M. DE FREYCINET

Il y a des gens si frivoles, et pourtant si rudes, qu'ils aperçoivent en M. de Freycinet un éminent ministre de la guerre, et voilà tout. Du reste, c'est magnifique déjà: nous avons eu des ministres de la guerre qui n'étaient pas éminents; et nous savons ce qu'il en coûte.

Cependant, un jour, voici quelques années, le Boulevard n'en revenait pas... L'on sait qu'il n'y a plus de Boulevard; cependant il est commode d'appeler encore ainsi, non un quartier de Paris, mais l'ensemble de la futilité parisienne, laquelle demeure un peu partout. Le Boulevard n'en revenait pas: il apprenait, par les journaux, qu'à l'Académie des sciences, M. de Freycinet, l'ancien ministre de la guerre, avait tenu son auditoire sous le charme en discourant du postulatum d'Euclide, qui est une question très ardue. Sur le Boulevard,—c'est-à-dire au Bois, aux Champs-Élysées, dans la plaine Monceau et ailleurs,—on supposait à un ancien ministre de la guerre d'autres délassements que l'étude de la mathématique.

Toutefois, la guerre et la géométrie ont cousiné, jadis, dans l'histoire. Archimède, qui fut si fort épris et ravi, selon Plutarque, de «la douceur et des attraits de cette belle sirène», la géométrie, Archimède dirigea lui-même la défense de Syracuse contre les Romains; et, comme il leur donnait du fil à retordre, les Romains irrités et émerveillés l'appelèrent un «Briarée géomètre».

Notre Archimède, à nous, aime depuis fort longtemps la belle sirène mathématique. Ce n'est point une passion qui lui soit venue sur le tard. En 1858, quand il avait trente ans à peine, il publia un gros ouvrage relatif à la Mécanique rationnelle; l'année suivante, une Étude de l'analyse infinitésimale ou Essai sur la métaphysique du haut calcul.


Lorsque M. de Freycinet fut ministre,—et, par bonheur, souvent,—il lui fallut négliger un peu la sirène. Mais il ne l'oubliait pas. Il songeait à elle avec attachement et avec regret; et il se promettait de lui revenir, aussitôt libre.

Aussitôt libre, en effet, on le voyait se retirer dans son cabinet de travail, se recueillir, attendre que se fussent évanouis les vacarmes parlementaires et enfin préparer, pour la douce dame aux attraits de raison, le logis de sa haute et claire intelligence. Et la dame venait. Elle semble aujourd'hui installée à demeure. Non que M. de Freycinet se consacre à elle uniquement. Un Briarée, même géomètre, a cent bras et cinquante têtes; il peut donc, à la fois, être sénateur, membre de commissions fort nombreuses, académicien, que sais-je? et néanmoins écrire sur le postulatum d'Euclide et ses axiomes.

Nous sommes toujours bien étonnés, quand nous découvrons un homme d'action qui s'occupe d'idéologie. Et c'est, pour notre époque, un mauvais signe. La plupart de nos hommes d'action révèlent une puissance de pensée toute petite. Certes nous avons beaucoup de penseurs: ils ont choisi cette renommée; et ils ne pensent à rien, mais ils parlent et l'on croit qu'ils pensent. Ils le croient eux-mêmes, avec leur sincérité rapide et légère; ils sont dupes, leur clientèle aussi. D'autres penseurs—et, ceux-là, authentiques—vivent au milieu des réalités comme si elles n'étaient point. De préférence, ils vivent à l'écart, habitent au delà du monde sensible, se livrent à des méditations que nous connaissons peu et que la réalité quotidienne ne connaît pas.

C'est dommage, pour notre époque. Et voici l'un de nos malheurs: ce ne sont pas les mêmes gens qui pensent et qui agissent. Conséquence: le grand désordre de la vie contemporaine.

M. de Freycinet, lui, ne fut pas député, sénateur et ministre sans acquérir la juste conscience des réalités. Et, au surplus, sa géométrie n'est pas un rêve irréel.

Qu'on veuille bien lire l'Expérience en géométrie; c'est un livre admirable et bientôt très attrayant.

D'habitude, on se figure la géométrie comme une science abstraite, où l'expérience n'a rien à faire. Je pose des principes et j'en déduis les conséquences logiques: un théorème est démontré, quand j'ai rattaché à des principes antérieurs cette proposition nouvelle que le théorème formule.

Seulement, qu'est-ce que ces principes?... Des axiomes,—c'est-à-dire des vérités «qui n'ont pas besoin de démonstration». Et l'on affirme que ces vérités n'ont pas besoin de démonstration, parce qu'on ne réussit pas à leur en trouver une. De là il résulte que, suspendue à ces principes en l'air, la géométrie elle aussi est une science en l'air.


Eh bien, l'idée de M. de Freycinet, c'est d'empêcher cela. Il ne veut pas que la géométrie soit une science en l'air. En d'autres termes, il met tout son zèle à démontrer que les axiomes sont démontrables; et, pour ce faire, il les démontre. Comment? Par l'expérience.

Excellente initiative. Et, en vérité, voilà le service que devait rendre à la géométrie un géomètre à qui la politique a enseigné l'importance de la réalité concrète. Les autres, ceux qui s'enferment dans leur rêve immatériel, ignorent la rassurante joie qu'on éprouve à toucher du doigt et à manier ses différentes certitudes. Un ministre de la guerre qui, sur le papier, mobilise ses troupes, sait aussi qu'il est agréable de les voir, en chair et en os, le 14 juillet, à la revue.

Revenons à nos axiomes; et prenons un exemple, parmi eux. La ligne droite est le plus court chemin d'un point à un autre. Chacun le sait et chacun le proclame; qui n'en mettrait au feu sa main?... Dangereuse forfanterie, si l'on ne s'est point d'abord assuré du fait!

Or, les logiciens, avec toute leur dialectique si industrieuse, n'arrivent pas à établir cet axiome. M. de Freycinet le remarque; et il n'en est pas surpris. L'axiome selon lequel on affirme que la ligne droite est le plus court chemin d'un point à un autre, il ne lui accorde pas la qualité d'une vérité transcendante; mais il le considère comme le résultat d'une expérience facile, et que l'humanité a faite depuis longtemps, et que tout le monde peut renouveler à sa guise, ne fût-ce qu'en se promenant.

Cela s'entend de reste.

Autre exemple. Et soit le postulatum d'Euclide. Mais n'ayons pas peur des mots; il n'est rien de plus simple au monde. Euclide dit:—Par un point, on ne peut faire passer qu'une seule ligne parallèle à une droite.—Est-ce clair? Beaucoup de géomètres ont admis ce principe tout de go; et on les appelle euclidiens. Il y a, ici-bas, une infinité d'euclidiens qui ne savent pas qu'ils le sont. D'autres géomètres, observant que ledit principe n'était qu'un postulat, refusèrent de l'accepter et marquèrent leur indépendance. Catégoriques autant que jaloux de leur autonomie mentale, ils affirmèrent—pour ennuyer Euclide!—que, par un point, on peut faire passer des tas de parallèles à une droite; ou bien ils affirmèrent, avec la même intrépidité, qu'on n'en peut faire passer aucune.

C'est du désordre.

—Essayez!—dit à ceux-ci et à ceux-là M. de Freycinet.—Faites l'expérience; et vous vérifierez qu'Euclide a raison.

Pareillement, les non-euclidiens nient avec désinvolture que la somme des angles d'un triangle soit égale à deux angles droits.

—Faites un peu l'expérience, pour voir!

Voilà comme parle à un non-euclidien cet homme de gouvernement.


Il fait descendre la géométrie du ciel sur la terre. Il la transforme en une science des réalités. Triangles absolus, parallèles idéales et droites supra-sensibles que nous contemplions dans le clair-obscur des entités vagues, M. de Freycinet les remplace par des triangles authentiques, des parallèles incontestables et des droites avérées.

Il est un géomètre réaliste. C'est pour cela qu'il fut, quoique épris de la belle sirène aux attraits de raison, un ministre de la guerre éminent: je me méfierais d'un ministre de la guerre non-euclidien.


ÉMILE BOUTROUX

M. Émile Boutroux, l'un des maîtres les plus illustres de la philosophie contemporaine et l'un de nos derniers métaphysiciens, a poussé un cri d'alarme; et la voix qui, sur les mers, annonça que Pan était mort n'a pas dû retentir plus terriblement. M. Émile Boutroux a proclamé la mort de la philosophie.

Hé! oui, c'est à peu près la même chose que la mort de Pan. Il y avait Pan, la réalité universelle; et il y avait notre connaissance de Pan, la philosophie. A présent, même si la voix qui a couru les mers mentait et si Pan vit encore, c'est exactement comme si Pan n'existait plus. Ou bien, il meurt une seconde fois. Il était mort pour lui; mais il meurt maintenant pour nous; et nous allons nous attrister davantage.


En 1867, pour l'exposition qui marqua l'heureuse apogée de l'Empire, Félix Ravaisson écrivit ce glorieux Rapport qui résume l'histoire de la philosophie française telle qu'elle évolua pendant les deux premiers tiers du dix-neuvième siècle. Comme l'auteur de ce rapport était un grand esprit, il arriva que cet ouvrage de constatation fut aussi un ouvrage de doctrine; à ce qu'il enregistrait il ajouta ce qu'il inventait. Le Rapport fut, au moins, une nouvelle orientation philosophique; et il eut son influence.

M. Émile Boutroux a repris, en 1908, l'œuvre de Ravaisson; et il la reprit au point où Ravaisson l'interrompit, à la date de 1867, pour la mener, lui, jusqu'à nos jours. Ce deuxième rapport est digne de celui qu'il continue. D'une forme beaucoup plus brève, d'une sèche élégance, d'une grave beauté idéologique, ferme, vif, preste, il court à ses conclusions, qui sont terribles, car elles signalent les tribulations que subit chez nous la philosophie et les commentent, ces tribulations, de telle sorte que voici annoncée la fin de la philosophie.

En résumant ainsi les conclusions de M. Boutroux je sais bien que je vais au delà de ses dires. Tout de même, on le verra, ce qui subsiste, en fait de philosophie, et ce qu'on attend, n'est pas de la philosophie.

1867, eh bien, cette date, une contingente exposition l'imposait à Félix Ravaisson. La destinée arrangea les choses et fit que cette date, en réalité, marqua la fin d'une période et le commencement d'une autre. Le troisième tiers du dix-neuvième siècle a subi de nouvelles influences: celle de Jules Lachelier, par l'essai sur le Fondement métaphysique de l'induction et par l'enseignement oral de ce maître; celle de Darwin et d'Herbert Spencer, qui tous deux attestaient la qualité philosophique des sciences naturelles; celle des néo-kantiens et, par exemple, celle d'un Charles Renouvier; celle d'Hippolyte Taine qui, en 1870, publiait le livre de l'Intelligence; celle enfin de l'école expérimentale et de son chef, Théodule Ribot, l'auteur de la Psychologie anglaise contemporaine.

Des philosophes nouveaux arrivèrent. Quel est aujourd'hui le résultat de leur travail?

Et, d'abord, que devint la philosophie, dès cette époque?

Elle se détourna de la dialectique abstraite; elle se mêla aux diverses activités, scientifique, religieuse, artistique, politique, littéraire, morale, économique, par lesquelles l'homme, qui pense ou qui ne pense guère, entre en contact avec les réalités environnantes. Elle ne prétendit plus à suffire et demanda aux sciences, à la vie, aux arts les matériaux de ses doctrines. Elle était transcendante et elle devint immanente.

Bref, à la philosophie se substituaient peu à peu, ou bien assez vite, des groupes de recherches philosophiques séparés les uns des autres.

Donc, M. Émile Boutroux étudie séparément ces différents groupes. A chacun d'eux il consacre une notice précise où entrent les noms des philosophes, les titres de leurs ouvrages et l'indication de leurs trouvailles, ou de leurs hypothèses, ou de leurs préférences. Métaphysique, psychologie, sociologie, morale, philosophie des sciences, philosophie de l'histoire, philosophie religieuse, esthétique, histoire de la philosophie: tels sont les chapitres de ce résumé de la pensée moderne.

Arrivons aux conclusions.

Les sciences nombreuses et autonomes qui tendent à remplacer la philosophie,—psychologie, sociologie, logique des sciences, histoire de la philosophie,—sont «aussi indépendantes d'une philosophie centrale que peuvent l'être ou la physique ou la chimie». Et M. Boutroux écrit: «On dirait que le temps approche où la philosophie, comme telle, aura vécu et sera remplacée, purement et simplement, par une collection de sciences philosophiques, c'est-à-dire par quelques unités ajoutées à la liste des sciences positives.»


C'est exactement ce phénomène que je signalais comme la mort de la philosophie.

Pour l'interpréter d'une autre manière, il faudrait concevoir l'éparpillement actuel de la philosophie comme provisoire et méthodique; il faudrait supposer que les différentes études auxquelles les philosophes—ou, plutôt, les savants—contemporains se livrent sont destinées à entrer dans un ensemble dont les diverses parties, fortement liées et logiquement coordonnées, composeraient la philosophie générale.

Mais, d'abord, une telle philosophie générale ne serait pas la philosophie. Et, secondement, aucun signe ne permet de supposer que l'analyse actuelle prépare une prochaine synthèse. M. Boutroux indique lui-même que «pareille conjecture serait gratuite» et que, dans notre pays, le goût de la synthèse philosophique est «plus émoussé que jamais»: «on estime téméraire et vain de fabriquer une vérité dite métaphysique en assemblant, par un travail subjectif, les résultats de l'analyse des phénomènes».

Autant dire que la métaphysique est perdue. Et, comme il n'y a en somme de véritable philosophie que métaphysique, c'est la fin de la philosophie qu'amène la perte de l'esprit métaphysique.

Allons jusqu'à imaginer qu'arrivent à leur achèvement les sciences particulières qui se sont substituées à l'étude philosophique; il est bien évident que les spécialistes nombreux qui cherchent là leur renommée ne les abandonneront pas de sitôt. L'ensemble, même coordonné, de ces sciences particulières ne sera qu'une collection: ce n'est pas une synthèse.

Ce qui se produit, en fait de philosophie, M. Boutroux le note très finement. L'esprit d'analyse et le goût de la spécialité poussent les gens à se cantonner dans les sciences particulières. Mais ce qui reste de «l'esprit d'universalité» a ses revanches et qui sont assez lamentables, voire assez comiques. Voici. Chaque science particulière «enfle ses ambitions»; elle oublie qu'elle s'est installée dans un petit coin et elle se croit, ou veut faire croire qu'elle est «la philosophie universelle» qui enfin a pris possession de son véritable principe.

