Cependant Shelley avait jadis emprunté de très grosses sommes pour les prêter au père de Mary et les huissiers, dès qu'ils avaient appris son retour, avaient commencé à le poursuivre. Godwin, non seulement ne pouvait pas les rembourser, mais avait de nouveaux besoins. Ces questions d'argent le contraignaient, bien malgré lui, à correspondre encore avec un jeune homme dépravé et perfide. Sa conscience en souffrait beaucoup et il le disait dans chaque lettre.
Cette hypocrisie d'un homme qu'ils avaient tant admiré, attristait Mary et Shelley: «Oh! philosophie!» disaient-ils en soupirant. Quant à Mrs Godwin elle leur reprochait surtout d'avoir perverti sa propre fille Jane, et elle interdit à la douce Fanny de leur rendre visite. Elle-même vint une fois voir sa fille, mais rencontrant Shelley dans l'escalier, elle détourna la tête.
Avec Harriet les relations étaient tantôt faciles, tantôt difficiles suivant les sautes de son humeur. Elle ne manquait de rien, ayant encore un peu de l'argent de Shelley et recevant d'ailleurs une pension du vieux cafetier, mais elle était enceinte, et très malheureuse. Elle passait ses journées à raconter naïvement son histoire aux commères du voisinage ou à écrire à son amie Catherine Nugent, la couturière de Dublin, en petites phrases d'écolière: «Tout âge a ses soucis. Dieu sait que j'ai les miens. La petite Ianthe va bien. Elle a quatorze mois, et six dents. Je ne sais pas ce que j'aurais fait sans ce cher bébé et sans ma sœur. Le monde est un milieu de douloureuses épreuves pour nous tous. Je ne pensais guère avoir à passer par où j'ai passé. Mais le temps cicatrise les plus profondes blessures et, pour ma douce enfant, j'espère vivre bien des années. Écrivez-moi souvent. Dites-moi comment vous allez. Ne vous découragez pas, bien que je ne voie rien à espérer quand tout ce qui était vertueux devient vicieux et dépravé. C'est comme cela. Rien n'est certain en ce monde. Je suppose qu'il y en a un autre où ceux qui ont trop souffert dans celui-ci seront heureux. Dites-moi ce que vous en pensez. Ma sœur est avec moi, je voudrais que vous la connaissiez comme je la connais. Elle est digne de votre amitié. Adieu chère amie.»
Parfois elle espérait. Ses amies lui disaient que les amourettes durent peu et que son mari reviendrait; alors elle était gaie et écrivait à Shelley amicalement. Elle croyait que Mary avait fait tout le mal, qu'elle avait séduit Shelley en lui racontant d'extravagantes histoires, qu'au fond il était bon et ne l'abandonnerait pas avec deux enfants.
Parfois, au contraire, elle avait des crises de tristesse et de rage. Alors elle essayait de rendre plus difficile la vie du couple détesté; elle faisait des dettes et envoyait les créanciers chez Shelley; elle racontait qu'il vivait en promiscuité avec les deux filles de Godwin; elle allait voir les créanciers de Godwin pour les exciter à être impitoyables, et Mary, qui ne l'avait jamais vue, disait en soupirant: «L'affreuse femme!»
Un jour de novembre, Harriet eut un malaise et se crut très malade. Son premier mouvement, quand elle souffrait, était de faire appel à son mari; elle envoya chercher Shelley pendant la nuit; il accourut. Il voulait rester, sans se transformer à nouveau en amant, le plus dévoué de ses amis. Harriet ne comprenait pas la nuance et dès qu'il était empressé, devenait tendre. Alors il la repoussait avec une douce fermeté.
À la fin du mois de novembre, elle accoucha d'un garçon de huit mois. Cette naissance n'amena aucune réconciliation; Shelley n'était pas sûr que l'enfant fût de lui.
Avec Mary, en dépit de leurs malheurs, il était délicieusement heureux. Ils avaient les mêmes goûts et considéraient tous deux la vie comme une Université prolongée jusqu'à la vieillesse. Ils lisaient les mêmes livres, souvent à haute voix. Elle l'accompagnait dans ses démarches chez les avoués et les huissiers. Quand, au bord de la Serpentine, il s'amusait, comme jadis à Oxford, à lancer des barques de papier, Mary, assise à côté de lui, construisait la flotte avec ardeur.
Elle s'était mise, sous sa direction, à apprendre le latin et même le grec. Beaucoup plus cultivée que Harriet, elle ne voyait pas dans ces études, comme la première Mrs Shelley, un jeu plutôt ennuyeux, mais un enrichissement de ses plaisirs. Le plus grand charme de la culture littéraire, c'est qu'elle humanise l'amour. Catulle, Théocrite, Pétrarque s'unissaient pour rendre leurs baisers plus exquis. Shelley, en voyant travailler sa nouvelle compagne, admirait la force de son esprit et la jugeait, avec joie, très supérieure à lui-même.
Le seul nuage léger était la présence de Jane, ou plutôt de Claire, car ayant décidé que son nom était laid, elle en avait imposé un nouveau qu'elle jugeait plus romantique. Elle était brillante, charmante, mais nerveuse jusqu'à la maladie et d'une redoutable susceptibilité. Rien n'était plus dangereux pour ses nerfs que la vie avec un couple jeune et amoureux. Elle avait pour Shelley une admiration passionnée qu'elle montrait un peu trop vivement. Mary s'en plaignait, mais Shelley ne trouvait ce sentiment ni désagréable, ni choquant.
Il avait horreur de la solitude; quand Mary, qui attendait un enfant, dut renoncer à se promener à pied, à se coucher tard, il emmena Claire chez les avoués, chez les huissiers, au bord de la Serpentine, et chaque jour la pria de veiller avec lui. Il lui parlait de Harriet, de Miss Hitchener, de ses sœurs. Il adorait les confidences, les longues analyses de pensée, et la sincérité totale lui paraissait plus facile avec Claire parce qu'elle n'était pas sa maîtresse. Bientôt Mary laissa voir son impatience, et pendant tout un jour Claire, froissée des reproches de sa sœur, demeura silencieuse et sombre.
Le soir, Mary étant montée, Shelley entreprit de calmer Claire. Doucement, adroitement, patiemment, il expliqua jusqu'à minuit les sentiments un peu compliqués de leur petit groupe. Sa gentille bienveillance fut telle que Claire cessa de bouder.
—J'ai tant souffert, dit-elle.
—Souffrances imaginaires, ma pauvre Claire; vous interprétez des gestes et des phrases auxquels Mary n'attache aucune importance.
—J'ai souffert tout de même, mais j'aime les êtres bons, qui expliquent les choses.
Il alla rejoindre Mary et lui raconta la conversation. Au-dessus de leur chambre ils entendirent Claire parler et marcher dans son sommeil. Bientôt elle redescendit; elle était trop nerveuse et ne pouvait rester seule; Mary la prit dans son lit et Shelley alla se coucher en haut.
Cette petite scène se répéta souvent avec de légères variantes. La nervosité de Claire gagnait Shelley. Ayant parlé de fantômes et d'apparitions pendant une partie de la nuit, ils finissaient par s'effrayer l'un l'autre.
—Qu'avez-vous, Claire? disait Shelley. Vous êtes toute verte... Vos yeux... ne me regardez pas de cette façon.
—Et vous aussi, vous êtes étrange... L'air est pesant, chargé de monstres... Ne restons pas ici.
Ils se disaient bonsoir, gagnaient leurs chambres et presque aussitôt Shelley et Mary entendaient un grand cri: un corps roulait dans l'escalier, et Claire, le visage décomposé, racontait que son oreiller avait quitté son lit comme poussé par une main invisible. Shelley l'écoutait avec un intérêt terrifié, et Mary haussait les épaules. Elle aurait bien voulu que cette folle s'en allât.
* * *
Les parias recevaient peu d'amis. Le groupe Boinville-Newton, en dépit de sa libre philosophie française, avait montré beaucoup de froideur quand Shelley leur avait annoncé sa vie nouvelle. Là comme chez Godwin, les actions s'accordaient bien mal, avec les discours et l'indulgence théorique s'alliait, sans qu'on sût pourquoi, à la sévérité pratique. Au contraire, les sceptiques Hogg et Peacock étaient venus dès le premier appel. Ils avaient cru à l'innocence de Harriet et n'approuvaient pas la conduite de Shelley, mais ils étaient curieux et acceptaient les passions comme des maladies assez comiques.
Shelley n'avait pas invité Hogg sans inquiétude; il craignait que ce cynique ne déplût beaucoup à ses graves amies. La première impression de Mary ne lut pas très bonne: «Il est amusant quand il plaisante, dit-elle, mais dès qu'il traite un sujet sérieux on voit que son point de vue est tout à fait faux.»
Hogg, en effet, devenait de plus en plus britannique et conservateur; il faisait maintenant l'éloge de la tradition, des sports, des public-schools et indiquait les bonnes années de porto. Mais ayant jugé Mary jolie et intelligente, il le dit à Shelley qui le répéta à Mary elle-même. À la visite suivante, elle le trouva beaucoup plus sympathique. Sans doute il parlait de vertu comme un aveugle des couleurs et, dans cette famille d'«âmes» enthousiastes, il était le «pécheur endurci», mais on lui reconnaissait du charme. Mary croyait deviner que sa froideur était feinte et qu'il valait mieux que ses paroles. Il avait peur d'être sincère et profond; cela l'aurait obligé à renoncer à mille choses qu'il aimait, mais il était trop intelligent pour ne pas sentir la faiblesse de son attitude.
