II. A moyen.—Immédiatement après ces finales viennent celles dont la consonne est une des trois explosives sonores ou retardées, b, d, et g[41]. La résonance qui précède le son, et qui en retarde l’explosion, a pour effet de rendre la voyelle un peu moins brève; mais elle est tout aussi ouverte dans chacune des finales.

 

-ab et -abe: nabab, arabe, syllabe. Pourtant l’a de crabe est généralement fermé à Paris et dans le Nord, quoique rien ne justifie cette prononciation[42].

 

-ad et -ade: aubade, pintade, bravade[43].

 

-ag et -ague: zigzag, bague. Beaucoup de gens ferment l’a dans vague, substantif ou adjectif, et même parfois dans divague: cela fait bien en vers, mais non ailleurs[44].

 

De même l’a est plutôt moyen que bref, mais toujours également ouvert, dans les finales à l, m ou n, qui peuvent aussi être considérées comme retardées.

 

-al et -ale, ou -alle: chacal et animal, scandale et dalle, sale et salle. Les poètes font volontiers rimer exhale avec les mots en âle[45]. D’autre part l’analogie de hâle fait quelquefois allonger outre mesure l’a bref de hale, du verbe haler (un bateau). Enfin, dans certaines provinces, sale se prononce sâle, mais cette prononciation est tout à fait mauvaise.

 

-ame ou -amme: gamme et bigame, drame et gramme. Il faut encore excepter clame et ses composés, où s’est maintenue, tant bien que mal, la quantité étymologique, comme autrefois dans fame; et aussi flamme et enflamme, avec oriflamme, sans doute parce qu’autrefois on prononçait flan-me, avec une nasale[46].

 

-ane ou -anne: cane et canne, romane et panne, sultane et havane. Il n’y a plus lieu d’excepter les mots savants, comme profane, malgré l’opinion de Thurot, qui fermait l’a, à cause de l’étymologie. D’autres ferment encore l’a dans plane ou émane, sans doute pour le même motif; d’autres, sans motif cette fois, dans bibliomane et d’autres composés en -mane, ou même dans glane; autant d’erreurs, d’ailleurs assez peu répandues; tout au plus peut-on admettre plane long, par emphase, surtout en vers.

Il y a pourtant deux ou trois exceptions. Damne conserve toujours l’a fermé (sans doute pour le même motif que flamme), mais déjà beaucoup moins, et surtout beaucoup moins généralement, dans condamne, qui est d’ailleurs plus employé. Dame-Jeanne le garde aussi, à cause de la fausse étymologie qu’on prête à ce mot. Les musiciens conservent volontiers l’a fermé de l’italien dans soprane, tandis qu’il s’ouvre dans soprano. Enfin, la manne (des Hébreux) a eu longtemps l’a fermé, probablement aussi pour la même raison que flamme, et l’Académie lui a conservé jusqu’à présent cette prononciation; mais la consonne double tend naturellement à abréger l’a, comme dans manne (panier), et l’a fermé paraît y devenir suranné[47].

A ces finales nous joindrons les finales mouillées, qui ont encore l’a un peu moins bref que les précédentes[48].

 

-agne: bagne, campagne, montagne. Mais on ferme encore l’a dans gagne le plus souvent[49].

 

-ail et -aille[50]: sérail, bétail, médaille.

Cependant rail prononcé à la française est presque fermé[51]. Sérail l’est aussi quelquefois, quoique un peu moins, et ce n’est pas à imiter.

