460,

4, Peau.—Les éd. ant. à 88 aj.: et l’en surnommoit on Madame l’escorchée.

14, Espagnolé.—Pour avoir une taille élégante et svelte, comme l’ont les Espagnoles.

16, Mourir.—Catherine de Médicis, dans le commencement de son séjour en France, avait inventé de nouvelles parures, entre autres le corset, «sorte de gaîne qui emboîtait la poitrine depuis le dessous des mamelles jusqu’au défaut des côtes et qui finissait en pointe sur le ventre» (Galerie des femmes célèbres, 1827). On ne faisait pas encore usage pour cet ajustement de fanons de baleine, qu’on remplace aujourd’hui par des lamelles d’acier; on se servait d’éclisses en bois qui, pressées fortement, rendaient à la longue la chair insensible et aussi dure que la corne ou le cal qui vient aux mains de certains ouvriers.

20, Luy mesme.—Lorsque Henri III, qui était roi de Pologne, la quitta secrètement pour venir occuper le trône de France à la mort de Charles IX (1574), le grand chambellan de sa cour le suivit et l’atteignit sur les frontières d’Autriche. N’ayant pu le déterminer à revenir, au moment de se séparer de lui, il lui promit une fidélité inviolable et, au grand étonnement du roi, il se donna un coup de poignard dans le bras et suça le sang de la plaie, voulant par là attester son dévouement et la sincérité de ses paroles.

21, Blois.—Ces États généraux, tenus à Blois en 1576, y avaient été convoqués par Henri III, pour en obtenir la condamnation du Protestantisme et des subsides pour le combattre, ce à quoi ils se refusèrent d’une façon absolue.

24, Poinçon.—Longue épingle à cheveux dont usent les femmes, encore actuellement, pour maintenir l’échafaudage de leur chevelure.

30, Aspres.—Monnaie turque qui vaut environ un sou.

35, Croix.—Lorsque l’empereur Honorius rapporta à Jérusalem la vraie croix que les Perses lui avaient rendue et que leur roi Chosroès II avait enlevée quatorze ans auparavant, il la porta lui-même sur ses épaules jusqu’au haut du Calvaire (622).

36, Foy.—Le sire de Joinville, dans ses Mémoires, II.

40, Nuict.—On montre encore à Notre-Dame de Paris la discipline de saint Louis.

42, Angleterre.—Mariée d’abord avec Louis VII (1137), Éléonore de Guyenne lui apportait en dot le duché de ce nom et d’importantes annexes. Répudiée pour son inconduite (1152), elle épousa peu après Henri, comte d’Anjou et duc de Normandie, qui, en 1154, devenait roi d’Angleterre et, tant par lui-même que par son mariage, se trouvait déjà avoir sur le continent une puissance territoriale surpassant notablement en étendue les domaines directs de son suzerain le roi de France. Cette situation a été le point de départ de la rivalité qui, depuis, n’a cessé d’exister entre la France et l’Angleterre et qui s’est traduite de la part de cette dernière par une opposition constante à notre endroit, et à maintes reprises par des guerres de plus ou moins longue durée; notamment:

En 1159, 1160, 1173, 1177, 1188, 1194, 1198;—de 1202 à 1206;—de 1213 à 1217, de connivence, marquée par la bataille de Bouvines;—de 1328 à 1340, bataille navale de l’Ecluse;—de 1345 à 1348, bataille de Crécy, prise de Calais;—de 1350 à 1360, bataille de Poitiers, traité de Brétigny;—de 1369 à 1375;—de 1378 à 1453, bataille d’Azincourt, Jeanne d’Arc, combat de Castillon;—de 1521 à 1525 et de 1544 à 1546, de connivence avec Charles-Quint;—de 1557 à 1559, de connivence avec Philippe II, roi d’Espagne, marquée par la reprise de Calais;—de 1627 à 1629, pendant la guerre de Trente Ans, marquée par le siège de la Rochelle;—de 1678 à 1679, jointe à la Hollande, à l’Espagne, à l’empereur d’Allemagne et à l’électeur de Brandebourg;—de 1692 à 1697, faisant partie de la ligue d’Augsbourg, durant laquelle eurent lieu les batailles navales de la Hougue et du cap Saint-Vincent;—de 1701 à 1712, unie à l’Autriche, la Hollande, le Portugal, la Savoie, et où elle s’empara de Gibraltar sur l’Espagne notre alliée;—de 1742 à 1748, où, alliée de l’Autriche, elle ruina notre marine et notre commerce;—de 1755 à 1763, où, alliée à la Prusse, elle nous enleva à peu près toutes nos colonies dont les Indes et le Canada;—de 1778 à 1783, qui aboutit à l’indépendance des États-Unis d’Amérique, est la seule où nous ayons été agresseurs vis-à-vis d’elle;—1793 à 1802, coalisée avec l’Autriche, la Russie et les divers États d’Italie, marquée par la prise de Toulon, le combat de Quiberon, la bataille navale d’Aboukir, le siège de Saint-Jean d’Acre, la convention d’El-Arisch;—de 1803 à 1815, avec la coopération successive des diverses puissances européennes, marquée par la bataille de Trafalgar, le bombardement de Copenhague, les batailles de Vittoria, de Toulouse, de Waterloo, et enfin les traités de 1815.

