Le lendemain de la confirmation de son malheur, dont Carlos fut instruit aussitôt, Lucien vint avec Rastignac et Nucingen chez le faux Nabab.
A minuit, l’ancienne salle à manger d’Esther réunissait presque tous les personnages de ce drame dont l’intérêt, caché sous le lit même de ces existences torrentielles, n’était connu que d’Esther, de Lucien, de Peyrade, du mulâtre Contenson et de Paccard, qui vint servir sa maîtresse. Asie avait été priée par madame du Val-Noble, à l’insu de Peyrade et de Contenson, de venir aider sa cuisinière. En se mettant à table, Peyrade, qui donna cinq cents francs à madame du Val-Noble pour bien faire les choses, trouva dans sa serviette un petit papier sur lequel il lut ces mots écrits au crayon: Les dix jours expirent au moment où vous vous mettez à table. Peyrade passa le papier à Contenson, qui se trouvait derrière lui, en lui disant en anglais:—Est-ce toi qui as fourré là mon nom? Contenson lut à la lueur des bougies ce Mane, Tecel, Pharès, et mit le papier dans sa poche, mais il savait combien il est difficile de vérifier une écriture au crayon et surtout une phrase tracée en lettres majuscules, c’est-à-dire avec des lignes pour ainsi dire mathématiques, puisque les lettres capitales se composent uniquement de courbes et de droites, dans lesquelles il est impossible de reconnaître les habitudes de la main, comme dans l’écriture dite cursive.
Ce souper fut sans aucune gaieté. Peyrade était en proie à une préoccupation visible. Des jeunes viveurs qui savaient égayer un souper, il ne se trouvait là que Lucien et Rastignac. Lucien était fort triste et songeur. Rastignac, qui venait de perdre, avant souper, deux mille francs, buvait et mangeait avec l’idée de se rattraper après le souper. Les trois femmes, frappées de ce froid, se regardèrent. L’ennui dépouilla les mets de leur saveur. Il en est des soupers comme des pièces de théâtre et des livres, ils ont leurs hasards. A la fin du souper on servit des glaces, dites plombières. Tout le monde sait que ces sortes de glaces contiennent de petits fruits confits très-délicats placés à la surface de la glace qui se sert dans un petit verre, sans y affecter la forme pyramidale. Ces glaces avaient été commandées par madame du Val-Noble chez Tortoni, dont le célèbre établissement se trouve au coin de la rue Taitbout et du boulevard. La cuisinière fit appeler le mulâtre pour payer la note du glacier. Contenson, à qui l’exigence du garçon ne parut pas naturelle, descendit et l’aplatit par ce mot:—Vous n’êtes donc pas de chez Tortoni?... et il remonta sur-le-champ. Mais Paccard avait déjà profité de cette absence pour distribuer les glaces aux convives. A peine le mulâtre atteignait-il la porte de l’appartement qu’un des agents qui surveillaient la rue des Moineaux cria dans l’escalier:—Numéro vingt-sept.
—Qu’y a-t-il? répondit Contenson en redescendant avec rapidité jusqu’au bas de la rampe.
—Dites au papa que sa fille est rentrée, et dans quel état! bon Dieu! qu’il vienne, elle se meurt.
Au moment où Contenson rentra dans la salle à manger, le vieux Peyrade, qui d’ailleurs avait notablement bu, gobait la petite cerise de sa plombière. On portait la santé de madame du Val-Noble, le Nabab remplit son verre d’un vin dit de Constance, et le vida. Quelque troublé que fût Contenson par la nouvelle qu’il allait apprendre à Peyrade, il fut, en rentrant, frappé de la profonde attention avec laquelle Paccard regardait le Nabab. Les deux yeux du valet de madame de Champy ressemblaient à deux flammes fixes. Cette observation, malgré son importance, ne devait cependant pas retarder le mulâtre, et il se pencha vers son maître au moment où Peyrade replaçait son verre vide sur la table.
—Lydie est à la maison, dit Contenson, et dans un bien triste état.
Peyrade lâcha le plus français de tous les jurons français avec un accent méridional si prononcé que le plus profond étonnement parut sur la figure de tous les convives. En s’apercevant de sa faute, Peyrade avoua son déguisement en disant à Contenson en bon français:—Trouve un fiacre!... je fiche le camp.
Tout le monde se leva de table.
—Qui donc êtes-vous? s’écria Lucien.
—Ui!... dit le baron.
—Bixiou m’avait soutenu que vous saviez faire l’Anglais mieux que lui, et je ne voulais pas le croire, dit Rastignac.
—C’est quelque banqueroutier découvert, dit du Tillet à haute voix, je m’en doutais!...
—Quel singulier pays que Paris!... dit madame du Val-Noble. Après avoir fait faillite dans son quartier, un marchand y reparaît en nabab ou en dandy aux Champs-Élysées impunément!... Oh! j’ai du malheur, la faillite est mon insecte.
—On dit que toutes les fleurs ont le leur, dit tranquillement Esther, le mien ressemble à celui de Cléopâtre, un aspic.
—Ce que je suis!... dit Peyrade à la porte. Ah! vous le saurez, car, si je meurs, je sortirai de mon tombeau pour vous venir tirer par les pieds pendant toutes les nuits!...
En disant ces derniers mots, il regardait Esther et Lucien; puis il profita de l’étonnement général pour disparaître avec une excessive agilité, car il voulut courir chez lui sans attendre le fiacre. Dans la rue, Asie, enveloppée d’une coiffe noire comme en portaient alors les femmes pour sortir du bal, arrêta l’espion par le bras, au seuil de la porte cochère.