Mais les mots en -aille méritent un examen particulier. A Paris, on fait encore une différence très nette entre -ail et -aille, qui autrefois était fermé et long presque partout. Toutefois cette prononciation n’est pas universelle aujourd’hui, tant s’en faut, ni applicable à tous les mots en -aille. Elle paraît assez justifiée, encore qu’elle ne soit pas toujours indispensable, dans les mots qui expriment une intention péjorative, qu’on marque précisément d’ordinaire en appuyant sur la finale, quelle que soit l’étymologie: monacaille, racaille, antiquaille, frocaille, canaille, cochonnaille, ferraille, prêtraille, valetaille, crevaille et vingt autres, qui d’ailleurs sont d’origine populaire, et ont droit de conserver la prononciation populaire[52]. De même les verbes en -ailler, de même intention, et qui ont l’a fermé, même à l’infinitif, ne peuvent l’avoir ouvert quand il est tonique: piaille, criaille, se chamaillent, rimaille, tiraille, braille, se débraille, écrivaille, et bien d’autres. On peut y ajouter certainement raille et déraille. Mais, d’autre part, l’a n’a jamais été fermé dans médaille, de l’italien medaglia; l’a fermé est également peu usité dans faille (soie) et faille (fente), moins encore dans les verbes qui correspondent à des substantifs en -ail: baille (ne pas confondre avec bâille), émaille, détaille, travaille, se prononceraient difficilement d’une autre manière que bail, émail, détail et travail; les subjonctifs aille, faille, vaille, se sont certainement abrégés, ainsi que écaille et maille, noms ou verbes, et aussi tressaille[53]. Pour les autres, on a parfaitement le droit d’hésiter, et la prononciation parisienne ne s’impose pas: paille lui-même n’est pas plus dialectal avec a ouvert qu’avec a fermé, d’autant plus que ceux-mêmes qui le ferment dans la paille tout court, l’ouvriront aussi bien dans la paille humide des cachots, au moins s’ils parlent vite. Il en est de même pour taille[54].

Ajoutons, pour compléter, que l’a est ouvert et bref dans les finales en -aye où l’y ne se dédouble pas: cobaye, cipaye[55].

III. A long.—Voici enfin des finales dont l’a peut être tenu pour tout à fait long, soit en restant parfaitement ouvert, soit en se fermant plus ou moins. Ce sont celles qui ont un r, ou une spirante sonore, g, v, z.

1º L’a est long, mais ouvert, dans les finales qui ont un r, -ar (avec ou sans consonne) et -are ou -arre: art, are, arrhes ou hart, car, quart ou placard, marc, mare, amarre, camard ou cauchemar, tu pars, il part, je prépare. Il n’y a point d’exception pour les finales masculines qui toutes ont l’a parfaitement ouvert. Il semble qu’autrefois l’a était souvent fermé dans les mots en -are ou -arre; il l’est encore un peu, et même un peu trop à Paris, dans barre et rembarre, carre ou contrecarre, gare et bagarre, et même rare[56].

2º Dans les finales en -age, autrefois irrégulières, l’a s’allonge aujourd’hui régulièrement, mais reste encore ouvert, exactement comme dans les finales en -ar: mariage, ménage, étalage[57]. Le mot âge lui-même a aujourd’hui l’a ouvert, malgré l’accent circonflexe, et se prononce comme les autres: à mon âge diffère bien peu de ramonage.

3º Le cas est presque le même pour les finales en -ave: cave, lave, esclave, grave; mais l’a a déjà une tendance à se fermer, au moins dans grave adjectif, et dans esclave[58].

4º L’a est tout à fait long et fermé dans les finales en -ase, -az et -aze, qui se prononcent comme si elles avaient un accent circonflexe: base, blase ou extase, gaz ou gaze[59].

 

En résumé, l’a reste bref ou moyen devant quatorze consonnes, sauf les exceptions, et s’allonge devant quatre ou cinq seulement. Mais il n’est fermé régulièrement que devant une seule, la sifflante douce.

3º L’A suivi des groupes à liquide.

Il ne nous reste plus à examiner pour l’a tonique que les groupes où il est suivi de deux consonnes, dont la seconde est une liquide, groupes qui sont tous très courts.

 

Quand la seconde consonne est un l, l’a s’allonge assez ordinairement et tend à se fermer; mais trois groupes seulement de cette espèce se sont formés en français.

