en aage, de la familiarité des peres, et vouloir maintenir en leur endroit vne morgue austere et desdaigneuse, esperant par là, les tenir en crainte et obeissance. C’est vne farce tres-inutile, qui rend les peres ennuieux aux enfans, et qui pis est, ridicules. Ils ont la ieunesse et les forces en la main, et par consequent le vent et la faueur du monde; et reçoiuent auecques mocquerie, ces mines fieres et tyranniques, d’vn homme qui n’a plus de sang, ny au cœur, ny aux veines: vrais espouuantails de cheneuiere, II, 32.
Vn pere est bien miserable, qui ne tient l’affection de ses enfans, que par le besoin qu’ils ont de son secours, si cela se doit nommer affection: il faut se rendre respectable par sa vertu, et par sa suffisance, et aymable par sa bonté et douceur de ses mœurs, II, 24.
Voulons nous estre aymez de nos enfans? leur voulons nous oster l’occasion de souhaiter nostre mort? accommodons leur vie raisonnablement, de ce qui est en nostre puissance, II, 26.
Ie treuue que c’est cruauté et iniustice de ne les receuoir au partage et societé de noz biens, et compagnons en l’intelligence de noz affaires domestiques, quand ils en sont capables, et de ne retrancher et resserrer noz commoditez pour prouuoir aux leurs, puis que nous les auons engendrez à cet effect, II, 22.
Vn pere atterré d’années et de maux, priué par sa foiblesse et faute de santé, de la commune societé des hommes, il se faict tort, et aux siens, de couuer inutilement vn grand tas de richesses. Il est assez en estat, s’il est sage, pour auoir desir de se despouiller pour se coucher, non pas iusques à la chemise, mais iusques à vne robbe de nuict bien chaude: le reste des pompes, dequoy il n’a plus que faire, il doit en estrener volontiers ceux, à qui par ordonnance naturelle cela doit appartenir. C’est raison qu’il en laisse l’vsage, puis que Nature l’en priue: autrement sans doute il y a de la malice et de l’enuie, II, 28.
PEUPLES.
Les peuples nourris à la liberté et à se commander eux mesmes, estiment toute autre forme de police monstrueuse et contre nature. Ceux qui sont duits à la monarchie en font de mesme. Et quelque facilité que leur preste fortune au changement, lors mesme qu’ils se sont auec grandes difficultez deffaitz de l’importunité d’vn maistre, ils courent à en replanter vn nouueau auec pareilles difficultez, pour ne se pouuoir resoudre de prendre en haine la maistrise, III, 170.
C’est merueille que l’indiscrette et prodigieuse facilité des peuples, à se laisser mener et manier la creance et l’esperance, où il a pleu et seruy à leurs chefs: par dessus cent mescomtes, les vns sur les autres: par dessus les fantosmes, et les songes. Leur sens et entendement, est entierement estouffé en leur passion. Leur discretion n’a plus d’autre choix, que ce qui leur rit, et qui conforte leur cause: c’est vne qualité inseparable des erreurs populaires. Apres la premiere qui part, les opinions s’entrepoussent, suiuant le vent, comme les flotz. On n’est pas du corps, si on s’en peut desdire: si on ne vague le train commun, III, 504.
PEUR.
C’est ce dequoy i’ay le plus de peur que la peur. Aussi surmonte elle en aigreur tous les autres accidents, I, 100.
La peur naist par fois de faute de iugement, comme de faute de cœur, II, 288.
Il n’est rien qui nous iette tant aux dangers, qu’vne faim inconsideree de nous en mettre hors, III, 290.
Ceux qui sont en pressante crainte de perdre leur bien, d’estre exilez, d’estre subiuguez, viuent en continuelle angoisse, en perdent le boire, le manger, et le repos; là où les pauures, les bannis, les serfs viuent souuent aussi ioyeusement que les autres. Tant de gens, qui de l’impatience des pointures de la peur, se sont pendus, noyez, et precipitez, nous ont bien apprins qu’elle est encores plus importune et plus insupportable que la mort, I, 100.
Ie ne suis pas bon naturaliste et ne sçai guiere par quels ressors la peur agit en nous, mais tant y a que c’est vne estrange passion: et disent les Medecins qu’il n’en est aucune, qui emporte plustost nostre iugement hors de sa deuë assiete, I, 98.
Les Grecs en recognoissent vne autre espece, qui est outre l’erreur de nostre discours: venant, disent-ils, sans cause apparente, et d’vne impulsion celeste. Des peuples entiers s’en voyent souuent frappez, et des armees entieres. Ils nomment cela terreurs Paniques, I, 102.
PHILOSOPHIE, VÉRITÉ.
