Depuis quelques jours, après de savantes et fines perquisitions, madame Rabourdin croyait avoir trouvé dans cette planche ministérielle la place d’y mettre une fois le pied. Elle ne doutait plus du succès. Sa joie intérieure ne peut être comprise que dans ces ménages d’employés où l’on a, trois ou quatre ans durant, calculé le bien-être résultant d’une nomination espérée, caressée, choyée. Combien de souffrances apaisées! combien de vœux élancés vers les divinités ministérielles! combien de visites intéressées! Enfin, grâce à sa hardiesse, madame Rabourdin entendait tinter l’heure où elle allait avoir vingt mille francs par an au lieu de huit mille.

—Et je me serai bien conduite, se disait-elle. J’ai fait un peu de dépense; mais nous ne sommes pas dans une époque où l’on va chercher les mérites qui se cachent, tandis qu’en se mettant en vue, en restant dans le monde, en cultivant ses relations, en s’en faisant de nouvelles, un homme arrive. Après tout, les ministres et leurs amis ne s’intéressent qu’aux gens qu’ils voient, et Rabourdin ne se doute pas du monde! Si je n’avais pas entortillé ces trois députés, ils auraient peut-être voulu la place de La Billardière; tandis que, reçus chez moi, la vergogne les prend, ils deviennent nos appuis au lieu d’être nos rivaux. J’ai fait un peu la coquette, mais je suis heureuse que les premières niaiseries avec lesquelles on amuse les hommes aient suffi...

Le jour où commença réellement une lutte inattendue à propos de cette place, après le dîner ministériel qui précédait une de ces soirées que les ministres considèrent comme publiques, des Lupeaulx se trouvait à la cheminée auprès de la femme du ministre; et, en prenant sa tasse de café, il lui arriva de comprendre encore une fois madame Rabourdin parmi les sept ou huit femmes véritablement supérieures de Paris; à plusieurs reprises, il avait mis au jeu madame Rabourdin comme le caporal Trim y mettait son bonnet.

—Ne le dites pas trop, cher ami, vous lui feriez du tort, lui dit la femme du ministre en riant à demi.

Aucune femme n’aime à entendre faire devant elle l’éloge d’une autre femme; toutes se réservent en ce cas la parole, afin de vinaigrer la louange.

—Ce pauvre La Billardière est en train de mourir, reprit Son Excellence, sa succession administrative revient à Rabourdin, qui est un de nos plus habiles employés, et envers qui nos prédécesseurs ne se sont pas bien conduits, quoique l’un d’eux ait dû sa Préfecture de police sous l’Empire à certain personnage payé pour s’intéresser à Rabourdin. Franchement, cher ami, vous êtes encore assez jeune pour être aimé pour vous-même...

—Si la place de La Billardière est acquise à Rabourdin, je puis être cru quand je vante la supériorité de sa femme, répliqua des Lupeaulx en sentant l’ironie du ministre; mais si madame la comtesse veut en juger par elle-même...

—Je l’inviterai à mon premier bal, n’est-ce pas? Votre femme supérieure arriverait quand j’aurai de ces dames qui viennent ici pour se moquer de nous, et qui entendraient annoncer madame Rabourdin.

—Mais n’annonce-t-on pas madame Firmiani chez le ministre des Affaires Étrangères?

—Une femme née Cadignan!... dit vivement le nouveau comte en lançant un coup d’œil foudroyant à son Secrétaire général, car ni lui ni sa femme n’étaient nobles.

Beaucoup de personnes crurent qu’il s’agissait d’affaires importantes, les solliciteurs demeurèrent au fond du salon. Quand des Lupeaulx sortit, la comtesse nouvelle dit à son mari:—Je crois des Lupeaulx amoureux?

—Ce serait donc la première fois de sa vie, répondit-il en haussant les épaules comme pour dire à sa femme que des Lupeaulx ne s’occupait point de bagatelles.

Le ministre vit entrer un député du Centre droit et laissa sa femme pour aller caresser une voix indécise. Mais, sous le coup d’un désastre imprévu qui l’accablait, ce député voulait s’assurer une protection et venait annoncer en secret qu’il serait sous peu de jours obligé de donner sa démission. Ainsi prévenu, le Ministère pouvait faire jouer ses batteries avant l’Opposition.

Le ministre, c’est-à-dire des Lupeaulx, avait invité à dîner un personnage inamovible dans tous les Ministères, assez embarrassé de sa personne, et qui, dans son désir de prendre une contenance digne, restait planté sur ses deux jambes réunies à la façon d’une gaîne égyptienne. Ce fonctionnaire attendait près de la cheminée le moment de remercier le Secrétaire-général, dont la retraite brusque et imprévue le surprit au moment où il allait phraser un compliment. C’était purement et simplement le caissier du ministère, le seul employé qui ne tremblât jamais lors d’un changement.

Dans ce temps, la Chambre ne tripotait pas mesquinement le budget comme dans le temps déplorable où nous vivons, elle ne réduisait pas ignoblement les émoluments ministériels, elle ne faisait pas ce qu’en style de cuisine on nomme des économies de bouts de chandelles, elle accordait à chaque ministre qui prenait les affaires une indemnité dite de déplacement. Il en coûte hélas! autant pour entrer au ministère que pour en sortir, et l’arrivée entraîne des frais de toute nature qu’il est peu convenable d’inventorier. Cette indemnité consistait en vingt-cinq jolis petits mille francs. L’ordonnance apparaissait-elle au Moniteur, pendant que grands et petits, attroupés autour des poêles ou devant les cheminées, secoués par l’orage dans leurs places, se disaient: «Que va faire celui-là! va-t-il augmenter le nombre des employés, va-t-il en renvoyer deux pour en faire rentrer trois?» le paisible caissier prenait vingt-cinq beaux billets de banque, les attachait avec une épingle, et gravait sur sa figure de suisse de cathédrale une expression joyeuse. Il enfilait l’escalier des appartements et se faisait introduire chez monseigneur à son lever par les gens qui tous confondent, en un seul et même pouvoir, l’argent et le gardien de l’argent, le contenant et le contenu, l’idée et la forme. Le caissier saisissait le couple ministériel à l’aurore du ravissement pendant laquelle un homme d’État est bénin et bon prince. Au:—Que voulez-vous? du ministre, il répondait par l’exhibition des chiffons, en disant qu’il s’empressait d’apporter à Son Excellence l’indemnité d’usage; il en expliquait les motifs à madame étonnée, mais heureuse, et qui ne manquait jamais de prélever quelque chose, souvent le tout. Un déplacement est une affaire de ménage. Le caissier tournait son compliment, et glissait à monseigneur quelques phrases:—Si Son Excellence daignait lui conserver sa place, si elle était contente d’un service purement mécanique, si, etc. Comme un homme qui apporte vingt-cinq mille francs est toujours un digne employé, le caissier ne sortait pas sans entendre sa confirmation au poste d’où il voyait passer, repasser et trépasser les ministres depuis vingt-cinq ans. Puis il se mettait aux ordres de madame, il apportait les treize mille francs du mois en temps utile, il les avançait ou les retardait à commandement, et se ménageait ainsi, suivant une vieille expression monastique, une voix au Chapitre. Ancien teneur de livres au Trésor quand le Trésor avait des livres tenus en parties doubles, le sieur Saillard fut indemnisé par sa place actuelle quand on y renonça. C’était un gros et gras bonhomme très-fort sur la tenue des livres et très-faible en toute autre chose, rond comme un zéro, simple comme bonjour, qui venait à pas comptés comme un éléphant, et s’en allait de même à la Place-Royale où il demeurait dans le rez-de-chaussée d’un vieil hôtel à lui. Il avait pour compagnon de route monsieur Isidore Baudoyer. Chef de bureau dans la Division de monsieur La Billardière et partant collègue de Rabourdin, lequel avait épousé sa fille Élisabeth, et avait naturellement pris un appartement au-dessus du sien. Personne ne doutait au Ministère que le père Saillard ne fût une bête, mais personne n’avait jamais pu savoir jusqu’où allait sa bêtise; elle était trop compacte pour être interrogée, elle ne sonnait pas le creux, elle absorbait tout sans rien rendre. Bixiou (un employé dont il sera bientôt question) avait fait sa charge en mettant une tête à perruque sur le haut d’un œuf et deux petites jambes dessous, avec cette inscription: «Né pour payer et recevoir sans jamais commettre d’erreurs. Un peu moins de bonheur, il eût été garçon de la banque de France; un peu plus d’ambition, il était remercié.» En ce moment, le ministre regardait son caissier comme on regarde une patère ou la corniche, sans imaginer que l’ornement puisse entendre le discours, ni comprendre une pensée secrète.

—Je tiens d’autant plus à ce que nous arrangions tout avec le préfet dans le plus profond mystère, que des Lupeaulx a des prétentions, disait le ministre au député démissionnaire, sa bicoque est dans votre Arrondissement et nous ne voulons pas de lui.

—Il n’a ni le cens, ni l’âge, dit le député.

—Oui, mais vous savez ce qui a été décidé pour Casimir Périer, relativement à l’âge. Quant à la possession annale, des Lupeaulx possède quelque chose qui ne vaut pas grand’chose; mais la loi n’a pas prévu les agrandissements, et il peut acquérir; or, les commissions ont la marche large pour les députés du Centre, et nous ne pourrions pas nous opposer ostensiblement à la bonne volonté que l’on aurait pour ce cher ami.

—Mais où prendrait-il l’argent pour des acquisitions?

—Et comment Manuel a-t-il été possesseur d’une maison à Paris? s’écria le ministre.

La patère écoutait, mais bien à son corps défendant. Ces vives interlocutions quoique murmurées aboutissaient à l’oreille de Saillard par des caprices d’acoustique encore mal observés. Savez-vous quel sentiment s’empara du bonhomme en entendant ces confidences politiques? une terreur cuisante. Il était de ces gens naïfs qui se désespèrent de paraître écouter ce qu’ils ne doivent pas entendre, d’entrer là où ils ne sont pas appelés, de paraître hardis quand ils sont timides, curieux quand ils sont discrets. Le caissier se glissa sur le tapis de manière à se reculer, en sorte que le ministre le trouva fort loin quand il l’aperçut. Saillard était un séide ministériel incapable de la moindre indiscrétion; si le ministre l’avait cru dans son secret, il n’aurait eu qu’à lui dire: motus! Le caissier profita de l’affluence des courtisans, regagna un fiacre de son quartier pris à l’heure lors de ces coûteuses invitations, et revint à la Place-Royale.

A l’heure où le père Saillard voyageait dans Paris, son gendre et sa chère Élisabeth étaient occupés avec l’abbé Gaudron, leur directeur, à faire un vertueux boston en compagnie de quelques voisins, et d’un certain Martin Falleix, fondeur en cuivre au faubourg Saint-Antoine, à qui Saillard avait prêté les fonds nécessaires pour créer un bénéficieux établissement. Ce Falleix, honnête Auvergnat venu le chaudron sur le dos, avait été promptement employé chez les Brézac, grands dépeceurs de châteaux. Vers vingt-sept ans, altéré de bien-être tout comme un autre, Martin Falleix eut le bonheur d’être commandité par monsieur Saillard pour l’exploitation d’une découverte en fonderie. (Brevet d’invention et médaille d’or à l’exposition de 1825.) Madame Baudoyer, dont la fille unique marchait, suivant un mot du père Saillard, sur la queue de ses douze ans, avait jeté son dévolu sur Falleix, garçon trapu, noiraud, actif, de probité dégourdie, dont elle faisait l’éducation. Suivant ses idées, cette éducation consistait à apprendre au petit Auvergnat à jouer au boston, à bien tenir ses cartes, à ne pas laisser voir dans son jeu, à venir chez eux rasé, les mains savonnées au gros savon ordinaire, à ne pas jurer, à parler leur français, à porter des bottes au lieu de souliers, des chemises en calicot au lieu de chemises en toile à sacs, à relever ses cheveux au lieu de les tenir plats. Depuis huit jours, Élisabeth avait décidé Falleix à ôter de ses oreilles deux énormes anneaux plats, qui ressemblaient à des cerceaux.

—Vous allez trop loin, madame Baudoyer, dit-il en la voyant heureuse de ce sacrifice, vous prenez sur moi trop d’empire: vous me faites nettoyer mes dents, ce qui les ébranle; vous me ferez bientôt brosser mes ongles et friser mes cheveux, ce qui ne va pas dans notre commerce: on n’y aime pas les muscadins.

Élisabeth Baudoyer, née Saillard, est une de ces figures qui se dérobent au pinceau par leur vulgarité même, et qui néanmoins doivent être esquissées, car elles offrent une expression de cette petite bourgeoisie parisienne, placée au-dessus des riches artisans et au-dessous de la haute classe, dont les qualités sont presque des vices, dont les défauts n’ont rien d’aimable, mais dont les mœurs, quoique plates, ne manquent pas d’originalité. Élisabeth avait en elle quelque chose de chétif qui faisait mal à voir. Sa taille, qui dépassait à peine quatre pieds, était si mince que sa ceinture comportait à peine une demi-aune. Ses traits fins, ramassés vers le nez, donnaient à sa figure une vague ressemblance avec le museau d’une belette. A trente ans passés, elle paraissait n’en avoir que seize ou dix-sept. Ses yeux d’un bleu de faïence, opprimés par de grosses paupières unies à l’arcade des sourcils, jetaient peu d’éclat. Tout en elle était mesquin: et ses cheveux d’un blond qui tirait sur le blanc, et son front plat éclairé par des plans où le jour semblait s’arrêter, et son teint plein de tons gris presque plombés. Le bas du visage plus triangulaire qu’ovale terminait irrégulièrement des contours assez généralement tourmentés. Enfin la voix offrait une assez jolie suite d’intonations aigres-douces. Élisabeth était bien la petite bourgeoisie conseillant son mari le soir sur l’oreiller, n’ayant pas le moindre mérite dans ses vertus; ambitieuse sans arrière-pensée, par le seul développement de l’égoïsme domestique; à la campagne, elle aurait voulu arrondir ses propriétés; dans l’administration, elle voulait avancer. Dire la vie de son père et de sa mère, dira toute la femme en peignant l’enfance de la jeune fille.

Monsieur Saillard avait épousé la fille d’un marchand de meubles, établi sous les piliers des Halles. L’exiguïté de leur fortune avait primitivement obligé monsieur et madame Saillard à de constantes privations. Après trente-trois ans de mariage et vingt-neuf ans de travail dans les Bureaux, la fortune des Saillard (leur société les nommait ainsi) consistait en soixante mille francs confiés à Falleix, l’hôtel de la Place-Royale acheté quarante mille francs en 1804, et trente-six mille francs de dot donnés à leur fille. Dans ce capital, la succession de la veuve Bidault, mère de madame Saillard, représentait une somme de cinquante mille francs environ. Les appointements de Saillard avaient toujours été de quatre mille cinq cents francs, car sa place était un vrai cul-de-sac administratif qui pendant longtemps ne tenta personne. Ces quatre-vingt-dix mille francs, amassés sou à sou, provenaient donc d’économies sordides et fort inintelligemment employées. En effet les Saillard ne connaissaient pas d’autre manière de placer leur argent que de le porter, par somme de dix mille francs, chez leur notaire, monsieur Sorbier, prédécesseur de Cardot, et de le prêter à cinq pour cent par première hypothèque avec subrogation dans les droits de la femme, quand l’emprunteur était marié! Madame Saillard obtint en 1804 un bureau de papier timbré dont le détail détermina l’entrée d’une servante au logis. En ce moment l’hôtel, qui valait plus de cent mille francs, en rapportait huit mille. Falleix donnait sept pour cent de ses soixante mille francs, outre un partage égal des bénéfices. Ainsi les Saillard jouissaient d’au moins dix-sept mille livres de rente. Toute l’ambition du bonhomme était d’avoir la croix en prenant sa retraite.

La jeunesse d’Élisabeth fut un travail constant dans une famille dont les mœurs étaient si pénibles et les idées si simples. On y délibérait sur l’acquisition d’un chapeau pour Saillard, on comptait combien d’années avait duré un habit, les parapluies étaient accrochés par en haut au moyen d’une boucle en cuivre. Depuis 1804, il ne s’était pas fait une réparation à la maison. Les Saillard gardaient leur rez-de-chaussée dans l’état où le précédent propriétaire le leur avait livré: les trumeaux étaient dédorés, les peintures des dessus de porte se voyaient à peine sous la couche de poussière qu’y avait mise le Temps. Ils conservaient dans ces grandes et belles pièces à cheminées en marbre sculpté, à plafonds dignes de ceux de Versailles, les meubles trouvés chez la veuve Bidault. C’étaient des fauteuils en bois de noyer disjoints et couverts en tapisseries, des commodes en bois de rose, des guéridons à galerie en cuivre et à marbres blancs fendus, un superbe secrétaire de Boulle auquel la mode n’avait pas encore rendu sa valeur, enfin le tohu-bohu des bonnes occasions saisies par la marchande des piliers des Halles: tableaux achetés à cause de la beauté des cadres; vaisselle d’ordre composite, c’est-à-dire un dessert en magnifiques assiettes du Japon, et le reste en porcelaine de toutes les paroisses; argenterie dépareillée, vieux cristaux, beau linge damassé, lit en tombeau garni de perse et à plumes. Au milieu de toutes ces reliques, madame Saillard habitait une bergère d’acajou moderne, les pieds sur une chaufferette brûlée à chaque trou, près d’une cheminée pleine de cendres et sans feu, sur laquelle se voyaient un cartel, des bronzes antiques, des candélabres à fleurs, mais sans bougies, car elle s’éclairait avec un martinet en cuivre d’où s’élevait une haute chandelle cannelée par différents coulages.

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IMP. S. RAÇON.

MADAME SAILLARD ET SA FILLE.

Quoiqu’elle eût cinquante-sept ans et que sess travaux obstinés au sein du ménage lui permissent bien de se reposer, elle tricotait les bas de son mari, etc...

(LES EMPLOYÉS.)

Madame Saillard avait un visage où, malgré ses rides, se peignaient l’entêtement et la sévérité, l’étroitesse de ses idées, une probité quadrangulaire, une religion sans pitié, une avarice naïve et la paix d’une conscience nette. Dans certains tableaux flamands, vous voyez des femmes de bourgmestres ainsi composées par la nature et bien reproduites par le pinceau; mais elles ont de belles robes en velours ou d’étoffes précieuses, tandis que madame Saillard n’avait pas de robes, mais ce vêtement antique nommé, dans la Touraine et dans la Picardie, des cottes, ou plus généralement en France, des cotillons, espèce de jupes plissées derrière et sur les côtés, mises les unes sur les autres. Son corsage était serré dans un casaquin, autre mode d’un autre âge! Elle conservait le bonnet à papillon et les souliers à talons hauts. Quoiqu’elle eût cinquante-sept ans et que ses travaux obstinés au sein du ménage lui permissent bien de se reposer, elle tricotait les bas de son mari, les siens et ceux d’un oncle, comme tricotent les femmes de la campagne, en marchant, en parlant, en se promenant dans le jardin, en allant voir ce qui se passait à sa cuisine.

D’abord infligée par la nécessité, l’avarice des Saillard était devenue une habitude. Au retour du Bureau, le caissier mettait habit bas, il faisait lui-même le beau jardin fermé sur la cour par une grille, et qu’il s’était réservé. Pendant long-temps, Élisabeth était allée le matin au marché avec sa mère, et toutes deux suffisaient aux soins du ménage. La mère cuisait admirablement un canard aux navets; mais, selon le père Saillard, Élisabeth n’avait pas sa pareille pour savoir accommoder aux oignons les restes d’un gigot. «C’était à manger son oncle sans s’en apercevoir.» Aussitôt qu’Élisabeth avait su tenir une aiguille, sa mère lui avait fait raccommoder le linge de la maison et les habits de son père. Sans cesse occupée comme une servante, elle ne sortait jamais seule. Quoique demeurant à deux pas du boulevard du Temple, où se trouvaient Franconi, la Gaîté, l’Ambigu-Comique, et plus loin la Porte Saint-Martin, Élisabeth n’était jamais allée à la comédie. Quand elle eut la fantaisie de voir ce que c’était, avec la permission de monsieur Gaudron, bien entendu, monsieur Baudoyer la mena, par magnificence et afin de lui montrer le plus beau de tous les spectacles, à l’Opéra, où se donnait alors le Laboureur chinois. Élisabeth trouva la comédie ennuyeuse comme les mouches et n’y voulut plus retourner. Le dimanche, après avoir cheminé quatre fois de la Place-Royale à l’église Saint-Paul, car sa mère lui faisait pratiquer strictement les préceptes et les devoirs de la religion, son père et sa mère la conduisaient devant le café Turc, où ils s’asseyaient sur les chaises placées alors entre une barrière et le mur. Les Saillard se dépêchaient d’arriver les premiers afin d’être au bon endroit, et se divertissaient à voir passer le monde. A cette époque, le Jardin Turc était le rendez-vous des élégants et élégantes du Marais, du faubourg Saint-Antoine et lieux circonvoisins. Élisabeth n’avait jamais porté que des robes d’indienne en été, de mérinos en hiver, et les faisait elle-même; sa mère ne lui donnait que vingt francs par mois pour son entretien; mais son père, qui l’aimait beaucoup, tempérait cette rigueur par quelques présents. Elle n’avait jamais lu ce que l’abbé Gaudron, vicaire de Saint-Paul et le conseil de la maison, appelait des livres profanes. Ce régime avait porté ses fruits. Obligée d’employer ses sentiments à une passion quelconque, Élisabeth devint âpre au gain. Elle ne manquait ni de sens ni de perspicacité; mais les idées religieuses et son ignorance ayant enveloppé ses qualités dans un cercle d’airain, elles ne s’exercèrent que sur les choses les plus vulgaires de la vie; puis, disséminées sur peu de points, elles se portaient tout entières dans l’affaire en train. Réprimé par la dévotion, son esprit naturel dut se déployer entre les limites posées par les cas de conscience, qui sont un magasin de subtilités où l’intérêt choisit ses échappatoires. Semblable à ces saints personnages chez qui la religion n’a pas étouffé l’ambition, elle était capable de demander au prochain des actions blâmables pour en recueillir tout le fruit; dans l’occasion, elle eût été, comme eux, implacable pour son dû, sournoise dans les moyens. Offensée, elle eût observé ses adversaires avec la perfide patience des chats, et se serait ménagé quelque froide et complète vengeance mise sur le compte du bon Dieu. Jusqu’au mariage d’Élisabeth, les Saillard vécurent sans autre société que celle de l’abbé Gaudron, prêtre auvergnat, nommé vicaire de Saint-Paul lors de la restauration du culte catholique. A cet ecclésiastique, ami de feu madame Bidault, se joignait l’oncle paternel de madame Saillard, vieux marchand de papier retiré depuis l’an II de la République, alors âgé de soixante-neuf ans et qui venait les voir le dimanche seulement, parce qu’on ne faisait pas d’affaires ce jour-là.

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IMP. S. RAÇON.

M. BIDAULT-GIGONNET.

Ce petit vieillard, à figure d’une teinte verdâtre, laissait flotter ses cheveux gris sous son tricorne.....

(LES EMPLOYÉS.)

Ce petit vieillard à figure d’un teint verdâtre, prise presque tout entière par un nez rouge comme celui d’un buveur et percée de deux yeux de vautour, laissait flotter ses cheveux gris sous un tricorne, portait des culottes dont les oreilles dépassaient démesurément les boucles, des bas de coton chinés, tricotés par sa nièce, qu’il appelait toujours la petite Saillard; de gros souliers à boucles d’argent et une redingote multicolore. Il ressemblait beaucoup à ces petits sacristains-bedeaux-sonneurs-suisses-fossoyeurs-chantres de village, que l’on prend pour des fantaisies de caricaturiste jusqu’à ce qu’on les ait vus en personne. En ce moment, il arrivait encore à pied pour dîner et s’en retournait de même rue Grenétat, où il demeurait à un troisième étage. Son métier consistait à escompter les valeurs du commerce dans le quartier Saint-Martin, où il était connu sous le sobriquet de Gigonnet, à cause du mouvement fébrile et convulsif par lequel il levait la jambe. Monsieur Bidault avait commencé l’escompte dès l’an II, avec un Hollandais, le sieur Werbrust, ami de Gobseck.

Plus tard, dans le banc de la Fabrique de Saint-Paul, Saillard fit la connaissance de monsieur et madame Transon, gros négociants en poteries, établis rue de Lesdiguières, qui s’intéressèrent à Élisabeth, et, qui, dans l’intention de la marier, produisirent le jeune Isidore Baudoyer chez les Saillard. La liaison de monsieur et madame Baudoyer avec les Saillard se resserra par l’approbation de Gigonnet, qui, pendant long-temps, avait employé dans ses affaires un sieur Mitral, huissier, frère de madame Baudoyer la mère, lequel voulait alors se retirer dans une jolie maison à l’Ile-Adam. Monsieur et madame Baudoyer, père et mère d’Isidore, honnêtes mégissiers de la rue Censier, avaient lentement fait une fortune médiocre dans un commerce routinier. Après avoir marié leur fils unique, auquel ils donnèrent cinquante mille francs, ils pensèrent à vivre à la campagne, et choisirent le pays de l’Ile-Adam où ils attirèrent Mitral; mais ils vinrent fréquemment à Paris, où ils avaient conservé un pied-à-terre dans la maison de la rue Censier donnée en dot à Isidore. Les Baudoyer jouissaient encore de mille écus de rente, après avoir doté leur fils.

Monsieur Mitral, homme à perruque sinistre, à visage de la couleur de la Seine et où brillaient deux yeux tabac d’Espagne, froid comme une corde à puits, et sentant la souris, gardait le secret sur sa fortune; mais il devait opérer dans son coin comme Werbrust et Gigonnet opéraient dans le quartier Saint-Martin.

Si le cercle de cette famille s’étendit, ni ses idées ni ses mœurs ne changèrent. On fêtait les saints du père, de la mère, du gendre, de la fille et de la petite-fille, l’anniversaire des naissances et des mariages, Pâques, Noël, le premier jour de l’an et les Rois. Ces fêtes occasionnaient de grands balayages et un nettoiement universel au logis, ce qui ajoutait l’utilité aux douceurs de ces cérémonies domestiques. Puis s’offraient en grande pompe, et avec accompagnement de bouquets, des cadeaux utiles: une paire de bas de soie ou un bonnet à poil pour Saillard, des boucles d’or, un plat d’argent pour Élisabeth ou pour son mari à qui l’on faisait peu à peu un service de vaisselle plate, des cottes en soie à madame Saillard qui les gardait en pièces. A propos du présent, on asseyait le gratifié dans un fauteuil en lui disant pendant un certain temps:—Devine ce que nous t’allons donner! Enfin s’entamait un dîner splendide, de cinq heures de durée, auquel étaient conviés l’abbé Gaudron, Falleix, Rabourdin, monsieur Godard, jadis Sous-chef de monsieur Baudoyer, monsieur Bataille, capitaine de la compagnie à laquelle appartenaient le gendre et le beau-père. Monsieur Cardot, né prié, faisait comme Rabourdin, il acceptait une invitation sur six. On chantait au dessert, l’on s’embrassait avec enthousiasme en se souhaitant tous les bonheurs possibles, et l’on exposait les cadeaux, en demandant leur avis à tous les invités. Le jour du bonnet à poil, Saillard l’avait gardé sur la tête pendant le dessert, à la satisfaction générale. Le soir, les simples connaissances venaient, et il y avait bal. On dansait long-temps au son d’un unique violon; mais depuis six ans monsieur Godard, grand joueur de flûte, contribuait à la fête par l’addition d’un perçant flageolet. La cuisinière et la bonne de madame Baudoyer, la vieille Catherine, servante de madame Saillard, le portier ou sa femme faisaient galerie à la porte du salon. Les domestiques recevaient un écu de trois livres pour s’acheter du vin et du café. Cette société considérait Baudoyer et Saillard comme des hommes transcendants: ils étaient employés par le gouvernement, ils avaient percé par leur mérite; ils travaillaient, disait-on, avec le ministre, ils devaient leur fortune à leurs talents, ils étaient des hommes politiques; mais Baudoyer passait pour le plus capable, sa place de Chef de bureau supposait des travaux beaucoup plus compliqués, plus ardus que ceux de la tenue d’une caisse. Puis, quoique fils d’un mégissier de la rue Censier, Isidore avait eu le génie de faire des études, l’audace de renoncer à l’établissement de son père pour aborder les Bureaux, où il était parvenu à un poste éminent. Enfin, peu communicatif, on le regardait comme un profond penseur, et peut-être, disaient les Transon, deviendra-t-il quelque jour le député du huitième arrondissement. En entendant ces propos, il arrivait souvent à Gigonnet de pincer ses lèvres, déjà si pincées, et de jeter un coup d’œil à sa petite-nièce Élisabeth.

Au physique, Isidore était un homme âgé de trente-sept ans, grand et gros, qui transpirait facilement, et dont la tête ressemblait à celle d’un hydrocéphale. Cette tête énorme, couverte de cheveux châtains et coupés ras, se rattachait au col par un rouleau de chair qui doublait le collet de son habit. Il avait des bras d’Hercule, des mains dignes de Domitien, un ventre que sa sobriété contenait au majestueux, selon le mot de Brillat-Savarin. Sa figure tenait beaucoup de celle de l’empereur Alexandre. Le type tartare se retrouvait dans ses petits yeux, dans son nez aplati relevé du bout, dans sa bouche à lèvres froides et dans son menton court. Le front était bas et étroit. Quoique d’un tempérament lymphatique, le dévot Isidore s’adonnait à une excessive passion conjugale que le temps n’altérait point. Malgré sa ressemblance avec le bel empereur de Russie et le terrible Domitien, Isidore était tout simplement un bureaucrate, peu capable comme Chef de bureau, mais routinièrement formé au travail et qui cachait une nullité flasque sous une enveloppe si épaisse qu’aucun scalpel ne pouvait la mettre à nu. Ses fortes études, pendant lesquelles il déploya la patience et la sagesse d’un bœuf, sa tête carrée avaient trompé ses parents, qui le crurent un homme extraordinaire. Méticuleux et pédant, diseur et tracassier, l’effroi de ses employés auxquels il faisait de continuelles observations, il exigeait les points et les virgules, accomplissait avec rigueur les règlements, et se montrait si terriblement exact que nul à son bureau ne manquait à s’y trouver avant lui. Baudoyer portait un habit bleu barbeau à boutons jaunes, un gilet chamois, un pantalon gris et une cravate de couleur. Il avait de larges pieds mal chaussés. La chaîne de sa montre était ornée d’un énorme paquet de vieilles breloques parmi lesquelles il conservait en 1824 les graines d’Amérique à la mode en l’an VII.

Au sein de cette famille qui se maintenait par la force des liens religieux, par la rigueur de ses mœurs, par une pensée unique, celle de l’avarice qui devient alors comme une boussole, Élisabeth était forcée de se parler à elle-même au lieu de communiquer ses idées, car elle se sentait sans pairs qui la comprissent. Quoique les faits l’eussent contrainte à juger son mari, la dévote soutenait de son mieux l’opinion favorable à monsieur Baudoyer; elle lui témoignait un profond respect, honorant en lui le père de sa fille, son mari, le pouvoir temporel, disait le vicaire de Saint-Paul. Aussi aurait-elle regardé comme un péché mortel de faire un seul geste, de lancer un seul coup d’œil, de dire une seule parole qui eût pu révéler à un étranger sa véritable opinion sur l’imbécile Baudoyer; elle professait même une obéissance passive pour toutes ses volontés. Tous les bruits de la vie arrivaient à son oreille, elle les recueillait, les comparait pour elle seule, et jugeait si sainement des choses et des hommes, qu’au moment où cette histoire commence, elle était l’oracle secret des deux fonctionnaires, insensiblement arrivés tous deux à ne rien faire sans la consulter. Le père Saillard disait naïvement: «Est-elle fûtée, ct’Élisabeth?» Mais Baudoyer, trop sot pour ne pas être gonflé par la fausse réputation dont il jouissait dans le quartier Saint-Antoine, niait l’esprit de sa femme, tout en le mettant à profit. Élisabeth avait deviné que son oncle Bidault dit Gigonnet devait être riche et maniait des sommes énormes. Éclairée par l’intérêt, elle connaissait monsieur des Lupeaulx mieux que ne le connaissait le ministre. En se trouvant mariée à un imbécile, elle pensait bien que la vie aurait pu aller autrement pour elle, mais elle soupçonnait le mieux sans vouloir le connaître. Toutes ses affections douces trouvaient un aliment dans son amour pour sa fille, à qui elle évitait les peines qu’elle avait supportées dans son enfance, et elle se croyait ainsi quitte envers le monde des sentiments. Pour sa fille seule, elle avait décidé son père à l’acte exorbitant de son association avec Falleix. Falleix avait été présenté chez les Saillard par le vieux Bidault, qui lui prêtait de l’argent sur des marchandises. Falleix trouvait son vieux pays trop cher, il s’était plaint avec candeur devant les Saillard de ce que Gigonnet prenait dix-huit pour cent à un Auvergnat. La vieille madame Saillard avait osé blâmer son oncle qui répondit:—C’est bien parce qu’il est Auvergnat que je ne lui prends que dix-huit pour cent!

Falleix, âgé de vingt-huit ans, ayant fait une découverte et la communiquant à Saillard, paraissait avoir le cœur sur la main, expression du vocabulaire Saillard, et semblait promis à une grande fortune; Élisabeth conçut aussitôt de le mitonner pour sa fille, et de former elle-même son gendre, calculant ainsi à sept ans de distance. Martin Falleix rendit d’incroyables respects à madame Baudoyer, à laquelle il reconnut un esprit supérieur. Eût-il plus tard des millions, il devait toujours appartenir à cette maison, où il trouvait une famille. La petite Baudoyer était déjà stylée à lui apporter gentiment à boire et à placer son chapeau.

Au moment où monsieur Saillard rentra du Ministère, le boston allait son train. Élisabeth conseillait Falleix. Madame Saillard tricotait au coin du feu en regardant le jeu du vicaire de Saint-Paul. Monsieur Baudoyer, immobile comme un Terme, employait son intelligence à calculer où étaient les cartes et faisait face à Mitral, venu de l’Ile-d’Adam pour les fêtes de Noël. Personne ne se dérangea pour le caissier, qui se promena pendant quelques instants dans le salon, en montrant sa grosse face crispée par une méditation insolite.

—Il est toujours comme ça quand il dîne chez le ministre, ce qui n’arrive heureusement que deux fois par an, dit madame Saillard, car ils me l’extermineraient. Saillard n’était point fait pour être dans le gouvernement.—Ah ça, j’espère, Saillard, lui dit-elle à haute voix, que tu ne vas pas garder ici ta culotte de soie et ton habit de drap d’Elbeuf. Va donc quitter tout cela, ne l’use pas ici pour rien, ma mère.

—Ton père a quelque chose, dit Baudoyer à sa femme quand le caissier fut dans sa chambre à se déshabiller sans feu.

—Peut-être monsieur de La Billardière est-il mort, dit simplement Élisabeth; et comme il désire que tu le remplaces, ça le tracasse.

—Si je puis vous être utile à quelque chose, dit en s’inclinant le vicaire de Saint-Paul, usez de moi, j’ai l’honneur d’être connu de madame la Dauphine. Nous sommes dans un temps où il faut donner les emplois à des gens dévoués et dont les principes religieux soient inébranlables.

—Tiens, dit Falleix, faut donc des protections aux gens de mérite pour arriver dans vos états? J’ai bien fait de me faire fondeur, la pratique sait dénicher les choses bien fabriquées...

—Monsieur, répondit Baudoyer, le gouvernement est le gouvernement, ne l’attaquez jamais ici.

—En effet, dit le vicaire, vous parlez là comme le Constitutionnel.

—Le Constitutionnel ne dit pas autre chose, reprit Baudoyer qui ne le lisait jamais.

Le caissier croyait son gendre aussi supérieur en talents à Rabourdin qu’il croyait Dieu au-dessus de saint Crépin, disait-il; mais le bonhomme souhaitait cet avancement avec naïveté. Mu par le sentiment qui porte tous les employés à monter en grade, passion violente, irréfléchie, brutale, il voulait le succès, comme il voulait la croix de la Légion-d’Honneur, sans rien faire contre sa conscience, et par la seule force du mérite. Selon lui, un homme qui avait eu la patience d’être assis pendant vingt-cinq ans dans un bureau, derrière un grillage, s’était tué pour la patrie et avait bien mérité la croix. Pour servir son gendre, il n’avait pas inventé autre chose que de glisser une phrase à la femme de Son Excellence, en lui apportant le traitement du mois.

—Hé! bien, Saillard, tu as l’air d’avoir perdu tous tes parents? Parle-nous donc, mon fils. Dis-nous donc quelque chose, lui cria sa femme quand il rentra.

Saillard tourna sur ses talons après avoir fait un signe à sa fille, pour se défendre de parler politique devant les étrangers. Quand monsieur Mitral et le vicaire furent partis, Saillard recula la table, se mit dans un fauteuil et se posa comme il se posait quand il avait un cancan de bureau à répéter, mouvements semblables aux trois coups frappés sur le théâtre à la Comédie française. Après avoir recommandé le plus profond secret à sa femme, à son gendre et à sa fille, car, quelque mince que fût le cancan, leurs places, selon lui, dépendaient toujours de leur discrétion, il leur raconta cette incompréhensible énigme de la démission d’un député, de l’envie bien légitime du Secrétaire-général d’être nommé à sa place, de la secrète opposition du Ministère au vœu d’un de ses plus fermes soutiens, d’un de ses zélés serviteurs; puis l’affaire de l’âge et du cens. Ce fut une avalanche de suppositions noyée dans les raisonnements des deux employés qui se renvoyèrent l’un à l’autre des tartines de bêtises. Élisabeth, elle, fit trois questions.

—Si monsieur des Lupeaulx est pour nous, monsieur Baudoyer sera-t-il sûrement nommé?

Quien, parbleu! s’écria le caissier.

—En 1814, mon oncle Bidault et monsieur Gobseck son ami l’ont obligé, pensa-t-elle. A-t-il encore des dettes?

—Oui, fit le caissier en appuyant par un sifflement piteux et prolongé sur la dernière voyelle. Il y a eu des oppositions sur le traitement, mais elles ont été levées par ordre supérieur, un mandat à vue.

—Où donc est sa terre des Lupeaulx?

Quien, parbleu! dans le pays de ton grand-père et de ton grand-oncle Bidault, de Falleix, pas loin de l’arrondissement du député qui descend la garde...

Quand son colosse de mari fut couché, Élisabeth se pencha sur lui, et quoiqu’il eût taxé ses questions de lubies:—Mon ami, dit-elle, peut-être auras-tu la place de monsieur de La Billardière.

—Te voilà encore avec tes imaginations, dit Baudoyer. Laisse donc monsieur Gaudron parler à la Dauphine, et ne te mêle pas des Bureaux.

A onze heures, au moment où tout était calme à la Place-Royale, monsieur des Lupeaulx quittait l’Opéra pour venir rue Duphot. Ce mercredi fut un des plus brillants de madame Rabourdin. Plusieurs de ses habitués revinrent du théâtre et augmentèrent les groupes formés dans ses salons et où se remarquaient plusieurs célébrités: Canalis le poète, le peintre Schinner, le docteur Bianchon, Lucien de Rubempré, Octave de Camps, le comte de Granville, le vicomte de Fontaine, du Bruel le vaudevilliste, Andoche Finot le journaliste, Derville, une des plus fortes têtes du palais, le baron du Châtelet, député, du Tillet le banquier, des jeunes gens élégants comme Paul de Manerville et le jeune comte d’Esgrignon. Célestine servait le thé quand le Secrétaire-général entra, sa toilette lui allait bien ce soir-là: elle avait une robe de velours noir sans ornement, une écharpe de gaze noire, les cheveux bien lissés, relevés par une natte ronde, et de chaque côté les boucles tombant à l’anglaise. Ce qui distinguait cette femme, était le laissez-aller italien de l’artiste, une facile compréhension de toute chose, et la grâce avec laquelle elle souhaitait la bienvenue au moindre désir de ses amis. La nature lui avait donné une taille svelte pour se retourner lestement au premier mot d’interrogation, des yeux noirs fendus à l’orientale et inclinés comme ceux des Chinoises pour voir de côté; elle savait ménager sa voix insinuante et douce de manière à répandre un charme caressant sur toute parole, même celle jetée au hasard; elle avait de ces pieds que l’on ne voit que dans les portraits où les peintres mentent à leur aise en chaussant leur modèle, seule flatterie qui ne compromette pas l’Anatomie. Son teint, un peu jaune au jour comme est celui des brunes, jetait un vif éclat aux lumières qui faisaient briller ses cheveux et ses yeux noirs. Enfin ses formes minces et découpées rappelaient à l’artiste celles de la Vénus du Moyen-Age trouvée par Jean Goujon, l’illustre statuaire de Diane de Poitiers.

Des Lupeaulx s’arrêta sur la porte en s’appuyant l’épaule au chambranle. Cet espion des idées ne se refusa pas au plaisir d’espionner un sentiment, car cette femme l’intéressait beaucoup plus qu’aucune de celles auxquelles il s’était attaché. Des Lupeaulx arrivait à l’âge où les hommes ont des prétentions excessives auprès des femmes. Les premiers cheveux blancs amènent les dernières passions, les plus violentes parce qu’elles sont à cheval sur une puissance qui finit et sur une faiblesse qui commence. Quarante ans est l’âge des folies, l’âge où l’homme veut être aimé pour lui, car alors son amour ne se soutient plus par lui-même, comme aux premiers jours de la vie où l’on peut être heureux en aimant à tort et à travers, à la façon de Chérubin. A quarante ans, on veut tout, tant on craint de ne rien obtenir, tandis qu’à vingt-cinq ans on a tant de choses qu’on ne sait rien vouloir. A vingt-cinq ans, on marche avec tant de forces qu’on les dissipe impunément; mais à quarante ans on prend l’abus pour la puissance. Les pensées qui saisirent en ce moment des Lupeaulx furent sans doute mélancoliques. Les nerfs de ce vieux Beau se détendirent, le sourire agréable qui lui servait de physionomie et lui faisait comme un masque en crispant sa figure, se dissipa; l’homme vrai parut, il fut horrible; Rabourdin l’aperçut, et se dit:—Que lui est-il arrivé? Est-il en disgrâce? Le Secrétaire-général se souvenait seulement d’avoir été trop promptement quitté naguère par la jolie madame Colleville dont les intentions furent exactement celle de Célestine. Rabourdin surprit ce faux homme d’État les yeux attachés sur sa femme, et il enregistra ce regard dans sa mémoire. Rabourdin était un observateur trop perspicace pour ne pas connaître des Lupeaulx à fond, il le méprisait profondément: mais, comme chez les hommes très-occupés, ses sentiments n’arrivaient pas à la surface. L’emportement que cause un travail aimé équivaut à la plus habile dissimulation, les opinions de Rabourdin étaient donc lettres closes pour des Lupeaulx. Le Chef de bureau voyait avec peine ce parvenu politique chez lui, mais il n’avait pas voulu contrarier sa femme. En ce moment, il causait confidentiellement avec un surnuméraire qui devait jouer un rôle dans l’intrigue engendrée par la mort certaine de La Billardière, il épia donc d’un regard fort distrait Célestine et des Lupeaulx.

Ici, peut-être doit-on expliquer, autant pour les étrangers que pour nos neveux, ce qu’est à Paris un surnuméraire.

Le surnuméraire est à l’Administration ce que l’enfant de chœur est à l’Église, ce que l’enfant de troupe est au Régiment, ce que le rat est au Théâtre: quelque chose de naïf, de candide, un être aveuglé par les illusions. Sans l’illusion, où irions-nous? Elle donne la puissance de manger la vache enragée des Arts, de dévorer les commencements de toute science en nous donnant la croyance. L’illusion est une foi démesurée! Or, il a foi en l’Administration, le surnuméraire! il ne la suppose pas froide, atroce, dure comme elle est. Il n’y a que deux genres de surnuméraires: les surnuméraires riches et les surnuméraires pauvres. Le surnuméraire pauvre est riche d’espérance et a besoin d’une place, le surnuméraire riche est pauvre d’esprit et n’a besoin de rien. Une famille riche n’est pas assez niaise pour mettre un homme d’esprit dans l’Administration. Le surnuméraire riche est confié à un employé supérieur ou placé près du Directeur-général, qui l’initie à ce que Bilboquet, ce profond philosophe, appellerait la haute comédie de l’Administration: on lui adoucit les horreurs du stage jusqu’à ce qu’il soit nommé à quelque emploi. Le surnuméraire riche n’effraie jamais les bureaux. Les employés savent qu’il ne les menace point, le surnuméraire riche ne vise que les hauts emplois de l’administration. Vers cette époque, bien des familles se disaient:—«Que ferons nous de nos enfants?» L’Armée n’offrait point de chances de fortune. Les carrières spéciales, le Génie civil, la Marine, les Mines, le Génie militaire, le Professorat étaient barricadés par des règlements ou défendus par des concours; tandis que le mouvement rotatoire qui métamorphose les employés en préfets, sous-préfets, directeur des contributions, receveurs, etc., en bons-hommes de lanterne magique, n’est soumis à aucune loi, à aucun stage. Par cette lacune, débouchèrent les surnuméraires à cabriolet, à beaux habits, à moustaches, et impertinents comme des parvenus. Le journalisme persécutait assez le surnuméraire riche, toujours cousin, neveu, parent de quelque ministre, de quelque député, d’un pair très-influent; mais les employés, complices de ce surnuméraire, en recherchaient la protection. Le surnuméraire pauvre, le vrai, le seul surnuméraire, est presque toujours le fils de quelque veuve d’employé qui vit sur une maigre pension et se tue à nourrir son fils jusqu’à ce qu’il arrive à la place d’expéditionnaire, et qui meurt le laissant près du bâton de maréchal, quelque place de commis-rédacteur, de commis d’ordre, ou peut-être de Sous-chef. Toujours logé dans un quartier où les loyers ne sont pas chers, ce surnuméraire part de bonne heure; pour lui, l’état du ciel est la seule question d’Orient! Venir à pied, ne pas se crotter, ménager ses habits, calculer le temps qu’une trop forte averse peut lui prendre s’il est forcé de se mettre à l’abri, combien de préoccupations! Les trottoirs dans les rues, le dallage des boulevards et des quais furent des bienfaits pour lui. Quand, par des causes bizarres, vous êtes dans Paris à sept heures et demie ou huit heures du matin, en hiver, que vous voyez, par un froid piquant, par une pluie, par un mauvais temps quelconque, poindre un craintif et pâle jeune homme, sans cigare, faites attention à ses poches!... vous y verrez la configuration d’une flûte que sa mère lui a donnée, afin qu’il puisse, sans danger pour son estomac, franchir les neuf heures qui séparent son déjeuner de son dîner. La candeur des surnuméraires dure peu, d’ailleurs. Un jeune homme, éclairé par les lueurs de la vie parisienne, a bientôt mesuré la distance effroyable qui se trouve entre un Sous-chef et lui, cette distance qu’aucun mathématicien, ni Archimède, ni Newton, ni Pascal, ni Leibnitz, ni Kepler, ni Laplace, n’a pu évaluer, et qui existe entre 0 et le chiffre 1, entre une gratification problématique et un traitement! Le surnuméraire aperçoit donc assez promptement les impossibilités de la carrière, il entend parler des passe-droits par des employés qui les expliquent; il découvre les intrigues des Bureaux, il voit les moyens exceptionnels par lesquels ses supérieurs sont parvenus: l’un a épousé une jeune personne qui a fait une faute; l’autre, la fille naturelle d’un ministre: celui-ci a endossé une grave responsabilité; celui-là, plein de talent, a risqué sa santé dans des travaux forcés, il avait une persévérance de taupe, et l’on ne se sent pas toujours capable de tels prodiges! Tout se sait dans les bureaux. L’homme incapable a une femme pleine de tête qui l’a poussé par là, qui l’a fait nommer député; s’il n’a pas de talent dans les Bureaux, il intrigaille à la Chambre. Tel a pour ami intime de sa femme un homme d’État. Tel est le commanditaire d’un journaliste puissant. Dès lors le surnuméraire dégoûté donne sa démission. Les trois quarts des surnuméraires quittent l’administration sans avoir été employés, il n’y reste que les jeunes gens entêtés ou les imbéciles qui se disent: «J’y suis depuis trois ans, je finirai par avoir une place!» ou les jeunes gens qui se sentent une vocation. Évidemment, le surnumérariat est, pour l’Administration, ce que le noviciat est dans les Ordres religieux, une épreuve. Cette épreuve est rude. L’État y découvre ceux qui peuvent supporter la faim, la soif et l’indigence sans y succomber, le travail sans s’en dégoûter, et dont le tempérament acceptera l’horrible existence, ou, si vous voulez, la maladie des Bureaux. De ce point de vue, le surnumérariat, loin d’être une infâme spéculation du Gouvernement pour obtenir du travail gratis, serait une institution bienfaisante.

Le jeune homme à qui parlait Rabourdin était un surnuméraire pauvre nommé Sébastien de La Roche, venu sur la pointe de ses bottes de la rue du Roi-Doré au Marais, sans avoir attrapé la moindre éclaboussure. Il disait maman et n’osait lever les yeux sur madame Rabourdin, dont la maison lui faisait l’effet d’un Louvre. Il montrait peu ses gants nettoyés à la gomme élastique. Sa pauvre mère lui avait mis cent sous dans sa poche au cas où il serait absolument nécessaire de jouer, en lui recommandant de ne rien prendre, de rester debout, et de bien faire attention à ne pas pousser quelque lampe, quelque jolie bagatelle étalée sur une étagère. Sa mise était le noir le plus strict. Sa figure blonde, ses yeux d’une belle teinte verte à reflets dorés étaient en harmonie avec une belle chevelure d’un ton chaud. Le pauvre enfant regardait parfois madame Rabourdin à la dérobée, en se disant:—«Quelle belle femme!» A son retour, il devait penser à cette fée jusqu’au moment où le sommeil lui clorait la paupière. Rabourdin avait vu dans Sébastien une vocation, et, comme il prenait le surnumérariat au sérieux, il s’était intéressé vivement à ce pauvre enfant. Il avait d’ailleurs deviné la misère qui régnait dans le ménage d’une pauvre veuve pensionnée à sept cents francs, et dont le fils, sorti du collége depuis peu, avait nécessairement absorbé bien des économies. Aussi était-il tout paternel pour ce pauvre surnuméraire; il se battait souvent au Conseil afin de lui obtenir une gratification, et quelquefois il la prenait sur la sienne propre, quand la discussion devenait trop ardente entre les distributeurs des grâces et lui. Puis il accablait Sébastien de travail, il le formait; il lui faisait remplir la place de du Bruel le faiseur de pièces de théâtre, connu dans la littérature dramatique et sur les affiches sous le nom de Cursy, lequel laissait à Sébastien cent écus sur son traitement. Rabourdin, dans l’esprit de madame de La Roche et de son fils, était à la fois un grand homme, un tyran, un ange; à lui, se rattachaient toutes leurs espérances. Sébastien avait les yeux toujours fixés sur le moment où il devait passer employé. Ah! le jour où ils émargent est une belle journée pour les surnuméraires! Tous ils ont long-temps manié l’argent de leur premier mois, et ils ne le donnent pas tout entier à leur mère! Vénus sourit toujours à ces prémices de la caisse ministérielle. Cette espérance ne pouvait être réalisée pour Sébastien que par monsieur Rabourdin, son seul protecteur; aussi son dévouement à son chef était-il sans bornes. Le surnuméraire dînait deux fois par mois rue Duphot, mais en famille et amené par Rabourdin; madame ne le priait jamais que pour les bals où il lui fallait des danseurs. Le cœur du pauvre surnuméraire battait quand il voyait l’imposant des Lupeaulx qu’une voiture ministérielle emportait souvent à quatre heures et demie, alors qu’il déployait son parapluie sous la porte du ministère pour s’en aller au Marais. Le Secrétaire-général de qui son sort dépendait, qui d’un mot pouvait lui donner une place de douze cents francs (oui, douze cents francs étaient toute son ambition; à ce prix, sa mère et lui pouvaient être heureux!) eh! bien, ce Secrétaire-général ne le connaissait pas! A peine des Lupeaulx savait-il qu’il existât un Sébastien de La Roche. Et si le fils de La Billardière, le surnuméraire riche du bureau de Baudoyer, se trouvait aussi sous la porte, des Lupeaulx ne manquait jamais à le saluer par un coup de tête amical. Monsieur Benjamin de La Billardière était fils du cousin d’un ministre.

En ce moment Rabourdin grondait ce pauvre petit Sébastien, le seul qui fût dans la confidence entière de ses immenses travaux. Le surnuméraire copiait et recopiait le fameux mémoire composé de cent cinquante feuillets de grand papier Tellière, outre les tableaux à l’appui, les résumés qui tenaient sur une simple feuille, les calculs avec accolades, titres à l’anglaise et sous-titres en ronde. Animé par sa participation mécanique à cette grande idée, l’enfant de vingt ans refaisait un tableau pour un simple grattage, il mettait sa gloire à peindre les écritures, éléments d’une si noble entreprise. Sébastien avait commis l’imprudence d’emporter au bureau la minute du travail le plus dangereux, afin d’en achever la copie. C’était un État général des employés des administrations centrales de tous les ministères à Paris, avec des indications sur leur fortune présente et à venir, et sur leurs entreprises personnelles en dehors de leur emploi.

A Paris tout employé qui n’a pas, comme Rabourdin, une patriotique ambition ou quelque capacité supérieure, joint les fruits d’une industrie aux produits de sa place afin de pouvoir exister. Il fait comme monsieur Saillard, il s’intéresse à un commerce en baillant des fonds, et le soir il tient les livres de son associé. Beaucoup d’employés sont mariés à des lingères, à des débitantes de tabac, à des directrices de bureau de loterie ou de cabinets de lecture. Quelques-uns, comme le mari de madame Colleville, l’antagoniste de Célestine, sont placés à l’orchestre d’un Théâtre. D’autres, comme du Bruel, fabriquent des vaudevilles, des opéras-comiques, des mélodrames, ou dirigent des spectacles. En ce genre, on peut citer messieurs Sewrin, Pixerécourt, Planard, etc. Dans leur temps Pigault-Lebrun, Piis, Duvicquet avaient des places. Le premier libraire de monsieur Scribe fut un employé au Trésor.

Outre ces renseignements, l’État fait par Rabourdin contenait un examen des capacités morales et des facultés physiques nécessaires pour bien connaître les gens chez lesquels se rencontraient l’intelligence, l’aptitude au travail et la santé, trois conditions indispensables dans des hommes qui devaient supporter le fardeau des affaires publiques, qui devaient tout faire vite et bien. Mais ce beau travail, fruit de dix années d’expérience, d’une longue connaissance des hommes et des choses, obtenu par des liaisons avec les principaux fonctionnaires des différents Ministères, sentait l’espionnage et la police pour qui ne comprenait pas à quoi il se rattachait. Une seule feuille lue, monsieur Rabourdin pouvait être perdu. Admirant sans restriction son chef et ignorant encore les méchancetés de la Bureaucratie, Sébastien avait les malheurs de la naïveté comme il en avait toutes les grâces. Aussi quoique déjà grondé pour avoir emporté ce travail, eut-il le courage d’avouer sa faute en entier: il avait serré minute et copie dans un carton où personne ne pouvait les trouver; mais en devinant l’importance de sa faute, quelques larmes roulèrent dans ses yeux.

—Allons, monsieur, lui dit avec bonté Rabourdin, plus d’imprudences, mais ne vous désolez pas. Rendez-vous demain au Bureau de très-bonne heure, voici la clef d’une caisse qui est dans mon secrétaire à cylindre, elle est fermée par une serrure à combinaisons; vous l’ouvrirez en écrivant le mot ciel, vous y serrerez copie et minute.

Ce trait de confiance sécha les larmes du gentil surnuméraire, que son chef voulut contraindre à prendre une tasse de thé et des gâteaux.

—Maman me défend de prendre du thé à cause de ma poitrine, dit Sébastien.

—Hé! bien, cher enfant, reprit l’imposante madame Rabourdin, qui voulait faire acte public de bonté, voici des sandwiches et de la crème, venez là près de moi.

Elle força Sébastien à s’asseoir près d’elle à table, et le cœur du pauvre petit lui battit jusque dans la gorge en sentant la robe de cette divinité effleurer son habit. En ce moment la belle Rabourdin aperçut monsieur des Lupeaulx, lui sourit, et, au lieu d’attendre qu’il vînt à elle, alla vers lui.

—Pourquoi restez-vous là comme si vous nous boudiez? dit-elle.

—Je ne boudais pas, reprit-il. Mais en venant vous annoncer une bonne nouvelle, je ne pouvais m’empêcher de penser que vous seriez encore plus sévère pour moi. Je me voyais dans six mois d’ici presque étranger pour vous. Oui, vous avez trop d’esprit, et moi trop d’expérience..... de rouerie, si vous voulez! pour que nous nous trompions l’un et l’autre. Votre but est atteint sans qu’il vous en coûte autre chose que des sourires et des paroles gracieuses...

—Nous tromper! que voulez-vous dire? s’écria-t-elle d’un air en apparence piqué.

—Oui, monsieur de La Billardière va ce soir encore plus mal qu’hier; et, d’après ce que m’a dit le ministre, votre mari sera nommé Chef de Division.

Il lui raconta ce qu’il appelait sa scène chez le ministre, la jalousie de la comtesse, et ce qu’elle avait dit à propos de l’invitation qu’il ménageait à monsieur Rabourdin.

—Monsieur des Lupeaulx, répondit avec dignité madame Rabourdin, permettez-moi de vous dire que mon mari est le plus ancien Chef de bureau et le plus capable, que la nomination de ce vieux La Billardière fut un passe-droit qui a mis les Bureaux en rumeur, que mon mari fait l’intérim depuis un an, qu’ainsi nous n’avons ni concurrent ni rival.

—Cela est vrai.

—Eh! bien, reprit-elle en souriant et montrant les plus belles dents du monde, l’amitié que j’ai pour vous peut-elle être entachée par une pensée d’intérêt? M’en croyez-vous capable?

Des Lupeaulx fit un geste de dénégation admirative.

—Ah! reprit-elle, le cœur des femmes sera toujours un secret pour les plus habiles d’entre vous. Oui, je vous ai vu venir ici avec le plus grand plaisir, et il y avait au fond de mon plaisir une idée intéressée.

—Ah!

—Vous avez, lui dit-elle à l’oreille, un avenir sans bornes, vous serez député, puis ministre! (Quel plaisir pour un ambitieux d’entendre dérouler ces paroles dans le tuyau de son oreille par la jolie voix d’une jolie femme!) Oh! je vous connais mieux que vous ne vous connaissez vous-même. Rabourdin est un homme qui vous sera d’une immense utilité dans votre carrière, il fera le travail quand vous serez à la Chambre! De même que vous rêvez le Ministère, moi, je veux pour Rabourdin le Conseil d’État et une Direction générale. Je me suis donc mis en tête de réunir deux hommes qui ne se nuiront jamais l’un à l’autre, et qui peuvent se servir puissamment. N’est-ce pas là le rôle d’une femme? Amis, vous marcherez plus vite l’un et l’autre, et il est temps pour tous deux de voguer! J’ai brûlé mes vaisseaux, ajouta-t-elle en souriant. Vous n’êtes pas aussi franc avec moi que je le suis avec vous.

—Vous ne voulez pas m’écouter, dit-il d’un air mélancolique malgré le contentement intérieur et profond que lui causait madame Rabourdin. Que me font vos promotions futures, si vous me destituez ici?

—Avant de vous écouter, dit-elle avec sa vivacité parisienne, il faudrait pouvoir nous entendre.

Et elle laissa le vieux fat pour aller causer avec madame de Chessel, une comtesse de province qui faisait mine de partir.

—Cette femme est extraordinaire, se dit des Lupeaulx, je ne me reconnais plus auprès d’elle.

Et, en effet, ce roué qui, six ans auparavant, entretenait un Rat, qui, grâce à sa place, se faisait un sérail avec les jolies femmes des employés, qui vivait dans le monde des journalistes et des actrices, fut charmant pendant toute la soirée pour Célestine, et quitta le salon le dernier.

—Enfin, pensa madame Rabourdin en se déshabillant, nous avons la place! douze mille francs par an, les gratifications et le revenu de notre ferme des Grajeux, tout cela fera vingt mille francs. Ce n’est pas l’aisance, mais ce n’est plus la misère.

Célestine s’endormit en pensant à ses dettes, en supputant qu’en trois ans, par une retenue annuelle de six mille francs, elle pourrait les acquitter. Elle était bien loin d’imaginer qu’une femme qui n’avait jamais mis le pied dans un salon, qu’une petite bourgeoise criarde et intéressée, dévote et enterrée au Marais, sans appuis ni connaissances, songeait à emporter d’assaut la place à laquelle elle asseyait son Rabourdin par avance. Madame Rabourdin eût méprisé madame Baudoyer si elle avait su l’avoir pour antagoniste, car elle ignorait la puissance de la petitesse, cette force du ver qui ronge un ormeau en en faisant le tour sous l’écorce. S’il était possible de se servir en littérature du microscope des Leuvenhoëk, des Malpighi, des Raspail, ce qu’a tenté Hoffmann le Berlinois; et si l’on grossissait et dessinait ces tarets qui ont mis la Hollande à deux doigts de sa perte en rongeant ses digues, peut-être ferait-on voir des figures à peu de chose près semblables à celles des sieurs Gigonnet, Mitral, Baudoyer, Saillard, Gaudron, Falleix, Transon, Godard et compagnie, tarets qui d’ailleurs ont montré leur puissance dans la trentième année de ce siècle.

Aussi voici venir le moment de montrer les tarets qui grouillaient dans les Bureaux où se sont passées les principales scènes de cette Étude.

A Paris, presque tous les Bureaux se ressemblent. En quelque ministère que vous erriez pour solliciter le moindre redressement de torts ou la plus légère faveur, vous trouverez des corridors obscurs, des dégagements peu éclairés, des portes percées, comme les loges de théâtre, d’une vitre ovale qui ressemble à un œil, et par laquelle on voit des fantaisies dignes de Callot, et sur lesquelles sont des indications incompréhensibles. Quand vous avez trouvé l’objet de vos désirs, vous êtes dans une première pièce où se tient le garçon de bureau, il en est une seconde où sont les employés inférieurs; le cabinet d’un Sous-chef vient ensuite à droite ou à gauche; enfin plus loin ou plus haut, celui du Chef de bureau. Quant au personnage immense nommé Chef de Division sous l’Empire, parfois Directeur sous la Restauration, et maintenant redevenu Chef de Division, il loge au-dessus ou au-dessous de ses deux ou trois Bureaux, quelquefois après celui d’un de ses Chefs. Son appartement se distingue toujours par son ampleur, avantage bien prisé dans ces singulières alvéoles de la ruche appelée Ministère ou Direction générale, si tant est qu’il existe une seule Direction générale! Aujourd’hui presque tous les Ministères ont absorbé ces administrations autrefois séparées. A cette agglomération, les Directeurs-généraux ont perdu tout leur lustre en perdant leurs hôtels, leurs gens, leurs salons et leur petite cour. Qui reconnaîtrait aujourd’hui, dans l’homme arrivant à pied au Trésor, y montant à un deuxième étage, le Directeur-général des Forêts ou des Contributions indirectes, jadis logé dans un magnifique hôtel, rue Sainte-Avoye ou rue Saint-Augustin, Conseiller, souvent Ministre d’État et Pair de France? (Messieurs Pasquier et Molé, entre autres, se sont contentés de Directions-générales après avoir été ministres, mettant ainsi en pratique le mot du duc d’Antin à Louis XIV: Sire, quand Jésus-Christ mourait le vendredi, il savait bien qu’il reviendrait le dimanche.) Si, en perdant son luxe, le Directeur-général avait gagné en étendue administrative, le mal ne serait pas énorme; mais aujourd’hui ce personnage se trouve à grand’peine Maître des requêtes avec quelques malheureux vingt mille francs. Comme symbole de son ancienne puissance, on lui tolère un huissier en culotte, en bas de soie et en habit à la française, si toutefois l’huissier n’a pas été dernièrement réformé.

En style administratif, un Bureau se compose d’un garçon, de plusieurs surnuméraires faisant la besogne gratis pendant un certain nombre d’années, de simples expéditionnaires, de commis-rédacteurs, de commis d’ordre ou commis principaux, d’un Sous-Chef et d’un Chef. La Division, qui comprend ordinairement deux ou trois Bureaux, en compte parfois davantage. Les titres dénominatifs varient selon les administrations: il peut y avoir un vérificateur au lieu d’un commis d’ordre, un teneur de livres, etc.

Carrelée comme le corridor et tendue d’un papier mesquin, la pièce où se tient le garçon de bureau est meublée d’un poêle, d’une grande table noire, plumes, encrier, quelquefois une fontaine, enfin des banquettes sans nattes pour les pieds-de-grues publics; mais le garçon de bureau, assis dans un bon fauteuil, repose les siens sur un paillasson. Le bureau des employés est une grande pièce plus ou moins claire, rarement parquetée. Le parquet et la cheminée sont spécialement affectés aux Chefs de Bureau et de Division, ainsi que les armoires, les bureaux et les tables d’acajou, les fauteuils de maroquin rouge ou vert, les divans, les rideaux de soie et autres objets de luxe administratif. Le bureau des employés a un poêle dont le tuyau donne dans une cheminée bouchée, s’il y a cheminée. Le papier de tenture est uni, vert ou brun. Les tables sont en bois noir. L’industrie des employés se manifeste dans leur manière de se caser. Le frileux a sous ses pieds une espèce de pupitre en bois, l’homme à tempérament bilieux-sanguin n’a qu’une sparterie; le lymphatique qui redoute les vents coulis, l’ouverture des portes et autres causes du changement de température, se fait un petit paravent avec des cartons. Il existe une armoire où chacun met l’habit de travail, les manches en toile, les garde-vue, casquettes, calottes grecques et autres ustensiles du métier. Presque toujours la cheminée est garnie de carafes pleines d’eau, de verres et de débris de déjeuner. Dans certains locaux obscurs, il y a des lampes. La porte du cabinet où se tient le Sous-Chef est ouverte, en sorte qu’il peut surveiller ses employés, les empêcher de trop causer, ou venir causer avec eux dans de grandes circonstances. Le mobilier des bureaux indiquerait au besoin à l’observateur la qualité de ceux qui les habitent. Les rideaux sont blancs ou en étoffe de couleur, en coton ou en soie; les chaises sont en merisier ou en acajou, garnies de paille, de maroquin ou d’étoffes; les papiers sont plus ou moins frais. Mais, à quelque administration que toutes ces choses publiques appartiennent, dès qu’elles sortent du Ministère, rien n’est plus étrange que ce monde de meubles qui a vu tant de maîtres et tant de régimes, qui a subi tant de désastres. Aussi de tous les déménagements, les plus grotesques de Paris sont-ils ceux des Administrations. Jamais le génie d’Hoffmann, ce chantre de l’impossible, n’a rien inventé de plus fantastique. On ne se rend pas compte de ce qui passe dans les charrettes. Les cartons bâillent en laissant une traînée de poussière dans les rues. Les tables montrent leurs quatre fers en l’air, les fauteuils rongés, les incroyables ustensiles avec lesquels on administre la France, ont des physionomies effrayantes. C’est à la fois quelque chose qui tient aux affaires de théâtre et aux machines des saltimbanques. De même que sur les obélisques, on aperçoit des traces d’intelligence et des ombres d’écriture qui troublent l’imagination, comme tout ce qu’on voit sans en comprendre la fin! Enfin tout cela est si vieux, si éreinté, si fané, que la batterie de cuisine la plus sale est infiniment plus agréable à voir que les ustensiles de la cuisine administrative.

Peut-être suffira-t-il de peindre la Division de monsieur La Billardière, pour que les étrangers et les gens qui vivent en province aient des idées exactes sur les mœurs intimes des Bureaux, car ces traits principaux sont sans doute communs à toutes les administrations européennes.

D’abord, et avant tout, figurez-vous à votre fantaisie un homme ainsi rubriqué dans l’Annuaire?