Aujourd’hui, 3 juillet 1823, surpris par une sueur étrange et annonçant peut-être la suette, maladie particulière à la Champagne, je me dispose à consulter le docteur Haudry. L’invasion du mal a commencé à la hauteur du quai de l’École.

Tout à coup, étant sans chapeau, il reconnut que la prétendue sueur avait une cause indépendante de sa personne. Il s’essuya la figure, examina le chapeau, ne put rien découvrir, car il n’osa découdre la coiffe. Il nota donc ceci sur son journal:

Porté le chapeau chez le sieur Tournan, chapelier rue Saint-Martin, vu que je soupçonne une autre cause à cette sueur, qui ne serait pas alors une sueur, mais bien l’effet d’une addition quelconque nouvellement ou anciennement faite au chapeau.

Monsieur Tournan notifia sur-le-champ à sa pratique la présence d’un corps gras obtenu par la distillation d’un porc ou d’une truie. Le lendemain Poiret vint avec un chapeau prêté par monsieur Tournan en attendant le neuf; mais il ne s’était pas couché sans ajouter cette phrase à son journal: Il est avéré que mon chapeau contenait du saindoux ou graisse de porc. Ce fait inexplicable occupa pendant plus de quinze jours l’intelligence de Poiret, qui ne sut jamais comment ce phénomène avait pu se produire. On l’entretint au Bureau des pluies de crapauds et autres aventures caniculaires, de la tête de Napoléon trouvée dans une racine d’ormeau, de mille bizarreries d’histoire naturelle. Vimeux lui dit qu’un jour son chapeau, à lui Vimeux, avait déteint en noir sur son visage, et que les chapeliers vendaient des drogues. Poiret alla plusieurs fois chez le sieur Tournan, afin de s’assurer de ses procédés de fabrication.

Il y avait encore chez Rabourdin un employé qui faisait l’homme courageux, professait les opinions du Centre gauche et s’insurgeait contre les tyrannies de Baudoyer pour le compte des malheureux esclaves de ce Bureau. Ce garçon, nommé Fleury, s’abonnait hardiment à une feuille de l’Opposition, portait un chapeau gris à grands bords, des bandes rouges à ses pantalons bleus, un gilet bleu à boutons dorés, et une redingote qui croisait sur la poitrine comme celle d’un maréchal-des-logis de gendarmerie. Quoique inébranlable dans ses principes, il restait néanmoins employé dans les Bureaux; mais il y prédisait un fatal avenir au gouvernement s’il persistait à donner dans la religion. Il avouait ses sympathies pour Napoléon, depuis que la mort du grand homme faisait tomber en désuétude les lois contre les partisans de l’usurpateur. Fleury, ex-capitaine dans un régiment de la Ligne sous l’Empereur, grand, beau brun, était contrôleur au Cirque Olympique. Bixiou ne s’était jamais permis de charge sur Fleury, car ce rude troupier, qui tirait très-bien le pistolet, fort à l’escrime, paraissait capable dans l’occasion de se livrer à de grandes brutalités. Passionné souscripteur des Victoires et Conquêtes, Fleury refusait de payer, tout en gardant les livraisons, se fondant sur ce qu’elles dépassaient le nombre promis par le prospectus. Il adorait monsieur Rabourdin, qui l’avait empêché d’être destitué. Il lui était échappé de dire que, si jamais il arrivait malheur à monsieur Rabourdin par le fait de quelqu’un, il tuerait ce quelqu’un. Dutocq caressait bassement Fleury, tant il le redoutait. Fleury, criblé de dettes, jouait mille tours à ses créanciers. Expert en législation, il ne signait point de lettres de change, et avait lui-même mis sur son traitement des oppositions sous le nom de créanciers supposés, en sorte qu’il le touchait presque en entier. Lié très-intimement avec une comparse de la Porte Saint-Martin, chez laquelle étaient ses meubles, il jouait heureusement l’écarté, faisait le charme des réunions par ses talents, il buvait un verre de vin de Champagne d’un seul coup sans mouiller ses lèvres, et savait toutes les chansons de Béranger par cœur. Il se montrait fier de sa voix pleine et sonore. Ses trois grands hommes étaient Napoléon, Bolivar et Béranger. Foy, Laffitte et Casimir Delavigne n’avaient que son estime. Fleury, vous le devinez, homme du Midi, devait finir par être éditeur responsable de quelque journal libéral.

Desroys, l’homme mystérieux de la Division, ne frayait avec personne, causait peu, cachait si bien sa vie que l’on ignorait son domicile, ses protecteurs et ses moyens d’existence. En cherchant des causes à ce silence, les uns faisaient de Desroys un carbonaro, les autres un orléaniste; ceux-ci un espion, ceux-là un homme profond. Desroys était tout uniment le fils d’un conventionnel qui n’avait pas voté la mort. Froid et discret par tempérament, il avait jugé le monde et ne comptait que sur lui-même. Républicain en secret, admirateur de Paul-Louis Courier, ami de Michel Chrestien, il attendait du temps et de la raison publique le triomphe de ses opinions en Europe. Aussi rêvait-il la Jeune Allemagne et la Jeune Italie. Son cœur s’enflait de ce stupide amour collectif qu’il faut nommer l’humanitarisme, fils aîné de défunte Philanthropie, et qui est à la divine Charité catholique ce que le système est à l’Art, le Raisonnement substitué à l’Œuvre. Ce consciencieux puritain de la liberté, cet apôtre d’une impossible égalité, regrettait d’être forcé par la misère de servir le gouvernement, et faisait des démarches pour entrer dans quelque administration de Messageries. Long, sec, filandreux et grave comme un homme qui se croyait appelé à donner un jour sa tête pour le grand œuvre, il vivait d’une page de Volney, étudiait Saint-Just et s’occupait d’une réhabilitation de Robespierre, considéré comme le continuateur de Jésus-Christ.

Le dernier de ces personnages qui mérite un coup de crayon est le petit La Billardière. Ayant, pour son malheur, perdu sa mère, protégé par le ministre, exempt des rebuffades de la Place-Baudoyer, reçu dans tous les salons ministériels, il était haï de tout le monde à cause de son impertinence et de sa fatuité. Les chefs se montraient polis avec lui, mais les employés l’avaient mis en dehors de leur camaraderie par une politesse grotesque inventée pour lui. Bellâtre de vingt-deux ans, long et fluet, ayant les manières d’un Anglais, insultant les Bureaux par sa tenue de dandy, frisé, parfumé, colleté, venant en gants jaunes, en chapeaux à coiffes toujours neuves, ayant un lorgnon, allant déjeuner au Palais-Royal, étant d’une bêtise vernissée par des manières qui sentaient l’imitation, Benjamin de La Billardière se croyait joli garçon, et avait tous les vices de la haute société sans en avoir les grâces. Sûr d’être fait quelque chose, il pensait à écrire un livre pour avoir la croix comme littérateur et l’imputer à ses talents administratifs. Il cajolait donc Bixiou dans le dessein de l’exploiter, mais sans avoir encore osé s’ouvrir à lui sur ce projet. Ce noble cœur attendait avec impatience la mort de son père pour succéder à un titre de baron accordé récemment, il mettait sur ses cartes le chevalier de La Billardière, et avait exposé dans son cabinet ses armes encadrées (chef d’azur à trois étoiles, et deux épées en sautoir sur un fond de sable, avec cette devise: Toujours fidèle!) Ayant la manie de s’entretenir de l’art héraldique, il avait demandé au jeune vicomte de Portenduère pourquoi ses armes étaient si chargées, et s’était attiré cette jolie réponse: «Je ne les ai pas fait faire.» Il parlait de son dévouement à la monarchie, et des bontés que la Dauphine avait pour lui. Très-bien avec des Lupeaulx, il déjeunait souvent avec lui, et le croyait son ami. Bixiou, posé comme son mentor, espérait débarrasser la Division et la France de ce jeune fat en le jetant dans la débauche, et il avouait hautement son projet.

Telles étaient les principales physionomies de la Division La Billardière, où il se trouvait encore quelques autres employés dont les mœurs ou les figures se rapprochaient ou s’éloignaient plus ou moins de celles-ci. On rencontrait dans le Bureau Baudoyer des employés à front chauve, frileux, bardés de flanelles, perchés à des cinquièmes étages, y cultivant des fleurs, ayant des cannes d’épine, de vieux habits râpés, le parapluie en permanence. Ces gens, qui tiennent le milieu entre les portiers heureux et les ouvriers gênés, trop loin des centres administratifs pour songer à un avancement quelconque, représentent les pions de l’échiquier bureaucratique. Heureux d’être de garde pour ne pas aller au Bureau, capables de tout pour une gratification, leur existence est un problème pour ceux-là mêmes qui les emploient, et une accusation contre l’État qui, certes, engendre ces misères en les acceptant. A l’aspect de ces étranges physionomies, il est difficile de décider si ces mammifères à plumes se crétinisent à ce métier, ou s’ils ne font pas ce métier parce qu’ils sont un peu crétins de naissance. Peut-être la part est-elle égale entre la Nature et le Gouvernement. «Les villageois, a dit un inconnu, subissent sans s’en rendre compte, l’action des circonstances atmosphériques et des faits extérieurs. Identifiés en quelque sorte avec la nature au milieu de laquelle ils vivent, ils se pénètrent insensiblement des idées et des sentiments qu’elle éveille et les reproduisent dans leurs actions et sur leur physionomie, selon leur organisation et leur caractère individuel. Moulés ainsi et façonnés de longue main sur les objets qui les entourent sans cesse, ils sont le livre le plus intéressant et le plus vrai pour quiconque se sent attiré vers cette partie de la physiologie, si peu connue et si féconde, qui explique les rapports de l’être moral avec les agents extérieurs de la Nature.» Or, la Nature, pour l’employé, c’est les Bureaux; son horizon est de toutes parts borné par des cartons verts; pour lui, les circonstances atmosphériques, c’est l’air des corridors, les exhalaisons masculines contenues dans des chambres sans ventilateurs, la senteur des papiers et des plumes; son terroir est un carreau, ou un parquet émaillé de débris singuliers, humecté par l’arrosoir du garçon de bureau; son ciel est un plafond auquel il adresse ses bâillements, et son élément est la poussière. L’observation sur les villageois tombe à plomb sur les employés identifiés avec la nature au milieu de laquelle ils vivent. Si plusieurs médecins distingués redoutent l’influence de cette nature, à la fois sauvage et civilisée, sur l’être moral contenu dans ces affreux compartiments, nommés Bureaux, où le soleil pénètre peu, où la pensée est bornée en des occupations semblables à celle des chevaux qui tournent un manége, qui bâillent horriblement et meurent promptement; Rabourdin avait donc profondément raison en raréfiant les employés, en demandant pour eux et de forts appointements et d’immenses travaux. On ne s’ennuie jamais à faire de grandes choses. Or, tels qu’ils sont constitués, les Bureaux, sur les neuf heures que leurs employés doivent à l’État, en perdent quatre en conversations, comme on va le voir, en narrés, en disputes, et surtout en intrigues. Aussi faut-il avoir hanté les Bureaux pour reconnaître à quel point la vie rapetissée y ressemble à celle des colléges; mais partout où les hommes vivent collectivement, cette similitude est frappante: au Régiment, dans les Tribunaux, vous retrouvez le collége plus ou moins agrandi. Tous ces employés, réunis pendant leurs séances de huit heures dans les bureaux, y voyaient une espèce de classe où il y avait des devoirs à faire, où les chefs remplaçaient les préfets d’études, où les gratifications étaient comme des prix de bonne conduite donnés à des protégés, où l’on se moquait les uns des autres, où l’on se haïssait et où il existait néanmoins une sorte de camaraderie, mais déjà plus froide que celle du régiment, qui elle-même est moins forte que celle des colléges. A mesure que l’homme s’avance dans la vie, l’égoïsme se développe et relâche les liens secondaires en affection. Enfin, les Bureaux, n’est-ce pas le monde en petit, avec ses bizarreries, ses amitiés, ses haines, son envie et sa cupidité, son mouvement de marche quand même! ses frivoles discours qui font tant de plaies, et son espionnage incessant.

En ce moment, la Division de monsieur le baron de la Billardière était en proie à une agitation extraordinaire bien justifiée par l’événement qui allait s’y accomplir, car les chefs de Division ne meurent pas tous les jours, et il n’y a pas de tontine où les probabilités de vie et de mort se calculent avec plus de sagacité que dans les Bureaux. L’intérêt y étouffe toute pitié, comme chez les enfants; mais les employés ont l’hypocrisie de plus.

