«Monsieur le baron de La Billardière est mort ce matin, après une longue et douloureuse maladie. Le Roi perd un serviteur dévoué, l’Église un de ses plus pieux enfants. La fin de monsieur de La Billardière a dignement couronné sa belle vie, consacrée tout entière dans des temps mauvais à des missions périlleuses, et vouée encore naguère aux fonctions les plus difficiles. Monsieur de La Billardière fut grand-prévôt dans un Département où son caractère triompha des obstacles que la rébellion y multipliait. Il avait accepté une Direction ardue où ses lumières ne furent pas moins utiles que l’aménité française de ses manières, pour concilier les affaires graves qui s’y sont traitées. Nulles récompenses n’ont été mieux méritées que celles par lesquelles le roi Louis XVIII et Sa Majesté se sont plu à couronner une fidélité qui n’avait pas chancelé sous l’usurpateur. Cette vieille famille revivra dans un rejeton héritier des talents et du dévouement de l’homme excellent dont la perte afflige tant d’amis. Déjà Sa Majesté a fait savoir, par un mot gracieux, qu’elle comptait monsieur Benjamin de La Billardière au nombre de ses Gentilshommes ordinaires de la chambre.
Les nombreux amis qui n’auraient pas reçu de billets de faire part, ou chez lesquels ces billets n’arriveraient pas à temps, sont prévenus que les obsèques se feront demain à quatre heures, à l’église de Saint-Roch. Le discours sera prononcé par monsieur l’abbé Fontanon.»
«Monsieur Isidore Baudoyer, représentant d’une des plus anciennes familles de la bourgeoisie parisienne, et chef de bureau dans la division La Billardière, vient de rappeler les vieilles traditions de piété qui distinguaient ces grandes familles, si jalouses de la splendeur de la Religion et si amies de ses monuments. L’église de Saint-Paul manquait d’un ostensoir en rapport avec la magnificence de cette basilique, due à la Compagnie de Jésus. Ni la Fabrique ni le curé n’étaient assez riches pour en orner l’autel. Monsieur Baudoyer a fait don à cette paroisse de l’ostensoir que plusieurs personnes ont admiré chez monsieur Gohier, orfévre du roi. Grâce à cet homme pieux, qui n’a pas reculé devant l’énormité du prix, l’église de Saint-Paul possède aujourd’hui ce chef-d’œuvre d’orfévrerie, dont les dessins sont dus à monsieur de Sommervieux. Nous aimons à publier un fait qui prouve combien sont vaines les déclamations du libéralisme sur l’esprit de la bourgeoisie parisienne. De tout temps, la haute bourgeoisie fut royaliste, elle le prouvera toujours dans l’occasion.»
—Le prix était de cinq mille francs, dit l’abbé Gaudron; mais en faveur de l’argent comptant, l’orfévre de la Cour a modéré ses prétentions.
—Représentant d’une des plus anciennes familles de la bourgeoisie parisienne! disait Saillard. C’est imprimé, et dans le Journal officiel encore!
—Cher monsieur Gaudron, aidez donc mon père à composer une phrase qu’il pourrait glisser dans l’oreille de madame la comtesse en lui portant le traitement du mois, une phrase qui dise bien tout! Je vais vous laisser. Je dois sortir avec mon oncle Mitral. Croiriez-vous qu’il m’a été impossible de trouver mon oncle Bidault. Et dans quel chenil demeure-t-il! Enfin monsieur Mitral, qui connaît ses allures, dit qu’il a fini ses affaires entre huit heures et midi; que, passé cette heure, on ne peut le trouver qu’à un café nommé café Thémis, un singulier nom....
—Y rend-on la justice? dit en riant l’abbé Gaudron.
—Comment va-t-il dans un café situé au coin de la rue Dauphine et du quai des Augustins; mais on dit qu’il y joue tous les soirs aux dominos avec son ami monsieur Gobseck. Je ne veux pas aller là toute seule, mon oncle me conduit et me ramène.
En ce moment Mitral montra sa figure jaune plaquée de sa perruque qui semblait faite en chiendent, et fit signe à sa nièce de venir afin de ne pas dissiper un temps payé deux francs à l’heure. Madame Baudoyer sortit donc sans rien expliquer à son père ni à son mari.
—Le ciel, dit monsieur Gaudron à Baudoyer quand Élisabeth fut partie, vous a donné dans cette femme un trésor de prudence et de vertus, un modèle de sagesse, une chrétienne en qui se trouve un entendement divin. La Religion seule forme des caractères si complets. Demain je dirai la messe pour le succès de la bonne cause! Il faut, dans l’intérêt de la monarchie et de la religion, que vous soyez nommé. Monsieur Rabourdin est un Libéral, abonné au Journal des Débats, journal funeste qui fait la guerre à monsieur le comte de Villèle pour servir les intérêts froissés de monsieur de Châteaubriand. Son Éminence lira ce soir le journal quand ce ne serait qu’à cause de son pauvre ami monsieur de La Billardière, et monseigneur le coadjuteur lui parlera de vous et de Rabourdin. Je connais monsieur le curé! Quand on pense à sa chère église, il ne vous oublie pas dans son prône. Or, il a l’honneur en ce moment de dîner avec le coadjuteur, chez monsieur le curé de Saint-Roch.
Ces paroles commençaient à faire comprendre à Saillard et à Baudoyer qu’Élisabeth n’était pas restée oisive depuis le moment où Godard l’avait avertie.
—Est-elle fûtée, ct’Élisabeth, s’écria Saillard en appréciant avec plus de justesse que ne le faisait l’abbé le rapide chemin de taupe tracé par sa fille.
—Elle a envoyé Godard savoir à la porte de monsieur Rabourdin quel journal il recevait, dit Gaudron, et je l’ai dit au secrétaire de Son Éminence; car nous sommes dans un moment où l’Église et le trône doivent bien connaître quels sont leurs amis, quels sont leurs ennemis.
—Voilà cinq jours que je cherche une phrase à dire à la femme de Son Excellence, dit Saillard.
—Tout Paris lit cela, s’écria Baudoyer dont les yeux étaient attachés sur le journal.
—Votre éloge nous coûte quatre mille huit cent francs, mon fiston! dit madame Saillard.
—Vous avez embelli la maison de Dieu, répondit l’abbé Gaudron.
—Nous pouvions faire notre salut sans cela, reprit-elle. Mais si Baudoyer a la place, elle vaut huit mille francs de plus, le sacrifice ne sera pas grand. Et s’il ne l’avait pas?... Hein, ma mère! dit-elle en regardant son mari, quelle saignée!...
—Eh! bien, dit Saillard enthousiasmé, nous regagnerions cela chez Falleix qui va maintenant étendre ses affaires en se servant de son frère qu’il a mis agent de change exprès. Élisabeth aurait bien dû nous dire pourquoi Falleix s’est envolé. Mais cherchons la phrase. Voilà ce que j’ai déjà trouvé: Madame, si vous vouliez dire deux mots à Son Excellence.....
—Vouliez, dit Gaudron, daigniez, pour parler plus respectueusement. D’ailleurs il faut savoir avant tout si madame la Dauphine vous accorde sa protection, car alors vous pourriez lui insinuer l’idée de coopérer aux désirs de son Altesse Royale.
—Il faudrait aussi désigner la place vacante, dit Baudoyer.
—Madame la comtesse, reprit Saillard en se levant et regardant sa femme avec un sourire agréable.
—Jésus! Saillard es-tu drôle comme ça! Mais, mon fils, prends donc garde, tu la feras rire, c’te femme!
—Madame la comtesse... Suis-je mieux? dit-il en regardant sa femme.
—Oui, mon poulet.
—La place de feu le digne monsieur La Billardière est vacante; mon gendre, monsieur Baudoyer....
—Homme de talent et de haute piété, souffla Gaudron.
—Écris, Baudoyer, cria le père Saillard, écris la phrase.
Baudoyer prit naïvement une plume et écrivit sans rougir son propre éloge, absolument comme eussent fait Nathan ou Canalis en rendant compte d’un de leurs livres.
—Madame la comtesse... Vois-tu, ma mère, dit Saillard à sa femme, je suppose que tu es la femme du ministre.
—Me prends-tu pour une bête? je le devine bien, répondit-elle.
—La place de feu le digne monsieur de La Billardière est vacante; mon gendre, monsieur Baudoyer, homme d’un talent consommé et de haute piété... Après avoir regardé monsieur Gaudron qui réfléchissait, il ajouta: serait bien heureux s’il l’avait. Ha! ce n’est pas mal, c’est bref et ça dit tout.
—Mais, attends donc, Saillard, tu vois bien que monsieur l’abbé rumine, lui dit sa femme, ne le trouble donc pas.
