La querelle s’est rouverte à cette occasion funèbre. L’immortelle avait-elle des bras au sortir de sa nuit? Comment étaient-ils placés? Quels gestes faisaient-ils? M. Ravaisson, orthopédiste tenace, d’accourir un jour avec des bras fabriqués à l’usage des déesses manchotes. L’honorable savant alla plus loin. Il découvrit un Achille Borghèse qui ne serait qu’un certain Mars à qui la Vénus demandait de goûter les joies pacifiques des voluptueuses étreintes. Grâce à un double moulage, il a rapproché dans une ombre entremetteuse les amants, depuis des siècles séparés. Sa gravité sereine présidait à ce collage d’inclination.

On prétend qu’une maison américaine a refusé de recevoir une reproduction de la Vénus de Milo, la Vénus n’ayant pas de bras. Le chaste M. Ravaisson montre plus d’exigence. Les bras ne lui suffisent point: il y veut un homme dedans.

19 Janvier.—Une princesse apparentée à la famille régnante de Belgique a été enlevée par un tzigane. Roturière américaine, riche à millions, de son or redorant le blason d’un Chimay, elle est entrée, par la chambre nuptiale, dans la société la plus aristocratique. La sensualité de son charme et l’audace de ses goûts lui firent y trouver plus d’envieux que de censeurs. Libre en ses instincts, comme la cavale sauvage des prairies paternelles, toute au jeu de ses luxures, elle chercha, instrument banal, un archet vainqueur. Ce fut un joueur de violon, d’un bronze vigoureux et fruste, aperçu dans la salle publique d’un café où soupait la galanterie. Le tzigane quêtait: elle se donna.

 
 

Le prince a su l’aventure. Il n’a point fait d’esclandre, étant un homme bien élevé.

Offensé, il avait le choix des armes: il constitua ses témoins: l’avocat et le notaire et, résolument, s’adressant aux tribunaux, il demanda réparation. Point de violence ni d’humeur déplacée. La faute en fut à sa première hâte, il avait épousé trop tôt. Un Chimay qui veut se garder de graves mécomptes attend, avant de lui donner son nom, que Mme Tallien ait quitté son costume d’hétaïre et qu’ait sonné pour ses ardeurs de thermidor l’heure du berger... ou du tzigane.

28 Janvier.—Une société de femmes connaissant l’hébreu s’agite. Mme Elisabeth lady Souton la mène. Il s’agit d’interpréter la Bible, en ce qui touche les textes sur la femme. Les hébraïsantes démontreront que nous avons mal lu la Genèse. Ève n’est point la grande coupable, que l’homme se plaît à dire. Le serpent, pour l’induire en désobéissance, n’offrit pas à notre première mère des boucles d’oreilles,—comme à une vulgaire cocotte,—mais la connaissance du bien et du mal. L’esprit sérieux d’Ève eût repoussé le bijou: elle fut séduite par l’attrait de la science. Quand le moment de s’expliquer arriva, Adam tout benêt se cachait derrière elle, pleurnichant. Il était piteux.

En présence de cette attitude, Mme Elisabeth lady Souton a décidé ses compagnes à traiter Adam, dans la Bible remaniée par les femmes, de «grand poltron».

2 Février.—La querelle des chapeaux féminins continue. Marseille prend des arrêtés contre les coiffures gigantesques. L’Amérique édicte des pénalités. Chacun propose son remède. Londres voudrait qu’on séparât les sexes; les femmes ne gêneraient plus que les femmes. L’Allemagne rappelle un précédent qui date des chapeaux cabriolets. On affichait dans les couloirs cet avis:

«Les femmes aimables, jolies et prévenantes sont priées d’enlever leur chapeau. Les autres peuvent le garder.»

 
 
 
 
 

10 Février.—Une nouvelle qui court Paris, vers minuit, est entrée en coup de vent chez Maxim’s. C’est Renée de Presles qui a crié: «La glace brûle». Elle voulait dire: «Le feu est au Palais de Glace». Feu de paille que l’exagération boulevardière a transformée en catastrophe. Cette note sinistre change le cours morose du train-train noctambulesque des soupeuses. Elle est imprévue et promet de l’émotion. Ces dames s’ajustent en hâte, sautent dans des coupés. Elles sont avides de jouir du spectacle des flammes consumant l’un des décors dans lesquels se joue leur vie conventionnelle. Elles pressent le cocher d’arriver à temps et ne cherchent pas leurs phrases: «Grouille-toi!» Étoffées de clair, soulevant les jupes, les chevilles haut troussées, elles écartent les mollets pour enjamber les tuyaux des pompes. Elles sont gaies, bruyantes, amusées, tandis que Poilpot, qui a son atelier au-dessus et ses superbes collections, se promène fiévreux. Mais pour elles qui ne risquent que leurs patins, c’est très drôle.—Le feu est là où elles ont ri, potiné, patiné, bu, lancé des modes, relancé des hommes. C’est comme s’il était chez elles. «Tiens, de là, baron: tu verras mieux.» Cet incendie est leur chose. Elles en font les honneurs.

 
 

19 Février.—La loi de l’homme: un homme vient d’en dire toute la scélératesse aux gens comme il faut, en plein Théâtre-Français. C’est M. Paul Hervieu. En trois actes rapides et fulgurants, il a montré comment l’homme a machiné à son usage la loi, en sorte que son esclave, s’il la trompe dans un domicile déterminé, n’a pas même un commissaire à son service pour contrôler la trahison. Et s’il permet que sa fille épouse le fils de sa maîtresse, la fille n’a qu’une sommation à faire à sa maman. Elle en ferait trois à son papa.

La femme veut recevoir de ses enfants, s’ils se marient contre son gré, autant de sommations que son mari, et envoyer le commissaire de police en expédition où bon lui semblera. Moyennant quoi, il est certain que l’égalité sera entre les sexes. La paix n’y sera pas davantage, ni le bonheur. Mais ce n’est pas à les chercher que la fierté de la femme s’applique. Son cri de révolte est d’abord un cri d’orgueil.

24 Février.—Je fus un jour voir Sarah Bernhardt, qu’on dit admirable dans Lorenzaccio. Des femmes élégantes étaient assises aux fauteuils d’orchestre. Je ne sais rien de l’adaptation de l’œuvre de Musset; mais je tiens pour accomplie la modiste dont j’eus devant mes yeux toute la soirée le chef-d’œuvre: une pièce à grand spectacle, avec cinq étages, et plusieurs tableaux.

26 Février.—La Falcon! Sa mort vient de nous apprendre qu’elle vivait toujours, ou mieux qu’elle se survivait. Au vrai, la Falcon n’était plus. Elle nous avait quittés il y a quelque soixante ans. Elle restait une très digne personne, maternelle et pieuse, qui s’appelait Mme Malanson.

En sa retraite silencieuse, on eût en vain cherché la trace de ses succès d’antan, l’or des couronnes, les portraits gravés d’enthousiasme par les burins subjugués. Elle avait écarté ces reliques d’une autre femme. Ses doigts ne s’attardaient plus qu’aux pages des missels.

 
 
 

Elle avait été Alice, Circé, Valentine, Rachel. Un organe merveilleux que servait une intelligence parfaite. Un soir, dans son gosier, sa voix s’étrangle. Elle chancelle, tombe; on la relève le visage inondé de pleurs, devant une salle debout et silencieuse, comme en présence d’une agonie.

Que s’était-il passé? Elle avait aimé. La caresse d’amour avait, en son sang, porté le trouble dont le cristal de son timbre fut brisé. L’ami, qui devint l’époux, lui fit dans la solitude le renoncement heureux. «Ma gloire, mes triomphes, disait-elle, n’ont pas laissé en ma vie plus de traces que le chant d’un oiseau dans les bois.» Telle était sa résignation. On l’a crue feinte; le masque de sa sagesse imposant à des regrets stériles. C’est possible.

... On dit que parfois, pour de rares intimes, la Falcon se rappelait et, que la lointaine Valentine apparaissait dans le fantôme d’une voix.

27 Février.—Au temps de ses amours de sous-lieutenant, quand la France se flattait d’avoir le cœur que possédait Marguerite, Georges cachait son bonheur chez la Belle Meunière. Elle tenait auberge, et les amoureux y passaient, délicieuses, les heures de solitude et d’abandon. Quand Elle fut morte et qu’Il se fut tué sur sa tombe à Ixelles, la Belle Meunière fit un livre de ses souvenirs. Paris le lut. La madrée paysanne, supposant qu’on en voulait connaître l’auteur, s’en vint dans la grand’ville. Elle resta en sabots, conserva sa coiffe dorée et son fichu de villageoise. En cet accoutrement pittoresque, elle ouvrit, à proximité des boulevards, le cabaret de la «Belle-Meunière».

C’est une maîtresse femme qui sait son monde, l’auberge a été tout de suite achalandée. La chère y est rustique et fine, la boisson franche, la patronne discrète aux amants. On trouve à ses tables les fruits de la saison et la boisson d’Aï qui mousse: pêches à quinze louis et pichets sérieux.

 
 

28 Février.—Le mardi-gras a inauguré le char des filles-fleurs. La première fois ce fut une corbeille de roses vivantes. Cette seconde fois ce furent des chrysanthèmes. Ces chrysanthèmes au signal d’un gong s’entr’ouvraient et les femmes apparaissaient brunes et autant que possible japonaises—c’est-à-dire des Batignolles.

Elles sont restées trois jours assez fraîches. Après quoi elles sont retournées aux marchés aux fleurs des rues et des boulevards d’où elles venaient... «Fleurissez-vous, Messieurs!» disaient-elles. Et les messieurs de se fleurir.

«Tu sens bon, Rose!»—«Moi, je suis sans parfum, mais vois comme je suis faite.»—«Le charmant bouton».

Et le monsieur s’en allait avec sa rose ou son chrysanthème—fleurs de Paris si vite fanées.

2 Mars.—Ce carnaval, le costume de clowns fait fureur parmi les femmes. Il leur donne un air de j’m’en footit qui les enchante. Il délivre la cheville, et dans l’ampleur de ses plis, laisse soupçonner la souplesse du corps.

Les bras ont licence d’être nus, échappés d’un corsage où les seins sont comme des prévenus en liberté provisoire. La tête surgit sur la collerette, espiègle sous la perruque de filasse au triple toupet.

La jolie Suzanne Derval, sûre de ses lignes, a voulu à Parisiana s’attarder dans le maillot collant de l’acrobate. Elle pouvait, si parfaite, persuader ses sœurs, mais la vogue est restée fidèle aux clownesses.

Costume oblige. Ainsi vêtues, d’aucunes s’essayent en de vagues acrobaties dont il convient de ne les louer haut qu’en se gardant de méprises: «Quelle adresse», dit en regardant l’une d’elles, un amateur ravi. Et l’enfant de répondre aussitôt, plus habituée à la question qu’au compliment: «Rue Notre-Dame-de-Lorette, mon chéri».

4 Mars.—Le charmant oiseau exotique qui fut une idéale Lackmé, un soir, pour avoir mal dosé son cocktail, entra en scène, à l’Opéra-Comique, émue. Les spectateurs, offensés dans leur dignité, le prirent mal. La jeunesse des écoles qui, on le sait, ne boit pas, prit la peine de descendre la conspuer. Qu’il était beau dans cette attitude le lion du quartier Latin! Elle s’en alla au loin, célèbre: «Ah! oui, disait l’Amérique, cette jeune fille qui chante». Et la France, généreuse et spirituelle: «Je sais, oui, cette jeune fille qui siffle.»

Van Zandt est revenue. Elle est apparue devant ce terrible public qui l’outragea, émue, sans cocktail. La voix était toujours aussi pure. Et la fauvette fit oublier la grive.

6 Mars.—Le Rire a voulu rire. Il a bien ri. Il s’est proposé de faire la preuve qu’un bal masqué se définit: «Un bal où il n’y a pas de masque». Pour champ d’expérience, il a choisi le cadre merveilleux de l’Opéra. Il a annoncé qu’il ferait des présents superbes aux masques originaux que son jury désignerait. Il espérait le burlesque et l’imprévu, ou de jolies frimousses devinées sous le satin du loup.

Roulement de tambour. La farandole. C’est un défilé las et contraint, d’oripeaux archi-connus et archi-usés—la défroque de la Courtille, le décrochez-moi ça de Milord l’Arsouille.

Des masques inventifs, pimpants, bariolés et fantasques, des masques gais et fous, drôles, des masques: point. Des chienlits à peine. Ohé, ohé les autres?

Les autres ne sont plus là.

Mars.—Une secte féminine s’est fondée, elle s’intitule «néosophique». Son école est rues Victor-Cousin et Cujas, Mme Cécile Renooz est à sa tête.

Cette science de la sagesse nouvelle est basée sur la connaissance de ce fait: que le duel d’amour est inégal. L’homme seul y verse le plus pur de son sang: le sang de son cerveau. D’où l’épuisement de ses facultés supérieures au bénéfice d’une basse morale dont la femme est victime.

Les néosophes proclament la nécessité de revenir à l’antique loi sacrée qui ne permettait aux sexes de se confondre qu’une fois l’an. Toutefois, comme nous avons pris de mauvaises habitudes, on accorderait quelques dispenses pour commencer.

19 Mars.—Après l’apothéose de la femme qui interprète, l’apothéose de la femme qui pense, après Sarah Bernhardt, Clémence Royer; au même lieu où les lettres et les arts chantèrent l’hosannah de la tragédienne, une fête est donnée à la traductrice de Darwin, à celle qui a écrit le Bien et la Loi morale, l’Inconnaissable, l’Évolution mentale dans la série organique. C’est la même table, les mêmes lumières, les mêmes fleurs. Ce ne sont pas les mêmes convives. Autour de l’acclamée, voici des hommes graves: M. Levasseur qui préside, les docteurs Manouvrier, Laborde, Letourneau; des doctoresses, des étudiants, des hommes politiques. Des femmes et encore des femmes, de celles qui ont dans le mouvement une place, un rôle, une ambition. Elles démentent ce que les malveillants disent de la grâce qui fuira devant l’émancipation. Elles sont la plupart jolies, joliment habillées et dans la nudité d’apparat qui leur sied si bien aux fracas de lustres. Et la douce lettrée Mlle de Sainte-Croix est radieuse: car cette fête fut son projet.

L’héroïne est, plus qu’aucune, détachée des frivolités de la mode. Son âge lui permet l’austérité de la robe noire montante—son goût le lui eût imposé. Sa figure apparaît menue, ronde, travaillée du burin de la pensée; les traits sont mobiles, la bouche nerveuse jusqu’en son mutisme, l’œil vif, enquêteur, d’une lumière profonde. La prunelle est comme l’eau noire d’un lac reflétant l’infini du ciel.

Au champagne, l’économie politique lui fait des madrigaux, l’anthropologie lui rappelle des batailles, le mysticisme la courtise, le féminisme lui demande des références. Elle se lève la dernière, parle d’une voix musicale et claire, s’étonne, amère et réjouie. «Je me croyais si oubliée... Qu’ai-je fait pour que cette génération pense à moi?» Mais, au fond, fière de sa tâche, elle dit avec le grand tragique:

Je sais ce que je vaux et crois ce qu’on m’en dit.

Elle a pesé son œuvre et ne l’a point trouvée légère. Elle a jonglé avec les astres; elle a remué les mondes, et aux feux des étoiles allumé le flambeau qu’elle porta dans le temple des anciens dieux—comme une torche. Montée haut, elle voit loin—si loin que nos yeux ne la peuvent suivre, au delà de cette limite où notre impuissance avait planté le décor des paradis et des légendes.

Les lampes éteintes, les bravos s’étant tus, l’admiration officielle ayant pris congé, la savante proclamée la plus savante entre les femmes des temps modernes, s’en est allée par la route qui mène à l’asile où la reconnaissance nationale lui a, par insigne faveur, accordé un lit.

 

Mars.—Un peintre connu avait pris modèle. Le modèle l’avait pris. Il en était résulté de ces services réciproques que se rendent les deux sexes. La familiarité des séances y invitait. Il posait pour elle qui posait pour lui. «Suis-je de ton goût?» Un modèle incline à ne point montrer d’excès dans la pudeur: son costume le lui interdit. A cette question elle répondit: «C’est-à-dire que tu me rends folle». Le tête-à-tête se prolongeait au delà des quatre heures. Elle s’oubliait à rester. Le matin, Diane, dans l’atelier devenu sa chambre conjugale, mettait au café au lait son croissant d’un sou. Conséquence importune, l’artiste croyait faire une muse: il fit un enfant. S’inspirer de Chaplain et tomber dans Lobrichon, c’était triste. Il renia son œuvre. Il ne la signerait pas.

On n’a pas couru tous les ateliers pour ignorer la pratique de la gravure à l’eau-forte. Le modèle essaya son procédé sur le visage de son amant, et fut pour ses débuts d’une gaucherie heureuse. Menée devant les tribunaux, elle fit plaider l’innocent, le bébé qui suça son pouce, et amusa les juges et messieurs les jurés. Ces petits, quels avocats! Le peintre était témoin comme victime: «Vous deviez élever votre enfant», lui dit le président sévère. «Moi-même?» interrogea-t-il naïf. «Vous-même», répondit le magistrat.

L’ahurissement de l’artiste a fait son tour de presse. Cet homme heureusement connaissait la loi. Il n’avait pas encore vu que sur ce chapitre elle s’accordât avec la conscience.

Mais la femme tout doucement s’arme—ou plutôt elle désarme le préjugé armé contre elle. La recherche de la paternité est interdite,—mais non du père.

14 Mars.—Le pastel—cette poussière tombée des ailes des papillons—a été mis aux doigts de l’artiste amoureux de la femme. Il fixe, par la magie de ces couleurs qu’un souffle emporterait, le charme fugitif d’un visage. Il capte, dans un nuage polychrome, l’or vaporeux des toisons, le carmin du sourire, le marbre veiné d’azur des gorges où la jeunesse palpite. Les mondaines le savent qui inaugurent à grands tourbillons de toilette le vernissage—le «fixage» des pastellistes.

Les originaux sont là, qui ne renient point la paternité des compositions qu’un Besnard signa. On se montre, indiquées d’un regard d’intelligence, les belles madames de Machard ou de Calot.

Et de ce dernier maître, cette jeune femme surtout, en sa robe blanche et or, d’une élégance élancée, la hanche crâne, parisienne très finement, l’œil sombre et doux noyé dans l’enveloppement d’une caresse sous la nuit opulente des cheveux—et si vraiment superbe dans tout l’éclat de vivre.

15 Mars.—M. Pierre Denis met le boulangisme à la scène et ne s’y oublie pas. Il y joue un rôle ample et candide.—Où donc?—Voyez sous ces cheveux, là-bas. Il est l’Éminence grise d’un règne qui n’eut pas de Richelieu. Le général est peint, en ces tableaux d’Épinal, d’une main émue. «L’amie» apparaît touchante.

Mais le caractère de la femme qui fut si fatale au boulangisme n’est pas présenté sous le jour que l’histoire adoptera. M. Pierre Denis a fait voir une amante passive, partageant l’exil de l’aimé. Au vrai, elle fut sa décision. «Toute ambition, a dit le poète, meurt aux bras d’une femme.» Il en fut ainsi pour ce sous-officier heureux qu’enorgueillissait la caresse parfumée d’une patricienne. Elle le voulait à elle, jalouse de la Gloire, effrayée du Sacrifice. Il lui obéit.

Et du mal qui emportait l’amante, l’espérance boulangiste—comme un œillet coupé—flétrie, expira.

3 Avril.—Un médecin nommé Cornu publie une thèse qui fait scandale. Il dénonce des excès de l’ovariotomie. Après qu’Ève et Adam eurent sombré pour une pomme, l’Éternel courroucé leur fit connaître leur destinée terrestre; la femme enfanterait dans la douleur. En vue de cette fin, l’extraordinaire ouvrier avait mis en son sein des organes d’une délicatesse infinie. Ses fonctions duraient depuis 6000 ans, lorsque les chirurgiens découvrirent les anesthésiques et l’antisepsie. Ils ouvrirent impunément les flancs d’Ève pendant son sommeil, et déclarèrent qu’elle était affligée de quelques rouages superflus. C’était la cause de tous ses maux. Ils les lui retirèrent. Elle se réveilla recousue et obligée à subir ces surprises que la volupté traîne après soi.

L’habitude en vint de se faire ôter, à la première migraine, des organes dont on ne se sentait pas un besoin urgent. Ce fut bientôt une mode. Les ovaires furent très mal portés. On les laissa aux bourgeoises pot-au-feu et aux femmes du commun. Encore l’actif bistouri dans les hôpitaux plongeait-il jusque les entrailles du peuple, l’ovariotomie étant devenue une façon de sport. Le docteur Cornu a fait une enquête auprès des malades. Il a découvert que la plupart se montraient épuisées, apathiques, passives, sans appétit vers ces gourmandises dont elles n’avaient pourtant plus à craindre les indigestions.

5 Avril.—L’Opéra à l’heure déserte. A travers la forêt des madriers géants, des herses et des câbles, dans l’ombre sans franchise, voici enfin, gagné à pas timides, le foyer de la danse aux dorures assoupies. Elles sont là trois femmes, les trois fées de ce paysage chimérique, vu à l’envers dans sa brutalité de décor. Elles se meuvent avec la souplesse exacte des rythmes, Mlle Théodore, le professeur, règle, ferme et douce, le charmant marivaudage du couple, qui, sous ses yeux, s’ébat. Il s’agit d’une fleur qu’on refuse et qu’on voudrait donner et dont ne veut plus qui voulait qu’on la lui donnât. Car l’amour, vous le savez, n’est que caprice et dépit. La fleur est aux doigts précieux de cette Blanche Mante, dont les traits délicats et fins, dans le cadre d’ambre des cheveux bouclés fait penser à quelque Lavallière esquissée par Mignard. Ce jaloux qui la lutine est, en sa sveltesse si souple, en sa grâce élancée et fière, et la bouche fleurie d’un sourire: Henriette Robin,—étoile depuis hier, brillante des feux trop fugitifs de l’Or de Messidor que sa beauté brune incarna.

 

7 Avril.—On vend Liane de Pougy. «Messieurs, voyez l’article. C’est comme neuf. A combien dit-on. Il y a marchand à combien? Cinq louis pour commencer. On dit, six... sept... dix. A dix louis, Messieurs, nous sommes... Ce n’est pas pour moi. Quinze louis c’est à droite. Ça vaut mieux que ça... Allons, pressons, Messieurs, pressons... j’adjuge.»

Il s’agit du lit... Et Mme de Pougy n’est pas dedans.

9 Avril.—Il y a une maison hantée à Yzeures. Au Dr Gilles de la Tourette, maître ès sciences de maladies nerveuses, j’avoue y partir. Il me prend en pitié.

—Les maisons hantées, me dit-il, ce sont des jeunes filles hystériques qui frappent dans les murs quand vous ne les regardez pas.

—Vous en êtes certain?

—L’une d’elles m’a tout avoué.

Puis il s’échappe, haussant les épaules, en traitant avec un mépris de savant très orthodoxe ce qu’il tient pour des élucubrations dont il n’est pour s’occuper que des badauds de mon espèce.

14 Avril.—Hier, aux Folies-Bergère, Mme Clara Ward devait faire des poses,—trois ou trente-deux, peu importe. Elle ne serait jamais qu’une femme en maillot, comme le sont, dans les tableaux vivants, Duvernoy et Degaby. Mais

Tout Paris pour Chimay a les yeux de Rigo.

Et à cette annonce les fauteuils d’orchestre ont valu des prix extravagants. Triomphe de la beauté? Point. Du scandale. On voulait voir, non la nudité de la femme, mais d’une certaine femme, publique par ses gestes et princesse authentique.

 

Le préfet de police la fit venir. Il lui parla. Elle a compris, et il lui survint aussitôt une indisposition toute diplomatique. Elle s’est mise au lit et à la tisane. De la tisane à la fleur d’oranger. C’était l’engagement rompu.

L’hypocrisie mène grand train autour de cette aventure. Elle y voit une revanche de la moralité. Le public, dit-on, n’avait été si empressé à lorgner le maillot de Mme Clara Ward que pour bafouer l’audace de l’imposture. Le directeur des Folies-Bergère sourit de ces airs de prude. La feuille de location dépassait vingt mille francs. Or il connaît, par profession, que jamais la vertu n’incita un spectateur à payer un fauteuil dix fois son prix.

22 Avril.—Qu’est-ce que la majesté? Est-elle donnée à une caste, ou n’est-elle point un rôle que joue l’homme averti?

Le drame lyrique cherchait une interprète qui sût marcher comme les déesses et, comme les plus altières souveraines, du geste et du regard imposer. Elle devait être la Walkyrie, Brunehild et Hellé, la source céleste du rêve et l’héroïne hautaine de l’histoire. Hellé! l’admirable création, et pour l’artiste et pour l’auteur, M. Duvernoy, qui a doté l’Opéra d’un joyau de grand prix.

 

... Il y avait, voilà déjà quelque temps, en un coin lépreux des faubourgs, une travailleuse qui accompagnait, à l’atelier, son dur labeur en chantant. C’était une robuste fille au profil énergique, casquée de ses cheveux qu’un peigne matinal ramassait. Née de pauvres, et pauvre aussi, elle allait en robe modeste, confondue dans le troupeau des communes humaines...

Cette créature au travail résignée devait être Mme Caron, dont la vie dans le royaume des idéales splendeurs bientôt n’oscillerait plus que des trônes barbares au Walhalla prodigieux.

Avril.—Au réveil, le tzigane et la princesse ont eu la visite d’un monsieur qui s’est annoncé «au nom de la loi». La princesse est allée lui ouvrir en chemise de nuit, car elle n’a rien de caché pour la Justice. Le magistrat a vu le lit, le tzigane et à côté la place toute chaude d’une nuitée d’amour interrompue. Il en savait assez, il salua et prit congé.

L’épouse du tzigane faisait constater le flagrant délit. Son mari ne pourra plus épouser la princesse—désormais sa complice. M. Paul Hervieu a bâti un drame pour montrer dans toute sa tyrannie la loi de l’homme.

Cette loi de l’homme si tyrannique est pourtant quelquefois aussi la loi de la femme.

25 Avril.—La femme a trouvé un nouveau théâtre pour théâtre de ses revendications: c’est le Nouveau-Théâtre. Une salle à elle une fois le mois, où ne seront jouées que des œuvres de femmes et pour les femmes. Si les hommes y veulent être accueillis, il leur sera moins demandé du talent qu’une opinion. Êtes-vous dramaturge? c’est sans importance. Êtes-vous féministe? voilà l’essentiel.

Nous avions la maison de Molière, nous aurons la maison de M. Paul Hervieu.

 

Cette idée a pour propagandiste Mme Marya Cheliga, une militante que les inerties hostiles et les obstacles ne rebutent point. Myope, elle y regarde de plus près, et, grâce à certains verres, voit d’assez loin. Elle dira la femme de demain dans Promethea.

Quand on connaît la tragique déception de Prométhée, l’audace est bien féministe qui fait nommer qui lui succède dans son rêve d’orgueil «Promethea»,—comme s’il appartenait à la femme de réussir où l’homme a échoué.

29 Avril.—Le témoignage d’une femme est recevable devant la justice criminelle, non devant l’état civil. Mme d’Uzès ne peut légalement assister l’amie qui prend époux, ni Mme Henry, chevalier de la Légion d’honneur et ex-sage-femme en chef de la Maternité, le père qui déclare son enfant.—Mais Gabrielle Bompard, témoin à la requête de l’accusation peut envoyer Eyraud à la guillotine.

Cette anomalie va disparaître. Ce sera l’une des premières victoires du féminisme. Elle est de bon augure et en fait présager d’autres.

5 Mai.—Deux volontaires de la Mort qui étaient des volontaires de l’Amour.

La jeune et jolie Lucette de Varennes, qui avait amants et chevaux de luxe, s’est empoisonnée parce qu’elle ne pouvait appartenir en toute propriété au seul qu’elle aimât: Manon l’eût-elle fait pour Des Grieux? Et l’on daube sur cette fin de siècle!

Le même jour, une ancienne belle, Léontine de Courcy, tombée de l’hôtel princier au meublé banal, ayant joué aux courses ses dernières économies, a allumé un réchaud de grisette.

Autrefois on ne mourait pas d’amour; il fallait arriver à notre époque pour voir des filles d’amour mourir de ce qui les fait vivre.

9 Mai.—Le petit théâtre de Mme Adam: c’est grand comme ça, pas plus. Le décor exprime le goût ferme et sûr de cette Parisienne délicate. Une scène toute petite et, sur cette petite scène, un spectacle vaste: l’humanité inquiète, en mal du lendemain.

Aujourd’hui, l’oratrice est la directrice de l’Avant-Courrière, Mme Schmahl, une Anglaise dont le cœur a conservé un léger accent. Vaillante et de belle humeur, elle trace le bilan de la campagne féministe. La résistance de la Chambre a été vaincue; mais le Sénat, dépositaire des projets de loi votée, n’entend point qu’on le presse. «Paix là, ma mie!»

Et elle qui disait,—par opposition à ses sœurs nerveuses:—«Je suis comme la petite souris, je grignote le bloc», à son tour, s’irrite, impatientée. Elle dénonce les pères conscrits: ces vieillards qui commencent et n’aboutissent pas.

10 Mai.—La Vachalcade ou cavalcade de la Vache enragée, de récente création, donnera le jour à une nouvelle muse: la Muse montmartroise.

Les ouvrières de la Butte l’ont choisie entre les plus charmantes d’entre elles; c’est une jolie lingère, brune accentuée, qui se nomme Marguerite Stumpp. Elle a dix-sept ans.

Laborieuse et honnête, elle témoignera qu’il n’est point dans Montmartre que des modèles et des joueuses de flûte. Elle sera délicatement honorée. Dans le défilé, elle occupera la mansarde de Jenny «au cœur content, content de peu». Elle recevra, cadeau digne des plébéiennes vertus, un livret de caisse d’épargne.

L’affiche qui appelait les lectrices aux urnes portait cette mention dont la sagesse s’empreint d’une ironie prudente: «Les candidates devront demeurer encore chez leurs parents».

«Encore» suppose qu’il est difficile de demander aux plus honnêtes filles à Montmartre d’y demeurer toujours.

15 Mai.—Ce qui vient de la flûte s’en va sans tambour—ni trompette: Mme Liane de Pougy a été volée à quatre chevaux. On a arrêté ses voleurs. Ils comparaissent en police correctionnelle. Citée comme témoin, la victime a allégué un empêchement majeur. Elle a écrit: «Monsieur le président, je garde le lit; mais si la justice veut venir m’y interroger, je suis prête à lui donner toute satisfaction compatible avec mon état». La justice tond les gens, coupe les bourses, mais ne va pas en ville. Vexée de cette prétention, elle s’est vengée, au jour de l’audience, elle a pris acte contre la «femme Pourpe».

Pourpe est le nom d’un honnête homme qui se lamente et d’enfants qui rougissent. Il eût été plus moral de le respecter, risque à interpeller la fantasque créature que par le titre qu’elle a conquis à la pointe de ses seins—comme à la pointe de l’épée, un soldat ses grades.

23 Mai.—Êtes-vous homme à garder un secret? me dit-elle.

—Yvette, en doutez-vous?

—Alors, apprenez donc que je vais me marier... Je l’aime, il m’aime. Il est riche, moi aussi. J’ai assez promené mes gants noirs dans toutes les Amériques. Je me reposerai du café-concert dans la vie conjugale: je ne chanterai plus que de loin en loin pour des œuvres... C’est fini, mon ami, de la divette que vous avez devinée un soir... vous le rappelez-vous?... dans l’inconnue qui chantait à la requête de Jehan Sarrazin, le poète aux olives, en ce bouibouis qu’était le Divan Japonais...

Ce secret est devenu celui de Polichinelle... les bans sont publiés: Emma-Louise-Esther Guilbert, dite Yvette, sera bientôt Mme Max Schiller. Il était inévitable que le coucher d’Yvette aboutit au coucher de la mariée.

31 Mai.—Plus de bossus. M. le docteur Callot les redresse.

Merci, docteur! C’est fini de la fée Carabosse. Il n’y aura donc plus que des bonnes fées autour de nos berceaux.

Le féminisme nous promet aussi, par la grâce de Jules Bois et par la fougue de Léopold Lacour,—que le duel des sexes nous conduit à l’Ève future—l’idéale émancipée.

Merci, poètes pour ce que vous faites croire que l’humanité nouvelle n’aura que des bonnes fées autour de son berceau. Philosophe inquiet et féministe par équité, il ne me déplaît point de me griser d’optimisme.

A l’Ève future, à Prométhée, je lève ma coupe d’espérances.

IMPRIMÉ
PAR
CHAMEROT ET RENOUARD
19, rue des Saints-Pères, 19
PARIS

Au lecteur.

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