Georges d’Estourny.
Cette carte donnait à son personnage un parfum d’aristocratie. Ce fashionable eut l’audace de prendre tilbury, groom, et de hanter les clubs. Un mot expliquera tout: il faisait des affaires à la Bourse avec l’argent des femmes entretenues dont il était le confident. Enfin il succomba devant la Police correctionnelle, où il comparut accusé de se servir de cartes trop heureuses; il avait des complices, des jeunes gens corrompus par lui, ses séides obligés, les compères de son élégance et de son crédit. Obligé de fuir, il négligea de payer ses différences à la Bourse. Tout Paris, le Paris des loups-cerviers et des clubs, des boulevards et des industriels, tremblait encore de cette double affaire. Au temps de sa splendeur, Georges d’Estourny, joli garçon, bon enfant surtout, généreux comme un chef de voleurs, avait protégé la Torpille pendant quelques mois. Le faux Espagnol basa sa spéculation sur l’accointance d’Esther avec ce célèbre escroc, accident particulier aux femmes de cette classe. Georges d’Estourny, dont l’ambition s’était enhardie avec le succès, avait pris sous sa protection un homme venu du fond d’un département pour faire des affaires à Paris, et que le parti libéral voulait indemniser de condamnations encourues avec courage dans la lutte de la Presse contre le Gouvernement de Charles X, dont la persécution s’était ralentie pendant le ministère Martignac. On avait alors gracié le sieur Cérizet, ce gérant responsable, surnommé le Courageux-Cérizet. Or, Cérizet, patronné pour la forme par les sommités de la Gauche, fonda une maison qui tenait à la fois à l’agence d’affaires, à la Banque et à la maison de commission. Ce fut une de ces positions qui ressemblent, dans le commerce, à ces domestiques annoncés dans les Petites-Affiches, comme pouvant et sachant tout faire. Cérizet fut très-heureux de se lier avec Georges d’Estourny, qui le forma. Esther, en vertu de l’anecdote sur Ninon, pouvait passer pour être la fidèle dépositaire d’une portion de la fortune de Georges d’Estourny. Un endos en blanc signé Georges d’Estourny rendit Carlos Herrera maître des valeurs qu’il avait créées. Ce faux n’avait aucun danger du moment où, soit mademoiselle Esther, soit quelqu’un pour elle, pouvait ou devait payer. Après avoir pris des renseignements sur la maison Cérizet, Jacques Collin y reconnut l’un de ces personnages obscurs décidés à faire fortune, mais... légalement. Cérizet, le vrai dépositaire de d’Estourny, restait nanti de sommes importantes alors engagées dans la Hausse, à la Bourse, et qui permettaient à Cérizet de se dire banquier. Tout cela se fait à Paris; on méprise un homme, on n’en méprise pas l’argent. L’abbé se rendit chez Cérizet dans l’intention de le travailler à sa manière, car il se trouvait par hasard maître de tous les secrets de ce digne associé de d’Estourny. Le Courageux-Cérizet demeurait dans un entresol, rue du Gros-Chenet, et l’abbé, qui se fit mystérieusement annoncer comme venant de la part de Georges d’Estourny, surprit le soi-disant banquier pâle de cette annonce. L’abbé vit, dans un modeste cabinet, un petit homme à cheveux rares et blonds, et reconnut en lui, d’après la description que lui en avait faite Lucien, le judas de David Séchard.
—Pouvons-nous parler ici sans crainte d’être entendus? dit l’Espagnol métamorphosé subitement en Anglais à cheveux rouges, à lunettes bleues, aussi propre, aussi net qu’un puritain allant au Prêche.
—Et pourquoi, monsieur? dit Cérizet. Qui êtes-vous?
—Monsieur William Barker, créancier de monsieur d’Estourny; mais je vais démontrer la nécessité de fermer vos portes, puisque vous le désirez. Nous savons, monsieur, quelles ont été vos relations avec les Petit-Claud, les Cointet et les Séchard d’Angoulême...
A ces mots, Cérizet s’élança vers la porte et la ferma, revint à une autre porte qui donnait dans une chambre à coucher, la verrouilla; puis il dit à l’inconnu:—Plus bas, monsieur! Et il examina le faux Anglais en lui disant:—Que voulez-vous de moi?...
—Mon Dieu! reprit William Barker, chacun pour soi, dans ce monde. Vous avez les fonds de ce drôle de d’Estourny... Rassurez-vous, je ne viens pas vous les demander; mais, pressé par moi, ce fripon qui mérite la corde, entre nous, m’a donné ces valeurs en me disant qu’il pouvait y avoir quelque chance de les réaliser; et, comme je ne veux pas poursuivre en mon nom, il m’a dit que vous ne me refuseriez pas le vôtre.
Cérizet regarda la lettre de change, et dit:—Mais il n’est plus à Francfort...
—Je le sais, répondit le faux Barker, mais il pouvait encore y être à la date de ces traites...
—Mais je ne veux pas être responsable, dit Cérizet...
—Je ne vous demande pas ce sacrifice, reprit le faux Anglais; vous pouvez être chargé de les recevoir. Acquittez-les, et je me charge d’opérer le recouvrement.
—Je suis étonné de voir à d’Estourny autant de défiance de moi, reprit Cérizet.
—Il sait bien des choses, répondit l’Espagnol; mais ne le blâmez pas d’avoir mis ses œufs dans plusieurs paniers.
—Est-ce que vous croiriez?... demanda le petit faiseur d’affaires en rendant au faux Anglais les lettres de change acquittées et en règle.
—... Je crois que vous garderez bien ses fonds? dit le faux Anglais, j’en suis sûr! ils sont déjà jetés sur le tapis vert de la Bourse.
—Ma fortune est intéressée à...
—A les perdre ostensiblement, dit William Barker.
—Monsieur!... s’écria Cérizet.
—Tenez, mon cher monsieur Cérizet, dit froidement Barker en interrompant Cérizet, vous me rendriez un service en me facilitant cette rentrée. Ayez la complaisance de m’écrire une lettre où vous disiez que vous me remettez ces valeurs acquittées pour le compte de d’Estourny, et que l’huissier poursuivant devra considérer le porteur de la lettre comme le possesseur de ces trois traites.
—Voulez-vous me dire vos noms?
—Pas de nom! répondit le faux Anglais. Mettez: Le porteur de cette lettre et des valeurs... Vous allez être bien payé de cette complaisance...
—Et comment?... dit Cérizet.
—Par un seul mot. Vous resterez en France, n’est-ce pas?...
—Oui, monsieur.
—Eh! bien, jamais Georges d’Estourny n’y rentrera.
—Et pourquoi?
—Il y a plus de cinq personnes qui, à ma connaissance, l’assassineraient, et il le sait.
—Je ne m’étonne plus qu’il me demande de quoi faire une pacotille pour les Indes! s’écria Cérizet. Et il m’a malheureusement obligé d’engager tout dans les fonds. Nous sommes déjà débiteurs de différences. Je vis au jour le jour.
—Tirez votre épingle du jeu!
—Ah! si j’avais su cela plus tôt! s’écria Cérizet. J’ai manqué ma fortune...
—Un dernier mot?... dit Barker. Discrétion!... vous en êtes capable; mais, ce qui peut-être est moins sûr, fidélité. Nous nous reverrons, et je vous ferai faire fortune.
Après avoir jeté dans cette âme de boue un espoir qui devait en assurer la discrétion pendant long-temps, Barker se rendit chez un huissier sur lequel il pouvait compter, et le chargea d’obtenir des jugements définitifs contre Esther.—On payera, dit-il à l’huissier, c’est une affaire d’honneur, nous voulons seulement être en règle. Il fit représenter mademoiselle Esther au Tribunal de Commerce pour que les jugements fussent contradictoires. L’huissier, prié d’agir poliment, mit sous enveloppe tous les actes de procédure, vint saisir lui-même le mobilier, rue Taitbout, où il fut reçu par Europe. La contrainte par corps une fois dénoncée, Esther fut ostensiblement sous le coup de trois cents et quelques mille francs de dettes indiscutables. Jacques Collin ne fit pas en ceci de grands frais d’invention. Ce vaudeville des fausses dettes se joue à Paris très-souvent. Il y existe des sous-Gobseck, des sous-Gigonnet qui, moyennant une prime, se prêtent à ce calembour, car ils plaisantent de ce tour. Tout, en France, se fait en riant. On rançonne ainsi, soit des parents récalcitrants, soit des passions qui lésineraient, mais qui tous, devant une nécessité flagrante ou quelque prétendu déshonneur, s’exécutent. Maxime de Trailles avait usé très-souvent de ce moyen, renouvelé des comédies du vieux répertoire. Seulement Carlos Herrera, qui voulait sauver et l’honneur de sa robe et celui de Lucien, avait eu recours à un faux sans aucun danger, mais assez souvent pratiqué pour qu’en ce moment la Justice s’en émeuve. Il se tient, dit-on, une Bourse des effets faux aux environs du Palais-Royal, où, pour trois francs, on vous donne une signature.
