—Baron, tenez, vous baragouinez l’amour comme vous baragouinez le français.
—Terteifle!
—Je ne suis pas ici dans mon boudoir, je suis aux Italiens. Si vous n’étiez pas une des caisses fabriquées par Huret ou par Fichet, qui s’est métamorphosée en homme par un tour de force de la Nature, vous ne feriez pas tant de tapage dans la loge d’une femme qui aime la musique. Je crois bien que je ne vous écoute pas! Vous êtes là, tracassant dans ma robe comme un hanneton dans du papier, et vous me faites rire de pitié. Vous me dites:—«Fus êdes cholie, fis êdes à groguer...» Vieux fat! si je vous répondais:—«Vous me déplaisez moins ce soir qu’hier, rentrons chez nous.» Eh! bien, à la manière dont je vous vois soupirer (car si je ne vous écoute pas, je vous sens), je vois que vous avez énormément dîné, votre digestion commence. Apprenez de moi (je vous coûte assez cher pour que je vous donne de temps en temps un conseil pour votre argent!) apprenez, mon cher, que quand on a des digestions embarrassées comme le sont les vôtres, il ne vous est pas permis de dire indifféremment, et à des heures indues, à votre maîtresse:—Fus êdes cholie... Un vieux soldat est mort de cette fatuité-là dans les bras de la Religion, a dit Blondet... Il est dix heures, vous avez fini de dîner à neuf heures chez du Tillet avec votre pigeon, le comte de Brambourg, vous avez des millions et des truffes à digérer, repassez demain à dix heures!
—Gomme fus êdes grielle!... s’écria le baron qui reconnut la profonde justesse de cet argument médical.
—Cruelle!... fit Esther en regardant toujours Lucien. N’avez-vous pas consulté Bianchon, Desplein, le vieil Haudry... Depuis que vous entrevoyez l’aurore de votre bonheur, savez-vous de quoi vous me faites l’effet?...
—Te guoi?
—D’un petit bonhomme enveloppé de flanelle, qui, d’heure en heure, se promène de son fauteuil à sa croisée pour savoir si le thermomètre est à l’article vers à soie, la température que son médecin lui ordonne...
—Dennez, fus èdes eine incrade! s’écria le baron au désespoir d’entendre une musique que les vieillards amoureux entendent cependant assez souvent aux Italiens.
—Ingrate! dit Esther. Et que m’avez-vous donné jusqu’à présent?... beaucoup de désagrément. Voyons, papa! puis-je être fière de vous? Vous! vous êtes fier de moi, je porte très-bien vos galons et votre livrée. Vous avez payé mes dettes!... soit. Mais vous avez chippé assez de millions... (Ah! ah! ne faites pas la moue, vous en êtes convenu avec moi...) pour n’y pas regarder. Et c’est là votre plus beau titre de gloire... Fille et voleur, rien ne s’accorde mieux. Vous avez construit une cage magnifique pour un perroquet qui vous plaît... Allez demander à un ara du Brésil s’il doit de la reconnaissance à celui qui l’a mis dans une cage dorée...—Ne me regardez pas ainsi, vous avez l’air d’un bonze...—Vous montrez votre ara rouge et blanc à tout Paris. Vous dites: «Y a-t-il quelqu’un à Paris qui possède un pareil perroquet?... Et comme il jacasse! comme il rencontre bien dans ses mots!... Du Tillet entre, il lui dit:—Bonjour, petit fripon...» Mais vous êtes heureux comme un Hollandais qui possède une tulipe unique, comme un ancien nabab, pensionné en Asie par l’Angleterre, à qui un commis-voyageur a vendu la première tabatière suisse qui a joué trois ouvertures. Vous voulez mon cœur! Eh! bien, tenez, je vais vous donner les moyens de le gagner.
—Tiddes, tiddes!... che verai dut bir fus... Ch’aime à èdre plagué bar fus!
—Soyez jeune, soyez beau, soyez comme Lucien de Rubempré, que voilà chez votre femme, et vous obtiendrez gratis ce que vous ne pourrez jamais acheter avec tous vos millions!...
—Che fus guiddes, gar, fraimante! fus êdes ecgsegraple ce soir... dit le Loup-cervier, dont la figure s’allongea.
—Eh! bien, bonsoir, répondit Esther. Recommandez à Chorche de tenir la tête de votre lit très-haut, de mettre les pieds bien en pente, vous avez ce soir le teint à l’apoplexie... Cher, vous ne direz pas que je ne m’intéresse point à votre santé.
Le baron était debout et tenait le bouton de la porte.
—Ici, Nucingen!... fit Esther en le rappelant par un geste hautain.
Le baron se pencha vers elle avec une servilité canine.
—Voulez-vous me voir gentille pour vous et vous donner ce soir chez moi des verres d’eau sucrée en vous choûchoûtant, gros monstre?...
—Fus me prissez le cueir...
—Briser le cuir, ça se dit en un seul mot: tanner!... reprit-elle en se moquant de la prononciation du baron. Voyons, amenez-moi Lucien, que je l’invite à notre festin de Balthazar, et que je sois sûre qu’il n’y manquera pas. Si vous réussissez à cette petite négociation, je te dirai si bien que je t’aime, mon gros Frédéric, que tu le croiras...
—Fus êdes eine engeanderesse, dit le baron en baisant le gant d’Esther. Che gonzentirais à andandre eine hire t’inchures, s’il y afait tuchurs eine garesse au poud...
—Allons, si je ne suis pas obéie, je... dit-elle en menaçant le baron du doigt comme on fait avec les enfants.
Le baron hocha la tête en oiseau pris dans un traquenard et qui implore le chasseur.
—Mon Dieu! qu’a donc Lucien? se dit-elle quand elle fut seule en ne retenant plus ses larmes qui tombèrent, il n’a jamais été si triste!
Voici ce qui le soir même était arrivé à Lucien. A neuf heures, Lucien était sorti, comme tous les soirs, dans son coupé, pour aller à l’hôtel de Grandlieu. Réservant son cheval de selle et son cheval de cabriolet pour ses matinées, comme font tous les jeunes gens, il avait pris un coupé pour ses soirées d’hiver, et avait choisi chez le premier loueur de carrosses un des plus magnifiques avec de magnifiques chevaux. Tout lui souriait depuis un mois: il avait dîné trois fois à l’hôtel de Grandlieu, le duc était charmant pour lui; ses actions dans l’entreprise des Omnibus vendues trois cent mille francs lui avaient permis de payer encore un tiers du prix de sa terre; Clotilde de Grandlieu, qui faisait de délicieuses toilettes, avait dix pots de fard sur la figure quand il entrait dans le salon, et avouait hautement d’ailleurs sa passion pour lui. Quelques personnes assez haut placées parlaient du mariage de Lucien et de mademoiselle de Grandlieu comme d’une chose probable. Le duc de Chaulieu, l’ancien ambassadeur en Espagne et ministre des Affaires étrangères pendant un moment, avait promis à la duchesse de Grandlieu de demander au roi le titre de marquis pour Lucien. Après avoir dîné chez madame de Sérizy, Lucien était donc allé, ce soir-là, de la rue de la Chaussée-d’Antin au faubourg Saint-Germain y faire sa visite de tous les jours. Il arrive, son cocher demande la porte, elle s’ouvre, il arrête au perron. Lucien, en descendant de voiture, voit dans la cour quatre équipages. En apercevant monsieur de Rubempré, l’un des valets de pied, qui ouvrait et fermait la porte du péristyle, s’avance, sort sur le perron et se met devant la porte, comme un soldat qui reprend sa faction.
—Sa Seigneurie n’y est pas! dit-il.
—Madame la duchesse reçoit, fit observer Lucien au valet.
—Madame la duchesse est sortie, répond gravement le valet.
—Mademoiselle Clotilde...
—Je ne pense pas que mademoiselle Clotilde reçoive monsieur en l’absence de madame la duchesse...
—Mais il y a du monde, repartit Lucien foudroyé.
—Je ne sais pas, répondit le valet de pied en tâchant d’être à la fois bête et respectueux.
Il n’y a rien de plus terrible que l’étiquette pour ceux qui l’admettent comme la loi la plus formidable de la société. Lucien devina facilement le sens de cette scène atroce pour lui: le duc et la duchesse ne voulaient pas le recevoir. Il sentit sa moelle épinière se gelant dans les anneaux de sa colonne vertébrale, et une petite sueur froide lui mit quelques perles au front. Ce colloque avait lieu devant son valet de chambre à lui, qui tenait la poignée de la portière et qui hésitait à la fermer; Lucien lui fit signe qu’il allait repartir; mais, en remontant, il entendit le bruit que font des gens en descendant un escalier, et un domestique vint crier successivement:—Les gens de monsieur le duc de Chaulieu!—Les gens de madame la vicomtesse de Grandlieu! Lucien ne dit qu’un mot à son domestique:—Vite aux Italiens!... Malgré sa prestesse, l’infortuné dandy ne put éviter le duc de Chaulieu et son fils le duc de Rhétoré, avec lesquels il fut forcé d’échanger des saluts, et qui ne lui dirent pas un mot. Une grande catastrophe à la cour, la chute d’un favori redoutable est souvent consommée au seuil d’un cabinet par le mot d’un huissier à visage de plâtre.