D'ailleurs, serviable et cultivé, il aidait volontiers Mary et Claire à traduire Ovide ou Anacréon quand leur maître habituel s'était évanoui mystérieusement; et il accompagnait sans se plaindre ces dames chez leur modiste.
Car elles y allaient aussi, comme la pauvre Harriet, mais dans un autre esprit. Harriet achetait des chapeaux avec enthousiasme, Mary avec condescendance, et Shelley n'avait même pas à lui pardonner une concession au Monde qu'elle était la première à regretter.
La servante de la maison meublée apporta une lettre de la part d'une dame qui attendait sur le trottoir d'en face. La lettre était de Fanny et avertissait Shelley que ses créanciers se préparaient à le faire mettre en prison pour dettes. Shelley et Claire coururent en bas de l'escalier. En les voyant, Fanny s'enfuit. Elle avait peur de Godwin qui lui avait interdit tous rapports avec les proscrits, et sans doute aussi avait-elle un peu trop admiré Shelley pour souhaiter le revoir depuis qu'il appartenait à sa sœur. Mais il courait bien et la rattrapa. Elle lui apprit que les huissiers le cherchaient, que son éditeur avait livré son adresse, que Godwin laissait faire.
Faute d'argent pour se libérer, il ne pouvait que disparaître. Il se décida à aller vivre seul en un autre logis, tandis que Mary et Claire resteraient immobiles pour déjouer l'ennemi. Ainsi, pour la première fois, les amants furent séparés; cela leur parut terrible. Ils en étaient réduits à se donner rendez-vous dans des tavernes, écartées, à échanger quelques baisers furtifs, puis à se quitter aussitôt, car Mary pouvait être suivie. Le dimanche, jour où les arrestations étaient interdites, ils pouvaient rester ensemble jusqu'à minuit.
Un soir le courage leur manqua et Mary accompagna Shelley dans un misérable hôtel. Ce couple au maigre bagage paraissant suspect à l'hôte, en refusa de leur donner un repas avant qu'ils l'eussent payé. Shelley fit appel à Peacock, puis, en attendant l'argent, il ouvrit le Shakespeare qu'il avait toujours en poche et lut à haute voix à Mary «Troïlus and Cressida». Cela leur fit oublier leur faim pendant toute une journée. Le lendemain, vers l'heure du déjeuner, Peacock leur envoya des gâteaux. Cette vie était bien difficile, mais ils trouvaient une grande joie à souffrir ensemble. Le malheur et l'amour faisaient bon ménage.
Quand ils étaient loin l'un de l'autre, en attendant la nuit protectrice, ils s'envoyaient par un messager de confiance de tendres billets griffonnés à la hâte.
«O mon très cher amour, écrivait Shelley, pourquoi nos plaisirs sont-ils si courts et si interrompus? Combien de temps ceci va-t-il durer?... Demain à trois heures à Saint-Paul. N'oubliez pas vos vêpres d'amour avant de dormir; moi, je n'oublierai pas mes prières.»
«Bonne nuit mon amour, répondait Mary, demain je scellerai ce souhait sur vos lèvres. Chère et douce créature, presse-moi contre toi; serre ta Mary sur ton dur; peut-être un jour retrouvera-t-elle un père; jusque-là, sois tout pour moi, amour.»
* * *
En janvier 1915, cette difficile existence fut transformée par un événement depuis longtemps attendu, sans hâte, mais sans hypocrite sentimentalisme: le vieux sir Bysshe mourut âgé de quatre-vingt-trois ans. Ainsi Mr Timothy devenait à son tour baronnet, et Shelley héritier immédiat.
Il partit pour la maison son père, accompagné par Claire excitée et curieuse. Il la laissa dans le village et se présenta seul à la porte de Field-Place. Sir Timothy, tout gonflé de son titre nouveau et plus indigné que jamais qu'un baronnet pût avoir un tel fils, lui fit refuser l'entrée par le laquais. Il s'assit sur les marches du perron et se mit à lire Milton en attendant des nouvelles. Bientôt le docteur sortit et lui dit que son père était très fâché, puis Sydney Shelley vint à son tour visiter furtivement le fils maudit et lui donner des détails sur le testament.
C'était un acte assez extraordinaire. L'idée fixe du vieux sir Bysshe, avait été de constituer une énorme fortune héréditaire, et pour cela d'accroître le majorat autant qu'il était en son pouvoir. Il laissait deux cent quarante mille livres sterling, dont quatre-vingt mille constituaient le majorat qui revenait nécessairement à Percy à la mort de son père; le reste était libre. Mais sir Bysshe désirait que ce reste fût joint aux quatre-vingt mille livres pour former un énorme bloc transmissible de fils aîné en fils aîné aux barons Shelley de l'avenir. Pour cela il fallait le consentement et la signature de son petit-fils, et il avait espéré l'acheter de la façon suivante: si Shelley consentait à prolonger le majorat, il aurait l'usufruit de la fortune tout entière; dans le cas contraire il hériterait seulement (après la mort de son père) des quatre-vingt mille livres sterling qu'on ne pouvait lui enlever.
Shelley revint à Londres en méditant ces étranges nouvelles et alla les discuter avec son avoué. Il n'estimait pas pouvoir coopérer à la prolongation du majorat puisqu'il désapprouvait toute cette législation ploutocratique; d'ailleurs il ne désirait ni pour lui, ni pour ses enfants la propriété d'une immense fortune. Ce qu'il souhaitait, c'était avoir tout de suite un revenu suffisant pour vivre selon ses goûts, et une petite somme pour payer ses dettes. Il fit proposer à son père de lui vendre ses droits contre une rente immédiate. Cette combinaison plut à sir Timothy qui, ayant abandonné tout espoir de ramener Percy à la soumission, ne pensait plus qu'à son second fils; malheureusement les hommes de loi n étaient pas sûrs qu'elle fût légalement possible à cause des termes du testament. Ils autorisèrent seulement la revente par Shelley à son père de l'héritage d'un grand-oncle, acte par lequel Shelley devint titulaire d'une rente annuelle de mille livres sterling et reçut comptant une somme de trois ou quatre mille livres pour ses dettes; ce n'était pas la grande fortune, mais c'était la fin de la misère, des chambres meublées et des visites d'huissiers.
Sa première pensée fut de faire une rente à Harriet. Il lui promit deux cents livres par an qui, s'ajoutant à ce que lui donnait le père Westbrook, devait la mettre à l'abri de toutes difficultés. Ensuite il entreprit de payer les dettes de Godwin et engagea pour y parvenir toute sa première annuité.
Le vénérable ami trouva l'offre de mille livres bien au-dessous de ce qu'il attendait. À l'entendre, rien de plus facile que d'emprunter sur un héritage maintenant proche les milliers de livres dont la librairie de Skinner Street avait si grand besoin. Shelley, excédé, mais poli, s'étonna avec une imperceptible indignation que le père de Mary pût trouver naturel d'écrire au ravisseur de sa fille pour lui demander de l'argent, et de se refuser en même temps à toutes relations avec cette fille elle-même qui avait la faiblesse d'en souffrir. À quoi Godwin répondit que c'était justement parce qu'il empruntait de l'argent au séducteur qu'il ne pouvait recevoir Mary; sa dignité ne le lui permettait pas. Il ne pouvait risquer que le Monde en vînt à dire qu'il avait troqué l'honneur de sa fille contre le paiement de ses dettes. Ses scrupules, étaient si exigeants qu'il retourna à Shelley un chèque établi au nom de Godwin, en lui faisant remarquer que les noms de Shelley et de Godwin ne pouvaient plus décemment figurer sur le même chèque. Que Shelley établît son chèque au nom de Mr Smith, ou de Mr Hume et lui, Godwin, pourrait consentir alors à le toucher. Les lettres suivantes furent alors échangées:
Shelley à Godwin.
«Monsieur, j'avoue ne pas comprendre comment les engagements pécuniaires existants entre nous vous obligent à des restrictions dans votre conduite envers moi. Ces engagements n'existaient pas au moment de notre retour de France et cependant votre conduite fut exactement ce qu'elle est à présent. À mon avis, ni moi, ni votre fille ne méritons le traitement que nous recevons de tous côtés, et il m'a toujours semblé que c'était tout particulièrement votre devoir à vous de qui l'opinion a tant de poids, de veiller à ce qu'une jeune famille innocente, bienveillante et unie, ne fût pas assimilée à un couple de prostituée et séducteur. Mon étonnement et, je l'avoue, mon indignation ont été extrêmes, surtout quand j'ai constaté que pour vous-mêmes, votre famille ou vos créanciers, vous étiez prêt à reprendre ces relations avec moi qui vous avaient inspiré tant d'horreur et qu'aucune pitié pour ma pauvreté et pour des souffrances encourues pour vous, n'avait pu vous décider à renouer. Ne me parlez plus de pardon, car mon sang bout dans mes veines, et mon cœur se soulève contre tout ce qui a forme humaine quand je pense au mépris et à l'hostilité que moi, votre bienfaiteur et ardent ami, ait reçu de vous et de tout le genre humain.»
Godwin à Shelley.
«... Je regrette de devoir vous dire que votre lettre est écrite dans un style qui est le contraire de conciliant, de sorte que si je répondais sur le même ton, nous nous trouverions engagés dans une controverse aussi amère qu'interminable; tant que ce corps conservera intelligence et sentiments, je ne cesserai pas de désapprouver cet acte de vous que je considère comme le plus grand malheur de ma vie.»
Shelley à Godwin.
«Nous limiterons désormais nos rapports aux affaires. Je suis tout à fait d'accord avec vous pour emprunter sur mes annuités. Je vois très bien à quel point des avances immédiates vous sont nécessaires et je ferai tout ce que je pourrai pour vous les procurer.»
Ce froid mépris ne découragea pas l'emprunteur.
Le bébé de Mary naquit avant terme et le médecin dit qu'il ne vivrait pas. Shelley veilla entre le berceau et le lit, en compagnie de Tite Live et de Sénèque. Fanny apporta une layette de la part de la fantasque Mrs Godwin, mais le philosophe demeura inflexible. Hogg vint bavarder, raconter la grande nouvelle du jour qui était le retour de l'île d'Elbe, et fit du bien à Mary par son bon sens ironique. À vivre sans cesse avec Shelley, et encore fiévreuse, elle avait l'impression douce et un peu terrifiante de s'évader de la terre et de la vie; Hogg était plus réel.
Malgré les prédictions le bébé grandit, vécut un mois et elle commençait à se rassurer, quand un matin, en se réveillant, elle le trouva mort. Ce fut un grand chagrin.
Shelley et Claire continuaient à courir Londres ensemble; Mary restait à la maison, tricotait et pensait à son petit enfant. «J'étais mère et je ne le suis plus», se répétait-elle, et la nuit elle rêvait que le petit bébé n'était pas mort, qu'en le frictionnant devant le feu on avait pu le ranimer. Elle se réveillait; le berceau était vide. Dans la rue l'on entendait des bruits de foule et des cris. C'était un temps d'émeutes populaires. De France venaient des menaces de guerre. Mary avait toujours un voile de larmes devant les yeux.
La présence de Claire dans la maison était de plus en plus un souci pour elle. Elle était certaine que Claire aimait Shelley, l'avait toujours aimé. La loyauté de Percy était évidente; sa morale plus qu'humaine, angélique; mais il croyait pouvoir lire Pétrarque avec une fille passionnée, diriger ses études et ses lectures, veiller avec elle des nuits entières sans qu'elle en vînt à s'enflammer. «C'est, pensait Mary, que mon charmant Shelley connaît mieux les Elfes que les femmes.»
Le soir, seule avec lui, elle avouait sa jalousie. Il comprenait mal ce sentiment qu'il jugeait bas et qui diminuait sa divine Mary. Il lui semblait que sa capacité d'aimer était infinie, il ne retirait rien à sa maîtresse en protégeant une autre femme. La compagnie de cet être brillant, sauvage, lui était très précieuse, mais il dut reconnaître que l'atmosphère de leur triple ménage devenait irrespirable.
Mary le supplia de faire partir Claire dont elle ne parlait plus qu'en l'appelant «votre amie». Ils cherchèrent longtemps à trouver pour elle un poste de gouvernante, de dame de compagnie, mais l'étrange réputation que la fuite en France lui avait faite rendait toutes démarches bien difficiles.
D'ailleurs Claire ne mettait aucune bonne volonté à s'effacer. Elle se plaisait à cette intimité intellectuelle et en attendait sans effroi les nécessaires développements. Enfin la ferme douceur de Mary l'emporta et il fut décidé que Claire sériait envoyée sur la côte, en pension chez une veuve amie des Godwin.
Journal de Mary.—«Vendredi.—Pas très à mon aise; après breakfast lu Spencer; Shelley sort avec son amie; il rentre le premier. Traduit Ovide, quatre-vingt-dix lignes. Jefferson Hogg vient; je lui lis mon Ovide. Shelley et la dame sortent; après le thé, dernière conversation de Shelley et de son amie.»
«Samedi.—Claire part, Shelley l'accompagne; Jefferson ne vient que vers cinq heures. Inquiète de ne pas voir Shelley rentrer, sors pour le rencontrer. Il pleut. Il rentre à six heures trente; l'affaire est finie. Lu Ovide. Charles Clairmont vient pour le thé. On parle des tableaux. Je commence un autre journal avec notre régénération.»
* * *
Claire, exilée à la campagne, goûta pendant quelques jours le grand calme après une période si orageuse, mais elle n'était pas fille à se contenter longtemps d'une solitude champêtre; elle chercha une raison de vivre et ne manqua pas de la trouver.
Les amoureux croient toujours, bien à tort, que la rencontre d'un être exceptionnel a fait naître leur amour. La vérité est bien plutôt que l'amour préexistant cherche dans le monde son objet et le crée s'il ne le trouve pas. Seulement, alors que chez un être timide, cette démarche du cœur est inconsciente, l'audacieuse Claire, quand elle eut compris qu'il ne lui restait aucun espoir d'enlever Shelley à sa sœur, ni même de le partager avec elle, chercha délibérément un autre héros pour des sentiments sans emploi. Seule à la campagne, elle ne pouvait le découvrir près d'elle. Certaines amoureuses, en pareille situation, écrivent aux grands soldats, aux grands acteurs. Elle était cultivée et chercha un poète.
Elle n'en trouva pas de plus digne d'elle que Georges Gordon, Lord Byron, qui était alors l'homme le plus admiré et le plus haï de l'Angleterre. Elle savait par cœur ses poèmes que Shelley lisait si souvent à haute voix avec enthousiasme; elle connaissait la légende de vice et d'esprit, de charme diabolique et d'infernale cruauté qui s'était formée autour de son nom.
La beauté de d'homme, la grandeur du titre, le génie de l'écrivain, la hardiesse des idées, le scandale des amours, tout s'unissait pour faire de lui le parfait héros. Il avait eu de nobles maîtresses: la comtesse d'Oxford, Lady Frances Webster, et cette malheureuse Lady Caroline Lamb qui, le premier jour où elle l'avait vu, avait écrit dans son journal: «Fou, méchant, dangereux à connaître», et en dessous: «Mais ce beau visage pâle contient ma destinée.»
Il s'était marié et tout Londres racontait qu'en entrant dans la voiture nuptiale après la cérémonie, il avait dit à Lady Byron: «Vous voici ma femme, cela suffit pour que je vous haïsse; si vous étiez celle d'un autre, je pourrais peut-être vous aimer.» Il l'avait traitée avec un mépris tel qu'elle avait dû demander la séparation au bout d'un an. Les colporteurs de scandales racontaient qu'elle avait découvert d'incestueuses relations entre Byron et sa sœur Augusta. Depuis que courait cette sombre histoire, les âmes craintives s'écartaient de lui avec horreur.
Claire n'aimait que le difficile et avait confiance en son génie; elle se procura l'adresse de Don Juan et décida de tenter sa chance.
Claire à Byron.
«C'est une étrangère qui se permet de vous écrire. Ce n'est pas la charité que je demande car je n'en ai nul besoin: je tremble de crainte quand je pense au sort de cette lettre. Si vous voyez en moi une importune, qui pourrait vous en blâmer? Il peut vous sembler étrange et il est pourtant vrai que je place mon bonheur entre vos mains. Si une femme dont la réputation est sans tache, qui n'est en pouvoir ni de père, ni de mari se rend à votre discrétion, si cette femme vous avoue, le cœur battant, qu'elle vous aime depuis plusieurs années, si elle vous assure secret et sécurité, si elle est prête à répondre à votre bienveillance par une affection et un dévouement sans bornes, pourriez-vous la trahir ou seriez-vous silencieux comme le tombeau?... Je veux de vous une réponse sans délai; écrivez-moi sous le nom de E. Trefusis, Noley Place, Marylebone.»
Don Juan ne répondit pas. Cette inconnue au style pompeux était maigre gibier pour le noble lord. Mais est-il rien de plus tenace qu'une femme fatiguée de sa vertu? Claire attaqua une seconde fois: «Lord Byron est prié de dire s'il pourra, ce soir à sept heures, recevoir une dame qui désire lui faire une communication de la plus haute importance; elle voudrait être reçue seule et dans le plus grand secret.» Lord Byron fit répondre par son domestique qu'il n'était pas à Londres.
Alors Claire écrivit sous son propre nom; elle voulait entrer au théâtre, savait que Lord Byron s'occupait de Drury Lane et désirait lui demander conseil. Cette fois, Byron répondit en lui conseillant de s'adresser au Directeur de la scène. Nullement déroutée, elle opéra aussitôt un changement de front ingénieux; ce n'était plus du théâtre, mais de la littérature qu'elle voulait faire; elle avait écrit la moitié d'un roman et aurait tant aimé soumettre ses essais à Lord Byron. Comme il continuait à s'en tenir au silence ou à des réponses évasives, elle risqua l'offre précise à laquelle un homme doué de quelque amour-propre répond rarement par un refus.
«Je puis vous paraître imprudente, vicieuse, mais il est une chose au monde que le temps vous montrera, c'est que j'aime avec douceur et affection, que je suis incapable de rien qui ressemble à une vengeance ou à une ruse... Je vous assure que votre avenir sera pour moi comme le mien.
