On me voit d'abord en chemise
Puis m'vêtir sans plus de façon.
Si vous saviez comm' je suis mise
Et comme ce spectacle grise
Le public un peu... polisson[475].

Le public s'en grisa si bien même qu'il ne tarda pas à s'en fatiguer, puis, vint le dégoût.

Avec son sens aigu et si vivant de l'actualité, Georges Montorgueil a consacré aux Déshabillés au Théâtre un de ces délicieux volumes qui déjà font prime dans le monde des bibliophiles et que plus tard se disputeront les chercheurs et les curieux[476].

La Revue déshabillée, jouée en 1894 aux Ambassadeurs, avait permis à M. Clémenceau, chez qui le journaliste n'est pas inférieur à l'orateur, de faire joliment, dans le Grand Pan[477], le procès de ces amusements. Mais, pour qui veut étudier cette phase de notre décadence dramatique, l'étude de G. Montorgueil constitue un document sans pareil, auquel on ne peut pas ne pas se reporter. C'est une page amusante et pimentée à joindre à l'histoire des petits théâtres, des très petits théâtres, moins du boulevard que de Montmartre, car la petite fête avait commencé sur la butte, et, après un court hégire sur les scènes plus somptueuses des boulevards, elle vint y finir, comme toute fête qui se respecte.

Mlle Cavelli avait inauguré à Lyon ce genre de spectacle, puis, encouragée par le succès, elle vint le reprendre, rue des Martyrs, chez les époux Verdelet, les successeurs de Jehan Sarrazin au Divan Japonais.

La scène était simple, les dessous plus simples encore.

«Un piano joua à l'orchestre et une dame en toilette de ville, le chapeau sur la tête, silencieuse, entra. Sans une parole, avec une lenteur calculée, elle ôta son chapeau, dénoua sa voilette, se déganta. Elle regarda un portrait d'homme au mur, soupira, et sa pensée s'arrêta sur son corsage qu'elle dégrafa, pour le complètement retirer. Elle apparut en corset...

«A présent, elle enlevait son jupon, et, sans gêne, par le théâtre, allait et venait en pantalon, grimpait sur une chaise, griffonnait un petit billet.

«La lingerie n'était point de fantaisie; la chemise était tout bonnement une chemise; le corset servait tous les jours, et le pantalon était celui que Mlle Cavelli avait mis pour venir à la répétition...

«L'action se développait suivant des règles très anciennes qui existaient déjà peut-être avant Aristote: la belle enfant ôtait son pantalon, et comme il est d'usage, une jambe d'abord, l'autre ensuite. Elle empoigna l'armature du corset qui lâcha prise et délivra la taille. Elle eut le geste traditionnel, sous les seins, qui caresse l'épiderme affranchi.

«Elle était en chemise, maintenant; là, comme chez elle, sans plus de façons, sans une excuse d'art, sans une recherche de costume, sans un fanfreluchage conventionnel; sans rien qui atténuât la vulgarité de son dévêtement. Il lui restait ses bas; elle s'en défit, chaussa de petites mules et, contre une chemise de nuit, troqua ouvertement sa chemise de jour. Ainsi parée, fit quelques mines, agacée, violenta l'oreiller, souffla la bougie, et la toile tomba...»[478]

Perplexe et un peu troublé, un censeur avait assisté à la répétition. Le lendemain, à la première, la voix un peu cassée d'un voyou prit soin de rappeler à l'artiste, avant qu'elle se couchât, un détail omis:

—Et pipi?

Mlle Cavelli fit mine de ne point entendre.

La qualité des dessous ne changea guère sous le proconsulat de Maxime Lisbonne. Mais, tout Paris étant monté à Montmartre pour assister au Coucher d'Yvette, le Coucher—une politesse en vaut une autre—à son tour descendit à Paris.

A l'Alcazar, Mlle Holda, une brune, puis Mlle Lidia, une blonde, se déshabillèrent en plein air, sous les regards allumés du public qu'enchantait une pareille aubaine.

Des adolescents frissonnaient et de vieux messieurs ruminaient des stupres.

C'était toujours le Coucher d'Yvette, mais ce n'était plus l'honnête lingerie de petite bourgeoise dont le mari fait ses vingt-huit jours, de Mlle Cavelli.

Effrayée par le naturalisme du linge exact, la Censure, cette péronnelle, avait imposé aux jolies déshabillées le mensonge du linge de soie, ses plis lourds et cassants.

Qui dira jamais les torts de la rime?

Ceux du linge de soie ont été dits, et souvent.