—Envoie chercher les sacrements, papa Peyrade, lui dit-elle de cette voix qui déjà lui avait prophétisé le malheur.
Une voiture était là, Asie y monta, la voiture disparut comme emportée par le vent. Il y avait cinq voitures, les hommes de Peyrade ne purent rien savoir.
En arrivant à sa maison de campagne dans une des places les plus retirées et les plus riantes de la petite ville de Passy, rue des Vignes, Corentin, qui passait pour un négociant dévoré par la passion du jardinage, trouva les chiffres de son ami Peyrade. Au lieu de se reposer, il remonta dans le fiacre qui l’avait amené, se fit conduire rue des Moineaux et n’y trouva que Katt. Il apprit de la Flamande la disparition de Lydie et demeura surpris du défaut de prévoyance que Peyrade et lui avaient eu.
—Ils ne me connaissent pas encore, se dit-il. Ces gens-là sont capables de tout, il faut savoir s’ils tueront Peyrade, car alors je ne me montrerai plus...
Plus sa vie est infâme, plus l’homme y tient; elle est alors une protestation, une vengeance de tous les instants. Corentin descendit, s’en alla chez lui se déguiser en petit vieillard souffreteux, à petite redingote verdâtre, à petite perruque en chiendent, et revint à pied, ramené par son amitié pour Peyrade. Il voulait donner des ordres à ses Numéros les plus dévoués et les plus habiles. En longeant la rue Saint-Honoré pour venir de la place Vendôme à la rue Saint-Roch, il marcha derrière une fille en pantoufles, et habillée comme l’est une femme pour la nuit. Cette fille, qui portait une camisole blanche, et sur la tête un bonnet de nuit, laissait échapper de temps en temps des sanglots mêlés à des plaintes involontaires; Corentin la devança de quelques pas et reconnut Lydie.
—Je suis l’ami de votre père, monsieur Canquoëlle, dit-il de sa voix naturelle.
—Ah! voici donc quelqu’un à qui je puis me fier!... dit-elle.
—N’ayez pas l’air de me connaître, reprit Corentin, car nous sommes poursuivis par de cruels ennemis, et forcés de nous déguiser. Mais racontez-moi ce qui vous est arrivé...
—Oh! monsieur, dit la pauvre fille, cela se dit et ne se raconte pas... Je suis déshonorée, perdue, sans pouvoir m’expliquer comment!...
—D’où venez-vous?...
—Je ne sais pas, monsieur! Je me suis sauvée avec tant de précipitation, j’ai fait tant de rues, tant de détours, en me croyant suivie... Et quand je rencontrais quelqu’un d’honnête, je demandais le chemin pour aller sur les boulevards, afin de gagner la rue de la Paix! Enfin, après avoir marché pendant..... Quelle heure est-il?
—Onze heure et demie! dit Corentin.
—Je me suis sauvée à la tombée de la nuit, voici donc cinq heures que je marche!... s’écria Lydie.
—Allons, vous allez vous reposer, vous trouverez votre bonne Katt...
—Oh! monsieur, il n’y a plus de repos pour moi! Je ne veux pas d’autre repos que celui de la tombe; et j’irai l’attendre dans un couvent, si l’on me juge digne d’y entrer...
—Pauvre petite! vous avez bien résisté?
—Oui, monsieur. Ah! si vous saviez au milieu de quelles créatures abjectes on m’a mise...
—On vous a sans doute endormie?
—Ah! c’est cela! dit la pauvre Lydie. Encore un peu de force, et j’atteindrai la maison. Je me sens défaillir, et mes idées ne sont pas très-nettes... Tout à l’heure je me croyais dans un jardin...
Corentin porta Lydie dans ses bras, où elle perdit connaissance, et il la monta par les escaliers.
—Katt! cria-t-il.
Katt parut et jeta des cris de joie.
—Ne vous hâtez pas de vous réjouir! dit sentencieusement Corentin, cette jeune fille est bien malade.
Quand Lydie eut été posée sur son lit, lorsqu’à la lueur de deux bougies allumées par Katt, elle reconnut sa chambre, elle eut le délire. Elle chanta des ritournelles d’airs gracieux, et tour à tour vociféra certaines phrases horribles qu’elle avait entendues! Sa belle figure était marbrée de teintes violettes. Elle mêlait les souvenirs de sa vie si pure à ceux de ces dix jours d’infamie. Katt pleurait. Corentin se promenait dans la chambre en s’arrêtant par moments pour examiner Lydie.
—Elle paye pour son père! dit-il. Y aurait-il une Providence?—Oh! ai-je eu raison de ne pas avoir de famille..... Un enfant! c’est, ma parole d’honneur, comme le dit je ne sais quel philosophe, un otage qu’on donne au malheur!...
—Oh! dit la pauvre enfant en se mettant sur son séant et laissant ses beaux cheveux déroulés, au lieu d’être couchée ici, Katt, je devrais être couchée sur le sable au fond de la Seine...
—Katt, au lieu de pleurer et de regarder votre enfant, ce qui ne la guérira pas, vous devriez aller chercher un médecin, celui de la Mairie d’abord, puis messieurs Desplein et Bianchon... Il faut sauver cette innocente créature...
Et Corentin écrivit les adresses des deux célèbres docteurs. En ce moment, l’escalier fut grimpé par un homme à qui les marches en étaient familières, la porte s’ouvrit. Peyrade, en sueur, la figure violacée, les yeux presque ensanglantés, soufflant comme un dauphin, bondit de la porte de l’appartement à la chambre de Lydie en criant:—Où est ma fille?
Il vit un triste geste de Corentin, le regard de Peyrade suivit le geste. On ne peut comparer l’état de Lydie qu’à celui d’une fleur, amoureusement cultivée par un botaniste, tombée de sa tige, écrasée par les souliers ferrés d’un paysan. Transportez cette image dans le cœur même de la Paternité, vous comprendrez le coup que reçut Peyrade, à qui de grosses larmes vinrent aux yeux.
—On pleure, c’est mon père, dit l’enfant.
Lydie put encore reconnaître son père; elle se souleva, vint se mettre aux genoux du vieillard au moment où il tomba sur un fauteuil.
—Pardon, papa!... dit-elle d’une voix qui perça le cœur de Peyrade au moment où il sentit comme un coup de massue appliqué sur son crâne.
—Je meurs... ah! les gredins! fut son dernier mot.
Corentin voulut secourir son ami, il en reçut le dernier soupir.
—Mort empoisonné!... se dit Corentin.—Bon, voici le médecin, s’écria-t-il en entendant le bruit d’une voiture.
Contenson, qui se montra débarbouillé de sa mulâtrerie, resta comme changé en statue de bronze en entendant dire à Lydie:—Tu ne me pardonnes donc pas, mon père?... Ce n’est pas ma faute! (Elle ne s’apercevait pas que son père était mort.)—Oh! quels yeux il me fait!... dit la pauvre folle...
—Il faut les lui fermer, dit Contenson, qui plaça feu Peyrade sur le lit.
—Nous faisons une sottise, dit Corentin, emportons-le chez lui; sa fille est à moitié folle, elle le deviendrait tout à fait en s’apercevant de sa mort, elle croirait l’avoir tué.
En voyant emporter son père, Lydie resta comme hébétée.
—Voilà mon seul ami!... dit Corentin en paraissant ému quand Peyrade fut exposé sur son lit dans sa chambre. Il n’a eu dans toute sa vie qu’une seule pensée cupide! et ce fut pour sa fille!... Que cela te serve de leçon, Contenson. Chaque état a son honneur. Peyrade a eu tort de se mêler des affaires particulières, nous n’avons qu’à nous occuper des affaires publiques. Mais, quoi qu’il puisse arriver, je jure, dit-il avec un accent, un regard et un geste qui frappèrent Contenson d’épouvante, de venger mon pauvre Peyrade! Je découvrirai les auteurs de sa mort et ceux de la honte de sa fille!... Et, par mon propre égoïsme, par le peu de jours qui me restent, et que je risque dans cette vengeance, tous ces gens-là finiront leurs jours à quatre heures, en pleine santé, rasés, net, en place de Grève!...
—Et je vous y aiderai! dit Contenson ému.
Rien n’est en effet plus émouvant que le spectacle de la passion chez un homme froid, compassé, méthodique, en qui, depuis vingt ans, personne n’avait aperçu le moindre mouvement de sensibilité. C’est la barre de fer en fusion, qui fond tout ce qu’elle rencontre. Aussi Contenson eut-il une révolution d’entrailles.
—Pauvre père Canquoëlle! reprit-il en regardant Corentin, il m’a souvent régalé... Et tenez...—il n’y a que des gens vicieux qui sachent faire de ces choses-là,—souvent il m’a donné dix francs pour aller au jeu...
Après cette oraison funèbre, les deux vengeurs de Peyrade allèrent chez Lydie en entendant Katt et le Médecin de la Mairie dans les escaliers.
—Va chez le commissaire de police, dit Corentin, le procureur du roi ne trouverait pas en ceci les éléments d’une poursuite; mais nous allons faire faire un rapport à la Préfecture, ça pourra servir peut-être à quelque chose.—Monsieur, dit Corentin au médecin de la Mairie, vous allez trouver dans cette chambre un homme mort, je ne crois pas sa mort naturelle, vous ferez l’autopsie en présence de monsieur le commissaire de police, qui, sur mon invitation, va venir. Tâchez de découvrir les traces du poison; vous serez d’ailleurs assisté dans quelques instants de messieurs Desplein et Bianchon, que j’ai mandés pour examiner la fille de mon meilleur ami dont l’état est pire que celui du père, quoiqu’il soit mort...
—Je n’ai pas besoin, dit le médecin de la Mairie, de ces messieurs pour faire mon métier...
—Ah! bon, pensa Corentin.—Ne nous heurtons pas, monsieur, reprit Corentin. En deux mots, voici mon opinion. Ceux qui viennent de tuer le père ont aussi déshonoré la fille.
Au jour, Lydie avait fini par succomber à sa fatigue; elle dormait quand l’illustre chirurgien et le jeune médecin arrivèrent. Le médecin chargé de constater les décès avait alors ouvert Peyrade et cherchait les causes de la mort.
—En attendant que l’on éveille la malade, dit Corentin aux deux célèbres docteurs, voudriez-vous aider un de vos confrères dans une constatation qui certainement aura de l’intérêt pour vous, et votre avis ne sera pas de trop au procès-verbal.
—Votre parent est mort d’apoplexie, dit le médecin, il y a les preuves d’une congestion cérébrale effrayante...
—Examinez, messieurs, dit Corentin, et cherchez s’il n’y a pas dans la Toxicologie des poisons qui produisent le même effet.
—L’estomac, dit le médecin, était absolument plein de matières; mais, à moins de les analyser avec des appareils chimiques, je ne vois aucune trace de poison.
—Si les caractères de la congestion cérébrale sont bien reconnus, il y a là, vu l’âge du sujet, une cause suffisante de mort, dit Desplein en montrant l’énorme quantité d’aliments...
—Est-ce ici qu’il a mangé? demanda Bianchon.
—Non, dit Corentin, il est venu du boulevard ici rapidement, et il a trouvé sa fille violée...
—Voilà le vrai poison, s’il aimait sa fille, dit Bianchon.
—Quel serait le poison qui pourrait produire cet effet-là? demanda Corentin sans abandonner son idée.
—Il n’y en a qu’un, dit Desplein après avoir examiné tout avec soin. C’est un poison de l’archipel de Java, pris à des arbustes assez peu connus encore, de la nature des Strychnos, et qui servent à empoisonner ces armes si dangereuses... les Kris malais... On le dit, du moins...
Le commissaire de police arriva, Corentin lui fit part de ses soupçons, le pria de rédiger un rapport en lui disant dans quelle maison et avec quels gens Peyrade avait soupé; puis il l’instruisit du complot formé contre les jours de Peyrade et des causes de l’état où se trouvait Lydie. Après, Corentin passa dans l’appartement de la pauvre fille, où Desplein et Bianchon examinaient la malade; mais il les rencontra sur le pas de la porte.
—Eh! bien, messieurs! demanda Corentin.
—Placez cette fille-là dans une maison de santé, si elle ne recouvre pas la raison en accouchant, si toutefois elle devient grosse, elle finira ses jours folle-mélancolique. Il n’y a pas, pour la guérison, d’autre ressource que dans le sentiment maternel, s’il se réveille...
Corentin donna quarante francs en or à chaque docteur, et se tourna vers le commissaire de police, qui le tirait par la manche.
—Le médecin prétend que la mort est naturelle, dit le fonctionnaire, et je puis d’autant moins faire un rapport qu’il s’agit du père Canquoëlle, il se mêlait de bien des affaires, et nous ne saurions pas trop à qui nous nous attaquerions... Ces gens-là meurent souvent par ordre...
—Je me nomme Corentin, dit Corentin à l’oreille du commissaire de police.
Le commissaire laissa échapper un mouvement de surprise.
—Donc, faites une note, reprit Corentin, elle sera très-utile plus tard, et ne l’envoyez qu’à titre de renseignements confidentiels. Le crime est improuvable, et je sais que l’instruction serait arrêtée au premier pas... Mais je livrerai quelque jour les coupables, je vais les surveiller et les prendre en flagrant délit.
Le commissaire de police salua Corentin et partit.
—Monsieur, dit Katt, mademoiselle ne fait que chanter et danser, que faire?...
—Mais il est donc survenu quelque chose?...
—Elle a su que son père venait de mourir...
—Mettez-la dans un fiacre et conduisez-la tout bonnement à Charenton; je vais écrire un mot au Directeur-Général de la Police du Royaume afin qu’elle y soit placée convenablement. La fille à Charenton, le père dans la fosse commune, dit Corentin. Contenson, va commander le char des pauvres... Maintenant, à nous deux, don Carlos Herrera!...
—Carlos! dit Contenson, il est en Espagne.
—Il est à Paris! dit péremptoirement Corentin. Il y a là du génie espagnol du temps de Philippe III, mais j’ai des traquenards pour tout le monde, même pour les rois.
Cinq jours après la disparition du Nabab, madame du Val-Noble était, à neuf heures du matin, assise au chevet du lit d’Esther et y pleurait, car elle se sentait sur un des versants de la misère.
—Si, du moins, j’avais cent louis de rentes! Avec cela, ma chère, on se retire dans une petite ville quelconque, et on y trouve à se marier....
—Je puis te les faire avoir, dit Esther.
—Et comment? s’écria madame du Val-Noble.
—Oh! bien naturellement. Écoute. Tu vas vouloir te tuer, joue bien cette comédie-là; tu feras venir Asie, et tu lui proposeras dix mille francs contre deux perles noires en verre très-mince où se trouve un poison qui tue en une seconde; tu me les apporteras, je t’en donne cinquante mille francs....
—Pourquoi ne les demandes-tu pas toi-même? dit madame du Val-Noble.
—Asie ne me les vendrait pas.
—Ce n’est pas pour toi?.... dit madame du Val-Noble.
—Peut-être.
—Toi! qui vis au milieu de la joie, du luxe, dans une maison à toi! la veille d’une fête dont on parlera pendant dix ans! qui coûte à Nucingen dix mille francs. On mangera, dit-on, des fraises au mois de février, des asperges, des raisins.... des melons... Il y aura pour mille écus de fleurs dans les appartements.
—Que dis-tu donc? il y a pour mille écus de roses dans l’escalier seulement.
—On dit que ta toilette coûte dix mille francs?
—Oui, ma robe est en point de Bruxelles, et Delphine, sa femme, est furieuse. Mais j’ai voulu avoir un déguisement de mariée.
—Où sont les dix mille francs? dit madame du Val-Noble.
—C’est toute ma monnaie, dit Esther en souriant. Ouvre ma toilette, ils sont sous mon papier à papillottes...
—Quand on parle de mourir, on ne se tue guère, dit madame du Val-Noble. Si c’était pour commettre...
—Un crime, va donc! dit Esther en achevant la pensée de son amie qui hésitait. Tu peux être tranquille, reprit Esther, je ne veux tuer personne. J’avais une amie, une femme bien heureuse, elle est morte, je la suivrai... voilà tout.
—Es-tu bête!....
—Que veux-tu, nous nous l’étions promis.
—Laisse-toi protester ce billet-là, dit l’amie en souriant.
—Fais ce que je te dis, et va-t’en. J’entends une voiture qui arrive, et c’est Nucingen, un homme qui deviendra fou de bonheur! Il m’aime, celui-là.... Pourquoi n’aime-t-on pas ceux qui nous aiment?...
—Ah! voilà, dit madame du Val-Noble, c’est l’histoire du hareng qui est le plus intrigant des poissons.
—Pourquoi?....
—Eh! bien, on n’a jamais pu le savoir.
—Mais, va-t’en donc, mon ange! Il faut que je demande tes cinquante mille francs.
—Eh! bien, adieu....
Depuis trois jours, les manières d’Esther avec le baron de Nucingen avaient entièrement changé. Le singe était devenu chatte, et la chatte devenait femme. Esther versait sur ce vieillard des trésors d’affection, elle se faisait charmante. Ses discours, dénués de malice et d’âcreté, pleins d’insinuations tendres, avaient porté la conviction dans l’esprit du lourd banquier, elle l’appelait Fritz, il se croyait aimé.
—Mon pauvre Fritz, je t’ai bien éprouvé, dit-elle, je t’ai bien tourmenté, tu as été sublime de patience, tu m’aimes, je le vois, et je t’en récompenserai. Tu me plais maintenant, et je ne sais pas comment cela s’est fait, mais je te préférerais à un jeune homme. C’est peut-être l’effet de l’expérience. A la longue on finit par s’apercevoir que le plaisir est la fortune de l’âme, et ce n’est pas plus flatteur d’être aimé pour le plaisir que d’être aimé pour son argent.... Et puis, les jeunes gens sont trop égoïstes, ils pensent plus à eux qu’à nous; tandis que toi tu ne penses qu’à moi. Je suis toute ta vie. Aussi, ne veux-je plus rien de toi, je veux te prouver à quel point je suis désintéressée.
—Che ne vus ai rien tonné, répondit le baron charmé, che gomde fus abborder temain drande mil vrancs te rendes... c’ede mon gâteau te noces...
Esther embrassa si gentiment Nucingen qu’elle le fit pâlir, sans pilules.
—Oh! dit-elle, n’allez pas croire que ce soit pour vos trente mille francs de rente que je suis ainsi, c’est parce que maintenant... je t’aime, mon gros Frédéric...
—Oh! mon tié, birguoi m’afoir ébroufé... ch’eusse édé si hireux tébuis drois mois...
—Est-ce en trois pour cent ou en cinq? ma bichette, dit Esther en passant les mains dans les cheveux de Nucingen et les lui arrangeant à sa fantaisie.
—En drois... ch’en affais tes masses.
Le baron apportait donc ce matin l’inscription sur le Grand-Livre; il venait déjeuner avec sa chère petite fille, prendre ses ordres pour le lendemain, le fameux samedi, le grand jour!
—Dennez, ma bedide phâme, ma seile phâme, dit joyeusement le banquier dont la figure rayonnait de bonheur, foissi te guoi bayer fos tébenses te guisine bir le resdant te fos churs...
Esther prit le papier sans la moindre émotion, elle le plia, le mit dans sa toilette.
—Vous voilà bien content, monstre d’iniquité, dit-elle en donnant une petite tape sur la joue de Nucingen, de me voir acceptant enfin quelque chose de vous. Je ne puis plus vous dire vos vérités, car je partage le fruit de ce que vous appelez vos travaux... Ce n’est pas un cadeau, ça, mon pauvre garçon, c’est une restitution... Allons, ne prenez pas votre figure de Bourse. Tu sais bien que je t’aime.
—Ma pelle Esder, mon anche t’amur, dit le banquier, ne me barlez blis ainsi... dennez... ça me seraid écal que la derre endière me brît bir ein folleire, si j’édais, ein honnêde ôme à fos yex.... Je vus âme tuchurs te blis en blis.
—C’est mon plan, dit Esther. Aussi ne te dirai-je plus jamais rien qui te chagrine, mon bichon d’éléphant, car tu es devenu candide comme un enfant... Parbleu, gros scélérat, tu n’as jamais eu d’innocence, il fallait bien que ce que tu en as reçu en venant au monde reparût à la surface; mais elle était enfoncée si avant qu’elle n’est revenue qu’à soixante-six ans passés..... et amenée par le croc de l’amour. Ce phénomène a lieu chez les vieillards... Et voilà pourquoi j’ai fini par t’aimer, tu es jeune, très-jeune... Il n’y a que moi qui aurai connu ce Frédéric-là... moi seule!... car tu étais banquier à quinze ans... Au collége, tu devais prêter à tes camarades une bille à la condition d’en rendre deux... (Elle sauta sur ses genoux en le voyant rire.)—Eh! bien, tu feras ce que tu voudras! Hé! pille les hommes... va, je t’y aiderai. Les hommes ne valent pas la peine d’être aimés, Napoléon les tuait comme des mouches. Que ce soit à toi ou au budget que les Français paient des contributions, qu’é que ça leur fait!... On ne fait pas l’amour avec le Budget, et ma foi...—va, j’y ai bien réfléchi, tu as raison...—tonds les moutons, c’est dans l’Évangile selon Béranger... Embrassez voire Esder... Ah! dis donc, tu donneras à cette pauvre Val-Noble tous les meubles de l’appartement de la rue Taitbout! Et puis, demain, tu lui offriras cinquante mille francs... ça te posera bien, vois-tu, mon chat. Tu as tué Falleix, on commence à crier après toi... Cette générosité-là paraîtra babylonienne... et toutes les femmes parleront de toi. Oh!... il n’y aura que toi de grand, de noble dans Paris, et le monde est ainsi fait que l’on oubliera Falleix. Ainsi c’est, après tout, de l’argent placé en considération!...
—Ti has réson, mon anche, ti gonnais le monte, répondit-il, ti seras mon gonzeil.
—Mais, reprit-elle, tu vois comme je pense aux affaires de mon homme, à sa considération, à son honneur... Va me chercher les cinquante mille francs...
Elle voulait se débarrasser de monsieur de Nucingen pour faire venir un Agent de change et vendre le soir même à la Bourse l’inscription.
—Et birquoi doud te zuite?... demanda-t-il.
—Dame, mon chat, il faut les offrir dans une petite boîte en satin, et en envelopper un éventail. Tu lui diras:—Voici, madame, un éventail qui, j’espère, vous fera plaisir... On te croit Turcaret, tu passeras Baujon!
—Jarmand! jarmand! s’écria le baron, ch’aurai tonc te l’esbrit maindenant!... Ui, che rebède fos mods...
Au moment où la pauvre Esther s’asseyait, fatiguée de l’effort qu’elle faisait pour jouer son rôle, Europe entra.
—Madame, dit-elle, voici un commissionnaire envoyé du quai Malaquais par Célestin, le valet de chambre de monsieur Lucien...
—Qu’il entre!... mais non, je vais dans l’antichambre.
—Il a une lettre de Célestin pour madame.
Esther se précipita dans son antichambre, elle regarda le commissionnaire, et vit en lui le commissionnaire pur-sang.
—Dis-lui de descendre!... dit Esther d’une voix faible en se laissant aller sur une chaise après avoir lu la lettre. Lucien veut se tuer..... ajouta-t-elle à l’oreille d’Europe. Monte-lui la lettre d’ailleurs.
L’abbé, qui conservait son costume de commis-voyageur, descendit aussitôt, et son regard se porta sur-le-champ sur le commissionnaire en trouvant dans l’antichambre un étranger.
—Tu m’avais dit qu’il n’y avait personne, dit-il dans l’oreille d’Europe.
Et par un excès de prudence il passa sur-le-champ dans le salon après avoir examiné le commissionnaire. Trompe-la-Mort ne savait pas que depuis quelque temps le fameux chef du service de sûreté qui l’avait arrêté dans la Maison-Vauquer avait un rival. Ce rival était le commissionnaire.
—On a raison, dit le faux commissionnaire à Contenson qui l’attendait dans la rue. Celui que vous m’avez dépeint est dans la maison; mais ce n’est pas un Espagnol, et je mettrais ma main au feu qu’il y a de notre gibier sous cette soutane.
—Il n’est pas plus prêtre qu’il n’est Espagnol, dit Contenson.
—J’en suis sûr, dit le chef de la Brigade de sûreté.
—Oh! si nous avions raison!... dit Contenson.
Lucien était en effet resté deux jours absent, et l’on avait profité de cette absence pour tendre ce piége; mais il revint le soir même, et les inquiétudes d’Esther se calmèrent.
Le lendemain matin, à l’heure où la courtisane sortit du bain et se remit dans son lit, son amie arriva.
—J’ai les deux perles! dit la Val-Noble.
—Voyons? dit Esther en se soulevant et enfonçant son joli coude sur un oreiller garni de dentelles.
Madame du Val-Noble tendit deux espèces de groseilles noires. Le baron avait donné à Esther deux de ces levrettes, d’une race célèbre, et qui finira par porter le nom du grand poète contemporain qui les a mises à la mode; aussi la courtisane, très-fière de les avoir obtenues, leur avait-elle conservé les noms de leurs aïeux, Roméo et Juliette. Il est inutile de parler de la gentillesse, de la blancheur, de la grâce de ces animaux, faits pour l’appartement et dont les mœurs ont quelque chose de la discrétion anglaise. Esther appela Roméo, Roméo accourut sur ses pattes si flexibles et si minces, si fermes et si nervues que vous eussiez dit des tiges d’acier, et il regarda sa maîtresse. Esther fit le geste de lui jeter une des deux perles pour éveiller son attention.
—Son nom le destine à mourir ainsi! dit Esther en jetant la perle que Roméo brisa entre ses dents.
Le chien ne jeta pas un cri, il tourna sur lui-même pour tomber roide mort. Ce fut fait pendant qu’Esther disait la phrase d’oraison funèbre.
—Ah! mon Dieu! cria madame du Val-Noble.
—Tu as un fiacre, emporte feu Roméo, dit Esther, sa mort ferait un esclandre ici. Dépêche-toi, tu auras ce soir tes cinquante mille francs.
Ce fut dit si tranquillement et avec une si parfaite insensibilité de courtisane, que madame du Val-Noble s’écria:—Tu es bien notre reine!
—Je dirai que je t’ai prêté Roméo, il sera mort chez toi! Viens de bonne heure, et sois belle...
A cinq heures du soir, Esther fit une toilette de mariée. Elle mit sa robe de dentelle sur une jupe de satin blanc, elle eut une ceinture blanche, des souliers de satin blanc, et sur ses belles épaules une écharpe en point d’Angleterre. Elle se coiffa en camélias blancs naturels, en imitant une coiffure de jeune vierge. Elle montrait sur sa poitrine un collier de perles de trente mille francs donné par Nucingen. Quoique sa toilette fût finie à six heures, elle avait fermé sa porte à tout le monde, même à Nucingen. Europe savait que Lucien devait être introduit dans la chambre à coucher. Lucien arriva sur les sept heures, Europe trouva moyen de le faire entrer chez madame sans que personne s’aperçût de son arrivée. Lucien, à l’aspect d’Esther, se dit:—Pourquoi ne pas aller vivre avec elle à Rubempré, loin du monde, sans jamais revenir à Paris!... J’ai cinq ans d’arrhes sur cette vie, et la chère créature est de caractère à ne jamais se démentir!... Et où trouver un pareil chef-d’œuvre?
—Mon ami, vous dont j’ai fait mon dieu, dit Esther en pliant un genou sur un coussin devant Lucien, bénissez-moi...
Lucien voulut relever Esther et l’embrasser en lui disant:—Qu’est-ce que c’est que cette plaisanterie, mon cher amour? Et il essaya de prendre Esther par la taille; mais elle se dégagea par un mouvement qui peignait autant de respect que d’horreur.
—Je ne suis plus digne de toi, Lucien, dit-elle en laissant rouler des larmes dans ses yeux. Je t’en supplie, bénis-moi, et jure-moi d’établir à l’Hôtel-Dieu une fondation de deux lits... Car, pour des prières à l’église, Dieu ne me pardonnera jamais qu’à moi-même... Je t’ai trop aimé. Enfin, dis-moi que je t’ai rendu heureux, et que tu penseras quelquefois à moi... dis?
Lucien aperçut tant de solennelle bonne foi chez Esther qu’il resta pensif.
—Tu veux te tuer! dit-il enfin d’un son de voix qui dénotait une profonde méditation.
—Non, mon ami, mais aujourd’hui, vois-tu, c’est la mort de la femme pure, chaste, aimante que tu as eue... Et j’ai bien peur que le chagrin ne me tue.
—Pauvre enfant, attends! dit Lucien, j’ai fait depuis deux jours bien des efforts, j’ai pu parvenir jusqu’à Clotilde.
—Toujours Clotilde!..... dit-elle avec un accent de rage concentrée.
—Oui, reprit-il, nous nous sommes écrit... Mardi matin, elle part, mais j’aurai sur la route d’Italie une entrevue avec elle, à Fontainebleau...
—Ah! ça, que voulez-vous donc, vous autres, pour femmes?... des planches!... cria la pauvre Esther. Voyons, si j’avais sept ou huit millions, ne m’épouserais-tu pas?
—Enfant! j’allais te dire que si tout est fini pour moi, je ne veux pas d’autre femme que toi...
Esther baissa la tête pour ne pas montrer sa soudaine pâleur et les larmes qu’elle essuya.
—Tu m’aimes?... dit-elle en regardant Lucien avec une douleur profonde. Eh! bien, voilà ma bénédiction. Ne te compromets pas, va par la porte dérobée et fais comme si tu venais de l’antichambre au salon. Baise-moi au front, dit-elle. Elle prit Lucien, le serra sur son cœur avec rage et lui dit: Sors!... avec un accent terrible.
Quand la mourante parut dans le salon, il se fit un cri d’admiration: les yeux d’Esther renvoyaient l’infini dans lequel l’âme se perdait en les voyant, le noir bleu de sa chevelure fine faisait valoir les camélias. Enfin tous les effets qu’elle avait cherchés furent obtenus. Elle n’eut pas de rivales. Elle parut comme la suprême expression du luxe effréné dont les créations l’entouraient. Elle fut d’ailleurs étincelante d’esprit. Elle commanda l’orgie avec la puissance froide et calme que déploie Habeneck au Conservatoire dans ces concerts où les premiers musiciens de l’Europe atteignent au sublime de l’exécution en interprétant Mozart et Beethoven. Elle observait cependant avec effroi que Nucingen mangeait peu, ne buvait pas, et faisait le maître de la maison. A minuit, personne n’avait sa raison. On cassa les verres pour qu’ils ne servissent plus jamais. Deux rideaux de Chine furent déchirés. Bixiou se grisa pour la seule fois de sa vie. Personne ne pouvant se tenir debout, les femmes étant endormies sur les divans on ne put réaliser la plaisanterie arrêtée, à l’avance entre les convives, de conduire Esther et Nucingen à la chambre à coucher, rangés sur deux lignes, ayant tous des candélabres à la main, et chantant le Buona sera du Barbier de Séville. Nucingen donna seul la main à Esther. Quoique gris, Bixiou, qui les aperçut, eut encore la force de dire, comme Rivarol à propos du dernier mariage du duc de Richelieu:—Il faudrait prévenir le préfet de police... il va se faire un mauvais coup ici...
Le railleur croyait railler, il était prophète.
Monsieur de Nucingen ne se montra chez lui que lundi vers midi. A une heure, son Agent de change lui apprit que mademoiselle Esther Van-Gobseck avait fait vendre l’inscription de trente mille francs de rentes dès vendredi, et qu’elle venait d’en toucher le prix.
—Mais, monsieur le baron, dit-il, le premier clerc de Maître Derville est venu chez moi au moment où je parlais de ce transfert; et, après avoir vu les véritables noms de mademoiselle Esther, il m’a dit qu’elle héritait d’une fortune de sept millions.
—Pah!
—Oui, elle serait l’unique héritière du vieil escompteur Gobseck... Derville va vérifier les faits. Si la mère de votre maîtresse est la belle Hollandaise, elle hérite...
—Che le sais, dit le banquier, ele m’a ragondé sa fie... Che fais égrire ein mod à Terfile!...
Le baron se mit à son bureau, fit un petit billet à Derville, et l’envoya par un de ses domestiques. Puis, après la Bourse, il revint sur les trois heures chez Esther.
—Madame a défendu de l’éveiller sous quelque prétexte que ce soit, elle s’est couchée, elle dort...
—Ah! tiaple, s’écria le baron. Irobe, èle ne se vacherait bas t’abbrentre qu’ele teffient rigissime... Elle héride te sedde milions. Le fieux Copseck ed mord et laisse ces sedde milions, et da maîtresse ed son inique héridière, sa mère édant la brobre niaise te Cobseck..... Che ne boufais bas subssonner qu’ein milionaire, gomme lui, laissâd Esder tans le missèrre...
—Ah! bien, votre règne est bien fini, vieux saltimbanque! lui dit Europe en regardant le baron avec une effronterie digne d’une servante de Molière. Hue! vieux corbeau d’Alsace!... Elle vous aime à peu près comme on aime la peste!... Dieu de Dieu! des millions!... mais elle peut épouser son amant! Oh! sera-t-elle contente!
Et Prudence Servien laissa le baron de Nucingen exactement foudroyé, pour aller annoncer, elle la première! ce coup du sort à sa maîtresse. Le vieillard, ivre de voluptés surhumaines, et qui croyait au bonheur, venait de recevoir une douche d’eau froide sur son amour au moment où il atteignait au plus haut degré d’incandescence.
—Ele me drombait... s’écria-t-il les larmes aux yeux. Ele me drombait!... ô Esder... ô ma fie... Bedde que che suis! Te bareilles fleirs groissent-êles chamais pir tes fieillards... Che ne buis ageder te la chênesse!... O mon tié!... que vaire? que tefenir? Ele a reson, cedde grielle Irobe!—Esder rige m’échabbe... vaud-ile hâler se bantre? Qu’ed la fie sans amure?... sans la flâme tifine ti blézir que ch’ai goûdé?... Mon tié...
Et le Loup-cervier s’arracha le faux toupet qu’il mêlait à ses cheveux gris depuis trois mois. Un cri perçant jeté par Europe fit tressaillir Nucingen jusque dans ses entrailles; il se leva, marcha les jambes avinées par la coupe du Désenchantement qu’il venait de vider. Rien ne grise comme le vin du malheur. Dès la porte de la chambre, le malheureux amant aperçut Esther roide sur son lit, bleuie par le poison, morte!... Il alla jusqu’au lit, et tomba sur ses genoux.
—Ti has réson, elle l’avait tid!... Ele ed morde te moi...
Paccard, Asie, toute la maison accourut. Ce fut un spectacle, une surprise et non une désolation. Il y eut chez les gens un peu d’incertitude. Le baron redevint banquier, il eut un soupçon, et il commit l’imprudence de demander où étaient les sept cent cinquante mille francs de la rente. Paccard, Asie et Europe, se regardèrent alors d’une si singulière manière que monsieur de Nucingen sortit aussitôt, en croyant à un vol et à un assassinat. Europe, qui aperçut un paquet enveloppé dont la mollesse lui révéla des billets de banque sous l’oreiller de sa maîtresse, se mit à l’arranger en morte, dit-elle.
—Va prévenir monsieur, Asie!... Mourir avant d’avoir su qu’elle avait sept millions! Gobseck est l’oncle de feu madame!... s’écria-t-elle.
La manœuvre d’Europe fut saisie par Paccard. Dès qu’Asie eut tourné le dos, Europe décacheta le paquet, sur lequel la pauvre courtisane avait écrit: A remettre à monsieur Lucien de Rubempré! Sept cent cinquante billets de mille francs reluisirent aux yeux de Prudence Servien, qui s’écria:—Ne serait-on pas heureux et honnête pour le restant de ses jours!...
Paccard ne répondit rien: sa nature de voleur fut plus forte que son attachement à Trompe-la-Mort.
—Durut est mort, répondit-il en prenant la somme, mon épaule est encore vierge, décampons ensemble, partageons afin de ne pas mettre tous les œufs dans un panier, et marions-nous.
—Mais où se cacher? dit Prudence.
—Dans Paris, répondit Paccard.
Prudence et Paccard descendirent aussitôt avec la rapidité de deux voleurs.
—Mon enfant, dit Trompe-la-Mort à la Malaise dès qu’elle lui eut dit les premiers mots, trouve une lettre d’Esther pendant que je vais écrire un testament en bonne forme, et tu porteras à Girard le modèle de testament et la lettre, et qu’il se dépêche, il faut glisser le testament sous l’oreiller d’Esther avant qu’on ne mette les scellés ici.
Et il minuta le testament suivant: