—Qui, mon père?

—Un homme de talent inconnu... Mais, va, mon enfant chéri, j’ai les moyens de fouiller tous les greniers de Paris et d’accomplir ton programme en présentant à ton amour un homme aussi beau que le mauvais sujet dont tu me parles, mais plein d’avenir, un de ces hommes signalés à la gloire et à la fortune.... Oh! je n’y songeais point! je dois avoir un troupeau de neveux, et dans le nombre il peut s’en trouver un digne de toi!.... Je vais écrire ou faire écrire en Provence!

Chose étrange! en ce moment un jeune homme, mourant de faim et de fatigue, venant à pied du département de Vaucluse, un neveu du père Canquoëlle, entrait par la Barrière d’Italie, à la recherche de son oncle. Dans les rêves de la famille à qui le destin de cet oncle était inconnu, Peyrade offrait un texte d’espérances: on le croyait revenu des Indes avec des millions! Stimulé par ces romans du coin du feu, ce petit-neveu, nommé Théodose, avait entrepris un voyage de circumnavigation à la recherche de l’oncle fantastique.

Après avoir savouré le bonheur de sa paternité pendant quelques heures, Peyrade, les cheveux lavés et teints (sa poudre était un déguisement), vêtu d’une bonne grosse redingote de drap bleu boutonnée jusqu’au menton, couvert d’un manteau noir, chaussé de grosses bottes à fortes semelles et muni d’une carte particulière, marchait à pas lents le long de l’avenue Gabrielle, où Contenson, déguisé en vieille marchande des quatre saisons, le rencontra devant les jardins de l’Élysée-Bourbon.

—Monsieur Saint-Germain, lui dit Contenson en donnant à son ancien chef son nom de guerre, vous m’avez fait gagner cinq cents faces (francs); mais si je suis venu me poster là, c’est pour vous dire que le damné baron, avant de me les donner, est allé prendre des renseignements à la maison (la préfecture).

—J’aurai besoin de toi, sans doute, répondit Peyrade. Vois nos numéros 7, 10 et 21, nous pourrons employer ces hommes-là sans qu’on s’en aperçoive, ni à la Police, ni à la Préfecture.

Contenson alla se replacer auprès de la voiture où monsieur de Nucingen attendait Peyrade.

—Je suis monsieur de Saint-Germain, dit le méridional au baron, en s’élevant jusqu’à la portière.

Hé! pien, mondez afec moi, répondit le baron qui donna l’ordre de marcher vers l’arc de Triomphe de l’Étoile.

—Vous êtes allé à la Préfecture, monsieur le baron? ce n’est pas bien... Peut-on savoir ce que vous avez dit à monsieur le Préfet, et ce qu’il vous a répondu? demanda Peyrade.

Affant te tonner sainte cente vrans à ein trôle gomme Godenzon, ch’édais pien aisse te saffoir s’il lès affait cagnés... Chai zimblement tidde au brevet de bolice que che zouhaiddais ambloyer ein achent ti nom te Beyrate à l’édrancher tans eine mission téligade, et si che bouffais affoir en loui eine gonffiance ilimidée... Le brevet m’a rébonti que visse édiez ein tes plis hapiles ômes et tes plis ônêdes. C’esde tutte l’avvaire.

—Monsieur le baron veut-il me dire de quoi il s’agit, maintenant qu’on lui a révélé mon vrai nom?...

Quand le baron eut expliqué longuement et verbeusement, dans son affreux patois de juif polonais, et sa rencontre avec Esther, et le cri du chasseur qui se trouvait derrière la voiture, et ses vains efforts, il conclut en racontant ce qui s’était passé la veille chez lui, le sourire échappé à Lucien de Rubempré, la croyance de Bianchon et de quelques dandies, relativement à une accointance entre l’inconnue et ce jeune homme.

—Écoutez, monsieur le baron, vous me remettrez d’abord dix mille francs en à-compte sur les frais, car pour vous, dans cette affaire, il s’agit de vivre; et, comme votre vie est une manufacture d’affaires, il ne faut rien négliger pour vous trouver cette femme. Ah! vous êtes pincé!

Ui, che zuis binzé...

—S’il faut davantage, je vous le dirai, baron; fiez-vous à moi, reprit Peyrade. Je ne suis pas, comme vous pouvez le croire, un espion... J’étais, en 1807, commissaire-général de police à Anvers, et maintenant que Louis XVIII est mort, je puis vous confier que, pendant sept ans, j’ai dirigé sa contre-police... On ne marchande donc pas avec moi. Vous comprenez bien, monsieur le baron, qu’on ne peut pas faire le devis des consciences à acheter avant d’avoir étudié une affaire. Soyez sans inquiétude, je réussirai. Ne croyez pas que vous me satisferez avec une somme quelconque, je veux autre chose pour récompense...

Bourfî que ce ne soid bas ein royaume?... dit le baron.

—C’est moins que rien pour vous.

Ça me fa!

—Vous connaissez les Keller?

Paugoub.

—François Keller est le gendre du comte de Gondreville, et le comte de Gondreville a dîné chez vous hier avec son gendre.

Ki tiaple beut fus tire... s’écria le baron.—Ce sera Chorche ki pafarte tuchurs, se dit en lui-même monsieur de Nucingen.

Peyrade se mit à rire. Le banquier conçut alors d’étranges soupçons sur son domestique, en remarquant ce sourire.

—Le comte de Gondreville est tout à fait en position de m’obtenir une place que je désire avoir à la Préfecture de police, et sur la création de laquelle le préfet aura, sous quarante-huit heures, un mémoire, dit Peyrade en continuant. Demandez la place pour moi, faites que le comte de Gondreville veuille se mêler de cette affaire, en y mettant de la chaleur, et vous reconnaîtriez ainsi le service que je vais vous rendre. Je ne veux de vous que votre parole, car, si vous y manquiez, vous maudiriez tôt ou tard le jour où vous êtes né... foi de Peyrade...

Je fus tonne ma barole t’honner te vaire le bossiple...

—Si je ne faisais que le possible pour vous, ce ne serait pas assez.

Hé! pien, ch’achirai vrangement.

—Franchement... Voilà tout ce que je veux, dit Peyrade, et la franchise est le seul présent un peu neuf que nous puissions nous faire, l’un et l’autre.

Vranchement, répéta le baron. U foullez-vûs que che vis remedde?

—Au bout du pont Louis XVI.

Au bond te la Jambre, dit le baron à son valet de pied qui vint à la portière.

Che fais tonc affoir l’eingonnie... se dit le baron en s’en allant.

—Quelle bizarrerie, se disait Peyrade en retournant à pied au Palais-Royal où il se proposait d’essayer de tripler les dix mille francs pour faire une dot à Lydie. Me voilà obligé d’examiner les petites affaires du jeune homme dont un regard a ensorcelé ma fille. C’est sans doute un de ces hommes qui ont l’œil à femme, se dit-il en employant une des expressions du langage particulier qu’il avait fait à son usage, et dans lesquelles ses observations, celles de Corentin se résumaient par des mots où la langue était souvent violée, mais, par cela même, énergiques et pittoresques.

En rentrant chez lui, le baron de Nucingen ne se ressemblait pas à lui-même; il étonna ses gens et sa femme, il leur montrait une face colorée, animée, il était gai.

—Gare à nos actionnaires, dit du Tillet à Rastignac.

On prenait en ce moment le thé dans le petit salon de Delphine de Nucingen, au retour de l’Opéra.

Ui, reprit en souriant le baron qui saisit la plaisanterie de son compère, chébroufe l’enfie de vaire tes avvaires...

—Vous avez donc vu votre inconnue? demanda madame de Nucingen.

Non, répondit-il, che n’ai que l’esboir te la droufer.

—Aime-t-on jamais sa femme ainsi?... s’écria madame de Nucingen en ressentant un peu de jalousie ou feignant d’en avoir.

—Quand vous l’aurez à vous, dit du Tillet au baron, vous nous ferez souper avec elle, car je suis bien curieux d’examiner la créature qui a pu vous rendre aussi jeune que vous l’êtes.

C’esde eine cheffe d’œivre te la grèation, répondit le vieux banquier.

—Il va se faire attraper comme un mineur, dit Rastignac à l’oreille de Delphine.

—Bah! il gagne bien assez d’argent pour...

—Pour en rendre un peu, n’est-ce pas!... dit du Tillet en interrompant la baronne.

Nucingen se promenait dans le salon comme si ses jambes le gênaient.

—Voilà le moment de lui faire payer vos nouvelles dettes, dit Rastignac à l’oreille de la baronne.

En ce moment même, l’abbé, venu rue Taitbout pour faire ses dernières recommandations à Europe qui devait jouer le principal rôle dans la comédie inventée pour tromper le baron de Nucingen, s’en allait plein d’espérance. Il fut accompagné jusqu’au boulevard par Lucien, assez inquiet de voir ce demi-démon si parfaitement déguisé, que lui-même ne l’avait reconnu qu’à sa voix.

—Où diable as-tu trouvé une femme plus belle qu’Esther? demanda-t-il à son corrupteur.

—Mon petit, ça ne se trouve pas à Paris. Ces teints-là ne se fabriquent pas en France.

—C’est-à-dire que tu m’en vois encore étourdi... La Vénus Callipyge n’est pas si bien faite! On se damnerait pour elle... Mais où l’as-tu prise?

—C’est la plus belle fille de Londres. Elle a tué son amant dans un accès de jalousie, et ivre aussi de gin... L’amant est un misérable de qui la police de Londres est débarrassée, et l’on a, pour quelque temps, envoyé cette créature à Paris, afin de laisser oublier l’affaire... La drôlesse a été très-bien élevée; c’est la fille d’un ministre, elle parle le français comme si c’était sa langue maternelle. Elle ne sait et ne pourra jamais savoir ce qu’elle fait là. On lui a dit que si elle te plaisait elle pourrait te manger des millions... mais que tu étais jaloux comme un tigre, et on lui a donné le programme de l’existence d’Esther. Elle ne connaît pas ton nom.

—Mais si Nucingen la préférait à Esther...

—Ah! t’y voilà venu... s’écria l’abbé. Tu as peur aujourd’hui de ne pas voir s’accomplir ce qui t’effrayait tant hier! Sois tranquille. Cette fille est blonde, blanche, et a les yeux bleus. Elle est le contraire de la belle juive, et il n’y a que les yeux d’Esther qui puissent remuer un homme aussi pourri que Nucingen. Tu ne pouvais pas cacher un laideron, que diable! Quand cette poupée aura joué son rôle, je l’enverrai, sous la conduite d’une personne sûre, à Rome ou à Madrid, où elle fera des passions.

—Puisque nous ne l’avons que pour peu de temps, dit Lucien, j’y retourne...

—Va, mon fils, amuse-toi... Demain tu auras un jour de plus. Moi, j’attends quelqu’un que j’ai chargé de savoir ce qui se passe chez le baron de Nucingen.

—Qui?

—La maîtresse de son valet de chambre, car enfin faut-il savoir à tout moment ce qui se passe chez l’ennemi.

A minuit, Paccard, le chasseur d’Esther, trouva l’abbé sur le pont des Arts, l’endroit le plus favorable à Paris pour se dire deux mots qui ne doivent pas être entendus. Tout en causant, le chasseur regardait d’un côté pendant que l’abbé regardait de l’autre.

—Le baron est allé ce matin à la Préfecture de police, de quatre heures à cinq heures, dit le chasseur, et il s’est vanté ce soir de trouver la femme qu’il a vue au bois de Vincennes, on la lui a promise...

—Nous serons observés! dit Jacques Collin, mais par qui?...

—On s’est déjà servi de Louchard, le Garde du Commerce.

—Ce serait un enfantillage, répondit l’abbé. Nous n’avons que la brigade de sûreté, la police judiciaire à craindre; et du moment où elle ne marche pas, nous pouvons marcher, nous!...

—Quel est l’ordre? dit Paccard de l’air respectueux que devait avoir un maréchal en venant prendre le mot d’ordre de Louis XVIII.

—Vous sortirez tous les soirs à dix heures, répondit le faux abbé, vous irez bon train au bois de Vincennes, dans les bois de Meudon et de Ville-d’Avray. Si quelqu’un vous observe ou vous suit, laisse-toi faire, sois liant, causant, corruptible. Tu parleras de la jalousie de Rubempré, qui est fou de madame, et qui, surtout, ne veut pas qu’on sache dans le monde qu’il a une maîtresse de ce genre-là...

—Suffit! Faut-il s’armer?...

—Jamais! dit Jacques vivement. Une arme!... à quoi cela sert-il? à faire des malheurs. Ne te sers dans aucun cas de ton couteau de chasseur. Quand on peut casser les jambes à l’homme le plus fort par le coup que je t’ai montré!... quand on peut se battre avec trois argousins armés avec la certitude d’en mettre deux à terre avant qu’ils n’aient tiré leurs briquets!... que craint-on?... N’as-tu pas ta canne?...

—C’est juste! dit le chasseur.

Paccard, qualifié de Vieille Garde, de Fameux Lapin, de Bon-là, homme à jarret de fer, à bras d’acier, à favoris italiens, à chevelure artiste, à barbe de sapeur, à figure blême et impassible comme celle de Contenson, gardait sa fougue en dedans, et jouissait d’une tournure de tambour-major qui déroutait le soupçon. Un échappé de Poissy, de Melun n’a pas cette fatuité sérieuse et cette croyance en son mérite. Giafar de l’Aaroun al Raschid du Bagne, il lui témoignait l’amicale admiration que Peyrade avait pour Corentin. Ce colosse, excessivement fendu, sans beaucoup de poitrine et sans trop de chair sur les os, allait sur deux longues béquilles d’un pas grave. Jamais la droite ne se mouvait sans que l’œil droit examinât les circonstances extérieures avec cette rapidité placide particulière au voleur et à l’espion. L’œil gauche imitait l’œil droit. Un pas, un coup-d’œil! Sec, agile, prêt à tout et à toute heure, sans une ennemie intime appelée la liqueur des braves, Paccard eût été complet, disait Jacques, tant il possédait à fond les talents indispensables à l’homme en guerre avec la société; mais le maître avait réussi à convaincre l’esclave de faire la part au feu en ne buvant que le soir. En rentrant, Paccard absorbait l’or liquide que lui versait à petit coups une fille à grosse panse venue de Dantzick.

—On ouvrira l’œil, dit Paccard en remettant son magnifique chapeau à plumes après avoir salué celui qu’il nommait son confesseur.

Voilà par quels événements deux hommes aussi forts que l’étaient, chacun dans leur sphère, Jacques Collin et Peyrade, arrivèrent à se trouver aux prises sur le même terrain, et à déployer leur génie dans une lutte où chacun combattit pour sa passion ou pour ses intérêts. Ce fut un de ces combats ignorés, mais terribles, où il se dépense en talent, en haine, en irritations, en marches et contremarches, en ruses, autant de puissance qu’il en faut pour établir une fortune. Hommes et moyens, tout fut secret du côté de Peyrade, que son ami Corentin seconda dans cette expédition, une niaiserie pour eux. Ainsi, l’histoire est muette à ce sujet, comme elle est muette sur les véritables causes de bien des révolutions. Mais voici le résultat. Cinq jours après l’entrevue de monsieur de Nucingen avec Peyrade aux Champs-Élysées, un matin, un homme d’une cinquantaine d’années, doué de cette figure de blanc de céruse que se font les diplomates, habillé de drap bleu, d’une tournure assez élégante, ayant presque l’air d’un ministre d’État, descendit d’un cabriolet splendide en en jetant les guides à son domestique. Il demanda si le baron de Nucingen était visible, au valet qui se tenait sur une banquette du péristyle, et qui lui en ouvrit respectueusement la magnifique porte en glaces.

—Le nom de monsieur?... dit le domestique.

—Dites à monsieur le baron que je viens de l’avenue Gabrielle, répondit Corentin. S’il y a du monde, gardez-vous bien de prononcer ce nom-là tout haut, vous vous feriez mettre à la porte.

Une minute après, le valet revint et conduisit Corentin dans le cabinet du baron, par les appartements intérieurs.

Corentin échangea son regard impénétrable contre un regard de même nature avec le banquier, et ils se saluèrent convenablement.

—Monsieur le baron, dit-il, je viens au nom de Peyrade...

Pien, fit le baron en allant pousser les verrous aux deux portes.

—La maîtresse de monsieur de Rubempré demeure rue Taitbout, dans l’ancien appartement de mademoiselle de Bellefeuille, l’ex-maîtresse de monsieur de Granville, le Procureur-Général.

Ah! si brès te moi, s’écria le baron, gomme c’ed trôle.

—Je n’ai pas de peine à croire que vous soyez fou de cette magnifique personne, elle m’a fait plaisir à voir, répondit Corentin. Lucien est si jaloux de cette fille qu’il lui défend de se montrer; et il est bien aimé d’elle, car, depuis quatre ans qu’elle a succédé à la Bellefeuille, et dans son mobilier et dans son état, jamais les voisins, ni le portier, ni les locataires de la maison n’ont pu l’apercevoir. L’infante ne se promène que la nuit. Quand elle part, les stores de la voiture sont baissés, et madame est voilée. Lucien n’a pas seulement des raisons de jalousie pour cacher cette femme: il doit se marier à Clotilde de Grandlieu, et il est le favori intime actuel de madame de Sérizy. Naturellement, il tient et à sa maîtresse d’apparat et à sa fiancée. Ainsi, vous être maître de la position: Lucien sacrifiera son plaisir à ses intérêts et à sa vanité. Vous êtes riche, il s’agit probablement de votre dernier bonheur, soyez généreux. Vous arriverez à vos fins par la femme de chambre. Donnez une dizaine de mille francs à la soubrette, elle vous cachera dans la chambre à coucher de sa maîtresse; et, pour vous, ça vaut bien ça!

Aucune figure de rhétorique ne peut peindre le débit saccadé, net, absolu de Corentin; aussi le baron le remarquait-il en manifestant de l’étonnement, une expression qu’il avait depuis long-temps défendue à son visage impassible.

—Je viens vous demander cinq mille francs pour Peyrade, qui a laissé tomber cinq de vos billets de banque... un petit malheur! reprit Corentin avec le plus beau ton de commandement. Peyrade connaît trop bien son Paris pour faire des frais d’affiches, et il a compté sur vous. Mais ceci n’est pas le plus important, dit Corentin en se reprenant de manière à ôter à la demande d’argent toute gravité. Si vous ne voulez pas avoir du chagrin dans vos vieux jours, obtenez à Peyrade la place qu’il vous a demandée, et vous pouvez la lui faire obtenir facilement. Le Directeur-Général de la Police du royaume a dû recevoir hier une note à ce sujet. Il ne s’agit que d’en faire parler au Préfet de police par Gondreville. Hé! bien, dites à Malin comte de Gondreville, qu’il s’agit d’obliger un de ceux qui l’ont su débarrasser de messieurs Simeuse, et il marchera...

—Voici, monsieur, dit le baron en prenant cinq billets de mille francs et les présentant à Corentin.

—La femme de chambre a pour bon ami un grand chasseur nommé Paccard, qui demeure rue de Provence, chez un carrossier, et qui se loue comme chasseur à ceux qui se donnent des airs de prince. Vous arriverez à la femme de chambre de madame Van-Bogseck par Paccard, un grand drôle de Piémontais qui aime assez le vermout.

Évidemment cette confidence, élégamment jetée en Post-Scriptum, était le prix des cinq mille francs. Le baron cherchait à deviner à quelle race appartenait Corentin, en qui son intelligence lui disait assez qu’il voyait plutôt un directeur d’espionnage qu’un espion; mais Corentin resta pour lui ce qu’est, pour un archéologue, une inscription à laquelle il manque au moins les trois quarts des lettres.

Gommand se nomme la phâme te jampre? demanda-t-il.

—Eugénie, répondit Corentin qui salua le baron et sortit.

Le baron de Nucingen, transporté de joie, abandonna ses affaires ses bureaux, et remonta chez lui dans l’heureux état où se trouve un jeune homme de vingt ans qui jouit en perspective d’un premier rendez-vous avec une première maîtresse. Le baron prit tous les billets de mille francs de sa caisse particulière, une somme avec laquelle il aurait pu faire le bonheur d’un village, cinquante-cinq mille francs! et il les mit à même, dans la poche de son habit. Mais la prodigalité des millionnaires ne peut se comparer qu’à leur avidité pour le gain. Dès qu’il s’agit d’un caprice, d’une passion, l’argent n’est plus rien pour les Crésus: il leur est en effet plus difficile d’avoir des caprices que de l’or. Une jouissance est la plus grande rareté de cette vie rassasiée, pleine des émotions que donnent les grands coups de la Spéculation, et sur lesquelles ces cœurs secs se sont blasés. Exemple. Un des plus riches capitalistes de Paris, connu d’ailleurs pour ses bizarreries, rencontre un jour, sur les boulevards, une petite ouvrière excessivement jolie. Accompagnée de sa mère, cette grisette donnait le bras à un jeune homme d’un habillement assez équivoque, et d’un balancement de hanches très-faraud. A la première vue, le millionnaire devient amoureux de cette Parisienne; il la suit chez elle, il y entre; il se fait raconter cette vie mélangée de bals chez Mabille, de jours sans pain, de spectacles et de travail; il s’y intéresse, et laisse cinq billets de mille francs sous une pièce de cent sous: une générosité déshonorée. Le lendemain, un fameux tapissier, Braschon, vient prendre les ordres de la grisette, meuble un appartement qu’elle choisit, y dépense une vingtaine de mille francs. L’ouvrière se livre à des espérances fantastiques: elle habille convenablement sa mère, elle se flatte de pouvoir placer son ex-amoureux dans les bureaux d’une Compagnie d’Assurance. Elle attend... un, deux jours; puis une... et deux semaines. Elle se croit obligée d’être fidèle, elle s’endette. Le capitaliste, appelé en Hollande, avait oublié l’ouvrière; il n’alla pas une seule fois dans le Paradis où il l’avait mise, et d’où elle retomba aussi bas qu’on peut tomber à Paris. Nucingen ne jouait pas, Nucingen ne protégeait pas les arts, Nucingen n’avait aucune fantaisie; il devait donc se jeter dans sa passion pour Esther avec un aveuglement sur lequel comptait l’abbé.

Après son déjeuner, le baron fit venir Georges, son valet de chambre, et lui dit d’aller rue Taitbout, prier mademoiselle Eugénie, la femme de chambre de madame Van-Bogseck, de passer dans ses bureaux pour une affaire importante.

Du la guedderas, ajouta-t-il, et du la veras monder tans ma jambre, en lui tisand que sa vordine est vaidde.

Georges eut mille peines à décider Europe-Eugénie à venir. Madame, lui dit-elle, ne lui permettait jamais de sortir; elle pouvait perdre sa place, etc., etc. Aussi Georges fit-il sonner haut ses mérites aux oreilles du baron, qui lui donna dix louis.

—Si madame sort cette nuit sans elle, dit Georges à son maître dont les yeux brillaient comme des escarboucles, elle viendra sur les dix heures.

Pon! ti fientras m’habiler à neiff eires... me goîver; gar che feusse êdre auzi pien que bossiple... Che grois que che gombaraidrai teffant ma maidresse, u l’archante ne seraid bas l’archante...

De midi à une heure, le baron teignit ses cheveux et ses favoris. A neuf heures, le baron, qui prit un bain avant le dîner, fit une toilette de marié, se parfuma, s’adonisa. Madame de Nucingen, avertie de cette métamorphose, se donna le plaisir de voir son mari.

—Mon Dieu! dit-elle, êtes-vous ridicule!... Mais mettez donc une cravate de satin noir, à la place de cette cravate blanche qui fait paraître vos favoris encore plus durs. Et, d’ailleurs, c’est Empire, c’est vieux bonhomme, et vous vous donnez l’air d’un ancien Conseiller au Parlement. Otez donc vos boutons en diamant, qui valent chacun cent mille francs; cette singesse vous les demanderait, vous ne pourriez pas les refuser; et pour les offrir à une fille, autant les mettre à mes oreilles.

Le pauvre financier, frappé de la justesse des remarques de sa femme, lui obéissait en rechignant.

Ritiquile! ritiquile!... Che ne fous ai chamais tidde que visse édiez ritiquile quand vis vis meddiez te fodre miex bir fodre bedid mennesier de Rasdignac.

—Je l’espère bien que vous ne m’avez jamais trouvée ridicule. Suis-je femme à faire de pareilles fautes d’orthographe dans une toilette? Voyons, tournez-vous!... Boutonnez votre habit jusqu’en haut, comme fait le duc de Maufrigneuse, en laissant libres les deux dernières boutonnières d’en haut. Enfin, tâchez de vous rendre jeune.

—Monsieur, dit Georges, voici mademoiselle Eugénie.

Attieu, montame... s’écria le banquier. Il reconduisit sa femme jusqu’au delà des limites de leurs appartements respectifs, pour être certain qu’elle n’écouterait pas la conférence. En revenant, il prit par la main Europe, et l’amena dans sa chambre avec une sorte de respect ironique:—Hé! pien, ma beddide, fus êdes pien héreize, gar vis êdes au serfice te la blis cholie phâme de l’inifers... Fodre fordine éd vaidde, si vis foulez barler bir moi, êdre tans mes eindereds.

—C’est ce que je ne ferais pas pour dix mille francs, s’écria Europe. Vous comprenez, monsieur le baron, que je suis avant tout une honnête fille...

Ui. Ghe gomde pien bayer fodre onêdedé. C’ed ce g’on abbèle, tans le gommerce, la guriosidé.

—Ensuite, ce n’est pas tout, dit Europe. Si monsieur ne plaît pas à madame, et il y a de la chance! elle se fâche, je suis renvoyée, et ma place me vaut mille francs par an.

Le gabidal te mile vrancs ed te fint mile vrancs, et si che fus les tonne, fus ne berterez rien.

—Ma foi, si vous le prenez sur ce ton-là, mon gros père, dit Europe, ça change joliment la question. Où sont-ils?...

Foissi, répondit le baron en montrant un à un les billets de banque.

Il regarda chaque éclair que chaque billet faisait jaillir des yeux d’Europe, et qui révélait la concupiscence à laquelle il s’attendait.

—Vous payez la place, mais l’honnêteté, la conscience?... dit Europe en levant sa mine fûtée et lançant au baron un regard seria-buffa.

La gonzience ne faud bas la blace; mais, meddons saint mîlle vrancs de blis, dit-il en ajoutant cinq billets de mille francs.

—Non, vingt mille francs pour la conscience, et cinq mille pour la place, si je la perds...

Gomme fus futrez... dit-il en ajoutant les cinq billets. Mais bir les cagner, il vaut me gager tans la jampre te da maidresse bentant la nouid, quand elle sera séle...

—Si vous voulez m’assurer de ne jamais dire qui vous a introduit, j’y consens. Mais je vous préviens d’une chose: madame est forte comme Turc, elle aime monsieur de Rubempré comme une folle, et vous lui remettriez un million en billets de banque, que vous ne lui feriez pas commettre une infidélité!... C’est bête, mais elle est ainsi quand elle aime, elle est pire qu’une honnête femme, quoi? Quand elle va se promener dans les bois avec monsieur, il est rare que monsieur reste à la maison; elle y est allée ce soir, je puis donc vous cacher dans ma chambre. Si madame revient seule, je vous viendrai chercher; vous vous tiendrez dans le salon, je ne fermerai pas la porte de la chambre, et le reste... dame! le reste, ça vous regarde... Préparez-vous!

Che te tonnerai les fint-sainte mile vrancs tans le salon... tonnant, tonnant.

—Ah! dit Europe, vous n’êtes pas plus défiant que ça?... Excusez du peu...

Di auras pien des ogassions te me garodder... Ni verons gonnaissance...

—Eh! bien, soyez rue Taitbout à minuit; mais prenez alors trente mille francs sur vous. L’honnêteté d’une femme de chambre se paie, comme les fiacres, beaucoup plus cher, passé minuit.

Bar britence, che de tonnerai ein pon sur la Panque...

—Non, non, dit Europe, des billets, ou rien ne va...

A une heure du matin, le baron de Nucingen, caché dans la mansarde où couchait Europe, était en proie à toutes les anxiétés d’un homme en bonne fortune. Il vivait, son sang lui semblait bouillant à ses orteils, et sa tête allait éclater comme une machine à vapeur trop chauffée.

Che chouissais moralement pire blis de sant mille égus, dit-il à du Tillet en lui racontant cette aventure. Il écouta les moindres bruits de la rue, il entendit, à deux heures du matin, la voiture de sa maîtresse dès le boulevard. Son cœur battit à soulever la soie du gilet, quand la grande porte tourna sur ses gonds: il allait donc revoir la céleste, l’ardente figure d’Esther!... Il reçut dans le cœur le bruit du marchepied et le claquement de la portière. L’attente du moment suprême l’agitait plus que s’il se fût agi de perdre sa fortune.

Ha! s’écria-t-il, c’esde fifre ça! C’esde trob fifre même, che ne serai gabaple te rienne te dude!

Un quart d’heure après, Europe monta.

—Madame est seule, descendez... Surtout, ne faites pas de bruit, gros éléphant!

Cros élevant! répéta-t-il en riant et marchant comme sur des barres de fer rouge.

Europe allait en avant, un bougeoir à la main.

Diens, gonde-les, dit le baron en tendant à Europe les billets de banque quand il fut dans le salon.

Europe prit les trente billets d’un air sérieux, et sortit en enfermant le banquier. Nucingen alla droit dans la chambre, où il trouva la belle Anglaise qui lui dit:—Serait-ce toi, Lucien?...

Non, pelle envant, s’écria Nucingen qui n’acheva pas.

Il resta stupide en voyant une femme absolument le contraire d’Esther: du blond là où il avait vu du noir, de la faiblesse là où il admirait de la force! la douce nuit là où scintillait le soleil de l’Arabie.

—Ah çà! d’où venez-vous?... qui êtes-vous?... dit l’Anglaise en sonnant sans que les sonnettes fissent aucun bruit.

Chai godonné les sonneddes, mais n’ayez poind beurre... chez fais m’en aller, dit-il. Foilà drende mile vrancs te cheddés tans l’eau. Fus êdes pien la maîdresse te mennesier Licien te Ripembré?

—Un peu, mon neveu, dit l’Anglaise qui parlait bien le français. Mais ki ed-dû, doi? fit-elle en imitant le parler de Nucingen.

Ein ôme pien addrabé!... répondit-il piteusement.

Esd-on addrabé bir afoir eine cholie phâme? demanda-t-elle en plaisantant.

Bermeddez-moi te fis enfoyer temain eine barure, bir fus rabbeler le paron ti Nichenguenne.

Gonnais bas!... fit-elle en riant comme une folle; mais la parure sera bien reçue, mon gros violateur de domicile.

Fis le gonnaidrez? Attié, montame. Fis êdes un morzo te roi; mais je ne soui qu’ein bofre panquier té soizande ans bassés, et fis m’affez vaide combrentre gombien la phâme que ch’aime a te buissance, buisque fodre paudé sirhimaine n’a bas pi me la vaire ûplier...

Tiens, ce êdre chentile ze que fis me tides là, répondit l’Anglaise.

Ze n’esd pas si chentile que zelle qui me l’einsbire...

—Vous parliez de drande mille francs... à qui les avez-vous donnés?

A fodre goguine te phâme te jampre...

L’Anglaise sonna, Europe n’était pas loin.

—Oh! s’écria Europe, un homme dans la chambre de madame, et qui n’est pas monsieur!... Quelle horreur!

—Vous a-t-il donné trente mille francs pour y être introduit?

—Non, madame; car, à nous deux, nous ne les valons pas...

Et Europe se mit à crier au voleur d’une si dure façon, que le banquier effrayé gagna la porte, d’où Europe le fit rouler par les escaliers...

—Gros scélérat, lui cria-t-elle, vous me dénoncez à ma maîtresse! Au voleur!... au voleur!

L’amoureux baron, au désespoir, put regagner sans avanie sa voiture qui stationnait sur le boulevard; mais il ne savait plus à quel espion se vouer.

—Est-ce que, par hasard, madame voudrait m’ôter mes profits?... dit Europe en revenant comme une furie vers l’Anglaise.

—Je ne sais pas les usages de France, dit l’Anglaise.

—Mais c’est que je n’ai qu’un mot à dire à monsieur pour faire mettre madame à la porte demain, répondit insolemment Europe.

Cedde zagrée fâme te jampre, dit le baron à Georges qui demanda naturellement à son maître s’il était content, m’a ghibbé drande mile vrancs..., mais c’esd te ma vôde, ma drès crande vôde!...

—Ainsi la toilette de monsieur ne lui a pas servi. Diable! je ne conseille pas à monsieur de prendre pour rien ses pastilles...

Chorche, che meirs te tesesboir... Chai vroit... Chai de la classe au cuer... Plis d’Esder, mon hami.

Georges était toujours l’ami de son maître dans les grandes circonstances.

Deux jours après cette scène, que la jeune Europe venait de dire beaucoup plus plaisamment qu’on ne peut la raconter, car elle y ajouta sa mimique, le faux Espagnol déjeunait en tête-à-tête avec Lucien.

—Il ne faut pas, mon petit, que la police ni personne mette le nez dans nos affaires, lui dit-il à voix basse en allumant un cigare à celui de Lucien. C’est malsain. J’ai trouvé un moyen audacieux, mais infaillible, de faire tenir tranquille notre baron et ses agents. Tu vas aller chez madame de Sérizy, tu seras très-gentil pour elle. Tu lui diras, dans la conversation, que, pour être agréable à Rastignac, qui depuis long-temps a trop de madame de Nucingen, tu consens à lui servir de manteau pour cacher une maîtresse. Monsieur de Nucingen, devenu très-amoureux de la femme que cache Rastignac (ceci la fera rire) s’est avisé d’employer la Police pour t’espionner, toi, bien innocent des roueries de ton compatriote, et dont les intérêts chez les Grandlieu pourraient être compromis. Tu prieras la comtesse de te donner l’appui de son mari, qui est Ministre d’État, pour aller à la Préfecture de Police. Une fois là, devant monsieur le Préfet, plains-toi, mais en homme politique et qui va bientôt entrer dans la vaste machine du gouvernement pour en être un des plus importants pistons. Tu comprendras la Police en homme d’État, tu l’admireras, y compris le Préfet. Les plus belles mécaniques font des taches d’huile ou crachent. Ne te fâche que tout juste. Tu n’en veux pas du tout à monsieur le Préfet; mais engage-le à surveiller son monde, et plains-le d’avoir à gronder ses gens. Plus tu seras doux, gentilhomme, plus le Préfet sera terrible contre ses agents. Nous serons alors tranquilles, et nous pourrons faire revenir Esther, qui doit bramer comme les daims dans sa forêt.

Le Préfet d’alors était un ancien magistrat. Les anciens magistrats font des Préfets de police beaucoup trop jeunes. Imbus du Droit, à cheval sur la Légalité, leur main n’est pas leste à l’Arbitraire que nécessite assez souvent une circonstance critique où l’action de la Préfecture doit ressembler à celle d’un pompier chargé d’éteindre un feu. En présence du Vice-Président du Conseil-d’État, le Préfet reconnut à la Police plus d’inconvénients qu’elle n’en a, déplora les abus, et se souvint alors de la visite que le baron de Nucingen lui avait faite et des renseignements qu’il avait demandés sur Peyrade. Le Préfet, tout en promettant de réprimer les excès auxquels se livraient les agents, remercia Lucien de s’être adressé directement à lui, lui promit le secret, et eut l’air de comprendre cette intrigue. De belles phrases sur la Liberté individuelle, sur l’inviolabilité du domicile furent échangées entre le Ministre d’État et le Préfet, à qui monsieur de Sérizy fit observer que si les grands intérêts du royaume exigeaient parfois de secrètes illégalités, le crime commençait à l’application de ces moyens d’État aux intérêts privés.

Un matin, au moment où Peyrade allait à son cher café David où il se régalait de voir des bourgeois comme un artiste s’amuse à voir pousser des fleurs, un gendarme habillé en bourgeois l’accosta dans la rue.

—J’allais chez vous, lui dit-il à l’oreille, j’ai ordre de vous amener à la Préfecture.

Peyrade prit un fiacre et monta, sans faire la moindre observation, en compagnie du gendarme.

Le Préfet de Police traita Peyrade comme s’il eût été le dernier argousin du Bagne, en se promenant dans une allée du petit jardin de la Préfecture de Police qui, dans ce temps, s’étendait le long du quai des Orfévres.

—Ce n’est pas sans raison, monsieur, que, depuis 1809, vous avez été mis en dehors de l’administration... Ne savez-vous pas à quoi vous nous exposez et vous vous exposez vous-même?...

La mercuriale fut terminée par un coup de foudre. Le Préfet annonça durement au pauvre Peyrade que non-seulement son secours annuel était supprimé, mais encore qu’il serait, lui, l’objet d’une surveillance spéciale. Le vieillard reçut cette douche de l’air le plus calme du monde. Il n’y a rien d’immobile et d’impassible comme un homme foudroyé. Peyrade avait perdu tout son argent au jeu. Le père de Lydie comptait sur sa place, et il se voyait sans autre ressource que les aumônes de son ami Corentin.

—J’ai été Préfet de Police, je vous donne complétement raison, dit tranquillement le vieillard au fonctionnaire posé dans sa majesté judiciaire et qui fit alors un haut-le-corps assez significatif. Mais permettez-moi, sans vouloir en rien m’excuser, de vous faire observer que vous ne me connaissez point, reprit Peyrade en jetant une fine œillade au Préfet. Vos paroles sont, ou trop dures pour l’ancien Commissaire Général de Police en Hollande, ou pas assez sévères pour un simple mouchard.

Le Préfet gardait le silence.

—Seulement, monsieur le Préfet, souvenez-vous de ce que je vais avoir l’honneur de vous dire. Sans que je me mêle en rien de votre police ni de ma justification, vous aurez l’occasion de voir que, dans cette affaire, il y a quelqu’un qu’on trompe: en ce moment, c’est votre serviteur; plus tard, vous direz: C’était moi.

Et il salua le Préfet, qui resta pensif pour cacher son étonnement.

Le vieillard revint chez lui, les bras et les jambes cassés, saisi d’une rage froide contre le baron de Nucingen. Cet épais financier pouvait seul avoir trahi un secret concentré dans les têtes de Contenson, de Peyrade et de Corentin. Le vieillard accusa le banquier de vouloir se dispenser du paiement, une fois le but atteint. Une seule entrevue lui avait suffi pour deviner les astuces du plus astucieux des banquiers.—Il liquide avec tout le monde, même avec nous, mais je me vengerai, se disait le bonhomme. Je n’ai jamais rien demandé à Corentin, je lui demanderai de m’aider à me venger de cette stupide caisse. Sacré baron! tu sauras de quel bois je me chauffe, en trouvant un matin ta fille déshonorée.... Mais aime-t-il sa fille? Le soir de cette catastrophe qui renversait les espérances de ce vieillard, il avait pris dix ans de plus. En causant avec son ami Corentin, il entremêlait ses doléances de larmes arrachées par la perspective du triste avenir qu’il léguait à sa fille, son idole, sa perle, son offrande à Dieu.

—Nous suivrons cette affaire, lui disait Corentin. Il faut savoir d’abord si le baron est ton délateur. Avons-nous été sages en nous appuyant de Gondreville?.... Ce vieux malin nous doit trop pour ne pas essayer de nous engloutir; aussi fais-je surveiller son gendre Keller, un niais en politique, et très-capable de tremper dans quelque conspiration tendant à renverser la branche aînée au profit de la branche cadette.... Demain, je saurai ce qui se passe chez Nucingen, s’il a vu sa maîtresse, et d’où nous vient ce coup de caveçon..... Ne te désole pas. D’abord, le Préfet ne restera pas long-temps en place..... Le temps est gros de révolutions, et les révolutions, c’est notre eau trouble.

Un sifflement particulier retentit dans la rue.

—C’est Contenson, dit Peyrade qui mit une lumière sur la fenêtre, et il y a quelque chose qui m’est personnel.

Un instant après, le fidèle Contenson comparaissait devant les deux gnomes de la Police par lui révérés à l’égal de deux génies.

—Qu’y a-t-il? dit Corentin.

—Du nouveau! Je sortais du 113, où j’ai tout perdu. Que vois-je sous les galeries?.... Georges! ce garçon est renvoyé par le baron, qui le soupçonne d’être un mouchard.

—Voilà l’effet d’un sourire qui m’est échappé, dit Peyrade.

—Oh! tout ce que j’ai vu de désastres causés par des sourires.... dit Corentin.

—Sans compter ce que causent les coups de cravache, dit Peyrade en faisant allusion à l’affaire Simeuse. (Voir UNE TÉNÉBREUSE AFFAIRE.) Mais, voyons, Contenson, qu’arrive-t-il?

—Voici ce qui arrive, reprit Contenson. J’ai fait jaser Georges en lui faisant payer des petits verres d’une infinité de couleurs, il en est resté gris; quant à moi, je dois être comme un alambic! Notre baron est allé rue Taitbout, bourré de pastilles du sérail. Il y a trouvé la belle femme que vous savez. Mais une bonne farce: cette Anglaise n’est pas son ingonnie!.... Et il a dépensé trente mille francs pour séduire la femme de chambre. Une bêtise. Ça se croit grand parce que ça fait de petites choses avec de grands capitaux, retournez la phrase, et vous trouvez le problème que résout l’homme de génie. Le baron est revenu dans un état à faire pitié. Le lendemain Georges, pour faire son bon apôtre, dit à son maître:—Pourquoi monsieur se sert-il de gens de sac et de corde? Si monsieur voulait s’en rapporter à moi, je lui trouverais son inconnue, car la description que monsieur m’en a faite me suffit, je remuerai tout Paris.—Va, lui dit le baron, je te récompenserai bien! Georges m’a raconté tout cela, entremêlé des détails les plus saugrenus. Mais... l’on est fait à recevoir la pluie! Le lendemain, le baron reçut une lettre anonyme où on lui disait quelque chose comme: «Monsieur de Nucingen se meurt d’amour pour une inconnue, il a déjà dépensé beaucoup d’argent en pure perte; s’il veut se trouver ce soir, à minuit, au bout du pont de Neuilly, et monter dans la voiture derrière laquelle sera le chasseur du bois de Vincennes, en se laissant bander les yeux, il verra celle qu’il aime... Comme sa fortune peut lui donner des craintes sur la pureté des intentions de ceux qui procèdent ainsi, monsieur le baron peut se faire accompagner de son fidèle Georges. Il n’y aura d’ailleurs personne dans la voiture.» Le baron y va, sans rien dire à Georges, avec Georges. Tous deux se laissent bander les yeux et couvrir la tête d’un voile. Le baron reconnaît le chasseur. Deux heures après, la voiture, qui marchait comme une voiture à Louis XVIII (que Dieu ait son âme! il se connaissait en police, ce roi-là!) arrête au milieu d’un bois. Le baron, à qui l’on ôte son bandeau, voit dans une voiture arrêtée son inconnue, qui.... psit!.... disparaît aussitôt. Et la voiture (même train que Louis XVIII) le ramène au pont de Neuilly, où il retrouve sa voiture. On avait mis dans la main de Georges un petit billet ainsi conçu: «Combien de billets de mille francs monsieur le baron lâche-t-il pour être mis en rapport avec son inconnue?» Georges donne le petit billet à son maître, et le baron, ne doutant pas que Georges ne s’entende ou avec moi ou avec vous, monsieur Peyrade, pour l’exploiter, a mis Georges à la porte. En v’là un imbécile de banquier! il ne fallait renvoyer Georges qu’après avoir gougé affec l’eingonnie.

—Georges a vu la femme?... dit Corentin.

—Oui, dit Contenson.

—Eh! bien, s’écria Peyrade, comment est-elle?

—Oh! répondit Contenson, il ne m’en a dit qu’un mot: un vrai soleil de beauté!...

—Nous sommes joués par des drôles plus forts que nous, s’écria Peyrade. Ces chiens-là vont vendre leur femme bien cher au baron.

Ya, mein Herr! répondit Contenson. Aussi, en apprenant que vous aviez reçu des giroflées à la Préfecture, ai-je fait jaser Georges.

—Je voudrais bien savoir qui m’a roulé, dit Peyrade, nous mesurerions nos ergots!

—Faut faire les cloportes, dit Contenson.

—Il a raison, dit Peyrade, glissons-nous dans les fentes pour écouter, attendre...

—Nous allons étudier cette version-là, s’écria Corentin, pour le moment, je n’ai rien à faire. Tiens-toi sage, toi, Peyrade! Obéissons toujours à monsieur le préfet...

—Monsieur de Nucingen est bon à saigner, fit observer Contenson, il a trop de billets de mille francs dans les veines...

—La dot de Lydie était pourtant là! dit Peyrade à l’oreille de Corentin.

—Contenson, viens-nous-en, laissons dormir notre père... ade... A de...main.

—Monsieur, dit Contenson à Corentin sur le pas de la porte, quelle drôle d’opération de change aurait faite le bonhomme!... Hein! marier sa fille avec le prix de!... Ah! ah! l’on ferait de ce sujet une jolie pièce, et morale, intitulée: La dot d’une jeune fille.

—Ah! comme vous êtes organisés, vous autres!..... quelles oreilles tu as!... dit Corentin à Contenson. Décidément la Nature Sociale arme toutes ses Espèces des qualités nécessaires aux services qu’elle en attend! La société c’est une autre Nature!

—C’est très-philosophique ce que vous dites là, s’écria Contenson, un professeur en ferait un système!

—Sois au fait, reprit Corentin en souriant et s’en allant avec l’espion par les rues, de tout ce qui se passera chez monsieur de Nucingen, à propos de l’inconnue... en gros... ne finasse pas...

—On regarde si les cheminées fument! dit Contenson.

—Un homme comme le baron de Nucingen ne peut pas être heureux incognito, reprit Corentin. D’ailleurs nous, pour qui les hommes sont des cartes, nous ne devons jamais être joués par eux!

—Parbleu! ce serait le condamné qui s’amuserait à couper le cou au bourreau, s’écria Contenson.

—Tu as toujours le petit mot pour rire, répondit Corentin en laissant échapper un sourire qui dessina de faibles plis dans son masque de plâtre.

Cette affaire était excessivement importante en elle-même, et à part ses résultats. Si le baron n’avait pas trahi Peyrade, qui donc avait eu intérêt à voir le Préfet de Police? Il s’agissait pour Corentin de savoir s’il n’existait pas de faux frères parmi ses hommes. Il se disait en se couchant ce que ruminait aussi Peyrade:—Qui donc est allé se plaindre au Préfet?..... A qui cette femme appartient-elle? Ainsi, tout en s’ignorant les uns les autres, Jacques Collin, Peyrade et Corentin se rapprochaient sans le savoir; et la pauvre Esther, Nucingen, Lucien allaient nécessairement être enveloppés dans la lutte déjà commencée, et que l’amour-propre particulier aux gens de police devait rendre terrible.

Grâce à l’adresse d’Europe, la partie la plus menaçante des soixante mille francs de dettes qui pesaient sur Esther et sur Lucien fut acquittée. La confiance des créanciers ne fut pas même ébranlée. Lucien et l’abbé purent respirer pendant un moment. Comme deux bêtes fauves poursuivies qui lappent un peu d’eau au bord de quelque marais, ils purent continuer à côtoyer les précipices, le long desquels l’homme fort conduisait l’homme faible ou au gibet ou à la fortune.

—Aujourd’hui, dit le faux prêtre à sa créature, nous jouons le tout pour le tout; mais heureusement les cartes sont biseautées.

Pendant quelque temps Lucien fut assidu, par ordre de son terrible Mentor, auprès de madame de Sérizy. En effet, Lucien ne devait pas être soupçonné d’avoir une fille entretenue pour maîtresse. Il trouva d’ailleurs dans le plaisir d’être aimé, dans l’entraînement d’une vie mondaine, une force d’emprunt pour s’étourdir. Il obéissait à mademoiselle Clotilde de Grandlieu en ne la voyant plus qu’au Bois ou aux Champs-Élysées.

Le lendemain du jour où Esther fut enfermée dans la maison du Garde, l’être, pour elle problématique et terrible qui lui pesait sur le cœur, vint lui proposer de signer en blanc trois papiers timbrés, aggravés de ces mots tortionnaires: Accepté pour soixante mille francs, sur le premier;—Accepté pour cent vingt mille francs, sur le second;—Accepté pour cent vingt mille francs, sur le troisième. En tout trois cent mille francs d’acceptations. En mettant bon pour, vous faites un simple billet. Le mot accepté constitue la lettre de change et vous soumet à la contrainte par corps. Ce mot fait encourir à celui qui le signe imprudemment cinq ans de prison, une peine que le tribunal de police correctionnelle n’inflige presque jamais, et que la cour d’assises applique à des scélérats. La loi sur la contrainte par corps est un reste des temps de barbarie qui joint à sa stupidité le rare mérite d’être inutile, en ce qu’elle n’atteint jamais les fripons (Voir Illusions perdues).

—Il s’agit, dit l’Espagnol à Esther, de tirer Lucien d’embarras: nous avons soixante mille francs de dettes, et avec ces trois cent mille francs nous nous en tirerons peut-être.

Après avoir antidaté de six mois les lettres de change, l’abbé les fit tirer sur Esther par un homme incompris de la police correctionnelle, et dont les aventures, malgré le bruit qu’elles ont fait, furent bientôt oubliées, perdues, couvertes par le tapage de la grande symphonie de juillet 1830.

Ce jeune homme, un des plus audacieux chevaliers d’industrie, fils d’un huissier de Boulogne près Paris, se nomme Georges-Marie Destourny. Le père, obligé de vendre sa charge en des circonstances peu prospères, laissa, vers 1824, son fils sans aucune ressource après lui avoir donné cette brillante éducation, la folie des petits bourgeois pour leurs enfants. A vingt-trois ans, le jeune et brillant élève en droit avait déjà renié son père en écrivant ainsi son nom sur ses cartes: