ÉDOUARD ROD

Il était grand, un peu voûté, vêtu avec une extrême simplicité, et d'apparence noire, mélancolique, austère, presque sévère si l'on n'avait pas su comme il était gentil et doux. Les personnes qui ont connu Émile Zola disent que, pour le visage, Édouard Rod lui ressemblait. J'ai peine à le croire; et, même si les traits avaient quelque analogie, la physionomie n'était certainement pas la même:—ou bien alors, que serait-ce donc que la physionomie?...

Le visage d'Édouard Rod ne souriait pas facilement. Il était d'habitude grave. Quand on le rencontrait et quand on se mettait à causer avec lui, on avait l'impression qu'il fallait quelque temps avant qu'on l'eût appelé hors de son rêve continuel. Cela fait, il ne demandait pas mieux que de rire et il y apportait toute sa complaisance aimable. Même, il avait, en ces moments-là, volontiers une sorte de gaminerie, justement celle des consciences irréprochables et qui ont du loisir.

Je l'ai vu, pendant des années, constamment; et, pas une fois, je ne l'ai entendu plaisanter d'une façon qui pût être offensante ou seulement un peu pénible soit pour une personne, soit pour une idée. Il était bon; cela le dispensait d'avoir, comme on dit, de l'esprit. Et, pas une fois, je ne l'ai vu prêter la moindre attention à ces manigances dont plusieurs hommes de lettres composent leur existence littéraire. Il était ainsi naturellement; il vivait à l'écart de tout ce qui n'est pas la pensée, le rêve ou le sentiment.

Que son arrivée était amicale!... Il était content de vous voir: autrement, serait-il venu, lui ce sauvage, ce grand amoureux de la solitude et qui n'aurait eu besoin de personne au monde?... La méditation lui suffisait; et, s'il sortait de la bonne retraite qu'elle lui faisait, c'est que l'amitié l'y engageait, l'amitié qu'il aimait autant que l'idéologie.

Quand il était enfermé dans son cabinet de travail, on eût dit que rien ne l'en tirerait. Et, quand on causait avec lui, on eût dit que rien ne le séparerait de vous. Il se partageait ainsi, passionnément et avec une aménité naturelle, entre le labeur de son métier et les camarades de son intelligence.

Les souvenirs iraient leur train, si l'on voulait s'abandonner à eux...


Il était né, en 1857, à Nyon près de Genève. Et il aimait infiniment sa patrie, à cause de la neige et des cimes, à cause de la beauté d'une nature qui semble toute préparée pour les plus poétiques paraboles de la spiritualité; il l'aimait aussi comme sa patrie, en toute simplicité de cœur et de mémoire. Certes, il aimait la France, qu'il avait choisie pour son pays d'élection; mais, quand on lui offrit de renoncer à sa terre natale pour entrer à l'Académie, il ne put s'y résoudre.

Il était le compatriote de Jean-Jacques Rousseau et du subtil Amiel. Et il appartenait à cette lignée d'idéologues magnifiques et aventureux.

Pendant sept ans, il fut professeur à l'Université de Genève; et, s'il quitta l'enseignement, c'est afin d'enseigner encore. Toute sa vie, il garda le scrupule de qui a des doctrines à répandre. Cela se marquait par le soin qu'il mettait à distinguer de ses prédilections ses véritables certitudes. La qualité de son âme était évidente là.

Il savait l'extraordinaire puissance de propagation, et comme de contamination, qu'ont les idées: il la redoutait. Les batailles que se livrèrent en lui cette inquiétude et cet amour rendirent noble et pathétique sa vie intellectuelle.

Au milieu du chemin, l'un de ses romans, et non le plus beau, mais l'un des plus émouvants, en témoigne. Rod y étudie la question de la responsabilité qu'assume l'écrivain. Cet écrivain: quelque dramaturge à la mode, plein de gloire et qui premièrement n'est pas très effrayé des sophismes qu'il éparpille. Une jeune femme se tue; et l'on trouve, près du cadavre, les œuvres du dramaturge. Elle était férue de cette littérature troublante; cette littérature lui a tourné la tête. Alors, le dramaturge se sent responsable de cette mort. Ce n'est point un cas particulier que présentait Rod; et la jeune femme que des livres ont tuée, il la donnait comme le symbole de toutes les âmes en qui des poèmes, des comédies ou des romans ont tué quelque chose. Son dramaturge est ici l'homme de lettres qui a pris conscience de ce que les idées les plus séduisantes qu'on lance par le monde avec étourderie ont de périlleux, de mortel. Et il a voulu que cet homme de lettres fût, sans le vouloir, sans le savoir, une sorte d'assassin malheureux, pour qu'on vît le danger ridicule et formidable des mots.

Certains critiques ont regretté que son œuvre eût quelque chose de difficile et de tendu. L'écrivain qui songe à ses amples responsabilités n'a point les grâces badines de tel autre.


Édouard Rod vint à Paris, pour y demeurer, vers 1890. A cette époque-là, les circonstances le réclamaient.

D'abord, quand il avait commencé d'écrire, on put le considérer comme un réaliste. Il accepta même quelques-uns des procédés de l'école. Puis les procédés s'en allèrent, évidemment. Mais Rod resta un réaliste, à bien prendre ce mot: il avait besoin, ce rêveur, de l'appui qui prête la réalité.

Du reste, son réalisme se transforma bientôt; ou, plus exactement, il s'épanouit.

Un continuel souci moral s'y manifesta. Et ce ne fut pas une intrusion. Car Rod ne crut jamais que fussent étrangères l'une à l'autre l'éthique et la réalité. En d'autres termes, il crut passionnément que les idées morales étaient aussi concrètes que les faits de l'expérience, et qu'enfin la réalité contenait virtuellement les doctrines. Et il interrogeait la réalité, pour que les doctrines y apparussent.

Peut-être s'est-il trompé là-dessus; mais il garda de tout son cœur cette confiance. Si les doctrines, nées de son rêve, se posaient sur la réalité, il ne sut pas que la réalité n'y était pour rien; ou il ne voulut pas le croire. L'illusion était digne de lui.

Ses premiers romans sont la description de ce qu'il observait avec de bons yeux attentifs. En même temps, il écrivait de subtils et profonds essais de critique, de psychologie et de philosophie. Sa pensée suivait deux courants parallèles. Et puis les deux courants se joignirent heureusement: et l'on eut alors la somme harmonieuse de sa double étude.

La Vie privée et la Seconde vie de Michel Teissier, au confluent de son double effort intellectuel, furent en leur temps les livres que l'inquiète jeunesse lut comme un évangile nouveau ou renouvelé. Ces années-là, Rod apparut comme l'un des directeurs de conscience que souhaitait une époque alarmée.

Et Rod en était effaré. Je me le rappelle entouré d'hommages, fort triste et soucieux. Tandis qu'on le complimentait avec des paroles quasi religieuses, il ne désirait que de s'écarter et d'aller ailleurs songer encore: il se demandait si son évangile était bon, décidément, lorsque divers éloges lui donnaient à penser qu'on l'entendait tout de travers. Il y avait en lui de l'apôtre; mais, cet apôtre, maints scrupules le martyrisaient.

L'époque eut, assez rapidement, d'autres caprices: on la vit tourner ailleurs sa frivolité. Mais on ne vit pas Rod se déprendre de ses tourments; je crois qu'il fut assez content, et comme délivré, de n'avoir plus charge d'âmes: et il continua d'interroger avec angoisse la réalité pleine d'idées.


Toutes les questions que pose l'heure présente, il les a posées dans ses romans, qui ne sont pas des romans à thèses, non, mais des romans à idées. Ces questions, il ne prétendait pas les résoudre; mais il en indiquait au moins les différentes solutions morales. Et il laissait à chacun de choisir.

Car il était, et ardemment, individualiste. Il l'était assez pour n'entreprendre point sur l'individualité de personne. Et, moraliste, il évita ainsi d'être un dogmatiste imprudent. Pour cela, il était aussi l'indulgence même, pourvu qu'on eût choisi entre des solutions de qualité morale. Il préférait certaines idées; mais il les aimait toutes: seule lui échappait et l'eût choqué la futilité.

Il a écrit: «Le dernier mot de la sagesse est un précepte négatif: il ne faut jamais penser à soi. C'est tout le secret de la vie.» Cette moralité de Mademoiselle Annette pourrait bien être la suprême conclusion à laquelle fût, en fin de compte, arrivé ce grand coureur d'idéologies. Mlle Annette vit «comme si elle n'existait que pour servir au bonheur du prochain». Premièrement, elle était fiancée; soudain son père fit faillite: et alors le fiancé se retira, comme il était venu. La pauvre fille reçut cet avertissement de la destinée et comprit qu'elle ne devait pas s'occuper d'une personne si peu chanceuse: elle. Et elle ne s'avisa plus de compter sur aucune aubaine en ce monde; mais, renonçant à elle-même, elle travailla pour les autres. Elle «réparait les injustices du sort, raccommodait les destinées en mauvais état, neutralisait les dégâts que font la sottise et la méchanceté»; elle devint, pour son entourage, une sorte de quotidienne et familière providence, pleine de douceur et de bonté.

Le secret de la vie est de ne jamais penser à soi,—précepte sublime et qui enferme une contradiction poignante: s'il nous faut renoncer à nous, c'est que l'individualité humaine ne constitue pas un tout réel et suffisant; mais alors nous allons cependant veiller à d'autres individualités, et les favoriser, et les traiter comme si chacune d'elles constituait à nos yeux un tout réel et suffisant. Nous sacrifierons un égoïsme, le nôtre, à divers égoïsmes, les égoïsmes d'autrui, parce que si les autres égoïsmes refusaient notre bienfait, abandonnaient eux aussi la joie que nous leur passons, la joie, de proche en proche, s'en irait jusqu'à se perdre. Il n'en resterait absolument rien, si la joie ne s'arrêtait nulle part. Il ne resterait, à la fin de ce grand gaspillage, nul résultat: il resterait seulement la pratique multipliée d'une vertu. Le moraliste désespéré ne demande pas davantage.


Enveloppé dans son large manteau à pèlerine, un chapeau mou sur la tête, Rod avait l'air d'un prêtre. Et il était de pensée religieuse.

Quand on lui disait qu'il cédait à une ferveur mystique en bâtissant ses beaux systèmes, il objectait:

—Mais non, je pars de la réalité!...

Il la voyait plus pensive peut-être qu'elle ne l'est. C'était sa confiance; et enfin, si ce fut son illusion, il n'en est pas de plus noble.

Durant les deux dernières années de sa vie, Édouard Rod parut, de jour en jour, plus triste. Il avait senti «l'ombre s'étendre sur la montagne». Pourtant, je ne crois pas qu'il ait deviné sa mort prochaine... Mais, à vrai dire, qu'en sait-on? Il parlait peu de lui.

Et il est mort au pays du soleil et de la gaieté, cet ami du silence et des grands paysages où les nuages passent, chassés par le vent comme des kyrielles d'idées, cet ami de la solitude mélancolique. Il est entré dans le définitif silence et dans le repos que ne trouvait point ici-bas son âme tourmentée.


JEAN LAHOR

Henry Cazalis, pour entrer en littérature, se souvint de Lahore, capitale du Pendjab, fière du palais de Djihanghir, de ses bazars et de sa mosquée des Perles; il se souvint de Lahore qu'il ne connaissait pas, ville lointaine dont le nom seul suffisait à lui enchanter l'imagination. Et il devint Jean Lahor, pour attester que le songe de l'Inde le consolait des tristesses occidentales et qu'il admirait Leconte de Lisle.

Tout de même, il resta médecin. Et, comme s'il avait, ainsi que le jeune Bouddha, reçu l'avertissement des trois rencontres, attentif à la vieillesse, à la maladie, à la mort, il n'omit pas de soigner avec cœur et science la pauvre humanité.

Il a publié l'Illusion, qui est un recueil parnassien, et l'Alimentation à bon marché, saine et rationnelle, qui est l'ouvrage d'un savant et d'un sociologue. Le double principe de sa destinée est marqué par le contraste de ces titres.

Dans sa jeunesse, il a été l'ami de ce groupe de peintres, de musiciens qui s'était constitué autour d'Henri Regnault et de Georges Clairin. Ses premiers vers sont à peu près contemporains du beau temps de l'école parnassienne. Et puis les questions pratiques l'ont requis et il s'est consacré à elles avec autant de zèle qu'il en avait mis, naguère, au service de la pure beauté. C'est l'originalité de son personnage et c'est le caractère de son rêve, qui ont produit de la littérature hautaine et de la philanthropie.

Poète, il apparaît comme un élève de Leconte de Lisle, mais comme un élève qui, tout en subissant la discipline du maître, garde intacte son individualité. En lisant l'Illusion, on se dit que ce recueil, si Leconte de Lisle n'eût point écrit, marquerait une des grandes dates de la poésie du dix-neuvième siècle; on se dit aussi que, sans Leconte de Lisle, on ne l'aurait peut-être pas eu. Tel qu'il est, il a son charme et il mérite l'admiration.

Jean Lahor a pénétré beaucoup plus avant que son maître dans la philosophie de l'Inde. Il ne l'a pas seulement appréciée comme un prétexte à de splendides et pathétiques poèmes: il l'a, pour ainsi dire, adoptée. Il en a nourri sa pensée, et non pas seulement son art.

Cependant, c'est Leconte de Lisle qui avait, aux yeux des passants, l'air d'un bouddhiste véritable. Ma jeunesse le vit, dans le quartier de l'Odéon, magnifique et morne; il se promenait avec l'allure lente de qui connaît l'inanité de la durée. Et il portait un monocle, sans doute; mais il ne regardait évidemment pas le voile trompeur de Maïa, si beau pourtant, les beaux matins, dans le jardin du Luxembourg. Et il se promenait, parce qu'il est aussi vain de rester immobile, parmi les apparences de la fuyante réalité, que de marcher, en fumant un cigare.

Tandis que Jean Lahor était tout simple, remuant, assez bavard. On l'eût pris pour un homme qui n'a pas emprunté le moins du monde sa philosophie à l'Asie très mystérieuse. Il avait cette aimable sincérité; il avait encore d'autres vertus.


Voici quelques années, le bouddhisme était à la mode. On crut un instant qu'il s'établirait chez nous à l'état de religion. Peu s'en est fallu que, du moins, il ne créât un snobisme. C'est déjà bien joli.

D'ailleurs, il ne sied pas d'en rire, tout simplement. Les doctrines de chez nous étaient dans un terrible désarroi et la sagesse de l'Inde ancienne fut peut-être le réconfort de maintes consciences. Aux époques où l'on semble délaisser les églises, les chapelles ont plus de fidèles que jamais; et les temples des dieux étrangers se multiplient, dans les cités qui négligent leurs dieux anciens.

Le snobisme, en pareil cas, est le naïf hommage d'âmes dociles et ferventes, un peu étourdies, mais qui se réjouissent véritablement d'avoir trouvé l'objet d'une ferveur provisoire. Jean Lahor a été l'un des apôtres de cette paradoxale renaissance, et avec quelle loyauté!... Si des néophytes allèrent un peu loin, ce n'est pas sa faute; et je me figure qu'il en souffrit.

L'Illusion, c'est le voile divers, magnifique et trompeur de Maïa, que Leconte de Lisle ne daignait pas regarder, lorsqu'il se promenait sous les yeux déférents de la jeunesse des écoles; c'est l'universel enchantement de la vie et de ses apparences qui ne sont pas l'image d'une réalité supra-sensible; c'est l'adorable duperie des heures. Vers le même temps où le jeune Bouddha préludait, au cœur lointain de l'Asie, le Grec Héraclite composait la philosophie du Devenir, que le monde hellénique n'adopta point; mais le bouddhisme allait constituer la profonde croyance de là-bas. C'est un dogme de désolation; c'est le plus émouvant pessimisme qui ait jamais été vécu. Pour résister là contre et pour rester indemne d'une telle contagion, trop séduisante, de lyrisme désespéré, il a fallu tout le divin optimisme des Grecs et leur légèreté charmante. L'Orient douloureux en fut bouleversé. Chez nous, il y a des heures où la tentation est forte.

Jean Lahor l'a subie. Ses poèmes bouddhiques sont beaux et comme amèrement ressentis. Ils sont beaux en l'honneur de la duperie délicieuse, et amers de la déception. La forme en est luxueuse et fine. Ce parnassien connaît à merveille son métier; il joue avec les mots comme un émailleur avec les paillons, comme un jongleur avec les boules, comme un musicien avec les sons. Seulement, à la différence de quelques autres parnassiens, il ne cesse pas d'être l'esclave de sa pensée. Pour le juste souci de l'idée, il est, en quelque sorte, le Vigny du Parnasse, le seul Vigny d'un groupe qui a possédé maints petits Victor Hugo. Et, certes, il est moins grand que Vigny; mais aussi le Parnasse n'eut pas l'ampleur et la puissante fécondité du romantisme. Toute mesure gardée, ce poète philosophe emporte une double louange.


Poussé à sa limite extrême, le pessimisme aboutit à la négation de l'existence. Si Schopenhauer ne s'est pas tué, c'est aussi qu'il aimait à boire de la bière, à invectiver contre Hegel et à jouer de la clarinette: ces divertissements lui permettaient d'oublier et de négliger ses conclusions dialectiques. Mais divers schopenhaueriens, à qui manquaient de tels amusements, n'eurent pas l'entrain de continuer à vivre.

Tout aussi aisément,—disons, tout aussi logiquement,—le pessimisme, poussé à sa limite extrême, a pour conséquence un vaillant sursaut de la volonté. Il mène au nihilisme ou au stoïcisme, indifféremment. Tant il est vrai que les doctrines sont à la disposition des âmes qui les accueillent, bonnes servantes, promptes à obéir.

Et l'on pervertit les doctrines ou on les sanctifie, comme à son gré.

Jean Lahor a choisi le stoïcisme. Il a écrit des Vers dorés, dignes de l'énergique antiquité, dignes aussi de Corneille. Et il a écrit la Gloire du Néant, qui est une superbe révolte idéologique. Il a organisé là une sorte de catéchisme du «pessimisme héroïque». La thèse apparaît bien, dans ces lignes très belles: «Je bénis tout ce qui m'a menti, l'illusoire beauté des choses, et les paroles des êtres bons, et tous les rêves qui peuvent encore donner aux hommes l'espoir, la force et la joie. Je bénis tout ce qui est grand: les grandes montagnes, les grands fleuves, l'océan sans bornes et les poèmes, profonds comme des forêts, et tout ce qui peut faire oublier l'étouffante limite de la vie... Je bénis tout ce qui m'a trompé, tout ce qui m'a consolé d'être.» C'est une arrogante, brusque et fière réponse à l'Illusion. Ou, plutôt, c'est une deuxième illusion,—mais volontaire, celle-ci.


Désormais, nous concevons sans peine que ce bouddhiste, qui fut pieux au nirvâna de Çakya-Mouni, ait pu, sans renoncer à son nihilisme philosophique, adopter, dans la pratique, les manières d'un optimiste confiant.

Jean Lahor eut le souci des masses populaires et de l'aide qu'on peut leur donner; il s'est préoccupé de leur bien-être matériel et de leur plaisir intellectuel. Il a écrit les Habitations à bon marché et l'Art pour le peuple à défaut de l'art par le peuple. Il a été un homme d'action.

Il aimait passionnément son pays; les sophismes de Çakya-Mouni ne l'en avaient pas détourné. Pendant la guerre, quand ses camarades d'art étaient aux avant-postes et quand son ami Regnault se faisait tuer, lui, médecin, soignait les blessés. A Versailles, il fut brave et dévoué; il fut ingénieux, en outre, quand il installa les malades contagieux dans les appartements de Louis XIV, au château, de telle façon que, circonspects, les vainqueurs ne fussent pas tentés de s'y établir.

Il eut le premier, je crois, l'idée d'une société protectrice des paysages français; et il témoigna ainsi, une deuxième fois, du patriotisme ardent et vigilant qui l'animait contre les barbares.

D'ailleurs, il était modeste, aimable et bon. Il a pratiqué simplement des vertus nombreuses, et harmonieuses ensemble, parmi lesquelles il ne dédaigna jamais celles du médecin qu'il avait voulu être et qu'il resta pour multiplier mieux ses bienfaits. Son existence fut gouvernée par un idéal qui venait de l'Inde ancienne et lointaine, qui ne s'est point avili à passer par les artifices de la littérature et qui s'est épanoui dans la vérité contemporaine. Cette bizarrerie, Jean Lahor l'a réalisée avec bonheur, et noblement.


JULES RENARD

Sur la tombe qu'en notre souvenir nous dresserons à Jules Renard, nous graverons:—Il aimait la littérature.

Ce caractère le distinguait de la plupart des écrivains contemporains. Il était admirable pour cela autant que pour ses livres, lesquels attestent, d'ailleurs, ce goût particulier. Il aimait la littérature pour elle-même, et non pour l'emploi qu'on en peut faire. Je ne parle pas de son désintéressement pratique; c'est le malheur des temps, qu'on le remarque: un artiste qui travaillerait en vue de profits ou d'honneurs ne mériterait pas sa renommée, acquise trop cher,—son argent, oui. L'erreur que je signale est moins laide, mais extrêmement pernicieuse.

Presque tous nos écrivains, même honorables, ont cessé de croire que la littérature, à elle toute seule, dût être une fin. Il est vrai que plusieurs seraient alors, ou peu s'en faut, perdus: leur simple talent ne suffit pas. Mais ils veulent exprimer des idées; du moins, ils le disent. Et ils veulent réformer la société, qui est si lasse et qu'on surmène. Ils souhaitent de ne point passer pour des mandarins: et ils y parviennent, souvent, bien au delà de tout espoir. Quel intimidant spectacle, la moue qu'ils font et le dédain qu'ils révèlent, quand ils déclarent:

—C'est de la littérature!...

Mais, pauvres gens, il n'y a rien de plus beau.

Que des politiciens, des hommes d'affaires ou des apôtres marquent ce grand mépris au jeu charmant des mots qui font de belles phrases, je ne sais rien de plus naturel, voire de plus recommandable. Un politicien qui rédigerait correctement sa profession de foi perdrait, du coup, maints électeurs; l'homme d'affaires égarerait sa clientèle, s'il entendait l'aguicher par un joli discours; et l'apôtre, qu'il prenne garde au fin divertissement de l'art. Mais, aujourd'hui, ce sont, parmi d'autres, les littérateurs qui appellent littérature l'objet de leur dérision.


Cette manie est ancienne. Elle a son commencement au dix-huitième siècle, où florirent ces philosophes qui n'étaient pas des métaphysiciens. Puis, à l'époque du romantisme, un poète n'osait pas trop porter au théâtre ses bonnes folies très lyriques, sans racheter la courtisane par l'amour, le bouffon par le sentiment paternel, le valet par la revendication sociale, très sociale. Ensuite affluèrent chez nous les écrivains de pays slaves ou scandinaves, de pays jeunes où il fallait encore que la littérature servît comme une arme ou comme un rude évangile. Nous avions adoré Anna Karénine: par habitude, nous avons bientôt accepté avec ferveur les prêches de Tolstoï qui, ne plaisantant pas, nous détournait de toute concupiscence littéraire. Et, bref, aux environs de 1890, un écrivain qui n'eût cherché que le plaisir d'écrire était vu d'un mauvais œil. Car il s'agit bien de cela! lui disait-on.

De nos jours, il n'y a plus guère que les vaudevillistes qui soient restés frivoles. Ce n'est pas toujours au bénéfice de la littérature. Et encore aperçoit-on, parmi eux, des prophètes. Les plus modestes revisent le code. Je crois que les lois du mariage, du divorce et de l'adultère modernes ont toutes été préconisées d'abord sur le théâtre et, de coutume, avec gaieté. Cette collaboration du législateur et du vaudevilliste a des inconvénients: les vaudevilles s'alourdissent, en quelque sorte, de méditations inopportunes; et le code perd un peu de sa gravité naturelle. L'échange ne profite ni à l'un ni à l'autre de ces deux genres, le législatif et le badin.

L'on a dit que Jules Renard manquait d'idées. Alors, félicitons-le. Nous regorgeons d'écrivains à idées. Romanciers, publicistes et les pires pornographes sèment la philosophie avec une facilité formidable. Comme il n'est guère de lois qu'aient fabriquées nos représentants nationaux et que n'aient premièrement soumises à leur forte logique les derniers de nos auteurs gais, il n'est guère de maladie un peu «sensationnelle», comme ils disent, qui n'ait été le sujet d'un drame, d'une comédie pessimiste ou d'un roman que les libraires vendent, comme du pain, non à des médecins, mais à des esprits curieux, très curieux. Nos sociologues sont plus nombreux que, dit Eschyle, le sourire des flots.

Or, depuis que nos écrivains se sont établis penseurs, tout va de mal en pis, dans la littérature. Comme ils répandent des idées, ils ne vont pas être attentifs aux petites choses du style. Qu'est-ce qu'un solécisme, pour un conducteur de foules? Et, si l'on nous comprend, remarquent-ils, que nous importe?

C'est bien tentant. Et cette cordiale générosité satisfait la démocratie montante, comme un hommage imprévu.

Il est beaucoup plus facile, en outre, de répandre des idées que d'écrire joliment; car les idées qui suffisent à fonder la réputation d'un penseur actuel ne sont pas bien extraordinaires, tandis que le travail de l'écrivain serait son véritable tourment.

Du reste, Jules Renard avait, en politique et en philosophie, ses idées. Je ne les aimais pas beaucoup; mais lui les aimait.

Il était, de tout son cœur, anticlérical; et, principalement, il l'était dans la Nièvre, où, conseiller municipal et puis maire, il faisait de la politique. On n'y peut rien; et il n'y a qu'à le constater. S'il tenait à ses jolies phrases, il n'était pas moins attaché au plus vif anticléricalisme. Et, pour lui, cette foi ne dépendait pas d'une métaphysique; il ne la présentait pas sous la forme d'une doctrine sereine: non, il était anticlérical de la façon la plus violente et rude, sans badinage aucun.

Il prit à cœur les aventures politiques de Chitry-les-Mines et de Chaumot, village où il avait sa maisonnette et où il passait plusieurs mois chaque année. Il ressentit la «fièvre électorale», sans nulle ironie.

Somme toute, il aurait voulu être apôtre, une sorte d'apôtre. Ses convictions lui inspiraient une telle assurance qu'il était déconcerté de ne pas les voir adopter par tout le monde et, notamment, par «les amis». Alors, il se réfugiait, avec un peu de colère, avec beaucoup de chagrin, dans sa certitude.

D'ailleurs, sa certitude, il ne la démontrait pas: il l'affirmait. Il écrivait: «Je le jure!» C'est le mysticisme qu'il y a dans toute doctrine, et dans la sienne. Il la défendait, quelquefois, en logicien, plus souvent en homme d'honneur; et il posait volontiers la question de confiance.

Il fut maire, de la façon la plus sérieuse. Mais la politique ne lui apporta que déboires.

Et il écrivait encore: «Ça ne fait rien. J'ai le temps... L'homme de lettres n'est jamais battu et il trouve partout son trésor.»

Mais, si Jules Renard eut des opinions politiques, sociales, philosophiques ou autres, l'historien de la littérature contemporaine n'en saura rien, pourvu qu'il se contente d'étudier l'œuvre de cet écrivain, sans tenir compte d'anecdotes, car un temps viendra peut-être où la critique littéraire s'occupera de son affaire et non pas de tout le reste. Eh bien, l'œuvre de Jules Renard est, si je ne me trompe, étrangère à la politique, à la sociologie et, comme on dit, à la philosophie de notre époque.

Jules Renard accordait à la littérature un soin religieux; il ne se croyait pas dispensé d'écrire par le prétexte de ses opinions. Radical ou socialiste, il écrivait comme les réactionnaires auraient le devoir de le faire, s'ils comptaient parmi nos précieuses et nobles traditions le bel usage de la langue française.

Il suivait le précepte de Quintilien: Grammatices amor vitae spatio terminetur; «que ton amour de la grammaire soit limité au terme de ta vie». Il n'y a pas de meilleure devise, pour un écrivain; et, ensuite, on a du génie, par surcroît, si l'on peut. Mais on n'est pas responsable de son génie, tandis que, si l'on bâcle ses phrases, on est un mauvais ouvrier, un saboteur de ses outils.


Jules Renard fut, en son genre, un écrivain parfait. Ou bien, si l'on veut, nous n'avons guère d'écrivains chez qui la corruption du langage français soit, à notre époque, moins visible.

Il avait le souci des mots, comme un peintre a le souci des couleurs qu'il emploie. Les mots, il ne les employait qu'à bon escient. Il s'occupait de leur signification; il la cherchait et il la découvrait, dans le prodigieux et horrible désordre où nos penseurs les plus féconds et les plus ignorants ont mis notre vocabulaire. Quand il avait écarté tout cela, il était heureux de sa trouvaille; quand il avait enlevé l'ordure et la gangue, il se réjouissait du diamant qu'il attrapait.

Il prenait les mots dans leur acception vraie; à cause de cela, je me demande s'il sera longtemps intelligible.

Il recourait à l'étymologie; et il savait la première donnée du mot. Et puis, la lente histoire de ces pathétiques syllabes lui enseignait leur bel enrichissement. Les mots ont leur destinée: il la connaissait. De cette manière, ils n'étaient pas pour lui de pauvres étiquettes qu'on pose vite et bien commodément sur les idées. Il les considérait comme des réalités vivantes et impérieuses, qu'on ne contrarie pas sans les blesser, qu'on ne brutalise pas sans les tuer. Il ne les détournait pas de leur aventure, de leur fatalité.

Il prenait garde à eux. Il veillait à leur bon voisinage. Il les choisissait avec précaution. Il ne les entassait pas, comme font ces gaspilleurs dont les indulgents critiques vantent «l'abondance verbale». Et il n'en voulait pas beaucoup à la fois; mais il les triait.

Il usait d'un vocabulaire assez restreint, à la manière des classiques,—à la manière des bons écrivains;—et il n'inventait pas, à tout bout de champ, des néologismes, pour aller plus vite. Les mots tout neufs ne valent rien: ils n'ont pas vécu: ils ne savent rien. Ce sont des enfants qui babillent; on peut les trouver gentils, drôles; ils n'amusent guère que leur parents. Mais Jules Renard ne se dépêchait pas. Il analysait sa pensée et vérifiait que le mot, pour dire ce qu'il voulait dire, existait. Il travaillait; et il ne trouvait pas commode de faire le métier qu'il avait choisi; mais il le faisait.

Jules Renard était fidèle aux justes règles de la syntaxe, qui sont les lois de la logique, et voilà tout. Afin d'être mieux sûr de ne pas embrouiller les idées, il les séparait les unes des autres, nettement; et il mettait chacune d'elles dans une petite phrase.

Il aimait les petites phrases solides, bien construites, qu'on peut analyser sans peine et dont l'anatomie est apparente au regard d'un connaisseur. Il avait le goût de la concision. Comme il employait le mot juste, il n'avait que faire de cette abondance par laquelle les mauvais écrivains tâchent de cacher leur maladresse.


On lui a reproché quelque sécheresse. Mais il fallait bien être un Attique nerveux, pour réagir contre tant d'Asiatiques si gras.

On lui a reproché aussi de ne traiter que des sujets menus. Si je nommais seulement ceux de nos romanciers qui manient de larges problèmes, on verrait comme il eut raison d'éviter leurs fautes. Il fallait réagir contre la sottise de ces idéologues opulents.

Et puis, il n'y a pas de sujets petits ou vastes. Avec ses forces violentes et minutieuses, toute la nature est dans un pauvre paysage de campagne. Un portrait d'Holbein, étroit de cadre, me révèle mieux l'âme des hommes et des femmes que ne font ces portraits somptueux dont l'auteur, peintre d'étoffes, aurait aussi bien pu être tailleur, couturier, que sais-je?...

On a dit encore qu'il manquait d'émotion. C'est que, par exemple, on n'a pas lu, dans le Vigneron, la courte et frissonnante histoire du petit bohémien.

Il était un Alexandrin; je le comparerais à Théocrite.

Il dessine et il peint de petits tableaux de réalité, des «idylles». Il copie ce qu'il voit. Il copie en artiste, non en photographe; et autant dire qu'il ne copie certes pas: il donne de vives images de ce qui est.

La réalité est tout encombrée de choses inutiles,—inutiles non à son existence ni à sa durée, mais à son agrément ou à sa claire signification. L'artiste supprime ces superfluités ennuyeuses, cette laide bourre. Seulement, alors, ce qu'il laisse ne tiendra plus, dégringolera, se brisera?... L'artiste doit y prendre garde. Il a défait la réalité; il doit la refaire. Son rôle est de simplifier, puis de synthétiser. Il réalise des synthèses nouvelles et viables avec des éléments pris à la réalité confuse.

Jules Renard donne à son lecteur l'impression de l'exacte vérité. C'est ainsi que son œuvre est émouvante. Il ne cherche pas à la rendre pathétique par d'autres moyens, par l'invention de péripéties dramatiques, par la vivacité du sentiment, par l'accent du discours. Non, le seul effet qu'il veuille produire, il le demande à l'exacte et simple vérité.

Celle-ci, nous ne la voyons presque jamais. Elle est cachée derrière un grand fouillis de vaines apparences. Le paysage nous est devenu trop familier pour que nous le remarquions. Comme l'oreille cesse de percevoir les sons qui longtemps se répètent avec fréquence et régularité, l'œil aussi néglige la vision qui a trop duré. Il lui faut, pour que son attention soit excitée, de l'imprévu. Il lui faut de l'étonnement; alors, il est averti et regarde.

Le paysan, qui n'a pas vu d'autre horizon, ne voit pas non plus l'horizon de son petit village. Le jeune Virgile, tandis qu'il était à Mantoue, ignorait probablement la nature. Elle lui est devenue sensible quand il fut à Rome et regretta, dans le tumulte citadin, la paix immobile des champs. Il put s'émerveiller; et, dès lors, attentif à son souvenir, il suscita l'image, endormie en lui jusque-là, de la campagne et des entours de son enfance distraite.

Quand tu regardes avec des yeux émerveillés le champ de ton père, c'est probablement que tu y es revenu de très loin, après avoir beaucoup vagabondé dans la nature et dans le rêve.

Mais alors, un paysage vaut un autre paysage. La magnificence ou la bizarrerie des sites n'est pas indispensable. Toute la beauté de la nature est dans le moindre village. Il suffit qu'on regarde, avec des yeux qui sachent s'étonner, les pudiques prairies se voiler, à l'aube, de nuées blanches et courir dans les bois le doux visage de la lune. Il suffit d'un arbre qui se mire sur l'eau; il suffit des chaumières qui, le soir, s'endorment; il suffit des labours qui boivent la pluie.

«Je ne peux pas me figurer, dit Nanette, que les bêtises de notre pays intéressent tes Parisiens!»

Nanette ne sait pas. La vieille Nanette, hélas! est tout usée par l'habitude. Et, à nous aussi, l'habitude a gâté le regard. Il nous faut, pour voir naïvement, le secours de l'art le plus fin, le plus délicat. Et Jules Renard nous est un habile montreur des paysages familiers. Il les découvre:—il les découvre de ce voile que l'habitude quotidienne et séculaire y avait posé.


Jules Renard a été le parfait littérateur d'un temps où abondaient et les rhéteurs et les barbouilleurs de toutes sortes. Quand se prodiguent ainsi les primaires, un bon écrivain s'enferme avec plus d'assiduité dans l'amour de son art. Il s'y cantonne; il s'y emprisonne. Têtu, il n'en sortira pas. On l'appellera pédant; et il sera content de l'injure, il en sera fier.

Pendant que hurlera la multitude exubérante, il arrangera de jolis mots en belles phrases.

C'est ce qu'a fait Jules Renard, littérateur.


SWINBURNE

L'Angleterre a perdu le plus illustre de ses poètes contemporains, lorsque mourut Algernon-Charles Swinburne, ancien révolutionnaire de lettres, qui dut longtemps et durement batailler, qui ne triompha point sans peine et qui enfin vieillissait dans une gloire incontestée.

Les novateurs qui ont imposé leur exigence achèvent leur vie tumultueuse en patriarches pathétiques et sereins. Alors, ils sont un exemple significatif et profitable, car ils enseignent à une ardente jeunesse qu'il est bon d'avoir été révolutionnaire et ils enseignent qu'il est inutile de l'avoir été.

Swinburne étudia premièrement à Oxford et il acquit, dans la célèbre et savante université, une remarquable culture classique. On le devine humaniste d'abord. Et son aventure anglaise a quelque analogie avec celle de nos humanistes français de la Renaissance, qui, enchantés de littérature païenne, aboutirent à une sorte de panthéisme joyeux.

Cela est ancien, chez nous; et, en Angleterre, assez neuf ou, du moins, récemment renouvelé. Car le cas de Swinburne n'est pas isolé. Un Shelley, par exemple, a subi les mêmes péripéties spirituelles. Comme les Latins et les Grecs, qu'on retrouvait, qu'on inventait, suscitèrent le grand mouvement naturaliste de notre seizième siècle, un Shelley et un Swinburne apparaissent, en notre temps, ainsi que des intelligences en qui travailla, ressuscité, le levain de la pensée antique. Pour entrer dans cette idée, il nous faut faire abstraction du patient, profond et subtil traitement qu'imposa notre dix-septième siècle aux poètes et aux philosophes d'Athènes et de Rome afin de les adapter à notre génie français et à notre civilisation chrétienne. Ils devinrent classiques, à la française; et, ce qu'ils avaient de subversif, ils le perdirent. Mais, en eux-mêmes, pris absolument, ils étaient un germe inquiétant: on le vit bien, dans la France du seizième siècle; et on le vit encore, en Angleterre, quand Swinburne publia ses Poèmes et Ballades.

Les poèmes et les ballades de Swinburne, qui parurent en 1866, reprenaient avec liberté les fables de la littérature antique. Ils les interprétaient comme des symboles de la nature, de la matière féconde, de la sensualité première et durable; ils commentaient, avec une superbe abondance, l'invocation à Vénus qui est, dans le poème de Lucrèce, comme l'allégorie primordiale du monde; ils aboutissaient à un pessimisme lyrique où les puissances de la vie étaient laborieusement déchaînées.

La publication des Poèmes et Ballades fut un scandale auquel collabora tout ce que l'Angleterre avait alors de critiques. Ils accusèrent Algernon-Charles Swinburne de fonder une abominable école et qu'ils dénommaient, eux, «l'école de la chair». Ils protestaient au nom de l'idéalisme, au nom du spiritualisme: et l'intention les excuse. Mais ils n'avaient pas vu que le panthéisme est une belle et vaste idéologie toute pleine du mystère indispensable et que la matière ou l'esprit, substances premières conçues comme l'âme universelle, se confondent magnifiquement.

Les Poèmes et Ballades, avec la polémique qu'ils suscitèrent, fondèrent la réputation de Swinburne, lequel put désormais avancer plus posément le long de son chemin de gloire.

En 1870, il composa une Ode sur la proclamation de la république française. Et, si alors il manifesta des opinions politiques avancées, cette fois encore il ne fut pas tout à fait un novateur: Shelley aussi avait été républicain. Mais la récente révolution française ne cessa point de le hanter.

Après cette erreur, il devint de plus en plus sage. Son génie, qui avait conquis l'indépendance et la sécurité, se fit moins combatif. Fort de ses hautaines idées et tranquillisé par la victoire, Swinburne régna.

Le panthéisme de naguère—en vérité, certes, et puis surtout dans l'opinion publique—se transforma en un superbe sentiment de la nature. Il apparut que jamais on n'avait chanté la mer si splendidement, avec une telle délicatesse juste et poignante, avec de tels mots imprégnés de grand air, de large humidité, de sel, et sur de tels rythmes pareils au mouvement des vagues, au flux des eaux et au remous des océans.

En 1886, Swinburne publia une Vie de Victor Hugo. Il admirait le poète du Satyre et, à bien des égards, il pouvait se réclamer de lui. Il est, à sa manière, un romantique,—mais un romantique anglais, qui en outre a subi l'influence directe de Shakespeare et de Shelley et qui a pour contemporains, pour amis, pour frères d'art, les préraphaélites.

Ceux-ci retournaient à la nature par l'intermédiaire des peintres du quattrocento, comme lui par l'intermédiaire de ses lectures d'humaniste. Et ils furent, les uns et l'autre, des artistes en qui le passé suscita de la nouveauté vive.

De même qu'il avait, par les idées maîtresses de sa poésie, surpris et choqué l'Angleterre de 1866, Swinburne déconcerta ses lecteurs par la forme de ses poèmes. Il ne craignit pas d'être obscur; et peut-être, parfois, rechercha-t-il d'être, au moins, difficile. A présent que sont enregistrées les audaces, on le représente comme un grand inventeur de rythmes; il était curieux de belles et nouvelles combinaisons métriques; et il voulait que sa poésie eût un caractère musical.

C'est ainsi qu'après avoir été en grande faveur auprès de nos parnassiens—il collabora au Tombeau de Théophile Gautier,—on le vit adopté par nos symbolistes. Ils le tenaient en haute estime. Les jeunes revues, il y a quelques années, le traduisaient volontiers. Il est un symboliste, en effet; et il mérita, par ses qualités, voire par ses défauts, l'hommage des novateurs de chez nous.

Algernon-Charles Swinburne est mort à soixante-douze ans. C'est un grand âge, pour un révolutionnaire. Mais il vivait, à la fin de son existence, fort retiré, dans une gloire chèrement obtenue, dans le calme qui succède aux énergiques et vieilles polémiques.


CHARLES-LOUIS PHILIPPE

Il était pourvu d'une sorte de génie étrange. Il avait gagné, avec peu de volumes, la plus haute estime des lettrés; ceux qui le connaissaient le mieux lui promettaient une destinée magnifique. Une fièvre typhoïde l'a tué, quand il n'avait pas encore trente-cinq ans.

Charles-Louis Philippe était né à Cérilly, petite ville de l'Allier. Son père, sabotier là-bas, eut l'aspect du vieux paysan voûté sur l'ouvrage. Dès sa naissance villageoise, Charles-Louis Philippe, avec son nom bizarrement royal, eut deux compagnes: la maladie et la pauvreté. La première ne le quitta pas beaucoup; et, si elle s'éloigna quelque temps, elle revint pour le mener tôt à la tombe. La seconde lui fut fidèle et jamais ne l'abandonna.

Cela commença par un mal terrible et qu'il a raconté, avec un détail méticuleux et poignant, dans l'un de ses premiers ouvrages, dans ce journal de son enfantine souffrance, la Mère et l'Enfant. C'est un petit livre comme on n'en connaît pas d'autre, si véridique et avec tant de simplicité surprenante, de gracieuse tendresse et de bonté que la réalité y semble divinisée.

Charles-Louis Philippe s'était d'abord imaginé d'être polytechnicien. Mais la maladie le laissa malingre, tout petit et la figure trouée comme d'un boulet qu'il aurait reçu dans la joue. Il vint à Paris, mélancolique et occupé du projet d'écrire. Il s'installa dans l'île Saint-Louis et, désormais, habita un logement de pauvre.

Il était un pauvre; et il l'était volontiers. Je suis sûr qu'il n'a jamais fait aucun effort pour attraper un peu d'aisance. Lorsque apparut son talent, on lui offrit ceci ou cela: il refusait obstinément. Il avait fondé, avec deux camarades, une petite revue, l'Enclos. Le résultat concret fut quelques dettes; et, ensuite, la vente de ses beaux livres servit à ces payements.

Tout de même, pour vivre au jour le jour, il devint employé à l'hôtel de ville. Maurice Barrès, qui l'admirait, l'y avait aidé. Il fut piqueur municipal, ou, en d'autres termes, inspecteur des étalages. On lui avait assigné le septième arrondissement, où il y a peu d'étalages; ses fonctions ne lui imposaient qu'un petit nombre de promenades, par les rues, qu'il examinait pour son art autant que pour les deux cent trente francs de sa mensualité administrative.

Il vivait ainsi, infiniment sensible et susceptible même, naturel et fier, aimé à cause de ses jolis yeux, de sa drôlerie et de la flamme qui se manifestait en lui.

Il débuta par les Quatre histoires de pauvre amour. Et puis ce furent deux nouvelles, la Bonne Madeleine et la Pauvre Marie. Ensuite, la Mère et l'Enfant. La merveille, c'est qu'il n'hésita point et que, dès sa première page, on le trouve tel qu'il sera plus tard. Évidemment, il a bientôt élargi sa manière; les idées affluèrent et l'art s'affina. Mais il n'alla point à droite ni à gauche; et il travailla où, premièrement, il s'était placé. L'étonnant Bubu de Montparnasse, le Père Perdrix, Marie Donadieu et Croquignole développèrent avec une pathétique et subtile abondance l'idée qu'il eut, tout enfant, de la vie.

Ce sont de très beaux livres, et non pas réalistes comme on entend ce mot, d'habitude, mais vrais et d'une désolante vérité. Il n'y a guère de livres plus absolument tristes; les autres, de ce genre, mêlent à leurs descriptions un peu de romantisme, ou du pittoresque, ou bien ils affectent d'être encore plus lugubres que de raison: mais ici, ce n'est que la vie qu'on nous présente, et sans nul ornement, la vie toute seule et laide, vilaine, sale. De pauvres destinées soumises à tous les maux de l'esprit, du cœur, du corps, sans énergie pour se tirer de leur turpitude, sans remèdes pour se guérir. Des êtres ignobles aussi, d'une brutalité horrible et d'un scandaleux cynisme; et puis, d'infortunées petites âmes qui sont tombées là sans qu'on sache comment, parce que la vie l'a voulu, parce que c'est ainsi, et il n'y a qu'à le constater avec chagrin; un peu de rêve fleurit encore en elles, un peu de tendresse douloureuse.

Quelquefois, ses amis comparaient Charles-Louis Philippe à Dickens, et encore à Dostoïevski. Je ne sais pas s'ils avaient tort. Il possédait une extraordinaire faculté de vive observation et un don prodigieux de compatir à toutes les douleurs quotidiennes. Douleurs du corps et douleurs de l'âme, les unes et les autres liées par le mystère de l'esprit. Et il était minutieux: il n'omettait rien de nulle misère et, pour la raconter, il n'en épargnait rien non plus à son lecteur. Cette opiniâtreté du peintre aurait été cruelle, si l'on n'eût senti en même temps l'immense pitié qui l'animait.

C'est ainsi que ce réaliste forcené aboutissait tout de même à une sorte de lyrisme. Il y a quelque chose de musical dans la dolente histoire de Marie Donadieu.

Avec cela, un style très particulier, tout en images et qui ne se contente pas de noter l'apparence des objets, mais qui aussi veut marquer leur signification profonde. L'apparence, les mots justes et directs suffisent à l'indiquer; la signification profonde, il faut qu'on la donne à deviner: et c'est à quoi invitent les images. L'art de Charles-Louis Philippe est double, à cause de cela; cette dualité le caractérise. Mais il savait en joindre les éléments, comme l'union du corps qu'on voit et de l'âme qu'on pressent compose la vie.


Les dernières années de sa courte existence furent occupées à écrire un Charles Blanchard qu'il ne put achever à sa guise et dont il laissa plusieurs versions que ses amis ont publiées après sa mort.

C'est une œuvre deux fois émouvante, et par elle-même et comme témoignage de la perfection à laquelle arrivait l'art de cet écrivain. Philippe n'avait rien donné encore de si joliment simple, et de si simple sans nul sacrifice d'idée, de sentiment, d'intention. Ce qu'on a aimé dans ses précédents ouvrages, on le retrouve dans Charles Blanchard, sous une forme moins surprenante peut-être, mais plus pure et comme débarrassée de ses «repentirs».

C'est tout uniment l'histoire des neuf années que dura l'existence d'un petit garçon très pauvre. Il n'y a pas d'incidents; il n'y a qu'une succession lente et sempiternelle de journées qui, évidemment, ne furent pas toutes pareilles: mais leurs menus changements ne survenaient qu'à de longs intervalles et ils duraient au point de perdre l'agrément de la variété.

La maison de Charles Blanchard n'était pas analogue à d'autres. Les autres maisons se ressemblent: elles sont réunies; on dirait qu'elles se regardent entre elles, ou bien elles se font vis-à-vis «comme dans une partie de plaisir». Coiffée de chaume, la maison de Charles Blanchard faisait penser «à une vieille femme qui se serait assise à une certaine distance de la route et qui, sur ses yeux, eût rabattu son capuchon parce qu'elle ne s'intéressait plus à ce qui pouvait passer». Pour Charles-Louis Philippe, les objets ne sont pas inanimés. Une sorte d'obscure intelligence les tourmente, les met en difficile harmonie avec les entours, leur donne l'aspect des sentiments, dont ils deviennent aussi les symboles. Cette philosophie est spiritualiste; elle est, si l'on veut, panthéiste: elle refuse de cantonner le sensible esprit dans les cerveaux humains et elle l'éparpille à travers la réalité universelle.

La maison de Charles Blanchard, une seule chambre: et la tristesse y habitait, avec l'ombre. Une table, trois chaises, dont une bien malade, le lit, la huche,—voilà, en somme, la maison où Charles Blanchard avait sept ans,—«alors qu'il semble que, d'une âme d'un enfant, cent âmes d'enfants s'agitent et veulent s'échapper».

L'idée des âmes multiples qui composent une seule individualité, on la rencontre souvent dans les ouvrages de Charles-Louis Philippe. Elle est le principe même de sa psychologie. Comme les sentiments se réalisent dans les objets, chacun d'eux aussi, atteignant à sa plénitude dans une âme particulière, y réalise une âme auprès de laquelle se placent les autres sentiments, pareils à autant d'âmes qui s'entendent les unes avec les autres le mieux qu'elles peuvent. De cette façon, la personnalité, qui se dédouble aisément, se multiplie; des fleurs nombreuses poussent à une seule plante et chaque fleur a sa vie presque indépendante, son épanouissement, son déclin et sa mort.

Les âmes nombreuses de Charles Blanchard avaient toutes leurs désirs à elles. Et l'une s'éveillait, quand le maréchal ferrant, battant le fer rouge, en faisait jaillir des gerbes d'étincelles. Une autre s'éveillait lorsque tintaient au vent les clochettes d'un kiosque chinois qui ornait le jardin de M. Tardy. Et les autres, ensemble ou séparément, s'éveillaient pour «le soleil, l'azur du ciel, les arbres, les prairies, les oiseaux, les chiens, les chats, les chevaux, toutes les choses, toutes les bêtes».

Mais il avait de mornes journées et qui ne donnaient nul amusement à ses âmes.

Le matin, à sept heures, sa mère le faisait lever; elle rangeait la chambre, avant d'aller à ses ménages. Elle lui commandait de s'asseoir sur une chaise et de s'y tenir tranquille; et puis elle partait.

A neuf heures, ayant achevé son premier ménage, elle revenait, afin de manger un morceau de pain.

Quand elle revenait, à midi, son deuxième ménage fait, Charles était content de la revoir; et, alors, il comprenait que «la vie était faite comme sa mère».

Puis on déjeunait, Mme Blanchard de pain amélioré de fromage, et Charles de pain seulement, car le fromage le dégoûtait. Après ce repas, Mme Blanchard raccommodait sa robe; et Charles eut bientôt l'idée qu'à une heure toutes les femmes ont le devoir de raccommoder leur robe.

Après cela, Mme Blanchard, debout et comme désœuvrée pour un instant, regardait le plafond, regardait les murs, regardait le sol; et puis, ses yeux s'agrandissaient, une larme en coulait, et d'autres larmes. Et Charles Blanchard pleurait aussi.

A huit ans, Charles Blanchard accompagna sa mère, qui allait demander du pain, des poires, du fromage; il fut las, sur les routes, qui étaient dures et pleines de soleil. Ils revenaient, l'enfant, la mère et le panier. Ils n'osaient pas se reposer au bord du chemin, «parce qu'ils n'étaient pas chez eux».

Charles Blanchard vécut ainsi jusqu'à neuf ans. Il recevait avec soumission tout le détail de l'existence, les minutes qui tombent avec un bruit léger,—«qui, lentement, vous recouvrent la tête, les épaules, les membres et qui, quand le soir vient, vous font sentir que vous portez un fardeau».

A neuf ans, Charles Blanchard mourut. Il ne fut pas malade; ou bien, s'il fut malade, il ne le sut pas. Il mourut «de vieillesse», parce que les neuf années qui s'étaient accumulées sur lui avaient été plus longues que des années, plus longues et plus lourdes.

Voilà le dernier récit que Charles-Louis Philippe ait consacré à sa compagne la pauvreté. Il y a mis une continuité subtile, terrible, émouvante, pareille à la continuité des jours que passa Charles Blanchard ici-bas.


Les amis de Charles-Louis Philippe ont voulu aussi publier divers petits fragments qu'on a retrouvés après sa mort, et des parties de sa correspondance, qu'ils ont ajoutés à son œuvre,—un peu comme Charles Blanchard ajoutait à son pain les miettes qui en étaient tombées.

Ses lettres sont fort belles, parfaitement simples, naturelles, véridiques; et elles nous mènent à lui, à son intimité.

Les premières datent de 1895. Philippe avait alors vingt ans. La vie ne lui était pas commode. Il devait gagner durement les sommes nécessaires. Pour trois francs soixante-quinze par jour, il travaillait dans une pharmacie. Or, quel que fût son amour de la pauvreté, il sentait la gêne à laquelle le condamnaient de si faibles appointements.

Il désirait d'entrer au service des ponts et chaussées: pour cela, il étudiait, le soir, les mathématiques. Il souhaitait, comme on fait à vingt ans, de corriger la société contemporaine, de susciter les classes ouvrières, etc. Et puis, il comptait «élargir» l'art, au moyen de la science.

Un instant, il espéra partir pour le Soudan. Et il sut que non: c'était impossible.

Il était malheureux, mélancolique, tantôt curieux de renouveler son existence, et tantôt découragé. Il faisait de fortes lectures. Michelet lui plaisait beaucoup. Madame Bovary lui donnait à vivre des jours «gris, monotones comme chaque vie», le souvenir «de temps où nous n'étions pas, mais dont nos sens se souviennent»; il était satisfait de ce roman que les «aperçus philosophiques» n'encombrent pas et qui réalise de la vérité.

En 1902, au mois de septembre, il est à Cérilly, chez ses parents. Et il écrit à une amie: «Je travaille, le matin. J'avance tout doucement, je fume, je pense, je m'agrandis. L'après-midi, je pars avec un livre dans ma poche et je vais dans la forêt. Il fait frais comme à la source de ma vie...» Ces mots sont charmants; et voilà un exemple des sensations qu'il éprouvait et de la forme qu'elles prenaient spontanément. Du reste, il considère que la solitude lui est très bonne. Il n'a point envie de causer avec personne: «Je mûris comme un fruit qui sait bien que son temps viendra.»

Quand il retourne à son petit village, il vérifie qu'il n'est plus le même. Il en a quelque effroi, mais plus de confiance encore, tant l'anime une certitude vivace et heureuse de s'améliorer, de se fortifier, d'acquérir une conscience plus nette de ses volontés, de ses possibilités.

Il a auprès de lui son père et sa mère. Son père, mon Dieu, le gronde de trop fumer. Mais il aime cet homme simple et bon. Quand son père était enfant, on envoya cet enfant chercher une bouteille de vin. Le marchand négligea d'emplir exactement la bouteille. L'enfant, qu'on interrogeait, répondit: «C'est moi qui ai bu ce qui manque.» Et Philippe remarque: «Il avait menti, mais son idéal était sauvé.»

Des camarades lui écrivent et, à propos de ses livres, lui adressent leurs objections. Il s'attriste de voir que ses meilleurs amis le comprennent mal, à force de le connaître peu. Il répond qu'il se modifie; il assure qu'il devient «un homme très fort»... Quand on se souvient de sa pauvre petite personne, de son air chétif et humble, on s'étonne de tant d'énergie ardente; et l'on admire la puissance qu'il fallait à cet esprit pour réagir contre de si terribles conditions. Il y avait une indomptable initiative en ce garçon de trente ans, que ni la misère ni la maladie ne contrariaient.

En 1907, il perdit son père. Alors, il écrivait un livre,—et c'est Charles Blanchard,—dont le sujet lui venait des récits du vieux sabotier. Il lui fallut résister contre le chagrin. Il resta quelque temps auprès de sa mère et connut des jours «graves et pleins de beaux sentiments». Les outils du sabotier disparurent; la boutique fut transformée: et, alors, l'absence du sabotier se manifesta plus évidemment.

Il travailla. Le proche souvenir de son père l'incitait et le protégeait contre l'erreur. Il s'attarda, résolument, à sa mélancolie. La tranquillité qui l'environnait prit, pour lui que la vie n'avait point gâté, l'air d'une sorte de bonheur étrange qui l'étonnait et dans la possession duquel, jour après jour, il s'apaisait. Soudain, cette peur le hantait: si sa mère allait mourir avant lui?... Mais il travaillait.

Il y avait longtemps que le projet d'écrire Charles Blanchard et d'y résumer la vie de son père lui tenait au cœur. Même, il s'en était ouvert au vieux sabotier, lequel, obstinément, répondait que non, qu'il n'y avait pas de livre à faire là-dessus: «Ce n'est pas intéressant, disait-il; c'est l'histoire d'un homme qui travaille, il ne lui est rien arrivé d'extraordinaire...» Et justement Philippe rêvait de réaliser l'âme d'une telle existence, émouvante et belle par elle-même, sans nul accessoire. Quand le vieux sabotier fut mort, Philippe écrivit à sa mère: «Je travaille à un nouveau livre, qui sera sur mon père; je ne te l'avais pas dit encore...» Mme Philippe répondit qu'il ne fallait pas, que son père ne voulait pas qu'il fît ce livre. Mais Philippe, alors, expliqua de son mieux que le livre ne serait pas ce que son père avait pu croire... Il écrivit Charles Blanchard. Il y trouva mille difficultés qu'il n'attendait pas. Et ce fut un chef-d'œuvre, sans qu'il s'en aperçût.

Les bouts de lettres qu'on a gardés de Philippe sont parmi les documents les plus précieux qu'on ait, touchant la création d'une œuvre d'art; et j'entends, d'une œuvre d'art véritable, avec laquelle un écrivain vécut longtemps. Ce livre que Philippe songeait à écrire, toute sa vie le lui avait, jour après jour, enseigné; d'abord, il ne s'en doutait pas: la conscience vint peu à peu, et jusqu'à être impérieuse. Dès lors, il possédait l'âme du livre, non les détails. Et, les détails, il essaya de se les procurer. Il voulut recueillir des faits; et il interrogea son père. Cet effort ne donna rien; et sans doute est-ce que son père ne lui répondait pas beaucoup. Du moins, il le crut. Mais, principalement, la réalité vivante qu'est un pareil livre ne se constitue pas ainsi. Cette période fut, dans les péripéties de Charles Blanchard, la plus mauvaise. Il fallut que mourût le vieux sabotier. Alors, sa mémoire, tout animée du chagrin de Philippe, valut beaucoup mieux que les récits et les anecdotes. La pensée première, et lentement formée, se dégagea des tentatives inutiles; elle se fortifia de la méditation perpétuelle que la douleur filiale excitait. Charles Blanchard sortit d'un rêve confus et difficile.

Et puis, Philippe est mort avant d'avoir achevé son œuvre. Il l'avait essayée, commencée et recommencée plus d'une fois. On en possède plusieurs textes, bien différents les uns des autres. Tout cela, en fin de compte, se serait accordé en une belle synthèse, toute vivante et qu'on devine.

Seulement, il est mort.


Ses livres, évoqués tous à la fois, sont un hymne poignant, fort et ingénieux,—un hymne qu'on n'avait pas entendu encore,—en l'honneur de la maladie et de la pauvreté, les deux compagnes qui le suivaient et qu'il aimait. Elles étaient à son chevet, quand il est mort,—et aussi la maman malheureuse dont l'adorable visage est pieusement tracé dans la Mère et l'enfant,—et aussi les tendres amis qui avaient placé en Charles-Louis Philippe une splendide espérance.