Pourtant, cela peut arriver de perdre son pantalon, même en plein concours hippique—n'est-ce pas Nelly?[403]—voire sur le warf de Tanger la bleue, sans que l'on puisse attribuer aux frères Manessmann ou au champion de Mamers cette rupture de cordons, ou même à une première de Romain Coolus au Théâtre Antoine.
Deux faits divers; ils ont leur saveur:
«Une jeune femme, sans rêve, sans passion, une bonne petite bourgeoise d'épouse débarque à Tanger. A son premier pas un crac significatif lui annonce une avarie (oh! Madame!) dans une partie de sa toilette, et soudain sur ses bottines, son pantalon vient choir. Que faire? Le remettre en plein warf, il ne fallait pas y songer. Marcher tout de même? Cela risquait de devenir grotesque. D'un geste sec, la jeune femme arracha la légère batiste et l'envoya par-dessus bord»[404].
Une façon de jeter son bonnet par-dessus les moulins à laquelle n'avait certainement pas songé Mimi Pinson.
Cela n'explique pas le mystère du Théâtre Antoine: il n'y avait pas de pas au plafond, mais un pantalon de femme oublié aux fauteuils d'orchestre. A quels tripatouillages, ô Caliban, avait donc donné lieu la pièce nouvelle de Coolus?
Sous la plume de Palémon, le Figaro a gaîment conté ce menu fait de la vie parisienne:
«Un incident des plus singuliers et des plus inattendus a donné à la première représentation de la nouvelle pièce de M. Romain Coolus, au théâtre Antoine-Gémier, une note comique infiniment pittoresque, et qui d'ailleurs n'a nui en rien à cette belle œuvre, puisque le fait se produisit après le baisser du rideau.
«Tandis que la salle se vidait lentement, un spectateur découvrit devant un fauteuil d'orchestre un chiffon d'élégante lingerie finement brodée, délicatement ajourée, un de ces vêtements légers qui semblent se faire gloire d'être inutiles. Un mouchoir? Non pas. Une écharpe? Pas davantage. Une mantille? Point du tout.
«C'était ... il me faudrait pour nommer ce coquet accessoire de l'ajustement féminin les ressources du lyrisme le plus discret et de la poésie la plus intime... c'était... ce vêtement auquel l'un des plus célèbres personnages de la comédie italienne a donné son nom... c'était... mon Dieu, il faut bien l'appeler par son nom... c'était un pantalon.
«Ce fut dans la salle un immense éclat de rire et tous les spectateurs qui venaient d'être violemment émus par les belles situations de Cœur à cœur connurent là quelques instants de gaieté folle... irrésistible...
«D'où venait ce sournois, cet imprévu, cet incroyable pantalon? comment était-il là? quelle main irrévérencieuse ou maladroite l'avait jeté à cette place? Distraction? fumisterie? On ne sait... ne le saura jamais. Il y a ainsi de petits mystères qui ne seront jamais éclaircis. Celui-ci est parmi les plus irritants. Les ouvreuses interrogées ne purent donner aucun renseignement; ce genre d'objets ne relève point de leur vestiaire.
«Je sais bien que Béranger, considérant le pantalon comme l'un des signes du développement de l'esprit républicain en France, s'écriait au lendemain d'un événement réactionnaire:
«Mais il ne semble point que ces deux vers d'une médiocre envolée, puissent ici trouver leur application.
—Et dire, soupirait un spectateur, qu'elles ne veulent pas retirer leur chapeau!»[405]
Un bouton, sans doute, qui avait sauté ou un cordon qui avait craqué,... à moins que la défaillance due à une émotion trop vive, ait fait craindre à une pauvre dame de s'enrhumer, si elle conservait sur elle le témoin bon à tordre, ou plutôt la victime, d'un oubli de quelques secondes.
Dans un cas comme dans l'autre, il faut admirer l'adresse et les ruses dont on avait su user une femme pour dépêtre, en pleine salle de théâtre, ses jambes de l'importune lingerie et la retirer.
Mauvais présage d'autre part, pour une jeune mariée de sentir, le jour de la cérémonie, craquer son pantalon, en montant les marches de l'église. Le ménage est appelé à craquer, lui aussi. «Petite superstition française» a soin d'ajouter Maurice Donnay, dont Le retour de Jérusalem nous a révélé ce détail de mœurs assez ignoré—des hommes, tout au moins:
—J'ai une amie, le jour de son mariage également, en montant les marches de la Trinité, son pantalon a craqué. Elle s'est dit: Ça y est, je tromperai mon mari.[406]
Non moins mauvais pour une pauvre petite femme venue dans un ministère pour y appuyer le Mérite Agricole ou les Palmes de son époux, d'oublier dans le cabinet du chef du bureau compétent, son pantalon que l'examen attentif des titres du candidat lui aura pu faire retirer. Les hommes sont si mufles que, quelques jours plus tard, le mari pourra le recevoir avec, épinglés, la carte du bureaucrate et un compliment de sa façon.
Il n'en faut pas plus pour jeter le trouble dans un ménage parfaitement uni: les hommes comprennent si rarement le dévouement de l'épouse.
Il vaut mieux qu'il soit perdu tout à fait en voyage de noces. La jeune femme n'en est pas à cela près, puis cela a si peu d'importance au milieu des roucoulements de la première semaine.
Après un long arrêt qu'ils ont mis à profit pour dîner en cabinet particulier, les tourtereaux sont remontés en wagon. Monsieur semble fatigué, presque triste, et Madame est encore très rouge. Le train vient de repartir. (Auteur du scénario: Auguste Germain):
M. Omer (très tendre).—Cette fois, j'espère que tu n'as rien oublié?
Alexandrine.—Oh! non!
M. Omer.—Tu n'avais plus rien à perdre, d'ailleurs.
Alexandrine.—Oui.
M. Omer.—Tes cartons à chapeaux sont à Paris; ton sac, ton ombrelle et ton parapluie à Chartres. Notre voyage se finira tranquillement.
Alexandrine.—Oui.
Mais tout à coup elle s'agite, blêmit, ses yeux deviennent hagards, ses mains tremblent.
M. Omer.—Qu'est-ce que tu as?
Alexandrine.—Dans le restaurant, à Saintes.
M. Omer.—Quoi?
Alexandrine.—J'ai oublié mon pantalon[407].
A TRAVERS LE ROMAN CONTEMPORAIN
Les maîtres de l'archet subtil et titillant dans l'art de bien exciter et bien dire.
Jean Lorrain.