A LA COMTESSE SÉRAFINA SAN-SÉVERINO, NÉE PORCIA.
Obligé de tout lire pour tâcher de ne rien répéter, je feuilletais, il y a quelques jours, les trois cents contes plus ou moins drôlatiques de Il Bandello, écrivain du seizième siècle, peu connu en France, et publiés dernièrement en entier à Florence dans l’édition compacte des Conteurs italiens: votre nom, de même que celui du comte, a aussi vivement frappé mes yeux que si c’était vous-même, madame. Je parcourais pour la première fois Il Bandello dans le texte original, et j’ai trouvé, non sans surprise, chaque conte, ne fût-il que de cinq pages, dédié par une lettre familière aux rois, aux reines, aux plus illustres personnages du temps, parmi lesquels se remarquent les nobles du Milanais, du Piémont, patrie de Il Bandello, de Florence et de Gênes. C’est les Dolcini de Mantoue, les San-Severini de Créma, les Visconti de Milan, les Guidoboni de Tortone, les Sforza, les Doria, les Frégose, les Dante Alighieri (il en existait encore un), les Frascator, la reine Marguerite de France, l’empereur d’Allemagne, le roi de Bohême, Maximilien, archiduc d’Autriche, les Medici, les Sauli, Pallavicini, Bentivoglio de Bologne, Soderini, Colonna, Scaliger, les Cardone d’Espagne. En France: les Marigny, Anne de Polignac princesse de Marsillac et comtesse de Larochefoucauld, le cardinal d’Armagnac, l’évêque de Cahors, enfin toute la grande compagnie du temps, heureuse et flattée de sa correspondance avec le successeur de Boccace. J’ai vu aussi combien Il Bandello avait de noblesse dans le caractère: s’il a orné son œuvre de ces noms illustres, il n’a pas trahi la cause de ses amitiés privées. Après la signora Gallerana, comtesse de Bergame, vient le médecin à qui il a dédié son conte de Roméo et Juliette; après la signora molto magnifica Hypolita Visconti ed Atellana, vient le simple capitaine de cavalerie légère, Livio Liviano; après le duc d’Orléans, un prédicateur; après une Riario, vient messer magnifico Girolamo Ungaro, mercante lucchese, un homme vertueux auquel il raconte comment un gentiluomo navarese sposa una che era sua sorella et figliuola, non lo sapendo, sujet qui lui avait été envoyé par la reine de Navarre. J’ai pensé que je pouvais, comme Il Bandello, mettre un de mes récits sous la protection d’una virtuosa, gentillissima, illustrissima contessa Serafina San-Severina, et lui adresser des vérités que l’on prendra pour des flatteries. Pourquoi ne pas avouer combien je suis fier d’attester ici et ailleurs, qu’aujourd’hui, comme au seizième siècle, les écrivains, à quelque étage que les mette pour un moment la mode, sont consolés des calomnies, des injures, des critiques amères, par de belles et nobles amitiés dont les suffrages aident à vaincre les ennuis de la vie littéraire. Paris, cette cervelle du monde, vous a tant plu par l’agitation continuelle de ses esprits, il a été si bien compris par la délicatesse vénitienne de votre intelligence; vous avez tant aimé ce riche salon de Gérard que nous avons perdu, et où se voyaient, comme dans l’œuvre de Il Bandello, les illustrations européennes de ce quart de siècle; puis les fêtes brillantes, les inaugurations enchantées que fait cette grande et dangereuse syrène, vous ont tant émerveillée, vous avez si naïvement dit vos impressions, que vous prendrez sans doute sous votre protection la peinture d’un monde que vous n’avez pas dû connaître, mais qui ne manque pas d’originalité. J’aurais voulu avoir quelque belle poésie à vous offrir, à vous qui avez autant de poésie dans l’âme et au cœur que votre personne en exprime; mais si un pauvre prosateur ne peut donner que ce qu’il a, peut-être rachètera-t-il à vos yeux la modicité du présent par les hommages respectueux d’une de ces profondes et sincères admirations que vous inspirez.
De Balzac.
A Paris, où les hommes d’étude et de pensée ont quelques analogies en vivant dans le même milieu, vous avez dû rencontrer plusieurs figures semblables à celle de monsieur Rabourdin, que ce récit prend au moment où il est Chef de Bureau à l’un des plus importants Ministères: quarante ans, des cheveux gris d’une si jolie nuance que les femmes peuvent à la rigueur les aimer ainsi, et qui adoucissent une physionomie mélancolique; des yeux bleus pleins de feu, un teint encore blanc, mais chaud et parsemé de quelques rougeurs violentes; un front et un nez à la Louis XV, une bouche sérieuse, une taille élevée, maigre ou plutôt maigrie comme celle d’un homme qui relève de maladie, enfin une démarche entre l’indolence du promeneur et la méditation de l’homme occupé. Si ce portrait fait préjuger un caractère, la mise de l’homme contribuait peut-être à le mettre en relief. Rabourdin portait habituellement une grande redingote bleue, une cravate blanche, un gilet croisé à la Robespierre, un pantalon noir sans sous-pieds, des bas de soie gris et des souliers découverts. Rasé, lesté de sa tasse de café dès huit heures du matin, il sortait avec une exactitude d’horloge, et passait par les mêmes rues en se rendant au Ministère; mais si propre, si compassé que vous l’eussiez pris pour un Anglais allant à son ambassade. A ces traits principaux, vous devinez le père de famille harassé par des contrariétés au sein du ménage, tourmenté par des ennuis au Ministère, mais assez philosophe pour prendre la vie comme elle est; un honnête homme aimant son pays et le servant, sans se dissimuler les obstacles que l’on rencontre à vouloir le bien; prudent parce qu’il connaît les hommes, d’une exquise politesse avec les femmes parce qu’il n’en attend rien; enfin, un homme plein d’acquis, affable avec ses inférieurs, tenant à une grande distance ses égaux, et d’une haute dignité avec ses chefs. A cette époque, en 1825, vous eussiez remarqué surtout en lui l’air froidement résigné de l’homme qui avait enterré les illusions de la jeunesse, qui avait renoncé à de secrètes ambitions; vous eussiez reconnu l’homme découragé mais encore sans dégoût et qui persiste dans ses premiers projets, plus pour employer ses facultés que dans l’espoir d’un douteux triomphe. Il n’était décoré d’aucun ordre, et s’accusait comme d’une faiblesse d’avoir porté celui du Lys aux premiers jours de la Restauration.
La vie de cet homme offrait des particularités mystérieuses; il n’avait jamais connu son père; sa mère, femme chez qui le luxe éclatait, toujours parée, toujours en fête, ayant un riche équipage, dont la beauté lui parut merveilleuse par souvenir, et qu’il voyait rarement, lui laissa peu de chose; mais elle lui avait donné l’éducation vulgaire et incomplète qui produit tant d’ambitions et si peu de capacités. A seize ans, quelques jours avant la mort de sa mère, il était sorti du lycée Napoléon pour entrer comme surnuméraire dans les Bureaux. Un protecteur inconnu l’avait promptement fait appointer. A vingt-deux ans, Rabourdin était Sous-Chef, et Chef à vingt-cinq. Depuis ce jour, la main qui soutenait ce garçon dans la vie n’avait plus fait sentir son pouvoir que dans une seule circonstance; elle l’avait amené, lui pauvre, dans la maison de monsieur Leprince, ancien commissaire-priseur, homme veuf, passant pour très-riche et père d’une fille unique. Xavier Rabourdin devint éperdument amoureux de mademoiselle Célestine Leprince, alors âgée de dix-sept ans et qui avait les prétentions de deux cent mille francs de dot. Soigneusement élevée par une mère artiste qui lui transmit tous ses talents, cette jeune personne devait attirer les regards des hommes les plus haut placés. Elle était grande, belle et admirablement bien faite; elle peignait, était bonne musicienne, parlait plusieurs langues et avait reçu quelque teinture de science, dangereux avantage qui oblige une femme à beaucoup de précautions si elle veut éviter toute pédanterie. Aveuglée par une tendresse mal entendue, la mère avait donné de fausses espérances à sa fille sur son avenir: à l’entendre, un duc ou un ambassadeur, un maréchal de France ou un ministre pouvaient seuls mettre sa Célestine à la place qui lui convenait dans la société. Cette fille avait d’ailleurs les manières, le langage et les façons du grand monde. Sa toilette était plus riche et plus élégante que ne doit l’être celle d’une fille à marier: un mari ne pouvait plus lui donner que le bonheur. Et, encore, les gâteries continuelles de la mère, qui mourut deux ans avant le mariage de sa fille, rendaient-elles assez difficile la tâche d’un amant: il fallait du sang-froid pour gouverner une pareille femme. Les bourgeois effrayés se retirèrent. Orphelin, sans autre fortune que sa place de Chef de Bureau, Xavier fut proposé par monsieur Leprince à Célestine qui résista longtemps. Mademoiselle Leprince n’avait aucune objection contre son prétendu: il était jeune, amoureux et beau; mais elle ne voulait pas se nommer madame Rabourdin. Le père dit à sa fille que Rabourdin était du bois dont on faisait les ministres. Célestine répondit que jamais homme qui avait nom Rabourdin n’arriverait sous le gouvernement des Bourbons, etc., etc. Forcé dans ses retranchements, le père commit une grave indiscrétion en déclarant à sa fille que son futur serait Rabourdin de quelque chose avant l’âge requis pour entrer à la Chambre. Xavier devait être bientôt maître des requêtes et secrétaire-général de son Ministère. De ces deux échelons, ce jeune homme s’élancerait dans les régions supérieures de l’administration, riche d’une fortune et d’un nom transmis par certain testament à lui connu. Le mariage se fit.
