Et il lui débita des galanteries de ministre.
—Mais, monseigneur, dit-elle en lui lançant un de ces regards que les femmes tiennent en réserve, il me semble que cela dépend de vous.
—Comment?
—Mais vous pouvez m’en donner le droit.
—Expliquez-vous?
—Non, je me suis dit en venant ici que je n’aurais pas le mauvais goût de faire la solliciteuse.
—Parlez! les placets de ce genre ne sont pas déplacés, dit le ministre en riant.
Il n’y a rien comme les bêtises de ce genre pour amuser ces hommes graves.
—Hé! bien, il est ridicule à la femme d’un Chef de Bureau de paraître souvent ici, tandis que la femme d’un directeur n’y serait pas déplacée.
—Laissons cela, dit le ministre, votre mari est un homme indispensable, il est nommé.
—Dites-vous votre vraie vérité?
—Voulez-vous venir voir sa nomination dans mon cabinet, le travail est fait.
—Eh! bien, dit-elle en restant dans un coin seule avec le ministre dont l’empressement avait une vivacité suspecte, laissez-moi vous dire que je puis vous en récompenser...
Elle allait dévoiler le plan de son mari, lorsque des Lupeaulx, venu sur la pointe du pied, fit un: «broum! broum!» de colère qui annonçait qu’il ne voulait pas paraître avoir entendu ce qu’il avait écouté. Le ministre lança un regard plein de mauvaise humeur au vieux fat pris au piége. Impatient de sa conquête, des Lupeaulx avait pressé outre mesure le travail du personnel, l’avait remis au ministre, et voulait venir apporter le lendemain la nomination à celle qui passait pour sa maîtresse. En ce moment, le valet de chambre du ministre se présenta d’un air mystérieux et dit à des Lupeaulx que son valet de chambre l’avait prié de lui remettre aussitôt cette lettre en le prévenant de sa haute importance.
Le Secrétaire-général alla près d’une lampe, et lut un mot ainsi conçu:
Contre mon habitude, j’attends dans une antichambre, et il n’y a pas un instant à perdre pour vous arranger avec
Votre serviteur,
Le Secrétaire-général frémit en reconnaissant cette signature qu’il eût été dommage de ne pas donner en autographe, elle est rare sur la place, et doit être précieuse pour ceux qui cherchent à deviner le caractère des gens d’après la physionomie de leur signature. Si jamais image hiéroglyphique exprima quelque animal, assurément c’est ce nom où l’initiale et la finale figurent une vorace gueule de requin, insatiable, toujours ouverte, accrochant et dévorant tout, le fort et le faible. Il a été impossible de typographier l’écriture, elle est trop fine, trop menue et trop serrée, quoique nette; mais on peut l’imaginer, la phrase n’occupait qu’une ligne. L’esprit de l’Escompte, seul, pouvait inspirer une phrase si insolemment impérative et si cruellement irréprochable, claire et muette, qui disait tout et ne trahissait rien. Gobseck vous serait inconnu, qu’à l’aspect de cette ligne qui vous faisait venir sans être un ordre, vous eussiez deviné l’implacable argentier de la rue des Grès. Aussi, comme un chien que le chasseur a rappelé, des Lupeaulx quitta-t-il aussitôt la piste, et s’en alla-t-il chez lui, songeant à toute sa position compromise. Figurez-vous un général en chef à qui son aide-de-champ vient dire: «Il arrive à l’ennemi trente mille hommes de troupes fraîches qui nous prennent en flanc.» Un seul mot expliquera l’arrivée des sieurs Gigonnet et Gobseck sur le champ de bataille, car ils étaient tous deux chez des Lupeaulx. A huit heures du soir, Martin Falleix, venu sur l’aile des vents en vertu de trois francs de guides et d’un postillon en avant, avait apporté les actes d’acquisition à la date de la veille. Aussitôt portés au café Thémis par Mitral, les contrats avaient passé dans les mains des deux usuriers qui s’étaient empressés de se rendre au Ministère, mais à pied. Onze heures sonnaient. Des Lupeaulx tressaillit en voyant les deux sinistres figures émérillonnées par un regard aussi direct que la balle d’un pistolet, et brillant comme la flamme du coup.
—Hé! bien, qu’y a-t-il, mes maîtres?
Les usuriers restèrent froids et immobiles. Gigonnet montra tour à tour ses dossiers et le valet de chambre.
—Passons dans mon cabinet, dit des Lupeaulx en renvoyant par un geste son valet de chambre.
—Vous entendez le français à ravir, dit Gigonnet.
—Venez-vous tourmenter un homme qui vous a fait gagner à chacun deux cent mille francs? dit-il en laissant échapper un mouvement de hauteur.
—Et qui nous en fera gagner encore, j’espère, dit Gigonnet.
—Une affaire?... reprit des Lupeaulx. Si vous avez besoin de moi, j’ai de la mémoire.
—Et nous les vôtres, répondit Gigonnet.
—On paiera mes dettes, dit dédaigneusement des Lupeaulx pour ne pas se laisser entamer.
—Vrai, dit Gobseck.
—Allons au fait, mon fils, dit Gigonnet. Ne vous posez pas comme ça dans votre cravate, avec nous c’est inutile. Prenez ces actes et lisez-les.
Les deux usuriers inventorièrent le cabinet de des Lupeaulx, pendant qu’il lisait avec étonnement et stupéfaction ces contrats qui lui semblèrent jetés des nues par les anges.
—N’avez-vous pas en nous des hommes d’affaires intelligents? dit Gigonnet.
—Mais à quoi dois-je une si habile coopération? fit des Lupeaulx inquiet.
—Nous savions, il y a huit jours, ce que, sans nous, vous ne sauriez que demain: le président du tribunal de Commerce, député, se voit forcé de donner sa démission.
Les yeux de des Lupeaulx se dilatèrent et devinrent grands comme des marguerites.
—Votre ministre vous jouait ce tour-là, dit le concis Gobseck.
—Vous êtes mes maîtres, dit le Secrétaire-général en s’inclinant avec un profond respect empreint de moquerie.
—Juste, dit Gobseck.
—Mais vous allez m’étrangler?
—Possible.
—Eh! bien, à l’œuvre, bourreaux! reprit en souriant le Secrétaire-général.
—Vous voyez, reprit Gigonnet, vos créances sont inscrites avec l’argent prêté pour l’acquisition.
—Voici les titres, dit Gobseck en tirant de la poche de sa redingote verdâtre des dossiers d’avoué.
—Vous avez trois ans pour rembourser le tout, dit Gigonnet.
—Mais, dit des Lupeaulx effrayé de tant de complaisance et d’un arrangement si fantastique, que voulez-vous de moi?
—La place de La Billardière pour Baudoyer, dit vivement Gigonnet.
—C’est bien peu de chose, quoique j’aie l’impossible à faire, répondit des Lupeaulx, je me suis lié les mains.
—Vous rongerez les cordes avec vos dents, dit Gigonnet.
—Elles sont pointues! ajouta Gobseck.
—Est-ce tout? dit des Lupeaulx.
—Nous gardons les pièces jusqu’à l’admission de ces créances-là, dit Gigonnet en mettant un État sous les yeux du Secrétaire-général; si elles ne sont pas reconnues par la Commission dans six jours, vos noms sur cet acte seront remplacés par les miens.
—Vous êtes habile, s’écria le Secrétaire-général.
—Juste, dit Gobseck.
—Voilà tout? fit des Lupeaulx.