Et depuis, si aucune guerre ouverte n’a plus eu lieu, parce que toujours nous avons cédé, soit par faiblesse, soit par duperie, ayant la trop généreuse habitude de traiter les affaires sans arrière-pensée comme sans méfiance, que d’humiliations ne nous a-t-elle pas imposées, que d’entraves ne nous a-t-elle pas créées?—En 1823, elle nous contraint à aller combattre en Espagne les principes mêmes de notre Révolution;—en 1830, elle nous oblige à presser notre expédition d’Alger, pour qu’elle ne l’empêche pas;—Plus tard, elle est contre nous dans l’affaire dite des «mariages espagnols»;—en 1854-56, elle se sert de nous pour contenir la Russie, et cette alliance lui pèse tant, qu’au lendemain d’Inkermann, dans un conseil tenu par ses généraux, l’un d’eux émet l’avis que «l’armée anglaise se rembarque, laissant les Français recourir à la miséricordieuse générosité de l’empereur Nicolas»!—En 1860, en Syrie, elle paralyse notre action et fait qu’elle n’aboutit à aucun résultat utile;—Puis elle nous évince de la direction des douanes chinoises;—au Mexique, elle nous abandonne;—elle nous élimine de l’accord primitivement conclu pour la gestion des finances de l’Égypte en vue du paiement de sa dette;—elle accapare les actions du canal de l’isthme de Suez, construit par nous en dépit de son opposition et dont elle se rend ainsi maîtresse;—elle nous immobilise en Extrême-Orient, durant la guerre Russo-Japonaise, par le traité qu’elle conclut dans ce but avec le Japon;—elle nous humilie au plus haut point dans l’affaire de Fachoda et par ses prétentions et l’arrogant procédé qu’elle emploie pour les faire triompher, qui n’a d’égal que la facilité avec laquelle nous obtempérons à sa volonté et à ses menaces;—nos difficultés continues avec le Siam sont son œuvre;—enfin, elle nous pousse dans le guêpier d’Algésiras avec la pensée, d’une part, que nous nous userons au Maroc, et de l’autre, nous faisant miroiter une alliance sans grande valeur réelle dans la circonstance, que nous finirons, sous l’effet de ses excitations, à en venir aux prises avec l’Allemagne, et que s’entre-détruiront pour son plus grand avantage les deux seules puissances qui, pour le moment, comptent pour elle en Europe, l’une qu’elle jalouse et exècre depuis des siècles, l’autre qu’elle redoute par l’extension que prennent son commerce et sa marine.

Si longue que soit cette énumération sommaire des manifestations des dispositions de l’Angleterre à notre égard, qui ne relate que ce que tout le monde connaît, elle serait bien autre si elle était dressée en toute conscience par notre ministère des Affaires étrangères!

Et cependant, se laissant prendre à des démonstrations qui seraient flatteuses, si elles n’étaient aussi intéressées, si on pouvait oublier que toujours dans ses alliances l’Angleterre n’a en vue que de tirer de ses alliés le maximum de services possibles et s’évertue à leur persuader qu’elle leur fait grand honneur en leur accordant sa confiance et les faisant se battre pour elle, nos gouvernants méconnaissant ces leçons de l’histoire, hypnotisés par l’orage qui peut venir de l’autre rive du Rhin et qu’ils provoquent sans cesse, au lieu de s’appliquer à le conjurer, donnent en plein dans le piège, ruinant la France en entretenant un état militaire qui l’écrase et qui ne se justifierait que s’ils étaient résolus à en user à bref délai, tandis qu’au contraire, ils espèrent bien n’en jamais venir là! Au lieu de maugréer et de surexciter les populations par l’idée d’une revanche qui n’est pas dans leur pensée, que ne se résignent-ils, tout en réservant l’avenir, ce qui est dans l’ordre naturel, et n’imitent-ils l’Autriche après Sadowa? L’Allemagne détient l’Alsace-Lorraine, mais n’oublions pas pour cela en quelles mains sont le Canada, nos anciennes colonies des Antilles, des Indes et les îles dites Anglo-Normandes!

462,

4, Seigneur.—Ce pèlerinage fut entrepris par Foulques en expiation de ses fautes; traîné sur une claie, il criait pendant qu’on le flagellait: «Seigneur, ayez pitié de Foulques, traître et parjure.»

14, Deuil.—Cicéron, Tusc., III, 28.

19, Nourrice.—Pendant l’allaitement fait hors de chez moi. De son mariage avec Françoise de Chassagne, Montaigne eut six filles, dont cinq moururent toutes âgées de moins de trois mois; une seule survécut, Léonor, pour laquelle il n’était pas sans tendresse.—Cette phrase lui a été vivement et souvent reprochée, et probablement à tort. Elle ne figure pas dans les éditions antérieures; et l’exemplaire de Bordeaux porte: «i’en ay perdu, mais en nourrice, deux ou trois», au lieu de: «mais i’en ai perdu en nourrice deux ou trois». Elle est donc postérieure à 1588. Or, à ce moment il avait perdu ses cinq enfants en bas âge; par suite ces mots «deux ou trois» ne s’appliquent qu’au nombre de ceux qui avaient été mis en nourrice, ce placement en nourrice n’étant qu’un détail auquel, avec raison, il n’attache pas d’importance; si toutefois il le mentionne, c’est pour expliquer que le regret de leur perte a été atténué, ce qui s’explique assez naturellement, par ce fait qu’ils n’étaient pas élevés sous ses yeux.

31, Pallefrenier.—Plutarque, Apophth.

35, Esse.—Tite-Live, XXXIV, 17.—Cette mesure fut appliquée à tout le pays entre les Pyrénées et l’Èbre dont Caton, allant entrer en opérations dans le midi de l’Espagne, redoutait les soulèvements sur ses derrières.

38, Vilité.—Bassesse, du latin vilitas qui a cette même signification et d’où dérive notre adjectif vil.

40, Desbauche.—Sous-entendu: qui régnait autour de lui.

40, Conuioyt.—Ce verbe est au singulier, bien qu’ayant quatre sujets, dont un au pluriel; ce mode est fréquent dans Montaigne, il se rencontre souvent aussi dans Racan.

464,

12, Mortelle.—Origène se fit eunuque, prenant à la lettre ce passage de l’Écriture: «Beati qui se castraverunt propter regnum cœli (Heureux ceux qui se réduisent à l’impuissance pour l’amour du ciel)».  Matth., XIX, 12.

14, Creua.—Démocrite, qui, a-t-on dit, se serait rendu aveugle en se crevant les yeux par la réflexion des rayons solaires à l’aide d’un miroir; mais le fait est controuvé. Tertullien l’accepte et dit que c’était pour se défendre de l’attrait des femmes; Plutarque le nie et donne comme probable que la cécité a été causée par l’âge et qu’il a fait de nécessité vertu; d’autre part, S. Jérôme, écrivant à Abigans pour le consoler d’être devenu aveugle, lui dit que «quelques philosophes se sont arraché les yeux, afin que leur esprit, dégagé de tous les objets sensibles, pût former des idées de plus en plus pures».—En Chine, fréquemment des anachorètes agiraient ainsi, «fermant de la sorte, disent-ils, deux portes à l’amour, pour en ouvrir mille à la sagesse».—D’après la légende, Somona Codom, le législateur des Siamois, aurait eu recours à ce même moyen, pour être moins distrait par les objets extérieurs.

18, Soy.—Au dire de Diogène Laerce, I, 26, la réponse de Thalès aurait été: «C’est que j’aime les enfants»; laquelle prête à double interprétation, étant donné ce que les anciens entendaient par aimer les enfants.

19, Choses.—Non moins que la coutume (V. I, 170).—L’opinion est reine du monde, elle l’est si bien que «lorsque la raison veut la combattre, elle est condamnée à mort; il faut qu’elle renaisse vingt fois de ses cendres, pour arriver peu à peu à chasser l’usurpatrice» (Voltaire).—«Qui dispense la réputation, donne le respect et la vénération aux personnes, aux grands, sinon l’opinion? Elle dispose de tout» (Bossuet).

27, Fret.—C.-à-d. nous prêtons toujours aux choses une valeur en rapport avec ce qu’elles nous coûtent.—Le fret d’un navire, c’est son prix de location et son chargement; courir à faux fret, c’est naviguer avec un chargement au-dessous de ce qu’il pourrait transporter et par extension à perte.

29, Tel.—Aristippe.—Diogène Laerce, II, 77; Horace, Sat., II, 3, 100.

31, Dit.—Sénèque, Epist. 17.

466,

1, Soulagement.—«Grande fortune, grande servitude»;—«Qui n’a guère, n’a guerre»;—«Il n’est richesse que de science et de santé», disent des adages bien répandus.

15, Piperesse.—C.-à-d. de manière que par loyauté, je devenais économe et inspirais ainsi plus de confiance à mes créanciers.  Coste.

21, Iniurieusement.—Injustement; du latin injuria, qui signifie contre le droit, tort, injustice.

32, Sens.—C-à-d. à ma prévoyance et à ma raison.

33, Cæsar.—Avant d’occuper aucune charge publique, César était endetté de 1.300 talents, près de six millions et demi de notre monnaie; et lorsqu’en qualité de préteur il reçut le gouvernement de l’Espagne, il devait 8.000 talents, soit environ trente-huit millions (Plutarque).

468,

4, Rente.—C’est probablement à cela que s’élevaient ses revenus.—Deux mille écus, c’est six mille francs, l’écu étant de trois livres, quand il n’est pas spécifié qu’il est de six; mais la valeur de l’argent, à cette époque, était environ le double de ce qu’elle est aujourd’hui.

8, Frangitur.—Godeau, évêque de Grasse, a donné de ce vers la traduction suivante, que Corneille a transportée dans Polyeucte:

Et comme elle a l’éclat du verre,
Elle en a la fragilité.

9, Poincte.—Renverser, bouleverser, mettre sens dessus dessous.—Cette expression «cul sur poincte» vient de ce qu’anciennement on appelait «cul», dans l’aiguille, la partie opposée à la pointe, qu’actuellement nous appelons «tête».

21, De l’argent... prins.—Var. de 88: des biens, ausquels ie me prins si chaudement, que.

24, Ordinaire.—C.-à-d. si on n’avait une avance d’une année de revenu.

470,

13, Bion.—Sénèque, De la Tranquillité de l’âme, 8.

20, Enuis.—C.-à-d. «et moins à contre-cœur», tournure latine minus invitus.

27, Part.—«L’argent est un bon serviteur, mais un mauvais maître» (Bacon).

30, Platon.—Des Lois, I, 1.

33, Fils.—Plutarque, Apophth.—Le fait y est attribué à Denys l’Ancien.

33, Eut.—Add. de 88: sur ce propos.

40, Quelques.—L’éd. de 88 aj.: quatre ou cinq.

472,

1, Despence.—Probablement celui qu’il fit en Allemagne en 1580-81.

12, Faict.—C.-à-d. précisément au moment où nous en aurons le plus besoin.

16, Terres.—Pourtant il en acheta; il existe trace, à cet égard, de deux acquisitions assez importantes.

20, Vieux.—Add. de 88: laquelle i’ai tousiours tenu la moins excusable.

21, Folies.—Il ne faudrait pas en conclure que Montaigne ait dilapidé son patrimoine, il l’a plutôt accru; à son décès, sa succession a été estimée 90.000 livres et l’argent avait alors une valeur bien autrement grande que de nos jours.

31, Amy.—Xénophon, Cyropédie, VIII, 3.—Chateaubriand écrivait à Joubert: «Je suis ennuyé de toujours courir pour mon compte les chances de la vie; et si quelqu’un voulait se charger de me nourrir, de me vêtir et de m’aimer, cela me ferait grand plaisir.»

474,

10, Trouue.

«Est toujours malheureux, et toujours a grand tort,
Celui-là qui jamais n’est content de son sort.»
«Rien n’a, qui assez n’a.» (Proverbe).

12, Vérité.—Qu’importe, en effet, que l’on soit fondé ou non à se plaindre de son sort? Du moment qu’on se trouve malheureux dans une position heureuse ou agréable, on l’est réellement; le bonheur ou le malheur sont choses purement relatives, et il est aussi absurde d’en vouloir juger chez autrui, que du degré de sensation de froid et chaud qu’il peut éprouver.

28, Eau.—Tycho-Brahé (astrologue suédois du XVIe siècle) est, dit-on, le premier qui ait bien connu et expliqué la réfraction.

29, Voye.—Depuis ces mots: «Certes, tout en la maniere», jusqu’ici, Montaigne traduit Sénèque, Epist. 81.

35, Abstersiue.—Du latin abstergere, dissiper, faire disparaître, nettoyer.

476,

7, De se reietter... reliques.—Var. des éd. ant.: nous donner en paiement cecy.

8, Necessité.—Sénèque, Epist. 12.

CHAPITRE XLI.

23, Autre.—«La passion de la gloire est la dernière dont les sages eux-mêmes se dépouillent.»  Tacite, Hist., IV, 6.

30, L’encontre.—C.-à-d. que vous ne pouvez guère lui résister.

30, Cicero.—Dans le Plaidoyer pour Archias, II.—Cette pensée est reproduite aussi par Pascal.

478,

9, D’autruy.—Plutarque, Marius.—En 102. Les Cimbres descendant d’Allemagne par la vallée de l’Adige, Luctatius qui leur était opposé abandonna la région montagneuse pour se retirer sur le cours inférieur de ce fleuve, sur lequel il construisit un pont lui permettant de passer à volonté d’une rive sur l’autre et de conserver ainsi sa liberté de manœuvres; mais les barbares obstruèrent le cours d’eau, le franchirent; les Romains effrayés s’enfuirent. Le consul fit alors lever l’aigle, ce qui était le signal de la retraite, et, courant aux premiers rangs, se mit à leur tête, aimant mieux que la honte de ce mouvement rétrograde tombât sur lui, plutôt que sur sa patrie, et que les soldats eussent l’air non de prendre la fuite, mais de suivre leur général. Marius, son collègue, qui venait d’exterminer les Teutons, alliés des Cimbres, qui avaient essayé de pénétrer par la Ligurie, en suivant le bord de la mer, l’ayant rejoint, ils vainquirent et exterminèrent les Cimbres à leur tour, à Verceil.

17, Despens.—Antoine de Lèves, le plus habile des généraux de Charles-Quint, qui de simple soldat s’était élevé aux plus hautes dignités militaires, croyait tellement cette entreprise immanquable, dit Brantôme, Vies des hommes illustres, qu’il disait à l’empereur qu’il espérait bien que cela le mènerait à Paris, et demandait pour récompense d’être enterré à Saint-Denys. Son vœu fut exaucé, en ce qu’il mourut de chagrin, dit-on, de voir cette expédition échouer, et qu’il fut enterré à Saint-Denys, mais non près Paris, dans une église de Milan, placée sous ce vocable.—D’autres assurent, au contraire, que ce général fut entièrement opposé à ce dessein qui devait réussir si mal, et qu’il alla jusqu’à se jeter aux pieds de Charles-Quint pour le détourner de franchir les Alpes.

22, N’estoit.—Plutarque, Apophth. des Lacédémoniens.

34, Exploit.—En 1346. «Quoi qu’il arrive, aurait, au dire de Froissart, I, 30, ajouté le roi, ne vous adressez plus à moi de la journée, tant que mon fils sera vivant.» Ce fait est d’autant plus remarquable, qu’on ne saurait nier que, chez les princes, la jalousie contre leurs fils ou leurs frères, et, en général, contre ceux qui doivent leur succéder, ne soit un mal très fréquent.