«Avez-vous quelque objection au plan suivant? Je sors avec vous un soir par diligence ou poste jusqu'à dix ou douze milles de Londres. Là nous serons libres et inconnus; vous rentrerez le lendemain matin de bonne heure. J'ai tout arrangé de telle façon que le plus léger soupçon ne puisse exister. Voulez-vous m'admettre pour quelques heures à vivre avec vous?... Où? Je ne resterai pas un moment après que vous m'aurez dit de partir... Faites ensuite ce que vous voudrez; allez où vous voudrez; refusez de me voir; conduisez-vous durement; je ne me rappellerai que la grâce de vos manières et la sauvage originalité de votre attitude.»
Alors enfin Don Juan traqué, fatigué par une longue poursuite, prit le parti de céder à sa conquête. Il était déjà résolu à quitter l'Angleterre pour aller vivre en Suisse ou en Italie et la certitude du départ prochain contenait dans des limites supportables la durée de cette contrainte amoureuse.
Mais Don Juan comptait sans l'énergie d'Elvire. Claire avait décidé de le suivre en Suisse et cette fille olivâtre était une force. Elle entreprit de se faire chaperonner par les Shelley qu'elle sentait prêts à accepter l'idée d'un départ.
Depuis qu'elle les avait quittés, ils s'étaient installés au bord de la Tamise, près de Windsor. Sous les beaux chênes du parc, Shelley avait composé sa première grande œuvre depuis «La Reine Mab» un poème: «Alastor ou l'Esprit de la Solitude», qui était sa propre histoire, à peine transposée; le ton était bien différent de ce que Shelley avait écrit jusqu'alors; une mélancolique résignation estompait les tranchantes affirmations de jadis; les théories religieuses et morales, bien que cette fois encore prétexte de l'œuvre, passaient souvent au second plan; çà et là, de beaux paysages surgissaient au détour d'une strophe.
Dans la préface il expliquait que s'il abandonnait certaines de ses marottes d'écolier, il ne regrettait rien de ses actions et préférait son douloureux apprentissage au confortable reniement d'un Hogg: «Ceux que n'attire aucune erreur généreuse, aucune soif de connaissance même douteuse, aucune vénérable superstition; qui n'aiment rien sur cette terre et ne cherchent aucun espoir au delà; qui se tiennent dédaigneusement à l'écart de toute sympathie, sans se réjouir des joies humaines, sans pleurer les chagrins humains; ceux-là et leurs semblables ont leur juste, part de malédiction... Ils sont moralement morts. Ils ne sont ni amis, ni amants, ni pères, ni citoyens du monde, ni bienfaiteurs de leur pays... Ils vivent une vie inutile et se préparent un tombeau misérable.»
Toutefois, si Shelley ne regrettait rien, le séjour de l'Angleterre lui était devenu odieux. Mary, compagne non mariée, souffrait d'un isolement mondain presque complet et pensait qu'à l'étranger, son aventure étant moins connue, elle aurait plus de chances de retrouver des amies.
Elle avait eu un second enfant, celui-ci bien vivant, un beau petit garçon qu'elle avait nommé William, comme Godwin. Avec une nourrice, le ménage était lourd, la pension maigre. La vie en Suisse passait pour n'être pas chère et Claire eut peu de mal à la convaincre.
Comme au temps de leur première fuite, mais avec plus de confort, l'étrange trio traversa Paris, la Bourgogne, le Jura et alla s'installer à l'Hôtel d'Angleterre à Sécheron, faubourg de Genève. L'hôtel était au bord du lac; des fenêtres on voyait scintiller au soleil les arêtes des clapotis bleus, et sous un voile d'air lumineux trembler la sombre ligne des montagnes; plus loin on devinait de blanches pointes comme un nuage brillant et solide. Échappés à l'hiver de Londres, ces paysages de soleil leur paraissaient délicieux. Ils louèrent un bateau et passèrent les journées entières sur le lac à lire, à dormir.
* * *
Tandis que leur troupe enfantine vivait oubliée entre le ciel et l'eau, à travers les plaines de Flandre, Childe Harold descendait vers eux en plus somptueux équipage. L'Angleterre, dans une de ces crises d'incohérente vertu qui succèdent chez elle à la plus surprenante tolérance, venait de chasser Lord Byron accusé d'inceste. À son entrée dans un bal on avait vu toutes les femmes s'enfuir comme s'il avait été le Diable lui-même. Il avait décidé de quitter à tout jamais cette hypocrite patrie.
La curiosité la plus passionnée avait entouré son départ. Le Monde, qui punit si durement les révoltes de l'instinct, les envie au fond et les admire. À Douvres, quand le Pèlerin s'embarqua, deux haies de spectateurs bordaient l'entrée de la passerelle; beaucoup de femmes du monde avaient emprunté les vêtements de leurs filles de chambre pour pouvoir se mêler à la foule. On se montrait les caisses énormes qui contenaient son lit de repos, sa bibliothèque, sa vaisselle. La mer était mauvaise, et Lord Byron rappela à ses compagnons que son grand-père, l'amiral Byron, était connu dans la flotte sous le nom de Jack la Tempête, parce qu'il ne pouvait s'embarquer sans bourrasque. C'est avec quelque complaisance qu'il peignait comme fond pour son propre portrait ce noir destin familial. Malheureux, il tenait à ce que ses maux fussent grands.
* * *
Quelques jours plus tard, une extraordinaire activité se manifesta à l'hôtel de Sécheron; c'était le branle-bas pour l'arrivée de l'illustre Lord. Claire était émue malgré toute son audace; Shelley heureux et impatient. L'accusation d'inceste, les relations de Byron et de Claire ne pouvaient le choquer ou l'éloigner. Il espérait voir se former entre Byron et sa belle-sœur les liens qui l'unissaient lui-même à Mary; quant à l'inceste, il ne voyait aucune «raison» pour qu'un frère ne pût aimer sa sœur. Si les lois le défendaient, c'est par une de ces absurdes fantaisies où les sociétés se complaisent. Même le thème lui paraissait un des plus poétiques qu'on pût trouver. Quant à Mary, elle était heureuse, de voir Claire neutralisée, fût-ce dans des conditions un peu dangereuses.
La première apparition de Byron ne déçut pas les Shelley. La beauté de ce visage était saisissante. Ce qui frappait d'abord était un air de fierté et d'intelligence, puis une pâleur de clair de lune sur laquelle ressortaient avec un éclat de velours les grands yeux animés et sombres, les cheveux noirs un peu bouclés, la ligne parfaite des sourcils. Le nez et le menton étaient d'un dessin ferme et gracieux. Le seul défaut de ce bel être apparaissait quand il marchait. Pied bot, disait-on; pied fourchu, insinuait Byron, qui aimait à se croire diabolique plutôt qu'infirme. Mary remarqua tout de suite que cette claudication lui donnait une grande timidité; chaque fois qu'il avait dû faire quelques pas devant des spectateurs, il lançait une phrase satanique. Sur le registre de l'hôtel, en face du mot «âge», il écrivit «cent ans».
Les deux hommes furent contents l'un de l'autre; Byron trouvait en Shelley un homme de sa classe qui, malgré une vie difficile, avait conservé l'aisance charmante des jeunes gens de bon sang. La culture de cet esprit l'étonna; lui-même avait beaucoup lu, mais sans cet extraordinaire sérieux. Shelley avait voulu connaître, Byron éblouir, et Byron s'en rendait très bien compte. Il sentit aussi tout de suite que la volonté de Shelley était une force pure et tendue alors que lui-même flottait au gré de ses passions et de ses maîtresses.
Shelley, modeste, ne vit pas cette admiration que Byron dissimulait avec grand soin. Pour lui, en écoutant le troisième chant de _Childe Harold_, il fut ému et découragé. Dans cette force, ce rythme puissant, dans ce mouvement de flot irrésistible et montant, il reconnut le génie et désespéra de l'égaler.
Mais si le poète l'enthousiasma, l'homme l'étonna beaucoup. Il attendait un Titan révolté; il trouva un grand seigneur blessé, très attentif à ces joies et souffrances de vanité qui semblaient à Shelley si puériles. Byron avait bravé les préjugés, mais il y croyait. Il les avait rencontrés sur le chemin de ses désirs et avait passé outre, mais à regret. Ce que Shelley avait fait naïvement, il l'avait fait consciemment. Chassé du monde, il n'aimait que les succès mondains. Mauvais mari, il ne respectait que l'amour légitime. Il tenait des propos cyniques, mais par représailles, non par conviction. Entre la dépravation et le mariage, il ne concevait pas d'état moyen. Il essayait de terrifier l'Angleterre en jouant un rôle audacieux, mais c'était par désespoir de n'avoir pu la conquérir dans un emploi traditionnel.
Shelley cherchait dans les femmes une source d'exaltation, Byron un prétexte de repos. Shelley angélique, par trop angélique, les vénérait; Byron humain, par trop humain, les désirait et tenait sur elles les discours les plus méprisants. Il disait:
«Ce qu'il y a de terrible dans les femmes, c'est qu'on ne peut vivre ni avec elles, ni sans elles.» Et aussi: «Mon idéal est une femme qui ait assez d'esprit pour comprendre qu'elle doit m'admirer, mais pas assez pour souhaiter être admirée elle-même.» Le résultat de quelques conversations fut surprenant: Shelley, mystique sans le savoir, choqua Byron, Don Juan malgré lui.
Cela ne les empêcha pas d'être l'un pour l'autre une précieuse société. Quand son ami, toujours grand pêcheur d'âmes, s'efforçait de le convertir à une conception moins futile de la vie, Byron se défendait par de brillants paradoxes que Shelley artiste goûtait aussi vivement que Shelley moraliste les réprouvait. Tous deux aiment le bateau à la folie. Ils en achètent un à frais communs et tous les soirs s'embarquèrent avec Mary, Claire et le jeune médecin Polidori. Byron et Shelley, silencieux, laissaient prendre leurs rames et poursuivaient parmi les nuages et les reflets de la lune les images fugitives; Claire chantait et sa belle voix entraînait la pensée dans un vol voluptueux au-dessus des eaux étoilées.
Un soir de grand vent Byron, défiant la tempête, annonça un chant albanais: «Soyez sentimentaux, dit-il, et donnez-moi toute votre attention.» Il poussa un cri rauque et prolongé, puis éclata de rire. Mary et Claire, à partir de ce jour, le baptisèrent «l'Albanais», et par abréviation «Albé».
Shelley et Byron firent ensemble un pèlerinage littéraire autour du lac. Ils visitèrent les lieux où Rousseau avait placé la Nouvelle Heloïse: Clarens, «le doux Clarens, berceau de tout amour vraiment passionné», la Lausanne de Bibbon, le Ferney de Voltaire. L'enthousiasme de Shelley se communiqua à Byron qui écrivit sous cette influence quelques-uns de ses plus beaux vers. Près de la Meillerie, un des violents orages du lac de Genève faillit faire chavirer le bateau. Déjà Byron se déshabillait. Shelley, qui ne savait pas du tout nager, resta impassible, les bras croisés. Son courage augmenta l'estime de Byron, mais celle-ci demeura plus silencieuse que jamais.
Les Shelley, fatigués de l'hôtel, louèrent à Coligny un cottage au bord du lac; Byron s'installa un peu plus haut à la villa Diodati. Un vignoble séparait les deux maisons. Là, un matin, des vignerons virent Claire sortir de la villa Byron et rentrer en courant chez les Shelley. Elle perdit son soulier et, honteuse d'être vue, ne s'arrêta pas pour le ramasser; les bons vignerons suisses, goguenards, portèrent à la mairie du village la pantoufle de la demoiselle anglaise.
Ses amours n'étaient pas heureuses. Elle était enceinte et Byron, fatigué d'elle, lui faisait durement comprendre sa lassitude. Il avait peut-être un moment admiré sa voix, son esprit, mais elle l'avait vite ennuyé. Il ne se reconnaissait aucun devoir envers cette fille qui s'était offerte à lui avec tant de persistance: «Enlevée?... Qui fut enlevé en cette histoire sinon le pauvre cher moi-même?... On m'accuse d'être dur envers les femmes; j'ai été toute ma vie leur martyr... Depuis la Guerre de Troie, personne n'a été aussi enlevé que moi.»
Shelley alla discuter avec lui l'avenir de Claire et de son enfant. Pour Claire, le noble Lord s'en désintéressait tout à fait, désirant seulement en être débarrassé le plus vivement possible et ne jamais la revoir. C'était une thèse que Shelley ne pouvait combattre. Mais il défendit les droits de l'enfant à naître.
Byron eut d'abord l'étrange idée de le confier à sa sœur Augusta à laquelle le sentiment public l'unissait scandaleusement. Claire ayant refusé, il promit alors de s'en occuper à partir de l'âge d'un an, à la condition d'en être le seul maître.
Il devenait difficile pour les Shelley de rester auprès de lui. Non que les deux hommes fussent en mauvais termes, Shelley avait trouvé ces négociations pénibles, mais naturelles. Mais Claire souffrait, et Mary était bien souvent indignée par l'attitude de Byron et par ses cyniques propos. Quand il disait que les femmes n'ont aucun droit à manger à table avec les hommes, que leur place est au sérail ou au gynécée, sous bonne garde, la fille de Mary Wollstonecraft frémissait. D'ailleurs, une fois de plus, elle éprouvait le nostalgique désir des paysages anglais. Une maison au bord d'une rivière anglaise apparaissait à distance comme un refuge délicieux. Shelley écrivit à ses amis Peacock et Hogg d'en louer une pour lui, et le voyage de retour commença.
* * *
Après leur départ, Byron écrivit à sa sœur Augusta: «Ne me grondez pas, que pouvais-je faire? Une fille imprudente, en dépit de tout ce que j'ai pu faire ou dire, a voulu me suivre, ou plutôt me précéder, car je l'ai trouvée ici et j'ai eu tout le mal du monde à la persuader de s'en aller. Enfin elle est partie.
«Maintenant, très chérie, je te dis en toute vérité que je ne pouvais empêcher cela, que j'ai fait tout ce que j'ai pu et que j'ai réussi à y mettre fin. Je ne l'aime pas et n'ai pas d'ailleurs d'amour disponible pour qui que ce soit; mais je ne pouvais pourtant pas jouer le stoïque avec une femme qui avait abattu huit cent milles pour me déphilosopher... Et maintenant vous en savez là-dessus autant que moi, et l'histoire est bien finie.»
Shelley resta en correspondance avec Byron et n'abandonna pas le «salut» de son ami. Il lui écrivait sur un ton où la déférence pour le grand poète se mêlait à une imperceptible hauteur à l'égard de l'homme sans caractère. Au souci, si vif chez Byron, de sa réputation, de son succès, des bavardages, de Londres, il opposait la vraie gloire.
«N'est-ce rien que de créer de la grandeur, de la bonté destinées peut-être à d'infinies expansions? N'est-ce rien que de devenir une source d'où la pensée des autres hommes tirera sa force et beauté?... Que serait la race humaine si Homère, si Shakespeare n'avaient pas écrit?... Non que je vous conseille d'aspirer à la gloire. Le mobile de votre travail devrait être plus sûr, et plus simple. Vous ne devriez désirer rien de plus que d'exprimer vos propres pensées, de vous adresser à la sympathie de ceux qui peuvent penser comme vous. La gloire suit ceux qu'elle est indigne de guider.»
Lord Byron qui se dirigeait alors vers la nonchalante Venise, lisait ces exhortations avec une grande lassitude. Cette exigeante estime le fatiguait.
Des trois jeunes filles qui avaient si gaiement animé la maison de Skinner Street, il n'y restait que Fanny Imlay. Elle seule qui n'était fille ni de Mr ni de Mrs Godwin vivait encore avec eux, et les appelait papa et maman; elle seule, si tendre, n'avait trouvé ni un amant, ni un mari. Elle était réservée et scrupuleuse, vertus que les hommes louent, mais ne récompensent pas. Un instant elle avait pu espérer que Shelley s'intéresserait à elle et elle avait commencé avec lui, non sans violents battements de cœur, une correspondance intime. Mais les yeux noisettes de Mary avaient détruit des espoirs auxquels Fanny n'avait jamais permis de prendre forme précise.
Dans cette maison désertée et toujours attristée par les soucis d'argent, Mrs Godwin passait sur elle sa mauvaise humeur; Godwin lui faisait entendre qu'il ne pouvait l'entretenir et qu'elle devrait bientôt travailler pour vivre. Elle ne demandait pas mieux et espérait devenir professeur, mais la fuite de Mary et de Jeane avait donné mauvaise réputation aux demoiselles de Skinner Street, et les directrices d'école se méfiaient de cet élevage.
De loin, elle admirait avec un peu d'envie et de tristesse, la vie folle et romanesque, dangereuse aussi, mais variée, de ses sœurs. Qu'elle aurait voulu être au bord du lac de Genève et vivre avec ce fameux Lord Byron dont tout Londres parlait! «Est-ce qu'il est aussi beau que son portrait? Dites-moi s'il a une jolie voix, car c'est un grand charme pour moi. Vient-il chez vous en voisin, sans cérémonie, en visites amicales? Je voudrais savoir s'il est capable de ce dont l'accusent ici les colporteurs de scandale. Je ne puis croire, en le lisant, qu'il soit un être si abominable. Répondez-moi à mes questions; quand j'aime un poète, j'aimerais respecter l'homme. L'excursion de Shelley en bateau avec lui doit avoir été délicieuse. J'aimerais lire les vers que le Poète a écrits sur l'endroit où Julie s'est noyée; quand seront-ils publiés en Angleterre? Pourrais-je voir le manuscrit? Dites-lui que vous avez une amie qui n'a pas beaucoup de plaisirs et qui aimerait à les lire...»
Mary, Claire et Shelley recevaient ces lettres charmantes avec une pitié un peu supérieure. Pauvre Fanny! Comme elle restait Skinner Street! Comme elle persistait à croire que les romans de Godwin, les affaires de Godwin, les colères de Mrs Godwin étaient les choses les plus importantes du monde! Son esclavage donnait aux deux jeunes femmes le sentiment de leur liberté. Sa solitude leur faisait sentir tout le prix de leur amour. Avant de quitter Genève, Shelley et Mary achetèrent une montre pour elle, cadeau un peu dédaigneux.
Quand ils rentrèrent en Angleterre et allèrent s'installer à Bath, ils la virent en traversant Londres. Elle était triste et ne parlait que de son isolement, de son inutilité. En disant «au revoir» à Shelley, sa voix trembla. Elle lui écrivit à Bath les mêmes lettres candides, teintées de ce vague ton d'indéfinissable reproche qu'ont les êtres dont la vie est morte envers eux ceux qui agissent encore. Godwin, interrompu dans son travail par de nouveaux soucis d'argent, devenait de plus en plus acariâtre; une tante qui avait promis de prendre Fanny avec elle dans l'école qu'elle dirigeait, fit savoir que décidément la sœur de Mary et de Claire effrayerait trop les mères bourgeoises.
Un matin les Shelley reçurent de Bristol une lettre étrange, où Fanny leur disait adieu en des termes mystérieux: «Je pars pour un lieu d'où j'espère bien jamais ne revenir.»
Mary supplia Shelley de partir immédiatement pour Bristol. Il revint dans la nuit, sans nouvelles; il y retourna le lendemain matin et cette fois réapparut bouleversé.
Fanny avait pris à Bristol la diligence de Swansea et était descendue à l'auberge de cette ville; là elle s'était retirée aussitôt dans sa chambre en disant à la servante qu'elle était fatiguée. Le lendemain, comme elle ne descendait pas, les gens de l'hôtel avaient forcé sa porte et l'avaient trouvé morte. Ses longs cheveux couvraient son visage. Elle portait au poignet la montre que Shelley et Mary lui avaient donnée. Il y avait sur la table une bouteille de laudanum et une lettre commencée:
«J'ai décidé depuis longtemps que je ne pouvais rien faire de mieux que de mettre fin à l'existence d'un être dont la naissance a été malheureuse et dont la vie n'a été qu'une série d'ennuis pour ceux qui ont ruiné leur santé en essayant de la nourrir. Peut-être en apprenant ma mort aurez-vous quelque chagrin, mais vous aurez bientôt le bonheur d'oublier qu'exista jamais la créature qui se nommait...»
Godwin avait dit, dans Political Justice, que le suicide n'est pas criminel; la seule difficulté est de décider dans chaque cas si l'intérêt social de trente ans de vie supplémentaire n'interdit pas le recours à la mort volontaire. Après le drame il écrivit à Mary pour la première fois depuis sa fuite. C'était pour prier les trois proscrits de garder le silence sur cet «incident» qui pourrait faire du tort à la famille.
* * *
La mort affreuse de Fanny avait beaucoup ébranlé les nerfs de Shelley; la charitable Mrs Godwin insinua qu'elle s'était tuée par amour inavoué pour lui. Il se rappela alors certains mouvements d'émotion qu'il avait jadis négligés et se reprocha d'avoir toujours considéré Fanny comme une âme de second ordre. Peut-être avait-il, bien inconsciemment, éveillé chez elle des sentiments passionnés au moment où, abandonné par Harriet, il cherchait un abri en toute tendresse de femme. Peut-être avait-elle épié, pesé, analysé avec anxiété des paroles ou des regards de lui qui ne contenaient qu'indifférence ou gentillesse complaisante: «Qu'il est difficile de suivre ces mouvements de l'âme des autres! Quelles souffrances on peut causer sans le vouloir, sans le savoir! Comme on peut passer à côté de sentiments profonds, parfois désespérés, sans même en soupçonner la présence!» Donc il ne suffisait pas d'être sincère, d'avoir des intentions honnêtes. On pouvait faire autant de mal par manque de divination que par méchanceté. Toutes ces pensées le plongeaient dans une mélancolie sans fin.
Pour secouer sa tristesse, il alla, seul, faire une visite de quelques jours au jeune critique Leigh Hunt qui avait parlé de ses vers avec un enthousiasme intelligent. Leigh Hunt habitait près de Londres un faubourg encore niché dans les bois ou les fumées des toits, les champs et les arbres formaient un charmant décor urbain et champêtre à la fois. Sa femme Marianne était simple et cultivée; il avait toute une nichée de beaux enfants avec lesquels Shelley put jouer et se promener. Là il oublia un peu Fanny et Godwin. La visite fut brève, mais délicieuse, et il en revint tout ragaillardi.
À son retour il trouva une lettre de Hookham, qu'il ouvrit avec curiosité, car il avait chargé l'éditeur de retrouver la trace de Harriet dont il était resté sans nouvelles depuis deux mois. Elle avait touché sa pension en mars et en septembre, au domicile du père Westbrook; depuis octobre on ne savait où elle était.
Cher Monsieur, écrivait Hookham, il y a près d'un mois que j'ai eu le plaisir de recevoir une lettre de vous et vous avez certainement été étonné que je n'y ait pas répondu plus tôt; j'avais l'intention de le faire, mais j'ai eu la plus grande difficulté à trouver les renseignements que vous désiriez au sujet de Mrs Shelley et de vos enfants. J'essayais encore de découvrir son adresse quand on est venu m'apprendre qu'elle était morte, qu'elle s'était tuée. Comme vous pouvez penser, je ne l'ai d'abord pas cru. J'ai été voir un ami de Mr Westbrook et le doute est devenu impossible. Elle a été retirée de la Serpentine mardi dernier. Le jury qui a examiné le corps n'a reçu que peu ou pas de renseignements supplémentaires. Le verdict a été: trouvée noyée... Vos enfants vont bien et sont, je crois, tous deux à Londres.
Shelley partit pour Londres dans un état affreux. Il imaginait avec horreur cette tête blonde et enfantine, qui l'avait si souvent regardée avec tant de plaisir, souillée par la boue horrible des rivières et le gonflement verdâtre des noyés. Il faisait mille conjectures sur ce qui avait pu la décider à choisir une mort aussi horrible et à abandonner ses enfants.
À Londres ses amis, Leigh Hunt et Hookham, le reçurent avec affection et lui apprirent ce qu'ils avaient pu découvrir. Un entrefilet du Times disait: «Mardi, une femme d'apparence respectable, en état de grossesse avancée, a été retirée de la Serpentine. Elle portait une bague de prix. On suppose que le désordre de sa conduite a amené cette tragédie, son mari étant à l'étranger.»
Les commères du quartier avaient raconté ce qu'elles savaient: Harriet avait cessé de recevoir les lettres de son mari par la faute de son ancienne logeuse, qui ne les faisait pas suivre, et elle avait abandonné tout espoir de le voir revenir à elle. Elle s'était alors laissé aller à une inconduite désespérée. Elle avait vécu d'abord avec un officier qui avait dû la quitter, son régiment ayant été envoyé aux colonies. Puis, incapable de supporter la solitude, avec un protecteur tout à fait bas, un groom, disait-on. Les Westbrook avaient enlevé ses enfants et refusé de la recevoir. On la décrivait enceinte, isolée, terrifiée par le scandale certain. Puis, le cadavre dans la rivière.
Shelley passa une épouvantable nuit... Dans un état de grossesse avancée... cette fin de vie... cette folie... Tous les souvenirs précis, si intimes qu'il avait de la pauvre Harriet revenaient contre sa volonté pour recréer dans son imagination, affreusement vivantes, ces dernières scènes. Harriet amoureuse, Harriet effrayée, Harriet désespérée, visages qu'il connaissait trop bien. Ce nom, qui pendant quelques années avait été pour lui presque tout l'univers, il fallait maintenant l'associer aux idées les plus basses, les plus affreuses. «Harriet, ma femme, prostituée! Harriet, ma femme, noyée!...»
Par instants il se demandait s'il n'était pas responsable. Il rejetait cette idée de toutes ses forces; «J'ai fait ce que je devais; j'ai toujours fait à chaque moment ce qui me paraissait le plus loyal, sans être jamais intéressé ou égoïste. Quand je l'ai quittée, nous ne nous aimions plus. J'ai pourvu largement, dans la mesure de mes moyens, au delà de cette mesure, à son existence. Je ne l'ai pas traité durement, seuls les odieux Westbrook... Pouvais-je sacrifier ma vie et ma raison à une femme infidèle et médiocre?»
Sa raison répondait non; ses amis Hogg et Peacock, qui l'entouraient affectueusement, répondaient non. Il les priait de le lui répéter, car il lui semblait par éclairs entrevoir un devoir mystérieux et surhumain auquel il avait manqué. «En brisant les liens traditionnels, on délivre dans les hommes des forces inconnues, qui agissent alors sans qu'on puisse prévoir les redoutables conséquences... la liberté n'est bonne que pour ceux qui sont forts... pour ceux qui sont dignes... et Harriet était une toute petite âme. Visage enfantin et blond de la noyée.
Au matin il écrivit une tendre lettre à Mary, dont il aimait par contraste à imaginer la douce sérénité. Il lui demandait d'accueillir les deux petits enfants, Ianthe et Charles. Son avoué venait de lui apprendre que les Westbrook se proposaient de lui en contester la garde, sous prétexte que ses opinions religieuses et sa vie en concubinage avec Miss Godwin le rendaient indigne de les élever.
Une cérémonie peut-elle ajouter au bonheur d'amants épris et confiants? L'événement prouva qu'elle peut au moins transformer le visage d'un pédant. Godwin fit voir une satisfaction incroyable en apprenant que sa fille allait devenir respectable, et future lady Shelley; il acheva ainsi d'inspirer à son ex-disciple un grand mépris pour son caractère.
Pendant quelques jours on se demanda s'il serait convenable de célébrer ce mariage presque au lendemain de la mort de Harriet, mais les experts en choses du monde affirmèrent qu'on ne pouvait tarder davantage à faire bénir par l'église une union déjà deux fois bénie par la Nature.
Il y avait quinze jours que le corps de la première Mrs Shelley avait été retiré de la Serpentine quand Mary et Percy furent unis par un clergyman, en l'église de Sainte-Mildred, en présence de Godwin épanoui, et de Mrs Godwin affectée et glorieuse. Le soir, pour la première fois depuis leur fuite, les Shelley dînèrent à Skinner Street.
La fête de famille fut assez triste. Dans cette petite salle à manger, Fanny avait vécu, Harriet était venue, et les ombres des désespérées, mélancoliques et insatisfaites, y tourmentaient encore les vivants. Il est vrai que la fureur de Godwin avait été changée en excessive amabilité par la cérémonie du matin, mais trop d'arrière-pensées hantaient les convives pour qu'une vraie cordialité fût possible.
Mary, ce soir-là, écrivit simplement dans son journal: «Voyage à Londres. Un mariage a lieu. Je lis Chesterfield et Locke.» Mary était un bon esprit, et la petite noyée ne lui allait certes pas à la cheville.
* * *
Ce mariage de forme apporta au moins un avantage certain: l'argument de concubinage se trouvait supprimé à ceux qui prétendaient refuser à Shelley ses enfants. Mais les Westbrook ne cédèrent pas. Par la voix de l'ancien cafetier, les petits Charles et Ianthe Shelley s'adressèrent au Lord Chancelier: «Notre père, disaient-ils, s'est déclaré publiquement athée et a publié un ouvrage impie qui a pour titre: «Queen Mab» avec notes, et un autre ouvrage, où il nie l'existence d'un Créateur de l'Univers, la sainteté du mariage et tous les principes, les plus sacrés de la morale.» Pour ces raisons ces bébés vertueux et précoces demandaient à ne pas être élevés par un père indigne, mais plutôt par telles personnes de haute moralité que pourrait désigner la Cour et par exemple leur grand-père maternel et leur aimable tante Eliza.
L'avocat, devinant les sentiments probables du Lord Chancelier, se garda bien d'entreprendre la difficile défense de Queen Mab. Il se borna à nier l'importance d'un ouvrage écrit à dix-neuf ans.
«En dépit des violentes philippiques de Mr Shelley contre le mariage, Mr Shelley s'est marié deux fois avant d'avoir vingt-cinq ans! À peine est-il libéré de ces chaînes despotiques dont il parle avec tant d'horreur et de mépris, qu'il s'en forge de nouvelles et redevient victime volontaire. On espère qu'une différence aussi évidente entre ses opinions et ses actions, amènera le Lord Chancelier à ne pas prendre au sérieux une publication puérile.» Quant à l'idée de confier les enfants à leur famille maternelle: «Nous croyons bon de rappeler que Mr John Westbrook n'est nullement qualifié pour élever les enfants de Mr Shelley. Pour Miss Westbrook les objections sont plus fortes encore; elle est illettrée et vulgaire, et surtout, c'est sur son conseil, avec sa complicité, et, paraît-il, par son œuvre, que Mr Shelley, alors âgé de dix-neuf ans, enleva Miss Harriet Westbrook, alors âgée de dix-sept ans. Miss Westbrook, la tutrice proposée, avait en ce temps-là près de trente ans, et, si elle avait agi comme elle aurait dû, en fidèle gardienne et amie de sa sœur, tant de malheurs et de honte auraient été évités aux deux familles.»
L'habileté de l'avocat, qui espérait faire triompher son client en désavouant en son nom les opinions de sa jeunesse, parut à Shelley une insupportable hypocrisie. Il rédigea pour le Lord Chancelier une déclaration où il exposait que ses idées sur le mariage n'avaient pas changé, et que, s'il avait accepté de plier sa conduite aux usages du monde, il ne renonçait nullement à la liberté de les critiquer.
Les «attendus» du Lord Chancelier ne purent qu'enregistrer cet aveu: «Nous nous trouvons, dit-il, en présence d'un père qui considère comme un devoir imposé par ses principes de conseiller, à ceux sur les opinions desquels il a quelque pouvoir, comme moral et vertueux, un mode de vie que la loi tient pour immoral et vicieux... Je ne puis, dans ces conditions, me trouver autorisé à lui confier des enfants.» Cependant le Lord Chancelier se garda bien de les confier non plus aux détestables Westbrook; il les remit aux soins d'un docteur Hume, médecin militaire, qui préparerait Charles à entrer dans quelque bonne école dirigée par un clergyman orthodoxe. Quant à la petite Ianthe elle serait élevée par Mrs Hune qui lui ferait dire ses prières le matin, ses grâces avant les repas et lui donnerait à lire de bons livres et même au besoin des poètes, Shakespeare toutefois expurgé; le tout pour cent livres par enfant. Mr Shelley pourrait les voir douze fois par an en présence de témoins; Mr John Westbrook autant de fois, mais seul s'il le désirait.
Cette sentence fut très pénible à Shelley. Elle sanctionnait en quelque sorte officiellement, et sous une forme en apparence modérée et raisonnable, son exil de la société des hommes civilisés. C'était comme un brevet d'incurable folie.
* * *
Pendant le procès, il avait acheté une maison dans la charmante bourgade de Marlow. Ariel consentait enfin à habiter une demeure humaine. Une imposante galerie fut transformée en bibliothèque et ornée de grands moulages de Vénus et d'Apollon. Le jardin était vaste; une petite fille d'une rare beauté y jouait avec William et Clara Shelley; c'était Alba, fille de Claire et de Byron. Son père était à Venise où, disait-on, il s'amusait et Claire avait peu de nouvelles de lui.
Les récents malheurs de Shelley avaient dessiné leurs traces sur son visage. Il était plus maigre, plus fiévreux, plus voûté. Une violente douleur dans le côté l'empêchait de dormir et les médecins, ne pouvant l'en débarrasser, la disaient «d'origine nerveuse».
Son humeur était assez sombre. La vie lui avait apporté tant de souffrances, ses bonnes intentions étaient devenues cause de tant de malheurs qu'il avait pris l'horreur de toute action. Il éprouvait un besoin confus et fort d'écarter de lui les redoutables groupes humains aux réactions imprévisibles, aux terribles mouvements de passion. La transformation du monde réel lui paraissait si décevante qu'il ne désirait plus satisfaire ses amours et ses haines que dans un univers malléable et docile. Des sujets de poèmes, encore vides et vagues, flottaient comme des ombres autour de lui et, se nourrissant de ses tristes rêveries, prenaient corps aux dépens de sa puissance d'agir.
Ces constructions aériennes, ces cristallins palais, qui, de leurs vapeurs légères, lui avaient si longtemps caché la vie, se détachaient lentement, comme soulevés par une force invisible. Ils ne se dissipaient pas, mais mollement balancés, montaient dans toute leur gloire transparente vers les hautes régions de la poésie pure. À la place qu'ils avaient occupée, Shelley apercevait le monde des vivants, la terre brune, dure à cultiver, les rudes visages des hommes, les femmes nerveuses et sensibles, monde résistant et cruel auquel il souhaitait échapper.
Le poème auquel il pensait le plus souvent était l'histoire d'une révolution idéale. Il n'y voulait pas des scènes de sang qui lui rendaient pénible à lire le récit, par ailleurs si beau, de la Révolution Française. Il désirait qu'elle fût l'œuvre de deux amants. Son expérience personnelle lui prouvait que seul l'amour d'une femme peut inspirer un grand courage.
Ces anarchistes idylliques, Laon et son amante Cythna, devaient être les portraits transposés de lui-même et de Mary. Il les ferait monter sur le bûcher et périr pour leurs idées, comme il aurait voulu mourir lui-même, dans un dernier baiser au milieu des flammes, si délicieux que le supplice deviendrait une sorte de raffinement sensuel. Pour lui l'amour n'atteignait à toute sa force que s'il pouvait l'associer à des pensées et à des souffrances communes. Maintenant que Mary et lui, mariés, assez riches, paraissaient entrer dans une vie plus facile, il désirait s'évader de ce bonheur un peu plat, et imaginait le destin périlleux et magnifique qui aurait pu être le sien en d'autres temps et en un autre pays.
Il allait travailler dans les petites îles de la Tamise, habitées seulement par les cygnes, et, couché au fond du bateau au milieu des hautes herbes, il cherchait des images dans le ciel changeant. La contemplation des délicats changements des choses lui faisait éprouver des plaisirs infinis; il sentait chaque jour davantage que sa mission véritable sur la terre était d'en saisir les plus fugitives nuances et de fixer celles-ci par des mots aussi légers et aussi charmants qu'elles.
Il passa tout l'été à ce travail délicieux, puis un voyage à Londres devint nécessaire. L'argent était de nouveau rare; Shelley devait nourrir tant de bouches. Il avait à sa charge (outre Mary et les enfants) Claire et sa fille, et bien souvent la famille Godwin. Son nouvel ami Leigh Hunt avec une femme et cinq enfants, il fallait bien l'aider aussi. À Peacock il avait promis une annuité de cent livres pour lui permettre de travailler tranquillement à ses beaux romans. Même Charles Clairmont, qui ne lui était rien, ayant rencontré en France une fille charmante et pauvre, Shelley s'était chargé de la dot. Il devait, comme autrefois, emprunter aux usuriers pour satisfaire des avidités si multiples. «Vous êtes, lui dit un jour Godwin, un pur sang que les mouches empêchent de prendre son élan.»
Heureusement pour lui Mary se chargeait de le ramener à terre et il lui pardonnait, ne la voyant plus qu'à travers la Cythna de son poème. Mary, maîtresse de maison inquiète, n'aimait pas ces visiteurs trop assidus, ce Peacock qui venait tous les soirs «sans être invité» et buvait une bouteille entière de vin. Elle désirait que Shelley s'occupât de revendre la maison de Marlow qu'ils avaient achetée trop vite. Elle voyait qu'il y souffrait du froid, et souhaitait pour lui un climat très doux, l'Italie peut-être: «Mon cher amour, lui écrivait-elle à Londres, je vous supplie d'être plus clair dans vos lettres et de me dire tous vos plans. Vous avez fait annoncer la maison, mais avez-vous dit à Madochs ce qu'il faut répondre aux acheteurs possibles? Et avez-vous choisi entre l'Italie et la mer? Et savez-vous comment trouver de l'argent pour nous y conduire et pour acheter toutes les choses qui seront nécessaires avant notre départ? Et pouvez-vous faire quelque chose pour mon père avant que nous partions? Ou après tout ne vaudrait-il pas mieux habiter une petite maison, sur une plage, où nos dépenses seraient beaucoup moindres? Vous n'avez pas encore parlé à Godwin de vos projets d'Italie; si vous vous décidez, je voudrais que vous le fissiez, car il vaut toujours mieux parler de ces choses au moins quelques jours avant.
«J'ai fait ma première sortie aujourd'hui. Cette maison est horriblement froide! Je gelais près du feu et dès que je me suis trouvée sur la route, l'air était chaud et transparent. Je désire que William m'accompagne dans mes prochaines promenades. Pour cela voulez-vous envoyer, si possible par la voiture de lundi, un chapeau de loutre pour lui. Il faut qu'il soit de la forme ronde qui est à la mode; expliquez bien que c'est pour un garçon, et qu'il y ait autour un petit ruban doré étroit, pour qu'on puisse le serrer s'il est trop grand... Je suis assiégée par les bébés: Alba griffe et hurle, William s'amuse à enrouler un châle autour de lui, et Miss Clara regarde le feu. Adieu, mon cher amour, je ne puis vous dire combien je suis anxieuse d'avoir des nouvelles de votre santé, de vos affaires et de vos plans.»
Un des sujets de plaintes de Mary était la présence d'Alba dans la maison; on avait dit aux voisins qu'elle était fille d'une dame de Londres et envoyée à la campagne pour sa santé, mais tout le monde pouvait constater l'attitude maternelle de Claire, et il ne manquait pas de bonnes âmes pour attribuer l'enfant à Shelley. Les vieilles accusations de promiscuité flottaient encore autour de ce ménage et la prude Mary en souffrait. Une des raisons pour lesquelles elle désirait se rendre en Italie était que ce voyage permettrait de conduire la petite fille à son père.
Shelley ne demandait qu'à partir. La famille, l'amitié, les affaires élevaient autour de lui, avec une méthodique douceur, des murailles trop solides qui l'étouffaient. Les petites vagues de la vie mordaient, perfides et nonchalantes, cette rocheuse volonté. Dans ce pays où le plus haut magistrat du royaume lui avait enlevé ses droits civiques, il se sentait toujours comme au pilori. Il lui sembla qu'en fuyant l'Angleterre, il redeviendrait un esprit aérien et libre, qu'en pays étranger sa vie serait une feuille blanche où il pourrait composer une existence nouvelle comme un beau poème.
Quand le départ fut décidé, Mary demanda que les enfants fussent baptisés. Elle pensait qu'il valait mieux pour leur bonheur débuter dans la vie en observant les Règles. Shelley y consentit et, le même jour qu'eux, la fille de Byron reçut le baptême et les noms de Clara Allegra.
Le ciel clair de l'Italie, ce ciel fidèle, sans un nuage. Une fois de plus la caravane des Trois descendit vers les pays de l'oubli et du soleil; les enfants et les nourrices qui maintenant l'accompagnaient avaient à peine alourdi ses mouvements rapides et fantasques.
Par le Mont-Cenis ils gagnèrent Milan, où ils firent un premier arrêt pour attendre des nouvelles de Byron auquel Shelley avait écrit pour lui annoncer l'arrivée de sa fille. À Milan il passa ses journées dans la Cathédrale, à lire l'Enfer et le Purgatoire. Il aimait les trois fenêtres gothiques et géantes qui répandent sur le chœur du Duomo une lumière si religieuse. Les églises ne lui inspiraient plus la même horreur que jadis: depuis qu'il avait tant souffert, il s'étonnait d'y trouver mieux qu'en aucun autre lieu un cadre qui convenait à ses sentiments et digne de la grandeur des passions humaines. Avec Dante, et dans cette symphonie de couleurs sombres et chaudes, le catholicisme cessait de lui apparaître comme l'invention d'imposteurs.
La réponse de Byron arriva. Il ne voulait voir Claire à aucun prix et fuirait de tous lieux dont elle s'approcherait; quant à la petite, il voulait bien se charger de son éducation, mais toujours à la condition d'en être seul maître. Shelley trouvant ces lois bien dures, essaya d'en obtenir de plus douces, mais Byron, qui désirait avant tout mettre sa vie à l'abri des scènes de Claire, refusa de céder en rien. Un Vénitien rencontré à Milan raconta que le «Milord anglais» menait à Venise une vie de débauche et y entretenait tout un harem. Cela ne laissait pas d'être inquiétant pour l'éducation d'Allegra et Shelley conseilla à Claire de renoncer à tout secours de Byron plutôt que de lui confier l'enfant. Il se chargeait, comme toujours, de tous les frais. Mais Claire était orgueilleuse. Fière de la naissance d'Allegra, elle en voulait pour sa fille les avantages; elle avait toute confiance en Élise; la nourrice suisse qui avait élevé la petite, et décida de les envoyer toutes les deux à Venise. Malgré les avertissements affectueux de Shelley, Allegra fut livrée à son père.
* * *
Bientôt les nouvelles reçues d'Allegra inquiétèrent Claire. Byron n'avait gardé que quelques semaines l'enfant chez lui. D'abord très fier de la trouver belle, de la voir admirée et caressée par les Vénitiens sur la Piazza, il s'était vite fatigué d'un jeu monotone et l'avait confiée à la femme du consul anglais à Venise, Mrs Hoppner. Qu'était cette Mrs Hoppner? Comment traiterait-elle une étrangère? Élise la disait très bonne, mais Claire commençait à ressentir de terribles regrets. Pendant tout un an elle n'avait pas quitté sa fille; elle l'adorait; c'était le seul être au monde qu'elle pût appeler sien puisque sa famille la repoussait et que son amant refusait de la recevoir. Shelley la vit si malheureuse qu'il offrit de l'accompagner à Venise et que Mary, malgré sa répugnance à les voir voyager ensemble, y consentit. Le domestique Paolo, homme débrouillard et actif, les accompagna comme courrier.
Pour ne pas irriter Byron qui avait interdit à Claire l'entrée de toute ville où il se trouverait, ils avaient décidé qu'elle s'arrêterait à Padoue et attendrait le résultat de l'ambassade de Shelley. Mais si près d'Allegra elle ne put résister. Elle pensa qu'en se cachant elle pourrait voir sa fille et prit avec Shelley une gondole qui descendait la Brenta. Ils traversèrent la lagune le soir, par un orage violent, tandis qu'au loin les lumières de Venise brillaient confusément sous le rideau de pluie.
Dès le lendemain matin, ils allèrent chez les Hoppner qui les reçurent avec politesse et bonté. Mrs Hoppner envoya aussitôt chercher Élise et le bébé. Allegra avait beaucoup grandi; elle était pâle, moins vive que jadis, mais toujours aussi belle. Puis on parla de Byron, longuement. Les Hoppner, braves gens, de moralité très traditionnelle, jeune couple amoureux excité par toute ces intrigues, un peu humanisé par l'indulgente Venise, racontèrent en hochant la tête.
Dès le troisième jour de son arrivée, il s'était procuré, comme il aimait à le dire, une gondole, et une maîtresse. La maîtresse était Marianne Segati, femme d'un marchand de drap qui avait loué des chambres au poète. Imprudente affaire, mais le drap se vendait mal. La femme avait vingt-deux ans, des yeux noirs superbes, une voix délicieuse. Bien que de petite condition bourgeoise, elle était reçue par l'aristocratie vénitienne qui aimait à l'entendre chanter. Qu'elle dût s'éprendre du noble étranger, beau, généreux et génial qui venait habiter chez elle, cela était aussi nécessaire que les réactions chimiques les plus simples. Quant au marchand de Venise, Byron avait le ducat facile et la morale vénitienne admettait un amant au moins.
Mrs Hoppner, petite femme douce aux yeux intelligents, avait raconté cette histoire avec l'air de tristesse et de gourmandise des honnêtes femmes qui parlent du vice. Son mari, avec mille précautions, ajouté que ce n'était pas tout. On racontait dans le peuple vénitien que le seigneur anglais avait quelque part dans la ville une maison mystérieuse où une Muse ne lui suffisant pas, il réunissait les Neuf sœurs. Toute une légende s'était formée; les Anglais; de passage parlaient de Néron et d'Héliogabale. Le peuple admirait et sous le masque du carnaval, les femmes s'accrochaient à Byron. Ces récits n'étaient pas rassurants pour Claire. Elle demanda ce qu'elle devait faire; le consul lui conseilla surtout de ne laisser savoir à aucun prix qu'elle était à Venise, car Byron exprimait souvent son extrême crainte de la voir arriver.