—Vrai, dit Gobseck.
—Est-ce fait? demanda Gigonnet.
Des Lupeaulx inclina la tête.
—Eh! bien, signez cette procuration, dit Gigonnet. Dans deux jours la nomination de Baudoyer, dans six les créances reconnues, et....
—Et quoi? dit des Lupeaulx.
—Nous vous garantissons...
—Quoi? fit des Lupeaulx de plus en plus étonné.
—Votre nomination, répondit Gigonnet en se grandissant sur ses ergots. Nous faisons la majorité avec cinquante-deux voix de fermiers et d’industriels qui obéiront à votre prêteur.
Des Lupeaulx serra la main de Gigonnet.
—Il n’y a qu’entre nous que les malentendus sont impossibles, dit-il, voilà ce qui s’appelle des affaires! Aussi vous y mettrai-je la réjouissance.
—Juste, dit Gobseck.
—Que sera-ce? demanda Gigonnet.
—La croix pour votre imbécile de neveu.
—Bon, fit Gigonnet, vous le connaissez bien.
Les usuriers saluèrent alors des Lupeaulx qui les reconduisit jusque sur l’escalier.
—C’est donc les envoyés secrets de quelques puissances étrangères, se dirent les deux valets de chambre.
Dans la rue, les deux usuriers se regardèrent en riant, à la lueur d’un réverbère.
—Il nous devra neuf mille francs d’intérêt par an, et la terre en rapporte à peine cinq net, s’écria Gigonnet.
—Il est dans nos mains pour long-temps, dit Gobseck.
—Il bâtira, il fera des folies, répondit Gigonnet, Falleix achètera la terre.
—Son affaire est d’être député, le loup se moque du reste, dit Gobseck.
—Hé, hé!
—Hé, hé!
Ces petites exclamations sèches servaient de rire aux deux usuriers, qui se rendirent à pied au café Thémis.
Des Lupeaulx revint au salon et trouva madame Rabourdin faisant très-bien la roue, elle était charmante, et le ministre, ordinairement si triste, avait une figure déridée et gracieuse.
—Elle opère des miracles, se dit des Lupeaulx. Quelle femme précieuse! il faut la pénétrer jusqu’au fond du cœur.
—Elle est décidément très-bien, votre petite dame, dit la marquise au Secrétaire-général, il ne lui manque que votre nom.
—Oui, son seul tort est d’être la fille d’un commissaire-priseur, elle périra par le défaut de naissance, répondit des Lupeaulx d’un air froid qui contrastait avec la chaleur qu’il avait mise à parler de madame Rabourdin un instant auparavant.
La marquise regarda fixement des Lupeaulx.
—Vous leur avez jeté un coup d’œil qui ne m’a pas échappé, dit-elle en montrant le ministre et madame Rabourdin, il a percé le nuage de vos lunettes. Vous êtes amusants tous deux, à vous disputer cet os-là.
Comme la marquise passait la porte, le ministre courut à elle et la reconduisit.
—Eh! bien, dit des Lupeaulx à madame Rabourdin, que pensez-vous de notre ministre?
—Il est charmant. Vraiment, répondit-elle en élevant la voix pour se faire entendre de la femme de l’Excellence, il faut les connaître pour les apprécier ces pauvres ministres. Les petits journaux et les calomnies de l’Opposition défigurent tant les hommes politiques que l’on finit par se laisser influencer; mais ces préventions tournent à leur avantage quand on les voit.
—Il est très-bien, dit des Lupeaulx.
—Eh! bien, je vous assure qu’on peut l’aimer, dit-elle avec bonhomie.
—Chère enfant, dit des Lupeaulx en prenant à son tour un air bonhomme et câlin, vous avez fait la chose impossible.
—Quoi? dit-elle.
—Vous avez ressuscité un mort, je ne lui croyais pas de cœur, demandez à sa femme! il en a juste de quoi défrayer une fantaisie; mais profitez-en, venez par ici, ne soyez pas étonnée. Il amena madame Rabourdin dans le boudoir et s’assit avec elle sur le divan.—Vous êtes une rusée, et je vous en aime davantage. Entre nous, vous êtes une femme supérieure. Des Lupeaulx vous a conduite ici, tout est dit pour lui, n’est-ce pas? D’ailleurs, quand on se décide à aimer par intérêt, il vaut mieux prendre un sexagénaire ministre qu’un quadragénaire secrétaire-général: il y a plus de profit et moins d’ennuis. Je suis un homme à lunettes, à tête poudrée, usé par les plaisirs, le bel amour que cela ferait! Oh! je me suis dit cela! S’il faut absolument accorder quelque chose à l’utile, je ne serai jamais l’agréable, n’est-ce pas? Il faut être fou pour ne pas savoir raisonner sa position. Vous pouvez m’avouer la vérité, me montrer le fond de votre cœur: nous sommes deux associés et non pas deux amants. Si j’ai quelque caprice, vous êtes trop supérieure pour faire attention à de telles misères, et vous me le passerez; autrement, vous auriez des idées de petite pensionnaire ou de bourgeoise de la rue Saint-Denis! Bah! nous sommes plus élevés que tout cela, vous et moi. Voilà la marquise d’Espard qui s’en va, croyez-vous qu’elle ne pense pas ainsi? Nous nous sommes entendus ensemble il y a deux ans (le fat!), eh! bien, elle n’a qu’à m’écrire un mot, et il n’est pas long: Mon cher des Lupeaulx, vous m’obligerez de faire telle ou telle chose! c’est exécuté ponctuellement; nous pensons en ce moment à faire interdire son mari. Vous autres femmes, il ne vous en coûte que du plaisir pour avoir ce que vous voulez. Hé! bien donc, enjuponnez le ministre, chère enfant, je vous y aiderai, c’est dans mon intérêt. Oui, je lui voudrais une femme qui l’influençât, il ne m’échapperait pas; il m’échappe quelquefois, et cela se conçoit: je ne le tiens que par sa raison; en m’entendant avec une jolie femme, je la tiendrais par sa folie, et c’est plus fort. Ainsi, restons bons amis, et partageons le crédit que vous aurez.
Madame Rabourdin écouta dans le plus profond étonnement cette singulière profession de rouerie. La naïveté du commerçant politique excluait toute idée de surprise.
—Croyez-vous qu’il ait fait attention à moi? lui demanda-t-elle prise au piége.
—Je le connais, j’en suis sûr.
—Est-il vrai que la nomination de Rabourdin soit signée?
—Je lui ai remis le travail, ce matin. Mais ce n’est rien encore que d’être Directeur, il faut être Maître des requêtes...
—Oui, dit-elle.
—Eh bien! rentrez, coquetez avec l’Excellence.
—Vraiment, dit-elle, ce n’est que de ce soir que j’ai pu bien vous connaître. Vous n’avez rien de vulgaire.
—Ainsi donc, reprit des Lupeaulx, nous sommes deux vieux amis, et nous supprimons les airs tendres, l’amour ennuyeux, pour entendre la question comme sous la Régence, où l’on avait beaucoup d’esprit.
—Vous êtes vraiment fort, et vous avez mon admiration, dit-elle en souriant et lui tendant la main. Vous saurez que l’on fait plus pour son ami que pour son...
Elle n’acheva pas et rentra.
—Chère petite, se dit des Lupeaulx à lui-même en la regardant aborder le ministre, des Lupeaulx n’a plus de remords à se retourner contre toi! Demain soir, en m’offrant une tasse de thé, tu m’offriras ce dont je ne veux plus... Tout est dit! Ah! quand nous avons quarante ans, les femmes nous attrapent toujours, on ne peut plus être aimé.