Rabourdin et sa femme crurent à cette mystérieuse puissance. Emportés par l’espérance et par le laissez-aller que les premières amours conseillent aux jeunes mariés, monsieur et madame Rabourdin dévorèrent en cinq ans près de cent mille francs sur leur capital. Justement effrayée de ne pas voir avancer son mari, Célestine voulut employer en terres les cent mille francs restant de sa dot, placement qui donna peu de revenu; mais un jour la succession de monsieur Leprince récompenserait de sages privations par les fruits d’une belle aisance. Quand le vieux commissaire-priseur vit son gendre déshérité de ses protections, il tenta, par amour pour sa fille, de réparer ce secret échec en risquant une partie de sa fortune dans une spéculation pleine de chances favorables; mais le pauvre homme, atteint par une des liquidations de la Maison Nucingen, mourut de chagrin, ne laissant qu’une dizaine de beaux tableaux qui ornèrent le salon de sa fille, et quelques meubles antiques qu’elle mit au grenier. Huit années de vaine attente firent enfin comprendre à madame Rabourdin que le paternel protecteur de son mari devait avoir été surpris par la mort, que le testament avait été supprimé ou perdu. Deux ans avant la mort de Leprince, la place de Chef de Division, devenue vacante, avait été donnée à un monsieur de La Billardière, parent d’un député de la Droite, fait ministre en 1823. C’était à quitter le métier. Mais Rabourdin pouvait-il abandonner huit mille francs de traitement avec gratifications, quand son ménage s’était accoutumé à les dépenser, et qu’ils formaient les trois quarts du revenu? D’ailleurs, au bout de quelques années de patience, n’avait-il pas droit à une pension? Quelle chute pour une femme dont les hautes prétentions au début de la vie étaient presque légitimes, et qui passait pour être une femme supérieure!
Madame Rabourdin avait justifié les espérances que donnait mademoiselle Leprince: elle possédait les éléments de l’apparente supériorité qui plaît au monde, sa vaste instruction lui permettait de parler à chacun son langage, ses talents étaient réels, elle montrait un esprit indépendant et élevé, sa conversation captivait autant par sa variété que par l’étrangeté des idées. Ces qualités utiles et bien placées chez une souveraine, chez une ambassadrice, servaient à peu de chose dans un ménage où tout devait aller terre-à-terre. Les personnes qui parlent bien veulent un public, aiment à parler longtemps et fatiguent quelquefois. Pour satisfaire aux besoins de son esprit, madame Rabourdin avait pris un jour de réception par semaine, elle allait beaucoup dans le monde afin d’y goûter les jouissances auxquelles son amour-propre l’avait habituée. Ceux qui connaissent la vie de Paris sauront ce que souffrait une femme de cette trempe, assassinée dans son intérieur par l’exiguïté de ses moyens pécuniaires. Malgré tant de niaises déclamations sur l’argent, il faut toujours quand on habite Paris être acculé au pied des additions, rendre hommage aux chiffres et baiser la patte fourchue du Veau d’or. Quel problème! douze mille livres de rente pour défrayer un ménage composé du père, de la mère, de deux enfants, d’une femme de chambre et d’une cuisinière, le tout logé rue Duphot, au second, dans un appartement de cent louis! Prélevez la toilette et les voitures de madame avant d’évaluer les grosses dépenses de maison, car la toilette passait avant tout; voyez ce qui reste pour l’éducation des enfants (une fille de sept ans, un garçon de neuf ans, dont l’entretien, malgré une bourse entière, coûtait déjà deux mille francs), vous trouverez que madame Rabourdin pouvait à peine donner trente francs par mois à son mari. Presque tous les maris parisiens en sont là, sous peine d’être des monstres. Cette femme qui s’était crue destinée à briller dans le monde, à le dominer, vit enfin arriver le moment où elle serait forcée d’user son intelligence et ses facultés dans une lutte ignoble, inattendue, en se mesurant corps à corps avec son livre de dépense. Déjà, grande souffrance d’amour-propre! elle avait congédié son domestique mâle, lors de la mort de son père. La plupart des femmes se fatiguent dans cette lutte journalière, elles se plaignent, et finissent par se plier à leur sort; mais au lieu de déchoir, l’ambition de Célestine grandissait avec les difficultés, elle ne pouvait pas les vaincre, elle voulait les enlever; car, à ses yeux, cette complication dans les ressorts de la vie était comme le nœud gordien qui ne se dénoue pas et que le génie tranche. Loin de consentir à la mesquinerie d’une destinée bourgeoise, elle s’impatientait des retards qu’éprouvaient les grandes choses de son avenir, en accusant le sort de tromperie. Célestine se croyait de bonne foi une femme supérieure. Peut-être avait-elle raison, peut-être eût-elle été grande dans de grandes circonstances, peut-être n’était-elle pas à sa place. Reconnaissons-le: il existe des variétés dans la femme comme dans l’homme que se façonnent les Sociétés pour leurs besoins. Or, dans l’Ordre Social comme dans l’Ordre Naturel, il se trouve plus de jeunes pousses qu’il n’y a d’arbres, plus de frai que de poissons arrivés à tout leur développement: beaucoup de capacités, des Athanase Granson, doivent donc mourir étouffées comme les graines qui tombent sur une roche nue. Certes, il y a des femmes de ménage, des femmes d’agrément, des femmes de luxe, des femmes exclusivement épouses, ou mères, ou amantes, des femmes purement spirituelles ou purement matérielles; comme il y a des artistes, des soldats, des artisans, des mathématiciens, des poètes, des négociants, des gens qui entendent l’argent, l’agriculture ou l’administration. Puis la bizarrerie des événements amène des contre-sens: beaucoup d’appelés et peu d’élus est une loi de la Cité aussi bien que du Ciel. Madame Rabourdin se jugeait très-capable d’éclairer un homme d’État, d’échauffer l’âme d’un artiste, de servir les intérêts d’un inventeur et de l’assister dans ses luttes, de se dévouer à la politique financière d’un Nucingen, d’un Keller, de représenter avec éclat une haute fortune. Peut-être voulait-elle ainsi s’expliquer à elle-même son horreur pour le livre du blanchisseur, pour les contrôles journaliers de la cuisine, les supputations économiques et les soins d’un petit ménage. Elle se faisait supérieure là où elle avait plaisir à l’être. En sentant si vivement les épines d’une position qui peut se comparer à celle de saint Laurent sur son gril, elle devait laisser échapper des cris. Aussi, dans ses paroxysmes d’ambition contrariée, dans les moments où sa vanité blessée lui causait de lancinantes douleurs, Célestine s’attaquait-elle à Xavier Rabourdin. N’était-ce pas à son mari de la placer convenablement! Si elle était un homme, elle aurait bien eu l’énergie de faire une prompte fortune pour rendre heureuse une femme aimée! Elle lui reprochait d’être trop honnête homme; ce qui, dans la bouche de certaines femmes, est un brevet d’imbécillité. Elle lui dessinait de superbes plans dans lesquels elle négligeait les obstacles qu’y apportent les hommes et les choses; puis, comme toutes les femmes animées par un sentiment violent, elle devenait en pensée plus machiavélique qu’un Gondreville, plus rouée que Maxime de Trailles; son esprit concevait tout, et elle se contemplait elle-même dans l’étendue de ses idées. Au débouché de ces belles imaginations, Rabourdin, à qui la pratique était connue, restait froid. Célestine attristée jugea son mari étroit de cervelle, timide, peu compréhensif, et prit insensiblement la plus fausse opinion sur le compagnon de sa vie: d’abord, elle l’éteignait constamment par le brillant de sa discussion; puis, comme ses idées lui venaient par éclairs, elle l’arrêtait court quand il commençait à donner une explication, afin de ne pas perdre une étincelle de son esprit. Dès les premiers jours de leur mariage, en se sentant aimée et admirée par Rabourdin, Célestine fut sans façon avec lui; elle se mit au-dessus de toutes les lois conjugales et de politesse intime, en demandant au nom de l’amour le pardon de ses petits méfaits; et comme elle ne se corrigea point, elle domina constamment. Dans cette situation, un homme se trouve vis-à-vis de sa femme comme un enfant devant son précepteur, quand il ne peut ou ne veut pas croire que l’enfant qu’il a régenté petit soit devenu grand. Semblable à madame de Staël, qui criait en plein salon à un plus grand homme qu’elle: «Savez-vous que vous venez de dire quelque chose de bien profond!» madame Rabourdin disait de son mari:—Il a quelquefois de l’esprit. Insensiblement la dépendance dans laquelle elle continuait à tenir Xavier se manifesta sur sa physionomie par d’imperceptibles mouvements; son attitude et ses manières exprimèrent son manque de respect. Sans le savoir, elle nuisit donc à son mari; car en tout pays, avant de juger un homme, le monde écoute ce qu’en pense sa femme, et demande ainsi ce que les Genevois appellent un préavis (en genevois on prononce préavisse). Quand Rabourdin s’aperçut des fautes que l’amour lui avait fait commettre, le pli était pris; il se tut et souffrit. Semblable à quelques hommes chez lesquels le sentiment et les idées sont en force égale, chez lesquels il se rencontre tout à la fois une belle âme et une cervelle bien organisée, il était l’avocat de sa femme au tribunal de son jugement; il se disait que la nature l’avait destinée à un rôle manqué par sa faute, à lui; elle était comme un cheval anglais de pur sang, un coureur attelé à une charrette pleine de moellons, elle souffrait; enfin il se condamnait. Puis, à force de les répéter, sa femme lui avait inoculé ses croyances en elle-même. Les idées sont contagieuses en ménage: le Neuf Thermidor est, comme tant d’événements immenses, le résultat d’une influence féminine. Aussi, poussé par l’ambition de Célestine, Rabourdin avait-il songé depuis long-temps au moyen de la satisfaire; mais il lui cachait ses espérances pour ne pas lui en infliger les tourments. Cet homme de bien était résolu de se faire jour dans l’administration en y pratiquant une forte trouée. Il voulait y produire une de ces révolutions qui placent un homme à la tête d’une partie quelconque de la société; mais incapable de la bouleverser à son profit, il roulait des pensées utiles et rêvait un triomphe obtenu par de nobles moyens. Cette idée à la fois ambitieuse et généreuse, il est peu d’employés qui ne l’aient conçue; mais chez les employés comme chez les artistes, il y a beaucoup plus d’avortements que d’enfantements, ce qui revient au mot de Buffon: Le génie c’est la patience.