—Comment faire savoir ce désastre à l’instant à mon conseiller? se disait Lucien. Que se passe-t-il?... Il se perdait en conjectures. Voici ce qui venait d’avoir lieu. Le matin même, à onze heures, le duc de Grandlieu dit, en entrant dans le petit salon où l’on déjeunait en famille, à Clotilde après l’avoir embrassée:—Mon enfant, jusqu’à nouvel ordre, ne t’occupe plus du sire de Rubempré. Puis il prit la duchesse par la main et l’emmena dans une embrasure de croisée, où il lui dit quelques mots à voix basse qui firent changer de couleur la pauvre Clotilde; car sa mère, qu’elle observait écoutant le duc, laissa paraître sur sa figure une vive surprise.
—Jean, dit le duc à l’un des domestiques, tenez, portez ce petit mot à monsieur le duc de Chaulieu, priez-le de vous donner réponse par oui ou non.—Je l’invite à venir dîner avec nous aujourd’hui, dit-il à sa femme.
Le déjeuner fut profondément triste: la duchesse parut pensive, le duc sembla fâché contre lui-même, et Clotilde eut beaucoup de peine à retenir ses larmes.
—Mon enfant, votre père a raison, obéissez-lui, lui dit-elle d’une voix attendrie. Je ne puis vous dire comme lui: «Ne pensez pas à Lucien!» Non, je comprends ta douleur. (Clotilde baisa la main de sa mère.)—Mais je te dirai, mon ange: «attends, sans faire une seule démarche, souffre en silence, puisque tu l’aimes, et sois confiante en la sollicitude de tes parents!» Les grandes dames, mon enfant, sont grandes parce qu’elles savent toujours faire leur devoir dans toutes les occasions, et avec noblesse.
—De quoi s’agit-il?... demanda Clotilde pâle comme un lys.
—De choses trop graves pour qu’on puisse t’en parler, mon cœur, répondit la duchesse; car, si elles sont fausses, ta pensée en serait inutilement salie; et si elles sont vraies, tu dois les ignorer.
A six heures, le duc de Chaulieu vint trouver dans son cabinet le duc de Grandlieu qui l’attendait.
—Dis donc, Henri... (Ces deux ducs se tutoyaient et s’appelaient par leurs prénoms. C’est une de ces nuances inventées pour marquer les degrés de l’intimité, repousser les envahissements de la familiarité française et humilier les amours-propres.)—Dis-donc, Henri, je suis dans un embarras si grand, que je ne peux prendre conseil que d’un vieil ami qui connaisse bien les affaires et tu en as la triture. Ma fille Clotilde aime, comme tu le sais, ce petit Rubempré qu’on m’a quasi contraint de lui promettre pour mari. J’ai toujours été contre ce mariage; mais, enfin, madame de Grandlieu n’a pas su se défendre de l’amour de Clotilde. Quand ce garçon a eu acheté sa terre, quand il l’a eu payée aux trois quarts, il n’y a plus eu d’objections de ma part. Voici que j’ai reçu hier au soir une lettre anonyme (tu sais le cas qu’on en doit faire) où l’on m’affirme que la fortune de ce garçon provient d’une source impure, et qu’il nous ment en nous disant que sa sœur lui donne les fonds nécessaires à ses acquisitions. On me somme, au nom du bonheur de ma fille et de la considération de notre famille, de prendre des renseignements, en m’indiquant les moyens de m’éclairer. Tiens, lis d’abord.
—Je partage ton opinion sur les lettres anonymes, mon cher Ferdinand, dit le duc de Chaulieu après avoir lu la lettre; mais, tout en les méprisant, on doit s’en servir. Il en est de ces lettres, absolument comme des espions. Ferme ta porte à ce garçon, et voyons à prendre des renseignements... Eh! bien, j’ai ton affaire. Tu as pour avoué Derville, un homme en qui nous avons toute confiance; il a les secrets de bien des familles, il peut bien porter celui-là. C’est un homme probe, un homme de poids, un homme d’honneur; il est fin, rusé; mais il n’a que la finesse des affaires, tu ne dois l’employer que pour obtenir un témoignage auquel tu puisses avoir égard. Nous avons au Ministère des Affaires Étrangères, par la Police du Royaume, un homme unique pour découvrir les secrets d’État, nous l’envoyons souvent en mission. Préviens Derville qu’il aura, pour cette affaire, un lieutenant. Notre espion est un monsieur qui se présentera décoré de la croix de la Légion-d’Honneur, il aura l’air d’un diplomate. Ce drôle sera le chasseur, et Derville assistera tout simplement à la chasse. Ton avoué te dira si la montagne accouche d’une souris, ou si tu dois rompre avec ce petit Rubempré. En huit jours, tu sauras à quoi t’en tenir.
—Le jeune homme n’est pas encore assez marquis pour se formaliser de ne pas me trouver chez moi pendant huit jours, dit le duc de Grandlieu.
—Surtout si tu lui donnes ta fille, dit l’ancien ministre. Si la lettre anonyme a raison, qué que ça te fait! Tu feras voyager Clotilde avec ma belle-fille Madeleine, qui veut aller en Italie....
—Tu me tires de peine!.... dit le duc de Grandlieu, je ne sais encore si je dois te remercier...
—Attendons l’événement.
—Ah! fit le duc de Grandlieu, quel est le nom de ce monsieur? il faut l’annoncer à Derville... Envoie-le-moi demain, sur les quatre heures, j’aurai Derville, je les mettrai tous deux en rapport.
—Le nom vrai, dit l’ancien ministre, est, je crois, Corentin... (un nom que tu ne dois pas avoir entendu), mais ce monsieur viendra chez toi bardé de son nom ministériel. Il se fait appeler monsieur de Saint-quelque chose...—Ah! Saint-Yves! Sainte-Valère, l’un ou l’autre,—tu peux te fier à lui, Louis XVIII s’y fiait entièrement.
Après cette conférence, le majordome reçut l’ordre de fermer la porte à monsieur de Rubempré, ce qui venait d’être fait.
Lucien se promenait dans le foyer des Italiens comme un homme ivre. Il se voyait la fable de tout Paris. Il avait dans le duc de Rhétoré l’un de ces ennemis impitoyables et auxquels il faut sourire sans pouvoir s’en venger, car leurs atteintes sont conformes aux lois du monde. Le duc de Rhétoré savait la scène qui venait de se passer sur le perron de l’hôtel de Grandlieu. Lucien, qui sentait la nécessité d’instruire de ce désastre subit son conseiller-privé-intime-actuel, craignit de se compromettre en se rendant chez Esther, où peut-être il trouverait du monde. Il oubliait qu’Esther était là, tant ses idées se confondaient; et, au milieu de tant de perplexités, il lui fallut causer avec Rastignac, qui, ne sachant pas encore la nouvelle, le félicitait sur son prochain mariage. En ce moment, Nucingen se montra souriant à Lucien, et lui dit:—Fûlez-fus me vaire le blésir te fennir foir montame te Jamby qui feut fus einfider elle-même à la bentaison te nodre gremaillière...
—Volontiers, baron, répondit Lucien à qui le financier apparut comme un ange sauveur.
—Laissez-nous, dit Esther à monsieur de Nucingen quand elle le vit entrant avec Lucien, allez voir madame de Val-Noble que j’aperçois dans une loge des troisièmes avec son Nabab... Il pousse bien des Nabab dans les Indes, ajouta-t-elle en regardant Lucien d’un air d’intelligence.
—Et, celui-là, dit Lucien en souriant, ressemble terriblement au vôtre.
—Et, dit Esther en répondant à Lucien par un autre signe d’intelligence tout en continuant de parler au baron, amenez-la-moi avec son Nabab, il a grande envie de faire votre connaissance, on le dit puissamment riche. La pauvre femme m’a déjà chanté je ne sais combien d’élégies, elle se plaint que ce Nabab ne va pas; et si vous le débarrassiez de son lest, il serait peut-être plus leste.
—Fûs nus brenez tonc bir tes follères, dit le baron.
—Qu’as-tu, mon Lucien?... dit-elle dans l’oreille de son ami en la lui effleurant avec ses lèvres dès que la porte de la loge fut fermée.