Il entra dans le salon après s’être toisé dans la glace et s’être reconnu pour un fort joli homme politique, mais pour un parfait invalide de Cythère. En ce moment, madame Rabourdin se résumait. Elle méditait de s’en aller et s’efforçait de laisser dans l’esprit de chacun une dernière et gracieuse impression, elle y réussit. Contre la coutume des salons, quand elle ne fut plus là, chacun s’écria: «La charmante femme!» et le ministre la reconduisit jusqu’à la dernière porte.
—Je suis bien sûr que demain vous penserez à moi, dit-il au ménage en faisant allusion à la nomination.
—Il y a si peu de hauts fonctionnaires dont les femmes soient agréables que je suis tout content de notre acquisition, dit le ministre en rentrant.
—Ne la trouvez-vous pas un peu envahissante? dit des Lupeaulx d’un air piqué.
Les femmes échangèrent entre elles des regards expressifs, la rivalité du ministre et de son Secrétaire-général les amusait. Alors eut lieu l’une de ces jolies mystifications auxquelles s’entendent si admirablement les Parisiennes. Les femmes animèrent le ministre et des Lupeaulx en s’occupant de madame Rabourdin: l’une la trouva trop apprêtée et visant à l’esprit; l’autre compara les grâces de la bourgeoisie aux manières de la grande compagnie afin de critiquer Célestine; et des Lupeaulx défendit sa prétendue maîtresse, comme on défend ses ennemis dans les salons.
—Rendez-lui donc justice, mesdames! n’est-il pas extraordinaire que la fille d’un commissaire-priseur soit si bien! Voyez d’où elle est partie, et voyez où elle est: elle ira aux Tuileries, elle en a la prétention, elle me l’a dit.
—Si elle est la fille d’un commissaire, dit madame d’Espard en souriant, en quoi cela peut-il nuire à l’avancement de son mari?
—Par le temps qui court, n’est-ce pas? dit la femme du ministre en se pinçant les lèvres.
—Madame, dit sévèrement le ministre à la marquise, avec des mots pareils, que malheureusement la Cour n’épargne à personne, on prépare des révolutions. Vous ne sauriez croire combien la conduite peu mesurée de l’Aristocratie déplaît à certains personnages clairvoyants du Château. Si j’étais grand seigneur, au lieu d’être un petit gentilhomme de province qui semble être mis où je suis pour faire vos affaires, la monarchie ne serait pas aussi mal assise que je la vois. Que devient un trône qui ne sait pas communiquer son éclat à ceux qui le représentent? Nous sommes loin du temps où le Roi faisait grands par sa seule volonté les Louvois, les Colbert, les Richelieu, les Jeannin, les Villeroy et les Sully... Oui, Sully, à son début, n’était pas plus que je ne suis. Je vous parle ainsi parce que nous sommes entre nous et que je serais, en effet, bien peu de chose si je me choquais d’une pareille misère. C’est à nous et non aux autres à nous rendre grands.
—Tu es nommé, mon cher, dit Célestine en serrant la main de son mari. Sans le des Lupeaulx, j’eusse expliqué ton plan au ministre; mais ce sera pour mardi prochain, et tu pourras ainsi devenir plus promptement maître des requêtes.
Dans la vie de toutes les femmes, il est un jour où elles ont brillé de tout leur éclat, et qui leur donne un éternel souvenir auquel elles reviennent complaisamment. Quand madame Rabourdin défit un à un les artifices de sa parure, elle récapitula sa soirée en la comptant parmi ses jours de gloire et de bonheur: toutes ses beautés avaient été jalousées, elle avait été vantée par la femme du ministre, heureuse de l’opposer à ses amies. Enfin toutes ses vanités avaient rayonné au profit de l’amour conjugal. Rabourdin était nommé!
—N’étais-je pas bien ce soir? dit-elle à son mari comme si elle avait eu besoin de l’animer.
En ce moment Mitral, qui attendait au café Thémis les deux usuriers, les vit entrer et n’aperçut rien sur ces deux figures impassibles.
—Où en sommes-nous? leur dit-il quand ils furent attablés.
—Eh! bien, comme toujours, dit Gigonnet en se frottant les mains, la victoire aux écus.
—Vrai, répondit Gobseck.
Mitral prit un cabriolet, alla trouver les Saillard et les Baudoyer, chez qui le boston s’était prolongé; mais il ne restait plus que l’abbé Gaudron. Falleix, quasi mort de fatigue, était allé se coucher.
—Vous serez nommé, mon neveu, et l’on vous réserve une surprise.
—Quoi? dit Saillard.
—La croix! s’écria Mitral.
—Dieu protége ceux qui songent à ses autels! dit Gaudron.
On chantait ainsi le Te Deum dans les deux camps avec un égal bonheur.
Le lendemain, mercredi, monsieur Rabourdin devait travailler avec le ministre, car il faisait l’intérim depuis la maladie de défunt La Billardière. Ces jours-là, les employés étaient fort exacts, les garçons de bureau très-empressés, car les jours de signature tout est en l’air dans les Bureaux, et pourquoi? personne ne le sait. Les trois garçons étaient donc à leur poste, et se flattaient d’avoir quelque gratification, car le bruit de la nomination de monsieur Rabourdin s’était répandu la veille par les soins de des Lupeaulx. L’oncle Antoine et l’huissier Laurent se trouvaient en grande tenue, quand, à huit heures moins un quart, le garçon du Secrétariat vint prier Antoine de remettre en secret à monsieur Dutocq une lettre que le Secrétaire-général lui avait dit d’aller porter chez le Commis principal à sept heures.
—Je ne sais pas comment cela s’est fait, mon vieux, j’ai dormi, dormi, que je ne fais que de me réveiller. Il me chanterait une gamme d’enfer s’il savait qu’elle n’est pas à son adresse; au lieur que, comme ça, je lui soutiendrai que je l’ai remise moi-même chez monsieur Dutocq. Un fameux secret, père Antoine: ne dites rien aux employés; parole! il me renverrait, je perdrais ma place pour un seul mot, a-t-il dit?
—Qu’est-ce qu’il y a donc dedans? dit Antoine.
—Rien. Je l’ai regardée, comme ça, tenez.
Et il fit bailler la lettre, qui ne laissa voir que du blanc.
—C’est aujourd’hui le grand jour pour vous, Laurent, dit le garçon du Secrétariat, vous allez avoir un nouveau directeur. Décidément on fait des économies, on réunit deux Divisions en une Direction, gare aux garçons!
—Oui, neuf employés mis à la retraite, dit Dutocq qui arrivait. Comment savez-vous cela, vous autres?
Antoine présenta la lettre à Dutocq, qui dégringola les escaliers et courut au Secrétariat après l’avoir ouverte.