1º Les mots en -able ont toujours été fort discutés. L’a est encore un peu fermé et assez long dans les substantifs diable, jable, sable, fable, érable et dans affable et accable: beaucoup de gens prononcent ces mots exactement comme hâble, câble et râble. C’est parfaitement correct, pourvu que cette prononciation ne passe pas à table ou étable, ni surtout aux adjectifs à suffixe -able, dont l’a, sans être bref, n’est pas non plus fermé. Toutefois on pense bien qu’en poésie, dans la rime accable-implacable, l’a doit être absolument fermé, pour être plus long[60].

2º Les mots en -acle ont été aussi fort discutés. L’a est ouvert généralement dans macle et les mots en -nacle et -tacle: cénacle, pinacle, obstacle, et c’est une erreur de le fermer dans obstacle ou tabernacle. Mais en revanche il est généralement fermé dans les mots en -racle: racle, miracle et oracle[61].

3º L’a est toujours fermé dans rafle et érafle[62].

 

Quand la seconde consonne est un r, l’a est en général ouvert ou fermé, suivant que l’r est précédé d’une sourde ou d’une sonore.

1º L’a est ouvert de préférence, et par suite bref ou moyen, quand l’r est précédé d’une sourde, c’est-à-dire, en principe, dans les finales -apre, -acre, -atre et -afre: diacre, sacre, simulacre, nacre, sacre et massacre; battre et ses composés, avec quatre et barathre; affres et balafre. Quelques personnes ferment encore l’a dans affres[63].

2º L’a est de préférence long et fermé, quand l’r est précédé d’une sonore. Pourtant il est encore ouvert dans la finale -agre: podagre, onagre[64]. En revanche il est fermé dans cadre et escadre[65]; et pourtant, dans ladre, il est plutôt ouvert[66]. Mais surtout l’a est long et assez fermé dans les finales -abre et -avre: cabre, macabre, délabre, candélabre ou sabre, havre, cadavre ou navre; toutefois cette prononciation n’est pas absolument générale, notamment pour palabre et cinabre, ni sans doute pour glabre[67].

4º L’A atone

Après l’a tonique nous devons parler de l’a atone, d’autant que, parmi les voyelles atones, c’est encore l’a qui offre le plus de variété.

Nous savons qu’en principe il est moyen et assez ouvert. Il lui arrive pourtant d’être fermé, et c’est cela seul qui importe ici, car la quantité des voyelles atones est toujours subordonnée à leur ouverture. Ainsi, tandis que l’a tonique peut être long même quand il est ouvert, comme dans courage ou barbare, l’a atone ne peut être long qu’autant qu’il est fermé. C’est pourquoi l’a long des finales ouvertes en -age et -are s’abrège régulièrement en devenant atone, au moins si la prétonique n’est pas initiale: courage-courageux, barbare-barbarie[68].

Quels sont donc les a atones qui sont fermés, puisque ceux-là seuls nous intéressent?

Comme on peut s’y attendre, ce sont surtout des a toniques fermés, devenus atones par suite de la flexion, de la dérivation ou de la composition, et qui ne peuvent pas perdre toujours et absolument tous les caractères de leur nature première.

Il y a d’abord les a prétoniques qui ont l’accent circonflexe, surtout si la prétonique est initiale comme dans châtaigne, gâter ou pâlir[69]. Encore l’a est-il alors un peu moins fermé et surtout moins long que quand il est tonique, par exemple dans blâmer que dans blâme, dans hâler que dans hâle. Quand il s’éloigne davantage de la tonique, il arrive parfois qu’il devient tout à fait moyen. Cela ne s’aperçoit pas dans des mots comme ân(e)rie ou pâqu(e)rette, qui n’ont que deux syllabes pour l’oreille; mais les trois degrés différents apparaissent assez bien dans pâme, pâmer et pâmoison, ou dans pâte, pâ et pâtissier ou pâtisserie[70]. On peut dire que ces deux derniers mots, et plus encore pâmoison, ne conservent leur accent circonflexe que par une pure convention, respectueuse de l’étymologie. En revanche, tatillon, qui se rattache à tâter, mais qui a l’a ouvert, n’a jamais eu d’accent. Il en est de même des mots acrimonie, diffamer et infamie, gracieux et gracier, malgré l’accent circonflexe arbitraire que les grammairiens ont mis à âcre, infâme et grâce[71].

