IL n’est desir plus naturel que le desir de cognoissance. Nous essayons
tous les moyens qui nous y peuuent mener. Quand la
raison nous faut, nous y employons l’experience.
Per varios vsus artem experientia fecit:•
Exemplo monstrante viam.
Qui est vn moyen de beaucoup plus foible et plus vil. Mais la verité
est chose si grande, que nous ne deuons desdaigner aucune entremise
qui nous y conduise. La raison a tant de formes, que nous ne
sçauons à laquelle nous prendre. L’experience n’en a pas moins.
La consequence que nous voulons tirer de la conference des euenemens,
est mal seure, d’autant qu’ils sont tousiours dissemblables.
Il n’est aucune qualité si vniuerselle, en cette image des choses,
que la diuersité et varieté. Et les Grecs, et les Latins, et nous, pour•
le plus expres exemple de similitude, nous seruons de celuy des
œufs. Toutesfois il s’est trouué des hommes, et notamment vn en
Delphes, qui recognoissoit des marques de difference entre les
œufs, si qu’il n’en prenoit iamais l’vn pour l’autre. Et y ayant plusieurs
poules, sçauoit iuger de laquelle estoit l’œuf. La dissimilitude1
s’ingere d’elle-mesme en nos ouurages, nul art peut arriuer à
la similitude. Ny Perrozet ny autre, ne peut si soigneusement polir
et blanchir l’enuers de ses cartes, qu’aucuns ioueurs ne les distinguent,
à les voir seulement couler par les mains d’vn autre. La
ressemblance ne faict pas tant, vn, comme la difference faict, autre.•
Nature s’est obligée à ne rien faire autre, qui ne fust dissemblable.
Pourtant, l’opinion de celuy-là ne me plaist guere, qui pensoit
par la multitude des loix, brider l’authorité des iuges, en leur taillant
leurs morceaux. Il ne sentoit point, qu’il y a autant de liberté
et d’estenduë à l’interpretation des loix, qu’à leur façon. Et ceux-là2
se moquent, qui pensent appetisser nos debats, et les arrester, en
nous r’appellant à l’expresse parolle de la Bible. D’autant que nostre
esprit ne trouue pas le champ moins spatieux, à contre-roller
le sens d’autruy, qu’à representer le sien: et comme s’il y auoit
moins d’animosité et d’aspreté à gloser qu’à inuenter. Nous voyons,•
combien il se trompoit. Car nous auons en France, plus de loix
que tout le reste du monde ensemble; et plus qu’il n’en faudroit à
regler tous les mondes d’Epicurus: Vt olim flagitijs, sic nunc legibus
laboramus: et si auons tant laissé à opiner et decider à nos
iuges, qu’il ne fut iamais liberté si puissante et si licencieuse.3
Qu’ont gaigné nos legislateurs à choisir cent mille especes et faicts
particuliers, et y attacher cent mille loix? Ce nombre n’a aucune
proportion, auec l’infinie diuersité des actions humaines. La multiplication
de nos inuentions, n’arriuera pas à la variation des
exemples. Adioustez y en cent fois autant: il n’aduiendra pas•
pourtant, que des euenemens à venir, il s’en trouue aucun, qui en
tout ce grand nombre de milliers d’euenemens choisis et enregistrez,
en rencontre vn, auquel il se puisse ioindre et apparier, si
exactement, qu’il n’y reste quelque circonstance et diuersité, qui
requiere diuerse consideration de iugement. Il y a peu de relation4
de nos actions, qui sont en perpetuelle mutation, auec les loix fixes
et immobiles. Les plus desirables, ce sont les plus rares, plus simples,
et generales. Et encore crois-ie, qu’il vaudroit mieux n’en
auoir point du tout, que de les auoir en tel nombre que nous
auons. Nature les donne tousiours plus heureuses, que ne sont•
celles que nous nous donnons. Tesmoing la peinture de l’aage doré
des poëtes: et l’estat où nous voyons viure les nations, qui n’en
ont point d’autres. En voila, qui pour tous iuges, employent en
leurs causes, le premier passant, qui voyage le long de leurs montaignes.
Et ces autres, eslisent le iour du marché, quelqu’vn d’entr’eux,1
qui sur le champ decide tous leurs proces. Quel danger y
auroit-il, que les plus sages vuidassent ainsi les nostres, selon les
occurrences, et à l’œil; sans obligation d’exemple, et de consequence?
A chaque pied son soulier. Le Roy Ferdinand, enuoyant
des colonies aux Indes, prouueut sagement qu’on n’y menast aucuns•
escholiers de la jurisprudence: de crainte, que les proces ne
peuplassent en ce nouueau monde. Comme estant science de sa nature,
generatrice d’altercation et diuision, iugeant auec Platon, que
c’est vne mauuaise prouision de païs, que iurisconsultes, et medecins.
