[421] Ici encore, quand il y a suffisante affinité entre les consonnes, il est arrivé souvent que l’e muet est tombé dans l’orthographe, sans qu’on sache toujours pourquoi il est resté à côté, dans les mêmes conditions. Car il est tombé non seulement dans les mots comme esp(e)rit, chaud(e)ron ou rég(ue)lisse, où la muette et la liquide s’attiraient, mais aussi bien dans des mots comme soup(e)çon, der(re)nier, lar(re)cin, pendant que dur(e) et sûr(e), longtemps écrits comme fierté, reprenaient leur e, par un caprice des grammairiens. Au surplus, l’orthographe de ces deux mots et de beaucoup d’autres a été longtemps flottante: on trouve encore carfour dans Corneille et dans Molière, épouster dans Molière et dans La Fontaine, laidron dans Voltaire, que dis-je? dans Béranger, avec bourlet.

[422] Et même, par l’effet de la liaison, ils se batt(en)t avec fureur. Ici encore, bien entendu, on prononce les deux consonnes, pour ne pas confondre là-dedans avec la dent, et ne pas créer de barbarisme comme honnêté. D’autre part, il faut éviter aussi avec grand soin de donner deux r à mairie ou à seigneurie, comme si c’était mair(e)rie ou seigneur(e)rie. Dans Rochechouart, on se croit souvent obligé de prononcer l’e, comme dans onze sous, mais ce n’est pas absolument indispensable.

[423] Et Richelieu. Deux mots qui auraient dû être aussi en -elier, sont à tort en -ellier: prunellier et dentellière. Dans ceux-là on ne se borne pas à prononcer l’e: on le ferme le plus souvent; mais on prononce aussi très bien dentelière, et peut-être cela pourra-t-il amener l’Académie à changer l’orthographe défectueuse de ce mot. Le seul substantif qui fut jadis en -erier, cellerier (de cellier), a fait mieux encore; il a pris l’accent: cellérier.—Notons en passant que les dictionnaires mettent aussi un accent à sorbétière; mais le mot était mal formé, et l’usage a refait sorbetière, comme de gilet, gil(e)tière, de même qu’on dit souvent, non sans raison, gen(e)vrier, au lieu de g(e)névrier. De même les médecins prononcent cur’ter, cur’tage, et écrivent curetter, curettage: c’est la prononciation qui est bonne et l’orthographe qui ne vaut rien, car les deux t de curette n’ont pas plus de raisons de se conserver dans cur(e)ter que les deux l de chandelle dans chandelier.

[424] Autrefois, tous ces mots avaient deux syllabes, ayant les mêmes finales monosyllabiques que poir-ier, atel-ier, aimer-ions, aimer-iez. Les nécessités de la prononciation ont amené la diérèse dès le XVIᵉ siècle ou avant; mais les poètes ne se sont conformés à l’usage qu’à partir de Corneille. Dans les deux premières pièces de Molière, on trouve encore voudr-ions, voudr-iez, et même ouvr-ier en deux syllabes, sans parler de sanglier, dont le cas est spécial. Sur cette question, voir mon article, les Innovations prosodiques chez Corneille, dans la Revue d’histoire littéraire de la France, 1913.

[425] Ce phénomène est si marqué que, dans ouvri-er, le peuple refait parfois la diphtongue primitive par l’addition d’un e muet: ouve-rier; de même voude-riez.

[426] Pour que la diérèse s’impose, il faut que la seconde consonne seule soit une liquide; le groupe rl s’accommode donc de la diphtongue.

[427] C’est uniquement à cause de la discordance de tn ou dn, car on prononce facilement diz’nier, et derrenier est devenu sans peine dernier. On prononce également l’e muet, par nécessité, dans nous pesions, ou nous faisions. Dans relier ou renier, on ne devrait pas avoir à craindre de séparer i-er, puisqu’en effet ce sont étymologiquement des syllabes distinctes; mais comme l’usage n’en fait qu’une, aussi bien que dans les substantifs, on dit plus fréquemment à relier ou à renier que à r’lier ou à r’nier.