—Serait bien heureux si vous daigniez vous intéresser à lui, reprit Gaudron, et en disant quelques mots à Son Excellence, vous seriez particulièrement agréable à madame la Dauphine, par laquelle il a le bonheur d’être protégé.
—Ah, monsieur Gaudron, cette phrase vaut l’ostensoir, je regrette moins les quatre mille huit cents... D’ailleurs, dis donc, Baudoyer, tu les paieras, mon garçon! As-tu écrit?
—Je te ferai répéter cela, ma mère, dit madame Saillard, et tu me la réciteras matin et soir. Oui, elle est bien troussée, cette phrase-là! Êtes-vous heureux d’être si savant, monsieur Gaudron! Voilà ce que c’est que d’étudier dans les séminaires, on apprend à parler à Dieu et à ses saints.
—Il est aussi bon que savant, dit Baudoyer en serrant les mains au prêtre. Est-ce vous qui avez rédigé l’article? demanda-t-il en montrant le journal.
—Non, répondit Gaudron. Cette rédaction est du secrétaire de Son Éminence, un jeune abbé qui m’a de grandes obligations et qui s’intéresse à monsieur Colleville; autrefois, j’ai payé sa pension au séminaire.
—Un bienfait a toujours sa récompense, dit Baudoyer.
Pendant que ces quatre personnes s’attablaient pour faire leur boston, Élisabeth et son oncle Mitral atteignaient le café Thémis, après s’être entretenus en chemin de l’affaire que le tact d’Élisabeth lui avait indiquée comme le plus puissant levier pour forcer la main au ministre. L’oncle Mitral, l’ancien huissier fort en chicane, en expédients et précautions judiciaires, regarda l’honneur de sa famille comme intéressé au triomphe de son neveu. Son avarice lui faisait sonder le coffre-fort de Gigonnet, et il savait que cette succession revenait à son neveu Baudoyer; il lui voulait donc une position en harmonie avec la fortune des Saillard et de Gigonnet, qui toutes écherraient à la petite Baudoyer. A quoi ne devait pas prétendre une fille dont la fortune irait à plus de cent mille livres de rente! Il avait adopté les idées de sa nièce et les avait entendues. Aussi avait-il accéléré le départ de Falleix en lui expliquant comment on allait vite en poste. Puis il avait réfléchi pendant son dîner sur la courbure qu’il convenait d’imprimer au ressort inventé par Élisabeth. En arrivant au café Thémis, il dit à sa nièce que lui seul pouvait arranger l’affaire avec Gigonnet, et il la fit rester dans le fiacre, afin qu’elle n’intervînt qu’en temps et lieu. A travers les vitres, Élisabeth aperçut les deux figures de Gobseck et de son oncle Bidault qui se détachaient sur le fond jaune vif des boiseries de ce vieux café, comme deux têtes de camées, froides et impassibles dans l’attitude que le graveur leur a donnée. Ces deux avares Parisiens étaient entourés de vieux visages où le trente pour cent d’escompte semblait écrit dans les rides circulaires qui, partant du nez, retroussaient des pommettes glacées. Ces physionomies s’animèrent à l’aspect de Mitral, et les yeux brillèrent d’une curiosité tigresque.
—Hé, hé, c’est le papa Mitral! s’écria Chaboisseau.
Ce petit vieillard faisait l’escompte de la librairie.
—Oui, ma foi, répondit un marchand de papier nommé Métivier.—Ah, c’est un vieux singe qui se connaît en grimaces.
—Et vous, vous êtes un vieux corbeau qui vous connaissez en cadavres, répondit Mitral.
—Juste, dit le sévère Gobseck.
—Que venez-vous faire ici, mon fils? venez-vous saisir notre ami Métivier? lui demanda Gigonnet en lui montrant le marchand de papier qui avait une trogne de vieux portier.
—Votre petite-nièce Élisabeth est là, papa Gigonnet, lui dit Mitral à l’oreille.
—Quoi, des malheurs! dit Bidault.
Le vieillard fronça les sourcils et prit un air tendre comme celui du bourreau quand il s’apprête à officier; malgré sa vertu romaine, il dut être ému, car son nez si rouge perdit un peu de sa couleur.
—Eh! bien, ce serait des malheurs, n’aideriez-vous pas la fille de Saillard, une petite qui vous tricote des bas depuis trente ans? s’écria Mitral.
—S’il y avait des garanties, je ne dis pas! répondit Gigonnet. Il y a du Falleix là-dedans. Votre Falleix établit son frère agent de change, il fait autant d’affaires que les Brézac, avec quoi? avec son intelligence, n’est-ce pas! Enfin Saillard n’est pas un enfant.
—Il connaît la valeur de l’argent, dit Chaboisseau.
Ce mot, dit entre ces vieillards, eût fait frémir un artiste, car tous hochèrent la tête.
—D’ailleurs, ça ne me regarde pas, moi, le malheur de mes proches, reprit Bidault-Gigonnet. J’ai pour principe de ne jamais me laisser aller ni avec mes amis, ni avec mes parents, car on ne peut périr que par les endroits faibles. Adressez-vous à Gobseck, il est doux.
Les escompteurs applaudirent à cette doctrine par un mouvement de leurs têtes métalliques; et qui les eût vus, aurait cru entendre les cris de machines mal graissées.
—Allons, Gigonnet, un peu de tendresse, dit Chaboisseau, on vous a tricoté des bas pendant trente ans.
—Ah! ça vaut quelque chose, dit Gobseck.
—Vous êtes entre vous, on peut parler, dit Mitral après avoir examiné les êtres autour de lui. Je suis amené par une bonne affaire.....
—Pourquoi venez-vous donc à nous, si elle est bonne? dit aigrement Gigonnet en interrompant Mitral.
—Un gars qui était Gentilhomme de la chambre, un vieux Chouan, son nom?... La Billardière est mort.
—Vrai, dit Gobseck.
—Et le neveu donne des ostensoirs aux églises! dit Gigonnet.
—Il n’est pas si bête que de les donner, il les vend, papa, reprit Mitral avec orgueil. Il s’agit d’avoir la place de monsieur de La Billardière, et pour y arriver, il est nécessaire de saisir.....
—Saisir, toujours huissier, dit Métivier en frappant amicalement sur l’épaule de Mitral. J’aime cela, moi!
—De saisir le sieur Chardin des Lupeaulx entre nos griffes, reprit Mitral. Or, Élisabeth en a trouvé le moyen, et il est...
—Élisabeth, s’écria Gigonnet en interrompant encore. Chère petite créature, elle tient de son grand-père, de mon pauvre frère! Bidault n’avait pas son pareil! Ah! si vous l’aviez vu aux ventes de vieux meubles! quel tact! quel fil! Que veut-elle?
—Tiens, tiens, dit Mitral, vous retrouvez bien vite vos entrailles, papa Gigonnet. Ce phénomène doit avoir ses causes.
—Enfant! dit Gobseck à Gigonnet, toujours trop vif!
—Allons, Gobseck et Gigonnet mes maîtres, vous avez besoin de des Lupeaulx, vous vous souvenez de l’avoir plumé, vous avez peur qu’il ne redemande un peu de son duvet, dit Mitral.
—Peut-on lui dire l’affaire, demanda Gobseck à Gigonnet.
—Mitral est des nôtres, il ne voudrait pas faire un mauvais trait à ses anciennes pratiques, répondit Gigonnet. Eh! bien, Mitral, nous venons, entre nous trois, dit-il à l’oreille de l’ancien huissier, d’acheter des créances qui sont en liquidation.
—Que pouvez-vous sacrifier? demanda Mitral.
—Rien, dit Gobseck.
—On ne nous sait pas là, fit Gigonnet, Samanon nous sert de paravent.
—Écoutez-moi, Gigonnet? dit Mitral. Il fait froid et votre petite-nièce attend. Vous me comprendrez en trois mots. Il faut envoyer entre vous deux, sans intérêt, deux cent cinquante mille francs à Falleix, qui maintenant brûle la route à trente lieues de Paris, avec un courrier en avant.
—Possible? dit Gobseck.
—Où va-t-il? s’écria Gigonnet.
—Mais il se rend à la magnifique terre des Lupeaulx, reprit Mitral. Il connaît le pays, il va acheter autour de la bicoque du Secrétaire-général pour lesdits deux cent cinquante mille francs d’excellentes terres qui vaudront toujours bien leur prix. On a neuf jours pour l’enregistrement des actes notariés (ne perdez pas ceci de vue!). Avec cette petite augmentation, la terre des Lupeaulx paiera mille francs d’impôts. Ergo, des Lupeaulx devient électeur du grand Collége, éligible, comte, et tout ce qu’il voudra! Vous savez quel est le député qui s’est coulé?