Pourquoy est-ce, que notre langage commun, si aisé à tout2
autre vsage, deuient obscur et non intelligible, en contract et testament:
et que celuy qui s’exprime si clairement, quoy qu’il die et
escriue, ne trouue en cela, aucune maniere de se declarer, qui ne
tombe en doute et contradiction? Si ce n’est, que les Princes de cet
art s’appliquans d’vne peculiere attention, à trier des mots solemnes,•
et former des clauses artistes, ont tant poisé chasque syllabe,
espluché si primement chasque espece de cousture, que les voila
enfrasquez et embrouillez en l’infinité des figures, et si menuës
partitions: qu’elles ne peuuent plus tomber soubs aucun reglement
et prescription, ny aucune certaine intelligence: Confusum est quidquid3
vsque in puluerem sectum est. Qui a veu des enfans, essayans
de renger à certain nombre, vne masse d’argent vif: plus ils le
pressent et pestrissent, et s’estudient à le contraindre à leur loy,
plus ils irritent la liberté de ce genereux metal: il fuit à leur art,
et se va menuisant et esparpillant, au delà de tout conte. C’est de
mesme; car en subdiuisant ces subtilitez, on apprend aux hommes
d’accroistre les doubtes: on nous met en train, d’estendre et diuersifier
les difficultez: on les allonge, on les disperse. En semant les•
questions et les retaillant, on faict fructifier et foisonner le monde,
en incertitude et en querelle. Comme la terre se rend fertile, plus
elle est esmiée et profondement remuée. Difficultatem facit doctrina.
Nous doutions sur Vlpian, et redoutons encore sur Bartolus et Baldus.
Il falloit effacer la trace de cette diuersité innumerable d’opinions:1
non point s’en parer, et en entester la posterité. Ie ne sçay
qu’en dire: mais il se sent par experience, que tant d’interpretations
dissipent la verité, et la rompent. Aristote a escrit pour être
entendu; s’il ne l’a peu, moins le fera vn moins habille: et vn
tiers, que celuy qui traicte sa propre imagination. Nous ouurons la•
matiere, et l’espandons en la destrempant. D’vn subiect nous en
faisons mille: et retombons en multipliant et subdiuisant, à l’infinité
des atomes d’Epicurus. Iamais deux hommes ne iugerent pareillement
de mesme chose. Et est impossible de voir deux opinions
semblables exactement: non seulement en diuers hommes, mais2
en mesme homme, à diuerses heures. Ordinairement ie trouue à
doubter, en ce que le commentaire n’a daigné toucher. Ie bronche
plus volontiers en païs plat: comme certains cheuaux, que ie cognois,
qui choppent plus souuent en chemin vny. Qui ne diroit
que les gloses augmentent les doubtes et l’ignorance, puis qu’il ne•
se voit aucun liure, soit humain, soit diuin, sur qui le monde s’embesongne,
duquel l’interpretation face tarir la difficulté? Le centiesme
commentaire, le renuoye à son suiuant, plus espineux, et
plus scabreux, que le premier ne l’auoit trouué. Quand est-il conuenu
entre nous, ce liure en a assez, il n’y a meshuy plus que dire?3
Cecy se voit mieux en la chicane. On donne authorité de loy à infinis
docteurs, infinis arrests, et à autant d’interpretations. Trouuons
nous pourtant quelque fin au besoin d’interpreter? s’y voit-il
quelque progrez et aduancement vers la tranquillité? nous faut-il
moins d’aduocats et de iuges, que lors que cette masse de droict,•
estoit encore en sa premiere enfance? Au contraire, nous obscurcissons
et enseuelissons l’intelligence. Nous ne la descouurons plus,
qu’à la mercy de tant de clostures et barrieres. Les hommes mescognoissent
la maladie naturelle de leur esprit. Il ne faict que fureter
et quester; et va sans cesse, tournoyant, bastissant, et s’empestrant,
en sa besongne: comme nos vers à soye, et s’y estouffe. Mus
in pice. Il pense remarquer de loing, ie ne sçay quelle apparence
de clarté et verité imaginaire: mais pendant qu’il y court, tant de•
difficultez luy trauersent la voye, d’empeschemens et de nouuelles
questes, qu’elles l’esgarent et l’enyurent. Non guere autrement,
qu’il aduint aux chiens d’Esope, lesquels descouurans quelque apparence
de corps mort flotter en mer, et ne le pouuans approcher,
entreprindrent de boire cette eau, d’asseicher le passage, et s’y estoufferent.1
A quoy se rencontre, ce qu’vn Crates disoit des escrits
de Heraclitus, qu’ils auoient besoin d’vn lecteur bon nageur, afin
que la profondeur et pois de sa doctrine, ne l’engloutist et suffoquast.
Ce n’est rien que foiblesse particuliere, qui nous faict
contenter de ce que d’autres, ou que nous-mesmes auons trouué en•
cette chasse de cognoissance: vn plus habile ne s’en contentera
pas. Il y a tousiours place pour vn suiuant, ouy et pour nous mesmes,
et route par ailleurs. Il n’y a point de fin en nos inquisitions.
Nostre fin est en l’autre monde. C’est signe de racourcissement
d’esprit, quand il se contente: ou signe de lasseté. Nul esprit2
genereux, ne s’arreste en soy. Il pretend tousiours, et va outre ses
forces. Il a des eslans au delà de ses effects. S’il ne s’auance, et ne
se presse, et ne s’accule, et ne se choque et tourneuire, il n’est vif
qu’à demy. Ses poursuites sont sans terme, et sans forme. Son aliment,
c’est admiration, chasse, ambiguité. Ce que declaroit assez•
Apollo, parlant tousiours à nous doublement, obscurement et obliquement:
ne nous repaissant pas, mais nous amusant et embesongnant.
C’est vn mouuement irregulier, perpetuel, sans patron et
sans but. Ses inuentions s’eschauffent, se suiuent, et s’entreproduisent
l’vne l’autre.3
Ainsi voit-on en vn ruisseau coulant,
Sans fin l’vne eau, apres l’autre roulant,
Et tout de rang, d’vn eternel conduict;
L’vne suit l’autre, et l’vne l’autre fuit.
Par cette-cy, celle-là est poussée,•
Et cette-cy, par l’autre est deuancée:
Tousiours l’eau va dans l’eau, et tousiours est ce
Mesme ruisseau, et tousiours eau diuerse.
Il y a plus affaire à interpreter les interpretations, qu’à interpreter
les choses: et plus de liures sur les liures, que sur autre4
subiect. Nous ne faisons que nous entregloser. Tout fourmille de
commentaires: d’autheurs, il en est grand cherté. Le principal et
plus fameux sçauoir de nos siecles, est-ce pas sçauoir entendre les
sçauants? Est-ce pas la fin commune et derniere de touts estudes?
Nos opinions s’entent les vnes sur les autres. La premiere sert de
tige à la seconde: la seconde à la tierce. Nous eschellons ainsi de
degré en degré. Et aduient de là, que le plus haut monté, a souuent
plus d’honneur, que de merite. Car il n’est monté que d’vn grain,•
sur les espaules du penultime. Combien souuent, et sottement
à l’auanture, ay-ie estendu mon liure à parler de soy? Sottement,
quand ce ne seroit que pour cette raison: Qu’il me deuoit souuenir,
de ce que ie dy des autres, qui en font de mesmes. Que ces œillades
si frequentes à leurs ouurages, tesmoignent que le cœur leur1
frissonne de son amour, et les rudoyements mesmes, desdaigneux
dequoy ils le battent, que ce ne sont que mignardises, et affetteries,
d’vne faueur maternelle. Suiuant Aristote, à qui, et se priser et
se mespriser, naissent souuent de pareil air d’arrogance. Car mon
excuse: Que ie doy auoir en cela plus de liberté que les autres,•
d’autant qu’à poinct nommé, i’escry de moy, et de mes escrits,
comme de mes autres actions: que mon theme se renuerse en soy:
ie ne sçay, si chacun la prendra. I’ay veu en Allemagne, que
Luther a laissé autant de diuisions et d’altercations, sur le doubte
de ses opinions, et plus, qu’il n’en esmeut sur les escritures sainctes.2
Nostre contestation est verbale. Ie demande que c’est que nature,
volupté, cercle, et substitution. La question est de parolles,
et se paye de mesme. Vne pierre c’est vn corps: mais qui presseroit:
Et corps qu’est-ce? substance: et substance quoy? ainsi de
suitte: acculeroit en fin le respondant au bout de son Calepin. On•
eschange vn mot pour vn autre mot, et souuent plus incogneu. Ie
sçay mieux que c’est qu’homme, que ie ne sçay que c’est animal,
ou mortel, ou raisonnable. Pour satisfaire à vn doute, ils m’en donnent
trois. C’est la teste d’Hydra. Socrates demandoit à Memnon,
que c’estoit que vertu: Il y a, dist Memnon, vertu d’homme et de3
femme, de magistrat et d’homme priué, d’enfant et de vieillart.
Voicy qui va bien, s’escria Socrates: nous estions en cherche d’vne
vertu, tu nous en apporte vn exaim. Nous communiquons vne question,
on nous en redonne vne ruchée. Comme nul euenement et
nulle forme, ressemble entierement à vne autre, aussi ne differe•
l’vne de l’autre entierement. Ingenieux meslange de Nature. Si nos
faces n’estoient semblables, on ne sçauroit discerner l’homme de la
beste: si elles n’estoient dissemblables, on ne sçauroit discerner
l’homme de l’homme. Toutes choses se tiennent par quelque similitude.
Tout exemple cloche. Et la relation qui se tire de l’experience,•
est tousiours defaillante et imparfaicte. On ioinct toutesfois
les comparaisons par quelque bout. Ainsi seruent les loix; et s’assortissent
ainsin, à chacun de nos affaires, par quelque interpretation
destournée, contrainte et biaise. Puisque les loix ethiques,
qui regardent le deuoir particulier de chacun en soy, sont si difficiles1
à dresser: comme nous voyons qu’elles sont: ce n’est pas
merueille, si celles qui gouuernent tant de particuliers, le sont
d’auantage. Considerez la forme de cette iustice qui nous regit;
c’est vn vray tesmoignage de l’humaine imbecillité: tant il y a de
contradiction et d’erreur. Ce que nous trouuons faueur et rigueur•
en la iustice: et y en trouuons tant, que ie ne sçay si l’entre-deux
s’y trouue si souuent: ce sont parties maladiues, et membres iniustes,
du corps mesmes et essence de la iustice. Des païsans, viennent
de m’aduertir en haste, qu’ils ont laissé presentement en vne
forest qui est à moy, vn homme meurtry de cent coups, qui respire2
encores, et qui leur a demandé de l’eau par pitié, et du secours
pour le sousleuer. Disent qu’ils n’ont osé l’approcher, et s’en sont
fuis, de peur que les gens de la iustice ne les y attrapassent: et
comme il se faict de ceux qu’on rencontre pres d’vn homme tué, ils
n’eussent à rendre conte de cet accident, à leur totale ruyne:•
n’ayans ny suffisance, ny argent, pour deffendre leur innocence.
Que leur eussé-ie dict? Il est certain, que cet office d’humanité, les
eust mis en peine. Combien auons nous descouuert d’innocens
auoir esté punis: ie dis sans la coulpe des iuges; et combien en y
a-il eu, que nous n’auons pas descouuert? Cecy est aduenu de mon3
temps. Certains sont condamnez à la mort pour vn homicide; l’arrest
sinon prononcé, au moins conclud et arresté. Sur ce poinct,
les iuges sont aduertis par les officiers d’vne cour subalterne, voisine,
qu’ils tiennent quelques prisonniers, lesquels aduoüent disertement
cet homicide, et apportent à tout ce faict, vne lumiere indubitable.•
On delibere, si pourtant on doit interrompre et differer
l’execution de l’arrest donné contre les premiers. On considere la
nouuelleté de l’exemple, et sa consequence, pour accrocher les
iugemens: Que la condemnation est iuridiquement passée; les iuges
priuez de repentance. Somme, ces pauures diables sont consacrez
aux formules de la iustice. Philippus, ou quelque autre, prouueut
à vn pareil inconuenient, en cette maniere. Il auoit condamné
en grosses amendes, vn homme enuers vn autre, par vn iugement
resolu. La verité se descouurant quelque temps apres, il se trouua•
qu’il auoit iniquement iugé. D’vn costé estoit la raison de la cause:
de l’autre costé la raison des formes iudiciaires. Il satisfit aucunement
à toutes les deux, laissant en son estat la sentence, et recompensant
de sa bourse, l’interest du condamné. Mais il auoit affaire
à vn accident reparable; les miens furent pendus irreparablement.1
Combien ay-ie veu de condemnations, plus crimineuses que le
crime? Tout cecy me faict souuenir de ces anciennes opinions:
Qu’il est force de faire tort en detail, qui veut faire droict en gros;
et iniustice en petites choses, qui veut venir à chef de faire iustice
és grandes: Que l’humaine iustice est formée au modelle de la medecine,•
selon laquelle, tout ce qui est vtile est aussi iuste et honneste.
Et de ce que tiennent les Stoïciens, que Nature mesme procede
contre iustice, en la plus-part de ses ouurages. Et de ce que
tiennent les Cyrenaïques, qu’il n’y a rien iuste de soy: que les coustumes
et loix forment la iustice. Et les Theodoriens, qui trouuent2
iuste au sage le larrecin, le sacrilege, toute sorte de paillardise, s’il
cognoist qu’elle luy soit profitable. Il n’y a remede. I’en suis là,
comme Alcibiades, que ie ne me representeray iamais, que ie
puisse, à homme qui decide de ma teste: où mon honneur, et ma
vie, depende de l’industrie et soing de mon procureur, plus que•
de mon innocence. Ie me hazarderois à vne telle iustice, qui me
recogneust du bien faict, comme du mal faict: où i’eusse autant à
esperer, qu’à craindre. L’indemnité n’est pas monnoye suffisante,
à vn homme qui faict mieux, que de ne faillir point. Nostre iustice
ne nous presente que l’vne de ses mains; et encore la gauche.3
Quiconque il soit, il en sort auecques perte. En la Chine, duquel
royaume la police et les arts, sans commerce et cognoissance des
nostres, surpassent nos exemples, en plusieurs parties d’excellence:
et duquel l’histoire m’apprend, combien le monde est plus
ample et plus diuers, que ny les anciens, ny nous, ne penetrons:•
les officiers deputez par le Prince, pour visiter l’estat de ses prouinces,
comme ils punissent ceux, qui maluersent en leur charge, ils
remunerent aussi de pure liberalité, ceux qui s’y sont bien portez
outre la commune sorte, et outre la necessité de leur deuoir: on
s’y presente, non pour se garantir seulement, mais pour y acquerir:•
ny simplement pour estre payé, mais pour y estre estrené.
Nul iuge n’a encore, Dieu mercy, parlé à moy comme iuge, pour
quelque cause que ce soit, ou mienne, ou tierce, ou criminelle, ou
ciuile. Nulle prison m’a receu, non pas seulement pour m’y promener.
L’imagination m’en rend la veuë mesme du dehors, desplaisante.1
Ie suis si affady apres la liberté, que qui me deffendroit l’accez
de quelque coin des Indes, i’en viurois aucunement plus mal à
mon aise. Et tant que ie trouueray terre, ou air ouuert ailleurs, ie
ne croupiray en lieu, où il me faille cacher. Mon Dieu, que mal
pourroy-ie souffrir la condition, où ie vois tant de gens, clouez à•
vn quartier de ce royaume, priuez de l’entrée des villes principales,
et des courts, et de l’vsage des chemins publics, pour auoir querellé
nos loix. Si celles que ie sers, me menassoient seulement le bout
du doigt, ie m’en irois incontinent en trouuer d’autres, où que ce
fust. Toute ma petite prudence, en ces guerres ciuiles où nous sommes,2
s’employe à ce, qu’elles n’interrompent ma liberté d’aller et
venir. Or les loix se maintiennent en credit, non par ce qu’elles
sont iustes, mais par ce qu’elles sont loix. C’est le fondement mystique
de leur authorité: elles n’en ont point d’autre. Qui bien leur
sert. Elles sont souuent faictes par des sots. Plus souuent par des•
gens, qui en haine d’equalité ont faute d’equité. Mais tousiours par
des hommes, autheurs vains et irresolus. Il n’est rien si lourdement,
et largement fautier, que les loix: ny si ordinairement. Quiconque
leur obeit par ce qu’elles sont iustes, ne leur obeyt pas iustement
par où il doit. Les nostres Françoises, prestent aucunement3
la main, par leur desreiglement et deformité, au desordre et corruption,
qui se voit en leur dispensation, et execution. Le commandement
est si trouble, et inconstant, qu’il excuse aucunement, et la
desobeissance, et le vice de l’interpretation, de l’administration, et
de l’obseruation. Quel que soit donq le fruict que nous pouuons•
auoir de l’experience, à peine seruira beaucoup à nostre institution,
celle que nous tirons des exemples estrangers, si nous faisons
si mal nostre profit, de celle, que nous auons de nous mesme, qui
nous est plus familiere: et certes suffisante à nous instruire de ce
qu’il nous faut. Ie m’estudie plus qu’autre subiect. C’est ma metaphysique,
c’est ma physique.•
Qua Deus hanc mundi temperet arte domum:
Qua venit exoriens, qua deficit, vnde coactis
Cornibus in plenum menstrua luna redit:
Vnde salo superant venti, quid flamine captet
Eurus, et in nubes vnde perennis aqua:1
Sit ventura dies mundi quæ subruat arces,
Quærite quos agitat mundi labor.
En cette vniuersité, ie me laisse ignoramment et negligemment manier
à la loy generale du monde. Ie la sçauray assez, quand ie la
sentiray. Ma science ne luy peut faire changer de routte. Elle ne•
se diuersifiera pas pour moy: c’est folie de l’esperer. Et plus
grande folie, de s’en mettre en peine: puis qu’elle est necessairement
semblable, publique, et commune. La bonté et capacité du
gouuerneur nous doit à pur et à plein descharger du soing de gouuernement.
Les inquisitions et contemplations philosophiques, ne2
seruent que d’aliment à nostre curiosité. Les philosophes, auec
grande raison, nous renuoyent aux regles de Nature. Mais elles
n’ont que faire de si sublime cognoissance. Ils les falsifient, et
nous presentent son visage peint, trop haut en couleur, et trop sophistiqué:
d’où naissent tant de diuers pourtraits d’vn subiect si•
vniforme. Comme elle nous a fourny de pieds à marcher, aussi a
elle de prudence à nous guider en la vie. Prudence non tant ingenieuse,
robuste et pompeuse, comme celle de leur inuention: mais
à l’aduenant, facile, quiete et salutaire. Et qui faict tresbien ce que
l’autre dit: en celuy, qui a l’heur, de sçauoir l’employer naïuement3
et ordonnément: c’est à dire naturellement. Le plus simplement se
commettre à Nature, c’est s’y commettre le plus sagement. O que
c’est vn doux et mol cheuet, et sain, que l’ignorance et l’incuriosité,
à reposer vne teste bien faicte. I’aymerois mieux m’entendre
bien en moy, qu’en Ciceron. De l’experience que i’ay de moy,•
ie trouue assez dequoy me faire sage, si i’estoy bon escholier. Qui
remet en sa memoire l’excez de sa cholere passee, et iusques où
cette fieure l’emporta, voit la laideur de cette passion, mieux que
dans Aristote, et en conçoit vne haine plus iuste. Qui se souuient
des maux qu’il a couru, de ceux qui l’ont menassé, des legeres occasions
qui l’ont remué d’vn estat à autre, se prepare par là, aux
mutations futures, et à la recognoissance de sa condition. La vie
de Cæsar n’a point plus d’exemple, que la nostre pour nous. Et•
emperiere, et populaire: c’est tousiours vne vie, que tous accidents
humains regardent. Escoutons y seulement: nous nous disons,
tout ce, dequoy nous auons principalement besoing. Qui se
souuient de s’estre tant et tant de fois mesconté de son propre iugement:
est-il pas vn sot, de n’en entrer pour iamais en deffiance?1
Quand ie me trouue conuaincu par la raison d’autruy, d’vne opinion
fauce; ie n’apprens pas tant, ce qu’il m’a dit de nouueau, et
cette ignorance particuliere: ce seroit peu d’acquest: comme en
general i’apprens ma debilité, et la trahison de mon entendement:
d’où ie tire la reformation de toute la masse. En toutes mes autres•
erreurs, ie fais de mesme: et sens de cette regle grande vtilité à la
vie. Ie ne regarde pas l’espece et l’indiuidu, comme vne pierre où
i’aye bronché. I’apprens à craindre mon alleure par tout, et m’attens
à la regler. D’apprendre qu’on a dit ou fait vne sottise, ce
n’est rien que cela. Il faut apprendre, qu’on n’est qu’vn sot. Instruction2
bien plus ample, et importante. Les faux pas, que ma memoire
m’a fait si souuent, lors mesme qu’elle s’asseure le plus de
soy, ne se sont pas inutilement perduz. Elle a beau me iurer à
cette heure et m’asseurer: ie secoüe les oreilles: la premiere opposition
qu’on faict à son tesmoignage, me met en suspens. Et•
n’oserois me fier d’elle, en chose de poix: ny la garentir sur le
faict d’autruy. Et n’estoit, que ce que ie fay par faute de memoire,
les autres le font encore plus souuent, par faute de foy, ie prendrois
tousiours en chose de faict, la verité de la bouche d’vn autre,
plustost que de la mienne. Si chacun espioit de pres les effects et3
circonstances des passions qui les regentent, comme i’ay faict de
celle à qui i’estois tombé en partage: il les verroit venir: et rallentiroit
vn peu leur impetuosité et leur course. Elles ne nous sautent
pas tousiours au collet d’vn prinsault, il y a de la menasse et
des degrez.•
Fluctus vti primó cœpit cùm albescere vento,
Paulatim sese tollit mare, et altius vndas
Erigit, inde imo consurgit ad æthera fundo.
Le iugement tient chez moy vn siege magistral, au moins il s’en efforce
soigneusement. Il laisse mes appetis aller leur train: et la haine4
et l’amitié, voire et celle que ie me porte à moy mesme, sans s’en alterer
et corrompre. S’il ne peut reformer les autres parties selon soy,
au moins ne se laisse il pas difformer à elles: il faict son ieu à part.
L’aduertissement à chacun de se cognoistre, doit estre d’vn
important effect, puisque ce Dieu de science et de lumiere le fit
planter au front de son temple: comme comprenant tout ce
qu’il auoit à nous conseiller. Platon dict aussi, que prudence n’est
autre chose, que l’execution de cette ordonnance: et Socrates, le•
verifie par le menu en Xenophon. Les difficultez et l’obscurité, ne
s’apperçoyuent en chacune science, que par ceux qui y ont entree.
Car encore faut il quelque degré d’intelligence, à pouuoir remarquer
qu’on ignore: et faut pousser à vne porte, pour sçauoir
qu’elle nous est close. D’où naist cette Platonique subtilité, que ny1
ceux qui sçauent, n’ont à s’enquerir, d’autant qu’ils sçauent: ny
ceux qui ne sçauent, d’autant que pour s’enquerir, il faut sçauoir,
dequoy on s’enquiert. Ainsin, en cette cy de se cognoistre soy-mesme:
ce que chacun se voit si resolu et satisfaict, ce que chacun
y pense estre suffisamment entendu, signifie que chacun n’y entend•
rien du tout, comme Socrates apprend à Euthydeme. Moy, qui ne
fais autre profession, y trouue vne profondeur et varieté si infinie,
que mon apprentissage n’a autre fruict, que de me faire sentir,
combien il me reste à apprendre. A ma foiblesse si souuent recognuë,
ie dois l’inclination que i’ay à la modestie: à l’obeïssance des2
creances qui me sont prescrites: à vne constante froideur et moderation
d’opinions: et la haine de cette arrogance importune et
quereleuse, se croyant et fiant toute à soy, ennemie capitale de discipline
et de verité. Oyez les regenter. Les premieres sottises qu’ils
mettent en auant, c’est au style qu’on establit les religions et les•
loix. Nihil est turpius, quàm cognitioni et perceptioni assertionem
approbationémque præcurrere. Aristarchus disoit, qu’anciennement,
à peine se trouua-il sept sages au monde: et que de son temps à
peine se trouuoit-il sept ignorans. Aurions nous pas plus de raison
que luy, de le dire en nostre temps? L’affirmation et l’opiniastreté,3
sont signes exprez de bestise. Cestuy-ci aura donné du nez à terre,
cent fois pour vn iour: le voyla sur ses ergots, aussi resolu et entier
que deuant. Vous diriez qu’on luy a infus depuis, quelque nouuelle
ame, et vigueur d’entendement. Et qu’il luy aduient, comme à
cet ancien fils de la terre, qui reprenoit nouuelle fermeté, et se•
renforçoit par sa cheute.
Cui cum tetigere parentem,
Iam defecta vigent renouato robore membra.
Ce testu indocile, pense-il pas reprendre vn nouuel esprit, pour
reprendre vne nouuelle dispute? C’est par mon experience, que4
i’accuse l’humaine ignorance. Qui est, à mon aduis, le plus seur
party de l’escole du monde. Ceux qui ne la veulent conclure en eux,
par vn si vain exemple que le mien, ou que le leur, qu’ils la recognoissent
par Socrates, le maistre des maistres. Car le philosophe
Antisthenes, à ses disciples, Allons, disoit-il, vous et moy ouyr
Socrates. Là ie seray disciple auec vous. Et soustenant ce dogme,
de sa secte Stoïque, que la vertu suffisoit à rendre vne vie plainement•
heureuse, et n’ayant besoin de chose quelconque, sinon de la force
de Socrates, adioustoit-il. Cette longue attention que i’employe à
me considerer, me dresse à iuger aussi passablement des autres.
Et est peu de choses, dequoy ie parle plus heureusement et excusablement.
Il m’aduient souuent, de voir et distinguer plus exactement1
les conditions de mes amis, qu’ils ne font eux mesmes. I’en
ay estonné quelqu’vn, par la pertinence de ma description: et l’ay
aduerty de soy. Pour m’estre dés mon enfance, dressé à mirer ma
vie dans celle d’autruy, i’ay acquis vne complexion studieuse en
cela. Et quand i’y pense, ie laisse eschaper autour de moy peu de•
choses qui y seruent: contenances, humeurs, discours. I’estudie
tout: ce qu’il me faut fuïr, ce qu’il me faut suyure. Ainsin à mes
amis, ie descouure par leurs productions, leurs inclinations internes.
Non pour renger cette infinie varieté d’actions si diuerses et si
descouppees, à certains genres et chapitres, et distribuer distinctement2
mes partages et diuisions, en classes et regions cognuës,
Sed neque quàm multæ species, et nomina quæ sint,
Est numerus.
Les sçauans parlent, et denotent leurs fantasies, plus specifiquement,
et par le menu. Moy, qui n’y voy qu’autant que l’vsage m’en•
informe, sans regle, presente generalement les miennes, et à tastons.
Comme en cecy: Ie prononce ma sentence par articles descousus:
c’est chose qui ne se peut dire à la fois, et en bloc. La relation,
et la conformité, ne se trouuent point en telles ames que les
nostres, basses et communes. La sagesse est vn bastiment solide3
et entier, dont chaque piece tient son rang et porte sa marque. Sola
sapientia in se tota conuersa est. Ie laisse aux artistes, et ne sçay
s’ils en viennent à bout, en chose si meslee, si menue et fortuite,
de renger en bandes, cette infinie diuersité de visages; et arrester
nostre inconstance, et la mettre par ordre. Non seulement ie trouue•
malaysé, d’attacher nos actions les vnes aux autres: mais chacune
à part soy, ie trouue malaysé, de la designer proprement, par quelque
qualité principale: tant elles sont doubles et bigarrees à diuers
lustres. Ce qu’on remarque pour rare, au Roy de Macedoine, Perseus,
que son esprit, ne s’attachant à aucune condition, alloit errant
par tout genre de vie: et representant des mœurs, si essorees et
vagabondes qu’il n’estoit cogneu ny de luy ny d’autre, quel homme•
ce fust, me semble à peu pres conuenir à tout le monde. Et par
dessus tous, i’ay veu quelque autre de sa taille, à qui cette conclusion
s’appliqueroit plus proprement encore, ce croy-ie. Nulle assiette
moyenne: s’emportant tousiours de l’vn à l’autre extreme, par occasions
indiuinables: nulle espece de train, sans trauerse, et contrarieté1
merueilleuse: nulle faculté simple: si que le plus vray-semblablement
qu’on en pourra feindre vn iour, ce sera, qu’il
affectoit, et estudioit de se rendre cogneu, par estre mescognoissable.
Il faict besoin d’oreilles bien fortes, pour s’ouyr franchement
iuger. Et par ce qu’il en est peu, qui le puissent souffrir sans morsure:•
ceux qui se hazardent de l’entreprendre enuers nous, nous
montrent vn singulier effect d’amitié. Car c’est aimer sainement,
d’entreprendre à blesser et offencer, pour profiter. Ie trouue rude
de iuger celuy là, en qui les mauuaises qualitez surpassent les
bonnes. Platon ordonne trois parties, à qui veut examiner l’ame2
d’vn autre, science, bienueillance, hardiesse. Quelquefois on me
demandoit, à quoy i’eusse pensé estre bon, qui se fust aduisé de se
seruir de moy, pendant que i’en auois l’aage:
Dum melior vires sanguis dabat, æmula necdum
Temporibus geminis canebat sparsa senectus.•
A rien, fis-ie. Et m’excuse volontiers de ne sçauoir faire chose, qui
m’esclaue à autruy. Mais i’eusse dit ses veritez à mon maistre, et
eusse contrerollé ses mœurs, s’il eust voulu. Non en gros, par leçons
scholastiques, que ie ne sçay point, et n’en vois naistre aucune
vraye reformation, en ceux qui les sçauent. Mais les obseruant pas3
à pas, à toute opportunité: et en iugeant à l’œil, piece à piece,
simplement et naturellement. Luy faisant voir quel il est en l’opinion
commune: m’opposant à ses flatteurs. Il n’y a nul de nous,
qui ne valust moins que les Roys, s’il estoit ainsi continuellement
corrompu, comme ils sont, de cette canaille de gens. Comment, si•
Alexandre, ce grand et Roy et philosophe, ne peut s’en deffendre?
I’eusse eu assez de fidelité, de iugement, et de liberté, pour cela.
Ce seroit vn office sans nom; autrement il perdroit son effect et sa
grace. Et est vn roolle qui ne peut indifferemment appartenir à
tous. Car la verité mesme, n’a pas ce priuilege, d’estre employee à
toute heure, et en toute sorte: son vsage tout noble qu’il est, a
ses circonscriptions, et limites. Il aduient souuent, comme le monde•
est, qu’on la lasche à l’oreille du Prince, non seulement sans
fruict, mais dommageablement, et encore iniustement. Et ne me
fera lon pas accroire, qu’vne sainte remonstrance, ne puisse estre
appliquee vitieusement: et que l’interest de la substance, ne doyue
souuent ceder à l’interest de la forme. Ie voudrois à ce mestier,1
vn homme contant de sa fortune,
Quod sit, esse velit, nihilque malit:
et nay de moyenne fortune. D’autant, que d’vne part, il n’auroit
point de crainte de toucher viuement et profondement le cœur du
maistre, pour ne perdre par là, le cours de son auancement. Et•
d’autre part, pour estre d’vne condition moyenne, il auroit plus
aysee communication à toute sorte de gens. Ie le voudroy à vn
homme seul: car respandre le priuilege de cette liberté et priuauté
à plusieurs, engendreroit vne nuisible irreuerence. Ouy, et de celuy
là, ie requerroy sur tout la fidelité du silence. Vn Roy n’est pas2
à croire, quand il se vante de sa constance, à attendre le rencontre
de l’ennemy, pour sa gloire: si pour son profit et amendement, il
ne peut souffrir la liberté des parolles d’vn amy, qui n’ont autre
effort, que de luy pincer l’ouye: le reste de leur effect estant en sa
main. Or il n’est aucune condition d’homme, qui ait si grand besoing,•
que ceux-là, de vrais et libres aduertissemens. Ils soutiennent
vne vie publique, et ont à agreer à l’opinion de tant de spectateurs,
que comme on a accoustumé de leur taire tout ce qui les
diuertit de leur route, ils se trouuent sans le sentir, engagez en la
haine et detestation de leurs peuples, pour des occasions souuent,3
qu’ils eussent peu euiter, à nul interest de leurs plaisirs mesme,
qui les en eust aduisez et redressez à temps. Communement leurs
fauorits regardent à soy, plus qu’au maistre. Et il leur va de bon:
d’autant qu’à la verité, la plus part des offices de la vraye amitié,
sont enuers le souuerain, en vn rude et perilleux essay. De maniere,•
qu’il y fait besoin, non seulement de beaucoup d’affection et de franchise,
mais encore de courage. En fin, toute cette fricassee que
ie barbouille ici, n’est qu’vn registre des essais de ma vie: qui est
pour l’interne santé exemplaire assez, à prendre l’instruction à contrepoil.
Mais quant à la santé corporelle, personne ne peut fournir
d’experience plus vtile que moy: qui la presente pure, nullement
corrompue et alteree par art, et par opination. L’experience est
proprement sur son fumier au subiect de la medecine, où la raison•
luy quitte toute la place. Tybere disoit, que quiconque auoit vescu
vingt ans, se deuoit respondre des choses qui luy estoient nuisibles
ou salutaires, et se sçauoir conduire sans medecine. Et le pouuoit
auoir apprins de Socrates: lequel conseillant à ses disciples soigneusement,
et comme vn tres principal estude, l’estude de leur1
santé, adioustoit, qu’il estoit malaisé, qu’vn homme d’entendement,
prenant garde à ses exercices à son boire et à son manger, ne discernast
mieux que tout medecin, ce qui luy estoit bon ou mauuais.
Si fait la medecine profession d’auoir tousiours l’experience, pour
touche de son operation. Ainsi Platon auoit raison de dire, que•
pour estre vray medecin, il seroit necessaire que celuy qui l’entreprendroit,
eust passé par toutes les maladies, qu’il veut guerir, et
par tous les accidens et circonstances dequoy il doit iuger. C’est
raison qu’ils prennent la verole, s’ils la veulent sçauoir penser.
Vrayement ie m’en fierois à celuy là. Car les autres nous guident,2
comme celuy qui peint les mers, les escueils et les ports, estant
assis, sur sa table, et y faict promener le modele d’vn nauire en
toute seurté. Iettez-le à l’effect, il ne sçait par où s’y prendre. Ils
font telle description de nos maux, que faict vn trompette de ville,
qui crie vn cheual ou vn chien perdu, tel poil, telle hauteur, telle•
oreille: mais presentez le luy, il ne le cognoit pas pourtant. Pour
Dieu, que la medecine me face vn iour quelque bon et perceptible
secours, voir comme ie crieray de bonne foy,
Tandem efficaci do manus scientiæ!
Les arts qui promettent de nous tenir le corps en santé, et l’ame en3
santé, nous promettent beaucoup: mais aussi n’en est-il point, qui
tiennent moins ce qu’elles promettent. Et en nostre temps, ceux qui
font profession de ces arts entre nous, en montrent moins les effects
que tous autres hommes. On peut dire d’eux, pour le plus, qu’ils
vendent les drogues medecinales: mais qu’ils soient medecins, cela•
ne peut on dire. I’ay assez vescu, pour mettre en comte l’vsage, qui
m’a conduict si loing. Pour qui en voudra gouster: i’en ay faict
l’essay, son eschançon. En voyci quelques articles, comme la souuenance
me les fournira. Ie n’ay point de façon, qui ne soit allee variant
selon les accidents. Mais i’enregistre celles, que i’ay plus souuent veu4
en train: qui ont eu plus de possession en moy iusqu’à cette heure.