«Mon ami, si la cuisinière que vous m’avez envoyée n’avait jamais été à mon service, j’aurais pu croire que votre intention était de me faire savoir combien de fois vous vous êtes évanoui avant-hier en recevant mes trois poulets. Que voulez-vous? j’étais très-nerveuse ce jour-là, je repassais les souvenirs de ma déplorable existence. Mais je connais la sincérité d’Asie. Je ne me repens donc plus de vous avoir fait quelque chagrin, puisqu’il a servi à me prouver combien je vous suis chère. Nous sommes ainsi, nous autres pauvres créatures méprisées: une affection vraie nous touche bien plus que de nous voir l’objet de dépenses folles. Pour moi, j’ai toujours eu peur d’être comme le porte-manteau où vous accrochiez vos vanités. Ça m’ennuyait de ne pas être autre chose pour vous. Oui, malgré vos belles protestations, je croyais que vous me preniez pour une femme achetée. Eh! bien, maintenant vous me trouverez bonne fille, mais à condition de toujours m’obéir un petit peu. Si cette lettre peut remplacer pour vous les ordonnances du médecin, vous me le prouverez en venant me voir après la Bourse. Vous trouverez sous les armes, et parée de vos dons, celle qui se dit, pour la vie, votre machine à plaisir,

»Esther

A la Bourse, le baron de Nucingen fut si gaillard, si content, si facile en apparence, et se permit tant de plaisanteries, que du Tillet et les Keller, qui s’y trouvaient, ne purent s’empêcher de lui demander raison de son hilarité.

Che suis amé... Nous bentons piendôd la gremaillière, dit-il à du Tillet.

—A combien cela vous revient-il? lui repartit brusquement François Keller à qui madame Colleville coûtait, disait-on, vingt-cinq mille francs par an.

Chamais cedde phâme, qui ed ein anche, ne m’a temanté teux liarts.

—Cela ne se fait jamais, lui répondit du Tillet. C’est pour ne jamais rien avoir à demander qu’elles se donnent des tantes ou des mères.

De la Bourse à la rue Taitbout, le baron dit sept fois à son domestique:—Fus n’alez bas, voueddés tonc le gefal!...

Il grimpa lestement, et trouva pour la première fois sa maîtresse belle comme le sont ces filles dont l’unique occupation est le soin de leur toilette et de leur beauté. Sortie du bain, la fleur était fraîche, parfumée à inspirer des désirs à Robert d’Arbrissel. Esther avait fait une demi-toilette délicieuse. Une redingote de reps noir, garnie en passementerie de soie rose, s’ouvrait sur une jupe de satin gris, le costume que se fit plus tard la belle Amigo dans I Puritani. Un fichu de point d’Angleterre retombait sur les épaules en badinant. Les manches de la robe étaient pincées par des lisérés pour diviser les bouffants que, depuis quelque temps, les femmes comme il faut avaient substituées aux manches à gigot devenues monstrueuses. Esther avait fixé par une épingle, sur ses magnifiques cheveux, un bonnet de malines, dit à la folle, près de tomber et qui ne tombait pas, mais qui lui donnait l’air d’être en désordre et mal peignée, quoique l’on vît parfaitement les raies blanches de sa petite tête entre les sillons des cheveux.

—N’est-ce pas une horreur, dit Europe au baron en lui ouvrant la porte du salon, de voir madame si belle dans un salon passé comme celui-là?

Hé bien, fennez rie Sainte-Chorche, dit le baron en restant en arrêt comme un chien devant une perdrix. Le demps ed manivique, nus nus bromenerons aux Jamps-Elusées, et matame Saint-Estèfe afec Ichénie dransborderont dutte fodre doiledde, fodre linche et nodre tinner à la rie Sainte-Chorche.

—Je ferai tout ce que vous voudrez, dit Esther, si vous voulez me faire le plaisir d’appeler ma cuisinière Asie, et Eugénie, Europe. J’ai surnommé ainsi toutes les femmes qui m’ont servie, depuis les deux premières que j’ai eues. Je n’aime pas le changement...

Acie... Irobe... répéta le baron en se mettant à rire. Gomme fus edes trôle... fus affez tes imachinassions.... Ch’aurais manché pien tes tinners afant te nommer eine guisinière Acie.

—C’est notre état d’être drôles, dit Esther. Voyons, une pauvre fille ne peut donc pas se faire nourrir par l’Asie et habiller par l’Europe, quand vous, vous vivez de tout le monde? C’est un mythe, quoi! Il y a des femmes qui mangeraient la terre, il ne m’en faut que la moitié. Voilà!

Quelle phâme que montame Saind-Esdèfe! se dit le baron en admirant le subit changement des façons d’Esther.

—Europe, ma fille, il me faut un chapeau, dit Esther. Je dois avoir une capote de satin noir doublée de rose, garnie en dentelles.

—Madame Thomas ne l’a pas envoyée... Allons, baron, vite! haut la patte! commencez votre service d’homme de peine, c’est-à-dire d’homme heureux! Le bonheur est lourd!... Vous avez votre cabriolet, allez chez madame Thomas, dit Europe au baron. Vous ferez demander par votre domestique la capote de madame Van-Bogseck... Et surtout, lui dit-elle à l’oreille, rapportez-lui le plus beau bouquet qu’il y ait à Paris. Nous sommes en hiver, tâchez d’avoir des fleurs des Tropiques.

Le baron descendit et dit à ses domestiques:—Ghez montame Domas. Le domestique mena son maître chez une fameuse pâtissière.—C’edde ein margeante de motes, vichi pedâte ed non te cateaux, dit le baron qui courut au Palais-Royal chez madame Prévôt, où il fit composer un bouquet de dix louis, pendant que son domestique allait chez la fameuse marchande de modes.

En se promenant dans Paris, l’observateur superficiel se demande quels sont les fous qui viennent acheter les fleurs fabuleuses qui parent la boutique de l’illustre bouquetière et les primeurs de l’européen Chevet, le seul, avec le Rocher-de-Cancale, qui offre une véritable et délicieuse Revue des Deux-Mondes... Il s’élève tous les jours, à Paris, cent et quelques passions à la Nucingen, qui se prouvent par des raretés que les reines n’osent pas se donner, et qu’on offre, et à genoux, à des filles qui, selon le mot d’Asie, aiment à flamber. Sans ce petit détail, une honnête bourgeoise ne comprendrait pas comment une fortune se fond entre les mains de ces créatures; après tout, leur fonction sociale, dans le système fouriériste, est peut-être de réparer les malheurs de l’Avarice et de la Cupidité; leurs dissipations sont peut-être au Corps Social ce qu’un coup de lancette est pour un corps pléthorique. Nucingen venait d’arroser l’Industrie de plus de deux cent mille francs.

Quand le vieil amoureux revint, la nuit tombait, le bouquet était inutile. L’heure d’aller aux Champs-Élysées, en hiver, est de deux heures à quatre. Mais la voiture servit à Esther pour se rendre de la rue Taitbout à la rue Saint-Georges, où elle prit possession du bedid balai. Jamais, disons-le, Esther n’avait encore été l’objet d’un pareil culte ni de profusions pareilles; elle en fut surprise, et se garda bien, comme toutes ces royales ingrates, de montrer le moindre étonnement. Quand vous entrez dans Saint-Pierre de Rome, pour vous faire apprécier l’étendue et la hauteur de la cathédrale des cathédrales, on vous montre le petit doigt d’une statue qui a je ne sais quelle longueur, et qui vous semble un petit doigt naturel. Or, on a tant critiqué les descriptions, néanmoins si nécessaires à l’histoire de nos mœurs, qu’il faut imiter ici le cicérone romain. Donc, en entrant dans la salle à manger, le baron ne put s’empêcher de montrer à Esther l’étoffe des rideaux de croisée, drapée avec une abondance royale, doublée en moire blanche et garnie d’une passementerie digne du corsage d’une princesse portugaise. Cette étoffe était une soierie de Chine où la patience chinoise avait su peindre les oiseaux d’Asie avec une perfection dont le modèle n’existe que sur les vélins du Moyen Age, ou dans le missel de Charles-Quint, l’orgueil de la bibliothèque impériale de Vienne.

Elle a goûdé teux mile vrans l’aune à eine milort qui l’a rabbordée tes Intes...

—Très-bien. Charmant! Quel plaisir ce sera de boire ici du vin de Champagne! dit Esther. Du moins, la mousse n’y jaillira pas sur du carreau!

—Oh! madame, dit Europe, mais voyez donc le tapis?...

Gomme on affait tessiné la dabis bir la tuc Dorlonia, mon hâmi, qui le droufe drob cher, che l’ai bris pir vus, qui êdes eine reine! dit Nucingen en montrant le tapis.

Par un effet du hasard, ce tapis, dû à l’un de nos plus ingénieux dessinateurs, se trouvait assorti aux caprices de la draperie chinoise. Les murs avaient été peints par Diaz et représentaient de délicieuses scènes, toutes voluptueuses, qui ressortaient sur des ébènes sculptés, acquis à prix d’or chez du Sommerard, et formant des panneaux où de simples filets d’or attiraient sobrement la lumière. Maintenant vous pouvez juger du reste.

—Vous avez bien fait de m’amener ici, dit Esther, il me faudra bien huit jours pour m’habituer à ma maison, et ne pas avoir l’air d’une parvenue...

Ma mèson! répétait joyeusement le baron. Fus accebdez donc?...

—Mais oui, mille fois oui, animal-bête, dit-elle en souriant.

Hânimâle édait azez...

—Bête est pour la caresse, reprit-elle en le regardant.

Le pauvre Loup-cervier prit la main d’Esther et la mit sur son cœur: il était assez animal pour sentir, mais trop bête pour trouver un mot.

Foyez gomme il pat... bir un bedid mote te dentresse!... reprit-il. Et il emmena sa déesse (téesse) dans la chambre à coucher.

—Oh! madame, dit Eugénie, je ne peux pas rester là, ça parle trop au cœur...

—Eh! bien, dit Esther, je veux rendre heureux le magicien qui opère de tels prodiges. Allons, mon gros éléphant, après le dîner nous irons ensemble au spectacle. J’ai une fringale de spectacle.

Il y avait précisément six ans qu’Esther n’était allée à un théâtre. Tout Paris se portait alors à la Porte-Saint-Martin, pour y voir une de ces pièces auxquelles la puissance des acteurs communique une expression de réalité terrible, Richard d’Arlington. Comme toutes les natures ingénues, Esther aimait autant à trembler qu’à se laisser aller aux larmes du bonheur.—Nous irons voir Frédérick-Lemaître, dit-elle, j’adore cet acteur-là!

C’edde ein trame sôfâche, dit Nucingen qui se vit contraint en un moment de s’afficher.

Le baron envoya son domestique prendre une des deux loges d’Avant-scène aux premières. Autre originalité parisienne! Quand le Succès, aux pieds d’argile, emplit une salle, il y a toujours une loge d’Avant-scène à louer dix minutes avant le lever du rideau; les directeurs la gardent pour eux quand il ne s’est pas présenté pour la prendre, une passion à la Nucingen. Cette loge est, comme la primeur de Chevet, l’impôt prélevé sur les fantaisies de l’Olympe parisien.

Il est inutile de parler du service. Il y avait trois services: le petit service, le moyen service, le grand service. Le dessert du grand service était, en entier, assiettes et plats, de vermeil sculpté. Le banquier, pour ne pas paraître écraser la table de valeurs d’or et d’argent, avait joint à tous ces services une délicieuse porcelaine de la plus charmante fragilité, genre Saxe, et qui coûtait plus qu’un service d’argenterie. Quant au nappage, le linge de Saxe, le linge d’Angleterre, de Flandre et de France rivalisaient de coquetterie avec leurs fleurs damassées.

Au dîner, ce fut le tour au baron d’être surpris en goûtant la cuisine d’Asie.

Che gomprents, dit-il, birquoi fus la nommez Acie: c’ed eine guizine aciadique.

—Ah! je commence à croire qu’il m’aime, dit Esther à Europe, il a dit quelque chose qui ressemble à un mot.

Il y en a blisieurs, dit-il.

—Eh! bien, il est encore plus Turcaret qu’on le dit, s’écria la rieuse courtisane à cette réponse digne des naïvetés célèbres échappées au banquier.

La cuisine avait été faite pour donner une indigestion au baron, afin qu’il s’en allât chez lui de bonne heure; aussi fut-ce tout ce qu’il rapporta de sa première entrevue avec Esther en fait de plaisir. Au spectacle, il fut obligé de boire un nombre infini de verres d’eau sucrée, en laissant Esther seule pendant les entr’actes. Par une rencontre si prévisible qu’on ne saurait la nommer un hasard, Tullia, Mariette et madame du Val-Noble se trouvaient au spectacle ce jour-là. Richard d’Arlington fut un de ces succès fous, et mérités d’ailleurs, comme il ne s’en voit qu’à Paris. En voyant ce drame, tous les hommes concevaient qu’on pût jeter sa femme légitime par la fenêtre, et toutes les femmes aimaient à se voir injustement victimées. Les femmes se disaient:—C’est trop fort, nous ne sommes que poussées... mais ça nous arrive souvent!..... Or une créature de la beauté d’Esther, mise comme Esther, ne pouvait pas flamber impunément à l’Avant-scène de la Porte-Saint-Martin. Aussi, dès le second acte, y eut-il dans la loge des deux danseuses une sorte de révolution causée par la constatation de l’identité de la belle inconnue avec la Torpille.

—Ah! çà! d’où sort-elle? dit Mariette à madame du Val-Noble, je la croyais noyée...

—Est-ce elle? elle me paraît trente-sept fois plus jeune et plus belle qu’il y a six ans.

—Elle s’est peut-être conservée comme madame d’Espard et madame Zayonchek, dans la glace, dit le comte de Brambourg.

Ce parvenu avait conduit les trois femmes au spectacle, dans une loge du rez-de-chaussée.

—N’est-ce pas le rat que vous vouliez m’envoyer pour empaumer mon oncle? dit Philippe à Tullia.

—Précisément, dit Tullia. Du Bruel, allez donc à l’Orchestre, voir si c’est bien elle.

Fait-elle sa tête! s’écria madame du Val-Noble en se servant d’une admirable expression du vocabulaire des filles.

—Oh! s’écria le comte de Brambourg, elle en a le droit, car elle est avec mon ami, le baron de Nucingen. J’y vais.

—Est-ce que ce serait cette prétendue Jeanne-d’Arc qui a conquis Nucingen, et avec laquelle on nous embête depuis trois mois?... dit Mariette.

—Bonsoir, mon cher baron, dit Philippe Bridau en entrant dans la loge d’Esther. Vous voilà donc marié avec mademoiselle Esther?... Mademoiselle, je suis un pauvre officier que vous deviez jadis tirer d’un mauvais pas, à Issoudun... Philippe Bridau...

—Connais pas, dit Esther en braquant ses jumelles sur la salle.

Montemiselle, répondit le baron, ne s’abbelle blis Esder, di gourt; elle ha nom matame te Jamby (Champy), eine bedid pien que che lui ai agedé...

—Si vous faites bien les choses, dit le comte, ces dames disent que madame Champy fait trop sa tête... Si vous ne voulez pas vous souvenir de moi, daignerez-vous reconnaître Mariette, Tullia, madame du Val-Noble, dit le colonel en faveur auprès du Dauphin.

—Si ces dames sont bonnes pour moi, je suis disposée à leur être très-agréable, répondit sèchement madame de Champy.

—Bonnes! dit Philippe, elles sont excellentes, elles vous surnomment Jeanne-d’Arc.

Eh! pien, si ces tames feulent fus dennir gombagnie, dit Nucingen, che fus laiserai sèle, gar chai drob manché. Vodre foidire fientra vus brentre afec vos chens... Tiaple t’Acie!...

—Pour la première fois, vous me laisseriez seule! dit Esther. Allons donc! il faut savoir mourir sur votre bord. J’ai besoin de mon homme pour sortir. Si j’étais insultée, je crierais donc pour rien?...

L’égoïsme du vieux millionnaire dut céder devant les obligations de l’amoureux. Le baron souffrit et resta. Esther avait ses raisons pour garder le baron. Si elle devait recevoir les visites de ses anciennes connaissances, elle ne devait pas être questionnée aussi sérieusement en compagnie qu’elle l’aurait été seule. Philippe Bridau se hâta de revenir dans la loge des danseuses.

—Ah! c’est elle qui hérite de ma maison de la rue Saint-Georges! dit au comte de Brambourg avec amertume madame du Val-Noble qui, dans le langage de ces sortes de femmes, se trouvait à pied.

—Probablement, répondit-il. Du Tillet m’a dit que le baron y avait dépensé trois fois autant que votre pauvre Falleix.

—Allons donc la voir, dit Tullia.

—Ma foi! non, répliqua Mariette, elle est trop belle... J’irai la voir chez elle.

—Je me trouve assez bien pour me risquer, répondit Tullia.

Tullia vint donc au premier entr’acte, et renouvela connaissance avec Esther, qui se tint dans les généralités.

—Et d’où reviens-tu, ma chère enfant? demanda la danseuse qui n’en pouvait mais de curiosité.

—Oh! je suis restée pendant cinq ans dans un château des Alpes avec un Anglais jaloux comme un tigre, un nabab; je l’appelais un nabot, car il n’était pas si grand que le bailli de Ferrette. Et je suis retombée à un banquier, de caraïbe en syllabe, comme dit Florine. Aussi, maintenant que me voilà revenue à Paris, ai-je des envies de m’amuser qui me vont rendre un vrai Carnaval. J’aurai maison ouverte. Ah! il faut me refaire de cinq ans de solitude, et je commence à me rattraper. Cinq ans d’Anglais, c’est trop; d’après les affiches, on doit n’y être que six semaines.

—Est-ce le baron qui t’a donné cette dentelle?

—Non, c’est un reste de Nabab... Ai-je du malheur, ma chère! il était jaune comme un rire d’ami devant un succès. J’ai cru qu’il mourrait en dix mois. Bah! il était fort comme une Alpe. Il faut se défier de tous ceux qui se disent malades du foie... Je ne veux plus entendre parler de foie. J’ai eu trop de foi aux proverbes..... Ce nabab m’a volée: il est mort sans faire de testament, et la famille m’a mise à la porte comme si j’avais eu la peste. Aussi j’ai dit à ce gros-là:—Paye pour deux! Vous avez bien raison de m’appeler une Jeanne d’Arc, j’ai perdu l’Angleterre! et je mourrai peut-être brûlée.

—D’amour! dit Tullia.

—Et vive! répondit Esther que ce mot rendit songeuse.

Le baron riait de toutes ces niaiseries au gros sel, mais il ne les comprenait pas toujours sur-le-champ, en sorte que son rire ressemblait à ces fusées oubliées qui partent après un feu d’artifice.

Nous vivons tous dans une sphère quelconque, et les habitants de toutes les sphères sont doués d’une dose égale de curiosité. Le lendemain, à l’Opéra, l’aventure du retour d’Esther fut la nouvelle des coulisses. Le matin, de deux heures à quatre heures, tout le Paris des Champs-Élysées avait reconnu la Torpille, et savait enfin quel était l’objet de la passion du baron de Nucingen.

—Savez-vous, disait Blondet à de Marsay dans le foyer de l’Opéra, que la Torpille a disparu le lendemain du jour où nous l’avons reconnue ici pour être la maîtresse du petit Rubempré?

A Paris, comme en province, tout se sait. La police de la rue de Jérusalem n’est pas si bien faite que celle du monde, où chacun s’espionne sans le savoir. Aussi Carlos avait-il bien deviné quel était le danger de la position de Lucien pendant et après la rue Taitbout.

Il n’existe pas de situation plus horrible que celle où se trouvait madame du Val-Noble, et le mot être à pied la rend à merveille. L’insouciance et la prodigalité de ces femmes les empêchent de songer à l’avenir. Dans ce monde exceptionnel, beaucoup plus comique et spirituel qu’on ne le pense, les femmes qui ne sont pas belles de cette beauté positive, presque inaltérable et facile à reconnaître, les femmes qui ne peuvent être aimées enfin que par caprice, pensent seules à leur vieillesse et se font une fortune: plus elles sont belles, plus imprévoyantes elles sont.—Tu as donc peur de devenir laide, que tu te fais des rentes?... est un mot de Florine à Mariette qui peut faire comprendre une des causes de cette prodigalité. Dans le cas d’un spéculateur qui se tue, d’un prodigue à bout de ses sacs, ces femmes tombent donc avec une effroyable rapidité d’une opulence effrontée à une profonde misère. Elles se jettent alors dans les bras de la marchande à la toilette, elles vendent à vil prix des bijoux exquis, elles font des dettes, surtout pour rester dans un luxe apparent qui leur permette de retrouver ce qu’elles viennent de perdre: une caisse où puiser. Ces hauts et bas de leur vie expliquent assez bien la cherté d’une liaison presque toujours ménagée, en réalité, comme Asie avait agrafé (autre mot du vocabulaire) Nucingen avec Esther. Aussi ceux qui connaissent bien leur Paris savent-ils parfaitement à quoi s’en tenir en retrouvant aux Champs-Élysées, ce bazar mouvant et tumultueux, telle femme en voiture de louage, après l’avoir vue, un an, six mois auparavant, dans un équipage étourdissant de luxe et de la plus belle tenue.—Quand on tombe à Sainte-Pélagie, il faut savoir rebondir au bois de Boulogne, disait Florine en riant avec Blondet du petit vicomte de Portenduère. Quelques femmes habiles ne risquent jamais ce contraste. Elles restent ensevelies en d’affreux hôtels garnis, où elles expient leurs profusions par des privations comme en souffrent les voyageurs égarés dans un Sahara quelconque; mais elles n’en conçoivent pas la moindre velléité d’économie. Elles se hasardent aux bals masqués, elles entreprennent un voyage en province, elles se montrent bien mises sur les boulevards par les belles journées. Elles trouvent d’ailleurs entre elles le dévouement que se témoignent les classes proscrites. Les secours à donner coûtent peu de chose à la femme heureuse, qui se dit en elle-même:—Je serai comme ça dimanche. La protection la plus efficace est néanmoins celle de la marchande à la toilette. Quand cette usurière se trouve créancière, elle remue et fouille tous les cœurs de vieillards en faveur de son hypothèque à brodequins et à chapeaux. Incapable de prévoir le désastre d’un des plus riches et des plus habiles Agents de change, madame du Val-Noble fut donc prise en plein désordre. Elle employait l’argent de Falleix à ses caprices, et s’en remettait sur lui pour les choses utiles et pour son avenir.—Comment, disait-elle à Mariette, s’attendre à cela de la part d’un homme qui paraissait si bon enfant?

Dans presque toutes les classes de la société, le bon enfant est un homme qui a de la largeur, qui prête quelques écus par ci par là sans les redemander, qui se conduit toujours d’après les règles d’une certaine délicatesse, en dehors de la moralité vulgaire, obligée, courante. Il y a des gens dits vertueux et probes qui, semblablement à Nucingen, ont ruiné leurs bienfaiteurs, et il y a des gens sortis de la Police Correctionnelle qui sont d’une ingénieuse probité pour une femme. La vertu complète, le rêve de Molière, Alceste, est excessivement rare; elle se rencontre néanmoins. Le bon enfant est le produit d’une certaine grâce dans le caractère qui ne prouve rien: un homme est ainsi comme le chat est soyeux, comme une pantoufle est faite pour être prête au pied. Donc, dans l’acception du mot bon enfant par les femmes entretenues, Falleix devait avertir sa maîtresse de la faillite et lui laisser de quoi vivre. D’Estourny, le galant escroc, était un bon enfant; il trichait au jeu, mais il avait mis de côté trente mille francs pour sa maîtresse. Aussi, dans les soupers de carnaval, les femmes répondaient-elles à ses accusateurs: «C’est égal!... vous aurez beau dire, Georges était un bon enfant, et il avait de belles manières, il méritait un meilleur sort!» Les filles se moquent des lois, elles adorent une certaine délicatesse. Elles savent se vendre, comme Esther, pour un beau idéal secret, leur religion à elles.

Après avoir à grand’peine sauvé quelques bijoux du naufrage, madame du Val-Noble succombait sous le poids terrible de cette accusation:—Elle a ruiné Falleix! Elle atteignait à l’âge de trente ans, et quoiqu’elle fût dans tout le développement de sa beauté, néanmoins elle pouvait d’autant mieux passer pour une vieille femme que, dans ces crises, une femme a contre soi toutes ses rivales. Mariette, Florine et Tullia recevaient bien leur amie à dîner, lui donnaient bien quelques secours; mais, ne connaissant pas le chiffre de ses dettes, elles n’osaient sonder la profondeur de ce gouffre. Six ans d’intervalle constituaient un point d’aiguille un peu trop long dans les fluctuations de la mer parisienne, entre la Torpille et madame du Val-Noble, pour que la femme à pied s’adressât à la femme en voiture; mais la Val-Noble savait Esther trop généreuse pour ne pas songer parfois qu’elle avait, selon son mot, hérité d’elle, et venir à elle dans une rencontre qui semblerait fortuite, quoique cherchée. Pour faire arriver ce hasard, madame du Val-Noble, mise en femme comme il faut, se promenait aux Champs-Élysées tous les jours, ayant au bras Théodore Gaillard, qui a fini par l’épouser et qui, dans cette détresse, se conduisait très-bien avec son ancienne maîtresse, il lui donnait des loges et la faisait inviter à toutes les parties. Elle se flattait que, par un beau temps, Esther se promènerait, et qu’elles se trouveraient face à face. Esther avait Paccard pour cocher, car sa maison fut, en cinq jours, organisée par Asie, par Europe et Paccard, d’après les instructions de Carlos, de manière à faire de la maison rue Saint-Georges une place forte. De son côté, Peyrade, mu par sa haine profonde, par son désir de vengeance, et surtout dans le dessein d’établir sa chère Lydie, prit pour but de promenade les Champs-Élysées, dès que Contenson lui dit que la maîtresse de monsieur de Nucingen y était visible. Peyrade se mettait si parfaitement en Anglais, et parlait si bien en français avec les gazouillements que les Anglais introduisent dans notre langage; il savait si purement l’anglais, il connaissait si complétement les affaires de ce pays, où par trois fois, la police de Paris l’avait envoyé, en 1779 et 1786, qu’il soutint son rôle d’Anglais chez des ambassadeurs et à Londres, sans éveiller de soupçons. Peyrade, qui tenait beaucoup de Musson, le fameux mystificateur, savait se déguiser avec tant d’art que Contenson, un jour ne le reconnut pas. Accompagné de Contenson déguisé en mulâtre, Peyrade examinait, de cet œil qui semble inattentif, mais qui voit tout, Esther et ses gens. Il se trouva donc naturellement dans la contre-allée où les gens à équipage se promènent quand il fait sec et beau, le jour où Esther y rencontra madame du Val-Noble. Peyrade, suivi de son mulâtre en livrée, marcha sans affectation, et en vrai nabab qui ne pense qu’à lui-même, sur la ligne des deux femmes, de manière à saisir à la volée quelques mots de leur conversation.