Vers huit heures, les employés du Bureau Baudoyer arrivaient à leur poste, tandis qu’à neuf heures ceux de Rabourdin commençaient à peine à se montrer, ce qui n’empêchait pas d’expédier la besogne beaucoup plus rapidement chez Rabourdin que chez Baudoyer. Dutocq avait de graves raisons pour être venu de si bonne heure. Entré furtivement la veille dans le cabinet où travaillait Sébastien, il l’avait surpris copiant un travail pour Rabourdin; il s’était caché, et avait vu sortir Sébastien sans papiers. Sûr alors de trouver cette minute assez volumineuse et la copie cachées en un endroit quelconque, en fouillant tous les cartons l’un après l’autre, il avait fini par trouver ce terrible état. Il s’était empressé d’aller chez le directeur d’un établissement autographique faire tirer deux exemplaires de ce travail au moyen d’une presse à copier, et possédait ainsi l’écriture même de Rabourdin. Pour ne pas éveiller le soupçon, il s’était hâté de replacer la minute dans le carton, en se rendant le premier au Bureau. Retenu jusqu’à minuit rue Duphot, Sébastien fut, malgré sa diligence, devancé par la haine. La haine demeurait rue Saint-Louis-Saint-Honoré, tandis que le dévouement demeurait rue du Roi-Doré au Marais. Ce simple retard pesa sur toute la vie de Rabourdin. Sébastien, pressé d’ouvrir le carton, y trouva sa copie inachevée, la minute en ordre, et les serra dans la caisse de son chef. Vers la fin de décembre, il fait souvent peu clair le matin dans les Bureaux, il en est même plusieurs où l’on gardait des lampes jusqu’à dix heures. Sébastien ne put donc remarquer la pression de la pierre sur le papier. Mais quand, à neuf heures et demie, Rabourdin examina sa minute, il aperçut d’autant mieux l’effet produit par les procédés de l’autographie, qu’il s’en était beaucoup occupé pour vérifier si les presses autographiques remplaceraient les expéditionnaires. Le Chef de Bureau s’assit dans son fauteuil, prit ses pincettes et se mit à arranger méthodiquement son feu, tant il fut absorbé par ses réflexions; puis, curieux de savoir entre les mains de qui se trouvait son secret, il manda Sébastien.

—Quelqu’un est venu avant vous au Bureau? lui demanda-t-il.

—Oui, dit Sébastien, monsieur Dutocq.

—Bien, il est exact. Envoyez-moi Antoine.

Trop grand pour affliger inutilement Sébastien en lui reprochant un malheur consommé, Rabourdin ne lui dit pas autre chose. Antoine vint, Rabourdin lui demanda si la veille il n’était pas resté quelques employés après quatre heures; le garçon de bureau lui nomma Dutocq comme ayant travaillé plus tard que monsieur de la Roche. Rabourdin congédia le garçon par un signe de tête, et reprit le cours de ses réflexions.

—A deux fois j’ai empêché sa destitution, se dit-il, voilà ma récompense.

Cette matinée devait être pour le Chef de Bureau comme le moment solennel où les grands capitaines décident d’une bataille en pesant toutes les chances. Connaissant mieux que personne l’esprit des Bureaux, il savait qu’on n’y pardonne pas plus là qu’on ne le pardonne au Collége, au Bagne, ou à l’Armée, ce qui ressemble à la délation, à l’espionnage. Un homme capable de fournir des notes sur ses camarades est honni, perdu, vilipendé; les ministres abandonnent en ce cas leurs propres instruments. Un employé doit alors donner sa démission et quitter Paris, son honneur est à jamais taché: les explications sont inutiles, personne n’en demande ni n’en veut écouter. A ce jeu, un ministre est un grand homme, il est censé choisir les hommes; mais un simple employé passe pour un espion, quels que soient ses motifs. Tout en mesurant le vide de ces sottises, Rabourdin les savait immenses et s’en voyait accablé. Plus surpris qu’atterré, il chercha la meilleure conduite à tenir dans cette circonstance, et resta donc étranger au mouvement des Bureaux mis en émoi par la mort de monsieur de La Billardière, il ne l’apprit que par le petit de La Brière qui savait apprécier l’immense valeur du Chef de Bureau.

Or donc, dans le Bureau des Baudoyer (on disait les Baudoyer, les Rabourdin), vers dix heures Bixiou racontait les derniers moments du directeur de la Division à Minard, à Desroys, à monsieur Godard qu’il avait fait sortir de son cabinet, à Dutocq accouru chez les Baudoyer par un double motif. Colleville et Chazelle manquaient.

BIXIOU (debout devant le poêle, à la bouche duquel il présente alternativement la semelle de chaque botte pour la sécher.)

Ce matin, à sept heures et demie, je suis allé savoir des nouvelles de notre digne et respectable Directeur, chevalier du Christ, etc., etc. Eh! mon Dieu, oui, messieurs, le baron était encore hier vingt et cætera; mais aujourd’hui il n’est plus rien, pas même employé. J’ai demandé les détails de sa nuit. Sa garde, qui se rend et ne meurt pas, m’a dit que, le matin dès cinq heures, il s’était inquiété de la famille royale. Il s’était fait lire les noms de ceux d’entre nous qui venaient savoir de ses nouvelles. Enfin, il avait dit: «Emplissez ma tabatière, donnez-moi le journal, apportez-moi mes besicles; changez mon ruban de la Légion-d’Honneur, il est bien sale.» Vous le savez, il porte ses ordres au lit. Il avait donc toute sa connaissance, toute sa tête, toutes ses idées habituelles. Mais, bah! dix minutes après, l’eau avait gagné, gagné, gagné le cœur, gagné la poitrine; il s’était senti mourir en sentant les kystes crever. En ce moment fatal, il a prouvé combien il avait la tête forte et combien était vaste son intelligence! Ah! nous ne l’avons pas apprécié, nous autres! Nous nous moquions de lui, nous le regardions comme une ganache, tout ce qu’il y a de plus ganache, n’est-ce pas, monsieur Godard?

GODARD.

Moi, j’estimais les talents de monsieur de La Billardière mieux que qui que ce soit.

BIXIOU.

Vous vous compreniez!

GODARD.

Enfin, ce n’était pas un méchant homme; il n’a jamais fait de mal à personne.

BIXIOU.

Pour faire le mal, il faut faire quelque chose, et il ne faisait rien. Si ce n’est pas vous qui l’aviez jugé tout à fait incapable, c’est donc Minard.

MINARD (en haussant les épaules).

Moi!

BIXIOU.

Hé! bien, vous, Dutocq? (Dutocq fait un signe de violente dénégation.) Bon! allons, personne! Il était donc accepté par tout le monde ici pour une tête herculéenne! Hé! bien, vous aviez raison: il a fini en homme d’esprit, de talent, de tête, enfin comme un grand homme qu’il était.

DESROYS (impatienté).

Mon Dieu, qu’a-t-il fait de si grand? il s’est confessé!

BIXIOU.

Oui, monsieur, et il a voulu recevoir les saints sacrements. Mais pour les recevoir, savez-vous comment il s’y est pris? il a mis ses habits de Gentilhomme ordinaire de la Chambre, tous ses Ordres, enfin il s’est fait poudrer; on lui a serré sa queue (pauvre queue) dans un ruban neuf. Or, je dis qu’il n’y a qu’un homme de beaucoup de caractère qui puisse se faire faire la queue au moment de sa mort; nous voilà huit ici, il n’y en a pas un seul de nous qui se la ferait faire. Ce n’est pas tout, il a dit, car vous savez qu’en mourant tous les hommes célèbres font un dernier speech (mot anglais qui signifie tartine parlementaire), il a dit... Comment a-t-il dit cela? Ah! «Je dois bien me parer pour recevoir le Roi du ciel, moi qui me suis tant de fois mis sur mon quarante et un pour aller chez le Roi de la terre!» Voilà comment a fini monsieur de La Billardière, il a pris à tâche de justifier ce mot de Pythagore: On ne connaît bien les hommes qu’après leur mort.

COLLEVILLE (entrant).

Enfin, messieurs, je vous annonce une fameuse nouvelle...

TOUS.

Nous la savons.

COLLEVILLE.

Je vous en défie bien, de la savoir! J’y suis depuis l’avénement de Sa Majesté aux trônes collectifs de France et de Navarre. Je l’ai achevée cette nuit avec tant de peine que madame Colleville me demandait ce que j’avais à me tant tracasser.

DUTOCQ.

Croyez-vous qu’on ait le temps de s’occuper de vos anagrammes quand le respectable monsieur de La Billardière vient d’expirer?...

COLLEVILLE.

Je reconnais mon Bixiou! je viens de chez monsieur La Billardière, il vivait encore; mais on l’attend à passer... (Godard comprend la charge, et s’en va mécontent dans son cabinet.) Messieurs, vous ne devineriez jamais les événements que suppose l’anagramme de cette phrase sacramentale. (Il montre un papier.) Charles dix, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre.

GODARD (revenant).

Dites-le tout de suite, et n’amusez pas ces messieurs.

COLLEVILLE (triomphant et développant la partie cachée de sa feuille de papier.)

A H. V. il cedera
De S. C. l. d. partira.
En nauf errera.
Decede à Gorix.

Toutes les lettres y sont! (Il répète.) A Henri cinq cédera (sa couronne), de Saint-Cloud partira: en nauf (esquif, vaisseau, felouque, corvette, tout ce que vous voudrez, c’est un vieux mot français), errera...

DUTOCQ.

Quel tissu d’absurdités! Comment voulez-vous que le roi cède la couronne à Henri V, qui dans votre hypothèse serait son petit-fils, quand il y a monseigneur le Dauphin? Vous prophétisez déjà la mort du Dauphin.

BIXIOU.

Qu’est-ce que Gorix? un nom de chat?

COLLEVILLE (piqué).

L’abréviation lapidaire d’un nom de ville, mon cher ami, je l’ai cherché dans Malte-Brun: Goritz, en latin Gorixia, située en Bohême ou Hongrie, enfin en Autriche...

BIXIOU.

Tyrol, provinces basques, ou Amérique du sud. Vous auriez dû chercher aussi un air pour jouer cela sur la clarinette.

GODARD (levant les épaules et s’en allant).

Quelles bêtises!

COLLEVILLE.

Bêtises! bêtises! je voudrais bien que vous vous donnassiez la peine d’étudier le fatalisme, religion de l’empereur Napoléon.

GODARD (piqué du ton de Colleville).

Monsieur Colleville, Bonaparte peut être dit empereur par les historiens, mais on ne doit pas le reconnaître en cette qualité dans les Bureaux.

BIXIOU (souriant).

Cherchez cet anagramme-là, mon cher ami! Tenez, en fait d’anagrammes, j’aime mieux votre femme, c’est plus facile à retourner. (A voix basse.) Flavie devrait bien vous faire faire, à ses moments perdus, Chef de Bureau, ne fût-ce que pour vous soustraire aux sottises d’un Godard!...

DUTOCQ (appuyant Godard).

Si ce n’était pas des bêtises, vous perdriez votre place, car vous prophétisez des événements peu agréables au roi; tout bon royaliste doit présumer qu’il a eu assez de séjour à l’étranger.

COLLEVILLE.

Si l’on m’ôtait ma place, François Keller secouerait drôlement votre ministre. (Silence profond.) Sachez, maître Dutocq, que tous les anagrammes connus ont été accomplis. Tenez, vous!... Eh! bien, ne vous mariez pas: on trouve coqu dans votre nom!

BIXIOU.

D, t, reste alors pour détestable.

DUTOCQ (sans paraître fâché).

J’aime mieux que ce ne soit que dans mon nom.

PAULMIER (tout bas à Desroys).

Attrape, mons Colleville.

DUTOCQ (à Colleville).

Avez-vous fait celui de: Xavier Rabourdin, chef de bureau?

COLLEVILLE.

Parbleu!

BIXIOU (taillant sa plume).

Qu’avez-vous trouvé?

COLLEVILLE.

Il fait ceci: D’abord rêva bureaux, E-u... Saisissez-vous bien?... ET IL EUT! E-u fin riche. Ce qui signifie qu’après avoir commencé dans l’administration, il la plantera là, pour faire fortune ailleurs. (Il répète.) D’abord rêva bureaux, E-u fin riche.

DUTOCQ.

C’est au moins singulier.

BIXIOU.

Et Isidore Baudoyer?

COLLEVILLE (avec mystère).

Je ne voudrais pas le dire à d’autres qu’à Thuillier.

BIXIOU.

Gage un déjeuner que je vous le dis.

COLLEVILLE.

Je le paie, si vous le trouvez!

BIXIOU.

Vous me régalerez donc; mais n’en soyez pas fâché: deux artistes comme nous s’amuseront à mort!... Isidore Baudoyer donne Ris d’aboyeur d’oie!

COLLEVILLE (frappé d’étonnement).

Vous me l’avez volé.

BIXIOU (cérémonieusement).

Monsieur de Colleville, faites-moi l’honneur de me croire assez riche en niaiseries pour ne pas dérober celles de mon prochain.

BAUDOYER (entrant un dossier à la main).

Messieurs, je vous en prie, parlez encore un peu plus haut, vous mettez le Bureau en très-bon renom auprès des administrateurs. Le digne monsieur Clergeot, qui m’a fait l’honneur de venir me demander un renseignement, entendait vos propos. (Il passe chez monsieur Godard.)

BIXIOU (à voix basse).

L’aboyeur est bien doux ce matin, nous aurons un changement dans l’atmosphère.

DUTOCQ (bas à Bixiou).

J’ai quelque chose à vous dire.

BIXIOU (tâtant le gilet de Dutocq).

Vous avez un joli gilet qui sans doute ne vous coûte presque rien. Est-ce là le secret?

DUTOCQ.