Même quand ils n’ont pas d’accent circonflexe, les a qui étaient fermés et longs, étant toniques, s’abrègent bien un peu, mais ne s’ouvrent guère le plus souvent quand ils deviennent prétoniques, c’est-à-dire avant-derniers, comme dans gagner, de gagne, ou quand ils ne sont séparés de la tonique que par un e muet, ce qui est ordinairement la même chose pour l’oreille. Ainsi grasse et grass(e)ment, grave et grav(e)ment ou même accable et accablement[72].

 

A plus grande distance de la tonique, la voyelle s’ouvre davantage: les a de barricade, de grasseyer, de damnation, de fabuliste, de cadavéreux sont même tout à fait ouverts[73].

Un phénomène pareil se produit même dans des mots composés: l’a fermé et long de passe, déjà un peu flottant dans passant, s’ouvre tout à fait, non seulement dans passementerie, mais même, si l’on veut, dans passeport ou passepoil[74].

Mais voici qui est plus important: certains a toniques fermés s’ouvrent même en devenant prétoniques, comme dans cadran ou classique; ainsi dans flammèche ou enflammer, plus encore dans inflammable et les autres dérivés, ainsi que dans diablesse, diablotin ou endiablé, sauf par emphase. Dans basset, bassesse, basson ou soubassement, l’a paraît avoir aussi tendance à s’ouvrir[75].

A fortiori, s’il est déjà douteux qu’il faille fermer l’a de matelas ou de cadenas, on ne saurait évidemment conseiller de fermer celui de matelasser ou de cadenasser: ce sont des prononciations parisiennes fort peu recommandables. De même, il n’est pas indispensable de fermer l’a de garer ou rareté, ou celui de cassette, et je conseillerais encore moins de fermer celui de casserolle. La manière de prononcer espacer, lacer, lacet ou enlacement, brasser ou brasseur, dépendra de celle dont on prononce espace, lace ou brasse.

De même, pour les mots en -ailler, -ailleur, -aillon, etc., c’est la manière de prononcer aille qui décidera. Ainsi l’intention péjorative paraît se marquer par l’a fermé dans écrivailler ou écrivailleur, brailler ou brailleur, graillon ou avocaillon, etc. On ferme aussi l’a dans railler ou dérailler (et aussi dans joaillier), mais non pas dans travailler ou travailleur, émailler, corailleur, détailler ou bailler (donner). On le ferme dans haillon, et au besoin paillon, mais non dans médaillon, ni même dans bataillon, de quelque manière qu’on prononce bataille.

On prononcera tailleur suivant la manière dont on prononce taille. Surtout il n’y a aucun inconvénient à ouvrir l’a dans poulailler, dans cailler et caillot, et dans presque tous les dérivés et composés de paille, comme paillard, rempailler, paillasse, paillette, et surtout paillasson[76].

Il va sans dire que s’il n’y a pas de forme tonique en -aille, il n’y a plus aucune raison pour que -ail- prétonique soit fermé; aussi est-il ouvert de préférence dans tous les mots qui commencent par cail-, comme caillette, caillasse et caillou; de même, et plus sûrement encore, dans ailleurs, maillet, maillot, saillir, jaillir et leurs dérivés, et dans crémaillère[77].

 

En revanche, il peut arriver que l’a prétonique soit fermé, même sans avoir été tonique, et cela pour les mêmes raisons que l’a tonique. Ainsi on a vu que la sifflante douce fermait l’a tonique des finales en -ase ou -aze, et par suite l’a des verbes en -aser et de leurs dérivés; elle ferme aussi l’a atone, non sans quelque flottement, dans alguazil, basalte, basane et basané, bazar, basilic et basilique, basoche, blason et gazon, jaseran, masure, mazette, nasal et naseaux, quasi, et quelques autres, si l’on veut; sensiblement moins ceux des mots en -asif et -asion; très peu aujourd’hui ceux de gazelle, gazette ou gazouiller; plus du tout ou presque plus ceux de faséole et surtout casemate[78].