[428] Toutefois une rencontre telle que il rest’ debout est un peu dure, et il arrive qu’on dit il reste d’bout, par exception à la règle générale; mais on prononce aussi bien les deux e: il reste debout; de même le maître venait ou v’nait de partir. Je dois ajouter que le peuple paraît dire volontiers elle v’nait ou elle r’vient; mais en réalité les deux e tombent ici par parti pris; seulement les nécessités de la prononciation font renaître un e factice devant la consonne initiale: ell’ er’vient, comme dans l’infinitif er’venir. Nous allons retrouver ce phénomène avec les monosyllabes.—Ajoutons que l’e de serein se maintient généralement, par opposition à celui de serin.

[429] Ici encore le peuple évite l’inconvénient en supprimant la liquide avec l’e muet (voir page 182); mais ici la liquide est après l’e: c(el)ui-là. Cette prononciation, qui est triviale, est à rapprocher de celle de d’jà pour déjà.

[430] Inversement premier avait autrefois un accent, et cette prononciation n’a pas complètement disparu, quoique l’Académie ait ôté l’accent depuis 1740.

[431] Quoique l’Académie ne l’ait pas encore enregistré pour ces mots. Au contraire, on commence à dire tenacité, par analogie avec tenace; mais ténacité, qui vient du latin, est encore seul considéré comme correct. On écrit et on prononce chéneau, au sens de gouttière; mais cheneau, qui se rattache à canal, se dit encore dans certaines provinces; et en tout cas chêneau vaudrait mieux que chéneau, car chéneau remplace en réalité chesneau, qui se rattache peut-être à chêne (chesne).

[432] Le Dictionnaire général dit déjà: Retable, et mieux rétable. Cet et mieux est discutable.

[433] Celui-là a des raisons particulières que nous allons voir dans un instant.

[434] De même que réfugier ne change rien à refuge, ni irréligion à religion, l’é fermé étant réservé au mot savant. Je rappelle en outre la différence de sens que l’accent établit entre répartir, récréer ou réformer, et les verbes à préfixe populaire, repartir, recréer, reformer, etc.

[435] Malgré Michaëlis et Passy. On altère aussi assez souvent l’e muet de Re, Rethel, Sedan, Sedaine, Segrais, Segré, Senef, Velay, Vevey, et surtout Regnard. On est fort partagé entre Remi et Rémi: ce qui est sûr, c’est que saint Remi et Domremy ont l’e muet, quoiqu’on prononce plus souvent et qu’on écrive même Domrémy. Mᵐᵉ Dupuis fermait aussi l’e de Mont-Cenis, sans doute comme italien.

[436] On prononce aussi un e muet, avec une seule consonne, ou plutôt l’e muet tombe aussi dans un certain nombre de noms propres qui ont conservé une consonne double, car autrefois la consonne double n’empêchait pas l’e de rester muet. Ainsi Cha(s)t(el)lain et Cha(s)t(el)lux, Ev(el)lin, Mor(el)let—témoin le calembour de Voltaire, mords-les—, et La M(en)nais, dont on a fait l’adjectif menaisien, qui n’a qu’un n. C’est aussi un e muet, mais un e muet prononcé, qu’on a dans Claude Ge(l)lée, dit le Lorrain, ou le parfumeur Ge(l), ou dans Montpe(l)lier, qu’on a souvent écrit jadis avec un seul l: cf. chapelier, page 166.

[437] Cf. vil(e)brequin, dont le premier e ne s’explique d’ailleurs pas du tout.

[438] Pourquoi ces quatre mots n’ont-ils pas pris deux t, aussi bien que les autres? C’eût été plus simple. Tous les substantifs en -erie, dérivés des mots en -elier, ont fini par prendre deux l: chapell’rie, tonnell’rie, batell’rie, etc.

[439] On voit que l’r est encore troisième. Cette prononciation est accueillie par le Dictionnaire général; mais je ne crois pas, malgré son autorité, qu’on puisse aussi prononcer panèt’rie, pellèt’rie, on grénèt’rie; il donne même exclusivement louvèt’rie: ce sont des prononciations purement théoriques, et qu’on n’entend nulle part.

[440] Nous en reparlerons dans un instant.

[441] Pourquoi papèt’rie et pas louvèt’rie? C’est un fait, voilà tout. D’ailleurs on entend aussi, surtout dans le peuple, non pas peut-être caqu’t’rie, mais en tout cas briqu’t’rie et bonn’t’rie, parfois même pap’t’rie.

[442] On dit aussi Gen’vois, bien plus souvent que G’nevois, mais ici, le plus généralement, on ne ferme pas l’e; jamais dans Gen’viève. On sait que dans la conjugaison, comme dans les substantifs en -ment, il y a mieux: on met un accent grave sur le premier e, quand on ne double pas la consonne: j’achèt’rai, formé sur j’achète (et non j’ach’t’rai, qu’on entend trop souvent), et par suite éch’vèl’ra, formé sur éch’vèle, comme achèvement sur achève. C’est ce qu’on aurait dû faire pour papet’rie, et les autres.—Nous rappelons ici que le français n’admet pas deux e muets de suite à la fin d’un mot: tant qu’on écrira fureter, décolleter ou épousseter, avec un e muet, les personnes instruites se croiront obligées de dire je furète, j’époussette ou je décollète, et non je fur’te, j’épous’te, ou je décol’te. Il est vrai que les futurs ou conditionnels épouss’terai(s) ou décoll’terai(s) sont généralement admis, ainsi que d’autres pareils, comme étiqu’terai: cela tient à ce que leurs e muets sont intérieurs, et que le second peut se prononcer, ce qui n’a pas lieu dans décollète. Cela n’empêche pas d’ailleurs qu’on ne prononce le plus souvent décolte d’après l’analogie de récolte, décoll(e)ter étant pareil à récolter. Le mieux serait que l’Académie acceptât épouster, décolter et furter, et aussi filter, car qui peut dire qu’on filète une vis, quand tous les gens du métier disent qu’on la fil’te?

[443] Receler est devenu recéler, mais receleur est demeuré; receper est devenu aussi recéper.

[444] Le peuple s’obstine parfois dans ce cas à laisser tomber l’e du monosyllabe, mais alors il le remplace involontairement, et de toute nécessité, par un autre, et aboutit à car ej’ dis ou à bec ed gaz, et même, en tête de phrase, ej’ dis pas: il ne faut pas perdre de vue que c’est uniquement le parti pris, d’ailleurs inconscient, de ne pas prononcer l’e muet qui aboutit à ce résultat, de même que dans une er’mise, où ce n’est pas du tout l’e de une qui se prononce, comme on pourrait croire: voir plus haut, page 168, note 1.

[445] On peut choisir, dans la conversation, entre pas de dieu et pas d’dieu, pas de lien et pas d’lien: voir ci-dessus page 160 et note 1. On peut même dire pas d’scrupules, à cause de l’s médian (voir ci-dessus, page 157).

[446] Cela est si vrai qu’on dira entend’ le discours, et pac’ que tu es venu, plutôt que de dire entendre l’discours et parce qu’ tu es venu; mais d’ailleurs il est possible de prononcer parc’ que, aussi bien que lorsque, et c’est ce qu’on fait d’ordinaire. Nous allons retrouver le groupe ce que.

[447] Pourvu que le même son ne soit pas répété: je jette, ce signe. On notera qu’avec je et ce initiaux, on va familièrement par l’élision jusqu’à trois et quatre consonnes initiales, dans j’ crève de faim, j’ crois bien, c’ train là; mais il est impossible de dire c’ rien, c’ ruisseau, ni c’ roi, le groupe sr n’admettant pas après lui d’autre consonne, ni même de semi-voyelle: la liquide doit être ici finale et non médiane (voir plus haut, page 160 et note 1).