Comment, pour rien! je n’ai jamais rien payé de si cher. Cela vaut six francs l’aune au grand magasin de la rue de la Paix, une belle étoffe mate qui va bien en grand deuil.

BIXIOU.

Vous vous connaissez en gravures, mais vous ignorez les lois de l’étiquette. On ne peut pas être universel. La soie n’est pas admise dans le grand deuil. Aussi n’ai-je que de la laine. Monsieur Rabourdin, monsieur Clergeot, le ministre sont tout laine; le faubourg Saint-Germain tout laine. Il n’y a que Minard qui ne porte pas de laine, il a peur d’être pris pour un mouton, nommé Laniger en latin de Bucolique; il s’est dispensé, sous ce prétexte, de se mettre en deuil de Louis XVIII, grand législateur, auteur de la charte et homme d’esprit, un roi qui tiendra bien sa place dans l’histoire, comme il la tenait sur le trône, comme il la tenait bien partout; car savez-vous le plus beau trait de sa vie? non. Eh! bien, à sa seconde rentrée, en recevant tous les souverains alliés, il a passé le premier en allant à table.

PAULMIER (regardant Dutocq).

Je ne vois pas...

DUTOCQ (regardant Paulmier).

Ni moi non plus.

BIXIOU.

Vous ne comprenez pas? Eh! bien, il ne se regardait pas comme chez lui. C’était spirituel, grand et épigrammatique. Les souverains n’ont pas plus compris que vous, même en se cotisant pour comprendre; il est vrai qu’ils étaient tous étrangers...

(Baudoyer, pendant cette conversation, est au coin de la cheminée dans le cabinet de son Sous-chef, et tous deux ils parlent à voix basse.)

BAUDOYER.

Oui, le digne homme expire. Les deux ministres y sont pour recevoir son dernier soupir, mon beau-père vient d’être averti de l’événement. Si vous voulez me rendre un signalé service, vous prendrez un cabriolet et vous irez prévenir madame Baudoyer, car monsieur Saillard ne peut quitter sa caisse et moi je n’ose laisser le Bureau seul. Mettez-vous à sa disposition: elle a, je crois, ses vues, et pourrait vouloir faire faire simultanément quelques démarches. (Les deux fonctionnaires sortent ensemble.)

GODARD.

Monsieur Bixiou, je quitte le bureau pour la journée, ainsi remplacez-moi.

BAUDOYER (à Bixiou d’un air bénin).

Vous me consulterez, s’il y avait lieu.

BIXIOU.

Pour le coup, La Billardière est mort!

DUTOCQ (à l’oreille de Bixiou).

Venez un peu dehors me reconduire. (Bixiou et Dutocq sortent dans le corridor et se regardent comme deux augures.)

DUTOCQ (parlant dans l’oreille de Bixiou).

Écoutez. Voici le moment de nous entendre pour avancer. Que diriez-vous, si nous devenions vous Chef et moi Sous-chef?

BIXIOU (haussant les épaules).

Allons, pas de farces!

DUTOCQ.

Si Baudoyer était nommé, Rabourdin ne resterait pas, il donnerait sa démission. Entre nous, Baudoyer est si incapable que si du Bruel et vous, vous ne voulez pas l’aider, dans deux mois il sera renvoyé. Si je sais compter, nous aurons devant nous trois places vides.

BIXIOU.

Trois places qui nous passeront sous le nez, et qui seront données à des ventrus, à des laquais, à des espions, à des hommes de la Congrégation, à Colleville dont la femme a fini par où finissent les jolies femmes... par la dévotion...

DUTOCQ.

A vous, mon cher, si vous voulez une fois dans votre vie employer votre esprit logiquement. (Il s’arrête comme pour étudier sur la figure de Bixiou l’effet de son adverbe.) Jouons ensemble cartes sur table.

BIXIOU (impassible).

Voyons votre jeu?

DUTOCQ.

Moi je ne veux pas être autre chose que Sous-chef, je me connais, je sais que je n’ai pas, comme vous, les moyens d’être Chef. Du Bruel peut devenir directeur, vous serez son Chef de bureau, il vous laissera sa place quand il aura fait sa pelote, et moi je boulotterai, protégé par vous, jusqu’à ma retraite.

BIXIOU.

Finaud! Mais par quels moyens comptez-vous mener à bien une entreprise où il s’agit de forcer la main au ministre, et d’expectorer un homme de talent? Entre nous, Rabourdin est le seul homme capable de la Division, et peut-être du Ministère. Or il s’agit de mettre à sa place le carré de la sottise, le cube de la niaiserie, la Place Baudoyer!

DUTOCQ (se rengorgeant).

Mon cher, je puis soulever contre Rabourdin tous les Bureaux! vous savez combien Fleury l’aime? eh! bien Fleury le méprisera.

BIXIOU.

Être méprisé par Fleury!

DUTOCQ.

Il ne restera personne au Rabourdin: les employés en masse iront se plaindre de lui au ministre, et ce ne sera pas seulement notre Division, mais la Division Clergeot, mais la Division Bois-Levant et les autres Ministères....

BIXIOU.

C’est cela! cavalerie, infanterie, artillerie et le corps des marins de la Garde, en avant! Vous délirez, mon cher! Et moi, qu’ai-je à faire là-dedans?

DUTOCQ.

Une caricature mordante, un dessin à tuer un homme.

BIXIOU.

Le paierez-vous?

DUTOCQ.

Cent francs.

BIXIOU (en lui-même).

Il y a quelque chose.

DUTOCQ (continuant).

Il faudrait représenter Rabourdin habillé en boucher, mais bien ressemblant, chercher des analogies entre un bureau et une cuisine, lui mettre à la main un tranche-lard, peindre les principaux employés des ministères en volailles, les encager dans une immense souricière sur laquelle on écrirait: Exécutions administratives, et il serait censé leur couper le cou un à un. Il y aurait des oies, des canards à têtes conformées comme les nôtres, des portraits vagues, vous comprenez! il tiendrait un volatile à la main, Baudoyer, par exemple, fait en dindon.

BIXIOU.

Ris d’aboyeur d’oie! (Il a regardé pendant long-temps Dutocq.) Vous avez trouvé cela, vous?

DUTOCQ.

Oui, moi.

BIXIOU (se parlant à lui-même).

Les sentiments violents conduiraient-ils donc au même but que le talent? (A Dutocq.) Mon cher, je ferai cela... (Dutocq laisse échapper un mouvement de joie) quand (point d’orgue) je saurai sur quoi m’appuyer; car si vous ne réussissez pas, je perds ma place, et il faut que je vive. Vous êtes encore singulièrement bon enfant, mon cher collègue!

DUTOCQ.

Eh! bien, ne faites la lithographie que quand le succès vous sera démontré...

BIXIOU.

Pourquoi ne videz-vous pas votre sac tout de suite?

DUTOCQ.

Il faut auparavant aller flairer l’air du bureau, nous reparlerons de cela tantôt. (Il s’en va.)

BIXIOU (seul dans le corridor).

Cette raie au beurre noir, car il ressemble plus à un poisson qu’à un oiseau, ce Dutocq a eu là une bonne idée, je ne sais pas où il l’a prise. Si la Place Baudoyer succède à La Billardière, ce serait drôle, mieux que drôle, nous y gagnerions! (Il rentre dans le Bureau.) Messieurs, il va y avoir de fameux changements, le papa La Billardière est décidément mort. Sans blague! parole d’honneur! Voilà Godard en course pour notre respectable chef Baudoyer, successeur présumé du défunt. (Minard, Desroys, Colleville lèvent la tête avec étonnement, tous posent leurs plumes, Colleville se mouche.) Nous allons avancer, nous autres! Colleville sera Sous-Chef au moins, Minard sera peut-être commis principal, et pourquoi ne le serait-il pas! il est aussi bête que moi. Hein! Minard, si vous étiez à deux mille cinq cents, votre petite femme serait joliment contente et vous pourriez vous acheter des bottes.

COLLEVILLE.

Mais vous ne les avez pas encore, deux mille cinq cents.

BIXIOU.

Monsieur Dutocq les a chez les Rabourdin, pourquoi ne les aurais-je pas cette année? Monsieur Baudoyer les a eus.

COLLEVILLE.

Par l’influence de monsieur Saillard. Aucun commis principal ne les a dans la Division Clergeot.

PAULMIER.

Par exemple! Monsieur Cochin n’a peut-être pas trois mille? Il a succédé à monsieur Vavasseur, qui a été dix ans sous l’Empire à quatre mille, il a été remis à trois mille à la première rentrée, et est mort à deux mille cinq cents. Mais par la protection de son frère, monsieur Cochin s’est fait augmenter, il a trois mille.

COLLEVILLE.

Monsieur Cochin signe E. L. L. E. Cochin, il se nomme Émile-Louis-Lucien-Emmanuel, ce qui anagrammé donne Cochenille. Eh! bien, il est associé d’une maison de droguerie, rue des Lombards, la maison Matifat qui s’est enrichie par des spéculations sur cette denrée coloniale.

BIXIOU.

Pauvre homme, il a fait un an de Florine.

COLLEVILLE.

Cochin assiste quelquefois à nos soirées, il est de première force sur le violon... (A Bixiou qui ne s’est pas encore mis au travail.) Vous devriez venir chez nous entendre un concert, mardi prochain. On joue un quintetto de Reicha.

BIXIOU.

Merci, je préfère regarder la partition.

COLLEVILLE.

Est-ce pour faire un mot que vous dites cela?... car un artiste de votre force doit aimer la musique.

BIXIOU.

J’irai, mais à cause de madame.

BAUDOYER (revenant).

Monsieur Chazelle n’est pas encore venu, vous lui ferez mes compliments, messieurs.

BIXIOU (qui a mis un chapeau à la place de Chazelle
en entendant le pas de Baudoyer
).

Pardon, monsieur, il est allé demander un renseignement pour vous chez les Rabourdin.

CHAZELLE (entrant son chapeau sur la tête et sans voir Baudoyer).

Le père La Billardière est enfoncé, messieurs! Rabourdin est Chef de Division, maître des requêtes! il n’a pas volé son avancement, celui-là.....

BAUDOYER (à Chazelle).

Vous avez trouvé cette nomination dans votre second chapeau, monsieur, n’est-ce pas? (Il lui montre le chapeau qui est à sa place). Voilà la troisième fois depuis le commencement du mois que vous venez après neuf heures; si vous continuez ainsi, vous ferez du chemin, mais savoir en quel sens! (A Bixiou qui lit le journal.) Mon cher monsieur Bixiou, de grâce laissez le journal à ces messieurs qui s’apprêtent à déjeuner, et venez prendre la besogne d’aujourd’hui. Je ne sais pas ce que monsieur Rabourdin fait de Gabriel; il le garde, je crois, pour son usage particulier, je l’ai sonné trois fois. (Baudoyer et Bixiou rentrent dans le cabinet.)

CHAZELLE.

Damné sort!

PAULMIER (enchanté de tracasser Chazelle).

Ils ne vous ont donc pas dit en bas qu’il était monté? D’ailleurs ne pouviez-vous regarder en entrant, voir le chapeau à votre place, et l’éléphant.....

COLLEVILLE (riant).

Dans la ménagerie.

PAULMIER.

Il est assez gros pour être visible.

CHAZELLE (au désespoir).

Parbleu, pour quatre francs soixante-quinze centimes que nous donne le gouvernement par jour, je ne vois pas que l’on doive être comme des esclaves.

FLEURY (entrant).

A bas Baudoyer! vive Rabourdin! voilà le cri de la Division.

CHAZELLE (s’exaspérant).

Baudoyer peut bien me faire destituer s’il le veut, je n’en serai pas plus triste. A Paris, il existe mille moyens de gagner cinq francs par jour! on les gagne au Palais à faire des copies pour les avoués...

PAULMIER (asticotant toujours Chazelle).

Vous dites cela, mais une place est une place, et le courageux Colleville qui se donne un mal de galérien en dehors du Bureau, qui pourrait gagner, s’il perdait sa place, plus que ses appointements, rien qu’en montrant la musique, eh! bien, il aime mieux sa place. Que diantre, on n’abandonne pas ses espérances.

CHAZELLE (continuant sa philippique).

Lui, mais pas moi! Nous n’avons plus de chances. Parbleu! il fut un temps où rien n’était plus séduisant que la carrière administrative. Il y avait tant d’hommes aux armées qu’il en manquait pour l’administration. Les gens édentés, blessés à la main, au pied, de santé mauvaise, comme Paulmier, les myopes obtenaient un rapide avancement. Les familles, dont les enfants grouillaient dans les lycées, se laissaient alors fasciner par la brillante existence d’un jeune homme en lunettes, vêtu d’un habit bleu, dont la boutonnière était allumée par un ruban rouge, et qui touchait un millier de francs par mois, à la charge d’aller quelques heures dans un Ministère quelconque, y surveiller quelque chose, y arrivant tard et partant tôt, ayant, comme lord Byron, des heures de loisir et faisant des romances, se promenant aux Tuileries, doué d’un petit air rogue, se faisant voir partout, au spectacle, au bal, admis dans les meilleures sociétés, dépensant ses appointements, rendant ainsi à la France tout ce que la France lui donnait, rendant même des services. En effet, les employés étaient alors, comme Thuillier, cajolés par de jolies femmes; ils paraissaient avoir de l’esprit, ils ne se lassaient point trop dans les Bureaux. Les impératrices, les reines, les princesses, les maréchales de cette heureuse époque avaient des caprices. Toutes ces belles dames avaient la passion des belles âmes: elles aimaient à protéger. Aussi pouvait-on remplir vingt-cinq ans, une place élevée, être auditeur au Conseil d’État ou maître des requêtes, et faire des rapports à l’Empereur en s’amusant avec son auguste famille. On s’amusait et l’on travaillait tout ensemble. Tout se faisait vite. Mais aujourd’hui, depuis que la Chambre a inventé la spécialité pour les dépenses, et les chapitres intitulés: Personnel! nous sommes moins que des soldats. Les moindres places sont soumises à mille chances, car il y a mille souverains...

BIXIOU (rentrant).

Chazelle est donc fou. Où voit-il mille souverains?... serait-ce par hasard dans sa poche?...

CHAZELLE.

Comptons! Quatre cents au bout du pont de la Concorde, ainsi nommé parce qu’il mène au spectacle de la perpétuelle discorde entre la Gauche et la Droite de la Chambre; trois cents autres au bout de la rue de Tournon. La Cour, qui doit compter pour trois cents, est donc obligée d’avoir sept cents fois plus de volonté que l’Empereur pour nommer un de ses protégés à une place quelconque!...

FLEURY.

Tout cela signifie que, dans un pays où il y a trois pouvoirs, il y a mille à parier contre un qu’un employé qui n’est protégé que par lui-même n’aura point d’avancement.

BIXIOU (regardant tour à tour Chazelle et Fleury).

Ah! mes enfants, vous en êtes encore à savoir qu’aujourd’hui le plus mauvais état c’est l’état d’être à l’État...

FLEURY.

A cause du gouvernement constitutionnel.

COLLEVILLE.

Messieurs!... ne parlons pas politique.

BIXIOU.

Fleury a raison. Aujourd’hui, messieurs, servir l’État, ce n’est plus servir le prince qui savait punir et récompenser! Aujourd’hui l’État, c’est tout le monde. Or, tout le monde ne s’inquiète de personne. Servir tout le monde, c’est ne servir personne. Personne ne s’intéresse à personne. Un employé vit entre ces deux négations! Le monde n’a pas de pitié, n’a pas d’égard, n’a ni cœur, ni tête; tout le monde est égoïste, oublie demain les services d’hier. Vous avez beau vous trouver, comme monsieur Baudoyer, dès l’âge le plus tendre, un génie administratif, le Châteaubriand des rapports, le Bossuet des circulaires, le Canalis des mémoires, l’enfant sublime de la dépêche, il existe une loi désolante contre le génie administratif, la loi sur l’avancement avec sa moyenne. Cette fatale Moyenne résulte des tables de la loi sur l’avancement et des tables de mortalité combinées. Il est certain qu’en entrant dans quelque administration que ce soit, à l’âge de dix-huit ans, on n’obtient dix-huit cents francs d’appointements qu’à trente ans; pour en obtenir six mille à cinquante, la vie de Colleville nous prouve que le génie d’une femme, l’appui de plusieurs pairs de France, de plusieurs députés influents, ne sert à rien. Il n’est donc pas de carrière libre et indépendante dans laquelle, en douze années, un jeune homme ayant fait ses humanités, vacciné, libéré du service militaire, jouissant de ses facultés, sans avoir une intelligence transcendante, n’ait amassé un capital de quarante-cinq mille francs de centimes, représentant la rente perpétuelle de notre traitement essentiellement transitoire, car il n’est pas même viager. Dans cette période, un épicier doit avoir gagné dix mille francs de rentes, avoir déposé son bilan, ou présidé le tribunal de commerce. Un peintre a badigeonné un kilomètre de toile, il doit être décoré de la Légion-d’Honneur, ou se poser en grand homme inconnu. Un homme de lettres est professeur de quelque chose, ou journaliste à cent francs pour mille lignes, il écrit des feuilletons, ou se trouve à Sainte-Pélagie après un pamphlet lumineux qui mécontente les Jésuites, ce qui constitue une valeur énorme et en fait un homme politique. Enfin, un oisif, qui n’a rien fait, car il y a des oisifs qui font quelque chose, a fait des dettes et une veuve qui les lui paye. Un prêtre a eu le temps de devenir évêque in partibus. Un vaudevilliste est devenu propriétaire, quand il n’aurait jamais fait, comme du Bruel, de vaudevilles entiers. Un garçon intelligent et sobre, qui aurait commencé l’escompte avec un très-petit capital, comme mademoiselle Thuillier, achète alors un quart de charge d’agent de change. Allons plus bas! Un petit clerc est notaire, un chiffonnier a mille écus de rentes, les plus malheureux ouvriers ont pu devenir fabricants; tandis que, dans le mouvement rotatoire de cette civilisation qui prend la division infinie pour le progrès, un Chazelle a vécu à vingt-deux sous par tête!...—se débat avec son tailleur et son bottier!—a des dettes!—n’est rien! Et s’est crétinisé! Allons! messieurs? un beau mouvement! Hein? donnons tous nos démissions!... Fleury, Chazelle, jetez-vous dans d’autres parties? et devenez-y deux grands hommes!...

CHAZELLE (calmé par le discours de Bixiou).

Merci. (Rire général.)

BIXIOU.

Vous avez tort, dans votre situation je prendrais les devants sur le Secrétaire-général.

CHAZELLE (inquiet).

Et qu’a-t-il donc à me dire?

BIXIOU.

Odry vous dirait, Chazelle, avec plus d’agrément que n’en mettra des Lupeaulx, que pour vous la seule place libre est la place de la Concorde.

PAULMIER (tenant le tuyau du poêle embrassé).

Parbleu, Baudoyer ne nous fera pas grâce, allez!

FLEURY.

Encore une vexation de Baudoyer! Ah! quel singulier pistolet vous avez là! Parlez-moi de monsieur Rabourdin, voilà un homme. Il m’a mis de la besogne sur ma table, il faudrait trois jours pour l’expédier ici... eh! bien, il l’aura pour ce soir, à quatre heures. Mais il n’est pas sur mes talons pour empêcher de venir causer avec les amis.

BAUDOYER (se montrant).

Messieurs, vous conviendrez que si l’on a le droit de blâmer le système de la Chambre ou la marche de l’Administration, ce doit être ailleurs que dans les Bureaux! (Il s’adresse à Fleury.) Pourquoi venez-vous ici, monsieur?

FLEURY (insolemment).

Pour avertir ces messieurs qu’il y a du remue-ménage! Du Bruel est mandé au secrétariat-général, Dutocq y va! Tout le monde se demande qui sera nommé.

BAUDOYER (en rentrant).

Ceci, monsieur, n’est pas votre affaire, retournez à votre Bureau, ne troublez pas l’ordre dans le mien...

FLEURY (sur la porte).

Ce serait une fameuse injustice si Rabourdin la gobait! Ma foi! je quitterais le Ministère (il revient). Avez-vous trouvé votre anagramme, papa Colleville?

COLLEVILLE.

Oui, la voici.

FLEURY (se penche sur le bureau de Colleville).

Fameux! fameux! Voilà ce qui ne manquera pas d’arriver si le gouvernement continue son métier d’hypocrite. (Il fait signe aux employés que Baudoyer écoute.) Si le Gouvernement disait franchement son intention sans conserver d’arrière-pensée, les Libéraux verraient alors ce qu’ils auraient à faire. Un gouvernement qui met contre lui ses meilleurs amis, et des hommes comme ceux des Débats, comme Châteaubriand et Royer-Collard! ça fait pitié!

COLLEVILLE (après avoir consulté ses collègues).

Tenez, Fleury, vous êtes un bon enfant; mais ne parlez pas politique ici, vous ne savez pas le tort que vous nous faites.

FLEURY (sèchement).

Adieu, messieurs. Je vais expédier. (Il revient et parle bas à Bixiou.) On dit que madame Colleville est liée avec la Congrégation.

BIXIOU.

Par où?...

FLEURY (il éclate de rire).

On ne vous prend jamais sans vert!

COLLEVILLE (inquiet).

Que dites-vous?

FLEURY.

Notre Théâtre a fait hier mille écus avec la pièce nouvelle, quoiqu’elle soit à sa quarantième représentation? vous devriez venir la voir, les décorations sont superbes.

En ce moment, des Lupeaulx recevait au secrétariat du Bruel, à la suite duquel Dutocq s’était mis. Des Lupeaulx avait appris par son valet de chambre la mort de monsieur de La Billardière, et voulait plaire aux deux ministres, en faisant paraître le soir même un article nécrologique.

—Bonjour, mon cher du Bruel, dit le demi-ministre au Sous-chef en le voyant entrer et le laissant debout. Vous savez la nouvelle? La Billardière est mort, les deux ministres étaient présents quand il a été administré. Le bonhomme a fortement recommandé Rabourdin, disant qu’il mourrait bien malheureux s’il ne savait pas avoir pour successeur celui qui constamment avait rempli sa place. Il paraît que l’agonie est une question où l’on avoue tout..... Le ministre s’est d’autant plus engagé, que son intention, comme celle du Conseil, est de récompenser les nombreux services de monsieur Rabourdin (il hoche la tête), le Conseil d’État réclame ses lumières. On dit que monsieur de La Billardière quitte la Division de défunt son père et passe à la Commission du Sceau, c’est comme si le roi lui faisait un cadeau de cent mille francs, la place est comme une charge de notaire et peut se vendre. Cette nouvelle réjouira votre Division, car on pouvait croire que Benjamin y serait placé. Du Bruel, il faudrait brocher dix ou douze lignes en manière de fait Paris, sur le bonhomme; leurs Excellences y jetteront un coup d’œil (il lit les journaux). Savez-vous la vie du papa La Billardière?

Du Bruel fit un geste pour accuser son ignorance.

—Non? reprit des Lupeaulx. Eh! bien, il a été mêlé aux affaires de la Vendée, il était l’un des confidents du feu roi. Comme monsieur le comte de Fontaine, il n’a jamais voulu transiger avec le premier Consul. Il a un peu chouanné. C’est né en Bretagne d’une famille parlementaire si jeune, qu’il a été anobli par Louis XVIII. Quel âge avait-il? N’importe! Arrangez bien ça... La loyauté qui ne s’est jamais démentie... une religion éclairée... (le pauvre bonhomme avait pour manie de ne jamais mettre le pied dans une église), donnez-lui du pieux serviteur... Amenez gentiment qu’il a pu chanter le cantique de Siméon à l’avénement de Charles X. Le comte d’Artois estimait beaucoup La Billardière, car il a coopéré malheureusement à l’affaire de Quiberon et a tout pris sur lui. Vous savez?... La Billardière a justifié le roi dans une brochure publiée en réponse à une impertinente histoire de la Révolution faite par un journaliste, vous pouvez donc appuyer sur le dévouement. Enfin, pesez bien vos mots, afin que les autres journaux ne se moquent pas de nous, et apportez-moi l’article. Vous étiez hier chez Rabourdin?

—Oui, Monseigneur, dit du Bruel. Ah, pardon!

—Il n’y a pas de mal, répondit en riant des Lupeaulx.

—Sa femme était délicieusement belle, reprit du Bruel, il n’y a pas deux femmes pareilles dans Paris: il y en a d’aussi spirituelles qu’elle; mais il n’y en a pas de si gracieusement spirituelle; une femme peut être plus belle que Célestine; mais il est difficile qu’elle soit si variée dans sa beauté. Madame Rabourdin est bien supérieure à madame Colleville! dit le vaudevilliste en se rappelant l’aventure de des Lupeaulx. Flavie doit ce qu’elle est au commerce des hommes, tandis que madame Rabourdin est tout par elle-même, elle sait tout; il ne faudrait pas se dire un secret en latin devant elle. Si j’avais une femme semblable, je croirais pouvoir parvenir à tout.

—Vous avez plus d’esprit qu’il n’est permis à un auteur d’en avoir, répondit des Lupeaulx avec un mouvement de vanité. Puis il se détourna pour apercevoir Dutocq, et lui dit:—Ah! bonjour, Dutocq. Je vous ai fait demander pour vous prier de me prêter votre Charlet, s’il est complet; la comtesse ne connaît rien de Charlet.

Du Bruel se retira.

—Pourquoi venez-vous sans être appelé? dit durement des Lupeaulx à Dutocq quand ils furent seuls. L’État est-il en péril pour venir me trouver à dix heures, au moment où je vais déjeuner avec Son Excellence?

—Peut-être, monsieur, dit Dutocq. Si j’avais eu l’honneur de vous voir ce matin, vous n’auriez sans doute pas fait l’éloge du sieur Rabourdin après avoir lu le vôtre tracé par lui.

Dutocq ouvrit sa redingote, prit un cahier de papier moulé sur ses côtés gauches, et le posa sur le bureau de des Lupeaulx, à un endroit marqué. Puis il alla pousser le verrou, craignant une explosion. Voici ce que lut le Secrétaire-général à son article pendant que Dutocq fermait la porte.