Avant d’entamer la question de ces cent mille écus destinés à faire sentinelle à la porte de la chambre à coucher, Carlos se promit de faire payer, au préalable, cent mille autres francs à monsieur de Nucingen. Voici comment. Par ses ordres, Asie se posa, vis-à-vis de l’amoureux baron, en vieille femme au courant des affaires de la belle inconnue. Jusqu’à présent, les peintres de mœurs ont mis en scène beaucoup d’usuriers; mais on a oublié l’usurière, la madame La Ressource d’aujourd’hui, personnage excessivement curieux, appelée décemment marchande à la toilette, et qu’allait jouer la féroce Asie, à qui Carlos trouva le physique de l’emploi.—Tu t’appelleras madame de Saint-Estève, lui dit-il. L’abbé voulut voir Asie habillée. La fausse entremetteuse vint en robe de damas à fleurs, provenant de rideaux décrochés à quelque boudoir saisi, ayant un de ces châles de cachemire passés, usés, invendables, qui finissent leur vie au dos de ces femmes. Elle portait une collerette en dentelles magnifiques, mais éraillées, et un affreux chapeau; mais elle était chaussée en souliers de peau d’Irlande, sur le bord desquels sa chair faisait l’effet d’un bourrelet de soie noire à jour.
—Et la boucle de ma ceinture! dit-elle en montrant une orfévrerie suspecte que repoussait son ventre de cuisinière. Hein! quel genre! Et mon tour... comme il m’enlaidit gentiment!
—Sois mielleuse d’abord, lui dit Carlos, sois craintive presque, défiante comme une chatte; et fais surtout rougir le baron d’avoir employé la Police sans que tu paraisses avoir à trembler devant les agents. Enfin donne à entendre à la pratique, en termes plus ou moins clairs, que tu défies toutes les polices du monde de savoir où se trouve la belle. Cache bien tes traces... Quand le baron t’aura donné le droit de lui frapper sur le ventre en l’appelant:—Gros corrompu! deviens insolente et fais-le aller comme un laquais.
Menacé de ne plus revoir l’entremetteuse s’il se livrait au moindre espionnage, Nucingen voyait Asie en allant à la Bourse, à pied, mystérieusement, dans un misérable entresol de la rue Neuve-Saint-Marc, un appartement prêté; par qui? le baron ne put jamais obtenir la moindre lumière à ce sujet... Ces boueux sentiers, combien de fois les millionnaires amoureux les ont-ils côtoyés, et avec quelles délices! les pavés de Paris le savent. Madame de Saint-Estève fit arriver, d’espérance en désespoir, en relayant l’un par l’autre, le baron à vouloir être mis au courant de tout ce qui concernait l’inconnue, à tout prix!....
Pendant ce temps, l’huissier marchait, et marchait d’autant mieux que, ne trouvant aucune résistance chez Esther, il agissait dans les délais légaux, sans perdre vingt-quatre heures.
Lucien, conduit par l’abbé, visita cinq ou six fois la récluse à Saint-Germain. Le féroce conducteur de ces machinations avait jugé ces entrevues nécessaires pour empêcher Esther de dépérir, car sa beauté passait à l’état de capital. Au moment de quitter la maison du Garde, il amena Lucien et la pauvre courtisane au bord d’un chemin désert, à un endroit d’où l’on voyait Paris, et où personne ne pouvait les entendre. Tous trois ils s’assirent au soleil levant, sous un tronçon de peuplier abattu devant ce paysage, un des plus magnifiques du monde, et qui embrasse le cours de la Seine, Montmartre, Paris, Saint-Denis.
—Mes enfants, dit Carlos, votre rêve est fini. Toi, ma petite, tu ne reverras plus Lucien; ou, si tu le vois, tu dois l’avoir connu, il y a cinq ans, pendant quelques jours seulement.
—Voilà donc ma mort arrivée! dit-elle sans verser une larme.
—Eh! voilà cinq ans que tu es malade, reprit l’abbé. Suppose-toi poitrinaire, et meurs sans nous ennuyer de tes élégies. Mais tu vas voir que tu peux encore vivre, et très-bien!... Laisse-nous, Lucien, va cueillir des sonnets, dit-il en lui montrant un champ à quelques pas d’eux.
Lucien jeta sur Esther un regard mendiant, un de ces regards propres à ces hommes faibles et avides, pleins de tendresse dans le cœur et de lâcheté dans le caractère. Esther lui répondit par un signe de tête qui voulait dire:—Je vais écouter le bourreau pour savoir comment je dois poser ma tête sous la hache, et j’aurai le courage de bien mourir. Ce fut si gracieux et, en même temps, si plein d’horreur, que le poète pleura; Esther courut à lui, le serra dans ses bras, but cette larme et lui dit:—Sois tranquille! un de ces mots qui se disent avec les gestes et les yeux, avec la voix du délire.
Carlos se mit à expliquer nettement, sans ambiguïté, souvent avec d’horribles mots propres, la situation critique de Lucien, sa position à l’hôtel de Grandlieu, sa belle vie s’il triomphait, et enfin la nécessité pour Esther de se sacrifier à ce magnifique avenir.
—Que faut-il faire? s’écria-t-elle fanatisée.
—M’obéir aveuglément, dit Carlos. Et de quoi pourriez-vous vous plaindre? Il ne tiendra qu’à vous de vous faire un beau sort. Vous allez devenir ce que sont Tullia, Florine, Mariette et la Val-Noble, vos anciennes amies, la maîtresse d’un homme riche que vous n’aimerez pas. Une fois nos affaires faites, notre amoureux est assez riche pour vous rendre heureuse....
—Heureuse!... dit-elle en levant les yeux au ciel.
—Vous avez eu cinq ans de paradis, reprit-il. Ne peut-on vivre avec de pareils souvenirs?...
—Je vous obéirai, répondit-elle en essuyant une larme dans le coin de ses yeux. Ne vous inquiétez pas du reste! Vous l’avez dit, mon amour est une maladie mortelle.
—Ce n’est pas tout, reprit Carlos, il faut rester belle. A vingt-deux ans et demi, vous êtes à votre plus haut point de beauté, grâce à votre bonheur. Enfin, redevenez surtout la Torpille. Soyez espiègle, dépensière, rusée, sans pitié pour le millionnaire que je vous livre. Écoutez!... cet homme a été sans pitié pour bien du monde, il s’est engraissé des fortunes de la veuve et de l’orphelin, vous serez leur Vengeance!... Asie viendra vous prendre en fiacre, et vous serez à Paris ce soir. Si vous laissiez soupçonner vos liaisons depuis six ans avec Lucien, autant vaudrait lui tirer un coup de pistolet dans la tête. On vous demandera ce que vous êtes devenue: vous répondrez que vous avez été emmenée en voyage par un Anglais excessivement jaloux. Vous avez eu jadis assez d’esprit pour bien blaguer, retrouvez tout cet esprit-là...
Avez-vous jamais vu un radieux cerf-volant, ce géant des papillons de l’enfance, tout chamarré d’or, planant dans les cieux?... Les enfants oublient un moment la corde, un passant la coupe: le météore donne, en langage de collége, une tête, et il tombe avec une effrayante rapidité. Telle Esther en entendant Carlos.
Depuis huit jours, Nucingen allait marchander la livraison de celle qu’il aimait, presque tous les jours, dans l’entresol de la rue Neuve-Saint-Marc. Là trônait Asie entre les plus belles parures arrivées à cette phase horrible où les robes ne sont plus des robes et ne sont pas encore des haillons. Le cadre était en harmonie avec la figure que cette femme se composait, car ces boutiques sont une des plus sinistres particularités de Paris. On y voit des défroques que la Mort y a jetées de sa main décharnée, et l’on entend alors le râle d’une phthisie sous un châle, comme on y devine l’agonie de la misère sous une robe lamée d’or. Les atroces débats entre le Luxe et la Faim sont écrits là sur de légères dentelles. On y retrouve la physionomie d’une reine sous un turban à plumes dont la pose rappelle et rétablit presque la figure absente. C’est le hideux dans le joli! Le fouet de Juvénal, agité par les mains officielles du commissaire-priseur, éparpille les manchons pelés, les fourrures flétries des Messalines aux abois. C’est un fumier de fleurs où, çà et là, brillent des roses coupées d’hier, portées un jour, et sur lequel est toujours accroupie une vieille, la cousine-germaine de l’usure, l’Occasion chauve, édentée, et prête à vendre le contenu, tant elle a l’habitude d’acheter le contenant, la robe sans la femme ou la femme sans la robe! Asie était là, comme l’argousin dans le Bagne, comme un vautour au bec rougi sur des cadavres, au sein de son élément; plus affreuse que ces sauvages horreurs qui font frémir les passants étonnés quelquefois de rencontrer un de leurs plus jeunes et frais souvenirs pendus dans le sale vitrage derrière lequel grimace une vraie Saint-Estève retirée.
D’irritations en irritations et de dix mille en dix mille francs, le banquier était arrivé à offrir soixante mille francs à madame de Saint-Estève, qui lui répondit par un refus grimacé à désespérer un macaque. Après une nuit agitée, après avoir reconnu combien Esther portait de désordre dans ses idées, après avoir réalisé des gains inattendus à la Bourse, il vint enfin un matin avec l’intention de lâcher les cent mille francs demandés par Asie, mais il voulait lui soutirer une foule de renseignements.
—Tu te décides donc, mon gros farceur? lui dit Asie en lui tapant sur l’épaule.
La familiarité la plus déshonorante est le premier impôt que ces sortes de femmes prélèvent sur les passions effrénées ou sur les misères qui se confient à elles; elles ne s’élèvent jamais à la hauteur du client, elles le font asseoir côte à côte auprès d’elles sur leur tas de boue. Asie, comme on le voit, obéissait admirablement à son maître.
—Il le vaud pien, dit Nucingen.
—Et tu n’es pas volé, répondit Asie. On a vendu des femmes plus cher que tu ne payeras celle-là, relativement. Il y a femme et femme! De Marsay a donné de Coralie soixante mille francs. Celle que tu veux a coûté cent mille francs de première main: mais pour toi, vois-tu, vieux corrompu, c’est une affaire de convenance.
—Mèz ù ed-elle?
—Ah! tu la verras. Je suis comme toi: donnant, donnant!... Ah! çà, mon cher, ta passion a fait des folies. Ces jeunes filles, ça n’est pas raisonnable. La princesse est en ce moment ce que nous appelons une belle de nuit...
—Eine pelle...
—Allons, vas-tu faire le jobard?... Elle a Louchard à ses trousses. Je lui ai prêté, moi, cinquante mille francs...
—Finte-sinte! tis tonc, s’écria le banquier.
—Parbleu, vingt-cinq pour cinquante, ça va sans dire, répondit Asie. Cette femme-là, faut lui rendre justice, c’est la probité même! Elle n’avait plus que sa personne, elle m’a dit: Ma petite madame Saint-Estève, je suis poursuivie, il n’y a que vous qui puissiez m’obliger, donnez-moi vingt mille francs, et je vous les hypothèque sur mon cœur... Oh! elle a un joli cœur... Il n’y a que moi qui sache où elle est. Une indiscrétion me coûterait mes vingt mille francs... Auparavant, elle demeurait rue Taitbout. Avant de s’en aller de là... (—son mobilier était saisi...—rapport aux frais.—Ces gueux d’huissiers!...—Vous savez, vous qui êtes un fort de la Bourse!)—Eh! bien, pas bête, elle a loué pour deux mois son appartement à une Anglaise, une femme superbe qu’avait ce petit chose... Rubempré, pour amant, et il en était si jaloux qu’il la faisait promener la nuit... Mais, comme on va vendre le mobilier, l’Anglaise a déguerpi, d’autant plus qu’elle était trop chère pour un petit criquet comme Lucien...
—Vus vaides la panque, dit Nucingen.
—En nature, dit Asie. Je prête aux jolies femmes; et ça rend, car on escompte deux valeurs à la fois.
Asie s’amusait à charger le rôle des revendeuses à la toilette qui sont bien âpres, mais plus patelines, plus douces que la Malaise, et qui justifient leur commerce par des raisons pleines de beaux motifs. Asie se posa comme ayant perdu ses illusions, cinq amants, ses enfants, et se laissant voler! Elle montra de temps en temps des reconnaissances du Mont-de-Piété, pour prouver combien son commerce comportait de mauvaises chances. Elle se donna pour gênée, endettée. Enfin, elle fut si naïvement hideuse que le baron finit par croire au personnage qu’elle représentait.
—Eh! pien, si che lâge les sante mille, ù la ferrai-che? dit-il en faisant le geste d’un homme décidé à tous les sacrifices.
—Mon gros père, tu viendras ce soir, avec ta voiture, par exemple, en face le Gymnase. C’est le chemin, dit Asie. Tu t’arrêteras au coin de la rue Sainte-Barbe. Je serai là en vedette, nous irons trouver mon hypothèque à cheveux noirs... Oh! elle a de beaux cheveux, mon hypothèque! En ôtant son peigne, Esther se trouve à couvert comme sous un pavillon. Mais si tu te connais aux chiffres, tu m’as l’air assez jobard sur le reste; je te conseille de bien cacher la petite, car on te la fourre à Sainte-Pélagie, et vivement, le lendemain, si on la trouve... et... on la cherche.
—Ne bourraid-on boind rageder les pilets? dit l’incorrigible Loup-cervier.
—L’huissier les a... mais il n’y a pas mèche. L’enfant a évu une passion et a mangé un dépôt qu’on lui redemande. Ah! dam! c’est un peu farceur un cœur de vingt-deux ans.
—Pon, pon, ch’arrancherai ça, dit Nucingen en prenant son air finaud. Il ède pien endentu que che serai son brodecdère.
—Eh! grosse bête, c’est ton affaire de te faire aimer par elle, et tu as bien assez de moyens pour acheter un semblant d’amour qui vaille le vrai. Je te remets ta princesse entre les mains; elle est tenue de te suivre, je ne m’inquiète point du reste... Mais elle est habituée au luxe, aux plus grands égards. Ah! mon petit! c’est une femme comme il faut... Sans cela, lui aurais-je donné quinze mille francs!
—Eh! pien, c’est tidde. A ce soir!
Le baron recommença la toilette nuptiale qu’il avait déjà faite; mais, cette fois, avec la certitude du succès. A neuf heures, il trouva l’horrible femme au rendez-vous, et la prit dans sa voiture.
—U? dit le baron.
—Où! fit Asie, rue de la Perle, au Marais, une adresse de circonstance, car ta perle est dans la boue, mais tu la laveras!
Arrivés là, la fausse madame Saint-Estève dit à Nucingen avec un affreux sourire:—Nous allons faire quelques pas à pied, je ne suis pas assez sotte pour avoir donné la véritable adresse.
—Ti benses à tutte, répondit Nucingen.
—C’est mon état, répliqua-t-elle.
Asie conduisit Nucingen rue Barbette, où, dans une maison garnie tenue par un tapissier du quartier, il fut introduit au quatrième étage. En apercevant, dans une chambre mesquinement meublée, Esther mise en ouvrière et travaillant à un ouvrage de broderie, le millionnaire pâlit. Au bout d’un quart d’heure, pendant lequel Asie eut l’air de chuchotter avec Esther, à peine ce jeune vieillard pouvait-il parler.
—Montemisselle, dit-il enfin à la pauvre fille, aurez-fûs la pondé té m’accebder gomme fodre brodecdère?...
—Mais il le faut bien, monsieur, dit Esther dont les deux yeux laissèrent échapper deux grosses larmes qui roulèrent le long de ses joues...
—Ne bleurez boind. Che feux fus rentre la blis héréize te duddes les phâmes... Laissez fûs seilement aimer bar moi, fus ferrez.
—Ma petite, monsieur est raisonnable, dit Asie, il sait bien qu’il a soixante-six ans passés, et il sera bien indulgent. Enfin, mon bel ange, c’est un père que je t’ai trouvé...—Faut lui dire ça, dit Asie à l’oreille du banquier surpris. On ne prend pas des hirondelles en leur tirant des coups de pistolet. Venez par ici! dit Asie en amenant Nucingen dans la pièce voisine. Vous savez nos petites conventions, mon ange?
Nucingen tira de la poche de son habit un portefeuille et compta les cent mille francs, que Carlos, caché dans un cabinet, attendait avec une vive impatience, et que la cuisinière lui porta.
—Voilà cent mille francs que notre homme place en Asie, maintenant nous allons lui en faire placer en Europe, dit Carlos à sa confidente quand ils furent sur le palier.
Il disparut après avoir donné ses instructions à la Malaise, qui rentra dans l’appartement où Esther pleurait à chaudes larmes. L’enfant, comme un criminel condamné à mort, s’était fait un roman d’espérance, et l’heure fatale avait sonné.
—Mes chers enfants, dit Asie, où allez-vous aller?... car le baron de Nucingen...
Esther regarda le banquier célèbre en laissant échapper un geste d’étonnement admirablement joué.
