I’auoy pensé mainte-fois à part moy, que i’alloy trop auant: et•
qu’à faire vn si long chemin, ie ne faudroy pas de m’engager en
fin, en quelque malplaisant rencontre. Ie sentois et protestois assez,
qu’il estoit heure de partir, et qu’il falloit trencher la vie dans le
vif, et dans le sein, suyuant la regle des chirurgiens, quand ils ont
à coupper quelque membre. Qu’à celuy, qui ne la rendoit à temps,3
Nature auoit accoustumé de faire payer de bien rudes vsures. Il s’en
faloit tant, que i’en fusse prest lors, qu’en dix-huict mois ou enuiron
qu’il y a que ie suis en ce malplaisant estat, i’ay desia appris à
m’y accommoder. I’entre desia en composition de ce viure coliqueux:
i’y trouue dequoy me consoler, et dequoy esperer. Tant•
les hommes sont accoquinez à leur estre miserable, qu’il n’est si
rude condition qu’ils n’acceptent pour s’y conseruer. Oyez Mæcenas.
Debilem facito manu,
Debilem pede, coxa,
Lubricos quate dentes:1
Vita dum superest, bene est.
Et couuroit Tamburlan d’vne sotte humanité, la cruauté fantastique
qu’il exerçoit contre les ladres, en faisant mettre à mort autant
qu’il en venoit à sa coignoissance, pour, disoit-il, les deliurer de la
vie qu’ils viuoient si penible. Car il n’y auoit nul d’eux, qui n’eust•
mieux aymé estre trois fois ladre, que de n’estre pas. Et Antisthenes
le Stoïcien, estant fort malade, et s’escriant: Qui me deliurera
de ces maux? Diogenes, qui l’estoit venu veoir, luy presentant
vn couteau: Cestuy-cy, si tu veux, bien tost: Ie ne dy pas de
la vie, repliqua il, ie dy des maux. Les souffrances qui me touchent2
simplement par l’ame, m’affligent beaucoup moins qu’elles ne font
la pluspart des autres hommes: partie par iugement: car le monde
estime plusieurs choses horribles, ou euitables au prix de la vie,
qui me sont à peu pres indifferentes: partie, par vne complexion
stupide et insensible, que i’ay aux accidents qui ne donnent à moy•
de droit fil: laquelle complexion i’estime l’vne des meilleures pieces
de ma naturelle condition. Mais les souffrances vrayment essentielles
et corporelles, ie les gouste bien vifuement. Si est-ce pourtant, que
les preuoyant autrefois d’vne veuë foible, delicate, et amollie par la
iouyssance de cette longue et heureuse santé et repos, que Dieu m’a3
presté, la meilleure part de mon aage: ie les auoy couceuës par
imagination, si insupportables, qu’à la verité i’en auois plus de
peur, que ie n’y ay trouué de mal. Par où i’augmente tousiours
cette creance, que la pluspart des facultez de nostre ame, comme
nous les employons, troublent plus le repos de la vie, qu’elles n’y•
seruent. Ie suis aux prises auec la pire de toutes les maladies,
la plus soudaine, la plus douloureuse, la plus mortelle, et la plus
irremediable. I’en ay desia essayé cinq ou six bien longs accez et
penibles: toutesfois ou ie me flatte, ou encores y a-t-il en cet estat,
dequoy se soustenir, à qui a l’ame deschargée de la crainte de la4
mort, et deschargée des menasses, conclusions et consequences,
dequoy la medecine nous enteste. Mais l’effect mesme de la douleur,
n’a pas cette aigreur si aspre et si poignante, qu’vn homme
rassis en doiue entrer en rage et en desespoir. I’ay aumoins ce
profit de la cholique, que ce que ie n’auoy encore peu sur moy,•
pour me concilier du tout, et m’accointer à la mort, elle le parfera:
car d’autant plus elle me pressera, et importunera, d’autant
moins me sera la mort à craindre. I’auoy desia gaigné cela, de ne
tenir à la vie, que par la vie seulement: elle desnouëra encore cette
intelligence. Et Dieu vueille qu’en fin, si son aspreté vient à surmonter1
mes forces, elle ne me reiette à l’autre extremité non
moins vitieuse, d’aymer et desirer mourir.