Ne dirait-on pas qu'on assiste à ces phénomènes d'anarchie prétentieuse qui suivent le démembrement d'un grand et bel empire? Les principicules abondent; et il faut les voir, qui organisent le faste de leur cour, la somptueuse administration des provinces toutes petites dont ils affirment, comme ils peuvent, l'hégémonie. Il n'est pas, de nos jours, un menu géographe qui ne se croie le maître et l'autocrate de la pensée humaine. A mesure que nos philosophes ont été obligés de rétrécir le champ de leurs travaux, ils sont devenus de plus en plus arrogants, dogmatiques, vains et difficiles à vivre. Nous regorgeons de petits souverains intellectuels et de dérisoires despotes qui se sont eux-mêmes intronisés.

La psychologie traite rudement les autres sciences. La sociologie, à son tour, la traite comme une vassale. La logique, la philosophie de l'histoire ne sont pas moins entreprenantes et arrogantes.

La philosophie, au sens propre du mot, exige, dit M. Boutroux, deux conditions: primo, «la conception des choses au point de vue de l'unité»; secundo, «un principe d'unité puisé dans la nature humaine».

En effet, la philosophie est l'effort que fait la pensée humaine pour ramener les choses à un principe commun, qui soit un principe de pensée humaine. Ainsi, toute philosophie est synthétique et, dans une certaine mesure, anthropomorphique.

Or, les sciences positives sur lesquelles sont basées les études particulières qui remplacent la philosophie ont pour conséquence, et peut-être pour objet, de «déshumaniser» la nature.

En outre, ces études particulières, parmi lesquelles la pensée philosophique s'est éparpillée, détruisent la croyance à l'unité des choses, qui, d'ailleurs, n'était peut-être qu'une illusion, mais une illusion nécessaire à la philosophie. Le plus grave, du reste, et le plus fâcheux, c'est qu'elles ne démontrent pas que la croyance à l'unité soit une illusion. Si elles le démontraient, ce serait encore autant d'acquis; et ce positivisme, ainsi constitué, aurait une valeur idéologique appréciable. Mais non: elles procèdent, si l'on peut dire, par négligence. Les philosophes—ou, du moins, les anciens philosophes—sont cantonnés dans leurs études particulières. Ils s'y occupent; et ils s'y plaisent. Alors, ces études particulières les accaparant, ils ne sont plus attentifs à la possibilité logique d'une synthèse véritablement philosophique. Cette possibilité, ils la négligent et ils l'omettent: c'est, en quelque sorte, par prétérition qu'ils sont devenus positivistes.

Détachées du tronc commun de la philosophie centrale et prétendant se nourrir seulement de la sève des sciences positives, les études particulières auxquelles s'attachent nos philosophes, nos pseudo-philosophes, mèneraient à «l'abolition complète de la philosophie».

M. Émile Boutroux, en fin de compte, aboutit à une consolante distinction de philosophie et de l'esprit philosophique. Il reconnaît que les systèmes sont en baisse; mais il défend aussi nos philosophes de se confondre avec les simples savants: il les montre capables d'une autre vision des choses.

Évidemment!... Tout de même, cela n'empêche pas la métaphysique—et c'est-à-dire la philosophie—de mourir, ou bien d'être morte.

L'aventure idéologique que M. Émile Boutroux raconte et explique d'une manière si pénétrante, Marcelin Berthelot l'avait annoncée; il avait annoncé pis encore!... Voici quelques paroles de ce grand esprit désespéré. Il songeait à l'avenir de la pensée humaine; et il écrivit: «Il sera matériellement impossible de s'assimiler l'ensemble des découvertes de son temps. Le cerveau humain ne pouvant plus absorber l'immense majorité des faits acquis par les sciences, ne pourra plus généraliser, c'est-à-dire s'étendre et se développer. On ne pourra donc plus progresser: et je prévois, pour un temps futur, une période où le progrès intellectuel restera stationnaire...»

N'est-ce pas ce «temps futur» qui est arrivé? N'est-ce pas l'époque de l'inévitable décadence qui a commencé?

Or, selon Marcelin Berthelot, le progrès matériel s'arrêtera en même temps que le progrès intellectuel: «Quand l'homme aura capté les chutes d'eau, utilisé les forces des marées, la chaleur solaire, la chaleur terrestre, et qu'il aura remplacé les produits de la terre et des animaux par des aliments artificiels en tout semblables aux aliments naturels, on aura, semble-t-il, atteint les termes du progrès matériel. La vie se multipliera, la population décuplera. Mais vers où pourra bien se diriger le progrès?...» Que deviendra alors l'âme humaine? et quel sera son progrès?—«Les idées morales, la conscience, les abnégations et les sacrifices, l'amour du beau et du bien progresseront-ils à proportion des découvertes scientifiques et des commodités de l'existence?...» Marcelin Berthelot posait cette terrible question; et, dans le chagrin de certains jours, il répondait qu'on ne verrait jamais le triomphe de la raison.

Je ne sais jusqu'où va le pessimisme des prédictions que formule M. Émile Boutroux; je ne sais s'il va aussi loin dans la désespérance spirituelle que les prophéties de Marcelin Berthelot. Mais, quand meurt l'espoir d'une synthèse idéologique où entrent les divers éléments du tout, le grand Pan meurt à tout jamais.

Il y aura quelques rêveurs encore. Mais nos petits philosophes seront de plus en plus étroitement enfermés dans leurs spécialités exigeantes. Ils travailleront là, tranquilles et méticuleux: et ils auront oublié le grand Pan.

D'abord, ils ne s'apercevront pas de l'inconvénient qu'il y a nécessairement à procéder ainsi. Et puis, leur détestable erreur ayant vicié tout leurs travaux, ils se décourageront.

Ils sont partis de cette idée qu'il ne faut pas aller, tout de go et comme d'un trait, jusqu'à l'absolu, jusqu'à la substance première, sans avoir pris dans le concret ses assurances; mais ils vérifieront que ce qu'ils nomment le concret n'est pas un tout déterminé qui ne dépende que de soi: ils vérifieront que ce prétendu concret n'est pas moins abstrait que la substance pure, et qu'en un mot il n'est pas de physique nettement dégagé du métaphysique.

Alors, ce sera la faillite du peu qui reste.


GABRIEL FAURÉ

Si nos âmes n'étaient que des endroits où les idées font, entre elles, de la logique,—comme jouent les jeunes filles au volant, ou plutôt comme jouent aux échecs des négociants attentifs, en des estaminets de villes provinciales,—la musique serait fort inutile; ou, mieux, il n'y aurait pas de musique.

Ou encore, si nos âmes étaient ce que Descartes a raconté, s'il n'existait d'idées que distinctes, il n'y aurait pas de musique.

Seulement, ce n'est pas du tout cela!...

Il ne faut pas non plus comparer nos âmes à des salles où l'acoustique est excellente, de telle sorte qu'y fleurisse et s'y épanouisse chaque son, chaque sentiment, séparé de tous les autres et consacré à sa seule aventure. Nos âmes seraient plutôt pareilles à une chambre toute pleine d'échos où chaque note est répercutée et ressassée.

Une belle musique tient compte de cette résonance de nos âmes.

Elles sont pareilles à une chambre dont les murs seraient doués d'une extrême sensibilité. Un sentiment s'y manifeste; et, au lieu de naître et mourir, il traîne, il s'atténue, il se multiplie. Il devient un murmure, il devient une chanson vague, il devient un soupir, il n'en finit pas de se prolonger en variations tumultueuses, et que guette le néant, et qui s'acharnent à survivre et à dire, affirmer qu'elles ne sont pas mortes. Cela dure encore, et déjà un autre sentiment, un autre son, naît et commence sa romanesque destinée. Ainsi se mêlent, se croisent, se combinent celui-ci et celui-là, ceux-ci et ceux-là, de manière à former une émouvante polyphonie, que les mots ne savent pas rendre; mais seule y suffit la musique.

Tu rêves de la bien-aimée absente. Ton chagrin serait le thème, ton chagrin, ta nostalgie. Mais arrivent les souvenirs de la bien-aimée qui était là: et ils ajoutent leur gaieté, leur charme à la mélancolie où tu es. Il n'est pas une promenade où tu l'aies accompagnée, il n'est pas un émoi de sa voluptueuse beauté, et il n'est pas une langueur laissée par son doux abandon, qui n'intervienne dans la détresse où tu languis. Et la chanson de ton âme est un alliage harmonieux de ta pire douleur et de ta meilleure allégresse.

Ah! pour que nous fussions très heureux ou, du moins, tranquilles, il vaudrait mieux que fussent nos âmes pareilles, non à des chambres de résonance, mais à des champs de manœuvre où des bataillons d'infanterie marchent au pas accéléré sous le juste commandement d'un chef qui sait la théorie. Et les bataillons énergiques vont et viennent, se font place mutuellement, concertent leur entrain, forment une colonne complexe, ordonnée et victorieuse.

Qu'y pouvons-nous? Ce n'est pas cela, malheureusement; et, pour que ce soit cela, il s'en faut de quasi tout.

Il n'est pas une idée furtive qui touche nos âmes sans y éveiller tout un extravagant concert. Ainsi, dans les forêts d'automne, une feuille n'est pas remuée sans que frémisse tout le feuillage environnant.

Et voici que s'émeut une autre idée ou qu'est suscitée une alarme nouvelle. Alors, idée ou alarme, elle va, badine, pleure, en appelle d'autres, qui se joignent à elle et l'augmentent de leur afflux. Elle dépérit; et puis, elle renaît; et puis, elle est nombreuse infiniment. Dans cette abondance, on ne la reconnaît plus. Elle est là, pourtant. C'est elle qui soudain semble seule et qui à d'autres moments disparaît, pour revenir bientôt, seule encore, ou associée à d'autres, ou par d'autres dénaturée.

Et je veux bien qu'une petite phrase, flexible et attentive, ingénieuse avec ses mots finement agencés, suffise, en nos plus calmes minutes, à rendre l'état de nos âmes; ce sont nos minutes privilégiées. Mais, d'habitude, une musique nombreuse, variée est plus analogue à notre douleur compliquée de joie, d'indifférence, d'enthousiasme et d'irrésolution.

Nos âmes sont bien à plaindre, telles que les voilà, et non seulement telles que Dieu les a faites, mais telles encore que les a refaites le hasard, le cher et fantaisiste hasard, roi et despote de nos plaisirs, de nos peines et de toute notre déraison. Seule les plaint comme elles le désirent la musique, la délicieuse, chaste, compatissante et complaisante musique.


Avec ses cheveux blancs, longs et légers, avec ses yeux bleus encadrés de bistre, avec ses fortes moustaches qui ne lui donnent point un aspect sévère, et avec son air d'écouter une symphonie lointaine où il choisira, Gabriel Fauré entrerait à merveille dans l'une de ces compositions allégoriques auxquelles se plurent les anciens dessinateurs. Il serait cuirassé d'or et armé; mais le glaive et l'armure attesteraient seulement sa suprématie. Autour de lui se presserait, en bel arrangement, une troupe de jeunes femmes symboliques, vêtues de souples étoffes qui ne dissimulent pas leurs attraits; et, à divers attributs, ornements, ou à des banderoles explicites, on reconnaîtrait que l'une est la Mélancolie, une autre la Tendresse, une autre la Gaieté, une autre la Volupté, une autre l'Absence, une autre la Rêverie, une autre la Pitié; il y en aurait d'autres encore: chacune d'elles porterait ainsi le nom de l'une de nos heures. Et chacune s'empresserait; mais leur souveraine apporterait la couronne de myrte: et celle-ci serait Psyché, notre âme.


On a dit souvent de Gabriel Fauré qu'il était notre Schumann. Et l'on a raison de le dire, si l'on tâche ainsi de marquer, par l'analogie d'une gloire incontestée, l'importance de son œuvre. Mais notre Schumann, un Schumann de France, et un Schumann tout autre, à sa manière originale et si particulière qu'on la distingue dans la surprenante diversité de ses compositions. Nul artiste n'est plus varié, plus apte aux inspirations les plus différentes; mais son style caractérise toutes ses réussites.

En fait de musique de chambre, il a donné des quatuors, des sonates et des quintettes d'un tour noble et gracieux, d'une qualité classique. Sa musique religieuse est véritablement pieuse et, sinon mystique, du moins consciente de son sublime objet; par la simplicité grave et charmante de la ligne, elle a toute la dignité du genre et elle suit toutes les péripéties du drame divin: la messe de Requiem est un chef-d'œuvre accompli.

Gabriel Fauré n'a pas écrit pour le théâtre. Il a composé de la musique de scène, un Shylock délicieux, un admirable Prométhée, le subtil et bel accompagnement lyrique et musical d'une ou deux situations de Pelléas et Mélisande. Il donnera bientôt un opéra de Pénélope.

Surtout, il est le maître incomparable du lied. C'est là que s'est manifesté, avec le plus d'abondance et de nouveauté, son merveilleux génie. Depuis Lydia jusqu'à la Chanson d'Ève, quelle magnifique profusion!... Lydia, sa première mélodie, a la perfection délicate de l'élégie antique, la grâce latine; et elle fait songer que Catulle et Properce auraient voulu cette musique autour de leur rêve d'amour et de mort. Et puis Fauré multiplia les chansons de tendresse et de mélancolie. Il empruntait aux meilleurs poètes le sujet, le motif; et il accomplissait, avec une aisance extraordinaire, le miracle perpétuel de l'obéissance absolue et de la plus complète liberté. Fauré ne suit pas seulement le texte du poème, il n'est pas seulement docile à l'exactitude des mots et du rythme: mais il dévoue à l'idée, au sentiment du poète, son intelligente et respectueuse attention, sa fine complaisance. Il ne veut pas que le poème n'ait été que le prétexte de sa musique. Et sa musique n'en est ni diminuée ni contrainte.

Avec quelle spontanéité heureuse elle s'élance! Elle ne subit aucune gêne; on dirait qu'elle est toute seule; et l'on ne sait si elle mène le poème ou si le poème la mène: ils vont tous deux ensemble, et comme animés l'un par l'autre.

Quand Niedermeyer eut composé la musique du Lac, je crois que Lamartine fut content, car le Lac en devint plus célèbre et plus populaire encore. Toutefois, il écrivit, dans le singulier commentaire de ses Méditations, que la musique et la poésie sont deux arts qui n'ont pas besoin d'une aide réciproque: un beau poème a en lui-même sa musique, disait-il, comme une belle phrase musicale a en elle-même sa poésie. Ce reproche, où il y a un peu d'ingratitude, s'adresserait justement à maintes mélodies modernes. Beaucoup de musiciens, fort désinvoltes, se moquent un peu trop du poème. Et il en résulte que le poème est une chose, la musique en est une autre: l'union, tout à fait arbitraire, de ces deux choses ressemble à ces mariages, dits de raison, où les deux époux vont chacun de son côté.

Mais, quelle exquise réussite, le parfait accord de deux arts jumeaux!... Par les jours de limpide lumière, la plaine d'Ombrie est adorablement parée de la double verdure des oliviers et des vignes. Au fût de chaque olivier grimpe une vigne: les feuilles de l'olivier sont grises et argentées; la souple vigne, plus foncée, marie son feuillage à celui de l'arbuste qui la soutient,—qui la soutient, qui la porte et qui ne l'étouffe pas, et qui la laisse joliment s'épanouir à son gré. Ainsi composent une ravissante harmonie la vigne et l'olivier d'Ombrie.

Et ainsi, la musique de Fauré se pose sur les poèmes, s'appuie sur eux, suit leurs rameaux et se développe à sa guise, fidèle et libre, amoureuse et vive.

Elle s'est éprise des chansons tendres, mélancoliques de Verlaine. Cette poésie s'est, ainsi, doublée; deux voix se sont mises à l'unisson, la voix qui parle et la voix qui chante, afin d'aller plus directement à l'esprit et à l'âme.

Les lieder de Fauré sont un des plus étonnants trésors de musique qu'il y ait. Tristesse et gaieté, la joie des amours commençantes, les désespoirs des déclins du cœur, l'allégresse, la nostalgie, la crainte de la frivolité universelle, cette peur de la mort qui est au fond de tous nos émois, et le tranquille bonheur, et l'imprudence des embarquements pour Cythère, et la suave douceur des larmes, et enfin toutes les innombrables façons que nous avons de mêler nos sentiments, nos douleurs et nos félicités, tout cela,—et ce qu'on ne sait pas dire avec des mots,—tout cela est dans les divins lieder de Gabriel Fauré.

Les musiciens les plus difficiles les ont déclarés très savants. Les ignorants les entendent et ils en ressentent le charme souverain.

Et puis, avec ses récentes Chansons d'Ève, dont il a emprunté le thème littéraire à Charles Van Lerberghe, Fauré a encore renouvelé son art. A son œuvre d'amour, d'élégie et de fête galante il ajoute une inspiration philosophique, une note de pensée profonde. Les Chansons d'Eve, qui évoquent les premiers jours du monde, le mystérieux commencement de tout, le rêve inaugural, sont à ses mélodies antérieures ce qu'est à la poésie de Musset la poésie d'Alfred de Vigny. Une méditation musicale, et de quelle beauté poignante et sereine!...


Il est malaisé de parler d'un art qu'on aime et dont le secret vous échappe; et la musique n'a pas besoin de commentaire, probablement. Je n'ai pas su rendre le prestige de cette impérieuse, douce et puissante magicienne: un charme qui trouble, qui alarme et par les plus discrets et les plus purs moyens de l'art. Ce charme, on devrait l'analyser mieux; et, tout de même, à la fin de l'analyse la plus délicate, il resterait encore l'essence indéfinissable, qui ne dépend ni de la technique ni de la science,—et qui est le prodige intime de la musique, l'âme intangible des sons, âme passionnée et qui se marie à nos âmes plus étroit que la vigne aux oliviers d'Ombrie.


JULES LEMAITRE

«Beaucoup de choses sont obscures, pour les hommes; mais rien, pour eux, n'est plus obscur que leur propre esprit.»

Cette mélancolique et judicieuse pensée, un homéride la formula voici deux mille cinq cents ans, à une époque qui nous semble être la jeunesse du monde et où il paraît que florissaient déjà la sagesse et l'expérience éprouvée des sceptiques. Cette parole excellente nous engage à éviter l'erreur où se laissent aller les psychologues trop confiants. Et l'on est sage, on est content de la citer d'abord, comme une excuse ou, au moins, comme une précaution, lorsqu'on va tracer le portrait de l'un des esprits les plus divers de ce temps.

L'âme d'un autre, et qui a participé à la vie actuelle, si multiple et absurde, et fût-ce la plus simple des âmes que nous ayons entrevues, est difficile à résumer. Mais un Jules Lemaître! Un Jules Lemaître, poète, critique, auteur dramatique, essayiste, romancier, journaliste, un Jules Lemaître qu'on a pris pour un sceptique, et voire pour un humoriste, et qui soudain se mêle avec ardeur à la plus violente politique de son époque, un Jules Lemaître qu'ont ému toutes les littératures et toutes les idéologies, comment l'attraper et comment fixer sa ressemblance? Parmi ses physionomies nombreuses, comment choisir, et laquelle?

En fin de compte, s'il nous échappe, nous invoquerons la tutélaire objection du vieil homéride.


Plusieurs de nos contemporains sont à peu près inintelligibles. Ou bien, en d'autres termes, nous apercevons en eux mille choses qui ne s'accordent pas. Et, en les regardant, nous apercevons ceci ou cela; mais nous ne voyons pas le principe vivant et profond qui assemble toutes ces contrariétés.

On le chercherait en vain: c'est qu'il n'existe pas.

Plusieurs de nos contemporains ressemblent à la boutique du marchand de curiosités qui est dans la Peau de chagrin. Et l'on y trouve «un océan de meubles, d'inventions, de modes, d'œuvres, de ruines», un bric-à-brac de formes, de couleurs, de pensées, «mais rien de complet». Ce sont des gens qui ont été fort accueillants, faciles et hospitaliers pour les bribes que leur apportait le hasard. Dans ce désordre, nous serions éperdus, si bientôt nous ne savions qu'il ne faut pas chercher plus avant.

Mais, à une telle boutique aventureuse, opposons l'une de ces maisons provinciales où a bien et doucement duré l'existence longue d'une famille. Les meubles, d'âge inégal et de différent style, font des contrastes singuliers et amusants. Il y a, parmi eux, des objets qui viennent de très loin et qui attestent les voyages dont, le soir, on parle encore. La bibliothèque est chargée des livres auxquels se plurent, parfois et à tour de rôle, les membres de la famille: il y en a pour tous les âges et pour les plus dissemblables journées. Avec ses armoires pleines et avec l'abondance des objets qui l'encombrent, cette maison ne nous déconcerte pas; et nous admettons que s'y déroule une existence harmonieuse.

Ou bien, recourons à une autre image, et plus aimable peut-être.

Plusieurs de nos contemporains ont des âmes qui ressemblent à des bouquets de fleurs coupées et variées. La réunion de telles fleurs n'est pas évidemment désagréable. Mais elle est tout artificielle; et il n'y a point à la commenter autrement que comme un caprice. D'autres âmes, et qui nous intéressent davantage, sont analogues à une belle plante qui s'est développée librement et qui a bien fleuri. Les rameaux nombreux se croisent et se mêlent avec une fantaisie charmante; ils font mille dessins où nos regards se divertissent; et la disposition des fleurs, les nuances de leurs pétales, leur quantité, leur défaillance ou leur épanouissement réalisent un complexe chef-d'œuvre dont le détail était imprévu. Mais, parmi tant de riches hasards, nous nous reconnaissons; nous savons qu'il y a une racine, nous savons où elle est.

Or, il nous faut, ici-bas, appeler intelligibles les choses ou les âmes que nous pouvons, avec bonne foi, réduire à l'unité. Peut-être n'en est-il pas de même pour Dieu et pour les intelligences qui sont admises à lui faire compagnie: je me demande ce que vaut l'unité, à l'état de noumène. Dans ce monde des phénomènes, il n'y a qu'elle pour nous donner le sentiment de comprendre. Il nous semble que l'unité soit la vie; et la vie est la seule réalité que nous concevions.

Eh bien, en dépit d'une variété merveilleuse, Jules Lemaître, le plus divers de nos contemporains, nous apparaît tout de suite comme qui nous doit être intelligible; ou bien, ce sera notre faute, et non la sienne. Car il est parfaitement naturel.


On ne peut l'être davantage; et sans doute l'est-il plus que personne.

Le contraire de cette qualité, ne l'appelons pas hypocrisie. Une sincérité suffisante, et enfin tout ce que le prochain peut, sans niaiserie, attendre de nous en fait de sincérité, ne nous empêche pas d'arranger un peu notre personnage. Et, quelquefois, cela vaut mieux: beaucoup de femmes ont raison de se vêtir avec magnificence et de se farder; beaucoup de gens, hommes ou femmes, agissent bien en dissimulant sous des dehors apprêtés l'esprit que leur a donné le destin.

Même, il est rare qu'on soit tout à fait naturel avec soi. Nombre de vieillards meurent sans se connaître encore. Seront-ils présentés, chacun à lui, dans l'autre vie?...

Être parfaitement naturel, cela suppose maintes vertus, et des plus jolies. Cela suppose, en outre, qu'on peut l'être sans rougir. Et l'on n'est point cynique, non plus. On est charmant, avec simplicité.

Les personnes qui ne sont pas occupées de littérature et qui manquent pourtant de naturel méritent des reproches. Mais un littérateur ou, d'une façon plus générale, un artiste qui reste naturel a remporté une belle victoire sur de grandes difficultés. L'art est une si drôle de chose!...

Et, faute d'habitude, parce que l'occasion n'est pas fréquente, on éprouve une sorte de timidité émerveillée à dire d'un littérateur:—Dans la tristesse comme dans la gaieté, et qu'il songe amèrement, ainsi que les temps l'y engagent, ou bien qu'il s'abandonne à la douceur de la vie, qu'il soit dans ses belles heures étincelantes d'esprit, de fine humeur, d'exquise plaisanterie, ou que sa mélancolie le tourmente, à aucune minute on ne peut l'apercevoir différent de lui-même et s'efforçant en quelque manière. Il ne se montre pas, il ne se dissimule pas: on le voit.

C'est le caractère qu'on trouve d'abord à l'œuvre de Jules Lemaître. Avec tout l'art possible, avec une délicate ingéniosité, il ne cherche qu'à rendre sa pensée de la façon la plus analogue à cette pensée même. Les phrases, les jolies phrases qu'il fait, ne sont pas un ornement, une parure vaine pour l'idée; souples, elles suivent tous les contours de l'idée, elles l'accompagnent, elles y adhèrent et elles n'ont pas d'autre office que de la révéler...

Que je t'aime dans cette robe
Qui te déshabille si bien!...

Quand il a trouvé, quand il a justement agencé les mots qui parlent ou chantent selon la voix même et le rythme de sa pensée, il est content.

Il veut que son art, à son exemple, soit naturel. Peut-être ne déteste-t-il vraiment que les sentiments guindés et les propos menteurs. Pour les formes diverses que prend la sincérité des hommes et des femmes, il a ou de la tendresse ou de l'indulgence.


Aucune intelligence n'a été plus capable de tout comprendre et, ne disons pas de tout admettre,—car il a, mieux que des préférences, des exigences très nettes,—mais de tout expliquer. A cause de cela, on a quelquefois cru qu'il était un sceptique; sait-on si lui-même, un peu de temps, ne l'a pas cru?... Et puis on a bien vu que non; il le vit lui-même, et peut-être avec douleur.

Il s'est formé à la lecture de tous les livres, à la méditation de toutes les doctrines; il connaît les tentatives innombrables que les idéologues et les artistes ont faites pour réaliser un bel et grand système du monde; il apprécie à leur valeur toutes les admirables et industrieuses dialectiques auxquelles on recourt quand on désire de transformer ses prédilections en théories dogmatiques. Il a regardé, il a examiné ces subtiles et fortes machines; et, s'il ne se hâtait pas de choisir entre elles, c'est afin de ne pas se priver du spectacle que toutes lui donnent.

Il devint un critique tel qu'il n'y en a pas d'autre. Il a tous les points de comparaison qui sont indispensables si l'on assume le soin de discerner et de juger. En outre, il se détache assez facilement du reste pour se consacrer à ce qu'il étudie. Il est fervent et lucide.

La complaisance longue et patiente qu'il avait accordée à tous les essais d'art et de pensée l'engageait à l'incertitude. Il concluait au badinage, volontiers. Lorsqu'on a vu se succéder les théories, lorsqu'on les a vues les unes après les autres fleurir et se faner, les fleurs nouvelles semblant seules douces et précieuses pour le court temps de leur durée, on regarde ces épanouissements avec plus de curiosité que de passion; et l'on évite de se donner à ce qui bientôt s'en ira.

C'est ce que fit Jules Lemaître, le spectateur le plus averti qu'ait eu la trop tumultueuse vie contemporaine. Il fut, si l'on veut prendre ainsi le mot, un sceptique. Mais un sceptique par amour. C'est-à-dire qu'il se méfia de la facilité presque sentimentale avec laquelle il eût accueilli une nouveauté, pour l'abandonner ensuite au profit des autres. Il évitait ce chagrin des regrets et il laissait défiler devant lui les prestiges, en kyrielle amusante. Il demeurait à l'écart, avec un esprit sensible et alarmé, qu'il préservait de trop pénibles déconvenues.


Et puis, un beau jour, il sortit de ce refuge où s'était installée sa curiosité libre. Il s'aperçut qu'il n'y pouvait plus demeurer. La vie l'appelait au dehors, la vie impérieuse, exigeante et qui refuse de vous laisser tranquille. Dehors, il y avait un grand trouble; et il s'y mêla.

Cette imprudence généreuse, il la paya de son repos. On l'attaqua passionnément; et on l'attaqua même avec sauvagerie. Se consola-t-il en songeant que, pour d'autres convictions que les siennes, on l'eût pareillement vilipendé? Il aurait eu pour adversaires les amis que lui fournirent alors les circonstances. En ce temps-là, qui est le nôtre, nos compatriotes manquaient tous de mansuétude et, presque tous, de politesse.

Quelle époque, entre les plus mauvaises, viles et hargneuses!...

Mais Jules Lemaître s'entoura de livres et il eut une merveilleuse bibliothèque. Les bibliophiles savent que, sur son ex-libris, il fit graver ces mots: Inveni portum.

Quelle heureuse devise! Où est-il donc, le port qu'il a trouvé, le refuge qu'il a découvert?

Puisque la devise est collée au plat de ses livres, nous allons penser que les livres sont le port et le refuge.

Il a écrit, au sujet des vieux livres, quelques-unes de ses pages les plus délicieuses. Un exemplaire des Sentiments de l'Académie sur le Cid, aux armes du cardinal de Richelieu; une Esther offerte par Racine à Mme de Maintenon, avec dédicace de la main de l'auteur:—qui resterait indifférent, à regarder et à toucher de tels volumes, qu'ont feuilletés des doigts augustes? Sur les reliures, les dessins ne sont pas exactement géométriques: un tremblement, une hésitation attestent «la main vivante et mobile de l'ouvrier». Les ors, les rouges et les verts des peaux sont adoucis, atténués, unis. Une première édition, même fautive, est préférable à toute autre. Voici les premiers caractères d'imprimerie par lesquels s'est révélée, est devenue «matérielle, publique et durable» la pensée de Corneille, de Racine et de Molière. Et l'on évoque aussi, à feuilleter tel exemplaire, Mme de Sévigné ou Mme de Lafayette qui descend de sa chaise ou de son carrosse, devant la boutique de Barbin, pour acheter un Corneille ou un Racine. Ainsi, tout le passé ressuscite, le passé un peu lointain, le passé de la France. Or, il est doux et apaisant de rêver dans le passé, de «réveiller tous les hommes que nous portons en nous»... Et non que le passé soit purement exquis; mais il a, sur le présent, cet avantage: les abominations du passé sont abolies. Ensuite, on peut, dans le passé, choisir, et chacun de nous selon ses prédilections secrètes. Le présent, lui, ne nous permet pas de choisir: il nous inflige toute sa réalité, où il y a de tristes et déplaisantes choses.


Jules Lemaître se mit à écrire, «en marge des vieux livres», une série de contes. Il emprunte à l'Iliade et à l'Odyssée, à l'Énéide, aux Évangiles, à la Légende dorée, à Corneille et à Racine, les anecdotes et les personnages ou, mieux, le commencement de ses récits. Il reprend et il continue le thème interrompu des poètes épiques, des apôtres, des hagiographes et des écrivains du grand siècle. Et le voici comparable à ces aèdes de l'ancienne Grèce qui, peu à peu, enrichissant le texte d'Homère, composèrent d'une pensée multiple et variée l'histoire des dieux et des héros.

On a beaucoup discuté sur l'existence d'Homère. On nia d'abord qu'il fût l'auteur et de l'Iliade et de l'Odyssée. Puis, la science devenant plus hardie, on nia qu'il eût seulement vécu. C'était la mode, il y a quelques années, de prétendre que les poèmes homériques naissaient spontanément d'un peuple qui produisait donc des épopées comme la terre les moissons. Et puis, il a fallu rabattre de ce trop grand honneur qu'on faisait aux foules et à la conscience populaire d'une époque. Les foules n'ont jamais rien créé, que le désordre; et la conscience populaire d'une époque demeure stérile, si un individu bien doué ne la vivifie. Cet individu, appelons-le Homère: sans lui, Hélène n'aurait manqué à son devoir que pour son agrément personnel et peu durable. Aujourd'hui, Homère a si bien recouvré l'existence que son dernier commentateur, le savant et ingénieux M. Victor Bérard, nous le désigne comme un malin qui flagornait les rois d'Asie Mineure, leur fournissait de complaisantes généalogies, racontait des voyages qu'il n'avait pas faits et pillait un peu les «guides du voyageur» de son temps.

Mais il n'a pas écrit toute l'Iliade. Son poème était assez court. Ensuite, d'autres chanteurs ont pris l'aventure où il l'avait laissée et l'ont, de place en place, enrichie d'épisodes nouveaux. L'Iliade s'est ainsi développée.

Eh bien, Jules Lemaître a remarqué, en lisant l'Iliade, que Télémaque, si digne de notre intérêt, n'y accomplissait pas sa destinée. Il songea donc à le marier; et quelle plus gentille fiancée trouver à ce jeune homme que la petite Nausicaa dont les bras sont blancs et dont l'âme est pure, et qui sera une épouse modèle, active autant que gracieuse, car elle a beaucoup d'esprit et ne néglige pas le soin de laver elle-même son linge à la fontaine.

Ulysse avait bouché de cire les oreilles de ses matelots, quand le navire passa tout près des sirènes déconcertantes. Il agissait en capitaine prudent. Mais nous sommes victimes de son stratagème; et nous ne savons pas comment procèdent avec les amoureux de leur beau chant ces filles de visage aimable, qui ont le buste joli et se terminent en poissons. Jules Lemaître nous le dira, puisque Homère l'a oublié. Il suppose que l'un des matelots, Euphorion, ôta la cire de ses oreilles et se jeta résolument à l'eau. Une petite sirène, Leucosia, lui fut clémente; et ils s'aimèrent à peu près autant qu'on peut s'aimer, bien que la jeune Leucosia, en sa qualité de sirène, symbolisât assez évidemment divers inconvénients féminins.

L'Énéide ne se prêtait pas moins à de tels accroissements. Jules Lemaître a voulu conter à son tour la mort mélancolique de Pallas, fils d'Évandre, et il s'est attendri sur le sort de cette Anna, sœur de la reine Didon: Virgile l'avait sacrifiée à la souveraine plaintive; Jules Lemaître lui accorde une aventure avec le compagnon d'Énée, Achate.

Depuis le jour que Virgile, par un singulier caprice d'auteur, allait brûler son Énéide si de lettrés amis ne l'en eussent empêché, son œuvre n'a pas cessé de vivre et de se transformer dans l'intelligence des siècles. Elle devint à Rome, tout de suite, un livre de classe. Les écoliers du Latium y apprenaient l'origine légendaire de leur race, y trouvaient de nobles motifs d'orgueil national, de justes raisons de préférer leur patrie et leurs dieux aux dieux étrangers et aux diverses patries. La leçon leur profita.

Au moyen âge, Virgile fut honoré comme un prophète annonciateur du Christ. Les peintres de verrières et les sculpteurs de portails l'ont placé, dans nos cathédrales, entre Ezéchiel et la Sibylle. On sait comment cette fortune singulière lui advint. Il avait adressé à son ami Pollion, le consul, une églogue où il célébrait la prochaine naissance d'un enfant qui abolirait la douleur générale et ouvrirait une ère nouvelle de bonheur et de pureté. Du reste, il ne désignait pas avec clarté cet enfant merveilleux. Les commentateurs chrétiens ne doutèrent pas que ce ne fût, dans la pensée du poète, le Christ.

A quel enfant Virgile songeait-il? Un fils de Pollion, peut-être? Mais Virgile dit à Pollion que l'enfant doit naître «sous le consulat de Pollion»: ce n'est pas attribuer à un père une suffisante initiative.

M. Boissier, je crois, a trouvé la véritable interprétation. L'impératrice était alors enceinte; et, comme Auguste avait beaucoup fait déjà pour améliorer la vie romaine, il était naturel de penser et aimable de dire que le fils d'Auguste établirait le définitif âge d'or. Seulement, le bébé qu'on attendait fut une fille,—déception cruelle,—et cette fille, Julia, tourna par la suite fort mal. Le poète n'insista point et laissa dans le vague ses prédictions.

A l'époque de la renaissance, Énée fut un baron féodal. Le grand siècle le fit marquis, ou peu s'en faut.

Au dix-neuvième siècle finissant, l'Énéide devint l'un des bréviaires favoris des doux apôtres que nous eûmes et qui préconisaient la religion de l'humanité. Le tendre et sensible Énée pleura sur la souffrance universelle et, grâce à divers contresens, mêla ses larmes à celles des choses. Virgile devint une sorte de Tolstoï imprévu.

Et voici Jules Lemaître qui, à son tour, comprend Virgile à sa manière, délicatement spirituelle, narquoise et gaie avec mélancolie. Didon et sœur Anna épiloguent sur l'amour en contemporaines de nos psychologues les plus subtils et de nos moralistes les plus indulgents: elles savent que notre cœur est sujet à des changements furtifs et qu'on ne lui commande qu'en lui obéissant.

Virgile, au cours des siècles à venir, se transformera selon de nouvelles pensées que nous ne prévoyons guère plus que lui-même ne prévoyait les chrétiens, les renaissants, les philosophes humanitaires et Jules Lemaître. Il signifiera des tristesses et des chimères que nous ne connaissons pas encore. Et ceux qui le liront après nous y seront attentifs justement à ce qui nous échappe.

Telle est la destinée extraordinaire et poignante des beaux livres qui sont le trésor de l'humanité. Trésor inépuisable et merveilleux, que l'on dirait soumis à des prestiges, tant il a de facilité à se faire la parure changeante de l'âme humaine en sa métamorphose indéfinie.

Les Grecs n'avaient qu'un petit nombre de sujets dramatiques. La seule famille des Atrides alimenta des centaines de tragédies. Chaque poète nouveau s'inspira des malheurs d'Œdipe; et l'on ne croyait pas utile de chercher d'autres fictions pour offrir à des spectateurs réfléchis une émouvante image des catastrophes que la fatalité organise. Mais, au gré d'une philosophie que les circonstances et la méditation des penseurs modifiaient, la légende ancienne s'animait d'une idéologie nouvelle. Les Grecs ont donné ce témoignage de leur croyance à la continuité de l'âme humaine, qui demeure la même en dépit des incertitudes et qui, en somme, n'est inquiète que d'un petit nombre de problèmes.

La bible de l'humanité est écrite depuis longtemps; et nos ancêtres millénaires ne nous ont pas laissé le soin de la composer. Mais ils nous ont abandonné les marges du livre unique, où chacune des générations successives griffonne ses gloses, plus ou moins belles, plus ou moins durables. Le texte, lui, ne s'altère pas. Indifférent au commentaire successif, on dirait qu'il attend avec sérénité les remarques ultérieures.

Quand les écrivains seront sages, peut-être la production littéraire diminuera-t-elle admirablement; et peut-être nos romanciers, nos dramaturges, nos poètes renonceront-ils à se figurer qu'ils inventent de nouveaux thèmes, à se tracasser pour la recherche d'une autre Hélène, d'un autre Pâris, d'un autre Ménélas.

La douzaine de livres sur lesquels l'humanité a vécu et vivra suffiront. Et, de loin en loin, après que des hommes de génie auront formulé des hypothèses nouvelles, ou à peu près, sur l'économie du monde, les tribulations de la destinée et l'inconstance de nos désirs, ou bien après que des calamités cosmiques ou populaires auront un peu secoué le rêve de nos esprits, un bon écrivain se chargera d'inscrire quelques lignes, de plus en plus courtes et d'une écriture toujours plus parcimonieuse du papier, sur les marges de ces vieux livres.

Il me semble que cette pensée un peu triste et raisonnable a inspiré à Lemaître le projet, qu'il a si bien accompli, de rédiger les gloses par lesquelles notre temps aura marqué son passage, de noter les nuances de sentiment qui nous épargnent l'ennui de faire trop effrontément double emploi avec nos aînés.


Et le refuge, maintenant, on le devine. Il n'est pas seulement, comme disait Montaigne, la librairie. Certes, entre des murailles de beaux et vieux livres, au milieu de leur silencieuse éloquence, on est bien. Mais, pour l'esprit, le refuge est une place dans la série humaine à laquelle on appartient.

Ou bien, en d'autres termes, le seul asile est dans la sécurité de la tradition perpétuelle. Nous croyons nous en évader, pour nous distraire; et ce n'est que folie. Nous revenons; et aussitôt nous sentons que nous sommes chez nous.

Jules Lemaître n'eut point à se convertir; il n'eut qu'à prendre une conscience plus nette des idées qu'il préférait. S'il relut les Contemporains et les Impressions de théâtre, il put y voir l'image nombreuse, claire et variée de toute la pensée moderne; il put encore y découvrir une évidente et saine prédilection pour les œuvres de qualité française. Au temps même de son «impressionnisme», que Ferdinand Brunetière lui reprochait, Lemaître, qui ne méconnaissait pas la farouche grandeur et l'attrait d'un Ibsen ou d'un Tolstoï, se gardait et gardait son lecteur contre la tempétueuse invasion des littératures étrangères; et il accomplissait déjà une excellente besogne de protection nationale.

Il avait l'air de plaisanter, avec tant de grâce, avec tant de charme, qu'on lui pardonna de jouer ce rôle de défense utile. Et même, on ne s'aperçut pas qu'il le jouait; il n'en fut pas moins efficace.

Quand il passa de la critique littéraire à la critique politique, on s'aperçut de ses projets; et l'on se fâcha: il se fâcha lui-même. C'est que les gens prennent la littérature pour un jeu qui n'a pas d'importance: et ils sont, là-dessus, la tolérance même. Seulement, ils croient que la politique est fort grave: et ils se trompent, avec une fougue singulière. Ainsi vont les choses! Mais, plus vive de ton,—parce qu'il faut bien tenir tête à l'insolence des politiciens,—la politique de Jules Lemaître a le même caractère exactement que sa critique littéraire: elle est une politique de défense française. A tort ou à raison,—et qui oserait dire, hélas! qu'il eût tout à fait tort?—Jules Lemaître considéra que l'esprit de notre pays était en butte à divers ennemis: il résolut de guerroyer contre les ennemis de l'intérieur, les plus dangereux parce qu'ils connaissent la place. Son activité politique continua l'énergique initiative de sa critique littéraire; pareillement, ses comédies raciniennes sont l'exemple d'un art dont sa critique est le précepte. Et ainsi, toute son œuvre est harmonieuse.

La pensée de Jules Lemaître, je la comparerais à quelque paysage de la France nouvelle, qui eût bien conservé le caractère de l'ancienne France; mettons, à quelque paysage de la Touraine, puisque cette province est l'une des plus belles et l'une de celles qui ont le mieux gardé le souvenir des grands siècles. Pas de montagnes formidables, de ravins ni de précipices. Rien de tragique, ni d'affreux, ni de sublime. Mais, dans une infinie douceur de l'air, une incomparable harmonie des couleurs tempérées et des plus gracieuses lignes. Le dessin des collines est le cadre d'un ciel changeant où le gris et bleu se combinent sans rudesse. Il y a, de place en place, des châteaux illustres et tout pleins d'histoire. Partout la vie est facile et heureuse. C'est, en vérité, le pur paysage de France.