[448] Mais naturellement on est bien obligé de dire les pas d’ celui qui vient, sans quoi il y aurait quatre consonnes, qui ne s’accommodent pas. On prononcera aussi nécessairement les deux e dans pour l’amour de celui, l’e de de étant maintenu par rd, et la sifflante qui suit étant initiale du groupe et non médiane.

[449] On dit naturellement: il croit qu’ tu viens, parce qu’il n’y a qu’un seul e muet.

[450] A fortiori, ça n’ me fait rien (chute du premier e), et non ça ne m’ fait rien.

[451] On évitera cependant d’aller, surtout en tête de phrase, jusqu’à j’ ne d’mande rien; on préférera je n’ demande rien: de- initial est sans doute moins faible que re-.

[452] Ou je n’ te l’remets pas, moins bien, parce que, si le est subordonné à te, la muette initiale de remets est subordonnée à le.

[453] On n’a pas oublié le président de la République que le peuple appelait généralement Félixe Faure, à moins que ce ne fût Felisque.

[454] Nous reviendrons sur ce point au chapitre de l’S. C’est pour le même motif que le p est tombé dans (p)tisane ou (P)falsbourg, et aussi, au XVIᵉ et au XVIIᵉ siècle, dans psaume.

[455] Rotrou, Laure persécutée, acte I, scène 10.

[456] De même, à fortiori, Plutôt que d’ lever tes voiles, et non plutôt qu’ de lever (V. Hugo, Contemplations, IV, III).

[457]Les Burgraves, acte I, scène 3.

[458] Par exemple, avec cet hémistiche de V. Hugo ou d’Edmond Rostand: Qu’est-ce que c’est que ça, où le second que ne peut pas rester tout à fait muet, même entre deux toniques.

[459] De même Bo-ieldieu. Mais il ne faut pas confondre ces cas, qui d’ailleurs ne sont pas fréquents, avec celui des voyelles suivies d’un e muet final, qui ne s’entend plus, mais qui a toujours été distinct: hai-e, haï-e, joi-e, obéi-e.

[460] Pourtant Edmond Rostand consent à la diphtongue dans ruine, et cela régulièrement, chose extraordinaire. Il est à souhaiter qu’on l’imite.

[461] Ceux-là se distinguent aussi par la prononciation du t, et la liste est assez longue: dations, relations, délations, translations, rations, complétions, éditions, reéditions, notions, exécutions, persécutions, mentions, exemptions, attentions, intentions, contentions, inventions, réfractions, rétractions, contractions, affections, désaffections, infections, désinfections, injections, objections, inspections, dictions, acceptions, exceptions, options, adoptions, désertions, portions.

[462] Auxquels il faut joindre gri-ef, bri-èveté et quatri-ème. On est stupéfait de voir Michaëlis et Passy indiquer deux prononciations différentes, avec ou sans diphtongue, pour meurtrier, encrier, tablier, et tous les substantifs de ce groupe, sauf ouvrier!

[463] Nous avons conseillé d’éviter cette prononciation. De même, et plus encore, dans les mots où les poètes maintiennent, par tradition, une diérèse que l’usage ne connaît plus, il faut éviter le yod: passion ne doit se prononcer en vers ni pass-yon, comme en prose, ni passi-yon, qui serait ridicule, mais simplement passi-on, qui est entre les deux. D’ailleurs, certains mots savants du type meurtrier, comme pri-orité, à pri-ori, ne développent pas non plus de yod entre l’i et la voyelle.

[464] Voir plus haut, page 119.

[465] D’autres disent moi-lien!

[466] Dans certains endroits, on dit encore pè-san; mais quand on trouve paysan en deux syllabes chez nos vieux poètes (il y en a encore un exemple dans l’École des Femmes), c’est qu’ils prononçaient pay’san, avec diphtongue initiale: ils écrivaient même parfois païsan. Fays-Billot se prononce comme pays. Je ne sais pourquoi Baïse se prononce comme payse; cette prononciation est d’ailleurs peu répandue en France.

[467] Il y en avait bien davantage autrefois; mais leur y grec a été changé en ï, précisément pour ce motif: ainsi pa-ïen, ba-ïonnette, a-ïeul, gla-ïeul, qu’on eût pu sans cela prononcer par è; ou bien ils ont été ramenés à la règle, comme alo-yau, ho-yau, mo-yen, prononcés autrefois par o, aujourd’hui par oi.

[468] Au contraire, aigayer devrait se prononcer par a, venant d’aiguail, et même s’écrire aiguailler: mais il semble qu’on le prononce plutôt par è.

[469] Sans parler des mots étrangers, comme a-yuntamiento. Il en est de même dans la plupart des noms propres, même français: Bisca-ye, Bla-ye, Fa-ye, Henda-ye et Uba-ye, comme Ka-yes ou Luca-yes; A-yen, Ba-yard, Ba-yeux, Ba-yonne, Ca-yenne, Ca-yeux, Le Fa-yet, La Fa-yette, La-ya, Ma-yence, Ma-yenne, Ma-yeux, Pa-yerne, Ra-yet, Le Va-yer, aussi bien que Fa-youm, Gua-yaquil, Himala-ya, Ma-yer, Ma-yotte ou Rama-yana. Il est vrai aussi que Claye, La Haye, Saint-Germain-en-Laye, Laboulaye, La Fresnaye, Houssaye, Puisaye, se prononcent par è: cela tient à ce que ces mots ont gardé la prononciation des primitifs, clai-e, hai-e, lai-e, boulai-e, frênai-e, houssai-e, puisai-e, qui sont ou furent des noms communs. On prononce de même La Curne de Sainte-Palaye, les rochers de Naye et Laveleye. Au contraire, on prononce Ysa-ye en trois syllabes (isaï), comme s’il y avait un tréma: cf. Ay, qui s’écrit mieux , et aussi l’Hay. J’ajoute qu’on prononce aussi Merlin Cocca-ie comme Bisca-ye.

[470] Contrairement à ce qui se passe pour l’a, o devient généralement oi dans les noms propres français, comme dans les autres mots: Boyer, Giboyer, Doyen, Joyeuse, Noyon, Royan, Royat, Royer-Collard, Troyon, Vaudoyer, aussi bien que Roye, Bridoye, Troyes (prononcé comme Troie) et même Loyalty, probablement sous l’influence de loyal. L’o reste séparé seulement dans les noms étrangers: Go-ya, Van Go-yen, Lo-yola, O-yama, Samo-yèdes, et aussi Go-yon et quelques autres. Soyecourt se prononce, sôcour.

[471] Le mauvais calembour, comment vas-tu, yau de poêle? en est un témoignage irrécusable.

[472] L’u reste distinct régulièrement dans Berru-yer ou Tu-yen-Quan, comme dans Gru-yère et La Bru-yère. Au contraire, et quoique le prénom Guy se prononce ghi, ui l’emporte dans les noms commençant par Guy-; on doit donc prononcer ui correctement dans Guyane, Guyenne, Guyau, Guyot, Guyon, avec Chatel-Guyon, La Vauguyon, Longuyon. A vrai dire, beaucoup de personnes prononcent Gu-yot, voire même Ghi-yot, sans parler de l’algérien Guyotville, réduit à ghyo-vil, en deux syllabes; mais tout cela est très incorrect. Dans les premières éditions du Poème de Fontenoy, Voltaire avait fait aussi Vauguyon de deux syllabes, comme si c’était écrit Vaughyon; mais il s’est corrigé dans les suivantes. Il a réduit aussi Guyon à une syllabe et Guyenne à deux, mais en écrivant Guion et Guienne, ce qui ne pourrait plus se faire.

[473] On a déjà parlé de ce phénomène, page 163.

[474] Les poètes ne s’en privent pas, et il n’y a pas lieu de les en blâmer. Ch. Nyrop, rencontrant paye en deux syllabes dans Cyrano de Bergerac, admire «la belle intrépidité de Rostand» qui fait «revivre cette prosodie médiévale». Mais cette prosodie n’a jamais disparu, et Ch. Nyrop confond paye avec les finales en -ée, -aie, -ue, -oue, qui sont fort différentes. Il va sans dire qu’en pareil cas, il faut nettement distinguer les deux syllabes au moyen du yod. Quand Mᵐᵉ Sorel prononce dans Molière:

Mais elle bat ses gens et ne les pai(e) point
(Misanthr., acte II, scène 3).

elle se conforme sans doute à l’usage le plus répandu aujourd’hui, mais elle devrait bien s’apercevoir qu’elle fait un vers faux! Et il est bien possible que pai-ye point la choque, mais c’est pai-ye point qu’il faut dire.

[475] Voir encore p. 163, note 2.

[476] Voir plus haut, page 152 et la note.

[477] Sans parler de ya tout court, qui n’en a qu’une: ya des gens qui..., mais ceci est un peu familier!

[478] Si bien que les poètes eux-mêmes, quand ils acceptent ce double hiatus, sont obligés, pour peu qu’ils aient de logique ou d’oreille, de compter les trois mots pour deux syllabes, d’autant plus que l’expression est toujours de style familier. On peut citer Richepin, Don Quichotte, acte VII, scène 20:

Au premier choc... Ça y est! patratas! la culbute!

et la Route d’émeraude, vers final:

Fais des chefs-d’œuvre... Moi, ça y est, j’ai fait le mien.

Jean Aicard a compté le groupe pour trois syllabes, mais il n’y a pas lieu de l’en féliciter.

[479] C’est Corneille qui a rénové en poésie l’usage de compter hier pour une syllabe, usage déjà suranné de son temps, et son autorité a malheureusement justifié les poètes qui l’ont suivi. Pourtant le XVIIIᵉ siècle avait repris les saines traditions, et Voltaire fait toujours hier de deux syllabes (et même avant-hier de quatre). Malheureusement, V. Hugo a cru pouvoir le faire presque indifféremment de deux ou de trois, et la plupart des poètes du XIXᵉ siècle l’ont suivi; mais c’est une erreur certaine: voir sur ce point notre article sur les Innovations prosodiques dans Corneille, dans la Revue d’histoire littéraire de 1913.

[480] Au XVIIᵉ siècle, on trouvait ce groupe initial dans Hiérome, Hiérusalem et Hiéricho, mais hi s’y prononçait déjà j, comme on l’écrit aujourd’hui: hi ou hy se prononçait alors j, même dans Hyacinthe (devenu jacinthe comme nom de fleur), même dans hiérarchie et hiéroglyphe, et c’est ce qui explique la prosodie de certains vers classiques, où il faut lire jérarchie et jéroglyphe: voir page 250, note 3.

[481] Si les ll mouillés sont suivis d’un i, les deux yods primitifs se confondent aujourd’hui: bailliage se prononce comme pillage, voyage ou mariage, joaillier comme fouailler, médaillier comme médaillé. Il peut cependant y avoir deux yods dans une même finale, mais séparés par une voyelle: ainsi dans vieille (vyeye) ou piaille (pyaye) ou qu’il y aille.

[482] Nous avons vu aussi que l’i final faisait fonction de consonne dans certains noms propres étrangers: Pompéi, Hanoï, Shanghaï: voir page 119, note 2.

[483] L’u a la même fonction devant y dans Cuyp, Hay, Le Puy, Lhuys, Luynes, Porrentruy, Ruyter.

[484] Je ne parle pas de fabriq(u)-ions ou navig(u)-ions, où l’u n’est qu’un signe orthographique.

[485] Les groupes brui ou trui sont, en effet, beaucoup plus faciles à prononcer sans décomposition que bryer ou tryer. C’est pourquoi la diphtongue a pu se conserver là où elle existait; mais elle n’a jamais existé dans dru-ide et flu-ide, et ne s’y est point formée.

[486] Voir plus loin, aux chapitres du G et du Q.

[487] Éviter seulement de prononcer voui pour oui, ou de la vouate pour de la ouate.

[488] Souhait lui-même, malgré l’h, ne fait qu’une syllabe dans l’usage courant, et nous savons que quelques-uns prononcent encore soiter, mais ceci est suranné: voir page 87.

[489] Et encore tramway pas toujours: voir au chapitre du W.

[490] La diérèse de oi est d’ailleurs impossible dans l’écriture; quant à celle de groin, elle aboutit à gro-in, où la prononciation du mot est évidemment altérée. Nous avons déjà vu cela.

[491] Je ne pense cependant pas qu’on aille jusqu’à clouaque, parce que le groupe cl maintient l’o séparé de l’a.

[492] Avant Boileau, quelques poètes hésitaient, quoique la majorité fût pour po-ète: ainsi Corneille ne connaît que la synérèse, et La Fontaine l’a faite trois fois sur quatre dans ses Fables. Le XVIIᵉ siècle faisait encore la synérèse jusque dans Moïse (écrit Moyse), Bohême, Noailles ou Noël, et l’on trouverait encore des endroits où l’on prononce Mouise ou Nouel, ou même Noil (nwal), qui est encore donné par Mᵐᵉ Dupuis, concurremment avec poite, poisie et Boime, prononcés par ouè.

Mais ces prononciations sont depuis longtemps purement locales. Cependant Roanne se prononce roine. Coëffeteau ou Boësset se prononcent aussi par oi. Poey, Espoey se prononcent par oueye dans le Midi.

[493] Voir page 62. Pour les groupes anglais oa et oo, voir pages 45 et 112.

[494] Le phénomène avait déjà été observé par Dangeau, en 1694.

[495] A l’intérieur des mots, l’assimilation proprement dite est généralement réalisée par l’écriture. De là les consonnes doubles, généralement héritées du latin: accomplir, affecter, collaborer, immerger, etc., etc.

[496] Il arrive quelquefois, mais rarement, que l’accommodation, au lieu d’être progressive, est régressive, c’est-à-dire que c’est la seconde consonne qui s’accommode à la précédente, par exemple dans subsister (ubz au lieu de ups); mais ceci tient souvent à d’autres causes, comme on verra.

[497] Ici encore, exceptionnellement et par accommodation régressive, à cheval peut devenir achfal, jamais ajval.

[498] Exceptionnellement aussi, une douce devient forte même devant un m, dans tout de même (tout t’ même).

[499] L’abbé Rousselot, qui a constaté le fait, l’explique en disant (Précis, page 86) que c’est la voyelle qui transforme en douce la consonne forte; mais on ne voit pas du tout pourquoi ou changerait s en z. Il en est de cet exemple comme des autres: dans un débit rapide, les organes se préparent d’avance à l’émission des sons qui vont suivre, ici l’s doux de liaison, et c’est ce qui adoucit le premier. Comme dit M. Paul Passy, tout son subit, dans une certaine mesure, l’influence des sons voisins: c’est ainsi que la prononciation rapide aboutit encore facilement à ton-mneuve pour tombe neuve ou lan-nmain pour lendemain.

[500] Voir page 182. C’est exactement le principe opposé qu’on applique sans s’en douter, quand on se fonde uniquement sur l’étymologie: cela doit être, donc cela est. Le principe des phonéticiens est certainement le bon, mais il ne faut pas l’appliquer sans distinction ni restriction.