Mis à portée d’étudier l’administration française et d’en observer le mécanisme, Rabourdin avait opéré dans le milieu où le hasard faisait mouvoir sa pensée, ce qui, par parenthèse, est le secret de beaucoup d’œuvres humaines, et il avait fini par inventer un nouveau système d’administration. Connaissant les gens auxquels il aurait affaire, il avait respecté la machine qui fonctionnait alors, qui fonctionne encore et qui fonctionnera long-temps; car tout le monde se serait effrayé à l’idée de la refaire, mais personne ne pouvait se refuser à la simplifier. Le problème à résoudre était donc un meilleur emploi des mêmes forces. Dans sa plus simple expression, ce plan consistait à remanier les impôts de manière à les diminuer sans que l’État perdît ses revenus, et à obtenir, avec un budget égal au budget qui soulevait alors tant de folles discussions, des résultats deux fois plus considérables que les résultats actuels. Une longue pratique avait démontré à Rabourdin, qu’en toute chose la perfection était produite par de simples revirements. Économiser, c’est simplifier. Simplifier, c’est supprimer un rouage inutile: il y a donc déplacement. Aussi, son système reposait-il sur un déclassement, il se traduisait par une nouvelle nomenclature administrative. Là gît peut-être la raison de la haine que s’attirent les novateurs. Les suppressions exigées par le perfectionnement, et d’abord mal comprises, menacent des existences qui ne se résolvent pas facilement à changer de condition. Ce qui rendait Rabourdin vraiment grand, était d’avoir su contenir l’enthousiasme qui saisit tous les inventeurs, d’avoir cherché patiemment un engrenage à chaque mesure afin d’éviter les chocs, en laissant au temps et à l’expérience le soin de démontrer l’excellence de chaque changement. La grandeur du résultat ferait croire à son impossibilité, si l’on perdait de vue cette pensée au milieu de la rapide analyse de ce système. Il n’est donc pas indifférent d’indiquer, d’après ses confidences, quelqu’incomplètes qu’elles furent, le point d’où il partit pour embrasser l’horizon administratif. Ce récit, qui tient d’ailleurs au cœur de l’intrigue, expliquera peut-être aussi quelques malheurs des mœurs présentes.
Xavier avait d’abord été profondément ému par les misères qu’il avait reconnues dans l’existence des employés, il s’était demandé d’où venait leur croissante déconsidération; il en avait recherché les causes, et les avait trouvées dans ces petites révolutions partielles qui furent comme le remous de la tempête de 1789 et que les historiens des grands mouvements sociaux négligent d’examiner, quoiqu’en définitif elles aient fait nos mœurs ce qu’elles sont.
Autrefois, sous la monarchie, les armées bureaucratiques n’existaient point. Peu nombreux, les employés obéissaient à un premier ministre toujours en communication avec le souverain, et servaient ainsi presque directement le roi. Les chefs de ces serviteurs zélés étaient simplement nommés des premiers commis. Dans les parties d’administration que le roi ne régissait pas lui-même, comme les Fermes, les employés étaient à leurs chefs ce que les commis d’une maison de commerce sont à leurs patrons: ils apprenaient une science qui devait leur servir à se faire une fortune. Ainsi, le moindre point de la circonférence se rattachait au centre et en recevait la vie. Il y avait donc dévouement et foi. Depuis 1789, l’État, la patrie si l’on veut, a remplacé le Prince. Au lieu de relever directement d’un premier magistrat politique, les commis sont devenus, malgré nos belles idées sur la patrie, des employés du gouvernement; leurs chefs flottent à tous les vents d’un pouvoir qui ne sait pas la veille s’il existera le lendemain et qui s’appelle le Ministère. Le courant des affaires devant toujours s’expédier, il surnage une certaine quantité de commis qui se sait indispensable quoique congéable à merci et qui veut rester en place. La bureaucratie, pouvoir gigantesque mis en mouvement par des nains, est née ainsi. Si en subordonnant toute chose et tout homme à sa volonté, Napoléon avait retardé pour un moment l’influence de la bureaucratie, ce rideau pesant placé entre le bien à faire et celui qui peut l’ordonner, elle s’était définitivement organisée sous le gouvernement constitutionnel, nécessairement ami des médiocrités, grand amateur de pièces probantes et de comptes, enfin tracassier comme une petite bourgeoise. Heureux de voir les ministres en lutte constante avec quatre cents petits esprits, avec dix ou douze têtes ambitieuses et de mauvaise foi, les Bureaux se hâtèrent de se rendre indispensables en se substituant à l’action vivante par l’action écrite, et ils créèrent une puissance d’inertie appelée le Rapport. Expliquons le Rapport.
Quand les rois eurent des ministres, ce qui n’a commencé que sous Louis XV, ils se firent faire des rapports sur les questions importantes, au lieu de tenir comme autrefois, conseil avec les grands de l’État. Insensiblement, les ministres furent amenés par leurs Bureaux à faire comme les rois. Occupés de se défendre devant les deux Chambres et devant la cour, ils se laissèrent mener par les lisières du rapport. Il ne se présenta rien d’important dans l’administration, que le ministre, à la chose la plus urgente, ne répondît:—J’ai demandé un rapport. Le rapport devint ainsi, pour l’affaire et pour le ministre, ce qu’est le rapport à la Chambre des Députés pour les lois: une consultation où sont traitées les raisons contre et pour avec plus ou moins de partialité; en sorte que le ministre, de même que la Chambre, se trouve tout aussi avancé avant qu’après le rapport. Toute espèce de parti se prend en un instant. Quoi qu’on fasse, il faut arriver au moment où l’on se décide. Plus on met en bataille de raisons pour et de raisons contre, moins le jugement est sain. Les plus belles choses de la France se sont faites quand il n’existait pas de rapport et que les décisions étaient spontanées. La loi suprême de l’homme d’état est d’appliquer des formules précises à tous les cas, à la manière des juges et des médecins.
Rabourdin s’était dit: On est ministre pour avoir de la décision, connaître les affaires et les faire marcher. Et il voyait le rapport régnant en France depuis le colonel jusqu’au maréchal, depuis le commissaire de police jusqu’au roi, depuis les préfets jusqu’aux ministres, depuis la Chambre jusqu’à la loi. Tout commençait à se discuter, se balancer et se contre-balancer de vive voix et par écrit, tout prenait la forme littéraire. La France allait se ruiner malgré de si beaux rapports, et disserter au lieu d’agir. Il se faisait en France un million de rapports écrits par année; aussi la bureaucratie régnait-elle! Les dossiers, les cartons, les paperasses à l’appui des pièces sans lesquelles la France serait perdue, la circulaire sans laquelle elle n’irait pas, fleurissaient. La bureaucratie commençait à entretenir à son profit la méfiance entre la recette et la dépense, elle calomniait l’administration pour le salut de l’administrateur. Enfin elle inventait les fils lilliputiens qui enchaînent la France à la centralisation parisienne, comme si, de 1500 à 1800, la France n’avait rien pu faire sans trente mille commis.
En s’attachant à la chose publique, comme le guy au poirier, l’employé s’en désintéressa complétement, et voici comme. Obligés d’obéir aux princes ou aux Chambres qui leur imposent des parties prenantes au budget et forcés de garder des travailleurs, les ministres diminuaient les salaires et augmentaient les emplois, en pensant que plus il y aurait de monde employé par le gouvernement, plus le gouvernement serait fort. La loi contraire est un axiome écrit dans l’univers: il n’y a d’énergie que par la rareté des principes agissants. Aussi l’événement a-t-il prouvé l’erreur du ministérialisme. Pour implanter un gouvernement au cœur d’une nation, il faut savoir y rattacher des intérêts et non des hommes. Conduit à mépriser le gouvernement qui lui retirait à la fois considération et salaire, l’employé se comportait en ce moment avec lui comme une courtisane avec un vieil amant, il lui donnait du travail pour son argent: situation aussi peu tolérable pour l’administration que pour l’employé, si tous deux osaient se tâter le pouls, et si les gros salaires n’étouffaient pas la voix des petits. Seulement occupé de se maintenir, de toucher ses appointements et d’arriver à sa pension, l’employé se croyait tout permis pour obtenir ce grand résultat. Cet état de choses amenait le servilisme du commis, il engendrait de perpétuelles intrigues au sein des Ministères où les pauvres employés luttaient contre une aristocratie dégénérée qui venait pâturer sur les communaux de la bourgeoisie, en exigeant des places pour ses enfants ruinés. Un homme supérieur pouvait difficilement marcher le long de ces haies tortueuses, plier, ramper, se couler dans la fange de ces sentines où les têtes remarquables effrayaient tout le monde. Un génie ambitieux se vieillit pour obtenir la triple couronne, il n’imite pas Sixte-Quint pour devenir Chef de Bureau. Il ne restait ou ne venait que des paresseux, des incapables ou des niais. Ainsi s’établissait lentement la médiocrité de l’Administration française. Entièrement composée de petits esprits, la bureaucratie mettait un obstacle à la prospérité du pays, retardait sept ans dans ses cartons le projet d’un canal qui eût stimulé la production d’une province, s’épouvantait de tout, perpétuait les lenteurs, éternisait les abus qui la perpétuaient et l’éternisaient elle-même; elle tenait tout et le ministre même en lisière; enfin elle étouffait les hommes de talent assez hardis pour vouloir aller sans elle ou l’éclairer sur ses sottises. Le livre des pensions venait d’être publié, Rabourdin y vit un garçon de bureau inscrit pour une retraite supérieure à celle des vieux colonels criblés de blessures. L’histoire de la bureaucratie se lisait là tout entière. Autre plaie engendrée par les mœurs modernes, et qu’il comptait parmi les causes de cette secrète démoralisation: l’Administration à Paris n’a point de subordination réelle, il y règne une égalité complète entre le chef d’une Division importante et le dernier expéditionnaire: l’un est aussi savant que l’autre dans une arène où l’on se rejette la besogne les uns aux autres. Les employés se jugeaient entre eux sans aucun respect. L’instruction, également dispensée sans mesure aux masses, amène le fils d’un concierge de ministère à prononcer sur le sort d’un homme de mérite ou d’un grand propriétaire chez qui son père a tiré le cordon de la porte. Le dernier venu peut donc lutter avec le plus ancien. Un riche surnuméraire éclabousse son chef en allant à Longchamp dans un tilbury qui porte une jolie femme à laquelle il indique par un mouvement de son fouet le pauvre père de famille à pied, en disant: Voilà mon chef! Les Libéraux nommaient cet état de choses le PROGRÈS, Rabourdin y voyait l’ANARCHIE au cœur du pouvoir; car il voyait en résultat des intrigues agitées, comme celles du sérail, entre des eunuques, des femmes et des sultans imbéciles, des petitesses de religieuses, des vexations sourdes, des tyrannies de collége, des travaux diplomatiques à effrayer un ambassadeur entrepris pour une gratification ou pour une augmentation, des sauts de puces attelées à un char de carton; des malices de nègre faites au ministre lui-même; puis les gens réellement utiles, les travailleurs, victimes des parasites; les gens dévoués à leur pays qui tranchent vigoureusement sur la masse des incapacités, succombant sous d’ignobles trahisons. Toutes les hautes places allaient appartenir à l’influence parlementaire et non à la Royauté; les employés se voyaient alors dans la condition de rouages vissés à une machine: il ne s’agissait plus pour eux que d’être plus ou moins graissés. Cette fatale conviction étouffait bien des mémoires écrits en conscience sur les plaies secrètes du pays, désarmait bien des courages, corrodait les probités les plus sévères, fatiguées de l’injustice et conviées à l’insouciance par de dissolvants ennuis. Un commis des frères Rothschild correspond avec toute l’Angleterre: un seul employé pourrait correspondre avec tous les préfets; mais là où l’un vient apprendre les éléments de sa fortune, l’autre perd inutilement son temps, sa vie et sa santé. Là était le mal. Certes un pays ne semble pas immédiatement menacé de mort parce qu’un employé de talent se retire et qu’un homme médiocre le remplace. Malheureusement pour les nations, aucun homme ne paraît indispensable à leur existence. Mais quand tout s’est à la longue amoindri, les nations disparaissent. Chacun peut, par instruction, aller voir à Venise, à Madrid, à Amsterdam, à Stockholm et à Rome les places où existèrent d’immenses pouvoirs, aujourd’hui détruits par la petitesse qui s’y est infiltrée en gagnant les sommités. Au jour d’une lutte, tout s’est trouvé débile, l’État a succombé devant une faible attaque. Adorer le sot qui réussit, ne pas s’attrister à la chute d’un homme de talent est le résultat de notre triste éducation et de nos mœurs qui poussent les gens d’esprit à la raillerie et le génie au désespoir. Mais quel problème difficile à résoudre que celui de la réhabilitation des employés, au moment où le libéralisme criait par ses journaux dans toutes les boutiques industrielles que les traitements des employés constituaient un vol perpétuel, quand il configurait les chapitres du budget en forme de sangsues, et demandait chaque année où allait le milliard des impôts. Aux yeux de monsieur Rabourdin, l’employé, relativement au budget, était ce que le joueur est au jeu; tout ce qu’il en emporte, il le lui restitue. Tout gros traitement impliquait une production. Payer mille francs par an à un homme pour lui demander toutes ses journées, n’était-ce pas organiser le vol et la misère? un forçat coûte presque autant et travaille moins. Mais vouloir qu’un homme auquel l’État donnerait douze mille francs par an se vouât à son pays, était un contrat profitable à tous deux, et qui pouvait tenter les capacités.
Ces réflexions avaient donc conduit Rabourdin à une refonte du personnel. Employer peu de monde, tripler ou doubler les traitements et supprimer les pensions; prendre les employés jeunes, comme faisaient Napoléon, Louis XIV, Richelieu et Ximenès, mais les garder long-temps en leur réservant les hauts emplois et de grands honneurs, étaient les points capitaux d’une réforme aussi utile à l’État qu’à l’employé. Il est difficile de raconter en détail, chapitre par chapitre, un plan qui embrassait le budget et qui descendait dans les infiniment petits de l’Administration pour les synthétiser; mais peut-être une indication des principales réformes suffira-t-elle à ceux qui connaissent comme à ceux qui ignorent la constitution administrative. Quoique la position d’un historien soit dangereuse en racontant un plan qui ressemble à de la politique faite au coin du feu, encore est-il nécessaire de le crayonner, afin d’expliquer l’homme par l’œuvre. Supprimez le récit de ses travaux, vous ne voudrez plus croire le narrateur sur parole, s’il se contentait d’affirmer le talent ou l’audace d’un Chef de bureau.
Rabourdin divisait la haute administration en trois ministères. Il avait pensé que si jadis il se trouvait des têtes assez fortes pour embrasser l’ensemble des affaires intérieures et extérieures, la France d’aujourd’hui ne manquerait jamais de Mazarin, de Suger, de Sully, de Choiseul, de Colbert pour diriger des ministères plus vastes que les ministères actuels. D’ailleurs, constitutionnellement parlant, trois ministres s’accordent plus facilement que sept. Puis, il est moins difficile aussi de se tromper quant au talent. Enfin, peut-être la royauté éviterait-elle ainsi ses perpétuelles oscillations ministérielles qui ne permettent de suivre aucun plan de politique extérieure, ni d’accomplir aucune amélioration intérieure. En Autriche, où des nations diverses réunies offrent des intérêts différents à concilier et à conduire sous une même couronne, deux hommes d’État supportaient en ce moment le poids des affaires publiques, sans en être accablés. La France était-elle plus pauvre que l’Allemagne en capacités politiques? D’abord n’était-il pas naturel de réunir le ministère de la marine au ministère de la guerre? Pour Rabourdin, la marine paraissait un des comptes courants du ministère de la guerre, comme l’artillerie, la cavalerie, l’infanterie et l’intendance. N’était-ce pas un contre-sens de donner aux amiraux et aux maréchaux une administration séparée, quand ils marchaient vers un but commun: la défense du pays, l’attaque de l’ennemi, la protection des possessions nationales? Le ministère de l’intérieur devait réunir le commerce, la police et les finances, sous peine de mentir à son nom. Au ministère des affaires étrangères appartenaient la justice, la maison du roi, et tout ce qui, dans le ministère de l’intérieur, concerne les arts, les lettres et les grâces: toute protection devait découler immédiatement du souverain, et ce ministère impliquait la présidence du Conseil. Chacun de ces trois ministères ne comportait pas plus de deux cents employés à son administration centrale, où Rabourdin les logeait tous, comme jadis sous la monarchie. En prenant pour moyenne une somme de douze mille francs par tête, il ne comptait que sept millions pour des chapitres qui en coûtaient plus de vingt dans le budget actuel; car, en réduisant ainsi les ministères à trois têtes, il supprimait des administrations entières devenues inutiles, et les énormes frais de leurs établissements dans Paris. Il prouvait qu’un arrondissement devait être administré par dix hommes, une préfecture par douze au plus, ce qui ne supposait que cinq mille employés pour toute la France, Justice et Armée à part, nombre que dépassait alors le chiffre seul des employés aux ministères. Mais, dans son plan, les greffiers des tribunaux étaient chargés du régime hypothécaire; mais le ministère public était chargé de l’enregistrement et des domaines, car il avait réuni dans un même centre les parties similaires: ainsi l’hypothèque, la succession, l’enregistrement ne sortaient pas de leur cercle d’action, et ne nécessitaient que trois surnuméraires par Tribunal, et trois par Cour royale. L’application constante de ce principe avait conduit Rabourdin à la réforme des finances. Il avait confondu toutes les perceptions d’impôts en une seule, en taxant la consommation en masse au lieu de taxer la propriété. Selon lui, la consommation était l’unique matière imposable en temps de paix. La contribution foncière devait être réservée pour les cas de guerre. Alors seulement l’État pouvait demander des sacrifices au sol, car alors il s’agissait de le défendre; mais, en temps de paix, c’était une lourde faute politique que de l’inquiéter au delà d’une certaine limite; on ne le trouvait plus dans les grandes crises. Ainsi l’Emprunt pendant la paix, parce qu’il se faisait au pair et non à cinquante pour cent de perte, comme dans les temps mauvais; puis, pendant la guerre, la contribution foncière.
—L’invasion de 1814 et de 1815, disait Rabourdin à ses amis, a fondé en France et démontré une institution que ni Law ni Napoléon n’avaient pu établir: le crédit.
Malheureusement Xavier considérait les vrais principes de cette admirable machine comme encore peu compris. Rabourdin imposait la consommation par le mode des contributions directes, en supprimant tout l’attirail des contributions indirectes. La recette de l’impôt se résolvait par un rôle unique composé de divers articles. Il abattait ainsi les gênantes barrières qui barricadent les villes auxquelles il procurait de plus gros revenus en simplifiant leurs modes actuels de perception énormément coûteux. Diminuer la lourdeur de l’impôt n’est pas en matière de finance diminuer l’impôt, c’est le mieux répartir; l’alléger, c’est augmenter la masse des transactions en leur laissant plus de jeu; l’individu paye moins et l’État reçoit davantage. Cette réforme, qui peut sembler immense, reposait sur un mécanisme fort simple. Rabourdin avait pris l’impôt personnel et mobilier comme la représentation la plus fidèle de la consommation générale. Les fortunes individuelles s’expriment admirablement en France par le loyer, par le nombre des domestiques, par les chevaux et les voitures de luxe qui se prêtent à la fiscalité; car les habitations et ce qu’elles contiennent varient peu, et disparaissaient difficilement. Après avoir indiqué les moyens de confectionner un rôle de contributions mobilières plus sincère que ne l’était le rôle actuel, il répartissait les sommes que produisaient au trésor les impôts dits indirects en un tant pour cent de chaque cote individuelle. En effet, l’impôt est un prélèvement d’argent fait sur les choses ou sur les personnes sous des déguisements plus ou moins spécieux; mais le temps de ces déguisements, bon quand il fallait extorquer l’argent, était passé dans une époque où la classe sur laquelle pèsent les impôts sait pourquoi l’État les prend et par quel mécanisme il les lui rend. En effet, le budget n’est pas un coffre-fort, mais un arrosoir; plus il prend et répand d’eau, plus un pays prospère. Ainsi supposez six millions de cotes aisées (il en avait prouvé l’existence, en y comprenant les cotes riches), ne valait-il pas mieux leur demander directement un droit de vin qui ne serait pas plus ridicule que l’impôt des portes et fenêtres et produirait cent millions, plutôt que de les tourmenter en imposant la chose même? Par cette régularisation de l’impôt, chaque particulier payerait moins en réalité, l’État recevrait davantage, et les consommateurs jouiraient d’une immense réduction dans le prix des choses que l’État ne soumettrait plus à des tortures infinies. Il conservait un droit de culture sur les vignobles, afin de protéger cette industrie contre la trop grande abondance de ses produits. Puis, pour atteindre les consommations des cotes pauvres, les patentes des débitants étaient taxées d’après la population des lieux qu’ils habitaient. Ainsi, sous trois formes: droit de vin, droit de culture et patente, le Trésor levait une recette énorme sans frais ni vexations, là où il y avait un impôt vexatoire partagé entre ses employés et lui. L’impôt pesait ainsi sur le riche au lieu de tourmenter le pauvre. Un autre exemple. Supposez un franc ou deux, par cote, de droits de sel, vous obtenez dix ou douze millions, la gabelle moderne disparaît, la population pauvre respire, l’agriculture est soulagée, l’État reçoit tout autant, et nulle cote ne se plaint, car toute cote est propriétaire, et peut reconnaître immédiatement les bénéfices d’un impôt ainsi réparti en voyant au fond des campagnes la vie s’améliorant. Enfin, d’année en année, l’État verrait le nombre des cotes aisées croissant. En supprimant l’administration des contributions indirectes, machine extrêmement coûteuse, et qui est un État dans l’État, le Trésor et les particuliers y gagnaient donc énormément, à ne considérer que l’économie des frais de perception. Le tabac et la poudre s’affermaient en régie, sous une surveillance. Le système sur ces deux régies, développé par d’autres que Rabourdin lors du renouvellement de la loi sur les tabacs, était si convaincant que cette loi n’eût point passé dans une Chambre à qui l’on n’aurait pas mis le marché à la main, comme le fit alors le ministère. Ce fut alors moins une question de finance qu’une question de gouvernement. L’État ne possédait plus rien en propre, ni forêts, ni mines, ni exploitations. Aux yeux de Rabourdin, l’État, possesseur de domaines, constituait un contre-sens administratif, car l’État ne sait pas faire valoir et se prive de contributions; il perd deux produits à la fois. Quant aux fabriques du gouvernement, c’était le même non-sens reporté dans la sphère de l’industrie. L’État obtient des produits plus coûteux que ceux du commerce, plus lentement confectionnés, et manque à percevoir ses droits sur les mouvements de l’Industrie, à laquelle il retranche des alimentations. Était-ce administrer un pays que d’y fabriquer au lieu d’y faire fabriquer, d’y posséder au lieu de créer le plus de possessions diverses? L’État n’exigeait plus un seul cautionnement en argent. Rabourdin n’admettait que des cautionnements hypothécaires. Voici pourquoi. Ou l’État gardait le cautionnement en nature, et c’était gêner le mouvement de l’argent; ou il l’employait à un taux supérieur à l’intérêt qu’il en donnait, et c’était un vol ignoble; ou il y perdait, et c’était une sottise; enfin, s’il disposait un jour de la masse des cautionnements, il préparait dans certains cas une banqueroute horrible. L’impôt territorial disparaissait donc en partie, Rabourdin en conservait une faible portion, ne fût-ce que comme point de départ en cas de guerre; mais évidemment les productions du sol devenaient libres, et l’Industrie, en trouvant les matières premières à bas prix, pouvait lutter avec l’étranger dans le secours trompeur des Douanes. Les riches administraient gratuitement les Départements, en ayant pour récompense la pairie sous certaines conditions. Les magistrats, les corps savants, les officiers inférieurs voyaient leurs services honorablement récompensés. Il n’y avait pas d’employé qui n’obtînt une immense considération, méritée par l’étendue de ses travaux et l’importance de ses appointements; chacun d’eux pensait lui-même à son avenir, et la France n’avait plus sur le corps le cancer des pensions. En résultat, Rabourdin trouvait sept cents millions de dépenses seulement et douze cents millions de recettes. Il était clair qu’un remboursement de cinq cents millions annuels jouait alors avec un peu plus de force que le maigre amortissement dont le vice était démontré. Là, selon lui, l’État se faisait encore rentier, comme l’État s’entêtait d’ailleurs à posséder et à fabriquer. Enfin, pour exécuter sans secousses sa réforme et pour éviter une Saint-Barthélemy d’employés, Rabourdin demandait vingt années.
Telles étaient les pensées mûries par cet homme depuis le jour où sa place fut donnée à monsieur de La Billardière, homme incapable. Ce plan si vaste en apparence, si simple en réalité, qui supprimait tant de gros états-majors et tant de petites places également inutiles, exigeait de continuels calculs, des statistiques exactes, des preuves évidentes. Rabourdin avait pendant long-temps étudié le budget sur sa double face, celle des Voies et Moyens, celle des Dépenses. Aussi avait-il passé bien des nuits à l’insu de sa femme. Ce n’était rien encore que d’avoir osé concevoir ce plan et de l’avoir superposé sur le cadavre administratif, il fallait s’adresser à un ministre capable de l’apprécier. Le succès de Rabourdin tenait donc à la tranquillité d’une politique alors toujours agitée. Il ne considéra le gouvernement comme définitivement assis qu’au moment où trois cents députés eurent le courage de former une majorité compacte, systématiquement ministérielle. Une administration fondée sur cette base s’était établie depuis que Rabourdin avait achevé ses travaux. A cette époque, le luxe de la paix due aux Bourbons faisait oublier le luxe guerrier du temps où la France brillait comme un vaste camp, prodigue et magnifique parce qu’il était victorieux. Après sa campagne en Espagne, le Ministère paraissait devoir commencer une de ces paisibles carrières où le bien peut s’accomplir, et depuis trois mois un nouveau règne avait commencé sans éprouver aucune entrave, car le libéralisme de la Gauche avait salué Charles X avec autant d’enthousiasme que la Droite. C’était à tromper les gens les plus clairvoyants. Le moment semblait donc propice. N’était-ce pas un gage de durée pour une administration que de proposer et de mettre à fin une réforme dont les résultats étaient si grands? Jamais donc Rabourdin ne s’était montré plus soucieux, plus préoccupé le matin quand il allait par les rues au Ministère, et le soir à quatre heures et demie quand il en revenait.
De son côté, madame Rabourdin, désolée de sa vie manquée, ennuyée de travailler en secret pour se procurer quelques jouissances de toilette, ne s’était jamais montrée plus aigrement mécontente, mais, en femme attachée à son mari, elle regardait comme indignes d’une femme supérieure les honteux commerces par lesquels certaines femmes d’employés suppléaient à l’insuffisance des appointements. Cette raison lui fit refuser toute relation avec madame Colleville, alors liée avec François Keller, et dont les soirées effaçaient souvent celles de la rue Duphot. Humiliée d’être mariée à un homme sans énergie, car elle prenait l’immobilité du penseur politique et la préoccupation du travailleur intrépide pour l’apathique abattement de l’employé dompté par l’ennui des bureaux, et vaincu par la plus détestable de toutes les misères, par une médiocrité qui permet de vivre; Célestine, vers cette époque, avait, dans sa grande âme, résolu de faire à elle seule la fortune de son mari, de l’élever à tout prix, et de lui cacher les ressorts qu’elle ferait jouer. Elle porta dans ses conceptions cette indépendance d’idées qui la distinguait, et se complut à s’élever au-dessus des femmes en n’obéissant point à leurs petits préjugés, en ne s’embarrassant point des entraves que la société leur impose. Dans sa rage, elle se promit de battre les sots avec leurs armes, et de se jouer elle-même s’il le fallait. Elle vit enfin les choses de haut. L’occasion était favorable. Monsieur de La Billardière, attaqué d’une maladie mortelle, allait succomber sous peu de jours. Si Rabourdin lui succédait, ses talents, car Célestine lui accordait des talents administratifs, seraient si bien appréciés, que la place de maître des requêtes, autrefois promise, lui serait donnée; elle le voyait Commissaire du roi, défendant des projets de loi aux Chambres: elle l’aiderait alors! elle deviendrait, s’il était besoin, son secrétaire; elle passerait des nuits. Tout cela pour aller au bois de Boulogne dans une charmante calèche, pour marcher de pair avec madame Delphine de Nucingen, pour élever son salon à la hauteur de celui de madame de Colleville, pour être invitée aux grandes solennités ministérielles, pour conquérir des auditeurs, pour faire dire d’elle: Madame Rabourdin de quelque chose (elle ne connaissait pas encore sa terre), comme on disait madame Firmiani, madame d’Espard, madame d’Aiglemont, madame de Carigliano; enfin pour effacer surtout l’odieux nom de Rabourdin.
Ces secrètes conceptions engendrèrent quelques changements dans l’intérieur du ménage. Madame Rabourdin commença par marcher d’un pas ferme dans la voie de la Dette. Elle reprit un domestique mâle, lui fit porter une livrée insignifiante, drap brun à lisérés rouges. Elle rafraîchit quelques parties de son mobilier, tendit à nouveau son appartement, l’embellit de fleurs souvent renouvelées, l’encombra des futilités qui devenaient alors à la mode; puis, elle qui jadis avait quelques scrupules sur ses dépenses, n’hésita plus à remettre sa toilette en harmonie avec le rang auquel elle aspirait, et dont les bénéfices furent escomptés dans quelques magasins où elle fit ses provisions pour la guerre. Pour mettre à la mode ses mercredis, elle donna régulièrement un dîner le vendredi, les convives furent tenus à faire une visite en prenant une tasse de thé, le mercredi suivant. Elle choisit habilement ses convives parmi les députés influents, parmi les gens qui, de loin ou de près, pouvaient servir ses intérêts. Enfin elle se fit un entourage fort convenable. On s’amusait beaucoup chez elle; on le disait, du moins, ce qui suffit à Paris pour attirer le monde. Rabourdin était si profondément occupé de son grave et grand travail qu’il ne remarqua pas cette recrudescence de luxe au sein de son ménage.
Ainsi la femme et le mari assiégèrent la même place, en opérant sur des lignes parallèles, à l’insu l’un de l’autre.
Au Ministère, florissait alors comme Secrétaire-général certain monsieur Clément Chardin des Lupeaulx, un de ces personnages que le flot des événements politiques met en saillie pendant quelques années, qu’il emporte en un jour d’orage, et que vous retrouvez sur la rive, à je ne sais quelle distance, échoués comme la carcasse d’une embarcation, mais qui semblent être encore quelque chose. Le voyageur se demande si ce débris n’a pas contenu des marchandises précieuses, servi dans de grandes circonstances, coopéré à quelque résistance, supporté le velours d’un trône ou transporté le cadavre d’une royauté. En ce moment, Clément des Lupeaulx (les Lupeaulx absorbaient le Chardin) atteignait à son apogée. Dans les existences les plus illustres comme dans les plus obscures, n’y a-t-il pas pour l’animal comme pour les Secrétaires-généraux un zénith et un nadir, une période où le pelage est magnifique, où la fortune rayonne de tout son éclat. Dans la nomenclature créée par les fabulistes, des Lupeaulx appartenait au genre des Bertrand, et ne s’occupait qu’à trouver des Ratons. Les moralistes déploient ordinairement leur verve sur les abominations transcendantes. Pour eux, les crimes sont à la cour d’Assises ou à la Police correctionnelle, mais les finesses sociales leur échappent; l’habileté qui triomphe sous les armes du Code est au-dessus ou au-dessous d’eux, ils n’ont ni loupe ni longue-vue; il leur faut de bonnes grosses horreurs bien visibles. Toujours occupés des carnassiers, ils négligent les reptiles; et heureusement pour les poètes comiques, ils leur laissent les nuances qui colorent le Chardin des Lupeaulx. Égoïste et vain, souple et fier, libertin et gourmand, avide à cause de ses dettes, discret comme une tombe d’où rien ne sort pour démentir l’inscription destinée aux passants, intrépide et sans peur quand il sollicitait, aimable et spirituel dans toute l’acception du mot, moqueur à propos, plein de tact, sachant vous compromettre par une caresse comme par un coup de coude, ne reculant devant aucune largeur de ruisseau et sautant avec grâce, effronté voltairien et allant à la messe à Saint-Thomas-d’Aquin quand il s’y trouvait une belle assemblée, le Secrétaire-général ressemblait à toutes les médiocrités qui forment le noyau du monde politique. Savant de la science des autres, il avait pris la position d’écouteur, et il n’en existait point de plus attentif. Aussi, pour ne pas éveiller le soupçon, était-il flatteur jusqu’à la nausée, insinuant comme un parfum et caressant comme une femme. Il allait accomplir sa quarantième année. Sa jeunesse l’avait désespéré pendant long-temps, car il sentait que l’assiette de sa fortune politique dépendait de la députation. Comment était-il parvenu? se dira-t-on. Par un moyen bien simple: Bonneau politique, des Lupeaulx se chargeait des missions délicates que l’on ne peut donner ni à un homme qui se respecte, ni à un homme qui ne se respecte pas, mais qui se confient à des êtres sérieux et apocryphes tout ensemble, que l’on peut avouer ou désavouer à volonté. Son état était d’être toujours compromis, et il avançait autant par la défaite que par le succès. Il avait compris que sous la Restauration, temps de transactions continuelles entre les hommes, entre les choses, entre les faits accomplis et ceux qui se massaient à l’horizon, le pouvoir aurait besoin d’une femme de ménage. Une fois que dans une maison il s’introduit une vieille qui sait comment se fait et se défait le lit, où se balaient les ordures, où se jette et d’où se tire le linge sale, où se serre l’argenterie, comment s’apaise un créancier, quels gens doivent être reçus ou mis à la porte; cette créature eût-elle des vices, fût-elle sale, bancroche ou édentée, mît-elle à la loterie et prît-elle trente sous par jour pour se faire une mise, les maîtres l’aiment par habitude, tiennent devant elle conseil dans les circonstances les plus critiques: elle est là, rappelle les ressources et flaire les mystères, apporte à propos le pot de rouge et le schall, se laisse gronder, rouler par les escaliers, et le lendemain, au réveil, présente gaiement un excellent consommé. Quelque grand que soit un homme, il a besoin d’une femme de ménage avec laquelle il puisse être faible, indécis, disputailleur avec son propre destin, s’interroger, se répondre et s’enhardir au combat. N’est-ce pas comme le bois mou des Sauvages, qui, frotté contre du bois dur, donne le feu? Beaucoup de génies s’allument ainsi. Napoléon faisait ménage avec Berthier, et Richelieu avec le père Joseph: des Lupeaulx faisait ménage avec tout le monde. Il restait l’ami des ministres déchus en se constituant leur intermédiaire auprès de ceux qui arrivaient; il embaumait ainsi la dernière flatterie et parfumait le premier compliment. Il entendait d’ailleurs admirablement les petites choses auxquelles un homme d’État n’a pas le loisir de songer: il comprenait une nécessité, il obéissait bien; il relevait sa bassesse en en plaisantant le premier, afin d’en relever tout le prix, et choisissait toujours dans les services à rendre celui que l’on n’oublierait pas. Ainsi, quand il fallut franchir le fossé qui séparait l’Empire de la Restauration, quand chacun cherchait une planche pour le passer, au moment où les roquets de l’Empire se ruaient dans un dévouement de paroles, des Lupeaulx passait la frontière après avoir emprunté de fortes sommes à des usuriers. Jouant le tout pour le tout, il rachetait en Allemagne les créances les plus criardes sur le roi Louis XVIII, et liquidait par ce moyen, lui le premier, près de trois millions à vingt pour cent; car il eut le bonheur d’opérer à cheval sur 1814 et sur 1815. Les bénéfices furent dévorés par les sieurs Gobseck, Werbrust et Gigonnet, croupiers de l’entreprise: des Lupeaulx les leur avait promis; il ne jouait pas une mise, il jouait toute la banque, en sachant bien que Louis XVIII n’était pas homme à oublier cette lessive. Des Lupeaulx fut nommé maître des requêtes, chevalier de Saint-Louis et officier de la Légion-d’Honneur. Une fois grimpé, l’homme habile chercha les moyens de se maintenir sur son échelon, car dans la place forte où il s’était introduit les généraux ne conservent pas long-temps les bouches inutiles. Aussi, à son métier de ménagère et d’entremetteur, avait-il joint la consultation gratuite dans les maladies secrètes du pouvoir. Après avoir reconnu chez les prétendues supériorités de la Restauration une profonde infériorité relativement aux événements qui les dominaient, il avait imposé leur médiocrité politique en leur apportant, leur vendant au milieu d’une crise ce mot d’ordre que les gens de talent écoutent dans l’avenir. Ne croyez point que ceci vînt de lui-même; autrement, des Lupeaulx eût été un homme de génie, et ce n’était qu’un homme d’esprit. Ce Bertrand allait partout, recueillait les avis, sondait les consciences et saisissait les sons qu’elles rendaient. Il récoltait la science en véritable et infatigable abeille politique. Ce dictionnaire de Bayle vivant ne faisait pas comme le fameux dictionnaire, il ne rapportait pas toutes les opinions sans conclure, il avait le talent de la mouche et tombait droit sur la chair la plus exquise, au milieu de la cuisine. Aussi passait-il pour un homme d’État indispensable; et cette croyance avait pris de si profondes racines dans les esprits, que les ambitieux arrivés jugeaient nécessaire de bien le compromettre afin de l’empêcher de monter plus haut; ils le dédommageaient par un crédit secret de son peu d’importance publique. Néanmoins, en se sentant appuyé sur tout le monde, ce pêcheur d’idées avait exigé des arrhes perpétuelles: il était rétribué par l’État-major dans la Garde Nationale où il avait une sinécure payée par la Ville de Paris; il était commissaire du gouvernement près d’une Société Anonyme; il avait une inspection dans la Maison du roi. Ses deux places inscrites au budget étaient celles de Secrétaire-général et de maître des requêtes. Pour le moment, il voulait être commandeur de la Légion-d’Honneur, gentilhomme de la chambre, comte et député. Pour être député, il fallait payer mille francs d’impôt, la misérable bicoque des Lupeaulx valait à peine cinq cents francs de rente. Où prendre l’argent pour y bâtir un château, pour l’entourer de plusieurs domaines respectables, et venir y jeter de la poudre aux yeux de tout un Arrondissement? Quoique dînant tous les jours en ville, quoique logé depuis neuf ans aux frais de l’État, quoique voituré par le Ministère, des Lupeaulx ne possédait guère que trente mille francs de dettes franches et liquides sur lesquelles personne n’élevait de contestation. Un mariage pouvait le mettre à flot en écopant sa barque pleine des eaux de la dette; mais le bon mariage dépendait de son avancement, et son avancement voulait la députation. En cherchant les moyens de briser ce cercle vicieux, il ne voyait qu’un immense service à rendre ou quelque bonne affaire à combiner. Mais, hélas! les conspirations étaient usées, et les Bourbons avaient en apparence vaincu les partis. Enfin malheureusement, depuis quelques années le gouvernement était si bien mis à jour par les sottes discussions de la Gauche, qui s’étudiait à rendre tout gouvernement impossible en France, qu’on ne pouvait plus y faire d’affaires: les dernières s’étaient accomplies en Espagne, et combien n’avait-on pas crié! Puis des Lupeaulx avait multiplié les difficultés en croyant à l’amitié de son ministre, auquel il eut l’imprudence d’exprimer le désir d’être assis sur les bancs ministériels. Les ministres devinèrent d’où venait ce désir: des Lupeaulx voulait consolider une position précaire et ne plus être dans leur dépendance. Le lévrier se révoltait contre le chasseur, les ministres lui donnèrent quelques coups de fouet et le caressèrent tour à tour, ils lui suscitèrent des rivaux; mais des Lupeaulx se conduisit avec eux comme une habile courtisane avec des nouvelles venues: il leur tendit des piéges, ils y tombèrent, il en fit promptement justice. Plus il se sentit menacé, plus il désira conquérir un poste inamovible; mais il fallait jouer serré! En un instant, il pouvait tout perdre. Un coup de plume abattrait ses épaulettes de colonel civil, son inspection, sa sinécure à la Société Anonyme, ses deux places et leurs avantages: en tout, six traitements conservés sous le feu de la loi sur le cumul. Souvent il menaçait son ministre comme une maîtresse menace son amant, il se disait sur le point d’épouser une riche veuve: le ministre cajolait alors le cher des Lupeaulx. Dans un de ces raccommodements, il reçut la promesse formelle d’une place à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, lors de la première vacance. C’était, disait-il, le pain d’un cheval. Dans son admirable position, Clément Chardin des Lupeaulx était comme un arbre planté dans un terrain favorable. Il pouvait satisfaire ses vices, ses fantaisies, ses vertus et ses défauts.
Voici les fatigues de sa vie: entre cinq ou six invitations journalières, il avait à choisir la maison où se trouvait le meilleur dîner. Il allait faire rire le matin le ministre et sa femme au petit-lever, caressait les enfants et jouait avec eux. Puis il travaillait une heure ou deux, c’est-à-dire il s’étendait dans un bon fauteuil pour lire les journaux, dicter le sens d’une lettre, recevoir quand le ministre n’y était pas, expliquer en gros la besogne, attraper ou distribuer quelques gouttes d’eau bénite de cour, parcourir des pétitions d’un coup de lorgnon ou les apostiller par une signature qui signifiait: «Je m’en moque, faites comme vous voudrez!» Chacun savait que quand des Lupeaulx s’intéressait à quelqu’un ou à quelque chose, il s’en mêlait personnellement. Il permettait aux employés supérieurs quelques causeries intimes sur les affaires délicates, et il écoutait leurs cancans. De temps en temps il allait au Château prendre le mot d’ordre. Enfin il attendait le ministre au retour de la Chambre quand il y avait session, pour savoir s’il fallait inventer et diriger quelque manœuvre. Le sybarite ministériel s’habillait, dînait et visitait douze ou quinze salons de huit heures à trois heures du matin. A l’Opéra, il causait avec les journalistes, car il était avec eux du dernier bien; il y avait entre eux un continuel échange de petits services, il leur entonnait ses fausses nouvelles et gobait les leurs; il les empêchait d’attaquer tel ou tel ministre sur telle ou telle chose qui ferait, disait-il, une vraie peine à leurs femmes ou à leurs maîtresses.
—Dites que le projet de loi ne vaut rien, et démontrez-le si vous pouvez; mais ne dites pas que Mariette a mal dansé. Calomniez notre affection pour nos proches en jupons, mais ne révélez pas nos farces de jeune homme. Diantre! nous avons tous fait nos vaudevilles, et nous ne savons pas ce que nous pouvons devenir par le temps qui court. Vous serez peut-être ministre, vous qui salez aujourd’hui les tartines du Constitutionnel...
En revanche, dans l’occasion il servait les rédacteurs, il levait tout obstacle à la représentation d’une pièce, il lâchait à propos des gratifications ou quelque bon dîner, il promettait de faciliter la conclusion d’une affaire. D’ailleurs il aimait la littérature et protégeait les arts: il avait des autographes, de magnifiques albums gratis, des esquisses, des tableaux. Il faisait beaucoup de bien aux artistes en ne leur nuisant pas, en les soutenant dans certaines occasions où leur amour-propre voulait une satisfaction peu coûteuse. Aussi était-il aimé par tout ce monde de coulisses, de journalistes et d’artistes. D’abord tous avaient les mêmes vices et la même paresse; puis ils se moquaient si bien de tout entre deux vins ou entre deux danseuses! le moyen de ne pas être amis? Si des Lupeaulx n’eût pas été Secrétaire-général, il aurait été journaliste. Aussi dans la lutte des quinze années où la batte de l’épigramme ouvrit la brèche par où passa l’insurrection, des Lupeaulx ne reçut-il jamais le moindre coup.
En voyant cet homme jouant à la boule dans le jardin du Ministère avec les enfants de Monseigneur, le fretin des employés se creusait la cervelle pour deviner le secret de son influence et la nature de son travail, tandis que les talons rouges de tous les Ministères le regardaient comme le plus dangereux Méphistophélès, l’adoraient et lui rendaient avec usure les flatteries qu’il débitait dans la sphère supérieure. Indéchiffrable comme une énigme hiéroglyphique pour les petits, l’utilité du secrétaire-général était claire comme une règle de trois pour les intéressés. Chargé de trier les conseils, les idées, de faire des rapports verbaux, ce petit prince de Wagram de ce Napoléon ministériel connaissait tous les secrets de la politique parlementaire, raccrochait les tièdes, portait, rapportait et enterrait les propositions, disait les non ou les oui que le ministre n’osait prononcer. Fait à recevoir les premiers feux et les premiers coups de désespoir ou de la colère, il se lamentait ou riait avec le ministre. Anneau mystérieux par lequel bien des intérêts se rattachaient au Château et discret comme un confesseur, tantôt il savait tout et tantôt ne savait rien; puis, il disait du ministre ce que le ministre ne pouvait pas dire de soi-même. Enfin, avec cet Ephestion politique, le ministre osait être lui-même, ôter sa perruque et son râtelier, poser ses scrupules et se mettre en pantoufles, déboutonner ses roueries et déchausser sa conscience. Tout d’ailleurs n’était pas roses pour des Lupeaulx: il flattait et conseillait son ministre, obligé de flatter pour conseiller, de conseiller en flattant et de déguiser la flatterie sous le conseil. Aussi presque tous les hommes politiques qui firent ce métier eurent-ils une figure assez jaune; leur constante habitude de toujours faire un mouvement de tête affirmatif pour approuver ce qui se dit, ou pour s’en donner l’air, communiqua quelque chose d’étrange à leur tête; ils approuvaient indifféremment tout ce qui se disait devant eux, et leur langage fut plein de mais, de cependant, de néanmoins, de moi je ferais, moi à votre place (ils disaient souvent à votre place), toutes phrases qui préparent la contradiction.
Au physique, Clément des Lupeaulx était le reste d’un joli homme: taille de cinq pieds quatre pouces, embonpoint tolérable, le teint échauffé par la bonne chère, un air usé, une titus poudrée, de petites lunettes fines; au moins blond, couleur indiquée par une main potelée comme celle d’une vieille femme blonde, un peu trop carrée, les ongles courts, une main de satrape. Le pied ne manquait pas de distinction. Passé cinq heures, des Lupeaulx était toujours en bas de soie à jour, en souliers, pantalon noir, gilet de cachemire, mouchoir de batiste sans parfums, chaîne d’or, habit bleu de roi à boutons ciselés, et sa brochette d’ordres; le matin, des bottes craquant et un pantalon gris. Sa tenue ressemblait beaucoup plus à celle d’un avoué madré qu’à la contenance d’un ministre. Son œil miroité par l’usage des lunettes le rendait plus laid qu’il ne l’était réellement quand par malheur il les ôtait. Pour les juges habiles, pour les gens droits que le vrai seul met à l’aise, des Lupeaulx était insupportable: ses façons gracieuses frisaient le mensonge, ses protestations aimables, ses vieilles gentillesses toujours neuves pour les imbéciles, montraient trop la corde. Tout homme perspicace voyait en lui une planche pourrie sur laquelle il fallait bien se garder de poser le pied.
Dès que la belle madame Rabourdin daigna s’occuper de la fortune administrative de son mari, elle devina Clément des Lupeaulx et l’étudia pour savoir si dans cette volige il y avait encore quelques fibres ligneuses assez solides pour lestement passer dessus du Bureau à la Division, de huit mille à douze mille francs. La femme supérieure crut pouvoir jouer ce roué politique. Monsieur des Lupeaulx fut donc un peu cause des dépenses extraordinaires qui s’étaient faites et qui se continuaient dans le ménage de Rabourdin.
La rue Duphot, bâtie sous l’Empire, est remarquable par quelques maisons élégantes au dehors et dont les appartements ont été généralement bien entendus. Celui de madame Rabourdin avait d’excellentes dispositions, avantage qui entre pour beaucoup dans la noblesse de la vie intérieure. C’était une jolie antichambre assez vaste, éclairée sur la cour et menant à un grand salon dont les fenêtres avaient vue sur la rue. A droite de ce salon, se trouvaient le cabinet et la chambre de Rabourdin, en retour desquels était la salle à manger où l’on entrait par l’antichambre; à gauche, la chambre à coucher de madame et son cabinet de toilette, en retour desquels était le petit appartement de sa fille. Aux jours de réception, la porte du cabinet de Rabourdin et celle de la chambre de madame restaient ouvertes. L’espace permettait de recevoir une assemblée choisie, sans se donner le ridicule qui pèse sur certaines soirées bourgeoises où le luxe s’improvise aux dépens des habitudes journalières et paraît alors une exception. Le salon venait d’être retendu en soie jaune avec des agréments de couleur carmélite. La chambre de madame était vêtue en étoffe vraie perse et meublée dans le genre rococo. Le cabinet de Rabourdin hérita de la tenture de l’ancien salon nettoyée, et fut orné des beaux tableaux laissés par Leprince. La fille du commissaire-priseur utilisa dans sa salle à manger de ravissants tapis turcs, bonne occasion saisie par son père, en les y encadrant dans de vieux ébènes, d’un prix devenu exorbitant. D’admirables buffets de Boulle, achetés également par le feu commissaire-priseur, meublèrent le pourtour de cette pièce, au milieu de laquelle scintillèrent les arabesques en cuivre incrustées dans l’écaille de la première horloge à socle qui reparut pour remettre en honneur les chefs-d’œuvre du dix-septième siècle. Des fleurs embaumaient cet appartement plein de goût et de belles choses, où chaque détail était une œuvre d’art bien placée et bien accompagnée, où madame Rabourdin, mise avec cette originale simplicité que trouvent les artistes, se montrait comme une femme accoutumée à ces jouissances, n’en parlait pas et se contentait d’achever par les grâces de son esprit l’effet produit sur ses hôtes par cet ensemble. Grâce à son père, dès que le rococo fut à la mode, Célestine fit parler d’elle.
Quelque habitué qu’il fût aux fausses et aux réelles magnificences de tout étage, des Lupeaulx fut surpris chez madame Rabourdin. Le charme qui saisit cet Asmodée parisien peut s’expliquer par une comparaison. Imaginez un voyageur fatigué des mille aspects si riches de l’Italie, du Brésil, des Indes, qui revient dans sa patrie et trouve sur son chemin un délicieux petit lac, comme est le lac d’Orta au pied du Mont-Rose, une île bien jetée dans des eaux calmes, coquette et simple, naïve et cependant parée, solitaire et bien accompagnée: élégants bouquets d’arbres, statues d’un bel effet. A l’entour, des rives à la fois sauvages et cultivées; le grandiose et ses tumultes au dehors, au dedans les proportions humaines. Le monde que le voyageur a vu se retrouve en petit, modeste et pur; son âme reposée le convie à rester là, car un charme poétique et mélodieux l’entoure de toutes les harmonies et réveille toutes les idées. C’est à la fois une Chartreuse et la vie!
Quelques jours auparavant, la belle madame Firmiani, l’une des plus ravissantes femmes du faubourg Saint-Germain, qui aimait et recevait madame Rabourdin, avait dit à des Lupeaulx invité tout exprès pour entendre cette phrase: «Pourquoi n’allez-vous donc pas chez madame?» Et elle avait montré Célestine. «Madame a des soirées délicieuses, et surtout on y dîne... mieux que chez moi.»
Des Lupeaulx s’était laissé surprendre une promesse par la belle madame Rabourdin qui, pour la première fois, avait levé les yeux sur lui en parlant. Et il était allé rue Duphot, n’est-ce pas tout dire? La femme n’a qu’une ruse, s’écrie Figaro, mais elle est infaillible. En dînant chez ce simple Chef de Bureau, des Lupeaulx se promit d’y dîner quelquefois. Grâce au jeu décent et convenable de la charmante femme que sa rivale, madame Colleville, surnommait la Célimène de la rue Duphot, il y dînait tous les vendredis depuis un mois, et revenait de son propre mouvement prendre une tasse de thé le mercredi.