Déjà, dans le Courrier Français que cette enquête amusait,—et nous donc—Mlles Valti et Camille Stephani, avaient déclaré lui préférer «la batiste avec des dentelles»[479], «du linge léger, fin, blanc, mais pas excentrique, honnête»[480]; Yvette Guilbert avait spécifié le tissu de ses pantalons: «les mêmes toujours, en toute saison, de la batiste»[481] tandis que Mlle Léonie Gallay avait pour la soie un mot d'une amusante brutalité:

— C'est bon pour les femmes qui ne se lavent pas![482]

M. Georges Montorgueil a provoqué, de la part des plus spirituelles déshabillées de l'époque, des confessions non moins piquantes. Les résultats de l'enquête restèrent les mêmes, la condamnation du linge de soie au profit de la batiste.

Non vouée encore aux mystères de la carburation et à la protection des pures amours— on se gare comme on peut—Mme Bob Walter, dont le pauvre Lorrain connut surtout le trousseau de clefs, livrait ainsi la clef de son trousseau:

«Monsieur,

«J'aime la chemise et le pantalon en fine batiste avec entredeux et volants de valenciennes bien teintée dans la nuance ivoire, avec, sur les épaules et au bas du pantalon, des nœuds assortis au jupon qui devra être de même étoffe que le corset; beaucoup de froufrous sous le jupon que je trouve joli en taffetas Louis XV avec des volants en mousseline de soie et le corset garni de dentelle très écrue, avec des troutrous dans lesquels on passe de la comète qui forme au haut du corset un chou très léger et gracieux.

«Pour compléter la Parisienne, chaussez et gantez-la d'une façon irréprochable, jetez-lui une robe de rien du tout qui la moulera et... laissez-la marcher comme elle seule en a le secret.

«C'est le bijou que le monde nous envie.

«Ainsi soit-il.

«Bob Walter


«La réponse, aux nuances près, fut de tous côtés identique. La batiste et le linon réunirent les suffrages à l'unanimité contre la soie dans la chemise. «Du linge de fille», m'écrivit Renée de Presles, dont le mépris s'afficha en termes, il m'en souvient, encore plus colorés. Elle spécialisait ses habitudes dans le pli qui ajuste la chemise et dans l'échancrure du «pantalon à jabot» son triomphe.

«Linge fin, souple et blanc, répondit Suzanne Derval; le transparent n'est pas pour me déplaire. Mais entendez ce transparent qui simplement se rose au contact, comme si timide, il rougissait des frôlements voluptueux. Les rubans dans les bleus éteints mouraient avec grâce, m'a-t-on dit, dans le fouillis discret de mon déshabillé, et Chaplin, pour ses Rêves, mettait à mon cou, quand ma gorge était nue, la largeur d'un collier de satin.

«Mais Angèle Héraud s'étonne de cette question:

«Une formule? Il y en a donc? Ce qui est chose de mode est vrai ce soir. Sera-ce vrai demain? Je n'aurais pas le temps de vous dire la couleur de mon jupon que ma coquetterie, obéissant à je ne sais quelles lois inconstantes, sa couleur en sera déjà changée. J'ai l'horreur des bas blancs mais parce qu'on porte des bas noirs. Si l'on portait des bas blancs, j'aurais horreur des bas noirs.

«Mes chemises sont de façon berthe, c'est que j'ai la gorge évasée;—ce n'est pas un axiome de toilette, ce n'est qu'une application. Et du reste, suivant mon goût qui est mobile, il ne me déplaît pas que l'ensemble apparaisse honnête, encore que l'embarras soit grand d'y sûrement arriver.

«La première femme qui mit un pantalon fut tenue pour immodeste: l'immodestie de notre temps consisterait à s'en passer. La puce qui m'obligea une centaine de fois à un déshabillé sommaire a livré tout le secret de mes dessous. Ils trahissaient mon état d'âme autant que la dominante de la mode; les jours de chagrin, vous ne me feriez pas mettre une chemise rose pour tout l'or du Transvaal. Quant à mes jarretières, elles ont leur langage: mais c'est un langage chiffré dont je ne donne pas, Monsieur, la clef à tout le monde.

«Angèle Héraud»[483].

Et les déshabillés se succédèrent. Aux Folies-Bergère, Mlle Renée de Presles, cette jolie fille, morte, un jour de juillet, de la poitrine, comme une grisette sentimentale, une sentimentale grisette de jadis, incarna le Lever de la Parisienne.

Une légère interversion: elle s'habillait.

Louise Willy—un nom qui porte bonheur—la fit se baigner et mérita, dans le Coucher de la Parisienne, d'être donnée, par un digne ecclésiastique, comme exemple de modestie à ses pénitentes.

«Elle conçut en pensionnaire qui joue aux Oiseaux ces scènes légères et plut par le piquant de ce contraste. Ambitieuse de jouer le Chérubin du Mariage de Figaro, dont elle avait la physionomie vive et délurée, elle était d'une chasteté mutine dans son coucher d'épouse.

«L'œil n'allait pas aux avant-scènes quêter le loyer du nu dont elle n'était au reste que peu prodigue, industrieuse à retirer sa chemise, sans maillot de corps, les seins libres, et pourtant si discrète qu'elle se laissa conter—et ce fut la satisfaction la plus heureuse qu'elle éprouva—qu'un curé d'une paroisse mondaine conseillait à ses jeunes pénitentes d'aller à l'Olympia prendre auprès d'elle des leçons de modestie.

«Elle avait envisagé toutes les nuances de ce rôle divers. Trop froide, on eût crié au Maître de Forges; trop amoureuse, son impatience n'aurait pu qu'être blessante. Elle choisit un moyen terme qu'elle définit par cette nuance paradoxale: «Je me déshabillais, dit-elle, comme pour un mari[484]

L'atelier du peintre devait fournir également excellent prétexte à ces exhibitions. On demande un modèle, à Trianon, et Le choix du modèle, aux Décadents, eurent leur heure de vogue. A son tour, Suzanne Derval fut applaudie dans le Portrait, et, et à la recherche de sa Puce, Angèle Héraud se révéla parisienne jusqu'aux jarretières.

En attendant que s'en mêlât le bas commerce des cartes illustrées—elles n'avaient même plus à être transparentes—et des cinématographes de poche, au Coucher de la mariée, ce titre fleurant bon le XVIIIe siècle et ses polissonneries à la bergamote, succédèrent celui de la Môme et la brutalité de son réalisme.

Ce n'était plus la femme du monde qu'aurait voulu être Holda à l'Alcazar, point davantage la parisienne incarnée par Renée de Presles aux Folies-Bergère, point même la petite bourgeoise, corsetée au Géant des Mers et empantalonnée à Pygmalion ou à la place Monge, que, sur ces mêmes planches avait été Mlle Cavelli.

Lamentable, minable, pitoyable; fleur de chlorose, fleur de fortifs; puberté à peine éclose et déjà fanée, au hasard des accouplements vagues; fille du trottoir et du faubourg; gigolette dont les lèvres, gercées sous le badigeon du rouge qui les ensanglantait, évoquait la mélancolie d'un refrain d'Eugénie Buffet: parée du nom joli et prétentieux à la fois de Myrtil, elle semblait synthétiser, pâlotte silhouette qui s'affalait, les rancœurs de la faim, l'odeur rance des garnis, un relent d'évier et de cuvette, toutes les détresses de la Ville, refluant du ruisseau débordé jusqu'à la rampe, qui, comme à regret, éclairait ces pauvretés.

Le luxe était aboli des surahs et des dessous aguicheurs. Ni soie joyeuse des jupons, ni froufrous soyeux des pantalons. Lorsque tombait la jupe de mérinos élimée par l'usage et lavée par la pluie et que la Môme apparaissait, en son impudeur tranquille de vendeuse de spasmes au rabais—sa fonction de toutes les heures—une indicible tristesse poignait et serrait le cœur.

Hors de la chemise, brûlée par l'eau de Javel des lessives, et du corset, lâche et déformé, dont, par places, la satinette, brillante d'usure, laissait apercevoir les baleines, les seins saillaient, jeunes encore et déjà blets, mous et incapables de se tenir.

Tout ce corps trahissait la fatigue, l'éreintement professionnel; le ventre semblait las, la croupe harassée.

Des bas troués, l'article des déballages, vrillonnaient autour des jambes maigres. Aux genoux cagneux, une faveur déteinte accoutumée à accrocher le regard de l'éventuel client, plaquait de sa tache les poignets du pantalon trop long, fripé et souvent porté, dont, mal close, la fente baillait.

Ce n'étaient plus la débauche aimable et les somptueuses lingeries des arrivées de l'amour, mais, son prolétariat dans ce qu'il avait de plus navrant et de plus angoissant, un coin subitement dévoilé du Crime social.

Pour une fois, l'outrecuidance de Lisbonne porta juste et eut cette vertu: guéri de ces spectacles, le couple Prudhomme cessa d'y mener sa progéniture.

Image 17

Des inquiétudes lui étaient venues pour ses fils quand ils auraient... trois francs.

Fin de chapitre

LE TUTU

Un petit jupon de batiste ou de mousseline cousu au milieu pour détacher les jambes: hauteur 30 centimètres, pas de garniture.

La Vie Parisienne.