L’r aussi, surtout l’r double, sert à fermer l’a prétonique dans un certain nombre de mots, sans que ce soit indispensable, notamment dans les mots de deux syllabes en -aron, parce que la prétonique y est initiale: baron, charron, larron, marron, en opposition avec fanfaron, macaron ou mascaron, dont l’a est toujours ouvert[79]. L’a se ferme encore assez souvent dans carriole, carrosse, chariot et charrue (mais beaucoup moins dans charrette, charrier ou charroyer); aussi dans sarrau, parrain et marraine[80]; dans madré, dans scabreux, et, si l’on veut, dans madrier et marri. A Paris, on y ajoute même carotte, mais je ne conseille pas de fermer cet a, non plus celui de jarret, baroque, haro, tarot et même garrot, moins encore celui de bigarré, déjà signalé, ou même bigarreau[81].

L’a est encore long et fermé dans quelques mots comme magot, maçon et ses dérivés; et si estramaçon a gardé l’a bref et ouvert, limaçon suit parfois l’analogie de maçon. Il est encore plus ou moins fermé, mais il tend à s’ouvrir, dans cassis[82], chalet, jadis, lama, maflu, maquis, naïades, praline et praliné, ramure, smala, tasseau, valet; il est sûrement ouvert et bref aujourd’hui dans anis, pomme d’api, chassieux, madeleine, passereau[83].

D’autre part, on contrarie mal à propos la tendance générale de la langue, quand on ferme l’a devant deux consonnes distinctes, comme dans mardi, pascal, pastel, pasteur et ses dérivés, où l’a est naturellement moyen, malgré l’usage parisien[84].

Le souvenir de la quantité latine fera fermer correctement l’a dans stabat, amen, frater, alma mater, et dans ab irato, casus belli, de plano, sine qua non, ainsi et que dans postulatum, ultimatum et autres mots en -atum et -arium, qui ont gardé l’allure du latin; mais il y a doute déjà pour hiatus et stratus, pour gratis et in-plano, plus encore pour majeur ou major[85].

La prononciation de l’a dans les mots en -ation ou -assion varie énormément, mais il tend à s’ouvrir; il est même certainement ouvert dans nation, et je ne conseille pas de le fermer dans passion et compassion et leurs dérivés. Quant aux mots en -ateur, -atrice, -atif ou -ature, ils ont l’a parfaitement ouvert, malgré l’étymologie, ainsi que a priori ou a posteriori[86].

L’a est encore fermé dans pali, langue de l’Hindoustan, quelquefois écrit pahli[87].

5º Quelques cas particuliers.

Dans maman et nanan, la première syllabe s’assimile à la seconde dans l’usage familier, par une sorte d’attraction, et l’on entend beaucoup plus souvent man-man et nan-nan que maman et nanan, qui même ont un air d’affectation[88]; on dit même sans sourciller moman, sans doute par l’intermédiaire de mon-man, sans parler de m’man qui rappelle exactement m’sieu.

 

Dans août, l’a a cessé de se prononcer depuis le XVIᵉ siècle, à cause de la répugnance que le français a pour l’hiatus, absolument comme dans saoul, qui s’écrit encore mieux soûl. On a malheureusement continué d’écrire août avec un a, comme on a continué d’écrire l’o de paon, faon et taon, qui ne se prononce pas davantage[89]; mais la prononciation a-ou est aussi surannée et devrait paraître aussi ridicule que pa-on. La Fontaine écrivait même oût:

Je vous paierai, lui dit-elle,
Avant l’oût, foi d’animal,
Intérêt et principal[90].

Boileau ne prononce pas autrement:

Et qu’à peine au mois d’août l’on mange des pois verts.