Summum nec metuas diem, nec optes.
Ce sont deux passions à craindre, mais l’vne a son remede bien
plus prest que l’autre. Au demeurant, i’ay tousiours trouué ce•
precepte ceremonieux, qui ordonne si exactement de tenir bonne
contenance et vn maintien desdaigneux, et posé, à la souffrance
des maux. Pourquoy la philosophie, qui ne regarde que le vif, et
les effects, se va elle amusant à ces apparences externes? Qu’elle
laisse ce soing aux farceurs et maistres de rhetorique, qui font tant2
d’estat de nos gestes. Qu’elle condone hardiment au mal, cette lascheté
voyelle, si elle n’est ny cordiale, ny stomacale: et preste ses
pleintes volontaires au genre des souspirs, sanglots, palpitations,
pallissements, que Nature a mis hors de nostre puissance. Pourueu
que le courage soit sans effroy, les parolles sans desespoir, qu’elle•
se contente. Qu’importe que nous tordions nos bras, pourueu que
nous ne tordions nos pensées? elle nous dresse pour nous, non
pour autruy, pour estre, non pour sembler. Qu’elle s’arreste à
gouuerner nostre entendement, qu’elle a pris à instruire. Qu’aux
efforts de la cholique, elle maintienne l’ame capable de se recognoistre,3
de suyure son train accoustumé: combatant la douleur et
la soustenant, non se prosternant honteusement à ses pieds: esmeuë
et eschauffée du combat, non abatue et renuersée: capable d’entretien
et d’autre occupation, iusques à certaine mesure. En accidents
si extremes, c’est cruauté de requerir de nous vne démarche•
si composée. Si nous auons beau ieu, c’est peu que nous ayons
mauuaise mine. Si le corps se soulage en se plaignant, qu’il le
face; si l’agitation luy plaist, qu’il se tourneboule et tracasse à sa
fantasie: s’il luy semble que le mal s’euapore aucunement (comme
aucuns medecins disent que cela aide à la deliurance des femmes
enceintes) pour pousser hors la voix auec plus grande violence: ou
s’il en amuse son tourment, qu’il crie tout à faict. Ne commandons
point à cette voix, qu’elle aille, mais permettons le luy. Epicurus ne•
pardonne pas seulement à son sage de crier aux tourments, mais
il le luy conseille. Pugiles etiam quum feriunt, in iactandis cæstibus
ingemiscunt, quia profundenda voce omne corpus intenditur, venitque
plaga vehementior. Nous auons assez de travail du mal, sans
nous trauailler à ces regles superflues. Ce que ie dis pour excuser1
ceux, qu’on voit ordinairement se tempester, aux secousses et
assaux de cette maladie: car pour moy, ie l’ay passée iusques à
cette heure auec vn peu meilleure contenance et me contente de
gemir sans brailler. Non pourtant que ie me mette en peine, pour
maintenir cette decence exterieure: car ie fay peu de compte d’vn•
tel aduantage. Ie preste en cela au mal autant qu’il veut: mais ou
mes douleurs ne sont pas si excessiues, ou i’y apporte plus de fermeté
que le commun. Ie me plains, Ie me despite, quand les aigres
pointures me pressent, mais ie n’en viens point au desespoir, comme
celuy là:2
Eiulatu, questu, gemitu, fremitibus
Resonando multum flebiles voces refert.
Ie me taste au plus espais du mal: et ay tousiours trouué que i’estoy
capable de dire, de penser, de respondre aussi sainement qu’en
vne autre heure, mais non si constamment: la douleur me troublant•
et destournant. Quand on me tient le plus atterré, et que les
assistans m’espargnent, i’essaye souuent mes forces et leur entame
moy-mesme des propos les plus esloignez de mon estat. Ie puis
tout par vn soudain effort: mais ostez en la durée. O que n’ay ie la
faculté de ce songeur de Cicero, qui, songeant embrasser vne garse,3
trouua qu’il s’estoit deschargé de sa pierre emmy ses draps! Les
miennes me desgarsent estrangement. Aux interualles de cette douleur
excessiue lors que mes vreteres languissent sans me ronger, ie
me remets soudain en ma forme ordinaire: d’autant que mon ame
ne prend autre alarme, que la sensible et corporelle. Ce que ie doy•
certainement au soing que i’ay eu à me preparer par discours à tels
accidens:
Laborum
Nulla mihi noua nunc facies inopináque surgit;
Omnia præcepi, atque animo mecum antè peregi.4
Ie suis essayé pourtant vn peu bien rudement pour vn apprenti, et
d’vn changement bien soudain et bien rude: estant cheu tout
à coup, d’vne tres-douce condition de vie, et tres-heureuse, à la
plus douloureuse, et penible, qui se puisse imaginer. Car outre ce
que c’est vne maladie bien fort à craindre d’elle mesme, elle fait•
en moy ses commencemens beaucoup plus aspres et difficiles qu’elle
n’a accoustumé. Les accés me reprennent si souuent, que ie ne sens
quasi plus d’entiere santé: ie maintien toutesfois, iusques à cette
heure, mon esprit en telle assiette, que pourueu que i’y puisse apporter
de la constance, ie me treuue en assez meilleure condition1
de vie, que mille autres, qui n’ont ny fiéure, ny mal, que celuy qu’ils
se donnent eux mesmes, par la faute de leurs discours. Il est
certaine façon d’humilité subtile, qui naist de la presomption:
comme ceste-cy: Que nous recognoissons nostre ignorance, en plusieurs
choses, et sommes si courtois d’auoüer, qu’il y ait és ouurages•
de Nature, aucunes qualitez et conditions, qui nous sont imperceptibles,
et desquelles nostre suffisance ne peut descouurir les
moyens et les causes. Par cette honneste et conscientieuse declaration,
nous esperons gaigner qu’on nous croira aussi de celles, que
nous dirons, entendre. Nous n’auons que faire d’aller trier des miracles2
et des difficultez estrangeres: il me semble que parmy les
choses que nous voyons ordinairement, il y a des estrangetez si
incomprehensibles, qu’elles surpassent toute la difficulté des miracles.
Quel monstre est-ce, que cette goutte de semence, dequoy
nous sommes produits, porte en soy les impressions, non de la•
forme corporelle seulement, mais des pensemens et des inclinations
de nos peres? Cette goutte d’eau, où loge elle ce nombre infiny
de formes? et comme portent elles ces ressemblances, d’vn progrez
si temeraire et si desreglé, que l’arriere fils respondra à son bisayeul,
le nepueu à l’oncle? En la famille de Lepidus à Rome, il y3
en a eu trois, non de suite, mais par interualles, qui nasquirent vn
mesme œuil couuert de cartilage. A Thebes il y auoit vne race qui
portoit dés le ventre de la mere, la forme d’vn fer de lance, et qui
ne le portoit, estoit tenu illegitime. Aristote dit qu’en certaine nation,
où les femmes estoient communes, on assignoit les enfans à•
leurs peres, par la ressemblance. Il est à croire que ie dois à mon
pere cette qualité pierreuse: car il mourut merueilleusement affligé
d’vne grosse pierre, qu’il auoit en la vessie. Il ne s’apperceut de son
mal, que le soixante septiesme an de son aage: et auant cela il
n’en auoit eu aucune menasse ou ressentiment, aux reins, aux costez,
ny ailleurs: et auoit vescu iusques lors, en vne heureuse santé,•
et bien peu subiette à maladies, et dura encores sept ans en ce mal,
trainant vne fin de vie bien douloureuse. I’estoy nay vingt cinq ans
et plus, auant sa maladie, et durant le cours de son meilleur estat,
le troisiesme de ses enfans en rang de naissance. Où se couuoit
tant de temps, la propension à ce defaut? Et lors qu’il estoit si1
loing du mal, cette legere piece de sa substance, dequoy il me bastit,
comment en portoit elle pour sa part, vne si grande impression?
Et comment encore si couuerte, que quarante cinq ans apres,
i’aye commencé à m’en ressentir? seul iusques à cette heure, entre
tant de freres, et de sœurs, et tous d’vne mere. Qui m’esclaircira de•
ce progrez, ie le croiray d’autant d’autres miracles qu’il voudra:
pourueu que, comme ils font, il ne me donne en payement, vne
doctrine beaucoup plus difficile et fantastique, que n’est la chose
mesme. Que les medecins excusent vn peu ma liberté: car par
cette mesme infusion et insinuation fatale, i’ay receu la haine et le2
mespris de leur doctrine. Cette antipathie, que i’ay à leur art, m’est
hereditaire. Mon pere a vescu soixante et quatorze ans, mon ayeul
soixante et neuf, mon bisayeul pres de quatre vingts, sans auoir
gousté aucune sorte de medecine. Et entre eux, tout ce qui n’estoit
de l’vsage ordinaire, tenoit lieu de drogue. La medecine se forme•
par exemples et experience: aussi fait mon opinion. Voyla pas vne
bien expresse experience, et bien aduantageuse? Ie ne sçay s’ils
m’en trouueront trois en leurs registres, nais, nourris, et trespassez,
en mesme fouïer, mesme toict, ayans autant vescu par leur
conduite. Il faut qu’ils m’aduoüent en cela, que si ce n’est la raison,3
aumoins que la Fortune est de mon party: or chez les medecins,
Fortune vaut bien mieux que la raison. Qu’ils ne me prennent point
à cette heure à leur aduantage, qu’ils ne me menassent point,
atterré comme ie suis: ce seroit supercherie. Aussi à dire la verité,
i’ay assez gaigné sur eux par mes exemples domestiques, encore•
qu’ils s’arrestent là. Les choses humaines n’ont pas tant de constance:
il y a deux cens ans, il ne s’en faut que dix-huict, que cet
essay nous dure: car le premier nasquit l’an mil quatre cens deux.
C’est vrayment bien raison, que cette experience commence à nous
faillir. Qu’ils ne me reprochent point les maux, qui me tiennent4
asteure à la gorge: d’auoir vescu sain quarante sept ans pour ma
part, n’est-ce pas assez? Quand ce sera le bout de ma carriere, elle
est des plus longues. Mes ancestres auoient la medecine à contre-cœur
par quelque inclination occulte et naturelle, car la veuë
mesme des drogues faisoit horreur à mon pere. Le Seigneur de
Gauiac mon oncle paternel, homme d’Eglise, maladif dés sa naissance,•
et qui fit toutesfois durer cette vie debile, iusques à soixante
sept ans, estant tombé autrefois en vne grosse et vehemente fiéure
continue, il fut ordonné par les medecins, qu’on luy declaireroit,
s’il ne se vouloit ayder (ils appellent secours ce qui le plus souuent
est empeschement) qu’il estoit infailliblement mort. Ce bon homme,1
tout effrayé comme il fut de cette horrible sentence: Si, respondit-il,
ie suis donq mort: mais Dieu rendit tantost apres vain ce prognostique.
Le dernier des freres, ils estoyent quatre, Sieur de Bussaguet,
et de bien loing le dernier, se soubmit seul, à cet art: pour
le commerce, ce croy-ie, qu’il auoit auec les autres arts: car il•
estoit conseiller en la cour de parlement: et luy succeda si mal,
qu’estant par apparence de plus forte complexion, il mourut pourtant
long temps auant les autres, sauf vn, le Sieur de Sainct Michel.
Il est possible que i’ay receu d’eux cette dyspathie naturelle
à la medecine: mais s’il n’y eust eu que cette consideration, i’eusse2
essayé de la forcer. Car toutes ces conditions, qui naissent en nous
sans raison, elles sont vitieuses: c’est vne espece de maladie qu’il
faut combattre. Il peult estre, que i’y auois cette propension, mais
ie l’ay appuyée et fortifiée par les discours, qui m’en ont estably
l’opinion que i’en ay. Car ie hay aussi cette consideration de refuser•
la medecine pour l’aigreur de son goust. Ce ne seroit aysément
mon humeur, qui trouue la santé digne d’estre r’achetée, par tous
les cauteres et incisions les plus penibles qui se facent. Et suyuant
Epicurus, les voluptez me semblent à euiter, si elles tirent à leurs
suittes des douleurs plus grandes: et les douleurs à rechercher,3
qui tirent à leur suitte des voluptez plus grandes. C’est vne pretieuse
chose, que la santé: et la seule qui merite à la verité qu’on
y employe, non le temps seulement, la sueur, la peine, les biens,
mais encore la vie à sa poursuite: d’autant que sans elle, la vie
nous vient à estre iniurieuse. La volupté, la sagesse, la science et•
la vertu, sans elle se ternissent et esuanouyssent. Et aux plus
fermes et tendus discours, que la philosophie nous veuille imprimer
au contraire, nous n’auons qu’à opposer l’image de Platon,
estant frappé du haut mal, ou d’vne apoplexie: et en cette presupposition
le deffier d’appeller à son secours les riches facultez de4
son ame. Toute voye qui nous meneroit à la santé, ne se peut dire
pour moy ny aspre, ny chere. Mais i’ay quelques autres apparences,
qui me font estrangement deffier de toute cette marchandise. Ie ne
dy pas qu’il n’y en puisse auoir quelque art: qu’il n’y ait parmy
tant d’ouurages de Nature, des choses propres à la conseruation de•
nostre santé, cela est certain. I’entends bien, qu’il y a quelque simple
qui humecte, quelque autre qui asseche: ie sçay par experience,
et que les refforts produisent des vents, et que les feuilles
du sené laschent le ventre: ie sçay plusieurs telles experiences:
comme ie sçay que le mouton me nourrit, et que le vin m’eschauffe.1
Et disoit Solon, que le manger estoit, comme les autres drogues,
vne medecine contre la maladie de la faim. Ie ne desaduouë pas
l’vsage, que nous tirons du monde, ny ne doubte de la puissance et
vberté de Nature, et de son application à nostre besoing. Ie vois
bien que les brochets, et les arondes se trouuent bien d’elle. Ie me•
deffie des inuentions de nostre esprit: de nostre science et art: en
faueur duquel nous l’auons abandonnée, et ses regles: et auquel
nous ne sçauons tenir moderation, ny limite. Comme nous appellons
iustice, le pastissage des premieres loix qui nous tombent en
main, et leur dispensation et pratique, tres inepte souuent et tres2
inique. Et comme ceux, qui s’en moquent, et qui l’accusent, n’entendent
pas pourtant iniurier cette noble vertu: ains condamner
seulement l’abus et profanation de ce sacré titre. De mesme, en la
medecine, i’honore bien ce glorieux nom, sa proposition, sa promesse,
si vtile au genre humain: mais ce qu’il designe entre nous,•
ie ne l’honore, ny l’estime En premier lieu l’experience me le
fait craindre: car de ce que i’ay de cognoissance, ie ne voy nulle
race de gens si tost malade, et si tard guerie, que celle qui est
soubs la iurisdiction de la medecine. Leur santé mesme est alterée
et corrompue, par la contrainte des regimes. Les medecins ne se3
contentent point d’auoir la maladie en gouuernement, ils rendent
la santé malade, pour garder qu’on ne puisse en aucune saison
eschapper leur authorité. D’vne santé constante et entiere, n’en
tirent ils pas l’argument d’vne grande maladie future? I’ay esté
assez souuent malade: i’ay trouué sans leurs secours, mes maladies•
aussi douces à supporter (et en ay essayé quasi de toutes les
sortes) et aussi courtes, qu’à nul autre: et si n’y ay point meslé
l’amertume de leurs ordonnances. La santé, ie l’ay libre et entiere,
sans regle, et sans autre discipline, que de ma coustume et de mon
plaisir. Tout lieu m’est bon à m’arrester: car il ne me faut autres4
commoditez estant malade, que celles qu’il me faut estant sain. Ie
ne me passionne point d’estre sans medecin, sans apotiquaire, et
sans secours: dequoy i’en voy la plus part plus affligez que du
mal. Quoy? eux mesmes nous font ils voir de l’heur et de la durée
en leur vie, qui nous puisse tesmoigner quelque apparent effect de
leur science? Il n’est nation qui n’ait esté plusieurs siecles sans la•
medecine: et les premiers siecles, c’est à dire les meilleurs et les
plus heureux: et du monde la dixiesme partie ne s’en sert pas encores
à cette heure. Infinies nations ne la cognoissent pas, où l’on
vit et plus sainement, et plus longuement, qu’on ne fait icy: et
parmy nous, le commun peuple s’en passe heureusement. Les Romains1
auoyent esté six cens ans, auant que de la receuoir: mais
apres l’auoir essayée, ils la chasserent de leur ville, par l’entremise
de Caton le Censeur, qui montra combien aysément il s’en pouuoit
passer, ayant vescu quatre vingts et cinq ans: et faict viure sa
femme iusqu’à l’extreme vieillesse, non pas sans medecine: mais•
ouy bien sans medecin: car toute chose qui se trouue salubre à
nostre vie, se peut nommer medecine. Il entretenoit, ce dit Plutarque,
sa famille en santé, par l’vsage, ce me semble, du lieure.
Comme les Arcades, dit Pline, guerissent toutes maladies auec du
laict de vache. Et les Lybiens, dit Herodote, iouyssent populairement2
d’vne rare santé, par cette coustume qu’ils ont: apres que
leurs enfants ont atteint quatre ans, de leur causterizer et brusler
les veines du chef et des temples: par où ils coupent chemin pour
leur vie, à toute defluxion de rheume. Et les gens de village de ce
pays, à tous accidens n’employent que du vin le plus fort qu’ils•
peuuent, meslé à force safran et espice: tout cela auec vne fortune
pareille. Et à dire vray, de toute cette diuersité et confusion
d’ordonnances, quelle autre fin et effect apres tout y a il, que de
vuider le ventre? ce que mille simples domestiques peuuent faire.
Et si ne sçay si c’est si vtilement qu’ils disent: et si nostre nature3
n’a point besoing de la residence de ses excremens, iusques à certaine
mesure, comme le vin a de sa lie pour sa conseruation. Vous
voyez souuent des hommes sains, tomber en vomissemens, ou flux
de ventre par accident estranger, et faire vn grand vuidange d’excremens
sans besoin aucun precedent, et sans aucune vtilité•
suyuante, voire auec empirement et dommage. C’est du grand Platon,
que i’apprins n’agueres, que de trois sortes de mouuements,
qui nous appartiennent, le dernier et le pire est celuy des purgations:
que nul homme, s’il n’est fol, ne doit entreprendre, qu’à
l’extreme necessité. On va troublant et esueillant le mal par oppositions•
contraires. Il faut que ce soit la forme de viure, qui doucement
l’allanguisse et reconduise à sa fin. Les violentes harpades
de la drogue et du mal, sont tousiours à nostre perte, puis que la
querelle se desmesle chez nous, et que la drogue est vn secours infiable:
de sa nature ennemy à nostre santé, et qui n’a accez en1
nostre estat que par le trouble. Laissons vn peu faire. L’ordre qui
pouruoid aux puces et aux taulpes, pouruoid aussi aux hommes,
qui ont la patience pareille, à se laisser gouuerner, que les puces
et les taulpes. Nous auons beau crier bihore: c’est bien pour nous
enroüer, mais non pour l’auancer. C’est vn ordre superbe et impiteux.•
Nostre crainte, nostre desespoir, le desgouste et retarde de
nostre ayde, au lieu de l’y conuier. Il doibt au mal son cours,
comme à la santé. De se laisser corrompre en faueur de l’vn, au
preiudice des droits de l’autre, il ne le fera pas: il tomberoit
en desordre. Suyuons de par Dieu, suyuons. Il meine ceux qui2
suyuent: ceux qui ne le suyuent pas, il les entraine, et leur rage,
et leur medecine ensemble. Faittes ordonner vne purgation à vostre
ceruelle. Elle y sera mieux employée, qu’à vostre estomach. On
demandoit à vn Lacedemonien, qui l’auoit fait viure sain si long
temps: L’ignorance de la medecine, respondit-il. Et Adrian l’Empereur•
crioit sans cesse en mourant, que la presse des medecins
l’auoit tué. Vn mauuais luicteur se fit medecin: Courage, luy dit
Diogenes, tu as raison, tu mettras à cette heure en terre ceux qui
t’y ont mis autresfois. Mais ils ont cet heur, selon Nicocles, que le
soleil esclaire leur succez, et la terre cache leur faute. Et outre3
cela, ils ont vne façon bien auantageuse, à se seruir de toutes sortes
d’euenemens: car ce que la Fortune, ce que la Nature, ou
quelque autre cause estrangere, desquelles le nombre est infini,
produit en nous de bon et de salutaire, c’est le priuilege de la medecine
de se l’attribuer. Tous les heureux succez qui arriuent au•
patient, qui est soubs son regime, c’est d’elle qu’il les tient. Les
occasions qui m’ont guery moy, et qui guerissent mille autres, qui
n’appellent point les medecins à leurs secours, ils les vsurpent en
leurs subiects. Et quant aux mauuais accidens, ou ils les desaduoüent
tout à fait, en attribuant la coulpe au patient, par des raisons
si vaines, qu’ils n’ont garde de faillir d’en trouuer tousiours
assez bon nombre de telles: Il a descouuert son bras, il a ouy le
bruit d’vn coche:
Rhedarum transitus arcto•
Vicorum inflexu:
on a entrouuert sa fenestre, il s’est couché sur le costé gauche, ou
passé par sa teste quelque pensement penible. Somme vne parolle,
vn songe, vne œuillade, leur semble suffisante excuse pour se descharger
de faute. Ou, s’il leur plaist, ils se seruent encore de cet1
empirement, et en font leurs affaires, par cet autre moyen qui ne
leur peut iamais faillir: c’est de nous payer lors que la maladie se
trouue reschaufee par leurs applications, de l’asseurance qu’ils
nous donnent, qu’elle seroit bien autrement empirée sans leurs
remedes. Celuy qu’ils ont ietté d’vn morfondement en vne fieure•
quotidienne, il eust eu sans eux, la continue. Ils n’ont garde de
faire mal leurs besongnes, puis que le dommage leur reuient à
profit. Vrayement ils ont raison de requerir du malade, vne application
de creance fauorable: il faut qu’elle le soit à la verité en
bon escient, et bien souple, pour s’appliquer à des imaginations si2
mal aisées à croire. Platon disoit bien à propos, qu’il n’appartenoit
qu’aux medecins de mentir en toute liberté, puis que nostre salut
despend de la vanité, et fauceté de leurs promesses. Æsope autheur
de tres-rare excellence, et duquel peu de gens descouurent
toutes les graces, est plaisant à nous representer cette authorité•
tyrannique, qu’ils vsurpent sur ces pauures ames affoiblies et abatuës
par le mal, et la crainte: car il conte, qu’un malade estant
interrogé par son medecin, quelle operation il sentoit des medicamens,
qu’il luy auoit donnez: I’ay fort sué, respondit-il. Cela est
bon, dit le medecin. Vne autre fois il luy demanda encore, comme3
il s’estoit porté depuis: I’ay eu vn froid extreme, fit-il, et si ay fort
tremblé. Cela est bon, suyuit le medecin: à la troisieme fois, il luy
demanda de rechef, comment il se portoit: Ie me sens, dit-il,
enfler et bouffir comme d’hydropisie. Voyla qui va bien, adiousta
le medecin. L’vn de ses domestiques venant apres à s’enquerir à•
luy de son estat: Certes mon amy, respond-il, à force de bien
estre, ie me meurs. Il y auoit en Ægypte vne loy plus iuste, par
laquelle le medecin prenoit son patient en charge les trois premiers
iours, aux perils et fortunes du patient: mais les trois iours passez,
c’estoit aux siens propres. Car quelle raison y a-il, qu’Æsculapius4
leur patron ait esté frappé du foudre, pour auoir r’amené
Hypolitus de mort à vie,
Nam Pater omnipotens aliquem indignatus ab vmbris
Mortalem infernis, ad lumina surgere vitæ,
Ipse repertorem medicinæ talis et artis,•
Fulmine Phœbigenam Stygias detrusit ad vndas:
et ses suyuans soyent absous, qui enuoyent tant d’ames de la vie à
la mort? Vn medecin vantoit à Nicoclés, son art estre de grande
auctorité: Vrayement c’est mon, dit Nicoclés, qui peut impunement
tuer tant de gens. Au demeurant, si i’eusse esté de leur1
conseil, i’eusse rendu ma discipline plus sacrée et mysterieuse: ils
auoyent assez bien commencé, mais ils n’ont pas acheué de mesme.
C’estoit vn bon commencement, d’auoir fait des dieux et des dæmons
autheurs de leur science, d’auoir pris vn langage à part, vne escriture
à part. Quoy qu’en sente la philosophie, que c’est folie de•
conseiller vn homme pour son profit, par maniere non intelligible:
Vt sî quis medicus imperet vt sumat
Terrigenam, herbigradam, domiportam, sanguine cassam.
C’estoit vne bonne regle en leur art, et qui accompagne toutes les
arts fanatiques, vaines, et supernaturelles, qu’il faut que la foy du2
patient, preoccupe par bonne esperance et asseurance, leur effect
et operation. Laquelle regle ils tiennent iusques là, que le plus
ignorant et grossier medecin, ils le trouuent plus propre à celuy,
qui a fiance en luy, que le plus experimenté, et incognu. Le choix
mesmes de la plus part de leurs drogues est aucunement mysterieux•
et diuin. Le pied gauche d’vne tortue, l’vrine d’vn lezart, la fiante
d’vn elephant, le foye d’vne taupe, du sang tiré soubs l’aile droite
d’vn pigeon blanc: et pour nous autres coliqueux (tant ils abusent
desdaigneusement de nostre misere) des crottes de rat puluerisées,
et telles autres singeries, qui ont plus le visage d’vn enchantement3
magicien, que de science solide. Ie laisse à part le nombre imper
de leurs pillules: la destination de certains iours et festes de l’année:
la distinction des heures, à cueillir les herbes de leurs ingrediens:
et cette grimace rebarbatiue et prudente, de leur port et
contenance, dequoy Pline mesme se mocque. Mais ils ont failly,•
veux-ie dire, de ce qu’à ce beau commencement, ils n’ont adiousté
cecy, de rendre leurs assemblées et consultations plus religieuses et
secretes: aucun homme profane n’y deuoit auoir accez, non plus
qu’aux secretes ceremonies d’Æsculape. Car il aduient de cette
faute, que leur irresolution, la foiblesse de leurs argumens, diuinations
et fondements, l’aspreté de leurs contestations, pleines de
haine, de ialousie, et de consideration particuliere, venants à estre
descouuertes à vn chacun, il faut estre merueilleusement aueugle,
si on ne se sent bien hazardé entre leurs mains. Qui vid iamais•
medecin se seruir de la recepte de son compagnon, sans y retrancher
ou adiouster quelque chose? Ils trahissent assez par là leur
art: et nous font voir qu’ils y considerent plus leur reputation, et
par consequent leur profit, que l’interest de leurs patiens. Celuy là
de leurs docteurs est plus sage, qui leur a anciennement prescript,1
qu’vn seul se mesle de traiter vn malade: car s’il ne fait rien qui
vaille, le reproche à l’art de la medecine, n’en sera pas fort grand
pour la faute d’vn homme seul: et au rebours, la gloire en sera
grande, s’il vient à bien rencontrer: là où quand ils sont beaucoup,
ils descrient à tous les coups le mestier: d’autant qu’il leur aduient•
de faire plus souuent mal que bien. Ils se deuoient contenter du
perpetuel desaccord, qui se trouue és opinions des principaux
maistres et autheurs anciens de cette science, lequel n’est cogneu
que des hommes versez aux liures, sans faire voir encore au peuple
les controuerses et inconstances de iugement, qu’ils nourrissent et2
continuent entre eux Voulons nous vn exemple de l’ancien debat
de la medecine? Hierophilus loge la cause originelle des maladies
aux humeurs: Erasistratus, au sang des arteres: Asclepiades, aux
atomes inuisibles s’escoulants en noz pores: Alcmæon, en l’exuperance
ou deffaut des forces corporelles: Diocles, en l’inequalité•
des elemens du corps, et en la qualité de l’air, que nous respirons:
Strato, en l’abondance, crudité, et corruption de l’alimant que nous
prenons: Hippocrates la loge aux esprits. Il y a l’vn de leurs amis,
qu’ils cognoissent mieux que moy, qui s’escrie à ce propos, que la
science la plus importante qui soit en nostre vsage, comme celle3
qui a charge de nostre conseruation et santé, c’est de mal’heur, la
plus incertaine, la plus trouble, et agitée de plus de changemens.
Il n’y a pas grand danger de nous mescomter à la hauteur du soleil,
ou en la fraction de quelque supputation astronomique: mais
icy, où il va de tout nostre estre, ce n’est pas sagesse, de nous•
abandonner à la mercy de l’agitation de tant de vents contraires.