37, Sienne.—Plutarque, Instructions pour ceux qui manient les affaires d’État.

41, Obeyr.—Plutarque, Apophth. des Lacédémoniens.

480,

4, Personne.—En 1591, Grégoire XIV promulgua un bref, à l’occasion de la Réforme, qui permettait à tous les ecclésiastiques de porter les armes contre les hérétiques.

8, Raison.—C.-à-d. les fit lui-même prisonniers.

11, Salsberi.—Le comte de Salisbury commandait les Anglais; c’était un frère bâtard de Jean Sans-Terre, roi d’Angleterre à ce moment.

12, Autre.—C.-à-d. c’était une subtilité de conscience à celle dont il va être parlé, car il s’agit de ce même évêque à la même bataille.

14, Masse.—De la sorte il mettait les gens hors de combat en les assommant, mais sans verser le sang, ce qu’interdisait aux ecclésiastiques un concile tenu à Trente en 1163, dont il respectait la décision en la tournant. Antoine Guerara parle d’un prêtre espagnol qui, lors de la conquête de l’Amérique, armé d’une arquebuse, tirait sur les Indiens, les bénissant au préalable en faisant un signe de croix avec son instrument de mort.—La masse d’armes tenait de la massue et du casse-tête; elle se composait d’une tige de fer, d’environ 0m,80 de long, terminée par une masse de même métal, soit sphérique, soit ovoïde, de la dimension d’une grosse orange, soit unie, soit garnie de pointes.

CHAPITRE XLII.

16, Entre nous.—Montaigne ne traite cette question qu’en ce qui touche l’individu; elle se pose aujourd’hui, autrement sérieuse, au point de vue des collectivités.

L’idée de remédier aux injustices du sort, en mettant en commun tout ce qui constitue les richesses d’un pays, en les confisquant ou les rachetant au profit de l’État, avec charge de les exploiter, chacun y participant sous son contrôle, et d’en répartir les revenus, n’est pas nouvelle; elle était la base de la législation à Sparte, et les Gracques cherchèrent à la faire triompher à Rome; aujourd’hui elle prend corps de plus en plus en France.

C’est là le principe fondamental du socialisme qui, avec l’accaparement par l’État de toutes les entreprises et de toutes les industries, vise à faire disparaître les fortunes grandes et moyennes par l’impôt progressif sur le revenu, l’élévation des droits de succession; tarissant du même coup tout ce qui stimule l’homme, le porte aux inventions, aux entreprises hardies et de longue haleine, en l’éloignant de toute préoccupation d’avenir et d’ambition; nivelant toutes les intelligences par une éducation identique, gratuite et obligatoire; enfin, par la puissance du nombre, dépouillant les classes actuellement dirigeantes de tout pouvoir politique: idéal qui n’est autre que celui d’une basse égalité et humiliante servitude.

Le socialisme répugne à reconnaître la supériorité intellectuelle, à laquelle l’humanité doit tous les progrès, et est ennemi du capital qui n’est en somme que le résultat du travail soit matériel, soit intellectuel, accumulé, qui seul permet les grandes entreprises; en Russie il a un champ d’expérience, le collectivisme agraire règne dans certaines régions et, de ce fait, le perfectionnement de la culture y est entravé, le rendement est moindre et le paysan russe n’aspire qu’à être libéré de ce joug et à voir se constituer la propriété individuelle, au rebours de ce que chez nous rêve le socialisme!

C’est surtout parmi les manœuvres, les ouvriers de la plus infime catégorie, mais qui sont aussi les plus nombreux, et les déclassés, qu’il recrute ses adeptes; les artisans, les populations agricoles, chez lesquels prévaut l’instinct de la propriété, y sont moins accessibles. Les plus ardents sont le produit dégénéré de nos universités et de nos écoles, cette cohue de licenciés et de bacheliers sans emploi, d’instituteurs mécontents de leur sort, professeurs dont le mérite est méconnu. A ces épaves des concours que l’État n’a pu caser, viennent se joindre quelques âmes candides autant que peu clairvoyantes qui, par un sentiment non raisonné, accepté par contagion, voient dans la réalisation de ce programme le règne de la justice et de la félicité universelles, comme si elles étaient de ce monde; enfin il a pour lui, et c’est là sa plus sûre chance de réussite, la peur et l’indifférence, ces deux grandes infirmités de la bourgeoisie moderne; sans compter qu’il se trouve en terrain tout préparé par la prédominance que l’État occupe en France, où chacun recherche sa tutelle.

Ce concours de circonstances fait que le Socialisme progresse chez nous à grands pas; déjà, il a gangrené les sphères parlementaires, a pris place dans le gouvernement, si bien qu’il n’est pas chimérique de prévoir qu’il en arrivera à ses fins à assez bref délai. Mais, vraisemblablement aussi, l’heure de son avènement sera aussi celle de son déclin; il se heurtera alors à des nécessités économiques et psychologiques qui amèneront de sanglants cataclysmes, et la foule déçue et si versatile se jettera, en l’acclamant, aux pieds d’un César quelconque qui sera parvenu à rétablir l’ordre intérieur, au prix de la liberté et peut-être au risque des pires aventures, continuant ainsi le cycle perpétuel des événements auxquels est assujettie l’humanité.

Ce socialisme d’État est présenté par tous ses partisans comme l’unique solution à la lutte entre le travail et le capital qui, avec les progrès de l’industrie, acquiert d’autant plus d’acuité, que, du fait de l’énorme extension donnée aux affaires, patrons et ouvriers deviennent de plus en plus étrangers les uns aux autres, que n’existe plus l’affection familiale d’antan née de leurs rapports continus, lutte qui, au grand préjudice de leurs intérêts communs, se traduit par des grèves répétées de plus en plus longues comme durée, donnant lieu à des incidents de plus en plus graves.—Il est indéniable que les revendications ainsi poursuivies, qui ne sont autres qu’une amélioration du sort des travailleurs, proportionnée aux bénéfices qu’ils contribuent à réaliser, sont des plus légitimes. Depuis longtemps elles ont reçu un commencement de satisfaction dans bien des cas et sous bien des formes: caisses de retraites, assurances diverses, sociétés de secours mutuels, sociétés coopératives d’alimentation, maisons ouvrières, etc...; mais toutes ces institutions, quoique d’efficacité réelle, ne sont que des palliatifs entachés d’un vice originel: l’intrusion du patron. Seules sont susceptibles d’être acceptées sans froissement d’amour-propre celles qui, affranchies de tout caractère de dépendance, mettent l’employé sur un pied d’égalité avec celui qui l’emploie et créent au premier les mêmes droits qu’il réclame sur un ton d’autant plus élevé que la loi, en autorisant des syndicats irresponsables et des grèves sans garantie effective contre la violence, sans sauvegarde réelle pour ceux qui veulent continuer le travail, lui donne une force dont, excité par des meneurs soudoyés souvent par l’étranger qui a intérêt à voir ruiner les industries similaires du voisin, soutenu parfois de ses subsides, il ne se fait pas faute d’abuser.

Au premier abord, la participation aux bénéfices semble réaliser cet accord si désirable pour l’un comme pour l’autre, entre l’ouvrier et le patron; mais la pratique n’a pas confirmé la théorie; l’accord existe quand il y a bénéfice et disparaît quand il y a perte. Le seul mode qui a donné le moins de mécomptes, est l’exploitation en commun, dont il existe quelques exemples de différents genres, tous ceux y attachés en étant copropriétaires par le moyen d’actions de prix peu élevé, 25 fr. par exemple, facilement acquises par chacun au moyen d’un léger prélèvement obligatoire sur son salaire journalier récupéré à la longue par la participation au dividende (G. Lebon).

17, Lieu.—Dans son traité Que les bêtes usent de raison, vers la fin.

18, Internes.—Add. de l’éd. de 80: Car quant à la forme corporelle, il est bien euident que les especes des bestes sont distinguées de bien plus apparente difference que nous ne sommes les vns des autres.

20, Commun.—Add. de l’éd. de 80: (car les folz et les insensez par accidents ne sont pas hommes entiers).

22, Beste.—Add. des éd. ant.: c’est-à-dire que le plus excellent animal est plus approchant de l’homme de la plus basse marche, que n’est cet homme d’vn autre grand et excellent.

35, Brasses.—Longueur de l’étendue des deux bras, y compris le travers du corps, d’où son nom; exactement cinq pieds de 0m,33, soit 1m,65. Est encore employée dans la marine comme mesure de profondeur d’eau et de la longueur des cordages.

41, Circo.—Ce passage de Juvénal a été imité par Boileau:

On fait cas d’un coursier qui, fier et plein de cœur,
Fait paraître, en courant, sa bouillante vigueur;
Qui jamais ne se lasse, et qui, dans la carrière,
S’est couvert mille fois d’une noble poussière.
482,

2, Oyseau.—Un oiseau de fauconnerie.

2, Longes.—Terme de fauconnerie; laisse de cuir à l’aide de laquelle on portait et maintenait l’oiseau sur le poing.

5, Poche.—«Acheter chat en poche», c’est acheter une chose sans la voir, s’engager sans se rendre compte de ce qu’on fait; on disait jadis «chat en sac», de ce que pour dissimuler le gibier, on l’enfermait dans un sac, et que, vendu de la sorte, le lièvre ou lapin qui était censé s’y trouver, n’était souvent qu’un chat.

6, Cheual.—Sénèque, Epist. 80.

6, Bardes.—Ornements, caparaçons.

22, Quatrain.—Ancienne monnaie valant un liard (un peu plus d’un centime); du latin quadrans, également pièce de monnaie qui était le quart de l’as romain.

24, Ancien.—Sénèque, Epist. 76.

31, Traictes.—Nues, tirées du fourreau; du latin destrictus.

32, Equale.—Égal; du latin æqualis. Mot forgé par Montaigne.

42, Empire.—Add. des éd. ant.: et ses richesses: il vit satisfait, content et allegre.

484,

3, Stupide... seruile.—Var. des éd. ant.: ignorante, stupide et endormie, basse, seruile, pleine de fiebure et de fraieur.

8, Vilain.—Roturier; un vilain, c’était à proprement parler un serf; ce mot dérive du latin villanus, qui lui-même vient de villa, métairie. Il est à remarquer que ce nom de villa, ville, qui était autrefois uniquement attribué aux habitations d’exploitation en pleine campagne, a reçu une acception opposée à son étymologie en s’étendant aux agglomérations importantes.

11, Chausses.—On désignait sous ce nom la partie du vêtement de l’homme depuis la ceinture jusqu’aux genoux.—Ce passage a été pris à partie par Pascal: «Cela est admirable, dit-il: on ne veut pas que j’honore un homme vêtu de brocatelle et suivi de sept à huit laquais! Eh quoi! il me fera donner les étrivières, si je ne le salue. Cet habit, c’est une force, il n’en est pas de même d’un cheval bien harnaché à l’égard d’un autre. Montaigne est plaisant de ne pas voir quelle différence il y a, d’admirer qu’on y en trouve et d’en demander la raison.»—Cette critique a aujourd’hui bien perdu de sa valeur; on ne risque plus d’être battu, à ne pas saluer qui que ce soit; et la presse notamment respecte aussi peu les gens que la vérité; elle en est arrivée, en effet, à un degré de licence d’autant plus grand que la protection de la justice contre ses écarts est aussi insignifiante dans la répression que douteuse, difficile et coûteuse à obtenir; c’est bien elle qu’Ésope qualifierait maintenant la meilleure et la pire de toutes les choses.

15, Diane.—Hérodote, V, 7, d’où cette assertion est tirée, dit que les rois de Thrace adoraient Mercure à l’exclusion de tout autre dieu et se croyaient descendus de lui, mais il n’ajoute pas qu’ils méprisaient les autres.

15, Peintures.—Montaigne en revient à son idée que les rois et les grands ne sont différents des autres hommes que par les habits.

29, Lictor.—Licteur, sorte d’appariteur, qui, dans l’ancienne Rome, marchait devant les premiers magistrats; il portait une hache entourée d’un faisceau de verges. Le préteur en avait six, le consul 12, le dictateur 24; la vestale, quand elle sortait, était également précédée d’un licteur.

486,

2, Bonnetades.—Salutations en ôtant son bonnet, sa coiffure.

4, Colique.—Dans les lettres attribuées à Diogène le Cynique, on lui fait dire: «Les murailles ne te défendront pas, les maux sautent par-dessus; la fièvre n’est pas arrêtée par un mur, ni le catarrhe par une armée d’alliés.»

12, Dieux.—Plutarque, Apophth., Alexandre.—Ce fut dans un combat contre les Assacéniens, peuplade du cours supérieur de l’Indus, qu’Alexandre, atteint par un trait au talon, tint ce propos. Toujours avec ses troupes, nul ne se prodigua davantage, et nombreuses furent ses blessures: En Illyrie, il faillit être assommé d’une pierre et reçut un coup de pilon sur la nuque; au passage du Granique, il eut son casque fendu; à la bataille d’Issus, la cuisse traversée d’un coup d’épée que lui porta Darius lui-même; au siège de Tyr, il fut blessé assez grièvement à la poitrine; à celui de Gaza, un trait le frappa au pied, un autre lui transperça l’épaule; en Hyrcanie, sur les bords de la mer Caspienne, une pierre l’atteignit à la figure et faillit lui faire perdre la vue; au pays des Maracandiens, dans la Sogdiane, il fut blessé à la jambe; il a été question plus haut de la blessure qu’il reçut chez les Assacéniens; chez les Malliens, nation du cours moyen de l’Indus, un trait l’atteignit à la poitrine.

15, Rien.—Plutarque, Apophth., Antigone.

20, Cela.—C.-à-d. qu’importe.

33, Podagram.—Les éd. ant. aj. cet autre vers d’Horace, que l’édition de 1595 reporte à III, 684: Sincerum est nisi vas, quodcunque infundis, acescit (dans un vase impur, tout ce que vous y versez se corrompt).

36, Paré.—C’est là une observation qui, tout au moins, comporte des exceptions. Pour ma part, j’ai longtemps possédé un cheval d’armes qui, lorsqu’on lui mettait son harnachement de grande tenue, devenait tout autre; il piaffait pendant qu’on le sellait et, une fois monté, arrondissait son encolure, relevait ses allures et ne souffrait qu’impatiemment de se voir précédé par un autre, habitué qu’il était en pareil cas à tenir la tête.

36, Platon.—Lois, II.

488,

1, Strette.—Pincement, élancement; du latin strettus, serré, pressé.

4, Grandeurs.—Dans Don Quichotte, Sancho Pança dit qu’«un pape enterré ne tient pas plus de place qu’un sacristain».—Un dicton populaire: «Mieux vaut goujat debout, qu’empereur enterré.»—Et Malherbe:

«Et la garde qui veille à la porte du Louvre,
N’en défend point nos rois.»

10, Biffe.—De l’italien beffa, pierre fausse, et par extension niche, moquerie; signifie ici: dehors trompeurs, fausse apparence.

12, Terre.—Plutarque, Si l’homme sage doit se mêler d’affaires d’État.

13, Roy.—Depuis Montaigne des changements radicaux se sont produits en France à cet égard. A l’autorité effective des rois, s’est d’abord substituée l’action dirigeante des classes moyennes, au profit surtout desquelles s’était faite la Révolution de 1789. Celles-ci, abstraction faite de quelques rares individualités, par le manque de caractère qui leur est propre, méconnaissant dans leur vue courte et inconsciente les devoirs que cette situation leur imposait, plus préoccupées de ce qui, sur le moment, les touche personnellement que de l’avenir et de l’intérêt général, ont laissé s’implanter le parlementarisme. A ce régime, de chute en chute et aidés dans cette évolution par l’affaiblissement des croyances religieuses et les conditions nouvelles d’existence et d’idées, suite des découvertes modernes dans les sciences et l’industrie, nous devons d’en être arrivés à l’avènement des classes populaires à la vie politique, et à leur aspiration à la direction des affaires publiques; à ce que Le Bon appelle l’ère des foules.