—Ui, mon envand, che suis le paron te Nichinguenne...
—Le baron de Nucingen ne doit pas, ne peut pas rester dans un chenil pareil. Écoutez-moi!... Votre ancienne femme de chambre Eugénie...
—Icheni! te la rie Daidpoud... s’écria le baron.
—Eh! bien, oui, la gardienne judiciaire des meubles, reprit Asie, et qui a loué l’appartement à la belle Anglaise...
—Ah! je combrens! dit le baron.
—L’ancienne femme de chambre de madame, reprit respectueusement Asie en désignant Esther, vous recevra très-bien ce soir, et jamais le Garde du Commerce ne s’avisera de la venir chercher dans son ancien appartement, qu’elle a quitté depuis trois mois.....
—Barvait! barvait! s’écria le baron. T’aillers, che gonnais les Cartes ti Gommerce, et che zais tes baroles bir les vaire tisbaraîdre...
—Vous aurez dans Eugénie une fine mouche, dit Asie, c’est moi qui l’ai donnée à madame...
—Che la gonnais, s’écria le millionnaire en riant. Ichénie m’a gibbé drende mille vrans...
Esther fit un geste d’horreur sur la foi duquel un homme de cœur lui aurait confié sa fortune.
—Oh! bar ma vôde, reprit le baron, che gourais abrès fûs...
Et il raconta le quiproquo auquel avait donné lieu la location de l’appartement à une Anglaise.
—Eh! bien, voyez-vous, madame? dit Asie, Eugénie ne vous a rien dit de cela, la rusée! Mais, madame est bien habituée à cette fille-là, dit-elle au baron, gardez-la tout de même.
Asie reprit Nucingen à part et lui dit:—Avec cinq cents francs par mois à Eugénie, qui arrondit joliment sa pelote, vous saurez tout ce que fera madame, donnez-la-lui pour femme de chambre. Eugénie sera d’autant mieux à vous qu’elle vous a déjà carotté... Rien n’attache plus les femmes à un homme que de le carotter. Mais tenez Eugénie en bride: elle fait tout pour de l’argent, cette fille-là, c’est une horreur!...
—Ed doi?...
—Moi, fit Asie, je me rembourse.
Nucingen, cet homme si profond, avait un bandeau sur les yeux; il se laissa faire comme un enfant. La vue de cette candide et adorable Esther essuyant ses yeux et tirant avec la décence d’une jeune vierge les points de sa broderie, rendait à ce vieillard amoureux les sensations qu’il avait éprouvées au bois de Vincennes: il eût donné la clef de sa caisse! il se sentait jeune, il avait le cœur plein d’adoration, il attendait qu’Asie fût partie pour pouvoir se mettre aux genoux de cette madone de Raphaël. Cette éclosion subite de l’enfance au cœur d’un Loup-cervier, d’un vieillard, est un des phénomènes sociaux que la physiologie peut le plus facilement expliquer. Comprimée sous le poids des affaires, étouffée par de continuels calculs, par les préoccupations perpétuelles de la chasse aux millions, l’adolescence et ses sublimes illusions reparaît, s’élance et fleurit, comme une cause, comme une graine oubliée dont les effets, dont les floraisons splendides obéissent au hasard, à un soleil qui jaillit, qui luit tardivement. Commis à douze ans dans la maison d’Aldrigger de Strasbourg, le baron n’avait jamais mis le pied dans le monde des sentiments. Aussi restait-il devant son idole en entendant mille phrases qui se heurtaient dans sa cervelle, et n’en trouvant aucune sur ses lèvres, il obéit alors à un désir brutal où l’homme de soixante-dix ans reparaissait.
—Foulez-vous fenir rie Daidboud?... dit-il.
—Où vous voudrez, monsieur, répondit Esther en se levant.
—I vis fudrez! répéta-t-il avec ravissement. Fus êdes ein anche tescentû ti ciel, et que ch’aime comme si ch’édais ein bedide cheune ôme quoique ch’aie tes gefeux cris...
—Ah! vous pouvez bien dire blancs! car ils sont d’un trop beau noir pour n’être que gris, dit Asie.
—Fa-d’en, filaine fenteusse te chair himaine! Tî as don archente, ne baffe blis sir cedde fleir t’amûr! s’écria le banquier en se remboursant par cette sauvage apostrophe de toutes les insolences qu’il avait supportées.
—Vieux polisson! tu me payeras cette phrase-là!... lui dit Asie en menaçant le banquier par un geste digne de la Halle qui lui fit hausser les épaules.
—Entre la gueule du pot et celle d’un licheur il y a la place d’une vipère, et tu m’y trouveras!... dit-elle excitée par le dédain de Nucingen.
Les millionnaires dont l’argent est gardé par la Banque de France, dont les hôtels sont gardés par une escouade de valets, dont la personne a, dans la rue, le rempart d’une rapide voiture à chevaux anglais, ne craignent aucun malheur; aussi le baron lorgna-t-il froidement Asie, en homme qui venait de lui donner cent mille francs. Cette majesté produisit son effet. Asie exécuta sa retraite en grommelant dans l’escalier et tenant un langage excessivement révolutionnaire, elle parlait d’échafaud!
—Que lui avez-vous donc dit?... demanda la vierge à la broderie, car elle est bonne femme.
—Elle fus ha fentie, elle fus ha follée...
—Quand nous sommes dans la misère, répondit-elle d’un air à fendre le cœur d’un diplomate, qui donc a de l’argent et des égards pour nous?...
—Bôfre bedide! dit Nucingen, ne resdez bas eine minude de blis, izi!
Nucingen donna le bras à Esther, il l’emmena comme elle se trouvait, et la mit dans sa voiture avec plus de respect peut-être qu’il n’en aurait eu pour la belle duchesse de Maufrigneuse.
—Fis haurez ein pel éguipache, le blis choli te Baris, disait Nucingen pendant le chemin. Doud ce que le lixe a te blis jarmant fis endourera. Eine reine ne sera bas blis riche que fus. Vis serez resbectée gomme eine viancée t’Allemeigne: che fous feux lipre... Ne bleurez boint. Égoudez... Che vis aime fériddaplement t’amur pur. Jagune te fos larmes me prise le cuer...
—Aime-t-on d’amour une femme qu’on achète?... demanda d’une voix délicieuse la pauvre fille.
—Choseffe ha pien édé fenti bar ses vrères à gausse de sa chantilesse. C’esd tans la Piple. T’aillers, tans l’Oriende, on agêde ses phâmes léchidimes.
Arrivée rue Taitbout, Esther ne put revoir sans des impressions douloureuses le théâtre de son bonheur. Elle resta sur un divan, immobile, étanchant ses larmes une à une, sans entendre un mot des folies que lui baragouinait le banquier, il se mit à ses genoux; elle l’y laissa sans lui rien dire, lui abandonnant ses mains quand il les prenait, mais ignorant, pour ainsi dire, de quel sexe était la créature qui lui réchauffait les pieds, que Nucingen trouva froids. Cette scène de larmes brûlantes semées sur la tête du baron, et de pieds à la glace réchauffés par lui, dura de minuit à deux heures du matin.
—Ichénie, dit enfin le baron en appelant Europe, optenez tonc te fodre maîdresse qu’elle se gouche...
—Non, s’écria Esther en se dressant sur ses jambes comme un cheval effarouché, jamais ici!...
—Tenez, monsieur, je connais madame, elle est douce et bonne comme un agneau, dit Europe au banquier; seulement, il ne faut pas la heurter, il faut toujours la prendre de biais... Elle a été si malheureuse ici!—Voyez?... le mobilier est bien usé!—Laissez-lui suivre ses idées.—Arrangez-lui, là, bien gentiment, quelque joli hôtel. Peut-être qu’en voyant tout nouveau autour d’elle, elle sera dépaysée, elle vous trouvera peut-être mieux que vous n’êtes, et sera d’une douceur angélique.—Oh! madame n’a pas sa pareille! et vous pouvez vous vanter d’avoir fait une excellente acquisition: un bon cœur, des manières gentilles, un cou-de-pied fin, une peau... Ah!... Et de l’esprit à faire rire des condamnés à mort... Madame est susceptible d’attache...—Et comme elle sait s’habiller!... Eh! bien, si c’est cher, un homme en a, comme on dit, pour son argent.—Ici, toutes ses robes sont saisies, sa toilette est donc arriérée de trois mois.—Mais Madame est si bonne, voyez-vous, que moi je l’aime et c’est ma maîtresse!—Mais, soyez juste, une femme comme elle se voir au milieu de meubles saisis!.... Et pour qui? pour un garnement qui l’a rouée... Pauvre petite femme! elle n’est plus elle-même.
—Esder.... Esder.... disait le baron, gouchez-fis, mon anche?—Eh! si c’edde moi qui fous vais beur, che resderai sir ce ganabé... s’écria le baron enflammé par l’amour le plus pur en voyant qu’Esther pleurait toujours.
—Hé! bien, répondit Esther en prenant la main du baron et la lui baisant avec un sentiment de reconnaissance qui fit venir aux yeux de ce loup-cervier quelque chose d’assez ressemblant à une larme, je vous en saurai gré... Et elle se sauva dans sa chambre en s’y enfermant.
—Il y a quêque chausse t’inexblicaple là-tetans... se disait Nucingen en s’asseyant sur le canapé. Que tira-d-on chèze moi?... Il se leva, regarda par la fenêtre:—Ma foidire ed tuchurs là.... Foissi piendôd le chour!... Il se promena par la chambre:—Gomme montame te Nichinguenne se mogueraid te moi, si chamais êle saffais gommand chai bassé cedde nouid!.... Il alla coller son oreille à la porte de la chambre en se trouvant un peu trop niaisement couché.—Esder!... Aucune réponse.—Mon tié! elle bleure tuchurs!.... se dit-il en revenant s’étendre sur le canapé.
Dix minutes environ après le lever du soleil, le baron de Nucingen, qui s’était endormi de ce mauvais sommeil pris par force, et dans une position gênée, sur un divan, fut éveillé en sursaut par Europe au milieu d’un de ces rêves qu’on fait alors et dont les rapides complications sont un des phénomènes insolubles de la physiologie médicale.
—Ah! mon Dieu! madame, criait-elle, madame! des soldats!... des gendarmes, la justice. On veut vous arrêter...
Au moment où Esther ouvrit sa porte et se montra, mal enveloppée de sa robe de chambre, les pieds nus dans ses pantoufles, ses cheveux en désordre, belle à faire damner l’ange Raphaël, la porte du salon vomit un flot de boue humaine qui roula, sur dix pattes, vers cette céleste fille, posée comme un ange dans un tableau de religion flamand. Un homme s’avança. Contenson, l’affreux Contenson mit sa main sur l’épaule moite d’Esther.
—Vous êtes mademoiselle Esther Van...? dit-il.
Europe, d’un revers appliqué sur la joue de Contenson, l’envoya d’autant mieux mesurer ce qu’il lui fallait de tapis pour se coucher, qu’elle lui donna dans les jambes ce coup sec si connu de ceux qui pratiquent l’art dit de la savate.
—Arrière! cria-t-elle, on ne touche pas à ma maîtresse!
—Elle m’a cassé la jambe! criait Contenson en se relevant, on me la paiera...
Sur la masse des cinq recors vêtus comme des recors, gardant leurs chapeaux affreux sur leurs têtes plus affreuses encore, et offrant des têtes de bois d’acajou veiné où les yeux louchaient, où les nez manquaient, où les bouches grimaçaient, se détacha Louchard, vêtu plus proprement que ses hommes, mais le chapeau sur la tête, la figure à la fois doucereuse et rieuse.
—Mademoiselle, je vous arrête, dit-il à Esther. Quant à vous ma fille, dit-il à Europe, toute rébellion serait punie et toute résistance est inutile.
Le bruit des fusils, dont les crosses tombèrent sur les dalles de la salle à manger et de l’antichambre en annonçant que le Garde était doublé de la Garde, appuya ce discours.
—Et pourquoi m’arrêter? dit innocemment Esther.
—Et nos petites dettes?... répondit Louchard.
—Ah! c’est vrai! s’écria Esther. Laissez-moi m’habiller.
—Malheureusement, mademoiselle, il faut que je m’assure si vous n’avez aucun moyen d’évasion dans votre chambre, dit Louchard.
Tout cela se fit si rapidement que le baron n’avait pas encore eu le temps d’intervenir.
—Eh! pien, je sis à cede hire eine fenteuse de chair himaine, paron de Nichinguenne!... s’écria la terrible Asie en se glissant à travers les recors jusqu’au divan où elle feignit de découvrir le banquier.
—Filaine trôlesse! s’écria Nucingen qui se dressa dans toute sa majesté financière, et il se jeta entre Esther et Louchard, qui lui ôta son chapeau à un cri de Contenson.
—Monsieur le baron de Nucingen!...
Au geste que fit Louchard, les recors évacuèrent l’appartement en se découvrant tous avec respect. Contenson seul resta.
—Monsieur le baron paye-t-il?... demanda le Garde qui avait son chapeau à la main.
—Je baye, répondit-il, mais engore vaud-il saffoir de guoi il s’achit.
—Trois cent douze mille francs et des centimes, frais liquidés; mais l’arrestation n’est pas comprise.
—Drois sante mille vrans! s’écria le baron.—C’esde ein reffeille drop cher bir ein ôme qui a bassé la nuid sir ein ganabé, ajouta-t-il à l’oreille d’Europe.
—Cet homme est-il bien le baron de Nucingen? dit Europe à Louchard en commentant son doute par un geste que mademoiselle Dupont, la dernière soubrette du Théâtre-Français, eût envié.
—Oui, mademoiselle, dit Louchard.
—Oui, répondit Contenson.
—Che rebont t’elle, dit le baron à Louchard, laissez-moi lui tire ein mode.
Esther et son vieil amoureux entrèrent dans la chambre, à la serrure de laquelle Louchard trouva nécessaire d’appliquer son oreille.
—Che fus aime blis que ma fie, Esder; mais birquoi tonner à fos gréanciers te l’archande qui seraid invinimente miex tans fodre birse? Halez an brison: che me vais vort te rageder ces sante mille égus afec sente mile vrans, et fus aurez teux sante mile vrans pir fus...
—Ce système, lui cria Louchard, est inutile. Le créancier n’est pas amoureux de mademoiselle, lui!... Vous comprenez? Et il veut plus que tout, depuis qu’il sait que vous êtes épris d’elle.
—Fitu pedad! s’écria Nucingen à Louchard en ouvrant la porte et l’introduisant dans la chambre, ti ne sais ce que du tis! Che te tonne, à doi, fint pir sant, zi tu vais l’avvaire...
—Impossible, monsieur le baron.
—Comment, monsieur? vous auriez le cœur, dit Europe en intervenant, de laisser aller ma maîtresse en prison!... Mais voulez-vous mes gages, mes économies? prenez-les, madame, j’ai quarante mille francs...
—Ah! ma pauvre fille, s’écria Esther, je ne te connaissais pas! dit Esther en serrant Europe dans ses bras, et Europe se mit à fondre en larmes.
—Cheu baye, dit piteusement le baron en tirant un carnet. Il y prit un de ces petits carrés de papier imprimés que la Banque donne aux banquiers, et sur lesquels ils n’ont plus qu’à remplir les sommes en chiffres et en toutes lettres pour en faire des mandats payables au porteur.
—Ce n’est pas la peine, monsieur le baron, dit Louchard, j’ai ordre de ne recevoir mon paiement qu’en espèces d’or ou d’argent. A cause de vous, je me contenterai de billets de banque.
—Tarteifle! s’écria le baron, mondrez moi tonc les didres? Contenson présenta trois dossiers couverts en papier bleu, que le baron prit en regardant Contenson, auquel il dit à l’oreille:—Ti hauraid vaide eine meyeur churnée en m’aferdissant.
—Eh! vous savais-je ici, monsieur le baron? répondit l’espion sans se soucier d’être ou non entendu de Louchard. Vous avez bien perdu en ne me continuant pas votre confiance. On vous carotte, ajouta ce profond philosophe en haussant les épaules.
—C’esde frai, se dit le baron. Ah! ma bedide, s’écria-t-il en voyant les lettres de change et s’adressant à Esther, fus edes la ficdime t’ein famez goquin! eine aissegrob!
—Hélas! oui, dit la pauvre Esther; mais il m’aimait bien!...
—Si chaffais si... chaurais vaid eine obbosition andre fos mains.
—Vous perdez la tête, monsieur le baron, dit Louchard, il y a un tiers porteur.
—Ui, reprit-il, il y en a ein diers bordier... Cérissed! ein ôme t’obbozission!
—Il a le malheur spirituel, dit en souriant Contenson, il fait un calembour.
—Monsieur le baron veut-il écrire un mot à son caissier? dit Louchard en souriant, je vais y envoyer Contenson et renverrai mon monde. L’heure s’avance, et tout le monde saurait...
—Fa, Gondenson!... cria Nucingen. Mon gaissier temeure au goin te la rie tes Madurins et de l’Argate. Foissi ein mode avin qu’il ale ghès ti Dilet ou ghès les Keller, tans le gas où nus n’aurions bas sante mil égus, gar nodre archand ed dude à la Panque...—Habilés-fous, mon anche, dit-il à Esther, fous êdes lipre.—Les fieilles phâmes, s’écria-t-il en regardant Asie, sonte blis tanchereusses que les cheûnes...
—Je vais aller faire rire le créancier, lui dit Asie, et il me donnera de quoi m’amuser aujourd’hui.—Zan rangune monnessier le paron... ajouta la mulâtresse en faisant une horrible révérence.
Louchard reprit les titres des mains du baron, et resta seul avec lui au salon, où, une demi-heure après, le caissier vint suivi de Contenson. Esther reparut alors dans une toilette ravissante, quoique improvisée. Quand les fonds eurent été comptés par Louchard, le baron voulut examiner les titres; mais Esther s’en saisit par un geste de chatte et les porta dans son secrétaire.
—Que donnez-vous pour la canaille?... dit Contenson à Nucingen.
—Fus n’affez pas î paugoup d’eccarts, dit le baron.
—Et ma jambe!... s’écria Contenson.
—Lûchart, vis tonnerez sante vrans à Gondanson sir le reste du pilet te mile...
—C’esde eine pien pelle phâme! disait le caissier au baron de Nucingen en sortant de la rue Taitbout, mais elle goûde pien cher à monnessière le paron.
—Cartez-moi le segrête, dit le baron qui avait aussi demandé le secret à Contenson et à Louchard.
Louchard s’en alla suivi de Contenson; mais, sur le boulevard, Asie qui le guettait, arrêta le Garde du Commerce.
—L’huissier et le créancier sont là dans un fiacre, ils ont soif! lui dit-elle, et il y a gras!
Pendant que Louchard comptait les fonds, Contenson put examiner les clients. Il aperçut les yeux de Carlos, distingua la forme du front sous la perruque, et cette perruque lui sembla justement suspecte; il prit le numéro du fiacre, tout en paraissant totalement étranger à ce qui se passait; Asie et Europe l’intriguaient au dernier point. Il pensait que le baron était victime de gens excessivement habiles, avec d’autant plus de raison que Louchard, en réclamant ses soins, avait été d’une discrétion étrange. Le croc-en-jambe d’Europe n’avait pas, d’ailleurs, frappé Contenson seulement au tibia.—C’est un coup qui sent son Saint-Lazare! s’était-il dit en se relevant.
Carlos renvoya l’huissier, le paya généreusement, et dit au fiacre en le payant: Palais-Royal, au Perron!
—Ah! le mâtin! se dit Contenson qui entendit l’ordre, il y a quelque chose!...
Carlos arriva au Palais-Royal d’un train à ne pas avoir à craindre d’être suivi. D’ailleurs, il traversa les galeries à sa manière, prit un autre fiacre sur la place du Château-d’Eau, en lui disant:—Passage de l’Opéra, du côté de la rue Pinon. Un quart d’heure après, il entrait rue Taitbout, chez Esther qui lui dit:—Voilà les fatales pièces! Carlos prit les titres, les examina; puis il alla les brûler au feu de la cuisine.
—Le tour est fait! s’écria-t-il en montrant les trois cent dix mille francs roulés en un paquet qu’il tira de la poche de sa redingote. Ça et les cent mille francs d’Asie nous permettent d’agir.
—Mon Dieu! mon Dieu! s’écria la pauvre Esther.
—Mais, imbécile, dit le féroce calculateur, sois ostensiblement la maîtresse de Nucingen, et tu pourras voir Lucien, il est l’ami de Nucingen, je ne te défends pas d’avoir une passion pour lui!
Esther aperçut une faible clarté dans sa vie ténébreuse, elle respira.
—Europe, ma fille, dit Carlos en emmenant cette créature dans un coin du boudoir où personne ne pouvait surprendre un mot de cette conversation, Europe, je suis content de toi.
Europe releva la tête, regarda cet homme avec une expression qui changea tellement son visage flétri que le témoin de cette scène, Asie, qui veillait à la porte, se demanda si l’intérêt par lequel Carlos tenait Europe pouvait surpasser en profondeur celui par lequel elle se sentait rivée à lui.
—Ce n’est pas tout, ma fille. Quatre cent mille francs ne sont rien pour moi... Paccard te remettra une facture d’argenterie qui monte à trente mille francs, et sur laquelle il y a des à-comptes reçus; mais notre orfèvre, Biddin, a fait des frais. Notre mobilier, saisi par lui, sera sans doute affiché demain. Va voir Biddin, il demeure rue de l’Arbre-Sec, il te donnera des reconnaissances du Mont-de-Piété pour dix mille francs. Tu comprends: Esther s’est fait faire de l’argenterie, elle ne l’a pas payée, et l’a mise en plan, elle sera menacée d’une plainte en escroquerie. Donc, il faudra donner trente mille francs à l’orfèvre et dix mille francs au Mont-de-Piété pour ravoir l’argenterie. Total: quarante-trois mille francs avec les frais. Cette argenterie est pleine d’alliage, le baron la renouvellera, nous lui rechipperons là quelques billets de mille francs. Vous devez... quoi, pour deux ans à la couturière?
—On peut lui devoir six mille francs, répondit Europe.
—Eh! bien, si madame Auguste veut être payée et conserver la pratique, elle devra faire un mémoire de trente mille francs depuis quatre ans. Même accord avec la marchande de modes. Le bijoutier, Samuel Frisch, le juif de la rue Sainte-Avoie, te prêtera des reconnaissances, nous devons lui devoir vingt-cinq mille francs, et nous aurons eu six mille francs de nos bijoux du Mont-de-Piété. Nous rendrons les bijoux au bijoutier, il y aura moitié pierres fausses; aussi, le baron ne doit-il pas trop les regarder. Enfin, tu dois faire cracher encore cent cinquante mille francs au baron d’ici à huit jours.
—Madame devra m’aider un petit peu, répondit Europe, parlez-lui, car elle reste là comme une hébétée, et m’oblige à déployer plus d’esprit que trois auteurs pour une pièce.
—Si Esther tombait dans le bégueulisme, tu m’en préviendrais, dit Carlos. Nucingen lui doit un équipage et des chevaux, elle voudra choisir et acheter tout elle-même. Ce sera le marchand de chevaux et le carrossier du loueur où est Paccard que vous choisirez. Nous aurons là d’admirables chevaux, très-chers, qui boiteront un mois après, et nous les changerons.
—On pourrait tirer six mille francs au moyen d’un mémoire de parfumeur, dit Europe.
—Oh! fit-il en hochant la tête, allez doucement, de concessions en concessions. Nucingen n’a passé que le bras dans la machine, il nous faut la tête. J’ai besoin, outre tout cela, de cinq cent mille francs.
—Vous pourrez les avoir, répondit Europe. Madame s’adoucirait pour ce gros imbécile vers six cent mille, et lui en demanderait quatre cents pour le bien aimer.
—Écoute ceci, ma fille, dit Carlos. Le jour où je toucherai les derniers cent mille francs, il y aura pour toi vingt mille francs.
—A quoi cela peut-il me servir? dit Europe en laissant aller ses bras en personne pour qui l’existence est impossible.
—Tu pourras retourner à Valenciennes, acheter un bel établissement, et devenir honnête femme, si tu veux; tous les goûts sont dans la nature, Paccard y pense quelquefois; il n’a rien sur l’épaule, presque rien sur la conscience, vous pourrez vous convenir, répliqua Carlos.
—Retourner à Valenciennes!... Y pensez-vous, monsieur? s’écria Europe effrayée.
Née à Valenciennes et fille de tisserands très-pauvres, Europe fut envoyée à sept ans dans une filature où l’Industrie moderne avait abusé de ses forces physiques, de même que le Vice l’avait dépravée avant le temps. Corrompue à douze ans, mère à treize ans, elle se vit attachée à des êtres profondément dégradés. A propos d’un assassinat, elle avait comparu, comme témoin d’ailleurs, devant la Cour d’Assises. Vaincue à seize ans par un reste de probité, par la terreur que cause la Justice, elle fit condamner l’accusé, par son témoignage, à vingt ans de travaux forcés. Ce criminel, un de ces repris de justice dont l’organisation implique de terribles vengeances, avait dit en pleine audience à cette enfant:—Dans dix ans, comme à présent, Prudence (Europe s’appelait Prudence Servien), je reviendrai pour te terrer, dussé-je être fauché. Le président de la Cour essaya bien de rassurer Prudence Servien en lui promettant l’appui, l’intérêt de la Justice; mais la pauvre enfant fut frappée d’une si profonde terreur qu’elle tomba malade et resta près d’un an à l’hôpital. La Justice est un être de raison représenté par une collection d’individus sans cesse renouvelés, dont les bonnes intentions et les souvenirs sont, comme eux, excessivement ambulatoires. Les Parquets, les Tribunaux ne peuvent rien prévenir en fait de crimes, ils sont inventés pour les accepter tout faits. Sous ce rapport, une police préventive serait un bienfait pour un pays; mais le mot police effraie aujourd’hui le législateur, qui ne sait plus distinguer entre ces mots: Gouverner,—administrer,—faire les lois. Le législateur tend à tout absorber dans l’État, comme s’il pouvait agir. Le forçat devait toujours penser à sa victime, et se venger alors que la Justice ne songerait plus ni à l’un ni à l’autre. Prudence, qui comprit instinctivement, en gros si vous voulez, son danger, quitta Valenciennes, et vint à dix-sept ans à Paris pour s’y cacher. Elle y fit quatre métiers, dont le meilleur fut celui de comparse à un petit théâtre. Elle fut rencontrée par Paccard, à qui elle raconta ses malheurs. Paccard, le bras droit, le Séide de Jacques Collin, parla de Prudence à son maître; et quand le maître eut besoin d’une esclave, il dit à Prudence: «Si tu veux me servir comme on doit servir le diable, je te débarrasserai de Durut.» Durut était le forçat, l’épée de Damoclès suspendue au-dessus de la tête de Prudence Servien. Sans ces détails, beaucoup de critiques auraient trouvé l’attachement d’Europe un peu fantastique. Enfin personne n’aurait compris le coup de théâtre que Carlos allait produire.
—Oui, ma fille, tu pourras retourner à Valenciennes... Tiens, lis. Et il tendit le journal de la veille en montrant du doigt l’article suivant: Toulon.—Hier, a eu lieu l’exécution de Jean-François Durut... Dès le matin la garnison, etc.
Prudence lâcha le journal; ses jambes se dérobèrent sous le poids de son corps; elle retrouvait la vie, car elle n’avait pas, disait-elle, trouvé de goût au pain depuis la menace de Durut.
—Tu le vois, j’ai tenu ma parole. Il a fallu quatre ans pour faire tomber la tête de Durut en l’attirant dans un piége... Eh! bien, achève ici mon ouvrage, tu te trouveras à la tête d’un petit commerce dans ton pays, riche de vingt mille francs, et la femme de Paccard, à qui je permets la vertu comme retraite.
Europe reprit le journal, et lut avec des yeux vivants tous les détails que les journaux donnent, sans se lasser, sur l’exécution des forçats depuis vingt ans; le spectacle imposant, l’aumônier qui a toujours converti le patient, le vieux criminel qui exhorte ses ex-collègues, l’artillerie braquée, les forçats agenouillés; puis les réflexions banales, qui ne changent rien au régime des bagnes, où grouillent dix-huit mille crimes.
—Il faut réintégrer Asie au logis, dit Carlos.
Asie s’avança, ne comprenant rien à la pantomime d’Europe.
—Pour la faire revenir cuisinière ici, vous commencerez par servir au baron un dîner comme il n’en aura jamais mangé, reprit-il; puis vous lui direz qu’Asie a perdu son argent au jeu et s’est remise en maison. Nous n’aurons pas besoin de chasseur: Paccard sera cocher, les cochers ne quittent pas leur siége où ils ne sont guère accessibles, l’espionnage l’atteindra moins là. Madame lui fera porter une perruque poudrée, un tricorne en gros feutre galonné; ça le changera, je le peindrai d’ailleurs.
—Nous allons avoir des domestiques avec nous? dit Asie en louchant.
—Nous aurons d’honnêtes gens, répondit Carlos.
—Tous têtes faibles! répliqua la mulâtresse.
—Si le baron loue un hôtel, Paccard a un ami capable d’être concierge, reprit Carlos. Il ne nous faudra plus qu’un valet de pied et une fille de cuisine, vous pourrez bien surveiller deux étrangers...
Au moment où Carlos allait sortir, Paccard se montra.
—Restez, il y a du monde dans la rue, dit le chasseur.
Ce mot si simple fut effrayant. Carlos monta dans la chambre d’Europe, et y resta jusqu’à ce que Paccard fût venu le chercher avec une voiture de louage qui entra dans la maison. Carlos baissa les stores et fut mené d’un train à déconcerter toute espèce de poursuite. Arrivé au faubourg Saint-Antoine, il se fit descendre à quelques pas d’une place de fiacre où il se rendit à pied, et rentra quai Malaquais, en échappant ainsi aux curieux.
—Tiens, enfant, dit-il à Lucien en lui montrant quatre cents billets de mille francs, voici, j’espère, un à-compte sur le prix de la terre de Rubempré. Nous allons en risquer cent mille. On vient de lancer les Omnibus, les Parisiens vont se prendre à cette nouveauté-là, dans trois mois nous triplerons nos fonds. Je connais l’affaire: on donnera des dividendes superbes pris sur le capital, pour faire mousser les actions. Une idée renouvelée de Nucingen. En refaisant la terre de Rubempré, nous ne paierons pas tout sur-le-champ. Tu vas aller trouver des Lupeaulx, et tu le prieras de te recommander lui-même à un avoué nommé Desroches, un drôle fûté que tu iras voir à son Étude; tu lui diras d’aller à Rubempré, d’étudier le terrain, et tu lui promettras vingt mille francs d’honoraires s’il peut, en t’achetant pour huit cent mille francs de terre autour des ruines du château, te constituer trente mille livres de rente.
—Comme tu vas!... Tu vas! tu vas!...
—Je vais toujours. Ne plaisantons point. Tu t’en iras mettre cent mille écus en bons du Trésor, afin de ne pas perdre d’intérêts; tu peux les laisser à Desroches, il est aussi honnête homme que madré... Cela fait, cours à Angoulême, obtiens de ta sœur et de ton beau-frère qu’ils prennent sur eux un petit mensonge officieux. Tes parents peuvent dire t’avoir donné six cent mille francs pour faciliter ton mariage avec Clotilde de Grandlieu, ça n’est pas déshonorant.
—Nous sommes sauvés! s’écria Lucien ébloui.
—Toi, oui! reprit Carlos; mais encore ne le seras-tu qu’en sortant de Saint-Thomas-d’Aquin avec Clotilde pour femme...
—Que crains-tu? dit Lucien en apparence plein d’intérêt.
—Il y a des curieux à ma piste... Il faut que j’aie l’air d’un vrai prêtre, et c’est bien ennuyeux! Le diable ne me protégera plus, en me voyant un bréviaire sous le bras.
En ce moment le baron de Nucingen, qui s’en alla donnant le bras à son caissier, atteignait à la porte de son hôtel.
—Chai pien beur, dit-il en rentrant, t’affoir vaid eine vichu gambagne... Pah! nus raddraberons ça...
—Le malheir esd que monnesser le paron s’esd avviché, répondit le bon Allemand en ne s’occupant que du décorum.
—Ui, ma maîdresse an didre toid êdre tans eine bosission tigne te moi, répondit ce Louis XIV de comptoir.
Sûr d’avoir tôt ou tard Esther, le baron redevint le grand financier qu’il était. Il reprit si bien la direction de ses affaires que son caissier, en le trouvant le lendemain, à six heures, dans son cabinet, vérifiant des valeurs, se frotta les mains.
—Técitément, monnessier le paron a vaid eine égonomie la nuid ternière, dit-il avec un sourire d’Allemand, moitié fin, moitié niais.
Si les gens riches à la manière du baron de Nucingen ont plus d’occasions que les autres de perdre de l’argent, ils ont aussi plus d’occasions d’en gagner, alors même qu’ils se livrent à leurs folies. Quoique la politique financière de la fameuse Maison de Nucingen se trouve expliquée ailleurs, il n’est pas inutile de faire observer que de si considérables fortunes ne s’acquièrent point, ne se constituent point, ne s’agrandissent point, ne se conservent point, au milieu des révolutions commerciales, politiques et industrielles de notre époque, sans qu’il y ait d’immenses pertes de capitaux, ou, si vous voulez, des impositions frappées sur les fortunes particulières. On verse très-peu de nouvelles valeurs dans le trésor commun du globe. Tout accaparement nouveau représente une nouvelle inégalité dans la répartition générale. Ce que l’État demande, il le rend; mais ce qu’une Maison Nucingen prend, elle le garde. Ce coup de Jarnac échappe aux lois, par la raison qui eût fait de Frédéric II un Jacques Collin, un Mandrin, si, au lieu d’opérer sur les provinces à coups de batailles, il eût travaillé dans la contrebande ou sur les valeurs mobilières. Forcer les États européens à emprunter à vingt ou dix pour cent, gagner ces dix ou vingt pour cent avec les capitaux du public, rançonner en grand les industries en s’emparant des matières premières, tendre au fondateur d’une affaire une corde pour le soutenir hors de l’eau jusqu’à ce qu’on ait repêché son entreprise asphyxiée, enfin toutes ces batailles d’écus gagnées constituent la haute politique de l’argent. Certes, il s’y rencontre pour le banquier, comme pour le conquérant, des risques; mais il y a si peu de gens en position de livrer de tels combats que les moutons n’ont rien à y voir. Ces grandes choses se passent entre bergers. Aussi, comme les exécutés (le terme consacré dans l’argot de la Bourse) sont coupables d’avoir voulu trop gagner, prend-on généralement très-peu de part aux malheurs causés par les combinaisons des Nucingens. Qu’un spéculateur se brûle la cervelle, qu’un agent de change prenne la fuite, qu’un notaire emporte les fortunes de cent ménages, ce qui est pis que de tuer un homme; qu’un banquier liquide; toutes ces catastrophes, oubliées à Paris en quelques mois, sont bientôt couvertes par l’agitation quasi marine de cette grande cité. Les fortunes colossales des Jacques Cœur, des Médici, des Ango de Dieppe, des Auffredi de La Rochelle, des Fugger, des Tiepolo, des Corner, furent jadis loyalement conquises par des priviléges dus à l’ignorance où l’on était des provenances de toutes les denrées précieuses; mais, aujourd’hui, les clartés géographiques ont si bien pénétré les masses, la concurrence a si bien limité les profits, que toute fortune rapidement faite est: ou l’effet d’un hasard et d’une découverte, ou le résultat d’un vol légal. Perverti par de scandaleux exemples, le bas commerce a répondu, surtout depuis dix ans, à la perfidie des conceptions du haut commerce, par des attentats odieux sur les matières premières. Partout où la chimie est pratiquée, on ne boit plus de vin; aussi l’industrie vinicole succombe-t-elle. On vend du sel falsifié pour échapper au Fisc. Les tribunaux sont effrayés de cette improbité générale. Enfin le commerce français est en suspicion devant le monde entier, et l’Angleterre se démoralise également. Le mal vient, chez nous, de la loi politique. La Charte a proclamé le règne de l’argent, le succès devient alors la raison suprême d’une époque athée. Aussi la corruption des sphères élevées, malgré des résultats éblouissants d’or et leurs raisons spécieuses, est-elle infiniment plus hideuse que les corruptions ignobles et quasi personnelles des sphères inférieures, dont quelques détails servent de comique, terrible si vous voulez, à cette Scène. Les ministères, que toute pensée effraie, ont banni du théâtre les éléments du comique actuel. La bourgeoisie, moins libérale que Louis XIV, tremble de voir venir son Mariage de Figaro, défend de jouer le Tartufe politique, et, certes, ne laisserait pas jouer Turcaret aujourd’hui, car Turcaret est devenu souverain. Dès lors, la comédie se raconte et le Livre devient l’arme moins rapide, mais plus sûre, des poètes.
Durant cette matinée, au milieu des allées et venues des audiences, des ordres donnés, des conférences de quelques minutes, qui font du cabinet de Nucingen une espèce de Salle-des-Pas-Perdus financière, un de ses Agents de change lui annonça la disparition d’un membre de la Compagnie, un des plus habiles, un des plus riches, Jacques Falleix, frère de Martin Falleix, et le successeur de Jules Desmarets. Jacques Falleix était l’Agent de change en titre de la maison Nucingen. De concert avec du Tillet et les Keller, le baron avait aussi froidement conjuré la ruine de cet homme que s’il se fût agi de tuer un mouton pour la Pâque.
—Il ne bouffaid bas dennir, répondit tranquillement le baron.
Jacques Falleix avait rendu d’énormes services à l’agiotage. Dans une crise, quelques mois auparavant, il avait sauvé la place en manœuvrant avec audace. Mais demander de la reconnaissance aux Loups-cerviers, n’est-ce pas vouloir attendrir, en hiver, les loups de l’Ukraine?
—Pauvre homme! répondit l’Agent de change, il se doutait si peu de ce dénoûment-là qu’il avait meublé, rue Saint-Georges, une petite maison pour sa maîtresse; il y a dépensé cent cinquante mille francs en peintures, en mobilier. Il aimait tant madame du Val-Noble!... Voilà une femme obligée de quitter tout cela... Tout y est dû.
—Pon! pon! se dit Nucingen, foilà pien le gas de rébarer mes berdes de cede nuid...—Il n’a rienne bayé? demanda-t-il à l’Agent de change.
—Eh! répondit l’agent, quel est le fournisseur malappris qui n’eût pas fait crédit à Jacques Falleix? Il paraît qu’il y a une cave exquise. Par parenthèse, la maison est à vendre, il comptait l’acheter. Le bail est à son nom. Quelle sottise! Argenterie, mobilier, vins, voiture, chevaux, tout va devenir une valeur de la masse, et qu’est-ce que les créanciers en auront?
—Fennez temain, dit Nucingen, c’haurai été foir dout cela, et zi l’on ne téclare boint te falite, qu’on arranche les avvaires à l’amiaple, che vous charcherai t’ovvrir eine brix résonnaple te ce mopilier, en brenant le pail...
—Ça pourra se faire très-bien, dit l’Agent de change. Allez-y ce matin, vous trouverez l’un des associés de Falleix avec les fournisseurs qui voudraient se créer un privilége; mais la Val-Noble a leurs factures au nom de Falleix.
Le baron de Nucingen envoya sur-le-champ un de ses commis chez son notaire, Jacques Falleix lui avait parlé de cette maison, qui valait tout au plus soixante mille francs, et il voulut être immédiatement propriétaire, afin d’en exercer le privilége à raison des loyers.
Le caissier (honnête homme!) vint savoir si son maître perdait quelque chose à la faillite de Falleix.
—Au gondraire, mon pon Volfgang, che fais raddraber sante mile vrans.
—Hai! gommand?
—Hé! ch’aurai la bedide maison gue ce bofre tiaple de Valeix brébarait à sa maîdresse tebuis un an. Ch’aurai le doute en ovvrand cinquande mile vrans aux gréanciers, et maître Gartot, mon nodaire, fa affoir mes ortres pir la méson, gar le brobriédaire ed chêné... Che le saffais, mais je n’affais blis la déde à moi. Tans beu, ma tiffine Esder habidera ein bedid balai... Valeix m’y ha menné: c’esde eine merfeille, et à teux bas d’ici... Ça me fa gomme ein cant.
La faillite de Falleix forçait le baron d’aller à la Bourse; mais il lui fut impossible de quitter la rue Saint-Lazare sans passer par la rue Taitbout; il souffrait déjà d’être resté quelques heures sans Esther, il aurait voulu la garder à ses côtés. Le gain qu’il comptait faire avec les dépouilles de son Agent de change lui rendait la perte des quatre cent mille francs déjà dépensés excessivement légère à porter. Enchanté d’annoncer à zon anche sa translation de la rue Taitbout à la rue Saint-Georges, où elle serait dans eine bedid balai, où des souvenirs ne s’opposeraient plus à leur bonheur, les pavés lui semblaient doux aux pieds, il marchait en jeune homme dans un rêve de jeune homme. Au détour de la rue des Trois-Frères, au milieu de son rêve et du pavé, le baron vit venir à lui Europe, la figure renversée.
—U fas-ti? dit-il.
—Hé! monsieur, j’allais chez vous... Vous aviez bien raison hier! Je conçois maintenant que la pauvre madame devait se laisser mettre en prison pour quelques jours. Mais les femmes se connaissent-elles en finance?... Quand les créanciers de madame ont su qu’elle était revenue chez elle, tous ont fondu sur nous comme sur une proie... Hier, à sept heures du soir, monsieur, on est venu apposer d’affreuses affiches pour vendre son mobilier samedi... Mais ceci n’est rien... Madame, qui est tout cœur, a voulu, dans le temps, obliger ce monstre d’homme, vous savez!
—Quel monsdre?
—Eh! bien, celui qu’elle aimait, ce d’Estourny, oh! il était charmant. Il jouait, voilà tout.
—Ile jhouait afec tes cardes pissaudées...
—Eh! bien! Et vous?... dit Europe, que faites-vous à la Bourse? Mais laissez-moi dire. Un jour, pour empêcher Georges, soi-disant, de se brûler la cervelle, elle a mis au Mont-de-Piété toute son argenterie, ses bijoux qui n’étaient pas payés. En apprenant qu’elle avait donné quelque chose à un créancier, tous sont venus lui faire une scène... On la menace de la Correctionnelle... Votre ange sur ce banc-là!... n’est-ce pas à faire dresser une perruque de dessus la tête?... Elle fond en larmes, elle parle d’aller se jeter à la rivière... Oh! elle ira.