On peut dire que, du XVIᵉ au XIXᵉ siècle, il n’y avait plus de discussion sur ce point. «Août se prononce oût», dit Voltaire, dans l’Avertissement de Zaïre. Jusqu’en 1835, l’Académie dit: «Prononcez oût.» Mais déjà l’antique prononciation avait reparu. D’où venait-elle? S’était-elle conservée dans quelques provinces, ou était-elle seulement la réaction de l’orthographe?

Déjà Domergue se plaignait que les orateurs démocrates, pour rappeler le 10 août 1792, prononçassent a-ou. Dans la première moitié du XIXᵉ siècle, on trouve cette prononciation jusque chez les poètes, peut-être même surtout chez les poètes, dans Sainte-Beuve toujours, dans Victor Hugo presque toujours; et il en est de même aujourd’hui, notamment dans Henri de Régnier.

Elle n’en est pas meilleure. Elle s’est tellement répandue au cours du siècle dernier, que l’Académie en est venue à dire dans son édition de 1878: «On prononce souvent oût.» Ce souvent est délicieux. Peut-être faut-il lire: «On prononce souvent a-oût.» Cela au moins serait exact. Mais on serait dans la vraie tradition française en prononçant toujours et uniquement ou[91].

Le cas d’aoriste est sensiblement pareil à celui d’août. L’a avait cessé de se prononcer, sauf chez quelques puristes, pour qui oriste avait un sens opposé à celui d’aoriste; mais il a revécu de nos jours, et comme l’influence de la prononciation populaire n’est pas là pour contre-balancer celle de l’écriture, a-oriste paraît devoir l’emporter, malgré le désagrément de l’hiatus[92].

 

Enfin extra-ordinaire ne se maintient que dans le langage soutenu: on dit couramment extrordinaire[93].

6º L’A dans les mots anglais.

Ce travail ne serait pas complet, si l’on n’y parlait pas de l’a des mots étrangers adoptés par le français, et notamment des mots anglais, dont la prononciation est si différente de la nôtre[94].

Quelques mots, dus à la transmission orale, ont pu être francisés tant bien que mal avec la prononciation anglaise ou à peu près; ainsi bébé, qui vient probablement de baby, quoique Littré lui donne une autre étymologie. De même bifteck, romsteck ou rosbif.

Mais le plus souvent les mots étrangers, surtout les anglais, se francisent à moitié seulement. Cela tient à ce qu’au lieu de partir du son, comme pour les mots que nous venons de citer, on part généralement de l’écriture; or la masse, qui ignore les langues étrangères, conserve pourtant une sorte de scrupule malencontreux, et fait effort pour conserver quand elle peut une allure étrangère aux mots étrangers qu’elle adopte, et cela surtout dans la désinence.

On indiquera, ici et ailleurs, la prononciation qui prévaut dans l’usage le plus ordinaire. Nous nous excusons particulièrement auprès des professeurs d’anglais, à qui nous ne faisons nullement concurrence: il est bien entendu que ce n’est pas de prononciation anglaise qu’il est question ici. Et en effet, on ne s’adresse pas aux gens qui savent l’anglais, mais au contraire à ceux qui ne le savent pas, pour leur indiquer dans quelle mesure ils peuvent franciser les mots anglais sans être ridicules; on enseignera donc la prononciation à demi francisée que les Français adoptent le plus généralement.

 

Dans les mots anglais adoptés par le français, c’est précisément l’a qui est le plus ordinairement altéré; le reste du mot garde à l’occasion une apparence exotique, surtout à la finale. Ainsi nous avons francisé à moitié square, puisque nous ne prononçons plus scouèr, et moins encore scar, mais scouar, entre les deux; cela tient à ce que nous avons pris à l’étranger d’autres mots où qua se prononce aussi coua. Il en est de même de bookmaker; car si quelques-uns le prononcent à peu près à l’anglaise boukmèkeur, la plupart, sachant par ailleurs que oo se prononcent ou, acceptent cette prononciation, mais francisent la fin du mot d’après l’écriture, ce qui fait boukmakèr[95].

On peut franciser sans doute cottage, aussi bien que lady ou macfarlane et même challenge et skating, quoique beaucoup prononcent ce mot par é[96].

 

Dans les mots anglais qui ne sont pas francisés du tout, l’a se prononce à l’anglaise ou à peu près, c’est-à-dire entre a et é, plus près de é. Mais comme l’e n’est fermé en français que quand il est final, c’est plutôt un e ouvert que nous faisons entendre dans ces mots[97]. Rallye employé seul tend à se franciser[98].

Devant un l, l’a se prononce à peu près comme o ouvert, dans all right et hall, et walk over[99].

 

Yacht aussi, après s’être longtemps prononcé yac, est devenu au siècle dernier yote chez les personnes qui ont l’usage de l’anglais, chez les marins, et aussi chez les snobs. Un jour pourtant, les gens de sport se sont aperçus que yacht, emprunté à l’anglais, il est vrai, n’était pas anglais de naissance, mais hollandais. Or, précisément, les Hollandais prononcent à peu près yact à l’allemande. Les Anglais avaient sans doute eu raison d’angliciser le mot pour leur usage personnel; mais pour quelle raison devrions-nous prononcer comme eux, en leur empruntant un mot qui n’est pas à eux? Ne valait-il pas mieux ou bien faire comme eux, c’est-à-dire franciser le mot complètement et prononcer yact, ou bien conserver la prononciation yac, admise depuis longtemps et, par suite, francisée? C’est ce qui a paru à beaucoup de gens; si bien qu’aujourd’hui le mot a trois prononciations dont la plus ancienne, et peut-être la meilleure, est yac; et tel fut, sauf erreur, l’avis des hommes de sport les plus qualifiés, le jour où la question fut posée dans le journal le Yacht[100].

 

L’a précédé de l’e ne se francise pas; nous le prononçons tantôt è comme dans break ou dead-heat[101]; tantôt eu ouvert, comme dans yearling; plus souvent î, comme dans clearing-house, dead-heat, greatevent, gulf-stream, leader, if you please, reader, season, speak et speaker, steamer, steamboat et teagown[102].

Les deux sons è et i, réunis dans Shakespeare, sont si bien francisés dans cette prononciation, qu’on en a fait le mot français shakespearien (chexpirien).

Dans cold-cream (colcrem, par è au lieu d’i), le français a repris son bien (crème), mais en laissant au mot l’allure étrangère par la brièveté de la finale, comme dans break.

 

Oa sonne o, plus ou moins ouvert dans boarding house, mail-coach et toast, plus ou moins fermé dans over-coat et cover-coat, coaltar et steamboat[103].

Raout se prononce de préférence et s’écrit aussi rout.

Aw sonne comme o fermé dans lawn-tennis, outlaw, drawback et tomahawk[104].

7º Le groupe OI (oy).

Le son oi se prononce aujourd’hui oua ou wa[105]. Ce groupe n’est donc plus qu’un cas particulier de a, et les usages sont sensiblement les mêmes pour oi que pour a, avec cette différence que le nombre des finales où figure oi est beaucoup plus restreint, et que sa prononciation est beaucoup plus uniforme. Je ne parle pas de oi atone qui est généralement sans intérêt.

I. OI tonique.—Comme l’a final, oi final n’est ni long ni fermé, sans être tout à fait bref, ni tout à fait ouvert, et cela avec ou sans consonne indifféremment, et après un r, aussi bien qu’après une consonne quelconque: un aboi, des abois, pois, poix et poids, je crois, il croit, la croix, effroi, etc.: oît même n’est pas plus long, et ceci rappelle les formes verbales en -ât: tournoi, danois, bent diffèrent bien peu, s’ils diffèrent[106]. Pourtant oi est ordinairement plus fermé dans les substantifs mois et bois.

Oie même n’est pas plus long aujourd’hui que oi, sauf en vers, pour distinguer les rimes féminines des masculines: cette distinction a disparu de l’usage courant, même dans le mot oie[107].

Harnois a été définitivement remplacé par harnais; pourtant on peut encore prononcer oi à la rime, mais seulement au sens figuré: