[1]Le président.
Resté seul à Londres, sans ami, sans occupation, sans argent, Shelley tomba dans le désespoir. Il passait les jours dans sa chambre à composer des vers mélancoliques et à écrire des lettres à Hogg. Le soir, ne sachant que faire, il se couchait à huit heures. Le sommeil seul l'empêchait de se raconter sans fin l'histoire de ses malheurs. Dès qu'il se laissait aller à la rêverie, l'image de sa belle et inconstante cousine s'installait dans sa pensée vide et le torturait. Il essayait de combattre à coup de syllogismes ces apparitions douloureuses.»
«J'aimais un être, se disait-il. Or, l'âme de cet être n'est plus ce qu'elle était. Par conséquent, cet être n'est plus, car j'aimais son âme et non son corps. Je pourrais aussi bien parler d'amour aux vers qu'engendrera quelque jour dans l'horreur du charnier le corps de la bien-aimée.» Ce raisonnement lui paraissait si bon qu'il s'étonnait de n'y trouver aucune consolation.
La question d'argent devenait grave. Mr Timothy ne donnait plus signe de vie. Son fils, l'ayant rencontré par hasard dans les rues de Londres, dit poliment: «Vous allez bien?» Il reçut pour toute réponse un regard noir comme un ciel d'orage et un majestueux: «votre humble serviteur, Monsieur.»
Heureusement ses sœurs ne l'oubliaient pas et lui envoyaient leur argent de poche. C'était tout ce qu'il avait pour vivre. Elisabeth, à Field-Place, était sous bonne garde, mais les deux petites avaient été mises en pension à l'Académie de Jeunes Filles de Mrs Fenning à Clapham, et les élèves de Mrs Fenning connurent bientôt les beaux yeux, les chemises ouvertes et les boucles folles du frère d'Hellen Shelley.
Il arrivait, les poches pleines de biscuits et de raisins secs, et commençait à discourir sur des sujets éternels devant un cercle de petites filles ravies. Il avait entrepris aussitôt «d'éclairer» les plus jolies. Il ne pouvait supporter la pensée que ces beaux visages fussent abandonnés aux «préjugés».
Surtout il admirait la chevelure claire, le teint délicatement rosé de la meilleure amie de ses sœurs, la charmante Harriet Westbrook. C'était une jeune fille de seize ans, toute petite, mais faite à merveille, avec un air de gaieté ingénue et de fraîcheur délicieux. Elle devint bien utile quand Mrs Fenning (sur des ordres reçus de Mr Timothy) exigea que les visites devinssent plus rares. Harriet, dont les parents habitaient Londres, sortait chaque jour, matin et soir, pour aller de la maison à la pension; c'est à elle que furent confiés les envois d'argent et de gâteaux, et naturellement l'ermite de Poland Street devint vite son grand ami.
Harriet Westbrook avait pour père un ancien cafetier qui avait voulu qu'elle reçût l'éducation d'une fille de gentleman. Sa mère étant morte, elle était dirigée par sa sœur Eliza, fille assez mûre. On imagine à quel point la famille Westbrook s'intéressa à ce fils de baronnet, héritier d'une immense fortune et beau comme un dieu, qui vivait, dans une petite chambre, de pain et de figues sèches, et auquel la plus jeune des Westbrook apportait la bourse de ses sœurs pour l'empêcher de mourir de faim.
Eliza insista pour voir le héros et Harriet l'emmena dans une de ses expéditions. La fille aînée du cafetier effraya un peu Shelley; elle était sèche et maigre; dans le visage d'un blanc terne, couturé de cicatrices, deux yeux éteints regardaient sans intelligence; une masse de cheveux noirs surmontait le tout. Miss Eliza Westbrook était particulièrement fière de sa chevelure. De manières affectées, elle faisait un contraste frappant avec sa jeune sœur dont le rire affirmait la simplicité. Mais Shelley oublia vite une première impression de laideur quand il vit que cette vierge mûrissante montrait pour lui de l'amitié.Non seulement la sœur aînée ne s'opposa pas, comme on aurait pu le craindre, aux visites de Harriet, mais elle s'offrit à servir de chaperon et invita plusieurs fois Shelley à dîner quand Mr Westbrook était absent. Elle gagna tout à fait le cœur du jeune philosophe en demandant à être éclairée à son tour et entreprit sous sa direction la lecture du Dictionnaire Philosophique.
Les promenades d'Harriet avec Shelley furent assez vite remarquées à l'Académie de Jeunes Filles. Une maîtresse lui donna des conseils de prudence: «Ce jeune Mr Shelley est connu pour la hardiesse de ses opinions; il est probable que ses sentiments moraux ne valent pas mieux que ses idées.» Harriet se fit confisquer une lettre toute remplie des raisonnements les plus dangereux. La correspondante de «l'athée» fut menacée d'être renvoyée. Toutes les filles de gentlemen tournèrent le dos à la fille du cafetier et le séjour de l'école lui devint très pénible.
Un jour, comme Shelley, solitaire, lisait au coin de son feu, Eliza lui fit dire qu'Harriet était souffrante et le pria de venir tenir compagnie à la malade. Il trouva son amie couchée, très pâle, mais plus jolie que jamais avec ses cheveux châtains dénoués. Mr Westbrook monta dire bonsoir à Shelley qui fut assez gêné en le voyant entrer quelle que fût son horreur des préjugés, cette visite nocturne dans une chambre de jeune fille lui paraissait indiscrète. Mais Mr Westbrook fut aimable, très aimable: «Je regrette de ne pouvoir rester avec vous, mais j'ai des amis en bas; si vous voulez nous rejoindre un peu plus tard...» Shelley remercia; les amis de Mr Westbrook l'effrayaient.
Il s'assit près du lit de Harriet à côté d'Eliza qui, très éloquente ce soir-là, parla longuement de l'amour. Bientôt Harriet se plaignit d'un violent mal de tête; elle était incapable de supporter le bruit d'une conversation. «Eh! bien, je vais descendre», dit Eliza, et elle laissa seuls les deux enfants. Shelley resta jusqu'à minuit et demie, tandis que les amis de Mr Westbrook riaient et buvaient au-dessous. Le lendemain, Harriet alla mieux.
* * *
Depuis qu'il pouvait dans son exil voir des jeunes filles et éveiller leur esprit, Shelley était beaucoup moins malheureux. Cependant il souffrait d'être séparé de sa sœur Elisabeth. Elle ne répondait même plus à ses lettres; il se demandait si elle était séquestrée, et voulait à tout prix rentrer à Field-Place pour la revoir. Pendant quelque temps il eut l'idée d'y faire une rentrée à l'américaine. Que pouvait-il arriver s'il y allait un soir sans prévenir, s'y installait et ne répondait que par le silence aux malédictions de Mr Timothy? Mais tout fut rendu plus simple quand le frère de Mrs Shelley, le capitaine Pilfold, vint fort à propos fournir à son neveu la tranchée de départ dont il avait besoin pour une attaque sur Field-Place.
Le capitaine Pilfold était un vieux marin, brave et jovial, qui avait commandé une frégate sous Nelson à Trafalgar et qui préférait mille fois son neveu fantaisiste au solennel beau-frère Timothy. Que Percy fût ou non un sceptique, le capitaine s'en moquait bien. L'enfant avait de la volonté, et c'était là l'important. Il l'invita à venir le voir en son domaine de Cuckfield, à dix milles de Field-Place, et le reçut admirablement. Shelley reconnaissant offrit «d'éclairer» son bote, et le capitaine se montra si bon élève qu'au bout de huit jours il étonnait le clergyman et le docteur du village par des syllogismes incendiaires.
À Cuckfield, Shelley fit la connaissance de l'institutrice du lieu, Miss Hitchener, assez belle fille au profil romain, qui approchait de la trentaine. Miss Hitchener était républicaine. Elle avait aussi la réputation dans le village d'être romanesque et pédante; elle se plaignait de son côté de n'être comprise par personne. Shelley, après avoir admiré comme il convenait la noblesse de son attitude, s'aperçut avec chagrin qu'elle était restée déiste, et lui proposa une correspondance au cours de laquelle il entreprendrait la cure de cette infirmité. Elle accepta.
Cependant le brave capitaine Pilfold partait hardiment à l'abordage de son beau-frère Timothy. Il eut l'ingénieuse idée d'enrôler pour son entreprise le duc de Norfolk, chef politique du parti libéral, et le snobisme triompha de la vanité paternelle. Shelley put rentrer à Field-Place avec tous les honneurs de la guerre; on lui accordait une pension annuelle de 200 livret, sans conditions.
* * *
Il pouvait enfin revoir Elisabeth, mais il la trouva si changée qu'il en fût atterré. Elle était plus gaie, plus vivante qu'autrefois, mais d'une incroyable frivolité. Il l'avait connue grave, enthousiaste; maintenant indifférente aux idées, occupée seulement d'amusements puérils, de bals, de conversations niaises, elle ne vivait plus que pour «le Monde».
Il essaya de lui montrer comme jadis les lettres de Hogg.
—Oh! vous et votre absurde ami!... Tous les gens que je connais vous trouvent fous.
Sur quoi elle parla du mariage; elle ne pensait qu'à cela. Rien ne pouvait faire plus horreur à Shelley. Avait-elle oublié leurs lectures, les saines idées de Godwin?
—Le mariage est odieux et détestable, lui dit-il. Je me sens écœuré quand je pense à cette chaîne affreuse, la plus lourde que les hommes aient forgée pour attacher les âmes un peu fières. Le scepticisme et l'amour libre sont aussi nécessairement associés que la religion et le mariage. Les gens d'honneur n'ont pas besoin des lois... Pour l'amour de Dieu, Elisabeth, lisez le service du mariage, et voyez si un honnête homme peut soumettre un être aimable et aimé à une telle dégradation.
—Mais vous voulez pourtant que j'épouse votre Hogg?
—Oui, mais pas devant un clergyman et suivant la loi des hommes; librement et avec l'amour pour grand-prêtre.
—Voilà donc les conseils que vous donnez à une sœur, Percy! dit Elisabeth avec mépris.
Il était inutile d'espérer convaincre un esprit devenu futile au-delà de toute cure possible. «À quoi bon me tromper moi-même? Elle est perdue, complètement perdue. L'intolérance l'a infectée. Elle ne parle plus que de conventions et de sottises. Ce qu'elle voudrait de moi, c'est que, comme un frère du «monde», je fisse le rabatteur dans la chasse au mari, eh! bien, non!»
Il n'était venu à Field-Place que pour revoir Elisabeth; il n'avait plus qu'à partir. Les invitations ne lui manquaient pas; le capitaine Pilfold l'aurait volontiers reçu à Cuckfield; le père Westbrook allait passer les vacances en montagne et ses filles suppliaient Shelley de les rejoindre; Hogg lui demandait de venir passer un mois à York, et c'était bien là ce qui le tentait le plus; mais Mr Timothy, qui attachait sans doute une valeur symbolique à la séparation des deux criminels d'Oxford, aurait été furieux de ce nouveau rapprochement et, comme le premier quart de la pension promise état payable le 1er septembre, il valait mieux être patient. Hogg écrivit, sur un ton plaisant, que sans doute la jolie Harriet Westbrook l'emportait sur un vieil ami. «Vos plaisanteries m'amusent, répondit Shelley. Si j'ai la plus faible idée de ce qu'est l'amour, je n'aime personne en ce moment. Mais j'ai des nouvelles des Westbrook que j'estime hautement toutes les deux.»
Comme il hésitait encore sur la direction à prendre, un cousin de sa mère lui offrit l'hospitalité dans un coin solitaire du Pays de Galles: c'était un moyen de faire des économies en attendant sa pension, et il accepta.
En traversant Londres, il aurait voulu revoir Miss Hitchener et déjeuner avec elle, mais l'institutrice au profil romain craignit que cette rencontre ne fût pas convenable. Puis il y avait une telle inégalité de condition entre elle et Mr Shelley! Mr Shelley, indigné de cette pensée, écrivit une belle lettre sur l'égalité; Miss Hitchener y était appelée «la sœur de son âme». Elle commença à penser que Lady Shelley était un beau nom et à se regarder dans les miroirs.
Les paysages du Pays de Galles sont sauvages et beaux. Les rochers nus, les torrents encaissés, les gorges boisées enchantaient Shelley. Souvent il allait s'asseoir près de quelque chute d'eau ombragée pour lire les lettres de ses amis. Il restait, dans cette retraite, le directeur d'innombrables «âmes»: Miss Hitchener, le fidèle Hogg, le capitaine Pilfold, terreur des dévots, Eliza et Harriet Westbrook, sans compter plus d'un inconnu.
Les Westbrook venaient de rentrer à Londres quand Shelley reçut de Harriet la lettre la plus triste et la plus inquiétante. Son père voulait la contraindre à retourner à cette école de Mrs Fenning où elle avait été si malheureuse, où les élèves ne lui parlaient pas et ne répondaient même plus à ses questions, où les maîtresses la considéraient comme une fille perdue. Plutôt que de rester dans cette prison, elle était prête à se tuer. «Pourquoi vivre? Personne ne m'aime et je n'ai personne que je puisse aimer. Le suicide est-il un crime pour un être inutile aux autres et insupportable à lui-même? Puisqu'il n'y a pas de loi divine, la loi humaine peut-elle interdire un acte aussi naturel?»
Une sorte de terreur saisit Shelley. La logique de l'écolière lui paraissait irréprochable. Ses leçons avaient fait cette élève. Mais pouvait-il lui répondre sèchement et l'abandonner à la mort? Avant de désespérer elle pouvait lutter, refuser d'obéir. Il lui conseilla la fermeté et écrivit lui-même à Mr Westbrook une lettre de reproches.
Le vieux cafetier fut indigné. De quoi se mêlait ce jeune aristocrate qui tournait depuis six mois autour de ses filles? Eliza avait prétendu jadis qu'il épouserait Harriet, mais a-t-on jamais vu un futur baronnet épouser la fille d'un cafetier? Ce monsieur Shelley cherchait sans doute toute autre chose que le mariage. D'ailleurs, Mr Westbrook l'avait jugé le soir où, dans la chambre de sa fille, il l'avait invité à venir prendre un verre avec des amis. Mr Shelley avait refusé avec dédain. Ami du peuple? Égalitaire? Le petit-fils de sir Bysshe Shelley, millionnaire? Allons donc, ces gens-là sont tous pareils.
Harriet reçut l'ordre de se préparer à partir. Elle écrivit une dernière lettre à Shelley. Un projet un peu moins lugubre y prenait la place du suicide. Elle était trop malheureuse, trop persécutée; elle était prête à fuir avec lui s'il y consentait.
Il prit aussitôt la diligence pour Londres, terriblement agité. Qu'il eût des devoirs envers cette enfant, c'était indiscutable. Il l'avait formée; il avait contribué à lui faire une âme courageuse et incapable de supporter l'injustice. Une lettre de lui avait été la cause première de sa disgrâce. Mais s'il fuyait avec elle, de quoi vivraient-ils? Où? Comment? Il n'avait aucune profession, aucun avenir. D'ailleurs, l'aimait-il? Pouvait-il aimer encore après sa grande déception? Pourtant Harriet était charmante et l'idée d'un voyage avec la jolie malade qu'il avait vue un soir les cheveux dénoués, bien enivrante. Il était difficile d'écarter des images trop délicieuses.
Enfin il la vit. Elle était blanche, amaigrie, tragique.
—On vous a donc fait bien souffrir?
—Mais non, mon ami, mais...» Elle hésitait à dire: «Mais je vous aime...» Sa pâleur, ses yeux attachés à ceux de Shelley, son émotion le disaient assez. La vérité était qu'elle l'aimait follement. Cette petite fille avait été transformée par lui. Avant de le connaître, elle avait les goûts normaux de son milieu. Elle admirait les habits rouges des soldats, et quand elle pensait à l'amour ses héros étaient militaires. Toutefois, quand elle pensait au mariage, elle voyait volontiers un mari clergyman. Shelley avait bouleversé ces passions raisonnables. Quand elle l'avait pour la première fois entendu parler de ses idées sur la religion et la politique, elle avait été épouvantée et s'était promise de le convertir. Mais la logique de Shelley l'avait écrasée dès le premier entretien. Matée par un esprit plus vigoureux que le sien, elle s'était humiliée avec délices; elle adorait maintenant et l'homme et la doctrine.
En voyant qu'il ne se décidait pas à les rejoindre, elle avait craint de ne plus jamais le revoir et exagéré ses souffrances pour faire accourir son héros.
Shelley n'admirait pas les Chevaliers Errants; leur conduite n'était pas rationnelle. Il lui semblait condamnable de consacrer à une femme une vie déjà vouée au service de l'humanité. Mais devant ce beau visage anxieux qu'il pouvait d'un seul mot colorer de bonheur, il oublia ses principes. Il tendit sa main à Harriet et lui dit qu'il était tout à elle. Par un reste de prudence il écarta l'idée d'une fuite immédiate; hâter les choses paraissait inutile et dangereux, mais Harriet pouvait se rassurer. Si l'on tentait de lui faire violence, elle n'avait qu'à l'appeler: où qu'il fût, il accourrait et l'emmènerait. Elle avait déjà repris le teint d'une fille de seize ans, et qu'on aime.
* * *
Dès qu'il fut sorti de la chambre et qu'il ne vit plus cette enfant heureuse, Shelley soupira profondément et tomba dans une méditation sans fin.
Hogg, auquel il écrivit pour lui raconter la scène, répondit par une lettre vigoureuse dans laquelle il suppliait son ami de ne pas fuir avec Harriet sans l'épouser. Il savait Shelley hostile au mariage, mais essaya d'arguments puissants: «Si vous ne l'épousez pas, qui court un risque? Vous ou elle? Elle seule à coup sûr; c'est elle que le monde méprisera; c'est elle qui fera le sacrifice de sa réputation et de sa sécurité. Avez-vous le droit de le lui imposer?» L'appel était adroit. L'égoïsme était de tous les sentiments celui qui faisait le plus horreur à Shelley. Mais il avait le sentiment de commettre, en se mariant, un acte honteux et immoral. Les chapitres de _Political Justice_ contre les «chaînes matrimoniales» inquiétaient sa conscience. À ce moment, quelqu'un lui dit que le grand Godwin lui-même s'était marié deux fois, et cet exemple le rassura: «Oui, répondit-il à Hogg, il est inutile d'essayer par un exemple particulier de renouveler la forme de la société, jusqu'à ce que la raison ait opéré un changement si complet que l'innovateur cesse d'être exposé à des maux nombreux.»
Toutefois, il n'était pas pressé d'appliquer ses nouvelles idées. Son oncle Pilfold l'appelait à Cuckfield; il savait y revoir la belle institutrice au profil romain, «sœur de son âme», dont il désirait achever l'initiation à la doctrine. En partant, il promit encore à Harriet de revenir à Londres à son premier appel.
Il fallait avoir dix-neuf ans pour concevoir le moindre doute sur ce qui allait se passer. Une jeune fille amoureuse, et qui se sait armée d'une telle promesse, ne peut résister longtemps. Avant qu'une semaine se fût écoulée un message urgent rappelait Shelley à Londres. Les persécuteurs voulaient une fois de plus livrer Andromède au Dragon Scolaire, Shelley vit le mal sans remède, offrit la fuite et le mariage immédiat.
Le lendemain, la diligence d'Édimbourg emmenait vers le Nord ces deux enfants qui avaient ensemble trente-cinq ans. «Acte de volonté, non de passion», pensait le jeune Chevalier, tandis que la diligence le cahotait en face de son exquise fiancée.
Un couple d'amants jeunes, charmants et persécutés exerce une séduction à peu près irrésistible. Les habitants d'Édimbourg, qui ne passent pas pour sentimentaux quand on fait appel à leur bourse, ne purent s'empêcher d'accueillir avec une indulgence amusée ce ménage enfantin qui leur arrivait dans une misère si rayonnante. En quittant Londres Shelley avait emprunté quelques livres à un ami; en arrivant à Édimbourg, il ne lui restait pas un penny. Il était inutile d'espérer recevoir aucun secours de Mr Timothy que l'annonce de la fuite de son fils avait dû rendre fou furieux.
Cependant un propriétaire se contenta, pour louer un agréable rez-de-chaussée, du récit de leur aventure, de la vue de la beauté de Harriet et de la promesse d'un paiement rapide. Il fit mieux; il leur prêta la somme nécessaire pour manger pendant quelques jours et pour faire célébrer leur mariage suivant les lois si simples de l'Écosse. Sa seule condition fut que, le soir des noces, Shelley et sa femme accepteraient de dîner avec lui et ses amis.
Ce fut donc au milieu de commerçants d'Édimbourg que le petit-fils de sir Bysshe célébra les fêtes de ses noces. Les vins et le spectacle de ces «jeunes époux» rendirent les honnêtes puritains un peu trop égrillards pour le goût de Shelley. Les plaisanteries devinrent risquées. La jolie Harriet, qui était modeste, rougit beaucoup et Shelley annonça que lui et sa femme allaient se retirer dans leur chambre. Un grand éclat de rire accueillit cette nouvelle.
Un peu plus tard, on frappa à leur porte. Shelley ouvrit: c'était leur hôte. «C'est l'usage, ici, dit-il un peu ivre, que les invités à un mariage montent au milieu de la nuit et lavent la mariée dans le whisky.
—Je brûle la cervelle au premier qui pénétrera dans cette chambre, dit Shelley en montrant ses pistolets.
Sa voix tremblait, ses yeux brillaient comme jadis à Eton. Les commerçants d'Édimbourg jugèrent que ce jeune homme à tête de fille était plus dangereux qu'il n'en avait l'air, et lui souhaitant le bonsoir avec respect, redescendirent à toute vitesse.
Ainsi Shelley et Harriet se trouvaient mariés, libres et seuls dans une grande ville inconnue. Ils se regardèrent avec ravissement.
Quelques jours avaient suffi pour que le jeune mari, qui dans la diligence pensait avec mélancolie: «Action volontaire, non mouvement de passion», fût devenu tout à fait amoureux. Harriet était vraiment agréable à regarder; toujours jolie, toujours fraîche et vive, toujours bien coiffée, sans mèches folles, elle avait l'air d'une fleur blanche et rose. Elle s'habillait très simplement, mais elle était toujours nette. Sans être vraiment cultivée, elle était remarquablement instruite. Surtout elle avait lu un nombre prodigieux de livres. Elle lisait d'ailleurs toute la journée et, par goût, des ouvrages moraux.
Son maître et amant lui avait communiqué le respect de la Vertu, et le Télémaque de Fénelon était son héros favori. Elle s'essayait souvent à prononcer les mots magiques «Intolérance, Égalité, Justice», et cette bouche enfantine tenait des propos qui eussent inquiété le lord Chancelier. Quant à la religion anglicane, elle l'ignorait aussi naïvement qu'eussent pu le faire Calypso ou Nausicaa.
Les enfants sont délicieux, mais leur société fatigante; bien que Shelley fût sensible à tant de grâce, de gentillesse, de dévotion, il lui arrivait de regretter la conversation caustique de Hogg et l'enthousiasme éloquent de miss Hitchener. Il se demandait avec inquiétude ce que celle-ci allait penser de son mariage.
«Ma très chère amie, lui écrivait-il, puis-je encore vous appeler ainsi ou ai-je perdu par l'équivoque de ma conduite l'estime des êtres sages et vertueux?... Combien tous mes projets ont changé en une semaine, et que nous sommes esclaves des circonstances!... Vous vous demanderez comment moi, un athée, j'ai pu me soumettre à la cérémonie du mariage, comment ma conscience a pu y consentir?... C'est ce que je veux vous expliquer.» Sur quoi il démontrait à la suite de Hogg que la bonne réputation et les avantages qui y sont liés sont des biens dont on n'a pas le droit de dépouiller un être aimé. «Blâme-moi si tu veux, ô la plus chère des amies, car tu es encore pour moi la plus chère!... Si Harriet n'est pas à seize ans ce que vous êtes à un âge plus avancé, aidez-moi à former en toutes choses cette âme vraiment noble et digne de vos soins... Charmante, elle l'est dès maintenant, ou je suis le plus faible des esclaves de l'erreur.» La lettre se terminait par une invitation à venir les rejoindre à Édimbourg où la présence de Harriet enlèverait toute inconvenance à cette réunion. Miss Hitchener n'accepta pas. Peut-être le tutoiement poétique n'avait-il pas suffi à faire passer la phrase, vraiment malheureuse, sur les seize ans et l'âge plus avancé.
Mais si la vierge de Cuckpoint ne vint pas aider au modelage de l'âme d'Harriet, Shelley, entendant par un matin ensoleillé frapper à la fenêtre de son rez-de-chaussée, eut la joie de découvrir dans la rue, debout et un sac à la main, son ami Hogg qui, ayant obtenu de l'avoué de York quelques semaines de vacances, venait les passer à Édimbourg.
Hogg eut une réception triomphale. «Enfin nous nous retrouvons! Nous ne nous séparerons plus jamais! Il faut qu'on vous prépare un lit dans la maison.» Harriet parut; Hogg fut charmé. Jamais il n'avait vu une femme aussi éclatante de jeunesse, de bonheur et de beauté. Le propriétaire fut amené de force. «Il faut un lit! Tout de suite! Un lit dans cette maison, c'est urgent, indispensable...» Quand on permit au pauvre homme de répondre, il put offrir une chambre au dernier étage.
Les trois amis avaient mille choses à se dire et à se demander; tous parlaient en même temps, tandis qu'une petite servante apportait du thé avec de grands cris. Quand la joie fut un peu calmée, Shelley proposa une promenade et ils allèrent visiter le palais de Marie Stuart. Harriet, bonne élève de l'Académie de Jeunes Filles et grande lectrice de romans historiques, expliqua mille détails intéressants. En sortant de là Shelley s'excusa, il devait rentrer pour écrire des lettres, mais il désirait que Harriet fît faire à Hogg l'ascension de la colline d'où l'on découvre toute la ville.
Hogg admira beaucoup la vue et ils restèrent longtemps assis au sommet. Peut-être son guide lui plaisait-il assez pour lui faire trouver toute promenade agréable.
En descendant, Harriet s'aperçut que le vent violent relevait ses jupes et que Hogg, à la dérobée, regardait ses chevilles avec intérêt. Elle s'assit de nouveau sur le rocher et déclara qu'elle resterait là jusqu'à ce que le vent fût tombé. Hogg, qui mourait de faim, fit de grandes protestations et partit seul. Elle le suivit en courant. Ainsi commencèrent quelques semaines d'une vie délicieuse.
Seule la question d'argent était bien inquiétante, mais le brave oncle Pilfold envoyait de nombreux cadeaux. «Être furieux contre son fils c'est très bien, disait-il, mais l'affamer, c'est une autre affaire.» D'ailleurs Hogg avait un peu d'argent, bien que Mr Timothy eût pris la peine d'écrire à Mr Hogg le père: «Je crois de mon devoir de vous prévenir que mon jeune homme vient de fuir en Écosse avec une jeune personne du sexe et que votre jeune homme les a rejoints.»
Tous les matins, Shelley sortait pour aller chercher ses lettres, dont le nombre demeurait prodigieux. Après le breakfast, il écrivait ou travaillait à une traduction de Buffon qu'il avait entreprise. Harriet et Hogg allaient se promener. Si le temps était mauvais, Harriet faisait la lecture à Hogg. Elle aimait beaucoup lire à haute voix et lisait d'ailleurs très bien, avec une grande netteté d'articulation. Hogg entendit ainsi une grande partie du Télémaque et ne se plaignit jamais. Le sage Idoménée donnant des lois à la Crète était terriblement ennuyeux, mais la lectrice était si jolie qu'il l'eût écoutée sans ennui pendant des jours entiers. Shelley, moins poli, s'endormait parfois et se faisait rabrouer. Son ami se joignait à sa femme pour l'accabler de reproches comiques et Hogg trouvait un plaisir inconscient à faire cause commune avec Harriet.
On était en 1811, l'année de la comète et du bon vin. Les nuits étaient claires et brillantes.
Comme les vacances de Hogg finissaient et qu'il lui fallait rejoindre son poste chez l'avoué de York, Shelley et Harriet qui n'avaient rien à faire à Édimbourg, ni d'ailleurs en nul lieu au monde, se décidèrent à le suivre. Devant eux un plan de vie se développait, simple et nécessaire. Ils resteraient à York, avec leur inséparable ami, pendant les quelques mois de la fin de son apprentissage, puis tous trois iraient à Londres et y passeraient le reste de leurs jours à écrire, à lire et à se faire la lecture les uns aux autres.
Pour ne pas trop fatiguer Harriet, ils louèrent une chaise de poste. Des deux côtés de la route les champs d'orge et de betteraves alternaient avec monotonie.
—Mais où est l'orge? Où est la betterave? disait Harriet.
—Oh! petite fille des villes! répondait Shelley avec indignation.
Hogg le moqueur se demandait dans son coin comment le sage Idoménée, si grand docteur en agriculture, n'avait pas mieux instruit sa disciple.
Pour charmer le long voyage, Harriet continuait à haute voix la lecture de Télémaque, Shelley poussait de grands soupirs: «Harriet chérie, est-il indispensable de tout lire?
—ui, absolument.
—Vous ne pouvez pas sauter un peu?
—Non, c'est impossible.
Au premier relai Shelley disparut. Il avait toujours eu l'étonnant pouvoir de s'évanouir dans les airs comme une Elfe. Hogg finit par le retrouver au bord de la mer; il regardait le soleil couchant d'un air mélancolique.
York lui déplut tout de suite, et vivement. La grandeur théologienne et civile de la vieille capitale du Nord ne pouvait le toucher. Ils n'y trouvèrent pour tout logement que des chambres misérables. «Nous ne pouvons rester ici», dit Shelley.
Mais pour partir, il fallait de l'argent. Il décida d'aller à Cuckfield voir le brave capitaine Pilfold, protecteur des bons esprits. Là il pourrait rendre à revenir avec lui à York, et en passant par Londres il ramènerait Eliza dont Harriet désirait la visite. Ainsi se trouveraient réunies, pour la première fois, toutes les sœurs spirituelles de Shelley.
Il prit donc la diligence; Harriet et Hogg restèrent seuls. C'était une étrange et délicieuse situation. Ils étaient aussi libres dans cette ville étrangère qu'ils l'eussent été dans une île déserte, et Harriet trouvait un plaisir enfantin à jouer «au ménage» avec un compagnon si jeune et si divertissant. Le ton sarcastique de Hogg l'amusait beaucoup et faisait un contraste reposant avec la gravité ardente, d'ailleurs si admirée par elle, de Shelley. Hogg lui avait fait à Édimbourg et pendant le voyage mille compliments, ce qu'elle ne trouvait pas si ridicule. Percy était toujours un peu «le professeur»; il lui avait appris ce qu'elle savait; il corrigeait gravement ses erreurs; il connaissait ses talents. Hogg, au contraire, admirait tout. Il remarquait ses robes, ses coiffures. Il écoutait Télémaque en louant la voix de la lectrice. Il était toujours de bonne humeur. C'était bien agréable.
L'état d'esprit de Hogg était différent et beaucoup moins pur. À vivre tout le jour auprès de cette charmante fille avec laquelle Shelley le laissait si volontiers seul et que la famille des Westbrook n'avait peut-être pas élevée à observer toute la réserve qu'il eût fallu, il s'était pris rapidement à la désirer avec force. D'abord il s'était dit que c'était là une pensée affreuse, et que la femme d'un ami aussi tendrement aimé ne pouvait être une femme pour lui. Mais l'Intelligence est une procureuse, et la sienne, qui était vive, s'était mise, comme elle fait toujours, au service de ses instincts soulevés.
«Est-ce ma faute, se disait-il, si Shelley la jette dans mes bras? A-t-on idée de passer les jours à écrire des lettres sur la Vertu quand on a chez soi cette merveille? Car elle est ravissante. Quand elle passe dans les rues d'York, les plus cagots se mettent aux fenêtres... D'ailleurs Shelley l'aime-t-il? Il la traite avec un air de protection affectueux, mais assez méprisant, et il n'a pas tout à fait tort... Qu'est-ce que Harriet? La fille d'un cafetier... elle ne peut être bien farouche.»
Depuis qu'il connaissait Shelley, deux sentiments contradictoires avaient toujours lutté dans son esprit. Il admirait le courage moral, la franchise de son ami, sa loyauté ardente. Il reconnaissait dans cette âme un diamant pur et unique, mais, en même temps, le côté «humoriste» de son esprit était sensible au comique de tant de déclamations véhémentes, de cette activité fébrile qui travaillait toujours à vide. Il avait été à Oxford le Sancho cultivé, humaniste et railleur de ce don Quichotte à boucles blondes; il s'était fait rosser avec lui par de terribles moulins à vent. Pendant les premiers temps de leur amitié et jusqu'à leur rencontre à Édimbourg, l'admiration l'avait emporté, l'ironie se contentant de colorer sa rivale victorieuse d'un reflet fugitif et tendre. Maintenant, attisée par une passion complice, l'ironie grandissait à vue d'œil.
Le premier jour de l'absence de Shelley, en sortant de son étude, il alla chercher Harriet pour la promener au bord de la rivière. Il la regardait avec ravissement et lui dit mille folies. Elle parlait de son mari dont elle attendait impatiemment le retour, d'abord pour le revoir, ensuite parce qu'il devait lui ramener sa chère sœur Eliza: «Eliza est très belle, vous verrez; elle a de beaux cheveux noirs; elle est très intelligente... C'est elle qui m'a toujours guidée dans les moments importants de ma vie...
—Vous avez donc eu des moments importants dans votre vie, petite fille?
Harriet raconta ses malheurs à l'école, son mariage; elle resta un moment silencieuse, occupée par des souvenirs, puis demanda:
—Que pensez-vous du suicide? Vous n'avez jamais songé à vous tuer?
—Jamais, dit Hogg, vous non plus, j'espère.
—Si, moi, très souvent... Même à l'école il m'arrivait de me lever la nuit avec l'intention de me tuer. Je regardais par la fenêtre... Je disais adieu à la lune, aux étoiles, aux élèves endormies... Et puis je me recouchais et me rendormais.
Ils continuèrent leur promenade en échangeant des confidences, puis rentrèrent à la maison et se mirent à faire le thé, cérémonie pendant laquelle Hogg était toujours très amusant. Puis Harriet proposa de lire à haute voix. Hogg ne sut jamais ce qu'elle avait lu ce soir-là, et quand elle lui dit: «Bonne nuit!» en se retirant dans sa chambre, il pensa: «Peut-elle être bonne?»
Le lendemain, dès qu'il la revit, il lui dit qu'il l'aimait follement.
Harriet fut très émue et très indignée. Et pour une petite fille de seize ans elle se défendit assez bien. Elle parla de Shelley, de la vertu: «Est-ce que vous ne voyez pas l'horreur de votre conduite? Percy m'a confiée à votre protection et vous abusez de sa confiance... Mais je suis sûre que vous êtes déjà guéri... Je vous supplie de ne plus me dire un mot de tout cela... Même, pour ne pas attrister Shelley qui a tant de foi en vous, je ne lui en dirai rien.»
Elle parlait avec animation. Les déclarations sont les batailles de la jolie femme et le bon soldat ne déteste pas le combat. La vaillante Harriet fut victorieuse; Hogg promit d'être sage.
Le soir, quand il rentra de l'étude, il vit, assise à côté de Harriet, sur le divan, une grande femme aux cheveux noir corbeau, au teint blafard, à l'aspect chevalin: «Hogg, dit Harriet, c'est Eliza... Elle est venue: c'est gentil, n'est-ce pas?... Eliza, c'est Hogg, notre grand ami, dont Shelley vous a si souvent parlé.»
Eliza inclina sèchement la tête: «Je croyais que vous deviez rentrer avec Shelley, dit Hogg.
—Oh! dear no! dit Eliza, et elle continua sa conversation avec Harriet, sans s'occuper de l'arrivant. Hogg n'était pas habitué à un tel traitement dans cette maison: «C'est cela, Eliza? pensa-t-il. Elle est affreuse et vulgaire... Voici mon tête-à-tête interrompu... peut-être est-ce mieux ainsi... mais c'est odieux tout de même... Harriet chérie, dit-il à haute voix, est-ce qu'on ne prend pas le thé aujourd'hui? Vous ne prenez pas le thé, Miss Westbrook? dit-il poliment en se tournant vers Eliza?
—Oh! dear no! dit Eliza.
—Et vous, Harriet?
—Moi non plus.
Hogg résigné fit son thé lui-même et le but seul en silence.
À partir de ce moment, cet intérieur lui devint insupportable. Eliza avait pris le commandement, ou plutôt elle l'avait repris. Elle avait dirigé Harriet pendant toute son enfance; elle avait dû l'abandonner à Shelley pendant les quelques semaines indispensables au mariage; elle rentrait maintenant dans ce ménage comme un capitaine sur son bateau, hissait son pavillon au mât et ne tolérait plus d'autre maître à bord.
Elle commença par critiquer sévèrement la conduite de Shelley: «Alors, si je n'étais pas arrivée, il vous laissait ainsi seule avec un jeune homme... C'est inconcevable... Juste ciel! Que dirait Miss Warne?... Et ce jeune homme vous appelle Harriet chérie? Et vous le tolérez!»
Dès que Hogg proposait une promenade:
—Vous n'y pensez pas, disait Eliza, Harriet est très fatiguée, très souffrante...
—Harriet? disait Hogg stupéfait... Qu'est-ce qu'elle a, mon Dieu?
—Elle a les nerfs en très mauvais état; il faut être aveugle pour ne pas le voir.
Et si Harriet voulait lire à Hogg les chastes préceptes d'Idoménée, dont il avait si grand besoin: «Lire à haute voix, Harriet? disait Eliza. Et vos pauvres nerfs?... Juste ciel!... Que dirait Miss Warne?...
—Mais qui diable est Miss Warne? demanda Hogg à voix basse à Harriet, profitant d'un moment où la redoutable Eliza s'était enfermée dans sa chambre.
—C'est la grande amie d'Eliza... Nous tenons beaucoup à son opinion.
—Pourquoi? Est-ce une personne remarquable par sa naissance, par son éducation?
—Miss Warne? Oh! non. C'est la fille du propriétaire d'un bar, comme nous-mêmes.
Hogg soupira et leva les yeux au ciel.
—Et qu'est-ce qu'elle fait, Eliza, dans sa chambre? Est-ce qu'elle lit?
—Non.
Harriet se pencha vers lui et dit d'un air mystérieux:
—Elle se brosse les cheveux.
—Alors sortons, Harriet.
Harriet refusa d'abord, mais comme le brossage de cheveux se prolongeait, elle consentit à accompagner Hogg pendant quelques minutes.
Il avait, depuis sa première tentative, respecté sa promesse d'être sage et elle en était à la fois heureuse et désappointée. Sûre de sa vertueuse force de résistance, il ne lui déplaisait pas de l'éprouver. Sur le pont, Hogg s'arrêta. La rivière gonflée charriait, avec une extrême rapidité, toutes sortes de débris tournoyants.
—Harriet chérie, ne trouvez-vous pas qu'Eliza ferait très bien au fil de l'eau... Elle tourbillonnerait avec ses cheveux noirs comme cette poutre de bois... Et, juste ciel! que dirait Miss Warne?
Harriet détourna la tête et éclata de rire: Hogg était sacrilège, mais bien drôle vraiment.
—Comme vous avez un joli rire... si sain, si gai, dear Harriet!
La vaillante Harriet sentit le combat proche.
Shelley revint le lendemain plus tôt qu'on ne l'attendait. Rien ne lui avait réussi. M. Timothy refusait de le voir; pour des motifs très différents de ceux de son fils, il considérait lui aussi la cérémonie du mariage comme le crime essentiel.
—J'aurais volontiers, dit-il au capitaine Pilfold, payé l'entretien d'enfants illégitimes. Mais épouser?... Ne me parlez plus de lui.
Miss Hitchener, effrayée des calomnies possibles, avait refusé d'accompagner Shelley; en traversant Londres, il avait appris qu'Eliza ne l'avait pas attendu; il rentrait fatigué et mélancolique et espérait trouver le repos entre sa femme et son ami.
Dès son arrivée il sentit dans toute cette petite société un air de gêne et de contrainte. Eliza, enfermée dans sa chambre, brossait ses cheveux tout le long du jour. Hogg et Harriet, au lieu de se taquiner autour de la théière avec de grands éclats de rire, se tenaient très loin l'un de l'autre, et lorsque Hogg parlait à Harriet, elle lui répondait d'un ton sec et plein de mystère.
—Dear Harriet, dit Shelley, dès qu'ils furent seuls, je n'aime pas l'attitude hautaine que vous prenez à l'égard de Hogg... Il est mon meilleur ami; il vient de vous tenir compagnie pendant mon absence. Si vous avez maintenant votre sœur, ce n'est pas une raison pour négliger un homme que je considère, moi, comme un frère.
Harriet soupira. «Joli ami», dit-elle, d'un air tout chargé d'insinuations.
Shelley, étonné, la pressa de s'expliquer. Elle raconta: «Il m'a fait deux déclarations... Une première fois il m'a dit qu'il m'aimait follement... J'ai essayé de plaisanter... Je l'ai fait taire... J'ai cru que c'était fini et me proposais même, pour ne pas vous inquiéter, de ne pas vous en parler... Mais hier il a recommencé... Il m'a dit qu'il ne pouvait plus vivre sans moi, qu'il se tuerait si je n'étais pas à lui.
Shelley se sentit devenir glacé. Une étrange sensation de mort subite arrêta son cœur.
—Hogg? Hogg a fait cela... mais ne lui avez-vous pas montré?...
—Oh! je lui ai dit tout ce qu'on pouvait dire... qu'il manquait à l'amitié... qu'il trahissait votre confiance... «Qu'importe tout cela quand on aime? m'a-t-il répondu. Il convient à Shelley qui est un froid et pur esprit de discourir sur la vertu, mais moi je vous aime, le reste n'est rien... D'ailleurs, quel mal ferions-nous à Shelley? Il ignorera toujours. Pourquoi ne pas me promettre votre amour si vous lui gardez votre affection? S'occupe-t-il donc tellement de vous?...»
—Il a dit cela?
—Oui, et bien d'autres choses... Il a dit que vous mêlez le raisonnement partout où il n'a que faire, que vous êtes ardent pour des chimères et glacial pour les sentiments qui, seuls, comptent dans la vie. J'ai répondu aussi bien que j'ai pu.
Shelley s'était laissé tomber sur un divan. Il lui sembla que sur le monde s'étendait soudain un voile gris. Un affreux vertige moral faisait tourbillonner ses idées. Il frissonnait.
«Que Hogg ait essayé de séduire ma femme, et qu'il ait choisi pour cela le moment où je l'avais confiée à sa protection... Ce visage que je regardais avec tant d'affection... Je pensais que si le monde pouvait le regarder comme moi, son air de loyauté y ramènerait la paix... Jamais rien de plus scélérat... Et pourtant sa conduite à Oxford, si noble, si désintéressée... Il faut que je lui parle, il faut que je raisonne avec lui...»
Il embrassa Harriet longuement et pria Hogg de le suivre hors de la ville. Hogg s'attendait à une scène et s'y était préparé. Il ne nia rien.
—Oui, c'est vrai... J'ai aimé Harriet depuis le premier jour où je l'ai vue Édimbourg... Est-ce ma faute? Je suis ainsi fait que la beauté des femmes me transporte. Harriet est admirablement belle... Je vous le répète, je l'ai aimée tout de suite.
—Ce n'est pas de l'amour, c'est du désir. C'est un instinct vulgaire. Ce n'est pas cette noble passion qui arrache l'homme à l'animal... De l'amour? Réfléchissez, Hogg: l'amour suppose l'oubli de soi-même et la recherche du bonheur de son objet; vous ne pouvez faire que le malheur de Harriet... Donc votre sentiment n'est pas de l'amour; c'est au contraire de l'égoïsme...
—Appelez-le comme vous voulez... Qu'importe le mot?... C'est une passion terrible; j'aurais essayé de lui résister si je ne l'avais sentie invincible.
—Aucune passion n'est invincible... La volonté vient à bout de tout... Si vous aviez pensé à moi... Je vous assure que je me sens plus vieux, plus fané par cette révélation que par vingt ans de misère... Je sens mon cœur flétri... Et cette pauvre Harriet... croyez-vous que tout ceci ne soit pas pénible pour elle?»
Hogg était pâle, affaissé, il semblait honteux et malheureux, et il l'était. Lui aussi aimait Shelley et se jugeait sévèrement: «Pas une femme, pensait-il, ne vaut le sacrifice d'un tel ami.» Et tout haut: «Je regrette ce qui s'est passé, Shelley; j'essaierai d'oublier; je voudrais votre pardon et celui de Harriet, et nous pourrons reprendre la vie comme avant. Ne soyez plus irrité contre moi.
—Je n'ai aucune colère contre vous; je hais votre faute, non vous-même. J'espère que le moment viendra où vous regarderez votre horrible erreur avec autant de dégoût que moi. Ce jour-là, vous n'en serez plus responsable. L'homme qui regrette n'est plus l'homme qui a été coupable. Et ce n'est certes pas moi qui reprocherai à votre Moi présent et purifié les erreurs de votre Moi disparu.
Il se sentait si heureux d'avoir dominé sa colère et sa jalousie, et trouvé pour Hogg le chemin du salut, qu'il en avait presque oublié l'offense.
Mais les femmes sont moins indulgentes. Quand Shelley rentra et raconta qu'il avait pardonné au coupable: «Quoi! dit Eliza, vous prétendez continuer à vivre avec cet homme?... Juste Ciel! que deviendraient les pauvres nerfs de Harriet?...» Le lendemain, lorsque Hogg rentra de l'étude, il trouva la maison vide.
Shelley et ses femmes, en fuyant le déplorable Hogg, avaient décidé de se diriger vers la délicieuse région des Lacs. Une raison sentimentale, assez semblable à celle qui lui avait fait aimer la rue de la Pologne, l'attirait dans cette province. Deux grands poètes libéraux, Southey et Coleridge, l'habitaient depuis longtemps, et un heureux hasard pouvait faire que Shelley les rencontrât. Rien ne lui aurait été plus agréable que de connaître enfin les rares grands hommes qui partageaient ses idées.
Ils louèrent à Keswick un petit cottage fleuri. Ils n'avaient pas la jouissance du jardin, mais le propriétaire (qui considérait Shelley et Harriet comme des enfants égarés) les autorisa à y jouer. Bientôt le facteur sentit le poids du courrier de Shelley.
Il y avait d'abord la correspondance avec Hogg, qui était bien décourageante. Il écrivait à Harriet de longues lettres où il lui jurait en même temps de la respecter et de l'adorer éternellement. De cet amour trop constant Harriet était excédée et fière. Quand Shelley disait: «Avec le temps et l'éloignement Hogg oubliera», elle secouait la tête d'un air sceptique. Sincèrement désolée des blessures infligées à son admirateur, elle l'eût été presque autant de découvrir que ces blessures n'étaient pas mortelles: «L'éloignement, disait-elle, apaise les petites passions, mais il augmente les grandes.» Quand Hogg écrivit: «J'aurai le pardon de Harriet où je me brûlerai la cervelle à ses pieds», elle triompha tristement. Aucun coup de feu ne vint troubler leur solitude fleurie; elle en fut rassurée et désappointée.
Puis il y avait les lettres de Miss Hitchener qui, depuis la décadence de Hogg, était devenue la seule confidente. Presque chaque jour partaient à son adresse quelques pages pressantes et vertueuses. Harriet elle-même ajoutait aux discours passionnés de son mari de chaudes invitations à venir les rejoindre.
Le duc de Norfolk habitait dans les environs. Il avait une première fois réconcilié Shelley avec son père, et comme la question d'argent se faisait de plus en plus grave, ils décidèrent de lui écrire. Sa Grâce répondit aimablement en invitant Mr Shelley, sa femme et sa belle-sœur à venir passer le week-end [1] au château. Elle s'intéressait au jeune rebelle, peut-être par naturelle bienveillance, peut-être aussi parce qu'il était de son devoir de chef de parti politique de s'assurer les bons sentiments d'un jeune homme qui semblait destiné à devenir, à sa majorité, membre du Parlement et héritier de 6.000 livres de rente.
Harriet fut bonne figure au château de Greystoke. La duchesse, à laquelle on avait raconté l'étrange mariage de Shelley, fut agréablement surprise par la bonne mine et la culture de sa femme. Même Eliza ne déplut point. Ce voyage eut le meilleur résultat. Mr Westbrook, quand il sut que ses deux filles avaient passé quelques jours chez un duc, et que son gendre y était arrivé avec une guinée dans sa poche, se sentit tout â coup porté à une grande générosité et il accorda au jeune couple une pension de deux cents livres par an. Mr Timothy ne pouvait se montrer plus avare, surtout quand son suzerain et chef lui demandait d'être pitoyable. Il rétablit, lui aussi, ses deux cents livres par an: tout danger de misère était écarté.
Mais le plus important, aux yeux de Shelley, était d'avoir obtenu ce résultat sans faire aucune concession: «Je crois de mon devoir, écrivit-il à son père, de vous dire que, quelque avantage qui puisse en résulter pour moi, je ne puis promettre de dissimuler mes opinions en matière religieuse ou politique... Une telle méthode serait indigne de vous et de moi.» Mr Timothy répondit: «Si je vous accorde une pension, c'est uniquement pour vous empêcher d'escroquer les étrangers.» Il était décidément incapable de comprendre certaine hauteur de sentiments.
* * *
Chez le duc de Norfolk, Shelley avait rencontré un ami de Southey qui lui avait offert de l'emmener chez le poète. Ainsi, pour la première fois, il allait voir en chair et en os un écrivain qu'il admirait.
Southey surprit au plus haut point Shelley qui associait l'idée d'un poète aux objets les plus charmants et les plus aériens. Il trouva, dans une maison assez riche et bien chauffée, une Mrs Southey qui ressemblait beaucoup plus à une ménagère qu'à une Muse. Elle avait été couturière et reliait les livres de son mari avec des morceaux d'étoffe. Ses armoires à linge étaient les lieux consacrés où elle exerçait son génie, et elle parlait d'argent, de cuisine et de servantes comme les matrones les plus détestables. Le poète ne paraissait pas s'apercevoir de tant d'ignominie. Il semblait brave homme, mais raisonnait mal. Il avouait que la société devait être transformée, mais ajoutait qu'elle ne pouvait l'être que très lentement. Il se servait de l'horrible formule: «Nous ne le verrons, ni vous, ni moi»; il était hostile à l'émancipation des Catholiques Irlandais et à toutes les mesures vraiment radicales. Disgrâce suprême, il se disait chrétien. Shelley sortit de là désolé.
Le bon Southey était loin de se douter de l'impression produite: «Étrange garçon, pensait-il après le départ de son visiteur... Son plus grand chagrin paraît être de se savoir l'héritier d'un immense domaine, et il est aussi inquiet de ses six mille livres par an que je l'étais à son âge de n'avoir pas un penny... À part cela, je crois voir mon propre fantôme. Il se croit athée; il n'est que panthéiste. C'est une maladie de jeunesse par laquelle nous passons tous. Il est bien tombé, et ne pouvait venir chez un meilleur médecin. Je lui ai prescrit une cure de Berkeley et à la fin de la semaine il sera berkeleyen... Il a été bien surpris de rencontrer pour la première fois de sa vie un homme qui le comprenne... Enfin que Dieu nous aide! Le monde a besoin d'être amélioré. Ce jeune monsieur Shelley ne s'y prend pas tout à fait comme il faudrait, mais je ne désespère pas de le convaincre qu'il peut faire beaucoup de bien avec ses six mille livres par an».
Ainsi la Jeunesse et l'Âge Mûr s'étaient rencontrés en chemin, la Jeunesse regardait l'Âge Mûr avec un respect impatient, l'Âge Mûr contemplait la Jeunesse avec une bienveillante ironie et se promettait de la dominer aisément par la force d'un esprit plus formé. L'Âge Mûr oubliait que les esprits des générations successives sont aussi imperméables les uns aux autres que les monades de M. Leibniz.
Southey et sa femme firent tout ce qui était en leur pouvoir pour aider le ménage Shelley. Le poète, très populaire dans le pays, alla voir le propriétaire du cottage et obtint que le loyer fût diminué. Mrs Southey donna à Harriet, si incompétente en choses du ménage, de très bons conseils sur la cuisine et le blanchissage. Même elle lui prêta du linge de lit et de table. C'était là de sa part la plus grande marque de bienveillance. Mais une découverte que fit Shelley vint rendre inutiles ces timides avances de l'Âge Mûr.
Il trouva par hasard dans une revue un article de Southey où l'abominable vieux roi d'Angleterre était appelé «le meilleur monarque qui eût jamais occupé un trône». C'était évidemment une flatterie un peu grosse, mais Southey désirait devenir poète lauréat et le chemin des honneurs officiels est difficile à parcourir. Shelley ne pardonnait pas ce genre de bassesse; il informa Southey qu'il le considérait désormais comme un esclave à gages, un champion du crime, et renonçait à le voir.
* * *
Il se souciait d'ailleurs bien peu, à ce moment précis, de Southey. Ne venait-il pas de découvrir que Godwin, le grand Godwin, l'auteur de «Political Justice», le destructeur du mariage, l'ennemi de la divinité, l'athée, le républicain, le révolutionnaire Godwin vivait encore, habitait Londres, avait une adresse comme tout le monde, enfin qu'il était possible d'envoyer des lettres vertueuses au prophète même de la vertu.
«Vous serez surpris, écrivit-il, de recevoir une lettre d'un étranger. Aucune présentation autorisée (et aucune probablement n'autorisera) ce que le vulgaire appellerait cette liberté; c'est une liberté qui, bien que non sanctionnée par l'usage, est loin d'être blâmée par la raison. Les plus chers intérêts de l'humanité demandent impérieusement que l'étiquette à la mode ne tienne pas l'homme à distance de l'homme.
«Le nom de Godwin a toujours excité en moi des sentiments de respect et d'admiration. Je m'étais accoutumé à le considérer comme une lumière trop brillante pour l'obscurité qui l'entoure... Vous ne serez donc pas surpris de l'inconcevable émotion avec laquelle j'ai appris votre existence et votre logement. J'avais fait figurer votre nom sur la liste des morts illustres; il n'en est pas ainsi, vous vivez et, j'en suis convaincu, préparez encore le bonheur du genre humain.
«Pour moi, je viens seulement d'entrer sur le théâtre de mes travaux, et pourtant mes sentiments et mes raisonnements sont ce qu'étaient les vôtres. Ma vie a été courte, mais agitée... Les mauvais traitements que j'ai soufferts ont imprimé plus profondément dans mon esprit la vérité de mes principes...»
Quand William Godwin reçut cette lettre, elle lui fit un plaisir assez vif. Après avoir été célèbre au moment de la publication de «Political Justice», il était retombé dans une relative obscurité. Lui aussi et plus justement que son romanesque disciple pouvait parler de sa vie agitée. Clergyman dans sa jeunesse, il était devenu à trente ans athée et républicain. En 1793, il avait publié son fameux livre. Mr Pitt avait failli lui faire l'honneur de poursuites judiciaires, mais le prix élevé de l'ouvrage, qui se vendait six guinées, avait paru au ministre une suffisante protection contre les dangers de la doctrine. Quatre ans plus tard Godwin avait épousé Mary Wollstonecraft, femme de lettres géniale avec laquelle il vivait. Elle était morte en mettant au monde une fille, et l'adversaire enragé du mariage s'était presque aussitôt remarié avec une veuve, Mrs Clairmont, qui habitait la maison voisine et lui avait dit, de son balcon: «Est-il possible, vraiment, que je contemple l'immortel Godwin?»
La vie de ce ménage était pénible. Il y avait cinq enfants, produits de quatre croisements différents: une fille de Mary Wollstonecraft et de Godwin, fille du génie par le génie, qui se nommait Mary; deux enfants du premier mariage de Mrs Clairmont, Jane et Charles; un très jeune garçon, fils de Godwin et de Mrs Clairmont; et enfin une jeune fille qui n'appartenait plus à personne de la maison, reste d'un premier mariage de Mary Wollstonecraft. C'était la douce et charmante Fanny Imlay, Cendrillon de la maison Godwin.
La seconde Mrs Godwin portait des lunettes vertes, avait mauvais caractère et traitait durement Mary et Fanny. Pour faire vivre toutes ces familles, Godwin avait entrepris une affaire d'édition pour enfants, et Mrs Godwin tenait la librairie. La vie du philosophe était triste et difficile, terriblement privée de joies de vanité. Un disciple tombant de Keswick et qui écrivait élégamment arrivait bien à propos. Pour un éditeur de livres d'enfants, submergé par les lettres de change, rien de plus nécessaire que de connaître un homme au moins qui le considère comme une lumière trop brillante pour qu'on la contemple.
Il répondit que la lettre l'avait intéressé, mais qu'il aimerait avoir sur son correspondant des détails un peu plus personnels. Il reçut par retour du courrier une autobiographie complète où Mr Timothy et le doyen d'Oxford jouaient des rôles peu honorables. Il fut informé que Shelley était héritier de six mille livres de rente, qu'il avait épousé une femme ayant les mêmes idées que lui, qu'il avait publié deux romans, une brochure et que d'ailleurs il enverrait le tout à son maître. Cette lettre si romanesque fut lue avec un grand intérêt par toutes les jeunes filles de la famille Godwin-Clairmont, mais embarrassa un peu l'auteur de «Political Justice», Depuis qu'il était père de famille, il en était venu à reconnaître l'autorité paternelle. Il conseilla l'humilité. Peut-être ce Mr Timothy Shelley avait-il agi pour le bien de son fils. Il ne faut pas trop juger quand on est jeune et surtout ne pas publier ses jugements. «À l'âge où l'on doit être un élève, pourquoi avoir l'intolérable démangeaison de devenir un maître?»
Si tout autre que le vénérable Godwin avait écrit cette lettre, il eût été classé aussitôt parmi les champions payés de l'intolérance, mais la jeunesse a tellement besoin de hiérarchie et d'autorité que, même révoltée, elle adopte un directeur de Conscience devant lequel elle s'abaisse avec délices. Plus que toute autre l'âme mystique de Shelley avait besoin d'adorer. «Je ne demande, répéta-t-il, qu'à être un élève; mon humilité et ma confiance sont complètes, quand je suis certain qu'on ne cherche pas à me tromper et que je me trouve en présence d'un talent indiscutablement supérieur.»
Enthousiasmé d'avoir trouvé Godwin, il se mit à bâtir les projets les plus vastes. Transformer et joindre à la sienne la destinée d'autres âmes lui paraissait tout à fait facile. N'avait-il pas réussi dans le cas de Harriet et d'Eliza? Rien de plus simple que de louer une immense villa au Pays de Galles et d'y réunir Miss Hitchener, son «vénérable ami» Godwin et la «charmante famille» de celui-ci.
Mais auparavant, un peu piqué du scepticisme de son maître, il voulait prouver par un exemple éclatant que malgré son âge il pouvait agir. Avant de s'installer pour la vie dans la Maison de la Méditation, il irait passer quelques mois en Irlande avec Harriet et Eliza et tous trois y travailleraient à hâter l'émancipation des Catholiques et, de façon plus générale, à améliorer le sort de ce triste pays. Comment la blonde Harriet et Eliza aux cheveux bien brossés pourraient-elles émanciper les Catholiques? Cela n'était pas clairement expliqué. Mais Shelley emportait avec lui une «Adresse aux Irlandais» si remplie de philosophie, d'amour et d'humanité et de sages conseils, qu'il semblait impossible que par sa seule lecture les cœurs ne fussent pas touchés.
Ainsi le jeune chevalier aux yeux étincelants s'embarqua pour conquérir l'Ile Verte. Un manuscrit était sa lance; la belle Harriet, sa dame; la noire Eliza, son écuyer, chargé de l'argent, du ménage et de toutes les basses besognes.