Ce n’est plus, dit-il avec bien juste raison, dans les conseils des princes, mais dans l’âme des foules que se préparent les destinées des nations. Leur voix est devenue prépondérante; par leur organisation actuelle, maintenant surtout que des mains imprévoyantes ont successivement renversé toutes les barrières qui pouvaient les contenir et que déjà une partie des pouvoirs publics est à elles, elles constituent une puissance avec laquelle il faut compter, et leurs revendications qui portent sur l’augmentation de plus en plus grande des salaires, concurremment avec la limitation des heures de travail, l’expropriation de toutes les sources de revenus, des chemins de fer, des mines, du sol, le partage égal de tous les produits, l’élimination de toute supériorité, tendent à la destruction de la société actuelle et à un retour au communisme primitif des groupes humains.

En analysant l’esprit qui les anime, on constate que les foules ont pour caractéristiques essentielles: l’irréflexion; souvent les mots les plus vides de sens, frappant leur imagination, suffisent à les conduire; une crédulité excessive, l’invraisemblance n’existe pas pour elles; l’exagération, la soudaineté de leurs résolutions; une intolérance qui fait qu’elles ne supportent aucune objection, ne se laissant arrêter par aucune considération; le sentiment de leur force qui est devenue immense en raison de leur nombre et de ce qu’elles échappent à toute responsabilité; l’inconscience de leurs actes. Très difficiles à gouverner, elles veulent les choses avec frénésie et sont surtout propres à détruire; la justice et la raison sont sans prise sur elles; la force seule leur en impose, pour elles la bonté n’est qu’un signe de faiblesse: «Il n’est rien moins esperable de ce monstre... que l’humanité et la douceur; il receura bien plustost la reuerance et la crainte» (I, 198).

L’individu en foule diffère essentiellement de l’individu isolé; du moment qu’il est en foule, il acquiert le sentiment d’une puissance irrésistible, s’imagine irresponsable et cède à des instincts que seul il eût forcément refrénés, car par une sorte d’hypnotisme produit par les effluves qui émanent du milieu dans lequel il se trouve, sa mentalité s’altère, le plus intelligent, le plus savant descend au niveau de ceux qui le sont le moins: il n’a plus de volonté, sa raison cesse de le guider, il devient inconscient et capable d’obéir à toutes les suggestions, «l’ardeur de la societé rauissant les particuliers iugements» (I, 648). Cet effet se produit que la foule soit homogène ou non, qu’elle soit composée d’éléments quelconques ou choisis; c’est à cela qu’on voit des jurys rendre des verdicts que désapprouvent chaque juré individuellement, des assemblées parlementaires adopter des lois et des mesures que réprouvent en particulier chacun de ses membres; sous ces influences ambiantes l’avare se transforme instantanément en prodigue, le sceptique en croyant, l’honnête homme en criminel, le héros en poltron; «la contagion est tres dangereuse en la presse» (I, 410).

Les foules ne sauraient se passer de meneurs. Ce sont le plus souvent des rhéteurs subtils ne poursuivant que des intérêts personnels, cherchant à persuader en flattant de bas instincts, agissant fréquemment en sous-main, et s’esquivant quand il pourrait y avoir danger. Leur autorité très despotique, ne s’imposant la plupart du temps que par ce despotisme, peut à un moment être très grande, et de plus en plus ils tendent à remplacer les pouvoirs publics au fur et à mesure que ceux-ci se laissent discuter, sans cependant que pour eux la Roche Tarpéienne soit toujours très proche du Capitole.—Parmi les meneurs, il en est parfois qui ont foi et sacrifient tout, intérêts, famille, à leurs convictions, toujours prêts à l’action; leur parole en acquiert d’autant plus de puissance; mais ceux-là sont rares et presque toujours c’est pour d’autres qu’ils retirent les marrons du feu.

Les foules sont au plus haut degré impressionnables, et qui connaît l’art de les impressionner, connaît aussi celui de les gouverner. Ce qui frappe leur imagination affecte toujours une forme simple, nette, c’est-à-dire dégagée de toute interprétation, de tout commentaire accessoires, en même temps que très exagérée, tels: une grande victoire, un grand miracle, un grand accident, un grand crime, un grand espoir. L’orateur qui veut les séduire, doit s’imprégner de ces idées et affirmer, exagérer, répéter, sans se laisser aller à produire de preuve ou tenter de démontrer quoi que ce soit par le raisonnement.—Pour acquérir sur elles une action prolongée, il faut la foi, ou le prestige, qu’il vienne du nom, de la situation; et encore faut-il dans l’un ou l’autre cas que l’occasion se produise et que les circonstances s’y prêtent.

16, Imbecillité.—Faiblesse, du latin imbecillitas qui a cette même signification atténuée. C’est dans ce sens que ce mot est constamment employé dans les Essais.

25, Xenophon.—Dans le traité intitulé Hiéron ou de la condition des rois.

32, Ennuyeuse.