Quiconque cherche quelque chose, il en vient à ce poinct, où qu’il dit, qu’il l’a trouuée; ou qu’elle ne se peut trouuer; ou qu’il en est encore en queste. Toute la Philosophie est despartie en ces trois genres. Son dessein est de chercher la science, et la certitude. Les Peripateticiens, Epicuriens, Stoiciens, et autres, ont pensé l’auoir trouuée: ils ont estably les sciences, que nous auons, et les ont traictées, comme notices certaines. Les Academiciens ont desesperé de leur queste; et iugé que la verité ne se pouuoit conceuoir par nos moyens. La fin de ceux-cy, c’est la foiblesse et humaine ignorance. Ce party a eu la plus grande suitte, et les sectateurs les plus nobles. Les Sceptiques ou Epechistes disent, qu’ils sont encore en cherche de la verité. Ils iugent, que ceux-là qui pensent l’auoir trouuée, se trompent infiniement; et qu’il y a encore de la vanité trop hardie, en ce second degré, qui asseure que les forces humaines ne sont pas capables d’y atteindre. Car cela, d’establir la mesure de nostre puissance, de cognoistre et iuger la difficulté des choses, c’est vne grande et extreme science, de laquelle ils doubtent que l’homme soit capable, II, 228.
Prenez les simples discours de la philosophie, sçachez les choisir et traitter à point, ils sont plus aisez à conceuoir qu’vn conte de Boccace. Vn enfant en est capable au partir de la nourrisse, beaucoup mieux que d’apprendre à lire ou escrire, I, 262.
La plus part des ames ne se trouuent propres à faire leur profit de telle instruction: qui, si elle ne se met à bien, se met à mal, I, 218.
La philosophie a pour son but, la vertu: qui n’est pas, comme on le dit, plantée à la teste d’vn mont coupé, rabotteux et inaccessible. Ceux qui l’ont approchée, la tiennent au rebours, logée dans vne belle plaine fertile et fleurissante: d’où elle void bien souz soy toutes choses; ayant pour guide nature, fortune et volupté pour compagnes. Les autres sont allez selon leur foiblesse, faindre cette sotte image, triste, querelleuse, despite, menaceuse, mineuse, et la placer sur vn rocher à l’escart, emmy des ronces: fantosme à estonner les gents, I, 258.
La philosophie n’estriue point contre les voluptez naturelles, pourueu que la mesure y soit ioincte et en presche la moderation, non la fuite. Elle dit que les appetits du corps ne doiuent pas estre augmentez par l’esprit. Et nous aduertit ingenieusement, de ne vouloir point esueiller nostre faim par la saturité: de ne vouloir farcir, au lieu de remplir le ventre: d’euiter toute iouyssance, qui nous met en disette: et toute viande et breuuage, qui nous altere, et affame, III, 276.
La philosophie a tant de visages et de varieté, et a tant dict, que tous nos songes et resueries s’y trouuent. L’humaine phantasie ne peut rien conceuoir en bien et en mal qui n’y soit, II, 312.
Ce grand monde, c’est le miroüer, où il nous faut regarder, pour nous cognoistre de bon biais. Tant d’humeurs, de sectes, de iugemens, d’opinions, de loix, et de coustumes, nous apprennent à iuger sainement des nostres, et apprennent nostre iugement à recognoistre son imperfection et sa naturelle foiblesse. Tant de remuements d’estat, et changements de fortune publique, nous instruisent à ne faire pas grand miracle de la nostre. Tant de noms, tant de victoires et conquestes enseuelis soubs l’oubliance, rendent ridicule l’esperance d’eterniser nostre nom par la prise de dix argoulets, et d’vn pouillier, qui n’est cognu que de sa cheute. L’orgueil et la fiereté de tant de pompes estrangeres, la maiesté si enflee de tant de cours et de grandeurs, nous fermit et asseure la veüe, à soustenir l’esclat des nostres, sans siller les yeux. Tant de milliasses d’hommes enterrez auant nous, nous encouragent à ne craindre d’aller trouuer si bonne compagnie en l’autre monde: ainsi du reste, I, 252.
C’est grand cas que les choses en soyent là en nostre siecle, que la philosophie soit iusques aux gens d’entendement, vn nom vain et fantastique, qui se treuue de nul vsage, et de nul pris par opinion et par effect. Ie croy que ces ergotismes en sont cause, qui ont saisi ses auenues. On a grand tort de la peindre inaccessible aux enfans, et d’vn visage renfroigné, sourcilleux et terrible: qui me l’a masquee de ce faux visage pasle et hideux? Il n’est rien plus gay, plus gaillard, plus enioué, et à peu que ie ne die follastre. Elle ne presche que feste et bon temps. Vne mine triste et transie montre que ce n’est pas là son giste, I, 256.
La philosophie ne pense pas auoir mal employé ses moyens, quand elle a rendu à la raison, la souueraine maistrise de nostre ame, et l’authorité de tenir en bride nos appetits, II, 632.