—Eh! bien, ma chère enfant, disait Esther à madame du Val-Noble, venez me voir. Nucingen se doit à lui-même de ne pas laisser sans un liard la maîtresse de son Agent de change...

—D’autant plus qu’on dit qu’il l’a ruiné, dit Théodore Gaillard, et que nous pourrions bien le faire chanter...

—Il dîne chez moi demain, viens, ma bonne, dit Esther. Puis elle lui dit à l’oreille:—J’en fais ce que je veux, il n’a pas encore ça! Elle mit un de ses ongles tout ganté sous la plus jolie de ses dents, et fit ce geste assez connu dont la signification énergique veut dire: rien du tout!

—Tu le tiens...

—Ma chère, il n’a encore que payé mes dettes...

—Est-il petite-poche! s’écria Suzanne du Val-Noble.

—Oh! reprit Esther, j’en avais à faire reculer un ministre des finances. Maintenant, je veux trente mille francs de rente, avant la lettre!... Oh! il est charmant, je n’ai pas à me plaindre... Il va... Dans huit jours, nous pendons la crémaillère, tu en seras... Le matin, il doit m’offrir le contrat de la maison de la rue Saint-Georges. Décemment, on ne peut pas habiter une pareille maison sans trente mille francs de rentes à soi... pour les retrouver en cas de malheur. J’ai connu la misère, et je n’en veux plus. Il y a de certaines connaissances dont on a trop tout de suite.

—Toi qui disais: «La fortune, c’est moi!» comme tu as changé! s’écria Suzanne.

—C’est l’air de la Suisse, on y devient économe... Tiens, vas-y, ma chère! fais-y un Suisse, et tu en feras peut-être un mari! car ils ne savent pas encore ce que sont des femmes comme nous... Dans tous les cas, tu en reviendras avec l’amour des rentes sur le Grand-Livre, un amour honnête et délicat! Adieu.

Esther remonta dans sa belle voiture attelée des plus magnifiques chevaux gris-pommelés qui fussent alors à Paris.

—La femme qui monte en voiture, dit alors Peyrade en anglais à Contenson, est bien, mais j’aime encore mieux celle qui se promène, tu vas la suivre et savoir qui elle est.

—Voici ce que cet Anglais vient de dire en anglais, dit Théodore Gaillard en répétant à madame du Val-Noble la phrase de Peyrade.

Avant de se risquer à parler anglais, Peyrade avait lâché dans cette langue un mot qui fit faire à Théodore Gaillard un mouvement de physionomie par lequel il s’était assuré que le journaliste savait l’anglais. Madame du Val-Noble alla dès lors très-lentement chez elle, rue Louis-le-Grand, dans un hôtel garni décent, en regardant de côté pour voir si le mulâtre la suivait. Cet établissement appartenait à une madame Gérard que, dans ses jours de splendeur, madame du Val-Noble avait obligée, et qui lui témoignait de la reconnaissance en la logeant d’une façon convenable. Cette bonne femme, bourgeoise honnête et pleine de vertus, pieuse même, acceptait la courtisane comme une femme d’un ordre supérieur; elle la voyait toujours au milieu de son luxe, elle la prenait pour une reine déchue; elle lui confiait ses filles; et, chose plus naturelle qu’on ne le pense, la courtisane était aussi scrupuleuse en les menant au spectacle que le serait une mère, elle était aimée des deux demoiselles Gérard. Cette brave et digne hôtesse ressemblait à ces sublimes prêtres qui voient encore une créature à sauver, à aimer, dans ces femmes mises hors la loi. Madame du Val-Noble respectait cette honnêteté, souvent elle l’enviait en causant le soir, et en déplorant ses malheurs. «—Vous êtes encore belle, vous pouvez faire une bonne fin,» disait madame Gérard. Madame du Val-Noble n’était d’ailleurs tombée que relativement. La toilette de cette femme, si gaspilleuse et si élégante, était encore assez bien fournie pour lui permettre de paraître, à l’occasion, comme le jour de Richard d’Arlington à la Porte-Saint-Martin, dans tout son éclat. Madame Gérard payait encore assez gracieusement les voitures dont la femme à pied avait besoin pour aller dîner en ville, pour se rendre au spectacle et en revenir.

—Eh! bien, ma chère madame Gérard, dit-elle à cette honnête mère de famille, mon sort va changer, je crois...

—Allons, madame, tant mieux; mais soyez sage, pensez à l’avenir... Ne faites plus de dettes. J’ai tant de mal à renvoyer ceux qui vous cherchent!...

—Eh! ne vous inquiétez pas de ces chiens-là, qui tous ont gagné des sommes énormes avec moi. Tenez, voici des billets de Variétés pour vos filles, une bonne loge aux deuxièmes. Si quelqu’un me demandait ce soir et que je ne fusse pas rentrée, on laisserait monter tout de même. Adèle, mon ancienne femme de chambre, y sera; je vais vous l’envoyer.

Madame du Val-Noble, qui n’avait ni tante ni mère, se trouvait forcée de recourir à sa femme de chambre (aussi à pied!) pour faire jouer le rôle d’une Saint-Estève auprès de l’inconnu dont la conquête allait lui permettre de remonter à son rang. Elle alla dîner avec Théodore Gaillard, qui, pour ce jour-là, se trouvait avoir une partie, c’est-à-dire un dîner offert par Nathan, qui payait un pari perdu, une de ces débauches dont on dit aux invités:—Il y aura des femmes.

Peyrade ne s’était pas décidé sans de puissantes raisons à donner de sa personne dans le champ de cette intrigue. Sa curiosité, comme celle de Corentin, était d’ailleurs si vivement excitée que, sans raisons, il se fût encore mêlé volontiers à ce drame. En ce moment la politique de Charles X avait achevé sa dernière évolution. Après avoir confié le timon des affaires à des ministres de son choix, le roi préparait la conquête d’Alger pour faire servir cette gloire de passe-port à ce qu’on a nommé son coup d’État. Au dedans, personne ne conspirait plus, Charles X croyait n’avoir aucun adversaire. En politique comme en mer, il y a des calmes trompeurs. Corentin était donc tombé dans une inaction absolue. Dans cette situation, un vrai chasseur, pour s’entretenir la main, faute de grives, tue des merles. Domitien, lui, tuait des mouches, faute de chrétiens. Témoin de l’arrestation d’Esther, Contenson avait, avec le sens exquis de l’espion, très-bien jugé cette opération. Ainsi qu’on l’a vu, le drôle n’avait pas pris la peine de gazer son opinion au baron de Nucingen. «Au profit de qui rançonne-t-on la passion du banquier?» fut la première question que se posèrent les deux amis. Après avoir reconnu dans Asie un personnage de la pièce, Contenson avait espéré, par elle, arriver à l’auteur; mais elle lui coula des mains pendant quelque temps en se cachant comme une anguille dans la vase parisienne, et, lorsqu’il la retrouva cuisinière chez Esther, la coopération de cette mulâtresse lui parut inexplicable. Pour la première fois, les deux artistes en espionnage rencontraient donc un texte indéchiffrable, tout en soupçonnant une ténébreuse histoire. Après trois attaques successives et hardies sur la maison rue Taitbout, Contenson trouva le mutisme le plus obstiné. Tant qu’Esther y demeura, le portier sembla dominé par une profonde terreur. Peut-être Asie avait-elle promis des boulettes empoisonnées à toute la famille en cas d’indiscrétion. Le lendemain du jour où Esther quitta son appartement, Contenson trouva ce portier un peu plus raisonnable, il regrettait beaucoup cette petite dame qui, disait-il, le nourrissait des restes de sa table. Contenson, déguisé en courtier de commerce, marchandait l’appartement, et il écoutait les doléances du portier en se moquant de lui, mettant en doute tout ce qu’il disait par des: «—Est-ce possible?...—Oui, monsieur, cette petite dame a demeuré cinq ans ici sans en être jamais sortie, à preuve que son amant, jaloux quoiqu’elle fût sans reproche, prenait les plus grandes précautions pour venir, pour entrer, pour sortir. C’était d’ailleurs un très-beau jeune homme.» Lucien se trouvait encore à Marsac, chez sa sœur, madame Séchard; mais, dès qu’il fut revenu, Contenson envoya le portier quai Malaquais, demander à monsieur de Rubempré s’il consentait à vendre les meubles de l’appartement quitté par madame Van-Bogseck. Le portier reconnut alors dans Lucien l’amant mystérieux de la jeune veuve, et Contenson n’en voulait pas savoir davantage. On doit juger de l’étonnement profond, quoique contenu, dont furent saisis Lucien et Carlos, qui parurent croire le portier fou; ils essayèrent de le lui persuader.

