[138]

Que ne suis-je, prince ou poète,
De ces mortels à haute tête,
D’un monde à la fois base et faîte,
Que leur temps ne peut contenir!
(V. Hugo, Feuilles d’automne, VIII).

[139] Nous verrons le même phénomène dans douairière et souhaiter. Il est probable que couette suivra. Cf. plus loin moelle et poêle.

[140] De même Skobelef, Senef, Joseph, Télèphe. Où l’abbé Rousselot a-t-il constaté un e long dans greffe? (Voir son Précis, page 143.)

[141] Comme bêche, pêche, rêche et revêche; dans dépêche, empêche et prêche, il y a eu contraction de deux e.

[142] Le Dictionnaire général maintient la voyelle brève. L’e est long aussi dans Campêche, mais non dans La Flèche ou Ardèche, ni dans Fesch ou Marakesch.

[143] Les termes qui désignent des personnes, duchesse, comtesse, princesse, esse, altesse, hôtesse, etc., ont eu longtemps aussi l’e plus long que les mots abstraits, mais c’était en province plutôt qu’à Paris. Aujourd’hui encore, les noms propres en -èce, Boèce, Végèce, Lucrèce, Grèce, Lutèce, allongent volontiers l’e dans la prononciation oratoire; mais Bresse, Permesse, Gonesse, avaient déjà l’e bref au temps de Ménage. Il y faut joindre Hesse, Tcherkesses, Edesse, etc., avec Metz et Retz, quoique quelques-uns prononcent encore (cf. rez, page 53).

[144] La plupart sont des noms propres: Périclès, Bénarès, Ramsès, Agnès, etc. Les mots latins non francisés ou incomplètement francisés n’ont pas l’accent grave: facies, ad patres, do ut des, etc., mais se prononcent de la même manière. Il en est de même des noms espagnols ou portugais en -es: Rosales, Morales, Traz os Montes, Torres-Vedras, aussi bien que Cervantes, à qui nous donnons ordinairement un accent, faute de quoi beaucoup de personnes sont tentées de prononcer Cervante. Toutefois nous faisons es muet dans Buenos-Ayres.

[145] «Un beau diseur était au spectacle dans une loge, à côté de deux femmes, dont l’une était l’épouse d’un agioteur, ci-devant laquais; l’autre d’un fournisseur, ci-devant savetier. Tout à coup le jeune homme trouve sous sa main un éventail: «Madame, dit-il à la première, cet éventail est-il à vous?—Il n’est poin-z-à moi.—Est-il à vous, en le présentant à l’autre?—Il n’est pa-t-à moi.—Le beau diseur, en riant: Il n’est poin-z-à vous, il n’est pa-t-à vous, je ne sais pa-t-à-qu’est-ce. Cette plaisanterie a couru dans les cercles, et le mot est resté.»

[146] Il a l’e bref dans le Dictionnaire général: toujours l’étymologie!

[147] On allonge plus régulièrement l’e dans Thèbes, mais non dans Turnèbe, Erèbe, Eusèbe, etc., pas plus que dans Bab-el-Mandeb, Horeb ou Maghreb.

[148] De même Alfred, Manfred et parfois Auerstæd(t), Suède, Tolède, Archimède, Nicomède, Tancrède, etc., et aussi Mèdes, qu’on allonge parfois, sans qu’il y ait plus de raisons que pour les autres.

[149] De même Touareg, Gregh, don Diègue, Nimègue.

[150] De même Samuel, Rachel, Deschanel, Adèle, Philomèle, Praxitèle, Isabelle, Dardanelles, Sganarelle, Bruxelles, etc. On peut franciser, avec le même son ouvert et assez bref, les noms germaniques en el, Hegel, Schlegel, Hændel; dans ceux qui ne sont pas francisés, l’e est presque muet. A cette catégorie appartient aussi pale ale.

[151] Ressemèle ou ressemelle, grommèle ou grommelle, ficèle ou ficelle, etc., qu’importe?

[152] Bêle, fêle et vêle qui ont contracté deux e, mêle qui a perdu son s, et les adjectifs frêle et grêle, qui en avaient pris un, mais qui étaient pour fraile et graile. Il faut y ajouter Nesle, nom propre qui a gardé le sien. Naturellement, dans pêle-mêle, le premier ê est plutôt moyen, et quelquefois les deux. On allonge quelquefois l’e d’Aurèle ou Philomèle, mais c’est un peu suranné.

[153] Cette orthographe, qui fut longtemps aussi celle de boîte (boette), se maintint, grâce aux essais de réforme du XVIᵉ siècle, époque où oi se prononçait oué. La réforme n’ayant pas réussi, malheureusement, mieux eût valu unifier l’orthographe et écrire moile et poîle, comme boîte. Cela eût épargné à V. Hugo et à d’autres des rimes ridicules, comme celle-ci, où moelle a de plus trois syllabes:

Vous desséchez mes os jusque dans leur mo-elle.
Mais les saints prévaudront! Votre engeance cruelle...
Cromwell, acte I, scène 5.

Moelle rime correctement avec étoile et même avec squale. La même observation est à faire pour couette et couenne. Tous ces mots sont exposés à s’altérer dans la prononciation, comme fouet l’a fait, et ils s’altèrent journellement, grâce à l’écriture. Quant à mouette, il est bien rare qu’on le prononce moite.

[154] Blême, même, carême, saint-chrême, baptême, qui ont perdu leur s, suprême, extrême, qui ont gardé, ou plutôt repris la quantité latine, et les noms propres Bohême, Angoulême, Carême, Brême, avec Sole(s)mes.

[155] Cf. encore dème, enthymème, épichérème, monotrème, hélianthème, abstème, etc. Il en est de même des noms propres en -ème, Nicodème, Polyphème, Triptolème, Barème, etc., mais l’e est toujours bref dans Bethléem, Jérusalem, Sem, etc.

[156] Cf., page 59, ce que nous avons dit pour poète. Il est surprenant que l’abbé Rousselot ne fasse aucune différence entre sème, deuxième et stratagème, qui sont précisément à trois degrés différents. On a vu que cold-cream avait aussi la finale brève.

[157] Voir page 24. Nous reparlerons de ce phénomène au chapitre des nasales.

[158] On peut également franciser, avec le même son ouvert et assez bref, les noms germaniques en -en les plus connus: Ibsen, Mommsen, Beethoven. Quand ces mots ne se francisent pas, la finale se prononce presque comme s’il n’y avait pas d’e.

[159] Les mots chêne, pêne, rênes et frêne ont perdu un s, légitime ou non, tandis que cheve(s)ne gardait le sien; gêne a contracté deux e. Ajouter Gênes, et aussi Duche(s)ne, Duque(s)ne, qui ont gardé l’s.

[160] Cf. troène, cène, scène et obscène (mais pas dans scène IV), alène, arène, carène, sirène, murène, les mots en -gène, les mots savants et les noms propres, catéchumène, prolégomènes, ozène, ou Carthagène, Eugène, Diogène, Hélène, Célimène, Misène, Athènes, etc.

[161] Morigène échappe difficilement à l’analogie des mots en -gène.

[162] Voir ci-avant, page 62 et note 3.

[163] On prononce trop facilement Compiène pour Compiègne.

[164] C’est-à-dire e suivi de l mouillé, mais qui se prononce en réalité comme eye.

[165] Œil et les mots en -cueil et -gueil n’appartiennent pas à cette catégorie, mais à celle des mots en -euil. Rueil, au contraire, lui appartient, avec Corbeil, Corneille, Mireille, Marseille, Bazeilles, etc.

[166] Comme on l’a vu plus haut, c’est en 1878 que l’Académie a consenti à mettre l’accent grave aux mots en -ège. On peut y joindre aussi les formes interrogatives aimé-je, allé-je, etc., que Domergue voulait à toute force faire prononcer par un e fermé; mais ces formes sont aujourd’hui purement grammaticales et tout à fait inusitées. Et il y a encore des noms propres, Liège, Ariège, Barèges, Corrège, Norvège, etc.

[167] Le Dictionnaire général marque un e long; mais ceci me paraît purement théorique. Il fait de même, bien entendu, pour les finales -ègne et -eil ou -eille.

[168] De même Fier, Thiers, Reyer, Auber, Cher, etc., avec les noms bibliques, comme Abner, Eliézer ou Esther, ou anciens, comme Lucifer, Vesper, Antipater, Jupiter, etc.: voir au chapitre de l’R. On distinguait autrefois -erre et -ère, même quand -ère se fut ouvert, parce que les deux r de -erre se prononçaient, si bien qu’au XVIIᵉ siècle ces finales ne rimaient pas ensemble.

[169] Manager fait exception, quand on le francise, parce qu’il suit l’analogie des mots en -ger, et notamment celle de ménager, qui au fond est le même mot.

[170] Peut-être aussi landwehr, quoique l’e de ce mot soit long et fermé en allemand, tandis que celui de bitt(e)r s’y prononce à peine.