Les deux avares firent un signe affirmatif.
—Des Lupeaulx se couperait une jambe pour être député, reprit Mitral. Mais il veut avoir en son nom les contrats que nous lui montrerons, en les hypothéquant, bien entendu, de notre prêt avec subrogation dans les droits des vendeurs..... (Ah! ah! vous y êtes?...) il nous faut d’abord la place pour Baudoyer, après, nous vous repassons des Lupeaulx! Falleix reste au pays et prépare la matière électorale; ainsi vous couchez des Lupeaulx en joue par Falleix pendant tout le temps de l’élection, une élection d’arrondissement où les amis de Falleix font la majorité. Y a-t-il du Falleix, là-dedans, papa Gigonnet?
—Il y a aussi du Mitral, reprit Métivier. C’est bien joué.
—C’est fait, dit Gigonnet. Pas vrai, Gobseck? Falleix nous signera des contre-valeurs, et mettra l’hypothèque en son nom, nous irons voir des Lupeaulx en temps utile.
—Et nous, dit Gobseck, nous sommes volés!
—Ah papa? dit Mitral, je voudrais bien connaître le voleur.
—Hé! nous ne pouvons être volés que par nous-mêmes, répondit Gigonnet. Nous avons cru bien faire en achetant les créances sur des Lupeaulx à soixante pour cent de remise.
—Vous les hypothéquerez sur sa terre et vous le tiendrez encore par les intérêts! répondit Mitral.
—Possible, dit Gobseck.
Après avoir échangé un fin regard avec Gobseck, Bidault dit Gigonnet vint à la porte du café.
—Élisabeth, va ton train, ma nièce, dit-il à sa nièce. Nous tenons ton homme, mais ne néglige pas les accessoires. C’est bien commencé, rusée! achève, tu as l’estime de ton oncle!... Et il lui frappa gaiement dans la main.
—Mais, dit Mitral, Métivier et Chaboisseau peuvent nous donner un coup de main, en allant ce soir à la boutique de quelque journal de l’Opposition y faire saisir la balle au bond, et rempoigner l’article ministériel. Va toute seule, ma petite, je ne veux pas lâcher ces deux cormorans. Et il rentra dans le Café.
—Demain les fonds partiront à leur destination par un mot au Receveur-général, nous trouverons chez nos amis pour cent mille écus de son papier, dit Gigonnet à Mitral quand l’huissier vint parler à l’escompteur.
Le lendemain, les nombreux abonnés d’un journal libéral lurent dans les premiers-Paris un article entre filets, inséré d’autorité par Chaboisseau et Métivier, actionnaires dans deux journaux, escompteurs de la librairie, de l’imprimerie, de la papeterie, et à qui nul rédacteur ne pouvait rien refuser. Voici l’article.
«Hier un journal ministériel indiquait évidemment comme successeur du baron de La Billardière monsieur Baudoyer, un des citoyens les plus recommandables d’un quartier populeux où sa bienfaisance n’est pas moins connue que la piété sur laquelle appuie tant la feuille ministérielle; elle aurait pu parler de ses talents! Mais a-t-elle songé qu’en vantant l’antiquité bourgeoise de monsieur Baudoyer, qui certes est une noblesse tout comme une autre, elle indiquait la cause de l’exclusion vraisemblable de son candidat? Perfidie gratuite! La bonne dame caresse celui qu’elle tue, suivant son habitude. Nommer monsieur Baudoyer, ce serait rendre hommage aux vertus, aux talents des classes moyennes, dont nous serons toujours les avocats, quoique nous voyions notre cause souvent perdue. Cette nomination serait un acte de justice et de bonne politique, le ministère ne se le permettra pas. La feuille religieuse a, cette fois, plus d’esprit que ses patrons; on la grondera.»
Le lendemain matin, vendredi, jour de dîner chez madame Rabourdin, que des Lupeaulx avait laissée à minuit, éblouissante de beauté, sur l’escalier des Bouffons, donnant le bras à madame de Camps (madame Firmiani venait de se marier), le vieux roué se réveilla, ses idées de vengeance calmées ou plutôt rafraîchies: il était plein du dernier regard échangé avec madame Rabourdin.
—Je m’assurerai Rabourdin en lui pardonnant d’abord et je le rattraperai plus tard; pour le moment, s’il n’avait pas sa place, il faudrait renoncer à une femme qui peut devenir un des plus précieux instruments d’une haute fortune politique; elle comprend tout, ne recule devant aucune idée; et puis, je ne saurais pas avant le ministre quel plan d’administration a conçu Rabourdin! Allons, cher des Lupeaulx, il s’agit de tout vaincre pour votre Célestine. Vous avez eu beau faire la grimace, madame la comtesse, vous inviterez madame Rabourdin à votre première soirée intime.
Des Lupeaulx était un de ces hommes qui, pour satisfaire une passion, savent mettre leur vengeance dans un coin de leur cœur. Ainsi son parti fut pris, il résolut de faire nommer Rabourdin.
—Je vous prouverai, cher chef, que je mérite une belle place dans votre bagne diplomatique, se dit-il en s’asseyant dans son cabinet et décachetant les journaux.
Il savait trop bien, à cinq heures, ce que devait contenir la feuille ministérielle, pour s’amuser à la lire; mais il l’ouvrit pour regarder l’article de La Billardière, en pensant à l’embarras dans lequel du Bruel l’avait mis en lui apportant la railleuse rédaction de Bixiou. Il ne put s’empêcher de rire en relisant la biographie de feu le comte de Fontaine, mort quelques mois auparavant, et qu’il avait réimprimée pour La Billardière, quand tout à coup ses yeux furent éblouis par le nom de Baudoyer. Il lut avec fureur le spécieux article qui engageait le Ministère. Il sonna vivement et fit demander Dutocq pour l’envoyer au journal. Quel fut son étonnement en lisant la réponse de l’Opposition! car, par hasard, ce fut la feuille libérale qui lui vint la première sous la main. La chose était sérieuse. Il connaissait cette partie, et le maître qui brouillait ses cartes lui parut un Grec de la première force. Disposer avec cette habilité de deux journaux opposés, à l’instant, dans la même soirée, et commencer le combat, en devinant l’intention du Ministre! Il reconnut la plume d’un rédacteur libéral de sa connaissance, et se promit de le questionner le soir à l’Opéra. Dutocq parut.
—Lisez, lui dit des Lupeaulx en lui tendant les deux journaux et continuant à parcourir les autres feuilles pour savoir si Baudoyer y avait remué quelque autre corde. Allez savoir qui s’est avisé de compromettre ainsi le Ministère.
—Ce n’est toujours pas monsieur Baudoyer, répondit Dutocq, il n’a pas quitté son bureau hier. Je n’ai pas besoin d’aller au journal. En y apportant votre article hier, j’ai vu l’abbé qui s’était présenté muni d’une lettre de la Grande-Aumônerie, et devant laquelle vous eussiez plié vous-même.
—Dutocq, vous en voulez à monsieur Rabourdin, et ce n’est pas bien, car il a deux fois empêché votre destitution. Mais nous ne sommes pas les maîtres de nos sentiments: on peut haïr son bienfaiteur. Seulement, sachez que si vous vous permettez contre Rabourdin la moindre traîtrise, avant que je vous aie donné le mot d’ordre, ce sera votre perte, vous me compterez comme votre ennemi. Quant au journal de mon ami, que la Grande-Aumônerie lui prenne notre nombre d’abonnements, si elle veut s’en servir exclusivement. Nous sommes à la fin de l’année, la question de l’abonnement sera bientôt discutée, et nous nous entendrons? Quant à la place de La Billardière, il y a un moyen d’en finir, c’est d’y nommer aujourd’hui même.
—Messieurs, dit Dutocq en rentrant au Bureau et en s’adressant à ses collègues, je ne sais pas si Bixiou a le don de lire dans l’avenir, mais si vous n’avez pas lu le journal ministériel, je vous engage à y étudier l’article Baudoyer; puis, comme monsieur Fleury a la feuille de l’Opposition, vous pourrez y voir la réplique. Certes, monsieur Rabourdin a du talent, mais un homme qui, par le temps qui court, donne aux églises des ostensoirs de six mille francs, a diablement de talent aussi.
BIXIOU (entrant).
Que dites-vous de la première aux Corinthiens contenue dans notre journal religieux, et de l’Épître aux ministres qui est dans le journal libéral? Comment va monsieur Rabourdin, du Bruel?
DU BRUEL (arrivant).
Je ne sais pas. (Il emmène Bixiou dans son cabinet et lui dit à voix basse.) Mon cher, votre manière d’aider les gens ressemble aux façons du bourreau, qui vous met les pieds sur les épaules pour vous plus promptement casser le cou. Vous m’avez fait avoir de des Lupeaulx une chasse que ma bêtise m’a méritée. Il était joli, l’article sur La Billardière! Je n’oublierai pas ce trait-là. La première phrase semblait dire au Roi: Il faut mourir. Celle sur Quiberon signifiait clairement que le Roi était un.... Enfin tout était ironique.
BIXIOU (se mettant à rire).
Tiens, vous vous fâchez! On ne peut donc plus blaguer?
DU BRUEL.
Blaguer! blaguer! Quand vous voudrez être Sous-Chef, on vous répondra par des blagues, mon cher.
BIXIOU (d’un ton menaçant).
Sommes-nous fâchés?
DU BRUEL.
Oui.
BIXIOU (d’un air sec).
Eh! bien, tant pis pour vous.
DU BRUEL (songeur et inquiet).
Pardonneriez-vous cela, vous?
BIXIOU (câlin).
A un ami? je crois bien. (On entend la voix de Fleury.) Voilà Fleury qui maudit Baudoyer. Hein! est-ce bien joué? Baudoyer aura la place. (Confidentiellement.) Après tout, tant mieux. Du Bruel, suivez bien les conséquences. Rabourdin serait un lâche de rester sous Baudoyer, il donnera sa démission, et ça nous fera deux places. Vous serez Chef, et vous me prendrez avec vous comme Sous-chef. Nous ferons des vaudevilles ensemble, et je vous piocherai la besogne au Bureau.
DU BRUEL (souriant).
Tiens, je ne songeais pas à cela. Pauvre Rabourdin! ça me ferait de la peine, cependant.
BIXIOU.
Ah! voilà comment vous l’aimez? (Changeant de ton.) Eh! bien, je ne le plains pas non plus. Après tout, il est riche; sa femme donne des soirées, et ne m’invite pas, moi qui vais partout! Allons, mon bon du Bruel, adieu, sans rancune! (Il sort dans le Bureau.) Adieu, Messieurs. Ne vous disais-je pas hier qu’un homme qui n’avait que des vertus et du talent était toujours bien pauvre, même avec une jolie femme.
FLEURY.
Vous êtes riche, vous!
BIXIOU.
Pas mal, cher Cincinnatus! Mais vous me donnerez à dîner au Rocher de Cancale.
POIRET.
Il m’est toujours impossible de comprendre le Bixiou.
PHELLION (d’un air élégiaque).
Monsieur Rabourdin lit si rarement les journaux, qu’il serait peut-être utile de les lui porter en nous en privant momentanément. (Fleury lui tend son journal, Vimeux celui du Bureau, il prend les journaux et sort.)
En ce moment, des Lupeaulx, qui descendait pour déjeuner avec le ministre, se demandait si, avant d’employer la fine fleur de sa rouerie pour le mari, la prudence ne commandait pas de sonder le cœur de la femme, afin de savoir s’il serait récompensé de son dévouement. Il se tâtait le peu de cœur qu’il avait, lorsque, sur l’escalier, il rencontra son avoué qui lui dit en souriant:—Deux mots, monseigneur? avec cette familiarité des gens qui se savent indispensables.
—Quoi, mon cher Desroches? fit l’homme politique. Que m’arrive-t-il? Ils se fâchent, ces messieurs, et ne savent pas faire comme moi: attendre!
—J’accours vous prévenir que toutes vos créances sont entre les mains des sieurs Gobseck et Gigonnet, sous le nom d’un sieur Samanon.
—Des hommes à qui j’ai fait gagner des sommes immenses!
—Écoutez, lui dit l’avoué à l’oreille, Gigonnet s’appelle Bidault, il est l’oncle de Saillard, votre caissier, et Saillard est le beau-père d’un certain Baudoyer qui se croit des droits à la place vacante dans votre Ministère. N’ai-je pas eu raison de vous prévenir?
—Merci, fit des Lupeaulx en saluant l’avoué d’un air fin.
—D’un trait de plume vous aurez quittance, dit Desroches en s’en allant.
—Voilà de ces sacrifices immenses! se dit des Lupeaulx, il est impossible d’en parler à une femme, pensa-t-il. Célestine vaut-elle la quittance de toutes mes dettes? j’irai la voir ce matin.
Ainsi la belle madame Rabourdin allait être dans quelques heures l’arbitre des destinées de son mari, sans qu’aucune puissance pût la prévenir de l’importance de ses réponses, sans qu’aucun signal l’avertît de composer son maintien et sa voix. Et, par malheur, elle se croyait sûre du succès, elle ne savait pas Rabourdin miné de toutes parts par le travail sourd des tarets.
—Eh! bien, monseigneur, dit des Lupeaulx en entrant dans le petit salon où l’on déjeunait, avez-vous lu les articles sur Baudoyer?
—Pour l’amour de Dieu, mon cher, répondit le ministre, laissons les nominations dans ce moment-ci. On m’a cassé la tête, hier, de cet ostensoir. Pour sauver Rabourdin, il faudra faire de sa promotion une affaire de Conseil, si je ne veux point avoir la main forcée. C’est à dégoûter des affaires. Pour garder Rabourdin, il nous faut avancer un certain Colleville...
—Voulez-vous me livrer la conduite de ce vaudeville, et ne pas vous en occuper! je vous égaierai tous les matins par le récit de la partie d’échecs que je jouerai contre la Grande-Aumônerie, dit des Lupeaulx.
—Eh! bien, lui dit le ministre, faites le travail avec le chef du Personnel. Savez-vous que rien n’est plus propre à frapper l’esprit du roi que les raisons contenues dans le journal de l’Opposition? Menez donc un ministère avec des Baudoyer!
—Un imbécile dévot, reprit des Lupeaulx, et incapable comme...
—Comme La Billardière, dit le ministre.
—La Billardière avait au moins les manières du gentilhomme ordinaire de la Chambre, reprit des Lupeaulx. Madame, dit-il, en s’adressant à la comtesse, il y a maintenant nécessité d’inviter madame Rabourdin à votre première soirée intime, je vous ferai observer qu’elle a pour amie madame de Camps; elles étaient ensemble hier aux Italiens, et je l’ai connue à l’hôtel Firmiani, d’ailleurs vous verrez si elle est de nature à compromettre un salon.
—Invitez madame Rabourdin, ma chère, dit le ministre, et parlons d’autre chose.
—Célestine est donc dans mes griffes, dit des Lupeaulx en remontant chez lui pour faire une toilette du matin.
Les ménages parisiens sont dévorés par le besoin de se mettre en harmonie avec le luxe qui les environne de toutes parts, aussi en est-il peu qui aient la sagesse de conformer leur situation extérieure à leur budget intérieur. Mais ce vice tient peut-être à un patriotisme tout français et qui a pour but de conserver à la France sa suprématie en fait de costume. La France règne par le vêtement sur toute l’Europe, chacun y sent la nécessité de garder un sceptre commercial qui fait de la Mode en France ce qu’est la Marine en Angleterre. Cette patriotique fureur qui porte à tout sacrifier au paroistre, comme disait d’Aubigné sous Henri IV, est la cause de travaux secrets et immenses qui prennent toute la matinée des femmes parisiennes, quand elles veulent, ainsi que le voulait madame Rabourdin, tenir avec douze mille livres de rente le train que beaucoup de riches ne se donnent pas avec trente mille. Ainsi, les vendredis, jours de dîner, madame Rabourdin aidait la femme de chambre à faire les appartements; car la cuisinière allait de bonne heure à la Halle, et le domestique nettoyait l’argenterie, façonnait les serviettes, brossait les cristaux. Le mal-avisé qui, par une distraction de la portière, serait monté vers onze heures ou midi chez madame Rabourdin, l’eût trouvée, au milieu du désordre le moins pittoresque, en robe de chambre, les pieds dans de vieilles pantoufles, mal coiffée, arrangeant elle-même ses lampes, disposant elle-même ses jardinières ou se cuisinant à la hâte un déjeuner peu poétique. Le visiteur à qui les mystères de la vie parisienne auraient été inconnus eût certes appris à ne pas mettre le pied dans les coulisses du théâtre; bientôt signalé comme un homme capable des plus grandes noirceurs, la femme surprise dans ses mystères du matin aurait parlé de sa bêtise et de son indiscrétion de manière à le ruiner. La Parisienne, si indulgente pour les curiosités qui lui profitent, est implacable pour celles qui lui font perdre ses prestiges. Aussi une pareille invasion domiciliaire n’est elle pas, comme dit la Police correctionnelle, une attaque à la pudeur, mais un vol avec effraction, le vol de ce qu’il y a de plus précieux, le crédit! Une femme se laisse volontiers surprendre peu vêtue, les cheveux tombants; quand tous ses cheveux sont à elle, elle y gagne; mais elle ne veut pas se laisser voir faisant elle-même son appartement, elle y perd son paroistre. Madame Rabourdin était dans tous les apprêts de son vendredi, au milieu des provisions pêchées par sa cuisinière dans l’océan de la Halle, alors que monsieur des Lupeaulx se rendit sournoisement chez elle. Certes, le Secrétaire-général était bien le dernier que la belle Rabourdin attendît; aussi, en entendant craquer des bottes sur le palier, s’écria-t-elle:—Déjà le coiffeur! Exclamation aussi peu agréable pour des Lupeaulx que la vue de des Lupeaulx le fut pour elle. Elle se sauva donc dans sa chambre à coucher, où régnait un effroyable gâchis de meubles qui ne veulent pas être vus, des choses hétérogènes en fait d’élégance, un vrai mardi-gras domestique. L’effronté des Lupeaulx suivit la belle effarée, tant il la trouva piquante dans son déshabillé. Je ne sais quoi d’alléchant tentait le regard: la chair, vue par un hiatus de camisole, semblait mille fois plus attrayante que quand elle se bombait gracieusement depuis la ligne circulaire tracée sur le dos par le surjet de velours, jusqu’aux rondeurs fuyantes du plus joli col de cygne où jamais un amant ait posé son baiser avant le bal. Quand l’œil se promène sur une femme parée qui montre une magnifique poitrine, ne croit-on pas voir le dessert monté de quelque beau dîner; mais le regard qui se coule entre l’étoffe froissée par le sommeil embrasse des coins friands, et s’en régale comme on dévore un fruit volé qui rougit entre deux feuilles sur l’espalier.
—Attendez, attendez! cria la jolie Parisienne en verrouillant son désordre.
Elle sonna Thérèse, sa fille, la cuisinière, le domestique, implorant un schall et souhaitant le coup de sifflet du machiniste à l’Opéra. Et le coup de sifflet partit. Et en un tour de main, autre phénomène! la chambre prit un air de matin fort piquant en harmonie avec une toilette subitement combinée pour la plus grande gloire de cette femme, évidemment supérieure en ceci.
—Vous! dit-elle. Et à cette heure! Que se passe-t-il donc?
—Les choses les plus graves du monde, répondit des Lupeaulx. Il s’agit aujourd’hui de bien nous comprendre.
Célestine regarda cet homme à travers ses lunettes et comprit.
—Mon principal vice, répondit-elle, est d’être prodigieusement fantasque, ainsi je ne mêle pas mes affections à la politique; parlez politique, affaires, et nous verrons après. Ce n’est pas, d’ailleurs, une fantaisie, mais une conséquence de mon goût d’artiste, s’il me défend de faire hurler les couleurs, d’allier des choses disparates, et m’ordonne d’éviter les dissonances. Nous avons notre politique aussi, nous autres femmes!
Déjà le son de la voix, la gentillesse des manières avaient produit leur effet et métamorphosé la brutalité du Secrétaire-général en courtoisie sentimentale; elle l’avait rappelé à ses obligations d’amant. Une jolie femme habile se fait comme une atmosphère où les nerfs se détendent, où les sentiments s’adoucissent.
—Vous ignorez ce qui se passe, reprit brutalement des Lupeaulx qui tenait à se montrer brutal. Lisez.
Et il offrit à la gracieuse Rabourdin les deux journaux où il avait entouré chaque article en encre rouge. En lisant, le schall se décroisa sans que Célestine s’en aperçût ou par l’effet d’une volonté bien déguisée. A l’âge où la force des fantaisies est en raison de leur rapidité, des Lupeaulx ne pouvait pas plus garder son sang-froid que Célestine ne gardait le sien.
—Comment! dit-elle, mais c’est affreux! Qu’est-ce que ce Baudoyer?
—Un baudet, fit des Lupeaulx; mais, vous le voyez! il porte des reliques, et arrivera conduit par la main habile qui tient la bride.
Le souvenir de ses dettes passa devant les yeux de madame Rabourdin et l’éblouit, comme si elle eût vu deux éclairs consécutifs; ses oreilles tintèrent à coups redoublés sous la pression du sang qui battait dans ses artères; elle resta tout hébétée, regardant une patère sans la voir.
—Mais vous nous êtes fidèle! dit-elle à des Lupeaulx en le caressant d’un coup d’œil de manière à se l’attacher.
—C’est selon, fit-il en répondant à cette œillade par un regard inquisitif qui fit rougir cette pauvre femme.
—S’il vous faut des arrhes, vous perdriez tout le prix, dit-elle en riant. Je vous faisais plus grand que vous ne l’êtes. Et vous, vous me croyez bien petite, bien pensionnaire.
—Vous ne m’avez pas compris, reprit-il d’un air fin. Je voulais dire que je ne pouvais pas servir un homme qui joue contre moi, comme l’Étourdi contre Mascarille.
—Que signifie ceci?
—Voici qui vous prouvera que je suis grand.
Et il présenta à madame Rabourdin l’État volé par Dutocq, en le lui offrant à l’endroit où son mari l’avait analysé si savamment.
—Lisez!
Célestine reconnut l’écriture, lut, et pâlit sous ce coup d’assommoir.
—Toutes les administrations y sont, dit des Lupeaulx.
—Mais heureusement, dit-elle, vous seul possédez ce travail, que je ne puis m’expliquer.
—Celui qui l’a volé n’est pas si niais que de ne pas en avoir un double, il est trop menteur pour l’avouer et trop intelligent dans son métier pour le livrer, je n’ai même pas tenté d’en parler.
—Qui est-ce?
—Votre Commis principal.
—Dutocq. On n’est jamais puni que de ses bienfaits! Mais, reprit-elle, c’est un chien qui veut un os.
—Savez-vous ce qu’on veut m’offrir à moi, pauvre diable de Secrétaire-général?
—Quoi?
—Je dois trente et quelques malheureux mille francs, vous allez prendre une bien méchante opinion de moi en sachant que je ne dois pas davantage; mais enfin, en cela, je suis petit! Eh! bien, l’oncle de Baudoyer vient d’acheter mes créances et sans doute se dispose à m’en rendre les titres.
—Mais c’est infernal, tout cela.
—Du tout, c’est monarchique et religieux, car la Grande-Aumônerie s’en mêle...
—Que ferez-vous?
—Que m’ordonnez-vous de faire? dit-il avec une grâce adorable en lui tendant la main.
Célestine ne le trouva plus ni laid, ni vieux, ni poudré à frimas, ni secrétaire-général, ni quoi que ce soit d’immonde; mais elle ne lui donna pas la main: le soir dans son salon elle la lui aurait laissé prendre cent fois; mais le matin et seule, le geste constituait une promesse un peu trop positive, et pouvait mener loin.
—Et l’on dit que les hommes d’État n’ont pas de cœur! s’écria-t-elle en voulant compenser la dureté du refus par la grâce de la parole. Cela m’effrayait, ajouta-t-elle en prenant l’air le plus innocent du monde.
—Quelle calomnie! répondit des Lupeaulx, un des plus immobiles diplomates et qui garde le pouvoir depuis qu’il est né, vient d’épouser la fille d’une actrice, et de la faire recevoir à la cour la plus ferrée sur les quartiers de noblesse.
—Et vous nous soutiendrez?
—Je fais le travail des nominations. Mais pas de tricherie!
Elle lui tendit sa main à baiser et lui donna un petit soufflet sur la joue.
—Vous êtes à moi, dit-elle.
Des Lupeaulx admira ce mot. (Le soir à l’Opéra, le fat le raconta de cette manière: «Une femme ne voulant pas dire à un homme qu’elle était à lui, aveu qu’une femme comme il faut ne fait jamais, lui a dit: Vous êtes à moi. Comment trouvez-vous le détour?»)
—Mais soyez mon alliée, reprit-il. Votre mari a parlé au ministre d’un plan d’administration auquel se rattache l’État dans lequel je suis si bien traité; sachez-le, dites-le-moi ce soir.
—Ce sera fait, dit-elle sans voir grande importance à ce qui avait amené des Lupeaulx chez elle si matin.
—Madame, le coiffeur, dit la femme de chambre.
—Il s’est bien fait attendre, je ne sais pas comment je m’en serais tirée, s’il avait tardé, pensa Célestine.
—Vous ne savez pas jusqu’où va mon dévouement, lui dit des Lupeaulx en se levant. Vous serez invitée à la première soirée particulière de la femme du ministre...
—Ah! vous êtes un ange, dit-elle. Et je vois maintenant combien vous m’aimez: vous m’aimez avec intelligence.
—Ce soir, chère enfant, reprit-il, j’irai savoir à l’Opéra quels sont les journalistes qui conspirent pour Baudoyer, et nous mesurerons nos bâtons.
—Oui, mais vous dînez ici, n’est-ce pas? j’ai fait chercher et trouver les choses que vous aimez.
—Tout cela cependant ressemble tant à l’amour, qu’il serait doux d’être longtemps trompé ainsi! se dit des Lupeaulx en descendant les escaliers. Mais si elle se moque de moi, je le saurai: je lui prépare le plus habile de tous les piéges avant la signature, afin de pouvoir lire dans son cœur. Mes petites chattes, nous vous connaissons! car, après tout, les femmes sont tout ce que nous sommes! Vingt-huit ans et vertueuse, et ici, rue Duphot! c’est un bonheur bien rare, qui vaut la peine d’être cultivé.
Le papillon éligible sautillait par les escaliers.
—Mon Dieu, cet homme-là, sans ses lunettes, poudré, doit être bien drôle en robe de chambre, se disait Célestine. Il a le harpon dans le dos, et me remorque enfin là où je voulais aller, chez le ministre. Il a joué son rôle dans ma comédie.
Quand, à cinq heures, Rabourdin rentra pour s’habiller, sa femme vint assister à sa toilette, et lui rapporta cet État que, comme la pantoufle du conte des Mille et une Nuits, le pauvre homme devait rencontrer partout.
—Qui t’a remis cela? dit Rabourdin stupéfait.
—Monsieur des Lupeaulx!
—Il est venu? demanda Rabourdin en jetant à sa femme un de ces regards qui certes auraient fait pâlir une coupable, mais qui trouva un front de marbre et un œil rieur.
—Et il reviendra dîner, répondit-elle. Pourquoi votre air effarouché?
—Ma chère, dit Rabourdin, des Lupeaulx est mortellement offensé par moi, ces gens-là ne pardonnent pas, et il me caresse! Crois-tu que je ne voie pas pourquoi?
—Cet homme, reprit-elle, me paraît avoir un goût très-délicat, je ne puis le blâmer. Enfin, je ne sais rien de plus flatteur pour une femme que de réveiller un palais blasé. Après.....
—Trève de plaisanterie, Célestine! Épargne un homme accablé. Je ne puis rencontrer le ministre, et mon honneur est au jeu.
—Mon Dieu, non. Dutocq aura la promesse d’une place et tu seras nommé Chef de Division.
—Je te devine, chère enfant, dit Rabourdin; mais le jeu que tu joues est aussi déshonorant que la réalité. Le mensonge est le mensonge, et une honnête femme.....
—Laisse-moi donc me servir des armes employées contre nous.
—Célestine, plus cet homme se verra sottement pris au piége, plus il s’acharnera sur moi.
—Et si je le renverse?
Rabourdin regarda sa femme avec étonnement.
—Je ne pense qu’à ton élévation, et il était temps mon pauvre ami!... reprit Célestine. Mais tu prends le chien de chasse pour le gibier, dit-elle après une pause. Dans quelques jours des Lupeaulx aura très-bien accompli sa mission. Pendant que tu cherches à parler au ministre, et avant que tu ne puisses le voir, moi je lui aurai parlé. Tu as sué sang et eau pour enfanter un plan que tu me cachais; et, en trois mois, ta femme aura fait plus d’ouvrage que toi en six ans. Dis-moi ton beau système?
Rabourdin, tout en se faisant la barbe et après avoir obtenu de sa femme de ne pas dire un seul mot de ses travaux, en la prévenant que confier une seule idée à des Lupeaulx c’était mettre le chat à même la jatte au lait, commença l’explication de ses travaux.
—Comment, Rabourdin, ne m’as-tu pas parlé de cela? dit Célestine en coupant la parole à son mari dès la cinquième phrase. Mais tu te serais épargné des peines inutiles. Que l’on soit aveuglé pendant un moment par une idée, je le conçois; mais pendant six ou sept ans, voilà ce que je ne conçois pas. Tu veux réduire le budget, c’est l’idée vulgaire et bourgeoise! Mais il faudrait arriver à un budget de deux milliards, la France serait deux fois plus grande. Un système neuf, ce serait de tout faire mouvoir par l’emprunt, comme le crie monsieur de Nucingen. Le trésor le plus pauvre est celui qui se trouve plein d’écus sans emploi; la mission d’un ministère des finances est de jeter l’argent par les fenêtres, il lui rentre par ses caves, et tu veux lui faire entasser des trésors! Mais il faut multiplier les emplois au lieu de les réduire. Au lieu de rembourser les rentes, il faudrait multiplier les rentiers. Si les Bourbons veulent régner en paix, ils doivent créer des rentiers dans les dernières bourgades, et surtout ne pas laisser les étrangers toucher des intérêts en France, car ils nous en demanderont un jour le capital; tandis que si toute la rente est en France, ni la France ni le crédit ne périront. Voilà ce qui a sauvé l’Angleterre. Ton plan est un plan de petite bourgeoisie. Un homme ambitieux n’aurait dû se présenter devant son ministre qu’en recommençant Law sans ses chances mauvaises, en expliquant la puissance du crédit, en démontrant comme quoi nous ne devons pas amortir le capital, mais les intérêts, comme font les Anglais...
—Allons, Célestine, dit Rabourdin, mêle toutes les idées ensemble, contrarie-les; amuse-t’en comme de joujoux! je suis habitué à cela. Mais ne critique pas un travail que tu ne connais pas encore.
—Ai-je besoin, dit-elle, de connaître un plan dont l’esprit est d’administrer la France avec six mille employés au lieu de vingt mille? Mais, mon ami, fût-ce un plan d’homme de génie, un roi de France se ferait détrôner en voulant l’exécuter. On soumet une aristocratie féodale en abattant quelques têtes, mais on ne soumet pas une hydre à mille pattes. Non, l’on n’écrase pas les petits, ils sont trop plats sous le pied. Et c’est avec les ministres actuels, entre nous de pauvres sires, que tu veux remuer ainsi les hommes? Mais on remue les intérêts, et l’on ne remue pas les hommes: ils crient trop; tandis que les écus sont muets.
—Mais, Célestine, si tu parles toujours, et si tu fais de l’esprit à côté de la question, nous ne nous entendrons jamais...
—Ah! je comprends à quoi mène l’État où tu as classé les capacités administratives, reprit-elle sans avoir écouté son mari. Mon Dieu, mais tu as aiguisé toi-même le couperet pour te faire trancher la tête. Sainte-Vierge! pourquoi ne m’as-tu pas consultée? au moins je t’aurais empêché d’écrire une seule ligne,ou tout au moins, si tu avais voulu faire ce mémoire, je l’aurais copié moi-même, et il ne serait jamais sorti d’ici... Pourquoi, mon Dieu, ne m’avoir rien dit? Voilà les hommes! ils sont capables de dormir auprès d’une femme en gardant un secret pendant sept ans! Se cacher d’une pauvre femme pendant sept années, douter de son dévouement?
—Mais, dit Rabourdin impatienté, voici onze ans que je n’ai jamais pu discuter avec toi sans que tu me coupes la parole et sans substituer aussitôt tes idées aux miennes... Tu ne sais rien de mon travail.
—Rien! je sais tout!
—Dis-le-moi donc? s’écria Rabourdin impatienté pour la première fois depuis son mariage.
—Tiens, il est six heures et demie, fais ta barbe, habille-toi, répondit-elle comme répondent toutes les femmes quand on les presse sur un point où elles doivent se taire. Je vais achever ma toilette, et nous ajournerons la discussion, car je ne veux pas être agacée le jour où je reçois. Mon Dieu, le pauvre homme! dit-elle en sortant, travailler sept ans pour accoucher de sa mort! Et se défier de sa femme!
Elle rentra.
—Si tu m’avais écoutée dans le temps, tu n’aurais pas intercédé pour conserver ton Commis principal, et il a sans doute une copie autographiée de ce maudit état! Adieu, homme d’esprit!
En voyant son mari dans une tragique attitude de douleur, elle comprit qu’elle était allée trop loin, elle courut à lui, le saisit tout barbouillé de savon, et l’embrassa tendrement.
—Cher Xavier, ne te fâche pas, lui dit-elle, ce soir nous étudierons ton plan, tu parleras à ton aise, j’écouterai bien et aussi long-temps que tu le voudras!... est-ce gentil? Va, je ne demande pas mieux que d’être la femme de Mahomet.
Elle se mit à rire. Rabourdin ne put s’empêcher de rire aussi, car Célestine avait de la mousse blanche aux lèvres, et sa voix avait déployé les trésors de la plus pure et de la plus solide affection.
—Va t’habiller, mon enfant, et surtout ne dis rien à des Lupeaulx, jure-le-moi? voilà la seule pénitence que je t’impose.
—Impose?... dit-elle, alors je ne jure rien!
—Allons, Célestine, j’ai dit en riant une chose sérieuse.
—Ce soir, répondit-elle, ton secrétaire-général saura qui nous avons à combattre, et moi, je sais qui attaquer.
—Qui? dit Rabourdin.
—Le ministre, répondit-elle en se grandissant de deux pieds.
Malgré la grâce amoureuse de sa chère Célestine, Rabourdin, en s’habillant, ne put empêcher quelques douloureuses pensées d’obscurcir son front.
—Quand saura-t-elle m’apprécier? se disait-il. Elle n’a pas même compris qu’elle seule était la cause de tout ce travail! Quel brise-raison, et quelle intelligence! Si je ne m’étais pas marié, je serais déjà bien haut et bien riche! J’aurais économisé cinq mille francs par an sur mes appointements. En les employant bien j’aurais aujourd’hui dix mille livres de rente en dehors de ma place, je serais garçon et j’aurais la chance de devenir par un mariage... Oui, reprit-il en s’interrompant, mais j’ai Célestine et mes deux enfants. Il se rejeta sur son bonheur. Dans le plus heureux ménage, il y a toujours des moments de regret. Il vint au salon et contempla son appartement.—Il n’y a pas dans Paris deux femmes qui s’entendent à la vie comme elle. Avec douze mille livres de rente faire tout cela! dit-il en regardant les jardinières pleines de fleurs, et songeant aux jouissances de vanité que le monde allait lui donner. Elle était faite pour être la femme d’un ministre. Quand je pense que celle du mien ne lui sert à rien; elle a l’air d’une bonne grosse bourgeoise, et quand elle se trouve au château, dans les salons... Il se pinça les lèvres. Les hommes très-occupés ont des idées si fausses en ménage, qu’on peut également leur faire croire qu’avec cent mille francs on n’a rien, et qu’avec douze mille francs on a tout.
Quoique très-impatiemment attendu, malgré les flatteries préparées pour ses appétits de gourmet émérite, des Lupeaulx ne vint pas dîner, il ne se montra que très-tard dans la soirée, à minuit, heure à laquelle la causerie devient, dans tous les salons, plus intime et confidentielle. Andoche Finot, le journaliste, était resté.
—Je sais tout, dit des Lupeaulx quand il fut bien assis sur la causeuse au coin du feu, sa tasse de thé à la main, madame Rabourdin debout devant lui, tenant une assiette pleine de sandwiches et de tranches d’un gâteau bien justement nommé gâteau de plomb. Finot, mon cher et spirituel ami, vous pourrez rendre service à notre gracieuse reine en lâchant quelques chiens après des hommes de qui nous causerons. Vous avez contre vous, dit-il à monsieur Rabourdin en baissant la voix pour n’être entendu que des trois personnes auxquelles il s’adressait, des usuriers et le clergé, l’argent et l’église. L’article du journal libéral a été demandé par un vieil escompteur à qui l’on avait des obligations, mais le petit bonhomme qui l’a fait s’en soucie peu. La rédaction en chef de ce journal change dans trois jours, et nous reviendrons là-dessus. L’opposition royaliste, car nous avons, grâce à M. de Châteaubriand, une opposition royaliste, c’est-à-dire qu’il y a des Royalistes qui passent aux Libéraux, mais ne faisons pas de haute politique; ces assassins de Charles X m’ont promis leur appui en mettant pour prix à votre nomination notre approbation à un de leurs amendements. Toutes mes batteries sont dressées. Si l’on nous impose Baudoyer, nous dirons à la Grande-Aumônerie: «Tel et tel journal et messieurs tels et tels attaqueront la loi que vous voulez, et toute la presse sera contre (car les journaux ministériels que je tiens seront sourds et muets, ils n’auront pas de peine à l’être, ils le sont assez, n’est-ce pas, Finot?) Nommez Rabourdin, et vous aurez l’opinion pour vous.» Pauvres Bonifaces de gens de province qui se carrent dans leurs fauteuils au coin du feu, très-heureux de l’indépendance des organes de l’Opinion, ah! ah!
—Hi, hi, hi! fit Andoche Finot.
—Ainsi, soyez tranquille, dit des Lupeaulx. J’ai tout arrangé ce soir. La Grande-Aumônerie pliera.
—J’aurais mieux aimé perdre tout espoir et vous avoir à dîner, lui dit Célestine à l’oreille en le regardant d’un air fâché qui pouvait passer pour l’expression d’un amour-fou.
—Voici qui m’obtiendra ma grâce, reprit-il en lui remettant une invitation pour la soirée de mardi.
Célestine ouvrit la lettre, et le plaisir le plus rouge anima ses traits. Aucune jouissance ne peut se comparer à celle de la vanité triomphante.
—Vous savez ce qu’est la soirée du mardi, reprit des Lupeaulx en prenant un air mystérieux; c’est dans notre ministère comme le Petit-Château à la cour. Vous serez au cœur du pouvoir! Il y aura la comtesse Féraud, qui est toujours en faveur malgré la mort de Louis XVIII, Delphine de Nucingen, madame de Listomère, la marquise d’Espard, votre chère de Camps que j’ai priée afin que vous trouviez un appui dans le cas où les femmes vous blakbolleraient. Je veux vous voir au milieu de ce monde-là.
Célestine hochait la tête comme un pur sang avant la course, et relisait l’invitation comme Baudoyer et Saillard avaient relu leurs articles dans les journaux, sans pouvoir s’en rassasier.
—Là d’abord, et un jour aux Tuileries, dit-elle à des Lupeaulx.
Des Lupeaulx fut effrayé du mot et de l’attitude, tant ils exprimaient d’ambition et de sécurité.—Ne serais-je qu’un marchepied? se dit-il. Il se leva, s’en alla dans la chambre à coucher de madame Rabourdin, et y fut suivi par elle, car elle avait compris à un geste du Secrétaire-général qu’il voulait lui parler en secret.—Hé, bien! le plan? dit-il.
—Bah! des bêtises d’honnête homme! Il veut supprimer quinze mille employés et n’en garder que cinq ou six mille, vous n’avez pas idée d’une monstruosité pareille, je vous ferai lire son mémoire quand la copie en sera terminée. Il est de bonne foi. Son catalogue analytique des employés a été dicté par la pensée la plus vertueuse. Pauvre cher homme!
Des Lupeaulx fut d’autant plus rassuré par le rire vrai qui accompagnait ces railleuses et méprisantes paroles, qu’il se connaissait en mensonges, et que pour le moment Célestine était de bonne foi.
—Mais enfin, le fond de tout cela? demanda-t-il.
—Hé! bien, il veut supprimer la contribution foncière en la remplaçant par des impôts de consommation.
—Mais il y a déjà un an que François Keller et Nucingen ont proposé un plan à peu près semblable, et le ministre médite de dégrever l’impôt foncier.
—Là, quand je lui disais que ce n’était pas neuf? s’écria Célestine en riant.
—Oui, mais s’il s’est rencontré avec le plus grand financier de l’époque, un homme qui, je vous le dis entre nous, est le Napoléon de la finance, il doit y avoir au moins quelques idées dans ses moyens d’exécution.
—Tout est vulgaire, fit-elle en imprimant à ses lèvres une moue dédaigneuse. Songez donc qu’il veut gouverner et administrer la France avec cinq ou six mille employés, tandis qu’il faudrait au contraire qu’il n’y eût pas en France une seule personne qui ne fût intéressée au maintien de la monarchie.
Des Lupeaulx parut satisfait de trouver un homme médiocre dans l’homme auquel il accordait des talents supérieurs.
—Êtes-vous bien sûr de la nomination? Voulez-vous un conseil de femme? lui dit-elle.
—Vous vous entendez mieux que nous en trahisons élégantes, fit des Lupeaulx en hochant la tête.
—Hé! bien, dites Baudoyer à la cour et à la Grande-Aumônerie pour leur ôter tout soupçon et les endormir; mais, au dernier moment, écrivez Rabourdin.
—Il y a des femmes qui disent oui tant qu’on a besoin d’un homme, et non quand il a joué son rôle, répondit des Lupeaulx.
—J’en connais, lui dit-elle en riant. Mais elles sont bien sottes, car en politique on se retrouve toujours; c’est bon avec les niais, et vous êtes un homme d’esprit. Selon moi, la plus grande faute que l’on puisse commettre dans la vie est de se brouiller avec un homme supérieur.
—Non, dit des Lupeaulx, car il pardonne. Il n’y a de danger qu’avec de petits esprits rancuneux qui n’ont pas autre chose à faire qu’à se venger, et je passe ma vie à cela.
Quand tout le monde fut parti, Rabourdin resta chez sa femme, et, après avoir exigé pour une seule fois son attention, il put lui expliquer son plan en lui faisant comprendre qu’il ne restreignait point et augmentait au contraire le budget, en lui montrant à quels travaux s’employaient les deniers publics, en lui expliquant comment l’État décuplait le mouvement de l’argent en faisant entrer le sien pour un tiers ou pour un quart dans les dépenses qui seraient supportées par des intérêts privés ou de localité; enfin il lui prouva que son plan était moins une œuvre de théorie qu’une œuvre fertile en moyens d’exécution. Célestine, enthousiasmée, sauta au cou de son mari et s’assit au coin du feu sur ses genoux.
—Enfin j’ai donc en toi le mari que je rêvais, dit-elle. L’ignorance où j’étais de ton mérite t’a sauvé des griffes de des Lupeaulx. Je t’ai calomnié merveilleusement et de bon cœur.
Cet homme pleura de bonheur. Il avait donc enfin son jour de triomphe. Après avoir tout entrepris pour plaire à sa femme, il était grand aux yeux de son seul public!
—Et, pour qui te connaît si bon, si doux, si égal de caractère, si aimant, tu es dix fois plus grand. Mais, dit-elle, un homme de génie est toujours plus ou moins enfant, et tu es un enfant, un enfant bien-aimé. Elle tira son invitation de l’endroit où les femmes mettent ce qu’elles veulent cacher, et la lui montra.—Voilà ce que je voulais, dit-elle. Des Lupeaulx m’a mise en présence du ministère, et fût-il de bronze, cette Excellence sera pendant quelque temps mon serviteur.
Dès le lendemain, Célestine s’occupa de sa présentation au cercle intime du ministre. C’était sa grande journée, à elle! Jamais courtisane ne prit tant de soin d’elle-même que cette honnête femme n’en prit de sa personne. Jamais couturière ne fut plus tourmentée que la sienne, et jamais couturière ne comprit mieux l’importance de son art. Enfin madame Rabourdin n’oublia rien. Elle alla elle-même chez un loueur de voitures, pour choisir un coupé qui ne fût ni vieux, ni bourgeois, ni insolent. Son domestique, comme les domestiques de bonne maison, fut tenu d’avoir l’air d’un maître. Puis, vers dix heures du soir, le fameux mardi, elle sortit dans une délicieuse toilette de deuil. Elle était coiffée avec des grappes de raisin en jais du plus beau travail, une parure de mille écus commandée chez Fossin par une Anglaise partie sans la prendre. Les feuilles étaient en lames de fer estampé, légères comme de véritables feuilles de vigne, et l’artiste n’avait pas oublié ces vrilles si gracieuses, destinées à s’entortiller dans les boucles, comme elles s’accrochent à tout rameau. Les bracelets, le collier et les pendants d’oreilles étaient en fer dit de Berlin; mais ces délicates arabesques venaient de Vienne, et semblaient avoir été faites par ces fées qui, dans les contes, sont chargées par quelque Carabosse jalouse d’amasser des yeux de fourmis, ou de filer des pièces de toile contenues dans une noisette. Sa taille amincie déjà par le noir avait été mise en relief par une robe d’une coupe étudiée, et qui s’arrêtait à l’épaule dans la courbure, sans épaulettes; à chaque mouvement, il semblait que la femme, comme un papillon, allait sortir de son enveloppe, et néanmoins la robe tenait par une invention de la divine couturière. La robe était en mousseline de laine, étoffe que le fabricant n’avait pas encore envoyée à Paris, une divine étoffe qui plus tard eut un succès fou. Ce succès alla plus loin que ne vont les modes en France. L’économie positive de la mousseline de laine, qui ne coûte pas de blanchissage, a nui plus tard aux étoffes de coton, de manière à révolutionner la fabrique à Rouen. Le pied de Célestine chaussé d’un bas à mailles fines et d’un soulier de satin turc, car le grand deuil excluait le satin de soie, avait une tournure supérieure. Célestine fut bien belle ainsi. Son teint, ravivé par un bain au son, avait un éclat doux. Ses yeux, baignés par les ondes de l’espoir, étincelant d’esprit, attestaient cette supériorité dont parlait alors l’heureux et fier des Lupeaulx. Elle fit bien son entrée, et les femmes sauront apprécier le sens de cette phrase. Elle salua gracieusement la femme du ministre, en conciliant le respect qu’elle lui devait avec sa propre valeur à elle, et ne la choqua point tout en se posant dans sa majesté, car chaque belle femme est une reine. Aussi eut-elle avec le ministre cette jolie impertinence que les femmes peuvent se permettre avec les hommes, fussent-ils grands-ducs. Elle examina le terrain en s’asseyant, et se trouva dans une de ces soirées choisies, peu nombreuses, où les femmes peuvent se toiser, se bien apprécier, où la moindre parole retentit dans toutes les oreilles, où chaque regard porte coup, où la conversation est un duel avec témoins, où ce qui est médiocre devient plat, mais où tout mérite est accueilli silencieusement, comme étant au niveau de chaque esprit. Rabourdin était allé se confiner dans un salon voisin où l’on jouait, et il resta planté sur ses pieds à faire galerie, ce qui prouve qu’il ne manquait pas d’esprit.
—Ma chère, dit la marquise d’Espard à la comtesse Féraud la dernière maîtresse de Louis XVIII, Paris est unique! il en sort, sans qu’on s’y attende et sans qu’on sache d’où, des femmes comme celle-ci, qui semblent tout pouvoir et tout vouloir...
—Mais elle peut et veut tout, dit des Lupeaulx en se rengorgeant.
En ce moment, la rusée Rabourdin courtisait la femme du ministre. Stylée, la veille, par des Lupeaulx, qui connaissait les endroits faibles de la comtesse, elle la caressait, sans avoir l’air d’y toucher. Puis elle garda le silence à propos, car des Lupeaulx, tout amoureux qu’il était, avait remarqué les défauts de cette femme, et lui avait dit la veille: Surtout ne parlez pas trop! Exorbitante preuve d’attachement. Si Bertrand Barrère a laissé ce sublime axiome: N’interromps pas une femme qui danse pour lui donner un avis, on peut y ajouter celui-ci: Ne reproche pas à une femme de semer ses perles! afin de rendre ce chapitre du Code femelle complet. La conversation devint générale. De temps en temps, madame Rabourdin y mit la langue comme une chatte bien apprise met la patte sur les dentelles de sa maîtresse, en veloutant ses griffes. Comme cœur, le ministre avait peu de fantaisies; la Restauration n’eut pas d’homme d’État plus fini sur l’article de la galanterie, et l’Opposition du Miroir, de la Pandore, du Figaro ne trouva pas le plus léger battement d’artère à lui reprocher. Sa maîtresse était l’Étoile, et, chose bizarre, elle lui fut fidèle dans le malheur, elle y gagnait sans doute encore! Madame Rabourdin savait cela; mais elle savait aussi qu’il revient des esprits dans les vieux châteaux, elle s’était donc mis en tête de rendre le ministre jaloux du bonheur, encore sous bénéfice d’inventaire, dont paraissait jouir des Lupeaulx. En ce moment, des Lupeaulx se gargarisait avec le nom de Célestine. Pour lancer sa prétendue maîtresse, il se tuait à faire comprendre à la marquise d’Espard, à madame de Nucingen et à la comtesse, dans une conversation à huit oreilles, qu’elles devaient admettre madame Rabourdin dans leur coalition, et madame de Camps l’appuyait. Au bout d’une heure, le ministre avait été fortement égratigné, l’esprit de madame Rabourdin lui plaisait; elle avait séduit sa femme qui, tout enchantée de cette syrène, venait de l’inviter à venir quand elle le voudrait.
—Car, ma chère, avait dit la femme du ministre à Célestine, votre mari sera bientôt directeur: l’intention du ministre est de réunir deux Divisions et d’en faire une Direction, vous serez alors des nôtres.
L’Excellence emmena madame Rabourdin pour lui montrer une pièce de son appartement devenue célèbre par les prétendues profusions que l’Opposition lui avait reprochées, et démontrer la niaiserie du journalisme. Il lui donna le bras.
—En vérité, madame, vous devriez bien nous faire la grâce, à la comtesse et à moi, de venir souvent...