Depuis le jour de la mort de monsieur de La Billardière, après avoir bien bavardé, les deux Bureaux Rabourdin et Baudoyer avaient fini par reprendre leur physionomie accoutumée et les habitudes du dolce far niente administratif. Cependant la fin de l’année imprimait dans les Bureaux une sorte d’application studieuse, de même qu’elle donne quelque chose de plus onctueusement servile aux portiers. Chacun venait à l’heure, on remarquait plus de monde après quatre heures, car la distribution des gratifications dépend des dernières impressions qu’on laisse de soi dans l’esprit des chefs. La veille, la nouvelle de la réunion des deux divisions La Billardière et Clergeot en une Direction, sous une dénomination nouvelle, avait agité les deux Divisions. On savait le nombre des employés mis à la retraite, mais on ignorait leurs noms. On supposait bien que Poiret ne serait pas remplacé, on ferait l’économie de sa place. Le petit La Billardière s’en était allé. Deux nouveaux surnuméraires arrivaient; et, circonstance effrayante! ils étaient fils de députés. La nouvelle jetée la veille dans les Bureaux, au moment où les employés partaient, avait imprimé la terreur dans les consciences. Aussi, pendant la demi-heure d’arrivée, y eut-t-il des causeries autour des poêles. Avant que personne ne fût arrivé, Dutocq vit des Lupeaulx à sa toilette; et, sans quitter son rasoir, le Secrétaire-général lui jeta le coup-d’œil du général intimant un ordre.
—Sommes-nous seuls? lui dit-il.
—Oui, monsieur.
—Hé! bien, marchez sur Rabourdin, en avant et ferme! vous devez avoir gardé une copie de son état.
—Oui.
—Vous me comprenez: Indè iræ! Il nous faut un tolle général. Sachez inventer quelque chose pour activer les clameurs...
—Je puis faire faire une caricature, mais je n’ai pas cinq cents francs à donner...
—Qui la fera?
—Bixiou!
—Il aura mille francs, et sera Sous-Chef sous Colleville qui s’entendra avec lui.
—Mais il ne me croira pas.
—Voulez-vous me compromettre, par hasard? Allez, ou sinon rien, entendez-vous?
—Si monsieur Baudoyer est directeur, il pourrait prêter la somme...
—Oui, il le sera. Laissez-moi, dépêchez-vous, et n’ayez pas l’air de m’avoir vu, descendez par le petit escalier.
Pendant que Dutocq revenait au Bureau le cœur palpitant de joie, en se demandant par quels moyens il exciterait la rumeur contre son Chef sans trop se compromettre, Bixiou était entré chez les Rabourdin pour leur dire un petit bonjour. Croyant avoir perdu, le mystificateur trouva plaisant de se poser comme ayant gagné.
BIXIOU (imitant la voix de Phellion).
Messieurs, je vous salue, et vous dépose un bonjour collectif. J’indique dimanche prochain pour un dîner au Rocher-de-Cancale; mais une question grave se présente, les employés supprimés en sont-ils?
POIRET.
Même ceux qui prennent leur retraite.
BIXIOU.
Ça m’est égal, ce n’est pas moi qui paye (stupéfaction générale). Baudoyer est nommé, je voudrais déjà l’entendre appelant Laurent! (Il copie Baudoyer.)
(Tous pouffent de rire.)
Ris d’aboyeur d’oie! Colleville a raison avec ses anagrammes, car vous savez l’anagramme de Xavier Rabourdin, chef de bureau, c’est: D’abord rêva bureaux, e, u, fin riche. Si je m’appelais Charles X, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre, je tremblerais de voir le destin que me prophétise mon anagramme s’accomplir ainsi.
THUILLIER.
Ha! çà, vous voulez rire!
BIXIOU (lui riant au nez).
Ris au laid (riz au lait)! Il est joli celui-là, papa Thuillier, car vous n’êtes pas beau. Rabourdin donne sa démission de rage de savoir Baudoyer directeur.
VIMEUX (entrant).
Quelle farce! Antoine, à qui je rendais trente ou quarante francs, m’a dit que monsieur et madame Rabourdin avaient été reçus hier à la soirée particulière du ministre et y étaient restés jusqu’à minuit moins un quart. Son Excellence a reconduit madame Rabourdin jusque sur l’escalier, il paraît qu’elle était divinement mise. Enfin, il est certainement Directeur. Riffé, l’expéditionnaire du Personnel, a passé la nuit pour achever plus promptement le travail: ce n’est plus un mystère. Monsieur Clergeot a sa retraite. Après trente ans de services, ce n’est pas une disgrâce. Monsieur Cochin qui est riche...
BIXIOU.
Selon Colleville, il fait cochenille.
VIMEUX.
Mais il est dans la cochenille, car il est associé de la maison Matifat, rue des Lombards. Eh! bien, il a sa retraite. Poiret a sa retraite. Tous deux, ils ne sont pas remplacés. Voilà le positif, le reste n’est pas connu. La nomination de monsieur Rabourdin vient ce matin, on craint des intrigues.
BIXIOU.
Quelles intrigues?
FLEURY.
Baudoyer, parbleu! le parti-prêtre l’appuie, et voilà un nouvel article du journal libéral: il n’a que deux lignes, mais il est drôle. (Il lit.)
«Quelques personnes parlaient hier au foyer des Italiens de la rentrée de monsieur Châteaubriand au ministère, et se fondaient sur le choix que l’on a fait de monsieur Rabourdin, le protégé des amis du noble vicomte, pour remplir la place primitivement destinée à monsieur Baudoyer. Le parti-prêtre n’aura pu reculer que devant une transaction avec le grand écrivain.» Canailles!
DUTOCQ (entrant après avoir entendu).
Qui, canaille? Rabourdin. Vous savez donc la nouvelle?
FLEURY (roulant des yeux féroces).
Rabourdin?... une canaille! Êtes-vous fou, Dutocq, et voulez-vous une balle pour vous mettre du plomb dans la cervelle?
DUTOCQ.
Je n’ai rien dit contre monsieur Rabourdin, seulement on vient de me confier sous le secret dans la cour qu’il avait dénoncé beaucoup d’employés, donné des notes, enfin que sa faveur avait pour cause un travail sur les ministères où chacun de nous est enfoncé...
PHELLION (d’une voix forte).
Monsieur Rabourdin est incapable...
BIXIOU.
C’est du propre! dites donc, Dutocq? (Ils se disent un mot à l’oreille et sortent dans le corridor.)
BIXIOU.
Qu’est-ce qu’il arrive donc?
DUTOCQ.
Vous souvenez-vous de la caricature?
BIXIOU.
Oui, eh! bien?
DUTOCQ.
Faites-la, vous êtes Sous-chef, et vous aurez une fameuse gratification. Voyez-vous, mon cher, il y a zizanie dans les régions supérieures. Le Ministère est engagé envers Rabourdin; mais s’il ne nomme pas Baudoyer, il se brouille avec le Clergé. Vous ne savez pas? le Roi, le Dauphin et la Dauphine, la Grande-Aumônerie, enfin la Cour veut Baudoyer, le ministre veut Rabourdin.
BIXIOU.
Bon!....
DUTOCQ.
Pour pouvoir se rapprocher, car le ministre a vu la nécessité de céder, il veut tuer la difficulté. Il faut une cause pour se défaire de Rabourdin. On a donc déniché un ancien travail fait par lui sur les Administrations pour les épurer, et il en circule quelque chose. Du moins, voilà comment j’essaie de m’expliquer la chose. Faites le dessin, vous entrez dans le jeu des sommités, vous servez à la fois le Ministère, la Cour, tout le monde, et vous êtes nommé. Comprenez-vous?
BIXIOU.
Je ne comprends pas comment vous pouvez savoir tout cela, ou bien vous l’inventez.
DUTOCQ.
Voulez-vous que je vous montre votre article?
BIXIOU.
Oui.
DUTOCQ.
Eh! bien, venez chez moi, car je veux remettre ce travail en des mains sûres.
BIXIOU.
Allez-y tout seul. (Il rentre dans le bureau des Rabourdin.) Il n’est question que de ce que vous a dit Dutocq, parole d’honneur. Monsieur Rabourdin aurait donné des notes peu flatteuses sur les employés à réformer. Le secret de son élévation est là. Nous vivons dans un temps où rien n’étonne. (Il se drape comme Talma.)
de trouver une cause de ce genre à la faveur d’un homme? Mon Baudoyer est trop bête pour réussir par des moyens semblables! Agréez mon compliment, messieurs, vous êtes sous un illustre chef. (Il sort.)
POIRET.
Je quitterai le ministère sans avoir jamais pu comprendre une seule phrase de ce monsieur-là. Qu’est-ce qu’il veut dire avec ses têtes tombées?
FLEURY.
Parbleu! les quatre sergents de la Rochelle, Berton, Ney, Caron, les frères Faucher, tous les massacres!
PHELLION.
Il avance légèrement des choses hasardées.
FLEURY.
Dites donc qu’il ment, qu’il blague! et que dans sa gueule le vrai prend la tournure du vert-de-gris.
PHELLION.
Vos paroles sont hors la loi de la politesse et des égards que l’on se doit entre collègues.
VIMEUX.
Il me semble que si ce qu’il dit est faux, on nomme cela des calomnies, des diffamations, et qu’un diffamateur mérite des coups de cravache.
FLEURY (s’animant).
Et si les Bureaux sont un endroit public, cela va droit en Police correctionnelle.
PHELLION (voulant éviter une querelle, essaie de détourner la conversation).
Messieurs, du calme. Je travaille à un nouveau petit traité sur la morale, et j’en suis à l’âme.
FLEURY (l’interrompant).
Qu’en dites-vous, monsieur Phellion?
PHELLION (lisant).
D. Qu’est-ce que l’âme de l’homme?
R. C’est une substance spirituelle qui pense et qui raisonne.
THUILLIER.
Une substance spirituelle, c’est comme si on disait un moellon immatériel.
POIRET.
Laissez donc dire...
PHELLION (reprenant).
D. D’où vient l’âme?
R. Elle vient de Dieu, qui l’a créée d’une nature simple et indivisible, et dont par conséquent on ne peut concevoir la destructibilité, et il a dit...
POIRET (stupéfait).
Dieu?
PHELLION.
Oui, monsieur. La tradition est là.
FLEURY (à Poiret).
N’interrompez donc pas, vous-même!
PHELLION (reprenant).
Et il a dit qu’il l’avait créée immortelle, c’est-à-dire qu’elle ne mourra jamais.
D. A quoi sert l’âme?
R. A comprendre, vouloir et se souvenir; ce qui constitue l’entendement, la volonté, la mémoire.
D. A quoi sert l’entendement?
R. A connaître. C’est l’œil de l’âme.
FLEURY.
Et l’âme est l’œil de quoi?
PHELLION (continuant).
D. Que doit connaître l’entendement?
R. La vérité.
D. Pourquoi l’homme a-t-il une volonté?
R. Pour aimer le bien et haïr le mal.
D. Qu’est-ce que le bien?
R. Ce qui rend heureux.
VIMEUX.
Et vous écrivez cela pour des demoiselles?
PHELLION.
Oui. (Continuant).
D. Combien y a-t-il de sortes de biens?
FLEURY.
C’est prodigieusement leste!
PHELLION (indigné).
Oh! monsieur! (Se calmant.) Voici d’ailleurs la réponse. J’en suis là. (Il lit.)
R. Il y a deux sortes de biens, le bien éternel et le bien temporel.
POIRET (il fait une mine de mépris).
Et cela se vendra beaucoup?
PHELLION.
J’ose l’espérer. Il faut une grande contention d’esprit pour établir le système des demandes et des réponses, voilà pourquoi je vous priais de me laisser penser, car les réponses...
THUILLIER (interrompant).
Au reste, les réponses pourront se vendre à part...
POIRET.
Est-ce un calembour?
THUILLIER.
Oui, on en fera de la salade (de raiponces).
PHELLION.
J’ai eu le tort grave de vous interrompre (il se replonge la tête dans ses cartons). Mais (en lui-même) ils ne pensent plus à monsieur Rabourdin.
En ce moment il se passait entre des Lupeaulx et le ministre une scène qui décida du sort de Rabourdin. Avant le déjeuner, le Secrétaire-général était venu trouver l’Excellence dans son cabinet, en s’assurant que la Brière ne pouvait rien entendre.
—Votre Excellence ne joue pas franchement avec moi...
—Nous voilà brouillés, pensa le ministre, parce que sa maîtresse m’a fait des coquetteries hier.—Je vous croyais moins enfant, mon cher ami, reprit-il à haute voix.
—Ami, reprit le Secrétaire-général, je vais bien le savoir.
Le ministre regarda fièrement des Lupeaulx.
—Nous sommes entre nous, et nous pouvons nous expliquer. Le député de l’arrondissement où se trouve ma terre des Lupeaulx...
—C’est donc bien décidément une terre? dit en riant le ministre pour cacher sa surprise.
—Augmentée de deux cent mille francs d’acquisitions, reprit négligemment des Lupeaulx. Vous connaissiez la démission de ce député depuis dix jours, et vous ne m’avez point prévenu, vous ne le deviez pas; mais vous saviez très-bien que je désire m’asseoir en plein Centre. Avez-vous songé que je puis me rejeter dans la Doctrine qui vous dévorera vous et la monarchie, si l’on continue à laisser ce parti recruter les hommes d’un certain talent méconnus? Savez-vous qu’il n’y a pas dans une nation plus de cinquante ou soixante têtes dangereuses, et où l’esprit soit en rapport avec l’ambition? Savoir gouverner, c’est connaître ces têtes-là pour les couper ou pour les acheter. Je ne sais pas si j’ai du talent, mais j’ai de l’ambition, et vous commettez la faute de ne pas vous entendre avec un homme qui ne vous veut que du bien. Le Sacre a ébloui pour un moment, mais après?... Après, la guerre des mots et des discussions recommencera, s’envenimera. Eh! bien, pour ce qui vous concerne, ne me trouvez pas dans le Centre gauche, croyez-moi! Malgré les manœuvres de votre préfet, à qui sans doute il est parvenu des instructions confidentielles contre moi, j’aurai la majorité. Le moment est venu de nous bien comprendre. Après un petit coup de Jarnac on devient quelquefois bons amis. Je serai nommé comte, et l’on ne refusera pas à mes services le grand-cordon de la Légion. Mais je tiens moins à ces deux points qu’à une chose où votre intérêt seul se trouve engagé... Vous n’avez pas encore nommé Rabourdin, j’ai eu des nouvelles ce matin, vous satisferez bien du monde en lui préférant Baudoyer...
—Nommer Baudoyer, s’écria le ministre, vous le connaissez?
—Oui, dit des Lupeaulx, mais quand son incapacité sera prouvée, vous le destituerez en priant ses protecteurs de l’employer chez eux. Vous aurez ainsi pour vos amis une Direction importante à donner, ce qui facilitera quelque transaction pour vous défaire de quelque ambitieux.
—Je lui ai promis.
—Oui, mais je ne vous demande pas de changer aujourd’hui même. Je sais le danger de dire oui et non dans la même journée. Remettez les nominations, vous pourrez les signer après-demain. Eh! bien, après-demain vous reconnaîtrez qu’il est impossible de conserver Rabourdin, de qui, d’ailleurs, vous aurez reçu une belle et bonne démission.
—Sa démission?
—Oui.
—Pourquoi?...
—Il est l’homme d’un pouvoir inconnu pour lequel il a fait l’espionnage en grand dans tous les Ministères, et la chose a été découverte par une inadvertance; on en parle, les employés sont furieux. De grâce, ne travaillez pas aujourd’hui avec lui, laissez-moi trouver un biais pour vous en dispenser. Allez chez le Roi, je suis sûr que vous trouverez des personnes contentes de votre concession à propos de Baudoyer, vous obtiendrez quelque chose en échange. Puis, vous serez bien fort plus tard en destituant ce sot, puisqu’on vous l’aura pour ainsi dire imposé.
—Qui vous a fait changer ainsi sur le compte de Rabourdin?
—Aideriez-vous monsieur de Châteaubriand à faire un article contre le ministère? Eh! bien, voici comment Rabourdin me traite dans son État, dit-il en donnant sa note au ministre. Il organise un gouvernement tout entier, sans doute au profit d’une société que nous ne connaissons pas. Je vais rester son ami pour le surveiller: je crois que je rendrai quelque grand service qui me mènera à la Pairie, car la Pairie est le seul objet de mes désirs. Sachez-le bien, je ne veux ni ministère ni quoi que ce soit qui puisse vous contrarier, je vise à la Pairie qui me permettra d’épouser la fille de quelque maison de banque avec deux cent mille livres de rente. Ainsi, laissez-moi vous rendre quelques grands services qui fassent dire au Roi que j’ai sauvé le trône. Il y a long-temps que je le dis: le libéralisme ne nous livrera plus de bataille rangée; il a renoncé aux conspirations, au carbonarisme, aux prises d’armes, il mine en dessous et se prépare à un complet Ote-toi de là que je m’y mette! Croyez-vous que je me sois fait le courtisan de la femme d’un Rabourdin pour mon plaisir? non, j’avais des renseignements! Ainsi deux choses aujourd’hui: l’ajournement des nominations, et votre coopération sincère à mon élection. Vous verrez si vers la fin de la session je ne vous aurai pas largement payé ma dette.
Pour toute réponse, le ministre prit le travail du Personnel et le tendit à des Lupeaulx.
—Je vais faire dire à Rabourdin, reprit des Lupeaulx, que vous remettez le travail à samedi.
Le ministre consentit par un signe de tête. Le garçon du secrétariat traversa bientôt les cours et vint chez Rabourdin pour le prévenir que le travail était remis à samedi, jour où la Chambre ne s’occupait que de pétitions et où le ministre avait toute sa journée. En ce moment même, Saillard glissait sa phrase à la femme du ministre, qui lui répondit avec dignité qu’elle ne se mêlait point d’affaires d’État et que d’ailleurs elle avait entendu dire que monsieur Rabourdin était nommé. Saillard épouvanté monta chez Baudoyer et trouva Dutocq, Godard et Bixiou dans un état d’exaspération difficile à décrire, car ils parcouraient la terrible minute du travail de Rabourdin sur les employés.
BIXIOU (en montrant du doigt un passage).
Vous voilà, père Saillard.
SAILLARD. La caisse est à supprimer dans tous les ministères qui doivent avoir leurs comptes courants au Trésor. Saillard est riche et n’a nul besoin de pension.
Voulez-vous voir votre gendre? (Il feuillette.) Voilà.
BAUDOYER. Complétement incapable. Remercié sans pension, il est riche.
Et l’ami Godard? (Il feuillette.)
GODARD. A renvoyer! une pension du tiers de son traitement.
Enfin nous y sommes tous. Moi je suis un artiste à faire employer par la Liste Civile, à l’Opéra, aux Menus-Plaisirs, au Muséum. Beaucoup de capacité, peu de tenue, incapable d’application, esprit remuant. Ah! je t’en donnerai de l’artiste!
SAILLARD.
Supprimer les caissiers?... C’est un monstre!
BIXIOU.
Que dit-il de notre mystérieux Desroys? (Il feuillette et lit.)
DESROYS. Homme dangereux en ce qu’il est inébranlable en des principes contraires à tout pouvoir monarchique. Fils de conventionnel, il admire la Convention, il peut devenir un pernicieux publiciste.
BAUDOYER.
La police n’est pas si habile!
GODARD.
Mais je vais au Secrétariat-général porter une plainte en règle; il faut nous retirer tous en masse si un pareil homme est nommé.
DUTOCQ.
Écoutez-moi, messieurs! de la prudence. Si vous vous souleviez d’abord, nous serions accusés de vengeance et d’intérêt personnel! Non, laissez courir le bruit tout doucement. Quand l’Administration entière sera soulevée, vos démarches auront l’assentiment général.
BIXIOU.
Dutocq est dans les principes du grand air inventé par le sublime Rossini pour Basilio, et qui prouve que ce grand compositeur est un homme politique! Ceci me semble juste et convenable. Je compte mettre ma carte chez monsieur Rabourdin demain matin, et je vais faire graver BIXIOU; puis, comme titres, au-dessous: Peu de tenue, incapable d’application, esprit remuant.
GODARD.
Bonne idée, messieurs. Faisons faire nos cartes, et que le Rabourdin les ait toutes demain matin.
BAUDOYER.
Monsieur Bixiou, chargez-vous de ce petit détail, et faites détruire les planches après qu’on en aura tiré une seule épreuve.
DUTOCQ (Prenant à part Bixiou).
Eh! bien, voulez-vous dessiner la charge maintenant?
BIXIOU.
Je comprends, mon cher, que vous êtes dans le secret depuis dix jours. (Il le regarde dans le blanc des yeux.) Serai-je Sous-chef?
DUTOCQ.
Ma parole d’honneur, et mille francs de gratification, comme je vous l’ai dit. Vous ne savez pas quel service vous rendez à des gens puissants.
BIXIOU.
Vous les connaissez?
DUTOCQ.
Oui.
BIXIOU.
Eh! bien, je veux leur parler.
DUTOCQ (sèchement).
Faites la charge ou ne la faites pas, vous serez Sous-chef ou vous ne le serez pas.
BIXIOU.
Eh! bien, voyons les mille francs?
DUTOCQ.
Je vous les donnerai contre le dessin.
BIXIOU.
En avant. La charge courra demain dans les Bureaux. Allons donc embêter les Rabourdin. (Parlant à Saillard, à Godard et à Baudoyer qui causent entre eux à voix basse.) Nous allons aller travailler les voisins. (Il sort avec Dutocq et arrive au bureau Rabourdin. A son aspect, Fleury, Thuillier, Vimeux s’animent.) Eh! bien, qu’avez-vous, messieurs? Ce que je vous ai dit est si vrai que vous pouvez aller voir les preuves de la plus infâme des délations chez le vertueux, l’honnête, l’estimable, probe et pieux Baudoyer, qui certes est incapable, lui! du moins, de faire un pareil métier. Votre chef a inventé quelque guillotine pour les employés, c’est sûr, allez voir! suivez le monde, on ne paie pas si l’on est mécontent, vous jouirez de votre malheur, GRATIS! Aussi les nominations sont-elles remises. Les Bureaux sont en rumeur, et Rabourdin vient d’être prévenu que le ministre ne travaillerait pas avec lui aujourd’hui. Et, allez donc!
Phellion et Poiret demeurèrent seuls. Le premier aimait trop Rabourdin pour aller chercher une conviction qui pouvait nuire à un homme qu’il ne voulait pas juger; le second n’avait plus que cinq jours à rester au bureau. En ce moment, Sébastien descendit pour venir chercher ce qui devait être compris dans les pièces à signer. Il fut assez étonné, sans en rien témoigner, de trouver le bureau désert.
PHELLION.
Mon jeune ami (il se lève, cas rare), savez-vous ce qui se passe, quels bruits courent sur môsieur Rabourdin, que vous aimez et (il baisse la voix et s’approche de l’oreille de Sébastien) que j’aime autant que je l’estime? On dit qu’il a commis l’imprudence de laisser traîner un travail sur les Employés... (A ces mots Phellion s’arrête, il est obligé de soutenir dans ses bras nerveux le jeune Sébastien, qui devient pâle comme une rose blanche, et défaille sur une chaise.) Une clef dans le dos, môsieur Poiret, avez-vous une clef?
POIRET.
J’ai toujours celle de mon domicile.
(Le vieux Poiret jeune insinue sa clef dans le dos de Sébastien, à qui Phellion fait boire un verre d’eau froide. Le pauvre enfant n’ouvre les yeux que pour verser un torrent de larmes. Il va se mettre la tête sur le bureau de Phellion, en s’y renversant le corps abandonné comme si la foudre l’avait atteint, et ses sanglots sont si pénétrants, si vrais, si abondants, que, pour la première fois de sa vie, Poiret s’émeut de la douleur d’autrui.)
PHELLION (grossissant sa voix).
Allons, allons, mon jeune ami, du courage! Dans les grandes circonstances il en faut. Vous êtes un homme. Qu’y a-t il? en quoi ceci peut-il vous émouvoir si démesurément?
SÉBASTIEN (à travers ses sanglots).
C’est moi qui ai perdu monsieur Rabourdin. J’ai laissé l’État que j’avais copié, j’ai tué mon bienfaiteur, j’en mourrai. Un si grand homme! un homme qui eût été ministre!
POIRET (en se mouchant).
C’est donc vrai qu’il a fait les rapports?
SÉBASTIEN (à travers ses sanglots).
Mais c’était pour.... Allons, je vais dire ses secrets, maintenant! Ah! le misérable Dutocq! c’est lui qui l’a volé...
Et les pleurs, les sanglots recommencèrent si bien que, de son cabinet, Rabourdin entendit les larmes, distingua la voix, et monta. Le chef trouva Sébastien presque évanoui, comme un Christ entre les bras de Phellion et de Poiret, qui singeaient grotesquement la pose des deux Maries et dont les figures étaient crispées par l’attendrissement.
RABOURDIN.
Qu’y a-t-il, messieurs? (Sébastien se dresse sur ses pieds et tombe sur ses genoux devant Rabourdin.)
SÉBASTIEN.
Je vous ai perdu, monsieur! L’État, Dutocq le montre, il l’a sans doute surpris.
RABOURDIN (calme).
Je le savais. (Il relève Sébastien et l’emmène.) Vous êtes un enfant, mon ami. (Il s’adresse à Phellion.) Où sont ces messieurs?
PHELLION.
Môsieur, ils sont allés voir dans le cabinet de monsieur Baudoyer un état que l’on dit...
RABOURDIN.
Assez. (Il sort en tenant Sébastien. Poiret et Phellion se regardent en proie à une vive surprise et ne savent quelles idées se communiquer.)
POIRET (à Phellion).
Monsieur Rabourdin!...
PHELLION (à Poiret).
Monsieur Rabourdin!
POIRET.
Par exemple, monsieur Rabourdin!
PHELLION.
Avez-vous vu comme il était, néanmoins, calme et digne...
POIRET (d’un air finaud qui ressemble à une grimace).
Il y aurait quelque chose là-dessous que cela ne m’étonnerait point.
PHELLION.
Un homme d’honneur, pur, sans tache.
POIRET.
Et ce Dutocq?
PHELLION.
Môsieur Poiret, vous pensez ce que je pense sur Dutocq; ne me comprenez-vous pas?
POIRET (en donnant deux ou trois petits coups de tête, répond d’un air fin).
Oui. (Tous les employés rentrent.)
FLEURY.
En voilà une sévère, et après avoir lu je ne le crois pas encore. Monsieur Rabourdin, le roi des hommes! Ma foi, s’il y a des espions parmi ces hommes-là, c’est à dégoûter de la vertu. Je mettais Rabourdin dans les héros de Plutarque.
VIMEUX.
Oh! c’est vrai!
POIRET (songeant qu’il n’a plus que cinq jours).
Mais, messieurs, que dites-vous de celui qui a dérobé le travail, qui a guetté monsieur Rabourdin? (Dutocq s’en va.)
FLEURY.
C’est un Judas Iscariote! Qui est-ce?
PHELLION (finement).
Il n’est certes pas parmi nous.
VIMEUX (illuminé).
C’est Dutocq.
PHELLION.
Je n’en ai point vu la preuve, môsieur. Pendant que vous étiez absent, ce jeune homme, môsieur Delaroche, a failli mourir. Tenez, voyez ses larmes sur mon bureau!...
POIRET.
Nous l’avons tenu dans nos bras évanoui. Et la clef de mon domicile, tiens, tiens, il l’a toujours dans le dos. (Poiret sort.)
VIMEUX.
Le ministre n’a pas voulu travailler avec Rabourdin aujourd’hui, et monsieur Saillard, à qui le Chef du Personnel a dit deux mots, est venu prévenir monsieur Baudoyer de faire une demande pour la croix de la Légion-d’Honneur; il y en a une pour le jour de l’an accordée à la Division, et elle est donnée à monsieur Baudoyer. Est-ce clair? Monsieur Rabourdin est sacrifié par ceux-là même qui l’emploient. Voilà ce que dit Bixiou. Nous étions tous supprimés, excepté Phellion et Sébastien.
DU BRUEL (arrivant).
Hé! bien, messieurs, est-ce vrai?
THUILLIER.
De la dernière exactitude.
DU BRUEL (remettant son chapeau).
Adieu, messieurs. (Il sort.)
THUILLIER.
Il ne s’amuse pas dans les feux de file, le vaudevilliste! Il va chez le duc de Rhétoré, chez le duc de Maufrigneuse; mais il peut courir! C’est, dit-on, Colleville qui sera notre chef.
PHELLION.
Il avait pourtant l’air d’aimer môsieur Rabourdin.
POIRET (rentrant).
J’ai eu toutes les peines du monde à avoir la clef de mon domicile; ce petit fond en larmes, et monsieur Rabourdin a disparu complétement. (Dutocq et Bixiou rentrent.)
BIXIOU.
Hé! bien, messieurs, il se passe d’étranges choses dans votre bureau! Du Bruel? (Il regarde dans le cabinet.) Parti!
THUILLIER.
En course!
BIXIOU.
Et Rabourdin?
FLEURY.
Fondu! distillé! fumé! Dire qu’un homme, le roi des hommes!...
POIRET (à Dutocq).
Dans sa douleur, monsieur Dutocq, le petit Sébastien vous accuse d’avoir pris le travail, il y a dix jours...
BIXIOU (en regardant Dutocq).
Il faut vous laver de ce reproche, mon cher. (Tous les employés contemplent fixement Dutocq.)
DUTOCQ.
Où est-il, ce petit aspic qui le copiait?
BIXIOU.
Comment savez-vous qu’il le copiait? Mon cher, il n’y a que le diamant qui puisse polir le diamant! (Dutocq sort.)
POIRET.
Écoutez, monsieur Bixiou, je n’ai plus que cinq jours et demi à rester dans les Bureaux, et je voudrais une fois, une seule fois, avoir le plaisir de vous comprendre! Faites-moi l’honneur de m’expliquer en quoi le diamant est utile dans cette circonstance...
BIXIOU.
Cela veut dire, papa, car je veux bien une fois descendre jusqu’à vous, que de même que le diamant peut seul user le diamant, de même il n’y a qu’un curieux qui puisse vaincre son semblable.
FLEURY.
Curieux est mis ici pour espion.
POIRET.
Je ne comprends pas...
BIXIOU.
Eh! bien, ce sera pour une autre fois!
Monsieur Rabourdin avait couru chez le ministre. Le ministre était à la Chambre. Rabourdin se rendit à la Chambre des députés, où il écrivit un mot au ministre. Le ministre était à la tribune, occupé d’une chaude discussion. Rabourdin attendit, non pas dans la salle des conférences, mais dans la cour, et se décida, malgré le froid, à se poster devant la voiture de l’Excellence, afin de lui parler quand elle y monterait. L’huissier lui avait dit que le ministre était engagé dans une tempête soulevée par les dix-neuf de l’extrême Gauche, et qu’il y avait une séance orageuse. Rabourdin se promenait dans la largeur de la cour du palais, en proie à une agitation fébrile, et il attendit cinq mortelles heures. A six heures et demie, le défilé commença; mais le chasseur du ministre vint trouver le cocher.
—Hé! Jean! lui dit-il, monseigneur est parti avec le ministre de la guerre; ils vont chez le roi, et de là dînent ensemble. Nous irons le chercher à dix heures, il y aura conseil.
Rabourdin revint à pas lents chez lui, dans un abattement facile à concevoir. Il était sept heures. Il eut à peine le temps de s’habiller.
—Hé! bien, tu es nommé, lui dit joyeusement sa femme quand il se montra dans le salon.
Rabourdin leva la tête par un mouvement d’horrible mélancolie, et répondit:—Je crains bien de ne plus remettre les pieds au Ministère.
—Quoi? dit sa femme agitée d’une horrible anxiété.
—Mon mémoire sur les employés court les Bureaux, et il m’a été impossible de joindre le ministre!
Célestine eut une vision rapide, où, par un de ses éclairs infernaux, le démon lui montra le sens de sa dernière conversation avec des Lupeaulx.
—Si je m’étais conduite en femme vulgaire, pensa-t-elle, nous aurions eu la place.
Elle contempla Rabourdin avec une sorte de douleur. Il se fit un triste silence, et le dîner se passa dans de mutuelles méditations.
—Et c’est notre mercredi, dit-elle.
—Tout n’est pas perdu, ma chère Célestine, dit Rabourdin en mettant un baiser sur le front de sa femme, peut-être pourrai-je parler demain matin au ministre et tout s’expliquera. Sébastien a passé hier la nuit, toutes les copies sont achevées et collationnées, je prierai le ministre de me lire en mettant tout sur son bureau. La Brière m’aidera. L’on ne condamne jamais un homme sans l’entendre.
—Je suis curieuse de savoir si monsieur des Lupeaulx viendra nous voir aujourd’hui.
—Lui?... certes il n’y manquera pas, dit Rabourdin. Il y a du tigre chez lui, il aime à lécher le sang de la blessure qu’il a faite!
—Mon pauvre ami, reprit sa femme en lui prenant la main, je ne sais pas comment l’homme qui pouvait concevoir une si belle réforme n’a pas vu qu’elle ne devait être communiquée à personne. C’est de ces idées qu’un homme garde dans sa conscience, car lui seul peut les appliquer. Il fallait faire dans ta sphère comme Napoléon dans la sienne: il s’est plié, tordu, il a rampé! Oui, Bonaparte a rampé! Pour devenir général en chef, il a épousé la maîtresse de Barras. Il fallait attendre, se faire nommer député, suivre les mouvements de la politique, tantôt au fond de la mer, tantôt sur le dos d’une lame, et, comme monsieur de Villèle, prendre la devise Col tempo: Tout vient à point pour qui sait attendre. Cet orateur a visé le pouvoir pendant sept ans, et a commencé en 1814 par une protestation contre la Charte à l’âge où tu te trouves aujourd’hui. Voilà la faute! tu t’es subordonné, quand tu es fait pour ordonner.
L’arrivée du peintre Schinner imposa silence à la femme et au mari que ces paroles rendirent songeur.
—Cher ami, dit le peintre en serrant la main à l’administrateur, le dévouement d’un artiste est bien inutile; mais, dans ces circonstances, nous sommes fidèles, nous autres! J’ai acheté le journal du soir. Baudoyer est nommé directeur et décoré de la croix de la Légion-d’Honneur...
—Je suis le plus ancien, et j’ai vingt-quatre ans de services, dit en souriant Rabourdin.
—Je connais assez monsieur le comte de Sérizy, le ministre d’État, si vous voulez l’employer, je puis l’aller voir, dit Schinner.
Le salon s’emplit des personnes à qui les mouvements administratifs étaient inconnus. Du Bruel ne vint pas. Madame Rabourdin redoubla de gaieté, de grâce, comme le cheval qui, blessé dans la bataille, trouve encore des forces pour porter son maître.
—Elle est bien courageuse, dirent quelques femmes qui furent charmantes pour elle en la voyant dans le malheur.
—Elle a eu cependant bien des attentions pour des Lupeaulx, dit la baronne du Châtelet à la vicomtesse de Fontaine.
—Croyez-vous que...., demanda la vicomtesse.
—Mais monsieur Rabourdin aurait au moins eu la croix! dit madame de Camps en défendant son amie.
Vers onze heures, des Lupeaulx apparut, et l’on ne peut le peindre qu’en disant que ses lunettes étaient tristes et ses yeux gais; mais le verre enveloppait si bien les regards qu’il fallait être physionomiste pour découvrir leur expression diabolique. Il alla serrer la main à Rabourdin, qui ne put se dispenser de la lui laisser prendre.
—Nous avons à causer ensemble, lui dit-il en allant s’asseoir auprès de la belle Rabourdin qui le reçut à merveille.
—Eh! fit-il en lui jetant un regard de côté, vous êtes grande, et je vous trouve comme je vous imaginais, sublime dans la déroute. Savez-vous qu’il est bien rare à une personne supérieure de répondre à l’idée qu’on se fait d’elle? la défaite ne vous accable donc pas? Vous avez raison, nous triompherons, lui dit-il à l’oreille. Votre sort est toujours entre vos mains, tant que vous aurez pour allié un homme qui vous adore. Nous tiendrons conseil.
—Mais Baudoyer est-il nommé, lui demanda-t-elle.
—Oui, dit le Secrétaire-général.
—Est-il décoré?
—Pas encore, mais il le sera.
—Eh! bien?
—Vous ne connaissez pas la politique.
Pendant que cette soirée semblait éternelle à madame Rabourdin, il se passait à la Place-Royale une de ces comédies qui se jouent dans sept salons à Paris lors de chaque changement de ministère. Le salon des Saillard était plein. Monsieur et madame Transon arrivèrent à huit heures. Madame Transon embrassa madame Baudoyer, née Saillard. Monsieur Bataille, capitaine de la garde nationale, vint avec son épouse et le curé de Saint-Paul.