[171] Il en est de même de beaucoup de noms propres très connus, surtout allemands, Auer, Schopenhauer, Weber, Kléber, Blücher, Oder, Schiller, Képler, Necker, Wagner, Durer (que les poètes prononcent quelquefois dure, notamment V. Hugo), Tannhaüser, Luther, Werther, et même Meyerbeer, tellement le français répugne à fermer l’e devant une consonne, surtout un r. On peut prononcer de même Chaucer, Spencer ou Spenser, Lister, Westminster, Manchester, Vancouver, et naturellement Gulliver, et aussi Boer(s), quoique beaucoup de gens, trop bien renseignés, persistent à prononcer bour et même bours(e): pourquoi pas London ou Napoli! Quelques noms allemands en -berg sont aussi francisés en er ouvert et long, le g n’étant pas articulé: Gutenber(g), Furstember(g), Vurtember(g), Spitzber(g), et surtout Nurember(g), qui est complètement modifié, la forme allemande étant Nürnberg; les autres, gardant les deux consonnes, comme Johannisberg, n’ont qu’un e moyen.

[172] Qui est celle de Bædek(e)r, et fut autrefois celle de Neck(e)r, et quelque temps celle de Web(e)r; c’est celle qui convient aux noms allemands qu’on ne francise pas. D’autre part, on écrit et on prononce Dniéper et Dniester, ou mieux Dniepr et Dniestr.

[173] Aussi l’e des mots en -ève est-il à peu près aussi long que l’ê de rêve et endêve, qui ont perdu l’s, et de trêve (dont l’accent s’explique mal). De même Ève, Geneviève, Lodève, Genève, Trèves, etc., et God save. Pour la finale anglaise ew, voir au W.

[174] Il y a toujours exception pour les vers, bien entendu:

A l’heure où le soleil s’élève,
Où l’arbre sent monter la sève,
La vallée est comme un beau rêve.
V. Hugo, F. d’aut., XXXIV

[175] Pourquoi cette orthographe? Ou pourquoi les autres ne l’ont-ils pas aussi? Même quantité dans Ephèse, Borghèse, Pergolèse, Véronèse, etc., dans Suez, Rodez, Orthez, Cortez, dans Bèze, Zambèze, Corrèze, etc., et aussi dans steeple-chase.

[176] Quoique le Dictionnaire général fasse l’e long dans hièble et nèfle, et les mots en -ègle.

[177] Avec Boisdeffre, et aussi Abou-bekre, Bædek(e)r et quak(e)r. Quelques personnes font l’e long dans lèpre, et le Dictionnaire général les y autorise; on ne saurait tout de même prononcer lèpre comme vêpre, qui a perdu son s.

[178] Ni Èbre, Hèbre ou Guèbres. Le Dictionnaire général fait pourtant l’e long dans toutes les finales en -èbre et -ègre, sauf zèbre.

[179] Ou celui de don Pèdre. Celui de Phèdre, au moins celui de l’héroïne, s’allonge aussi volontiers en poésie.

[180] Quoique le Dictionnaire général fasse l’e long dans mètre, urètre et pyrètre; il le ferait tel aussi sans doute dans pénètre ou perpètre, s’il donnait la prononciation de ces mots.

[181] Mètre lui-même pourrait à la rigueur rimer avec mtre; mettre ne pourrait pas. Mais les seuls e proprement longs ici sont ceux de être, hêtre, fenêtre, empêtre, champêtre, prêtre, ancêtre et Bicêtre, qui ont perdu leur s; et ceux de guêtre et salpêtre, qui sont devenus longs sans raison évidente.

[182] Quoique le Dictionnaire général n’en fasse point.

[183] De même les noms propres Bièvre, Nièvre et Penthièvre. Les autres noms propres, Lefèvre (ou Lefebvre), Genèvre, et surtout Sèvres, ouvrent leur e plus régulièrement.

[184] Il faut donc corriger les grammaires sur ce point: l’e surmonté de l’accent grave est toujours ouvert, mais l’e surmonté de l’accent aigu n’est certainement fermé que quand il est final.

[185] Le Dictionnaire général l’ignore. L’abbé Rousselot l’exagère. On notera ici aussi que des mots comme suprématie ou extrémité n’ont jamais eu l’accent circonflexe, qui n’est sur extrême ou suprême qu’un signe de quantité arbitraire: voir page 63, note 1. Mélange et mélanger ne l’ont pas non plus, et ont l’e moyen et même bref, malgré mêle et mêler. Des mots étrangers, comme pehlvi, ont encore l’e atone fermé et long; mais il faut faire effort pour le maintenir, car la tendance est de l’ouvrir en l’abrégeant. L’e n’est non plus ni ouvert ni long dans du Gue(s)clin, Dume(s)nil, Duche(s)nois; il est même fermé dans Saint-Me(s)min; mais il est ouvert dans Champme(s).

[186] De même terrain ou terrasse, terrestre ou atterrir, malgré l’e ouvert de terrer et terreau. On peut aussi comparer serrer et ferrer: la différence est grande.

[187] La prononciation fegnan a d’ailleurs pour elle de vieilles traditions. Au XVᵉ et au XVIᵉ siècle, l’hiatus intérieur éa et surtout éan se résolvait par une diphtongue qui tantôt se réduisait à a et an, comme dans dea (oui-da) ou Jehan, tantôt conduisait à ian, comme dans léans ou Orléans. Néant fut dans ce cas, et on le voit rimer avec escient ou inconvénient; néanmoins a souvent deux syllabes à cette époque, et fainéant aussi, jusque dans Baïf.

[188] Voir page 64; on reviendra sur ce point au chapitre des nasales.

[189] Le Dictionnaire général ne connaît encore que la prononciation par a, quoique l’Académie se soit abstenue, en 1878, pour hennir. Thurot avoue qu’on prononce aujourd’hui nenni et hennir par e; mais il ajoute qu’on prononce les deux n: je n’ai jamais entendu cela. Jenny se prononce encore beaucoup par a; mais la prononciation par e se répand de plus en plus.

[190] C’est le même phénomène qui s’est produit dans fouet ou fouetter, et qui est en voie de se produire dans couenne et couette. Les adverbes en -emment sont inaltérables, à cause du voisinage constant de leurs primitifs en -ent; mais rouennerie, sinon rouennais, est mal protégé par Rouen.

[191] Michaëlis et Passy, qui admettent cette prononciation, admettent aussi qu’rir pour quérir: je me demande dans quel faubourg ils ont pris cette prononciation patoise.

[192] Alleluia, et cetera, confiteor, deleatur, libera, exeat, memento, miserere, nota bene, te deum, Unigenitus, veto, et à fortiori vade mecum et rebus, qui sont francisés. On ferait bien pourtant de fermer l’e, même non final, dans beaucoup de mots latins où il est long: credo, Remus, amant alterna Came, cedant arma togæ, delenda Carthago, experto crede Roberto, habemus confitentem reum, in extremis, ne varietur, veni vidi vici, etc.

[193] De même Œdipe, Œnone, Œta, Mœris, Ægos-Potamos, Pæstum, Lætitia, etc. Il ne faut donc pas confondre l’œ latin d’Œdipe, avec l’œ allemand de Gœthe, dont nous allons parler: édipe, et non eudipe, comme on l’entend parfois. Pour œ suivi d’u, voir eu. L’e ne doit pas se prononcer dans Co(ë)tlogon, et l’on prétend qu’il se prononce oi dans Tréville.

[194] Il y a de même un e mi-ouvert dans des noms italiens ou espagnols comme Angelo, Barberini, Bolsena, Cabrera ou Caprera, Consuelo, Montebello, Monte-Cristo, Montecuculli, Montenegro, Montevideo, Montezuma, Pontecorvo, Puebla, Serao, Torre del Greco, Calderon, Lop(e) de Vega, Venezuela, Vera Cruz, et aussi dans des noms allemands ou anglais comme Remington, Weser, ou d’autres pays comme Cameroun, Skobelef ou Tourguenef, Swedenborg, etc. On notera qu’il est généralement fermé dans les noms allemands, quand il est initial, comme dans Bebel, Ebers, Lenau, Reber, Weber.

[195] Il se prononce alors comme l’e muet (eu), mais extrêmement bref et presque insensible, encore plus faible que dans les finales en -et, -en ou -er; ainsi dans Esch(e)nbach, Fürst(e)nberg ou Fahr(e)nheit. De même dans l’anglais Syd(e)nham, ou même gard(e)n-party; sans parler de le qu’on intervertit, comme dans gentleman, prononcé djent(e)lman, ou steeple-chase, prononcé stîp(e)ltchèse, ou Castlerea(gh), etc.

[196] Ce tréma représente en effet un e primitif.

[197] Par exemple dans Frœschwiller (au contraire de Wœrth), dans Kœchlin, Rœderer, Schœffer, Schœlcher. Dans Rœderer, quelques historiens voudraient remplacer par reu, mais dans le commerce des vins, on prononce uniquement . Cette prononciation par é est encore admissible ou tolérable dans Kœnigsberg, quoiqu’on prononce plutôt keunixbergue.

[198] Comme dans Gro-ënland, ou même Féro-ë.

[199] Ainsi Gœthe, qu’on écrivait autrefois et qu’on a prononcé parfois Go-ëthe (Th. Gautier le faisait rimer régulièrement avec poète), se prononce aujourd’hui toujours gheute (comme meute): ce nom, comme celui de Shakespeare, appris par l’oreille autant que par l’œil à cause de sa grande notoriété, s’est imposé partout avec sa prononciation véritable, à peu près tout au moins, l’e final étant muet chez nous. On prononce de même eu dans d’autres noms allemands ou scandinaves, qui ne sont guère employés que par des gens instruits, comme Bjœrnstierne Bjœrnson, Bœckh, Bœcklin, Bœhm, Gœthen, Dœllinger, Gœttingue, Gœtz, Jonkœping, Kœnigsberg et autres mots commençant par Kœnigs-, Kœrner, Malmœ, Maëlstrœm, Nordenskiœld, Œlenschlager, Rœntgen, Schœnbrunn, Schœngauer, Tœpffer, Tromsœ, Wœrth, etc.

[200] Qu’il me soit permis de dire ici, en passant, que le pluriel, de lied, puisque lied est francisé, doit être lieds et non lieder, auquel s’obstinent les musiciens. C’est en général un travers assez pédantesque que d’aller chercher le pluriel des mots dans la langue d’où ils sont tirés. Lieder a pour excuse qu’il est peut-être plus employé que le singulier, au moins en musique, où il sert de titre à beaucoup d’œuvres très importantes; aussi est-il sans doute moins ridicule que sanatoria, mais il est de même ordre. Pourquoi pas des harmonia ou des pensa? Tel journaliste, qui s’est par hasard égaré en Algérie, nous apprend que Touareg est un pluriel, et qu’au singulier il faut dire Targui; et que le pluriel de chérif est chorfa! Félicitons-le bien sincèrement de sa science toute fraîche, mais les gens qui parlent simplement français n’hésiteront pas à dire: un Touareg, des Touaregs, puisque c’est le pluriel ici qui est francisé, et des chérifs, et aussi un li(e)d, des li(e)ds, le singulier étant suffisamment connu. On peut évidemment établir une différence entre le sens musical et le sens littéraire; mais vraiment est-il admissible que ce mot ait deux pluriels, lieds quand on parle de Gœthe, et lieder quand on parle de Schubert?

Les autres mots où l’e allonge l’i sont des noms propres: Bjœrnsti(e)rne, Di(e)z, Elzevi(e)r, écrit aussi Elzévir, Fi(e)lding, Fri(e)dlingen, Gri(e)g, Ki(e)l, Li(e)bknecht, Ni(e)belung, Ni(e)buhr, Ni(e)dermeyer, Ni(e)tzche, Ki(e)pert, Ri(e)sener, Schli(e)mann, Si(e)gfried, Si(e)gmund, Spi(e)lberg, Ti(e)ck, Wi(e)land, Wi(e)sbaden, Zi(e)m, etc., et tous les noms anglais terminés en -field. Il est pourtant difficile de ne pas admettre ou tolérer Fri-ed-land, en trois syllabes: en tout cas la plupart des Parisiens ne connaissent que l’Avenue de Fri-ed-land. L’e se prononce aussi, à tort ou à raison, dans Van Swieten, Liebig et Brienz; plus correctement dans Sienkiewicz, Mickiewicz, Sobieski, Sien-Reap, et aussi dans Nield et Dierx, à fortiori. Il se prononce également dans les noms des langues romanes, comme Fieschi (et Fiesque), Fiesole, Tiepolo, Oviedo, etc.

[201] Peer Gynt, Scheele, Seeland, Steen, Van der Meer; Pourtant Beethoven n’a plus en français qu’un e bref mi-ouvert.

[202] Et dans Aberdeen, Beecher Stowe, Flamsteed, Gretna Green, Greenwich, Leeds, Queensland, Queenstown, Seeley, Tennessee, etc.; mais on admet é dans Dundee.

[203] L’oe flamand se prononcerait correctement ou dans des mots comme Boers, Boerhaave, Goes, Moers, Woevre, mais cette prononciation est trop éloignée de l’usage français, et nous prononçons généralement Bo-ers, Bo-erhaave, etc. Nous germanisons même Bloemfontein en Bleumfontaïn. Mais Woëvre se prononce surtout Voivre, et s’écrit même de cette façon.

A côté de l’o avec trémas (eu), l’allemand a aussi un a avec tréma, que nous transcrivons également tantôt par æ liés, tantôt par , et qui se prononce comme è ouvert moyen ou même bref: Auerstæd(t), Bædek(e)r, Hæckel, Hændel, Hænsel et Gretel, Lænsberg, Mælzel, etc. Toutefois Lænsberg se prononce encore lansber. D’autre part se prononce comme a long dans Mstricht et Mlstrœm, Ruysdl, Mᵐᵉ de Stl et Gevrt; Jordns et Saint-Sns se prononcent par an: voir aux nasales.

L’e est distinct de l’a dans Laënnec, Gaëte, Paër, etc., et même sans tréma, dans Laeken ou Maes, et peut-être Paesiello. Maeterlinck (et non ) doit se prononcer ma et non .

[204] Si ce livre était un livre de phonétique, nous aurions traité le groupe ai ou ei avec l’e, car ils ne font qu’un: ai ou ei, jadis diphtongues, comme oi, ne sont plus que des graphies surannées, qui disparaîtraient, s’il y avait quelque logique dans l’orthographe. On écrit bien effet et préfet: pourquoi pas aussi bien parfet ou satisfet, puisque l’étymologie est la même, ou à peu près, et la prononciation identique? Pratiquement, et l’orthographe étant ce qu’elle est, il a paru préférable de maintenir la distinction.

[205] Cette prononciation est naturellement celle de Victor Hugo:

....... L’univers disloqué,
Mal sorti du chaos, penche et se cogne au quai.
Religion et Religions, I, 4.
Il était si crûment dans les excès plon
Qu’il était dénoncé par la caille et le geai.
Lég. des Siècles, le Satyre.

Pourtant, V. Hugo lui-même a fait rimer quais au pluriel avec laquais (voir Lég., la Colère du bronze) et avec expliquais:

Je l’aimais, je l’avais acheté sur les quais,
Et parfois aux marmots pensifs je l’expliquais.
Art d’être grand-père, VI, 8.

Aujourd’hui on fera mieux de faire rimer quai avec expliquait, même au singulier, ou geai avec plongeait ou même projet. On ne saurait toutefois approuver cette rime de Mᵐᵉ de Noailles:

La poussière dorée au plafond voltigeait:
Je t’expliquais parfois cette peine que j’ai.
Ombre des jours, V, l’Adolescence.

J’ai est encore fermé aujourd’hui à peu près partout.

[206] Les poètes, toujours traditionnalistes, font encore rimer parfois mai avec aimé; mais cela ne rime plus.

[207] On le trouve encore dans V. Hugo, où il surprend déjà:

Tout ce que je sais,
C’est que des peuples noirs devant moi sont passés.
Le Petit Roi de Galice, VIII.

[208] Voir Banville Diane au bois, acte I, scène 1:

Le bon tour! O doux vin par le soleil moiré,
Sois tranquille, je t’ai volé, je te boirai!

Cette rime fut excellente, mais ne s’impose plus du tout.

[209] On devrait aussi écrire ponet, puisque ce mot a pris un féminin, qui est ponette.

Ay final n’existe plus en français que dans les noms propres, où il a le même son que ai; ainsi, dans Belley ou Du Bellay, ey et ay sont plus ouverts que l’e qui précède: on prononçait bèlé, on prononce bélè et aussi belè. De même Seignelay, Epernay, Sarcey, etc., et aussi Bombay, Macaulay, Berkeley, Stanley, Bidpay ou Pilpay, comme Jokai ou Tokay. Briey se prononce aussi Bri-yi. Dans certaines localités méridionales, comme Hay, Tournay et Espoey, l’y grec se prononce à part, comme si la finale était a-ye ou e-ye. Quant à Pompéi, on le francise encore le plus souvent en lui donnant trois syllabes: Pompé-ï; mais la vraie prononciation est en deux, étant en réalité une diphtongue qui se prononce comme dans paye; cette prononciation, adoptée par les voyageurs qui ont vu le pays, a des chances de se répandre, depuis que des noms tels que Tolstoï nous ont habitués à ce genre de finales. On peut en dire autant de Mafféi. Véies aussi vaut mieux prononcé comme veille, que Vé-ies, en deux syllabes.