Certes, on n'en était pas là. Victor-Emmanuel très zouave,—ne lui avait-on pas décerné les galons honorifiques de caporal?—n'avait cure de la chanson des désirs et du poème des déshabillés. La possession lui suffisait, qui culbute et qui se repaît, les dessous lui importaient peu.
Encore que la chronique nous ait conservé le souvenir des «pantalons angulaires» de Cora Pearl, et que la photographie ait fixé sur la plaque sensible la silhouette non moins austère de «l'inexprimable» d'Alice la Provençale[261], nous savons peu de chose des demi ou quarts de mondaines du Second Empire.
Le «passage de l'inexprimable»[262] était bien devenu une des heures de la toilette des dames. Nombre d'entre-elles, cependant, n'en portaient pas encore, leurs braves femmes de mères ne les ayant pas habituées à ces complications.
Grévin qui a semé tant de pimpants croquis de Parisiennes en chemise et en corset—la chemise longue et le corset court—pas plus que Gavarni, n'a esquissé sa silhouette en pantalon. Affaire de goût, sans doute, de sa part, car ses petites femmes portaient, elles aussi, des pantalons, deux de ses légendes en témoignent.
L'une est placée au-dessous d'un couple de canotiers, ces êtres, hélas! préhistoriques.
—Déjà la brise du matin...
Soulève de Nini la jupe frémissan... an... ante.
—Oui... mais Nini a des culottes»[263].
L'autre corse ce dessin intitulé : Un engagement.
—Avez-vous du galbe?
—Plaît-il?
—Avez-vous des jambes?
—...Je vous ferai bien voir... plus haut, mais j'ai un pantalon»[264].
Avoir du galbe ou avoir des dispositions, cela se vaut dans la bouche des directeurs d'agences théâtrales, ce sont toujours les jambes... un peu plus haut. Plus récemment, «le regretté» G. Albert-Aurier—ô Monna!—a donné dans son roman de Vieux cette contre-partie à la légende de Grévin:
—Allons non... monsieur Thomas... non... pas de bêtises... allons, non, non, finissez... j'ai pas de pantalon, finissez...[265]
La crinoline avait imposé le pantalon. La cage disparaissant, saluée de quels quolibets son complément n'allait-il pas la suivre dans son hégire ?
Sous les jupes tombant droit, sans ballonner, son utilité devenait tout au plus relative. L'occasion pouvait sembler excellente aux femmes et aux jeunes personnes pour supprimer de leurs dessous cet objet qui avait eu tant de peine à faire accepter sa présence. Nombre d'entre elles le tenaient pour disgracieux ou gênant et il y en avait encore pour le juger indécent.
Il n'en fut rien.
Les mœurs n'avaient pas changé et n'étaient pas devenues meilleures. La simple vision d'un pantalon de femme suffirait à dissiper cette illusion. Mais, le pantalon lui-même avait changé et il devait moins le revirement dont il bénéficiait aux circonstances, dirai-je concomitantes, qu'à l'évolution qu'il avait subie.
Il avait dansé et avait plu.
De long et rébarbatif qu'il était quinze ans plus tôt, il était devenu presque court—je dis presque: aujourd'hui, il nous semblerait affreusement long—dépassant à peine le genou et avait gagné en élégance ce qu'il perdait en longueur et en largeur.
La percale et la batiste avaient remplacé le bazin et le madapolam, il ne finissait plus en tuyaux d'orgue et ses poignets commençaient à se garnir.
Bertall a ainsi décrit ce pantalon de la fin du Second Empire et des premières années de la République, ignorant encore, le plus souvent, des entre-deux et des valenciennes dont quelques rares élégantes appréciaient cependant déjà la saveur:
«Suivant que la dame qui porte le pantalon a la jambe plus ou moins heureusement tournée, le pantalon est plus ou moins long.
«Généralement, il s'arrête un peu au-dessous du genou.
«Celles qui possèdent une jambe bien faite, que dis-je? deux jambes bien faites, ornent avec plus de soin le bas du pantalon, soit d'une guipure, soit d'une broderie, soit de petits plis finement tuyautés. Il faut bien être prête pour les éventualités de la promenade, les ascensions ou les descentes de voiture, ou les fantaisies de la brise.
«Celles dont les jambes ne sont pas irréprochables donnent moins de piquant à la garniture du pantalon, afin de ne pas attirer les regards.
«Généralement elles mettent un soin méticuleux à laisser tomber les draperies de leur jupe, et l'on aperçoit le bord timide du pantalon que dans les circonstances exceptionnelles de vent indompté ou d'orage ruisselant»[266].
Évidemment, ce n'était pas encore le fouillis de dentelle qu'est aujourd'hui le pantalon d'une jolie femme, toutefois, ce n'était déjà plus le rempart de jadis, rempart pour rire, car une large brèche en avait depuis longtemps réduit à néant le système de défense?
Complice de toutes les coquetteries et les pires, impassible et inerte témoin de bien des abandons, pratiquant, avant la lettre, la libre doctrine du «laissez-faire, laissez-passer», de «l'inexpressible», de «l'inexprimable», de «l'indispensable», il était devenu tout bonnement le «pantalon», avant que de redevenir, pour nos coquettes la «culotte».
De son indécence, il n'était plus question, mais de son élégance et de sa joliesse.
Il n'effrayait plus les amoureux, mais les excitait. Vieux et jeunes commençaient à connaître le charme et le pouvoir d'«une culotte ornée de dentelles»[267], le voile devenait piment et le roman et la caricature en attendant la photographie, n'allaient point tarder à s'en emparer.
La crinoline pouvait disparaître, le pantalon lui survivrait et il aurait pour cela de bonnes raisons.
Outre l'habitude et la peur des chutes qui ne permettent pas à beaucoup de les supprimer quand elles ont accoutumé d'en porter, outre l'hygiène, la crainte du froid et de la poussière, outre la pudeur, ou, si l'on préfère la prudence, la femme avait pour rester fidèle au pantalon—on a la fidélité que l'on peut—une raison meilleure que toutes, sa coquetterie.
Court, large et ouvert comme il est, cuirasse percée en son milieu, le pantalon n'arrête pas plus l'insolence des mains qui se glissent que l'indiscrétion de la brise ou des bestioles, mais il est de mode d'en porter, il complète les dessous et corse les déshabillés. La silhouette de la femme en pantalon, si le fâcheux embonpoint ne le gagne pas, est amusante et charmante, et vous auriez voulu qu'elle renonçât à en porter, sous prétexte qu'elle abandonnait ses cages?
Le pantalon a été dans la toilette féminine non une révolution, mais une évolution, évolution qu'a chantée, sans en comprendre peut-être toute la grâce, un poète dont les qualités de sagace administrateur n'ont éteint ni la verve, ni l'esprit.
Oui, mais... elle sait fort bien, l'impudique, le prix et le pouvoir de ce qu'elle montre et, pour le «suiveur» ravi, ce prix est inappréciable, quand il n'est pas honnêtement tarifé.
Aussi, loin de disparaître, l'usage du pantalon s'est-il, depuis le proconsulat de M. Jules Grévy, singulièrement généralisé, je dirais même démocratisé, si le vocable ne me semblait malséant.
A part les chauds juillet et les brûlants août où tant, et des plus honnêtes, les suppriment, à l'affût d'un peu de fraîcheur, il n'est petite des Modes et Confections qui n'en porte aujourd'hui. Que diriez-vous de cette lingerie biscornue, Mimi Pinson et, vous, Francine, chères âmes qui jamais ne songeâtes à en compliquer vos dessous si sommaires.
Ils semblaient, dépassant à peine le genou, courts à Bertall; ils le sont devenus bien plus et l'on ne peut,—l'on doit cet hommage à la sainte Ligue—parler de la Parisienne, sans parler de ses dessous et de ses pantalons.
«Passons à l'inexpressible, écrivait, il y a trente ans, Violette. Celui-là, du moins, s'il n'est pas toujours gracieux a le mérite de sa personnalité. Ce n'est pas comme la chemise-pantalon un objet neutre et hermaphrodite.
«Le pantalon désormais ne descend pas au-dessous du genou. Qu'il soit orné par un ruban, de forme zouave avec un plissement de dentelle jabotant sur la jarretière ou bien tout droit, achevé par une neige de plis, d'entre-deux et de dentelle, sa longueur est marquée. Il doit être inapparent: à peine si le bord léger flotte sous le petit jupon court, le seul que l'on porte aujourd'hui»[269].
Mieux encore, Mlle Marguerite d'Aincourt semble en avoir apprécié la grâce et s'est efforcée de la rendre:
«Ce n'est plus l'horrible gaine d'autrefois, on le fait adorable et coquet, pour qu'il ne trouble pas d'un accord discordant le délicieux poème qui s'appelle la toilette intime de la femme et qui semble écrit par ce grand et incomparable poète: l'Amour. Il n'y a que les Anglaises gourmées qui n'osent parler du pantalon Chérubin, si joli avec sa jarretière de ruban qui se serre au genou, sous lequel s'agite et frissonne un long volant de dentelle.
«En voici un autre, qui aurait dû recevoir le baptême et que nous nommerons le Charmeur, de notre autorité privée. Vîtes-vous jamais chose plus gracieuse, que cette multitude de volants de dentelles dont il est formé, volants que relèvent et serrent les sept rangs de rubans étroits qui le garnissent en long.
«Vous voyez que cet objet de toilette correspond par son élégance, à toutes les autres parties de notre costume, et qu'il n'est plus besoin de lui assigner un coin caché dans les tiroirs»[270].
Pour clore ces citations par une prose d'une autre qualité, qu'il me soit permis de citer à nouveau Octave Uzanne.
Qui pouvait mieux chanter le secret de nos vierges en fleurs et chanter la louange de leurs pantalons «assortis aux chemises... non moins variés, jolis et ingénieusement combinés en pongis ou en étoffe de soie vaporeuse, avec des flots de dentelles aux genoux, des entre-deux sur la hanche et des enrubannements inexprimables»[271]?
«Les moralistes, conclut d'autre part Octave Uzanne dans Nos Contemporaines, qui ne sont aucunement des «féministes», et plus rarement encore des sensitifs et des artistes, s'élèveront encore contre le luxe effréné et scandaleux de la toilette; ils protesteront contre ces recherches dans la confection du corset, du jupon, de la nuageuse chemise, et contre cette préciosité des tuyaux de modestie,—ainsi que les demoiselles de couvent nomment leur pantalon;—mais ces sophistes ne seront point écoutés davantage aujourd'hui que naguère»[272].
En vérité, il faut savoir gré au pantalon des transformations successives qui, depuis plus de vingt ans, laissent la jambe, svelte ou forte, trop longtemps uniformément vêtue de noir, saillir dans l'harmonie de sa ligne, hors de la fallacieuse et illusoire batiste, sans quoi, mêlant ses regrets à ceux du Pont-Royal, il faudrait emprunter à Bertall un peu de sa cendre et regretter avec lui le temps passé:
«Le vent n'a plus de ces révélations indiscrètes dont s'amusaient nos pères, et dont les dessins d'Horace et de Carle Vernet nous ont conservé le souvenir. En ce temps, certains gourmets et curieux faisaient station sur le Pont-Royal à l'affût de quelque bourrasque révélatrice.
«L'introduction du pantalon féminin a supprimé définitivement cette source d'indiscrétions, il ne stationne plus de curieux ad hoc aux abords du Pont-Royal»[273].
O mélancolie des choses!
TROTTINS ET MIDINETTES
Th. Hannon.