En vingt-quatre heures, une contre-police fut organisée par Carlos, qui fit surprendre Contenson en flagrant délit d’espionnage. Contenson, déguisé en porteur de la Halle, avait déjà deux fois apporté les provisions achetées le matin par Asie, et deux fois il était entré dans le petit hôtel de la rue Saint-Georges. Corentin, de son côté, se remuait; la réalité du personnage de Carlos Herrera l’arrêta net; mais il sut promptement que cet abbé, l’envoyé secret de Ferdinand VII, était venu vers la fin de l’année 1823 à Paris. Néanmoins, Corentin dut étudier les raisons qui portaient cet Espagnol à protéger Lucien de Rubempré. Il fut démontré bientôt à Corentin que Lucien avait eu pendant cinq ans Esther pour maîtresse. Ainsi la substitution de l’Anglaise à Esther avait eu lieu dans les intérêts du dandy. Or Lucien n’avait aucun moyen d’existence, on lui refusait mademoiselle de Grandlieu pour femme, et il venait d’acheter un million la terre de Rubempré. Corentin fit mouvoir adroitement le directeur-général de la Police du royaume, à qui le préfet de Police apprit, à propos de Peyrade, qu’en cette affaire les plaignants n’étaient rien moins que le comte de Sérizy et Lucien de Rubempré.—Nous y sommes! s’étaient écriés Peyrade et Corentin. Le plan des deux amis fut dessiné dans un moment.—«Cette fille, avait dit Corentin, a eu des liaisons, elle a des amies. Parmi ces amies, il est impossible qu’il ne s’en trouve pas une dans le malheur; un de nous doit jouer le rôle d’un riche étranger qui l’entretiendra; nous les ferons camarader. Elles ont toujours besoin les unes des autres pour le tric-trac des amants, et nous serons alors au cœur de la place.» Peyrade pensa tout naturellement à prendre son rôle d’Anglais. La vie de débauche à mener, pendant le temps nécessaire à la découverte du complot dont il avait été la victime, lui souriait, tandis que Corentin, vieilli par ses travaux et assez malingre, s’en souciait peu. En mulâtre, Contenson échappa sur-le-champ à la contre-police de Carlos. Trois jours avant la rencontre de Peyrade et de madame du Val-Noble aux Champs-Élysées, le dernier des agents de messieurs de Sartine et Lenoir, muni d’un passe-port parfaitement en règle, avait débarqué rue de la Paix, à l’hôtel Mirabeau, venant des colonies par le Havre dans une petite calèche aussi crottée que si elle arrivait du Havre, quoiqu’elle n’eût fait que le chemin de Saint-Denis à Paris.

Carlos Herrera, de son côté, fit viser son passe-port à l’ambassade espagnole, et disposa tout quai Malaquais pour un voyage à Madrid. Voici pourquoi. Sous quelques jours Esther allait être propriétaire du petit hôtel de la rue Saint-Georges, elle devait obtenir une inscription de trente mille francs de rentes; Europe et Asie étaient assez rusées pour la lui faire vendre et en remettre secrètement le prix à Lucien. Lucien, soi-disant riche par la libéralité de sa sœur, achèverait ainsi de payer le prix de la terre de Rubempré. Personne n’avait rien à reprendre dans cette conduite. Esther seule pouvait être indiscrète; mais elle serait morte plutôt que de laisser échapper un mouvement de sourcils. Clotilde venait d’arborer un petit mouchoir rose à son cou de cigogne, la partie était donc gagnée à l’hôtel de Grandlieu. Les actions des Omnibus donnaient déjà trois capitaux pour un. Carlos, en disparaissant pour quelques jours, déjouait toute malveillance. La prudence humaine avait tout prévu, pas une faute n’était possible. Le faux Espagnol devait partir le lendemain du jour où Peyrade avait rencontré madame du Val-Noble aux Champs-Élysées. Or, dans la nuit même, à deux heures du matin, Asie arriva quai Malaquais en fiacre, et trouva le chauffeur de cette machine fumant dans sa chambre, et se livrant au résumé qui vient d’être traduit en quelques mots, comme un auteur épluchant une feuille de son livre pour y découvrir des fautes à corriger. Un pareil homme ne voulait pas commettre deux fois un oubli comme celui du portier de la rue Taitbout.

—Paccard, dit Asie à l’oreille de son maître, a reconnu ce matin, à deux heures et demie, aux Champs-Élysées, Contenson déguisé en mulâtre et servant de domestique à un Anglais qui, depuis trois jours, se promène aux Champs-Élysées pour observer Esther. Paccard a reconnu ce mâtin-là, comme moi quand il était en porteur de la Halle, aux yeux. Paccard a ramené la petite de manière à ne pas perdre de vue notre drôle. Il est à l’hôtel Mirabeau; mais il a échangé de tels signes d’intelligence avec l’Anglais, qu’il est impossible, dit Paccard, que l’Anglais soit un Anglais.

—Nous avons un taon sur le dos, dit Carlos. Je ne pars qu’après-demain. Ce Contenson est bien celui qui nous a lancé jusqu’ici le portier de la rue Taitbout; il faut savoir si le faux Anglais est notre ennemi.

A midi, le mulâtre de monsieur Samuel Johnson servait gravement son maître, qui déjeunait toujours trop bien, par calcul. Peyrade voulait se faire passer pour un Anglais du genre Buveur, il ne sortait jamais qu’entre deux vins. Il avait des guêtres en drap noir qui lui montaient jusqu’aux genoux et rembourrées de manière à lui grossir les jambes; son pantalon était doublé d’une futaine énorme; il avait un gilet boutonné jusqu’au menton; sa cravate bleue lui entourait le cou jusqu’à fleur des joues; il portait une petite perruque rousse qui lui cachait la moitié du front; il s’était donné trois pouces de plus environ; en sorte que le plus ancien habitué du café David n’aurait pu le reconnaître. A son habit carré, noir, ample et propre comme un habit anglais, un passant devait le prendre pour un Anglais millionnaire. Contenson avait manifesté l’insolence froide du valet de confiance d’un nabab, il était muet, rogue, méprisant, peu communicatif, et se permettait des gestes étrangers et des cris féroces. Peyrade achevait sa seconde bouteille quand un garçon de l’hôtel introduisit sans cérémonie dans l’appartement un homme en qui Peyrade, aussi bien que Contenson, reconnut un gendarme en bourgeois.

—Monsieur Peyrade, dit le gendarme en s’adressant au nabab et en lui parlant à l’oreille, j’ai l’ordre de vous amener à la Préfecture. Peyrade se leva sans faire la moindre observation et chercha son chapeau.—Vous trouverez un fiacre à la porte, lui dit le gendarme dans l’escalier. Le préfet voulait vous faire arrêter, mais il s’est contenté de vous envoyer demander des explications sur votre conduite par l’officier de paix que vous trouverez dans la voiture.

—Dois-je rester avec vous? demanda le gendarme à l’officier de paix quand Peyrade fut monté.

—Non, répondit l’officier de paix. Dites tout bas au cocher d’aller à la Préfecture.

Peyrade et Carlos se trouvaient ensemble dans le même fiacre. Carlos tenait à portée un stylet. Le fiacre était mené par un cocher de confiance, capable d’en laisser sortir Carlos sans s’en apercevoir et de s’étonner, en arrivant sur une place, de trouver un cadavre dans sa voiture. On ne réclame jamais un espion. La justice laisse presque toujours ces meurtres impunis, tant il est difficile d’y voir clair. Peyrade jeta son coup d’œil d’espion sur le magistrat que lui détachait le préfet de Police, Carlos lui présenta des lignes satisfaisantes: un crâne pelé, sillonné de rides à l’arrière; des cheveux poudrés; puis, sur des yeux tendres bordés de rouge et qui voulaient des soins, une paire de lunettes d’or très-légères, très-bureaucratiques, à verres verts et doubles. Ces yeux offraient des certificats de maladies ignobles. Une chemise en percale à jabot plissé dormant, un gilet de satin noir usé, un pantalon d’homme de justice, des bas de filoselle noire et des souliers noués par des rubans, une longue redingote noire, des gants à quarante sous, noirs et portés depuis dix jours, une chaîne de montre en or. C’était, ni plus ni moins, le magistrat inférieur appelé très-antinomiquement officier de paix.

—Mon cher monsieur Peyrade, je regrette qu’un homme comme vous soit l’objet d’une surveillance, et que vous preniez à tâche de la justifier. Votre déguisement n’est pas du goût de monsieur le préfet. Si vous croyez échapper ainsi à notre vigilance, vous êtes dans l’erreur. Vous avez sans doute pris la route d’Angleterre à Beaumont-sur-Oise?...