—Je suis perdu! On vient de me refuser l’entrée de l’hôtel de Grandlieu, sous prétexte qu’il n’y avait personne, le duc et la duchesse y étaient, et cinq équipages piaffaient dans la cour...
—Comment, le mariage manquerait! dit Esther d’une voix émue, car elle entrevoyait le paradis.
—Je ne sais pas encore ce qui se trame contre moi...
—Mon Lucien, lui répondit-elle d’une voix adorablement câline, pourquoi te chagriner? tu feras un plus beau mariage plus tard.... Je te gagnerai deux terres....
—Donne à souper, ce soir, afin que je puisse parler secrètement à Carlos, et surtout invite le faux Anglais et la Val-Noble. Ce Nabab a causé ma ruine, il est notre ennemi, nous le tiendrons, et nous... Mais Lucien s’arrêta en faisant un geste de désespoir.
—Eh! bien, qu’y a-t-il? demanda la pauvre fille qui se sentait comme dans un brasier.
—Oh! madame de Sérizy me voit! s’écria Lucien, et pour comble de malheur, le duc de Rhétoré, l’un des témoins de ma déconvenue, est avec elle.
En effet, en ce moment même, le duc de Rhétoré jouait avec la douleur de la comtesse de Sérizy.
—Vous laissez Lucien se montrer dans la loge de mademoiselle Esther, disait le jeune duc en montrant et la loge et Lucien. Vous qui vous intéressez à lui, vous devriez l’avertir que cela ne se fait pas. On peut souper chez elle, on peut même y.... mais, en vérité, je ne m’étonne plus du refroidissement des Grandlieu pour ce garçon, je viens de le voir refusé à la porte, sur le perron....
—Ces filles-là sont bien dangereuses, dit madame de Sérizy qui tenait sa lorgnette braquée sur la loge d’Esther.
—Oui, dit le duc, autant pour ce qu’elles peuvent que pour ce qu’elles veulent...
—Elles le ruineront! dit madame de Sérizy, car elles sont, m’a-t-on dit, aussi coûteuses quand on ne les paye pas que quand on les paye.
—Pas pour lui!.... répondit le jeune duc en faisant l’étonné. Elles sont loin de lui coûter de l’argent, elles lui en donneraient au besoin, elles courent toutes après lui.
La comtesse eut autour de la bouche un petit mouvement nerveux qui ne pouvait pas être compris dans la catégorie de ses sourires.
—Eh! bien, dit Esther, viens souper à minuit. Amène Blondet et Rastignac. Ayons au moins deux personnes amusantes, et ne soyons pas plus de neuf.
—Il faudrait trouver un moyen d’envoyer chercher Europe par le baron, sous prétexte de prévenir Asie, et tu lui dirais ce qui vient de m’arriver, afin que Carlos en soit instruit avant d’avoir le Nabab sous sa coupe.
—Ce sera fait, dit Esther.
Ainsi Peyrade allait probablement se trouver, sans le savoir, sous le même toit avec son adversaire. Le tigre venait dans l’antre du lion et d’un lion accompagné de ses gardes.
Quand Lucien rentra dans la loge de madame de Sérizy, au lieu de tourner la tête vers lui, de lui sourire et de ranger sa robe pour lui faire place à côté d’elle, elle affecta de ne pas faire la moindre attention à celui qui entrait, elle continua de lorgner dans la salle; mais Lucien s’aperçut au tremblement des jumelles que la comtesse était en proie à l’une de ces agitations formidables par lesquelles s’expient les bonheurs illicites. Il n’en descendit pas moins sur le devant de la loge, à côté d’elle, et se campa dans l’angle opposé, laissant entre la comtesse et lui un petit espace vide; il s’appuya sur le bord de la loge, y mit son coude droit, et le menton sur sa main gantée; puis, il se posa de trois quarts, attendant un mot. Au milieu de l’acte, la comtesse ne lui avait encore rien dit, et ne l’avait pas encore regardé.
—Je ne sais pas, lui dit-elle, pourquoi vous êtes ici; votre place est dans la loge de mademoiselle Esther...
—J’y vais, dit Lucien qui sortit sans regarder la comtesse.
—Ah! ma chère, dit madame de Val-Noble en entrant dans la loge d’Esther avec Peyrade que le baron de Nucingen ne reconnut pas, je suis enchantée de te présenter monsieur Samuel Johnson; il est admirateur des talents de monsieur de Nucingen.
—Vraiment, monsieur, dit Esther en souriant à Peyrade.
—O, yes, bocop, dit Peyrade.
—Eh! bien, baron, voilà un français qui ressemble au vôtre, à peu près comme le bas-breton ressemble au bourguignon. Ça va bien m’amuser de vous entendre causer finances... Savez-vous ce que j’exige de vous, monsieur Nabab, pour faire connaissance avec mon baron? dit-elle en souriant.
—O!... jé... vôs mercie, vôs mé présenterez au sir berronet.
—Oui, reprit-elle. Il faut me faire le plaisir de souper chez moi... Il n’y a pas de poix plus forte que la cire du vin de Champagne pour lier les hommes, elle scelle toutes les affaires, et surtout celles où l’on s’enfonce. Venez ce soir, vous trouverez de bons garçons! Et quant à toi, mon petit Frédéric, dit-elle à l’oreille du baron, vous avez votre voiture, courez rue Saint-Georges et ramenez-moi Europe, j’ai deux mots à lui dire pour mon souper... J’ai retenu Lucien, il nous amènera deux gens d’esprit...—Nous ferons poser l’Anglais, dit-elle à l’oreille de madame de Val-Noble.
Peyrade et le baron laissèrent les deux femmes seules.
—Ah! ma chère, si tu fais jamais poser ce gros infâme-là, tu auras de l’esprit, dit la Val-Noble.
—Si c’était impossible, tu me le prêterais huit jours, répondit Esther en riant.
—Non, tu ne le garderais pas une demi-journée, répliqua madame de Val-Noble, je mange un pain trop dur, mes dents s’y cassent. Je ne veux plus, de ma vie vivante, me charger de faire le bonheur d’aucun Anglais... C’est tous égoïstes froids, des pourceaux habillés...
—Comment, pas d’égards? dit Esther en souriant.
—Au contraire, ma chère, ce monstre-là ne m’a pas encore dit toi.
—Dans aucune situation? dit Esther.
—Le misérable m’appelle toujours madame, et garde le plus beau sang-froid du monde au moment où tous les hommes sont plus ou moins gentils. L’amour, tiens, ma foi, c’est pour lui, comme de se faire la barbe. Il essuie ses rasoirs, il les remet dans l’étui, se regarde dans la glace, et a l’air de se dire:—Je ne me suis pas coupé. Puis il me traite avec un respect à rendre une femme folle. Cet infâme milord Pot-au-Feu ne s’amuse-t-il pas à faire cacher ce pauvre Théodore, et à le laisser debout dans mon cabinet de toilette pendant des demi-journées. Enfin il s’étudie à me contrarier en tout. Et avare... comme Gobseck et Gigonnet ensemble. Il me mène dîner, il ne me paye pas la voiture qui me ramène, si par hasard je n’ai pas demandé la mienne.
—Hé! bien, dit Esther, que te donne-t-il pour ce service-là?
—Mais, ma chère, absolument rien. Cinq cents francs, tout sec, par mois, et il me paye la remise. Mais, ma chère, qu’est-ce que c’est?... une voiture comme celles qu’on loue aux épiciers le jour de leur mariage pour aller à la Mairie, à l’Église et au Cadran-Bleu... Il me taonne avec le respect. Si j’essaie d’avoir mal aux nerfs et d’être mal disposée, il ne se fâche pas, il me dit:—Ie veuie qué milédy fesse sa petite voloir, por que rienne n’est pius détestabel,—no gentlemen—qué dé dire à ioune genti phâme: «Vos été ioune bellôt dé cottône, ioune merchendise!... Hé! hé! vos étez à ein member of society de temprence, and anti-Slavery.» Et mon drôle reste pâle, sec, froid, en me faisant ainsi comprendre qu’il a du respect pour moi comme il en aurait pour un nègre, et que cela ne tient pas à son cœur, mais à ses opinions d’abolitionniste.
—Il est impossible d’être plus infâme, dit Esther, mais je le ruinerais, ce chinois-là!
—Le ruiner? dit madame de Val-Noble, il faudrait qu’il m’aimât!... Mais toi-même, tu ne voudrais pas lui demander deux liards. Il t’écouterait gravement, et te dirait, avec ces formes britanniques qui font trouver les giffles aimables, qu’il te paye assez cher, por le petit chose qu’été lé amor dans son paour existence.
—Dire que, dans notre état, ou peut rencontrer des hommes comme celui-là, s’écria Esther.
—Ah! ma chère, tu as eu de la chance, toi!... soigne bien ton Nucingen.
—Mais il a une idée, ton Nabab!
—C’est ce que me dit Adèle, répondit madame de Val-Noble.
—Tiens, cet homme-là, ma chère, aura pris le parti de se faire haïr par une femme, et de se faire renvoyer en tant de temps, dit Esther.
—Ou bien, il veut faire des affaires avec Nucingen, et il m’aura prise en sachant que nous étions liées, c’est ce que croit Adèle, répondit madame de Val-Noble. Voilà pourquoi je te le présente ce soir. Ah! si je pouvais être certaine de ses projets, comme je m’entendrais joliment avec toi et Nucingen!
—Tu ne t’emportes pas, dit Esther, tu ne lui dis pas son fait de temps en temps?
—Tu l’essayerais, tu es bien fine... eh! bien, malgré ta gentillesse, il te tuerait avec ses sourires glacés. Il te répondrait: Yeu souis anti-slaveri, et vos étés libre... Tu lui dirais les choses les plus drôles, il te regarderait et dirait: Véry good! et tu t’apercevrais que tu n’es pas autre chose, à ses yeux, qu’un polichinelle.
—Et la colère?
—Même chose! Ce serait un spectacle pour lui. On peut l’opérer à gauche, sous le sein, on ne lui fera pas le moindre mal; ses viscères doivent être en fer-blanc. Je le lui ai dit. Il m’a répondu:—Yeu souis trei-contente de cette dispeusitionne physicale... Et toujours poli. Ma chère, il a l’âme gantée... Je continue encore quelques jours d’endurer ce martyre pour satisfaire ma curiosité. Sans cela, j’aurais fait déjà souffleter milord par Philippe, qui n’a pas son pareil à l’épée, il n’y a plus que cela...
—J’allais te le dire! s’écria Esther; mais tu devrais auparavant savoir s’il sait boxer, car ces vieux Anglais, ma chère, ça garde un fond de malice.
—Celui-là n’a pas son double!... Non, si tu le voyais me demandant mes ordres, et à quelle heure il peut se présenter, pour venir me surprendre (bien entendu!), et déployant les formules de respect, soi-disant des gentlemen, tu dirais: Voilà une femme adorée, et il n’y a pas une femme qui n’en dirait autant...
—Et l’on nous envie, ma chère! fit Esther.
—Ah! bien!... s’écria madame de Val-Noble. Tiens, nous avons toutes plus ou moins, dans notre vie, appris le peu de cas qu’on fait de nous; mais, ma chère, je n’ai jamais été si cruellement, si profondément, si complétement méprisée par la brutalité, que je le suis par le respect de cette grosse outre pleine de Porto. Quand il est gris, il s’en va, por ne pas êté displaisante, dit-il à Adèle, et ne pas être à deux pouissances à la fois: la femme et le vin. Il abuse de mon fiacre, il s’en sert plus que moi... Oh! si nous pouvions le faire rouler ce soir sous la table... mais il boit dix bouteilles, et il n’est que gris: il a l’œil trouble et il y voit clair.
—C’est comme ces gens dont les fenêtres sont sales à l’extérieur, dit Esther, et qui du dedans voient ce qui se passe dehors..... Je connais cette propriété de l’homme: du Tillet a cette qualité-là, superlativement.
—Tâche d’avoir du Tillet, et à eux deux Nucingen, s’ils pouvaient le fourrer dans quelques-unes de leurs combinaisons, je serais au moins vengée!... ils le réduiraient à la mendicité! Ah! ma chère, tomber à un hypocrite de protestant, après ce pauvre Falleix, qui était si drôle, si bon enfant, si gouailleur!... Avons-nous ri!... On dit les Agents de change tous bêtes... Eh! bien, celui-là n’a manqué d’esprit qu’une fois...
—Quand il t’a laissée sans le sou, c’est ce qui t’a fait connaître les désagréments du plaisir.
Europe, amenée par monsieur de Nucingen, passa sa tête vipérine par la porte; et, après avoir entendu quelques phrases que lui dit sa maîtresse à l’oreille, elle disparut.
A onze heures et demie du soir, cinq équipages étaient arrêtés rue Saint-Georges, à la porte de l’illustre courtisane: c’était celui de Lucien qui vint avec Rastignac, Blondet et Bixiou, celui de du Tillet, celui du baron de Nucingen, celui du Nabab et celui de Florine que du Tillet raccola. La triple clôture des fenêtres était déguisée par les plis des magnifiques rideaux de la Chine. Le souper devait être servi à une heure, les bougies flambaient, le petit salon et la salle à manger déployaient leurs somptuosités. On se promit une de ces nuits de débauche auxquelles ces trois femmes et ces hommes pouvaient seuls résister. On joua d’abord, car il fallait attendre environ deux heures.
—Jouez-vous, mylord?... dit du Tillet à Peyrade.
—Ie aye jouié avec O’Connell, Pitt, Fox, Canning, lort Brougham, lort...
—Dites tout de suite une infinité de lords, lui dit Bixiou.
—Lort Fitz-William, lort Ellenborough, lort Hertfort, lort...
Bixiou regarda les souliers de Peyrade et se baissa.
—Que cherches-tu... lui dit Blondet.
—Parbleu, le ressort qu’il faut pousser pour arrêter la machine, dit Florine.
—Jouez-vous vingt francs la fiche?... dit Lucien.
—Ie ioue tot ce que vos vodrez peirdre...
—Est-il fort?... dit Esther à Lucien, ils le prennent tous pour un Anglais!...
Du Tillet, Nucingen, Peyrade et Rastignac se mirent à une table de wisk. Florine, madame de Val-Noble, Esther, Blondet, Bixiou restèrent autour du feu à causer. Lucien passa le temps à feuilleter un magnifique ouvrage à gravures.
—Madame est servie, dit Paccard dans une magnifique tenue.
Peyrade fut mis à gauche de Florine et flanqué de Bixiou à qui Esther avait recommandé de faire boire outre mesure le Nabab en le défiant. Bixiou possédait la propriété de boire indéfiniment. Jamais, dans toute sa vie, Peyrade n’avait vu pareille splendeur, ni goûté pareille cuisine, ni vu de si jolies femmes.
—J’en ai ce soir pour les mille écus que me coûte déjà la Val-Noble, pensa-t-il, et d’ailleurs je viens de leur gagner mille francs.
—Voilà un exemple à suivre, lui cria madame de Val-Noble qui se trouvait à côté de Lucien et qui montra par un geste les magnificences de la salle à manger.
Esther avait mis Lucien à côté d’elle et lui tenait le pied entre les siens sous la table.
—Entendez-vous? dit la Val-Noble en regardant Peyrade qui faisait l’aveugle, voilà comment vous devriez m’arranger une maison! Quand on revient des Indes avec des millions et qu’on veut faire des affaires avec des Nucingen, on se met à leur niveau.
—Ie souis of society de temprence...
—Alors vous allez boire joliment, dit Bixiou, car c’est bien chaud les Indes, mon oncle?...
La plaisanterie de Bixiou pendant le souper fut de traiter Peyrade comme un de ses oncles revenus des Indes.
—Montame ti Fal-Nople m’a tidde que fus afiez tes itées... demanda Nucingen en examinant Peyrade.
—Voilà ce que je voulais entendre, dit du Tillet à Rastignac, les deux baragouins ensemble.
—Vous verrez qu’ils finiront par se comprendre, dit Bixiou qui devina ce que du Tillet venait de dire à Rastignac.
—Sir Beronette, ie aye conciu eine litle spécouléchienne, ô! very comfortable... bocob treiz-profitable, ant ritche de bénéfices...
—Vous allez voir, dit Blondet à du Tillet, qu’il ne parlera pas une minute sans faire arriver le parlement et le gouvernement anglais.
—Ce êdre dans lé China... por le opiume...
—Ui, che gonnais, dit aussitôt Nucingen en homme qui possédait son Globe commercial, mais le Coufernement Enclès avait un moyen t’agtion te l’obium pir s’oufrir la Chine, et ne nus bermeddrait boint...
—Nucingen lui a pris la parole sur le gouvernement, dit du Tillet à Blondet.
—Ah! vous avez fait le commerce de l’opium, s’écria madame de Val-Noble, je comprends maintenant pourquoi vous êtes si stupéfiant, il vous en est resté dans le cœur...
—Foyez! cria le baron au soi-disant marchand d’opium et lui montrant madame de Val-Noble, fus êdes gomme moi: chamais les milionaires ne beufent se vaire amer tes phâmes.
—Ie aimé bocop et sôvent, milédi, répondit Peyrade.
—Toujours à cause de la tempérance, dit Bixiou qui venait d’entonner à Peyrade sa troisième bouteille de vin de Bordeaux, et qui lui fit entamer une bouteille de vin de Porto.
O! s’écria Peyrade, it is very vine de Pôrtiugal of Engleterre.
Blondet, du Tillet et Bixiou échangèrent un sourire. Peyrade avait la puissance de tout travestir en lui, même l’esprit. Il y a peu d’Anglais qui ne vous soutiennent que l’or et l’argent sont meilleurs en Angleterre que partout ailleurs. Les poulets et les œufs venant de Normandie et envoyés au marché de Londres autorisent les Anglais à soutenir que les poulets et les œufs de Londres sont supérieurs (very fines) à ceux de Paris qui viennent des mêmes pays. Esther et Lucien restèrent stupéfaits devant cette perfection de costume, de langage et d’audace. On buvait, on mangeait, tant et si bien en causant et en riant, qu’on atteignit à quatre heures du matin. Bixiou crut avoir remporté l’une de ces victoires si plaisamment racontées par Brillat-Savarin. Mais, au moment où il se disait en offrant à boire à son oncle: «J’ai vaincu l’Angleterre!...» Peyrade répondit à ce féroce railleur un:—Toujours, mon garçon! qui ne fut entendu que de Bixiou.
—Eh! les autres, il est Anglais comme moi!... Mon oncle est un Gascon! je ne pouvais pas en avoir d’autre!
Bixiou se trouvait seul avec Peyrade, ainsi personne n’entendit cette révélation. Peyrade tomba de sa chaise à terre. Aussitôt Paccard s’empara de Peyrade et le monta dans une mansarde où il s’endormit d’un profond sommeil. A six heures du soir, le Nabab se sentit réveiller par l’application d’un linge mouillé avec lequel on le débarbouillait, et il se trouva sur un mauvais lit de sangle, face à face, avec Asie masquée et en domino noir.
—Ah! çà, papa Peyrade, comptons-nous deux! dit-elle.
—Où suis-je?... dit-il en regardant autour de lui.
—Écoutez-moi, ça vous dégrisera, répondit Asie. Si vous n’aimez pas madame de Val-Noble, vous aimez votre fille, n’est-ce pas?
—Ma fille? s’écria Peyrade en rugissant.
—Oui, mademoiselle Lydie...
—Eh! bien.
—Eh! bien, elle n’est plus rue des Moineaux, elle est enlevée.
Peyrade laissa échapper un soupir semblable à celui des soldats qui meurent d’une vive blessure sur le champ de bataille.
—Pendant que vous contrefaisiez l’Anglais, on contrefaisait Peyrade. Votre petite Lydie a cru suivre son père, elle est en lieu sûr... oh! vous ne la trouverez jamais! à moins que vous ne répariez le mal que vous avez fait...
—Quel mal?
—On a refusé hier, chez le duc de Grandlieu, la porte à monsieur Lucien de Rubempré. Ce résultat est dû à tes intrigues et à l’homme que tu nous as détaché. Pas un mot. Écoute! dit Asie en voyant Peyrade ouvrant la bouche.—Tu n’auras ta fille, pure et sans tache, reprit Asie en appuyant sur les idées par l’accent qu’elle mit à chaque mot, que le lendemain du jour où monsieur Lucien de Rubempré sortira de Saint-Thomas-d’Aquin, marié à mademoiselle Clotilde. Si dans dix jours Lucien de Rubempré n’est pas reçu, comme par le passé, dans la maison de Grandlieu, tu mourras d’abord de mort violente, sans que rien puisse te préserver du coup qui te menace.... Puis, quand tu te sentiras atteint, on te laissera le temps avant de mourir, de songer à cette pensée: Ma fille est une prostituée pour le reste de ses jours!... Quoique tu aies été assez bête pour laisser cette prise à nos griffes, il te reste encore assez d’esprit pour méditer sur cette communication de notre gouvernement. N’aboye pas, ne dis pas un mot, va changer de costume chez Contenson, retourne chez toi, et Katt te dira que, sur un mot de toi, ta petite Lydie est descendue et n’a plus été revue. Si tu te plains, si tu fais une démarche, on commencera par où je t’ai dit qu’on finirait avec ta fille. Avec le père Canquoëlle, il ne faut pas faire de phrases, ni prendre de mitaines, n’est-ce pas?... Descends et songe bien à ne plus tripoter nos affaires.
Asie laissa Peyrade dans un état à faire pitié, chaque mot fut un coup de massue. L’espion avait deux larmes dans les yeux et deux larmes au bas de ses joues réunies par deux traînées humides.
—On attend monsieur Johnson pour dîner, dit Europe en montrant sa tête un instant après.
Peyrade ne répondit pas, il descendit, alla par les rues jusqu’à une place de fiacre, il courut se déshabiller chez Contenson à qui il ne dit pas une parole, il se remit en père Canquoëlle, et fut à huit heures chez lui. Il monta les escaliers le cœur palpitant. Quand la Flamande entendit son maître, elle lui dit si naïvement:—Eh! bien, mademoiselle, où est-elle? que le vieil espion fut obligé de s’appuyer. Le coup dépassa ses forces. Il entra chez sa fille, finit par s’y évanouir de douleur en trouvant l’appartement vide, et en écoutant le récit de Katt qui lui raconta les circonstances d’un enlèvement aussi habilement combiné que s’il l’eût inventé lui-même.—Allons, se dit-il, il faut plier, je me vengerai plus tard, allons chez Corentin... Voilà la première fois que nous trouvons des adversaires. Corentin laissera ce beau garçon libre de se marier avec des impératrices, s’il veut!... Ah! je comprends que ma fille l’ait aimé à la première vue... Oh! le prêtre espagnol s’y connaît... Du courage, papa Peyrade, dégorge ta proie! Le pauvre père ne se doutait pas du coup affreux qui l’attendait.
Arrivé chez Corentin, Bruno, le domestique de confiance qui connaissait Peyrade, lui dit:—Monsieur est parti...
—Pour long-temps?
—Pour dix jours!...
—Où?
—Je ne sais pas!...
—Oh! mon Dieu, je deviens stupide! je demande où?... comme si nous le leur disions, pensa-t-il.
Deux heures avant le moment où Peyrade allait être réveillé dans sa mansarde de la rue Saint-Georges, Corentin, venu de sa campagne de Passy, se présentait chez le duc de Grandlieu, sous le costume d’un valet de chambre de bonne maison. A une boutonnière de son habit noir se voyait le ruban de la Légion-d’honneur. Il s’était fait une petite figure de vieillard, à cheveux poudrés, très-ridée, blafarde. Ses yeux étaient voilés par des lunettes en écaille. Enfin il avait l’air d’un vieux chef de bureau. Quand il eut dit son nom (monsieur de Saint-Denis) il fut conduit dans le cabinet du duc de Grandlieu, où il trouva Derville, lisant la lettre qu’il avait dictée lui-même à l’un de ses agents, le Numéro chargé des Écritures. Le duc prit à part Corentin pour lui expliquer tout ce que savait Corentin. Monsieur de Saint-Denis écouta froidement, respectueusement, en s’amusant à étudier ce grand seigneur, à pénétrer jusqu’au tuf vêtu de velours, à mettre à jour cette vie, alors et pour toujours, occupée de wisk et de la considération de la maison de Grandlieu. Les grands seigneurs sont si naïfs avec leurs inférieurs, que Corentin n’eut pas beaucoup de questions à soumettre humblement à monsieur de Grandlieu pour en faire jaillir des impertinences.
—Si vous m’en croyez, monsieur, dit Corentin à Derville après avoir été présenté convenablement à l’avoué, nous partirons ce soir même pour Angoulême par la diligence de Bordeaux, qui va tout aussi vite que la malle, nous n’aurons pas à séjourner plus de six heures pour y obtenir les renseignements que veut monsieur le duc. Ne suffit-il pas, si j’ai bien compris Votre Seigneurie, de savoir si la sœur et le beau-frère de monsieur de Rubempré ont pu lui donner douze cent mille francs?... dit-il en regardant le duc.
—Parfaitement compris, répondit le pair de France.
—Nous pourrons être ici dans quatre jours, reprit Corentin en regardant Derville, et nous n’aurons, ni l’un ni l’autre, laissé nos affaires pour un laps de temps pendant lequel elles pourraient souffrir.
—C’était la seule objection que j’avais à faire à Sa Seigneurie, dit Derville. Il est quatre heures, je rentre dire un mot à mon premier clerc, faire mon paquet de voyage; et après avoir dîné, je serai à huit heures... Mais aurons-nous des places? dit-il à monsieur de Saint-Denis en s’interrompant.
—J’en réponds, dit Corentin, soyez à huit heures dans la cour des Messageries du Grand-Bureau. S’il n’y a pas de places, j’en aurai fait faire, car voilà comme il faut servir monseigneur le duc de Grandlieu...
—Messieurs, dit le duc avec une grâce infinie, je ne vous remercie pas encore...
Corentin et l’avoué, qui prirent ce mot pour une phrase de congé, saluèrent et sortirent. Au moment où Peyrade interrogeait le domestique de Corentin, monsieur de Saint-Denis et Derville, placés dans le coupé de la diligence de Bordeaux, s’observaient en silence à la sortie de Paris. Le lendemain matin, d’Orléans à Tours, Derville, ennuyé, devint causeur, et Corentin daigna l’amuser, mais en gardant sa distance; il lui laissa croire qu’il appartenait à la diplomatie, et s’attendait à devenir consul-général par la protection du duc de Grandlieu. Deux jours après leur départ de Paris, Corentin et Derville arrêtaient à Mansle, au grand étonnement de l’avoué qui croyait aller à Angoulême.
—Nous aurons dans cette petite ville, dit Corentin à Derville, des renseignements positifs sur madame Séchard.
—Vous la connaissez donc? demanda Derville surpris de trouver Corentin si bien instruit.
—J’ai fait causer le conducteur en m’apercevant qu’il est d’Angoulême, il m’a dit que madame Séchard demeure à Marsac, et Marsac n’est qu’à une lieue de Mansle. J’ai pensé que nous serions mieux placés ici qu’à Angoulême pour démêler la vérité.
—Au surplus, pensa Derville, je ne suis, comme me l’a dit monsieur le duc, que le témoin des perquisitions à faire par cet homme de confiance...
L’auberge de Mansle, appelée la Belle Étoile, avait pour maître un de ces gras et gros hommes qu’on a peur de ne pas retrouver au retour, et qui sont encore, dix ans après, sur le seuil de leur porte, avec la même quantité de chair, le même bonnet de coton, le même tablier, le même couteau, les mêmes cheveux gras, le même triple menton, et qui sont stéréotypés chez tous les romanciers, depuis l’immortel Cervantès jusqu’à l’immortel Walter Scott. Ne sont-ils pas tous pleins de prétentions en cuisine, n’ont-ils pas tous tout à vous servir et ne finissent-ils pas tous par vous donner un poulet étique et des légumes accommodés avec du beurre fort? Tous vous vantent leurs vins fins, et vous forcent à consommer les vins du pays. Mais depuis son jeune âge, Corentin avait appris à tirer d’un aubergiste des choses plus essentielles que des plats douteux et des vins apocryphes. Aussi se donna-t-il pour un homme très-facile à contenter et qui s’en remettait absolument à la discrétion du meilleur cuisinier de Mansle, dit-il à ce gros homme.
—Je n’ai pas de peine à être le meilleur, je suis le seul, répondit l’hôte.
—Servez-nous dans la salle à côté, dit Corentin en faisant un clignement d’yeux à Derville, et surtout ne craignez pas de mettre le feu à la cheminée, il s’agit de nous débarrasser de l’onglée.
—Il ne faisait pas chaud dans le coupé, dit Derville.
—Y a-t-il loin d’ici à Marsac? demanda Corentin à la femme de l’aubergiste qui descendit des régions supérieures en apprenant que la diligence avait débarqué chez elle des voyageurs à coucher.
—Monsieur, vous allez à Marsac? demanda l’hôtesse.
—Je ne sais pas, répondit-il d’un petit ton sec.—La distance d’ici à Marsac est-elle considérable? redemanda Corentin après avoir laissé le temps à la maîtresse de voir son ruban rouge.
—En cabriolet, c’est l’affaire d’une petite demi-heure, dit la femme de l’aubergiste.
—Croyez-vous que monsieur et madame Séchard y soient en hiver?...
—Sans aucun doute, ils y passent toute l’année...
—Il est cinq heures, nous les trouverons bien encore debout à neuf heures.
—Oh! jusqu’à dix heures, ils ont du monde tous les soirs, le curé, monsieur Marron, le médecin.
—C’est de braves gens, dit Derville.
—Oh! monsieur, la crème, répondit la femme de l’aubergiste, des gens droits, probes... et pas ambitieux, allez! Monsieur Séchard, quoiqu’à son aise, aurait eu des millions, à ce qu’on dit, s’il ne s’était pas laissé dépouiller d’une invention qu’il a trouvée dans la papeterie, et dont profitent les frères Cointet...
—Ah! oui, les frères Cointet! dit Corentin.
—Tais-toi donc, dit l’aubergiste. Qu’est-ce que cela fait à ces messieurs que monsieur Séchard ait droit ou non à un brevet d’invention pour faire du papier? ces messieurs ne sont pas des marchands de papier... Si vous comptez passer la nuit chez moi—à la Belle-Étoile—dit l’aubergiste en s’adressant à ses deux voyageurs, voici le livre, je vous prierai de vous inscrire. Nous avons un brigadier qui n’a rien à faire et qui passe son temps à nous tracasser...
—Diable, diable, je croyais les Séchard très-riches, dit Corentin pendant que Derville écrivait ses noms et sa qualité d’avoué près le Tribunal de Première Instance de la Seine.
—Il y en a, répondit l’aubergiste, qui les disent millionnaires; mais vouloir empêcher les langues d’aller, c’est entreprendre d’empêcher la rivière de couler. Le père Séchard a laissé deux cent mille francs de biens au soleil, comme on dit, et c’est assez beau déjà pour un homme qui a commencé par être ouvrier. Eh! bien, il avait peut-être autant d’économies...—car il a fini par tirer dix à douze mille francs de ses biens.—Donc, une supposition, qu’il ait été assez bête pour ne pas placer son argent pendant dix ans, c’est le compte! Mais mettez trois cent mille francs, s’il a fait l’usure, comme on l’en soupçonne, voilà toute l’affaire. Cinq cent mille francs, c’est bien loin d’un million. Je ne demanderais pour fortune que la différence, je ne serais pas à la Belle-Étoile.
—Comment, dit Corentin, monsieur David Séchard et sa femme n’ont pas deux ou trois millions de fortune...
—Mais, s’écria la femme de l’aubergiste, c’est ce qu’on donne à messieurs Cointet, qui l’ont dépouillé de son invention, et il n’a pas eu d’eux plus de vingt mille francs... Où donc voulez-vous que ces honnêtes gens aient pris des millions? ils étaient bien gênés pendant la vie de leur père. Sans Kolb, leur régisseur, et madame Kolb, qui leur est tout aussi dévouée que son mari, ils auraient eu bien de la peine à vivre. Qu’avaient-ils donc, avec la Verberie?... mille écus de rentes!...
Corentin prit à part Derville et lui dit: In vino veritas! la vérité se trouve dans les bouchons. Pour mon compte, je regarde une auberge comme le véritable État Civil d’un pays, le notaire n’est pas plus instruit que l’aubergiste de tout ce qui se passe dans un petit endroit... Voyez! nous sommes censés connaître les Cointet, Kolb, etc... Un aubergiste est le répertoire vivant de toutes les aventures, il fait la police sans s’en douter. Un gouvernement doit entretenir tout au plus deux cents espions; car, dans un pays comme la France, il y a dix millions d’honnêtes mouchards. Mais nous ne sommes pas obligés de nous fier à ce rapport, quoique déjà l’on saurait dans cette petite ville quelque chose des douze cent mille francs disparus pour payer la terre de Rubempré... Nous ne resterons pas ici long-temps....
—Je l’espère, dit Derville.
—Voilà pourquoi, reprit Corentin. J’ai trouvé le moyen le plus naturel pour faire sortir la vérité de la bouche des époux Séchard. Je compte sur vous pour appuyer, de votre autorité d’avoué, la petite ruse dont je me servirai pour vous faire entendre un compte clair et net de leur fortune.—Après le dîner, nous partirons pour aller chez monsieur Séchard, dit Corentin à la femme de l’aubergiste, vous aurez soin ne nous préparer des lits, nous voulons chacun notre chambre. A la Belle-Étoile, il doit y avoir de la place.
—Oh! monsieur, dit la femme, nous avons trouvé l’enseigne.
—Oh! le calembour existe dans tous les départements, dit Corentin, vous n’en avez pas le monopole.
—Vous êtes servis, messieurs, dit l’aubergiste.
—Et, où diable ce jeune homme aurait-il pris son argent?... L’anonyme aurait-il raison? serait-ce la monnaie d’une belle fille? dit Derville à Corentin en s’attablant pour dîner.
—Ah! ce serait le sujet d’une autre enquête, dit Corentin. Lucien de Rubempré vit, m’a dit monsieur le duc de Chaulieu, avec une juive convertie, qui se faisait passer pour Hollandaise, et nommée Esther Van-Bogseck.
—Quelle singulière coïncidence! dit l’avoué, je cherche l’héritière d’un Hollandais appelé Gobseck, c’est le même nom avec un changement de consonnes...
—Eh! bien, dit Corentin, à Paris, je vous aurai des renseignements sur la filiation à mon retour à Paris.
Une heure après, les deux chargés d’affaires de la maison de Grandlieu partaient pour la Verberie, maison de monsieur et madame Séchard. Jamais Lucien n’avait éprouvé des émotions aussi profondes que celles dont il fut saisi à la Verberie par la comparaison de sa destinée avec celle de son beau-frère. Les deux Parisiens allaient y trouver le même spectacle qui, quelques jours auparavant avait frappé Lucien. Là tout respirait le calme et l’abondance. A l’heure où les deux étrangers devaient arriver, le salon de la Verberie était occupé par une société de cinq personnes: le curé de Marsac, jeune prêtre de vingt-cinq ans qui s’était fait, à la prière de madame Séchard, le précepteur de son fils Lucien; le médecin du pays, nommé monsieur Marron; le maire de la commune, et un vieux colonel retiré du service qui cultivait les roses dans une petite propriété, située en face de la Verberie, de l’autre côté de la route. Tous les soirs d’hiver, ces personnes venaient faire un innocent boston à un centime la fiche, prendre les journaux ou rapporter ceux qu’ils avaient lus. Quand monsieur et madame Séchard achetèrent la Verberie, belle maison bâtie en tufau et couverte en ardoises, ses dépendances d’agrément consistaient en un petit jardin de deux arpents. Avec le temps, en y consacrant ses économies, la belle madame Séchard avait étendu son jardin jusqu’à un petit cours d’eau, en sacrifiant les vignes qu’elle achetait et les convertissant en gazons et en massifs. En ce moment, la Verberie, entourée d’un petit parc d’environ vingt arpents, clos de murs, passait pour la propriété la plus importante du pays. La maison de feu Séchard et ses dépendances ne servaient plus qu’à l’exploitation de vingt et quelques arpents de vignes laissés par lui, outre cinq métairies d’un produit d’environ six mille francs, et dix arpents de prés, situés de l’autre côté du cours d’eau, précisément en face du parc de la Verberie; aussi madame Séchard comptait-elle bien les y comprendre l’année prochaine. Déjà, dans le pays, on donnait à la Verberie le nom de château, et l’on appelait Ève Séchard la dame de Marsac. En satisfaisant sa vanité, Lucien n’avait fait qu’imiter les paysans et les vignerons. Courtois, propriétaire d’un moulin assis pittoresquement à quelques portées de fusil des prés de la Verberie, était, dit-on, en marché pour ce moulin avec madame Séchard. Cette acquisition probable allait finir de donner à la Verberie la tournure d’une terre de premier ordre dans le département. Madame Séchard, qui faisait beaucoup de bien et avec autant de discernement que de grandeur, était aussi estimée qu’aimée. Sa beauté, devenue magnifique, atteignait alors son plus grand développement. Quoique âgée d’environ vingt-six ans, elle avait gardé la fraîcheur de la jeunesse en jouissant du repos et de l’abondance que donne la vie de campagne. Toujours amoureuse de son mari, elle respectait en lui l’homme de talent assez modeste pour renoncer au tapage de la gloire; enfin, pour la peindre, il suffit peut-être de dire que, dans toute sa vie, elle n’avait pas à compter un seul battement de cœur qui ne fût inspiré par ses enfants ou par son mari. L’impôt que ce ménage payait au malheur, on le devine: c’était le chagrin profond que causait la vie de Lucien, dans laquelle Ève Séchard pressentait des mystères et les redoutait d’autant plus que, pendant sa dernière visite, Lucien brisa sèchement à chaque interrogation de sa sœur en lui disant que les ambitieux ne devaient compte de leurs moyens qu’à eux-mêmes. En six ans, Lucien avait vu sa sœur trois fois, et il ne lui avait pas écrit plus de six lettres. Sa première visite à la Verberie eut lieu lors de la mort de sa mère, et la dernière avait eu pour objet de demander le service de ce mensonge si nécessaire à sa politique. Ce fut le sujet d’une scène assez grave entre monsieur, madame Séchard et leur frère, qui leur laissa des doutes affreux.
L’intérieur de la maison, transformé tout aussi bien que l’extérieur, sans présenter de luxe, était comfortable. On en jugera par un coup d’œil rapide jeté sur le salon où se tenait en ce moment la compagnie. Un joli tapis d’Aubusson, des tentures en croisé de coton gris ornées de galons en soie verte, des peintures imitant le bois de Spa, un meuble en acajou sculpté, garni de casimir gris à passementeries vertes, des jardinières pleines de fleurs, malgré la saison, offraient un ensemble doux à l’œil. Les rideaux des fenêtres en soie verte, la garniture de la cheminée, l’encadrement des glaces étaient exempts de ce faux goût qui gâte tout en province. Enfin les moindres détails élégants et propres, tout reposait l’âme et les regards par l’espèce de poésie qu’une femme aimante et spirituelle peut et doit introduire dans son ménage.
Madame Séchard, encore en deuil de son père, travaillait au coin du feu à un ouvrage en tapisserie, aidée par madame Kolb, la femme de charge, sur qui elle se reposait de tous les détails de la maison. Au moment où le cabriolet atteignit aux premières habitations de Marsac, la compagnie habituelle de la Verberie s’augmenta de Courtois, le meunier, veuf de sa femme, qui voulait se retirer des affaires, et qui espérait bien vendre sa propriété à laquelle madame Ève paraissait tenir, et Courtois savait le pourquoi.
—Voilà un cabriolet qui arrête ici! dit Courtois en entendant à la porte un bruit de la voiture; et, à la ferraille, on peut présumer qu’il est du pays...
—Ce sera sans doute Postel et sa femme qui viennent me voir, dit le médecin.
—Non, dit Courtois, le cabriolet vient du côté de Mansle.
—Matame, dit Kolb (un grand et gros Alsacien), foissi ein afoué té Baris qui témente à barler à moncière.
—Un avoué!... s’écria Séchard, ce mot-là me donne la colique.
—Merci, dit le maire de Marsac, nommé Cachan, avoué pendant vingt ans à Angoulême, et qui jadis avait été chargé de poursuivre Séchard.
—Mon pauvre David ne changera pas, il sera toujours distrait! dit Ève en souriant.
—Un avoué de Paris, dit Courtois, vous avez donc des affaires à Paris?
—Non, dit Ève.
—Vous y avez un frère, dit Courtois en souriant.
—Gare que ce ne soit à cause de la succession du père Séchard, dit Cachan. Il a fait des affaires véreuses, le bonhomme!...
En entrant, Corentin et Derville, après avoir salué la compagnie et décliné leurs noms, demandèrent à parler en particulier à madame Séchard et à son mari.
—Volontiers, dit Séchard. Mais, est-ce pour affaires?
—Uniquement pour la succession de monsieur votre père, répondit Corentin.
—Permettez alors que monsieur le maire, qui est un ancien avoué d’Angoulême, assiste à la conférence.
—Vous êtes monsieur Derville?... dit Cachan en regardant Corentin.
—Non, monsieur, c’est monsieur, répondit Corentin en montrant l’avoué qui salua.
—Mais, dit Séchard, nous sommes en famille, nous n’avons rien de caché pour nos voisins, nous n’avons pas besoin d’aller dans mon cabinet où il n’y a pas de feu... Notre vie est au grand jour...
—Celle de monsieur votre père, dit Corentin, a eu quelques mystères que, peut-être, vous ne seriez pas bien aise de publier.
—Est-ce donc une chose qui puisse nous faire rougir?... dit Ève effrayée.
—Oh! non, c’est une peccadille de jeunesse, dit Corentin en tendant avec le plus grand sang-froid une de ses mille souricières. Monsieur votre père vous a donné un frère aîné....
—Ah! le vieil ours! cria Courtois, il ne vous aimait guère, monsieur Séchard, et il vous a gardé cela, le sournois... Ah! je comprends maintenant ce qu’il voulait dire, quand il me disait:—Vous en verrez de belles lorsque je serai enterré!
—Oh! rassurez-vous, monsieur, dit Corentin à Séchard en étudiant Ève par un regard de côté.
—Un frère! s’écria le médecin, mais voilà votre succession partagée en deux!...
Derville affectait de regarder les belles gravures avant la lettre qui se trouvaient exposées sur les panneaux du salon.
—Oh! rassurez-vous, madame, dit Corentin en voyant la surprise qui parut sur la belle figure de madame Séchard, il ne s’agit que d’un enfant naturel. Les droits d’un enfant naturel ne sont pas ceux d’un enfant légitime. Cet enfant est dans la plus profonde misère, il a droit à une somme basée sur l’importance de la succession... Les millions laissés par monsieur votre père...
A ce mot, millions, il y eut un cri de l’unanimité la plus complète dans le salon. En ce moment, Derville n’examinait plus les gravures.
—Le père Séchard, des millions?... dit le gros Courtois. Qui vous a dit cela? quelque paysan.
—Monsieur, dit Cachan, vous n’appartenez pas au Fisc, ainsi l’on peut vous dire ce qui en est...
—Soyez tranquille, dit Corentin, je vous donne ma parole d’honneur de ne pas être un employé des Domaines.
Cachan, qui venait de faire signe à tout le monde de se taire, laissa échapper un mouvement de satisfaction.
—Monsieur, reprit Corentin, n’y eût-il qu’un million, la part de l’enfant naturel serait encore assez belle. Nous ne venons pas faire un procès, nous venons au contraire vous proposer de nous donner cent mille francs, et nous nous en retournons...
—Cent mille francs!... s’écria Cachan en interrompant Corentin. Mais, monsieur, le père Séchard a laissé vingt arpents de vignes, cinq petites métairies, dix arpents de prés à Marsac et pas un liard avec...
—Pour rien au monde, s’écria David Séchard en intervenant, je ne voudrais faire un mensonge, monsieur Cachan: et moins encore en matière d’intérêt qu’en toute autre... Monsieur, dit-il à Corentin et à Derville, mon père nous a laissé outre ces biens... Courtois et Cachan eurent beau faire des signes à Séchard, il ajouta: Trois cent mille francs, ce qui porte l’importance de sa succession à cinq cent mille francs environ.
—Monsieur Cachan, dit Ève Séchard, quelle est la part que la loi donne à l’enfant naturel?...
—Madame, dit Corentin, nous ne sommes pas des Turcs, nous vous demandons seulement de nous jurer devant ces messieurs que vous n’avez pas recueilli plus de cent mille écus en argent de la succession de votre beau-père, et nous nous entendrons bien...
—Donnez auparavant votre parole d’honneur, dit l’ancien avoué d’Angoulême à Derville, que vous êtes avoué.
—Voici mon passe-port, dit Derville à Cachan en lui tendant un papier plié en quatre, et monsieur n’est pas, comme vous pourriez le croire, un inspecteur-général des domaines, rassurez-vous, ajouta Derville. Nous avions seulement un intérêt puissant à savoir la vérité sur la succession Séchard, et nous la savons... Derville prit madame Ève par la main, et l’emmena très-courtoisement au bout du salon.—Madame, lui dit-il à voix basse, si l’honneur et l’avenir de la maison de Grandlieu n’étaient intéressés dans cette question, je ne me serais pas prêté à ce stratagème inventé par ce monsieur décoré; mais vous l’excuserez, il s’agissait de découvrir le mensonge à l’aide duquel monsieur votre frère a surpris la religion de cette noble famille. Gardez-vous bien maintenant de laisser croire que vous avez donné douze cent mille francs à monsieur votre frère pour acheter la terre de Rubempré...
—Douze cent mille francs! s’écria madame Séchard en pâlissant. Et où les a-t-il pris, lui, le malheureux?...
—Ah! voilà, dit Derville, j’ai peur que la source de cette fortune ne soit bien impure.
Ève eut des larmes aux yeux que ses voisins aperçurent.
—Nous vous avons rendu peut-être un grand service, lui dit Derville, en vous empêchant de tremper dans un mensonge dont les suites peuvent être très-dangereuses.
Derville laissa madame Séchard assise, pâle, des larmes sur les joues, et salua la compagnie.
—A Mansle! dit Corentin au petit garçon qui conduisait le cabriolet.
La diligence allant de Bordeaux à Paris, qui passa dans la nuit, eut une place; Derville pria Corentin de le laisser en profiter, en objectant ses affaires; mais, au fond, il se défiait de son compagnon de voyage, dont la dextérité diplomatique et le sang-froid lui parurent être de l’habitude. Corentin resta trois jours à Mansle sans trouver d’occasion pour partir; il fut obligé d’écrire à Bordeaux et d’y retenir une place pour Paris, où il ne put revenir que neuf jours après son départ.
Pendant ce temps-là, Peyrade allait tous les matins, soit à Passy, soit à Paris, chez Corentin, savoir s’il était revenu. Le huitième jour, il laissa, dans l’un et l’autre domicile, une lettre écrite en chiffres à eux, pour expliquer à son ami le genre de mort dont il était menacé, l’enlèvement de Lydie et l’affreuse destinée à laquelle ses ennemis le vouaient. Attaqué comme jusqu’alors il avait attaqué les autres, Peyrade, privé de Corentin, mais aidé par Contenson, n’en resta pas moins sous son costume de Nabab. Encore que ses invisibles ennemis l’eussent découvert, il pensait assez sagement pouvoir saisir quelques lueurs en demeurant sur le terrain même de la lutte. Contenson avait mis en campagne toutes ses connaissances à la piste de Lydie, il espérait découvrir la maison dans laquelle elle était cachée; mais, de jour en jour, l’impossibilité, de plus en plus démontrée, de savoir la moindre chose, ajouta d’heure en heure au désespoir de Peyrade. Le vieil espion se fit entourer d’une garde de douze ou quinze agents les plus habiles. On surveillait les alentours de la rue des Moineaux et la rue Taitbout où il vivait en Nabab chez madame de Val-Noble. Pendant les trois derniers jours du délai fatal accordé par Asie pour rétablir Lucien sur l’ancien pied à l’hôtel de Grandlieu, Contenson ne quitta pas le vétéran de l’ancienne Lieutenance-générale de police. Ainsi, la poésie de terreur que les stratagèmes des tribus ennemies en guerre répandent au sein des forêts de l’Amérique, et dont a tant profité Cooper, s’attachait aux plus petits détails de la vie parisienne. Les passants, les boutiques, les fiacres, une personne debout à une croisée, tout offrait aux Hommes-Numéros à qui la défense de la vie du vieux Peyrade était confiée, l’intérêt énorme que présentent dans les romans de Cooper un tronc d’arbre, une habitation de castors, un rocher, la peau d’un bison, un canot immobile, un feuillage à fleur d’eau.
—Si l’Espagnol est parti, vous n’avez rien à craindre, disait Contenson à Peyrade en lui faisant remarquer la profonde tranquillité dont ils jouissaient.
—Et s’il n’est pas parti? répondait Peyrade.
—Il a emmené un de mes hommes derrière sa calèche; mais, à Blois, mon homme, forcé de descendre, n’a pu ni remonter ni rattraper la voiture.
Cinq jours après le retour de Derville, un matin, Lucien reçut la visite de Rastignac.
—Je suis, mon cher, au désespoir d’avoir à m’acquitter d’une négociation qu’on m’a confiée à cause de notre connaissance intime. Ton mariage est rompu sans que tu puisses jamais espérer de le renouer. Ne remets plus les pieds à l’hôtel de Grandlieu. Pour épouser Clotilde, il faut attendre la mort de son père, et il est devenu trop égoïste pour mourir de sitôt. Les vieux joueurs de wisk tiennent long-temps... sur leur bord... de table. Clotilde va partir pour l’Italie avec Madeleine de Lenoncourt-Chaulieu. La pauvre fille t’aime tant, mon cher, qu’il a fallu la surveiller; elle voulait venir te voir, elle avait fait son petit projet d’évasion.... C’est une consolation dans ton malheur.
Lucien ne répondait pas, il regardait Rastignac.
—Après tout, est-ce un malheur!... lui dit son compatriote, tu trouveras bien facilement une autre fille aussi noble et plus belle que Clotilde!.... Madame de Sérizy te mariera par vengeance, elle ne peut pas souffrir les Grandlieu, qui n’ont jamais voulu la recevoir; elle a une nièce, la petite Clémence du Rouvre...
—Mon cher, depuis notre dernier souper je ne suis pas bien avec madame de Sérizy, elle m’a vu dans la loge d’Esther, elle m’a fait une scène, et je l’ai laissée faire.
—Une femme de plus de quarante ans ne se brouille pas pour longtemps avec un jeune homme aussi beau que toi, dit Rastignac. Je connais un peu ces couchers de soleil! Ça dure dix minutes à l’horizon, et dix ans dans le cœur d’une femme.
—Voici huit jours que j’attends une lettre d’elle.
—Vas-y!
—Maintenant, il le faudra bien.
—Viens-tu, du moins, chez la Val-Noble? son Nabab rend à Nucingen le souper qu’il en a reçu.
—J’en suis et j’irai, dit Lucien d’un air grave.