—A Beaumont-sur-Oise, répondit Peyrade.

—Ou à Saint-Denis? reprit l’abbé.

Peyrade se troubla. Cette nouvelle demande exigeait une réponse. Or toute réponse était dangereuse. Une affirmation devenait une moquerie; une négation, si l’homme savait la vérité, perdait Peyrade.—Il est fin, pensa-t-il. Il essaya de regarder l’officier de paix en souriant, et lui donna son sourire pour une réponse. Le sourire fut accepté sans protêt.

—Dans quel but vous êtes-vous déguisé, avez-vous pris un appartement à l’hôtel Mirabeau, et mis Contenson en mulâtre? demanda le faux magistrat.

—Monsieur le préfet fera de moi ce qu’il voudra, mais je ne dois compte de mes actions qu’à mes chefs, dit Peyrade avec dignité.

—Si vous voulez me donner à entendre que vous agissez pour le compte de la Police Générale du Royaume, dit sèchement Carlos, nous allons changer de direction, et aller rue de Grenelle au lieu d’aller rue de Jérusalem. J’ai les ordres les plus positifs à votre égard. Mais prenez bien garde? on ne vous en veut pas énormément, et, en un moment, vous brouilleriez vos cartes. Quant à moi, je ne vous veux pas de mal.... Mais, marchons!.... Dites-moi la vérité...

—La vérité? la voici, dit Peyrade en jetant un regard fin sur les yeux rouges de son cerbère.

La figure de Carlos resta muette, impassible, l’officier de paix faisait son métier, toute vérité lui paraissait indifférente, il avait l’air de taxer le Préfet de quelque caprice. Les Préfets ont des lubies.

—Je suis devenu amoureux comme un fou d’une femme, la maîtresse de cet Agent de change qui voyage pour son plaisir et pour le déplaisir de ses créanciers, Falleix.

—Madame du Val-Noble, dit l’officier.

—Oui, reprit Peyrade. Pour pouvoir l’entretenir pendant un mois, ce qui ne me coûtera guère plus de mille écus, je me suis mis en nabab et j’ai pris Contenson pour domestique. Cela, monsieur, est si vrai que, que si vous voulez me laisser dans le fiacre, où je vous attendrai, foi d’ancien Commissaire-général de police, montez à l’hôtel, vous y questionnerez Contenson. Non-seulement Contenson vous confirmera ce que j’ai l’honneur de vous dire, mais vous verrez venir la femme de chambre de madame du Val-Noble, qui doit nous apporter ce matin le consentement à mes propositions, ou les conditions de sa maîtresse. Un vieux singe se connaît en grimaces: j’ai offert mille francs par mois, une voiture; cela fait quinze cents; cinq cents francs de cadeaux, puis autant en quelques parties, des dîners, des spectacles; vous voyez que je ne me trompe pas d’un centime en vous disant mille écus. Un homme de mon âge peut bien mettre mille écus à sa dernière fantaisie.

—Ah! papa Peyrade, vous aimez encore assez les femmes pour?... Mais vous m’attrapez; moi, j’ai soixante ans, et je m’en prive très-bien... Si cependant les choses sont comme vous les dites, je conçois que, pour vous passer cette fantaisie, il vous a fallu vous donner la tournure d’un étranger.

—Vous comprenez que Peyrade ou le père Canquoëlle de la rue des Moineaux...

—Oui, ni l’un ni l’autre n’eût convenu à madame du Val-Noble, reprit Carlos enchanté d’apprendre l’adresse du père Canquoëlle. J’ai connu jadis une femme, dit le faux magistrat, qui était entretenue par l’exécuteur des hautes-œuvres. Un jour, au spectacle, elle se pique avec une épingle, et, comme cela se disait avant la révolution, elle s’écrie: Ah! bourreau!—Est-ce une réminiscence? lui dit quelqu’un... Eh bien! mon cher Peyrade, elle a quitté son amant à cause de ce mot. Je conçois que vous ne voulez pas vous exposer à une semblable avanie... Madame du Val-Noble est femme à gens comme il faut, je l’ai vue un jour à l’Opéra, je l’ai trouvée bien belle... Faites revenir le cocher rue de la Paix, mon cher Peyrade, je vais monter avec vous dans votre appartement et voir les choses par moi-même. Un rapport verbal suffira sans doute à monsieur le préfet.

Carlos sortit de sa poche de côté une tabatière en carton noir doublée de vermeil, il l’ouvrit, et offrit du tabac à Peyrade par un geste d’une bonhomie adorable. Peyrade se dit à lui-même:—Et voilà leurs agents!... mon Dieu! si monsieur Lenoir ou monsieur de Sartine revenait au monde, que dirait-il?

—C’est là sans doute une partie de la vérité, mais ce n’est pas tout, mon cher ami, dit le faux officier de paix en achevant de humer sa prise par le nez. Vous vous êtes mêlé des affaires de cœur du baron de Nucingen, et vous voulez sans doute l’entortiller dans quelque nœud coulant; vous l’avez manqué au pistolet, vous voulez le viser avec du gros canon. Madame du Val-Noble est une amie de madame de Champy...

—Ah! diable! ne nous enferrons pas! se dit Peyrade. Il est plus fort que je ne le croyais. Il me joue: il parle de me faire relâcher, et il continue de me faire causer.

—Eh! bien, dit Carlos d’un air d’autorité magistrale.

—Monsieur, il est vrai que j’ai eu le tort de chercher pour le compte de monsieur de Nucingen une femme dont il était amoureux à en perdre la tête. C’est la cause de la disgrâce dans laquelle je suis; car il paraît que j’ai touché, sans le savoir, à des intérêts très-graves. (Le magistrat subalterne fut impassible.) Mais je connais assez la Police après cinquante-deux ans d’exercice, reprit Peyrade, pour m’être abstenu depuis la mercuriale que m’a donnée monsieur le préfet, qui certainement avait raison...

—Vous renonceriez alors à votre caprice si monsieur le préfet vous le demandait? Ce serait, je crois, la meilleure preuve à donner de la sincérité de ce que vous me dites.

—Comme il va! comme il va! se disait Peyrade. Ah! sacrebleu! les agents d’aujourd’hui valent ceux de monsieur Lenoir.

—Y renoncer? dit Peyrade..... J’attendrai les ordres de monsieur le préfet... Mais si vous voulez monter, nous voici à l’hôtel.

—Où trouvez-vous donc des fonds? lui demanda Carlos d’un air sagace et à brûle-pourpoint.

—Monsieur, j’ai un ami... dit Peyrade...

—Allez donc dire cela, reprit Carlos, à un juge d’instruction?

Cette audacieuse scène était chez Carlos le résultat d’une de ces combinaisons dont la simplicité ne pouvait sortir que de la tête d’un homme de sa trempe. Il avait envoyé Lucien, de très-bonne heure, chez la comtesse de Sérizy. Lucien pria le secrétaire particulier du comte d’aller, de la part du comte, demander au préfet des renseignements sur l’agent employé par le baron de Nucingen. Le secrétaire était revenu muni d’une note sur Peyrade, la copie du sommaire écrit sur le dossier:

Dans la police depuis 1778. et venu d’Avignon à Paris, deux ans auparavant.

Sans fortune et sans moralité, dépositaire de secrets d’État.

Domicilié rue des Moineaux, sous le nom de Canquoëlle, nom du petit bien sur lequel vit sa famille, dans le département de Vaucluse, famille honorable d’ailleurs.

A été demandé récemment par un de ses petits-neveux, nommé Théodose de la Peyrade. (Voir le rapport d’un agent, no 37 des pièces.)

—C’est lui qui doit être l’Anglais à qui Contenson sert de mulâtre, s’était écrié Carlos quand Lucien lui rapporta les renseignements donnés de vive voix, outre la note.

En trois heures de temps, cet homme, d’une activité de général en chef, avait trouvé par Paccard un innocent complice capable de jouer le rôle d’un gendarme en bourgeois, et s’était déguisé en officier de paix. Il avait hésité trois fois à tuer Peyrade dans le fiacre; mais il s’était interdit de jamais commettre un assassinat par lui-même, il se promit de se défaire à temps de Peyrade en le faisant signaler comme un millionnaire à quelques forçats libérés.

Peyrade et son Mentor entendirent la voix de Contenson qui causait avec la femme de chambre de madame du Val-Noble. Peyrade fit alors signe à Carlos de rester dans la première pièce, en ayant l’air de lui dire ainsi:—Vous allez juger de ma sincérité.

—Madame consent à tout, disait Adèle. Madame est en ce moment chez une de ses amies, madame de Champy, qui a pour un an encore un appartement tout meublé rue Taitbout, et qui le lui donnera sans doute. Madame sera mieux là pour recevoir monsieur Johnson, car les meubles sont encore très-bien, et Monsieur pourra les acheter à Madame en s’entendant avec madame de Champy.

—Bon, mon enfant. Si ce n’est pas une carotte, c’en est le feuillage, dit le mulâtre à la fille stupéfaite; mais nous partagerons....

—Eh! bien, en voilà un homme de couleur! s’écria mademoiselle Adèle. Si votre nabab est un nabab, il peut bien donner des meubles à Madame. Le bail finit en avril 1830, votre nabab pourra le renouveler, s’il se trouve bien.

Moa trée contente! répondit Peyrade qui fit son entrée en frappant sur l’épaule de la femme de chambre.

Et il fit un geste d’intelligence à Carlos qui répondit par un geste d’assentiment en comprenant que le nabab devait rester dans son rôle. Mais la scène changea subitement par l’entrée d’un personnage sur qui Carlos ni le préfet de police ne pouvaient rien. Corentin se montra soudain. Il avait trouvé la porte ouverte, il venait voir en passant comment son vieux Peyrade jouait son rôle de nabab.

—Le préfet m’otolondre toujours! dit Peyrade à l’oreille de Corentin, il m’a découvert en nabab.

—Nous ferons tomber le préfet, répondit Corentin à l’oreille de son ami.

Puis, après avoir salué froidement, il se mit à examiner sournoisement le magistrat.

—Restez ici jusqu’à mon retour; je vais à la Préfecture, dit Carlos. Si vous ne me voyez pas, vous pourrez vous passer votre fantaisie.

Après avoir dit ces mots à l’oreille de Peyrade afin de ne pas en démolir le personnage aux yeux de la femme de chambre, Carlos sortit, ne se souciant pas de rester sous le regard du nouveau venu, dans lequel il reconnut une de ces natures blondes, à œil bleu, terribles à froid.

—C’est l’officier de paix que m’a envoyé le préfet, dit Peyrade à Corentin.

—Ça! répondit Corentin, tu t’es laissé mettre dedans. Cet homme a trois jeux de cartes dans ses souliers, cela se voit à la position du pied dans le soulier; et un officier de paix n’a pas besoin de se déguiser!

Corentin descendit avec rapidité pour éclaircir ses soupçons; Carlos montait en fiacre.

—Eh! monsieur l’abbé?... cria Corentin. Carlos tourna la tête, vit Corentin, et monta dans son fiacre; mais Corentin eut le temps de lui dire à la portière:—Voilà tout ce que je voulais savoir.—Quai Malaquais! cria Corentin au cocher en mettant d’infernales railleries dans son accent et dans son regard.

—Allons, se dit Jacques Collin, je suis cuit, ils y sont, il faut les gagner de vitesse, et surtout savoir ce qu’ils nous veulent.

Corentin avait vu cinq ou six fois l’abbé Carlos Herrera, et le regard de cet homme ne pouvait pas s’oublier. Corentin avait reconnu d’abord la carrure des épaules, puis les boursouflures du visage, et la tricherie des trois pouces obtenus par un talon intérieur.

—Ah! mon vieux, l’on t’a fait poser! dit Corentin en voyant qu’il n’y avait plus dans la chambre à coucher que Peyrade et Contenson.

—Qui? s’écria Peyrade dont l’accent eut une vibration métallique. J’emploie mes derniers jours à le mettre sur un gril et à l’y retourner.

—C’est l’abbé Carlos Herrera, probablement le Corentin de l’Espagne. Tout s’explique. L’Espagnol est un débauché qui a voulu faire la fortune de ce petit jeune homme en battant monnaie avec le traversin d’une jolie fille... C’est à toi de savoir si tu veux jouter avec un abbé qui me paraît diablement roué.

—Oh! cria Contenson, il a reçu les trois cent mille francs le jour de l’arrestation d’Esther, il était dans le fiacre! je me souviens de ces yeux-là, de ce front, de ces marques de petite-vérole.

—Ah! quelle dot aurait eue ma pauvre Lydie! s’écria Peyrade.

—Tu peux rester en nabab, dit Corentin. Pour avoir un œil chez Esther, il faut la lier avec la Val-Noble, elle était la vraie maîtresse de Lucien de Rubempré.

—On a déjà chippé plus de cinq cent mille francs au Nucingen, dit Contenson.

—Il leur en faut encore autant, reprit Corentin, la terre de Rubempré coûte un million. Papa, dit-il en frappant sur l’épaule de Peyrade, tu pourras avoir plus de cent mille francs pour marier Lydie.

—Ne me dis pas cela, Corentin. Si ton plan manquait, je ne sais pas de quoi je serais capable...

—Tu les auras peut-être demain! L’abbé, mon cher, est bien fin, nous devons baiser son ergot, c’est un diable supérieur; mais je le tiens, il est homme d’esprit, il capitulera. Tâche d’être aussi bête qu’un nabab, et ne crains plus rien.

Le soir de cette journée où les véritables adversaires s’étaient rencontrés face à face et sur un terrain aplani, Lucien alla passer la soirée à l’hôtel de Grandlieu. La compagnie y était nombreuse. A la face de tout son salon, la duchesse garda pendant quelque temps Lucien auprès d’elle, en se montrant excellente pour lui.

—Vous êtes allé faire un petit voyage? lui dit-elle.

—Oui, madame la duchesse. Ma sœur, dans le désir de faciliter mon mariage, a fait de grands sacrifices, et j’ai pu acquérir la terre de Rubempré, la recomposer en entier. Mais j’ai trouvé dans mon avoué de Paris un homme habile, il a su m’éviter les prétentions que les détenteurs des biens auraient élevées en sachant le nom de l’acquéreur.

—Y a-t-il un château? dit Clotilde en souriant trop.

—Il y a quelque chose qui ressemble à un château; mais le plus sage sera de s’en servir comme de matériaux pour bâtir une maison moderne.

Les yeux de Clotilde jetaient des flammes de bonheur à travers ses sourires de contentement.

—Vous ferez ce soir un rubber avec mon père, lui dit-elle tout bas. Dans quinze jours, j’espère que vous serez invité à dîner.

—Eh! bien, mon cher monsieur, dit le duc de Grandlieu, vous avez acheté, dit-on, la terre de Rubempré; je vous en fais mon compliment. C’est une réponse à ceux qui vous donnaient des dettes. Nous autres, nous pouvons, comme la France ou l’Angleterre, avoir une Dette Publique; mais, voyez-vous, les gens sans fortune, les commençants ne peuvent pas se donner ce ton-là...

—Eh! monsieur le duc, je dois encore cinq cent mille francs sur ma terre.

—Eh! bien, il faut épouser une fille qui vous les apporte; mais vous trouverez difficilement, pour vous, un parti de cette fortune dans notre faubourg, où l’on donne peu de dot aux filles.

—Mais elles ont assez de leur nom, répondit Lucien.

—Nous ne sommes que trois joueurs de wisk, Maufrigneuse, d’Espard et moi, dit le duc; voulez-vous être notre quatrième? dit-il à Lucien en lui montrant la table à jouer.

Clotilde vint à la table du jeu pour voir jouer son père.

—Elle veut que je prenne ça pour moi, dit le duc en tapotant les mains de sa fille et regardant de côté Lucien qui resta sérieux.

Lucien, le partenaire de monsieur d’Espard, perdit vingt louis.

—Ma chère mère, vint dire Clotilde à la duchesse, il a eu l’esprit de perdre.

A onze heures, après quelques paroles d’amour échangées avec mademoiselle de Grandlieu, Lucien revint, se mit au lit en pensant au triomphe complet qu’il devait obtenir dans un mois, car il ne doutait pas d’être accepté comme prétendu de Clotilde, et marié avant le carême de 1830. Le lendemain, à l’heure où Lucien fumait quelques cigarettes après déjeuner, en compagnie de Carlos devenu très-soucieux, on leur annonça monsieur de Saint-Estève (quelle épigramme!), qui désirait parler, soit à l’abbé Carlos Herrera, soit à monsieur Lucien de Rubempré.

—A-t-on dit, en bas, que je suis parti? s’écria l’abbé.

—Oui, monsieur, répondit le groom.

—Eh! bien, reçois cet homme, dit-il à Lucien; mais ne dis pas un seul mot compromettant, ne laisse pas échapper un geste d’étonnement, c’est l’ennemi.

—Tu m’entendras, dit Lucien.

Carlos se cacha dans une pièce contiguë, et par la fente de la porte il vit entrer Corentin, qu’il ne reconnut qu’à la voix, tant ce grand homme inconnu possédait le don de transformation! En ce moment, Corentin ressemblait à un vieux Chef de Division aux Finances.

—Je n’ai pas l’honneur d’être connu de vous, monsieur, dit Corentin; mais...

—Excusez-moi de vous interrompre, monsieur, dit Lucien; mais...

—Mais, il s’agit de votre mariage avec mademoiselle Clotilde de Grandlieu, qui ne se fera pas, dit alors vivement Corentin. (Lucien s’assit et ne répondit rien.)—Vous êtes entre les mains d’un homme qui a le pouvoir, la volonté, la facilité de prouver au duc de Grandlieu que la terre de Rubempré sera payée avec le prix qu’un sot vous a donné de votre maîtresse, mademoiselle Esther... On trouvera facilement les minutes des jugements en vertu desquels mademoiselle Esther a été poursuivie, et l’on a les moyens de faire parler d’Estourny. Les manœuvres extrêmement habiles employées contre le baron de Nucingen seront mises à jour... En ce moment, tout peut s’arranger. Donnez une somme de cent mille francs et vous aurez la paix... Ceci ne me regarde en rien. Je suis le chargé d’affaires de ceux qui se livrent à ce chantage, voilà tout.

Corentin aurait pu parler une heure, Lucien fumait sa cigarette d’un air parfaitement insouciant.

—Monsieur, répondit-il, je ne veux pas savoir qui vous êtes, car les gens qui se chargent de commissions semblables ne se nomment d’aucune manière, pour moi, du moins. Je vous ai laissé parler tranquillement: je suis chez moi. Vous ne me paraissez pas dénué de sens, écoutez bien mon dilemme. (Une pause se fit, pendant laquelle Lucien opposa aux yeux de chat que Corentin dirigeait sur lui un regard couvert de glace.)—Ou vous vous appuyez sur des faits entièrement faux, et je ne dois en prendre aucun souci; ou vous avez raison, et alors, en vous donnant cent mille francs, je vous laisse le droit de me demander autant de cent mille francs que votre mandataire pourra trouver de Saint-Estèves à m’envoyer... Enfin, pour terminer d’un coup votre estimable négociation, sachez que moi, Lucien de Rubempré, je ne crains personne, attendu que je ne suis pour rien dans les tripotages dont vous me parlez; que, si la maison de Grandlieu fait la difficile, il y a d’autres jeunes personnes très-nobles à épouser, et qu’en somme il n’y a pas d’affront pour moi à rester garçon, surtout en faisant, comme vous le croyez, la traite des blanches avec de pareils bénéfices.

—Si monsieur l’abbé Carlos Herrera...

—Monsieur, dit Lucien en interrompant Corentin, l’abbé Carlos Herrera se trouve en ce moment sur la route d’Espagne! il n’a rien à faire à mon mariage, ni rien à voir dans mes intérêts. Cet homme d’État a bien voulu m’aider pendant longtemps de ses conseils, mais il a des comptes à rendre à Sa Majesté le roi d’Espagne; si vous avez à causer avec lui, je vous engage à prendre le chemin de Madrid.

—Monsieur, dit nettement Corentin, vous ne serez jamais le mari de mademoiselle Clotilde de Grandlieu.

—Tant pis pour elle, répondit Lucien en poussant vers la porte Corentin avec impatience.

—Avez-vous bien réfléchi? dit froidement Corentin.

—Monsieur, je ne vous connais ni le droit de vous mêler de mes affaires ni celui de me faire perdre une cigarette, dit Lucien en jetant sa cigarette éteinte.

—Adieu, monsieur, dit Corentin. Nous ne nous reverrons plus... mais il y aura certes un moment de votre vie où vous donnerez la moitié de votre fortune pour avoir eu l’idée de me rappeler sur l’escalier.

En réponse à cette menace, l’abbé fit le geste de couper une tête.—A l’ouvrage, maintenant! s’écria-t-il en regardant Lucien devenu blême après cette terrible conférence.

Si, dans le nombre, assez restreint, des lecteurs qui s’occupent de la partie morale et philosophique d’un livre, il s’en trouvait un seul capable de croire à la satisfaction du baron de Nucingen, celui-là prouverait combien il est difficile de soumettre le cœur d’une fille à des maximes physiologiques quelconques. Esther avait résolu de faire payer cher au pauvre millionnaire ce que le millionnaire appelait son chour te driomphe. Aussi, dans les premiers jours de février 1830, la crémaillère n’avait-elle pas encore été pendue dans le bedid balais.—Mais, dit Esther confidentiellement à ses amies qui le redirent au baron, au Carnaval, j’ouvre mon établissement, et je veux rendre mon homme heureux comme un coq en plâtre. Ce mot devint proverbial dans le monde Fille. Le baron se livrait donc à beaucoup de lamentations. Comme les gens mariés, il devenait assez ridicule, il commençait à se plaindre devant ses intimes, et son mécontentement transpirait. Cependant Esther continuait consciencieusement son rôle de Pompadour du prince de la Spéculation. Elle avait déjà donné deux ou trois petites soirées uniquement pour introduire Lucien au Logis. Lousteau, Rastignac, du Tillet, Bixiou, Nathan, le comte de Brambourg, la fleur des roués, devinrent les habitués de la maison. Enfin Esther accepta, pour actrices dans la pièce qu’elle jouait, Tullia, Florentine, Fanny-Beaupré, Florine, deux actrices et deux danseuses, puis madame du Val-Noble. Rien n’est plus triste qu’une maison de courtisane sans le sel de la rivalité, le jeu des toilettes et la diversité des physionomies. En six semaines, Esther devint la femme la plus spirituelle, la plus amusante, la plus belle et la plus élégante des Pariahs femelles qui composent la classe des femmes entretenues. Placée sur son vrai piédestal, elle savourait toutes les jouissances de vanité qui séduisent les femmes ordinaires, mais en femme qu’une pensée secrète mettait au-dessus de sa caste. Elle gardait en son cœur une image d’elle-même qui tout à la fois la faisait rougir et dont elle se glorifiait, l’heure de son abdication était toujours présente à sa conscience; aussi vivait-elle comme double, en prenant son personnage en pitié. Ses sarcasmes se ressentaient de la disposition intérieure où la maintenait le profond mépris que l’ange d’amour, contenu dans la courtisane, portait à ce rôle infâme et odieux joué par le corps en présence de l’âme. A la fois le spectateur et l’acteur, le juge et le patient, elle réalisait l’admirable fiction des Contes Arabes, où se trouve presque toujours un être sublime caché sous une enveloppe dégradée, et dont le type est, sous le nom de Nabuchodonosor, dans le livre des livres, la Bible. Après s’être accordé la vie jusqu’au lendemain de l’infidélité, la victime pouvait bien s’amuser un peu du bourreau. D’ailleurs, les lumières acquises par Esther sur les moyens secrètement honteux auxquels le baron devait sa fortune colossale lui ôtèrent tout scrupule, elle se plut à jouer le rôle de la déesse Até, la Vengeance, selon le mot de Carlos. Aussi se faisait-elle tour-à-tour charmante et détestable pour ce millionnaire qui ne vivait que par elle. Quand le baron en arrivait à un degré de souffrance auquel il désirait quitter Esther, elle le ramenait à elle par une scène de tendresse.

Herrera, très-ostensiblement parti pour l’Espagne, était allé jusqu’à Tours. Il avait fait continuer le chemin à sa voiture jusqu’à Bordeaux, en y laissant un domestique de place chargé de jouer le rôle du maître, et de l’attendre dans un hôtel de Bordeaux. Puis, revenu par la diligence sous le costume d’un commis-voyageur, il s’était secrètement installé chez Esther, d’où, par Asie, par Europe et par Paccard, il dirigeait avec soin ses machinations, en surveillant tout, et particulièrement Peyrade.

Une quinzaine environ avant le jour choisi pour donner sa fête, et qui devait être le lendemain du premier bal de l’Opéra, la courtisane, que ses bons mots commençaient à rendre redoutable, se trouvait aux Italiens, dans le fond de la loge que le baron, forcé de lui donner une loge, lui avait obtenue au rez-de-chaussée, afin d’y cacher sa maîtresse et ne pas se montrer en public avec elle, à quelques pas de madame de Nucingen. Esther avait choisi sa loge de manière à pouvoir contempler celle de madame de Sérizy, que Lucien accompagnait presque toujours. La pauvre courtisane mettait son bonheur à regarder Lucien les mardis, les jeudis et les samedis, auprès de madame de Sérizy. Esther vit alors, vers les neuf heures et demie, Lucien entrant dans la loge de la comtesse le front soucieux, pâle, et la figure presque décomposée. Ces signes de désolation intérieure n’étaient visibles que pour Esther. La connaissance du visage d’un homme est, chez la femme qui l’aime, comme celle de la pleine mer pour un marin.—Mon Dieu! que peut-il avoir?... qu’est-il arrivé? Aurait-il besoin de parler à cet ange infernal, qui est un ange gardien pour lui, et qui vit caché dans une mansarde entre celle d’Europe et celle d’Asie? Occupée de pensées si cruelles, Esther entendait à peine la musique. Aussi peut-on facilement croire qu’elle n’écoutait pas du tout le baron, qui tenait entre ses deux mains une main de son anche, eu lui parlant dans son patois de juif polonais, dont les singulières désinences ne doivent pas donner moins de mal à ceux qui les lisent qu’à ceux qui les entendent.

Esder, dit-il en lui lâchant la main, et la repoussant avec un léger mouvement d’humeur, fus ne m’égoudez bas!