—À qui, à quoi rit-elle?...
Elle semblait si loin!...
Il ne cessait pas de voir—il voyait mieux que jamais—ses grandes vertus d'esprit, son énergie morale. Et en même temps, elle lui restait une énigme dangereuse. Il était partagé entre deux sentiments opposés: attraction invincible, et méfiance obscure: comme un reste de cet instinct primitif qui rappelle à l'homme et à la femme d'aujourd'hui l'inimitié originelle des sexes, pour qui l'union charnelle était une forme de combat. Cet instinct soupçonneux de défense est peut-être plus fort chez l'homme, à la fois, comme Julien, d'intelligence aiguë, mais pauvre en expériences. Comme il lui est impossible de voir exactement la femme, il la voit tantôt trop simple, et tantôt remplie d'embûches.
Annette prêtait à ces oscillations de pensée par ses alternatives de tout dire et de tout taire, de tout montrer et de tout cacher, ses mouvements d'expansion passionnée et ses silences hermétiques, quelquefois pendant une moitié de la promenade... Ces terribles silences—(quel homme n'en a souffert?)—pendant lesquels la vie de la compagne qui marche à vos côtés s'en va dans des régions qu'on ne connaîtra jamais!... Ce n'est pas qu'à l'ordinaire, ils recouvrent des secrets bien profonds! Il en est où, si l'on y entrait, la nappe ne monterait pas au-dessus du talon... Mais quelle qu'en soit l'épaisseur, la nappe de silence est opaque: l'œil n'y pénètre pas. Et l'esprit tortureur de l'homme a beau jeu pour se forger des mystères alarmants. L'idée ne viendrait jamais à un Julien qu'il en pût être l'auteur, et que si la femme se tait, c'est souvent qu'elle sent combien l'homme la comprend mal. Le silence d'Annette, certains jours, ironique, un peu las, tolérait une interprétation fausse de ses sentiments par celui qui l'aimait, puisqu'elle savait que c'était la fausse qu'il aimait, et qu'il n'aimerait pas la vraie...
—«Si tu veux... Comme tu veux!... C'est entendu. Je ne suis pas comme je suis. Je suis comme tu me vois...»
Mais ces silences d'acquiescement n'eurent qu'un temps. Du jour où Annette s'aperçut qu'il y aurait peut-être danger à de franches explications,—(car Julien n'était pas en état de les comprendre)—et qu'il serait plus politique de se taire, elle parla. Se taire, pour éviter à Julien un tracas inutile, oui. Mais pour l'abuser, non. Et s'il y avait danger à parler, justement! C'est alors qu'on ne pouvait plus se dispenser de le faire. Plus le risque était grand, plus grand était l'orgueil qui voulait l'affronter. Cette épreuve de l'amour faisait battre son cœur. Si l'épreuve réussissait, elle en aimerait Julien davantage. Et si elle ne réussissait pas?... Elle réussirait. Julien ne l'aimait-il point?... Advienne que pourra!
Elle jouait loyalement. Mais il est des hommes qui préféreraient que leur partenaire trichât. Sylvie, mise au courant de l'amour de Julien et du projet de mariage, avait chapitré Annette: qu'elle ne s'avisât point, bon Dieu! de dire toute la vérité! Certes, il fallait bien qu'il en apprît une partie. Ne fût-ce qu'en se mariant, les actes de l'état civil se chargeraient de l'en instruire. Mais il y a toujours moyen d'accommoder le vrai. Puisque ce garçon l'aimait, il fermerait les yeux. Qu'elle ne les lui ouvrît pas! Ce serait vraiment trop bête! Plus tard, ils auraient le temps de tout se raconter... Sylvie parlait en honnête expérience. Elle voulait le bien de sa sœur;—(elle voulait le sien aussi, et n'eût pas été fâchée de l'éloigner au plus tôt de son logis);—elle pensait qu'on ne doit pas la vérité à tous, surtout à son fiancé: c'est assez de l'aimer! La vérité d'Annette, certes, était innocente; mais les hommes sont débiles. Ils ne peuvent supporter aucune vérité. Il faut la leur doser...
Annette écoutait Sylvie tranquillement, et parlait d'autre chose. Inutile de répondre: elle n'en ferait qu'à sa tête. La morale de Sylvie n'était pas la sienne. Et elle préférait ne pas dire ce qu'elle en pensait. Sylvie était Sylvie. Elle l'aimait... Mais de quel regard elle eût toisé tout autre qui lui eût ainsi parlé!
—Cette pauvre Sylvie!... Elle juge des hommes d'après ceux qu'elle a connus. Mon Julien est d'une autre espèce. Il m'aime comme je suis. Il m'aimera comme je fus. Je n'ai rien à lui cacher. Jamais je ne lui fis tort. S'il y eut un tort commis, je ne l'ai fait qu'à moi-même...
Décidée à parler, envisageant les risques, mais faisant crédit au grand cœur de Julien, elle mit l'entretien sur sa vie passée. D'une commune pudeur, ils avaient toujours évité ce sujet. Mais plus d'une fois, Annette avait lu dans les yeux de Julien ce qu'il brûlait et tremblait de demander, ce qu'il eût voulu savoir et ignorer.
Elle mit tendrement la main sur la main de Julien et dit:
—Mon ami, vous avez toujours été avec moi d'une discrétion si chère!... Je vous remercie. Je vous aime... Mais je dois vous parler enfin de ce que vous ne savez pas de moi et de ce que j'ai été. Il faut que vous me connaissiez. Je ne suis pas sans reproches.
Il fit un geste craintif, qui protestait contre ce qu'elle allait dire, qui peut-être aurait voulu l'empêcher. Elle sourit:
—N'ayez pas peur! Je n'ai pas de grands crimes. Il me semble, du moins. Mais peut-être que je suis trop indulgente pour moi. Car le monde en juge autrement. C'est à vous d'apprécier. Je crois en votre arrêt. Je suis ce que vous déciderez.
Elle commença de raconter. Plus intimidée qu'elle ne voulait le paraître, elle avait préparé à l'avance ce qu'elle devait dire. Mais bien qu'à son jugement ce fût tout simple à dire, cela lui coûtait. Pour vaincre cette contrainte, elle sembla plus détachée d'émotion qu'elle n'était. Elle montrait même, par moments, une pointe d'ironie, qui s'adressait à elle, et qui ne répondait pas au trouble que ce récit remuait: elle s'en aidait pour se défendre... Julien ne comprit point. Il vit dans cette attitude une légèreté choquante, une inconscience.
Elle dit d'abord qu'elle n'était pas mariée. Julien en avait la crainte. Et même, pour être vrai, la muette certitude. Mais il espérait toujours qu'on lui prouverait le contraire. Et qu'Annette le lui dît, qu'il n'y eût plus de doute possible, il en fut consterné. Très catholique au fond, sous son libéralisme de surface, il n'était pas dégagé de l'idée de péché. Sur-le-champ, il pensa à sa mère: elle n'accepterait jamais! Et il prévit les luttes. Il était très épris. Malgré le chagrin que lui faisait l'aveu d'Annette et malgré la réelle déchéance que signifiait pour lui la faiblesse passée, la «faute» de celle qu'il aimait, il l'aimait, il était prêt, pour l'avoir, à lutter contre l'opposition de sa mère. Mais il fallait qu'on l'aidât, qu'Annette le secondât. Il était faible; pour soutenir le combat, il avait besoin de faire appel à toutes ses forces, dont la moindre n'était pas la force d'illusion. Il avait besoin d'idéaliser Annette; et si Annette eût été habile, elle s'y fût prêtée.
Elle vit le chagrin que produisaient ses paroles. Elle s'y attendait; elle en était attristée; mais elle ne pouvait le lui épargner: puisqu'ils vivraient ensemble, chacun devait prendre sa part des épreuves et même des erreurs de l'autre. Mais elle ne se doutait pas du conflit engagé en lui; et si elle l'eût pensé, elle fût restée confiante en la victoire de l'amour.
—Mon pauvre Julien, dit-elle, je vous fais de la peine! Pardonnez-moi. J'en ai aussi... Vous me croyiez meilleure. Vous me mettiez plus haut, trop haut dans votre esprit... Je suis femme. Je suis faible... Du moins, si je me suis trompée, je n'ai jamais trompé. J'étais de bonne foi. Je l'ai toujours été...
—Oui, dit-il hâtivement, j'en suis sûr, n'est-ce pas? Il vous a abusée?
—Qui? demanda Annette.
—Ce misérable... Pardon!... Cet homme qui vous a laissée...
—Non, ne l'accusez pas! dit-elle. C'est moi qui suis coupable.
Elle n'attachait à ce mot de «coupable» que le sens d'un affectueux regret de la peine qu'elle lui faisait; mais il s'en saisit avidement. Il voulait, dans son désarroi, se rattraper à l'idée qu'Annette était une victime séduite, et qu'elle se repentait... Il avait un extrême besoin de cette notion de «repentir»: ce lui était une sorte de compensation pour le dommage qui lui était causé, un baume sur la blessure, qui ne la guérissait pas, mais qui la rendait supportable; ce lui attribuait sur Annette une supériorité morale, dont—pour être juste—il n'eût pas fait emploi. Et enfin, comme il n'avait pas de doute sur le péché d'Annette, il n'en avait pas non plus sur l'obligation du repentir. De l'un et de l'autre sa nature chrétienne était imbue. Les plus libres chrétiens ne s'en délivrent jamais.
Mais Annette était issue d'une autre race d'âme. Les Rivière pouvaient être purs ou impurs, au sens que la morale chrétienne assigne à ce mot; mais s'ils étaient purs, ce n'était pas par obéissance à un Dieu invisible ou à ses représentants trop visibles et à leurs Tables de la Loi; c'est parce qu'ils aimaient la pureté comme une propreté morale, comme une beauté. Et s'ils étaient impurs, ils estimaient que c'était là une affaire entre eux et leur conscience, non la conscience des autres. Annette ne se reconnaissait de comptes à rendre envers personne. Si elle se confessait à Julien, c'était un don d'amour qu'elle lui faisait. Elle ne lui devait, honnêtement, que l'exposé de sa vie. Mais sa vie intérieure, elle ne la lui devait point. Elle la lui livrait volontairement. Elle voyait maintenant que Julien eût préféré qu'elle embellît la vérité. Mais elle était trop fière pour profiter d'une excuse mensongère, dont elle ne sentait nullement le besoin. Elle s'appliqua, au contraire, quand elle comprit ce qu'il voulait lui faire dire, à ce qu'il sût que c'était elle qui s'était donnée à l'amant.
Julien, atterré, ne voulait pas entendre.
—Non, non, je ne vous crois pas, disait-il. Vous êtes trop généreuse! Pour défendre cet homme, qui ne mérite que le mépris, ne vous accusez pas!
—Mais je n'accuse personne, dit-elle, avec simplicité.
Le mot le frappa dans sa conscience; mais il se refusa à comprendre.
—Vous tâchez de le disculper.
—Je n'ai pas à disculper. Il n'y a pas de coupable.
Julien se débattait.
—Annette, je vous en conjure, ne parlez pas ainsi!
—Pourquoi?
—Vous savez bien que c'est mal!
—Mais non, je ne le sais pas.
—Quoi? Vous ne regrettez rien?
—Je regrette de vous attrister. Mais, mon ami, je ne vous connaissais pas alors; j'étais libre de moi, je n'avais de devoirs qu'envers moi.
Il pensait:
—N'est-ce rien?
Il n'osa point le lui dire.
Mais vous le regrettez pourtant? fit-il avec instance. Vous reconnaissez bien que vous vous êtes trompée?
Il ne voulait pas l'accuser. Mais il eût tant voulu qu'elle, elle s'accusât!
—Peut-être, dit-elle.
—Peut-être? reprit-il, accablé.
—Je ne sais pas, dit Annette.
Elle voyait où Julien voulait la faire venir... Peut-être elle s'était trompée, si c'était se tromper que céder à un élan d'amour et de pitié sincères. Peut-être. Oui... «Mais si je puis regretter, dans mon cœur, une erreur sincère, je n'ai pas à m'en excuser. Mon cœur est resté seul avec sa douleur, seul à s'entretenir avec elle, dans le silence. C'est à lui seul, maintenant, de s'entretenir avec ses regrets. Ils ne regardent personne.... Ses regrets?... Soyons vraie jusqu'au bout! Point de regrets!...» Après avoir réfléchi, elle dit:
—Je ne crois pas.
Peut-être exagérait-elle, par réaction contre le pharisaïsme inconscient de Julien.. (Pauvre Julien!...) Mais même aux instants où elle l'aimait le plus, elle ne parvint pas à dire ce mot de regret, qu'il attendait.... «Je voudrais tant le dire!.. Mais je ne peux pas. Ce n'est pas vrai...» Regretter quoi? Elle avait agi, non seulement selon son droit, mais selon son bonheur. Car, si cher qu'elle l'eût acheté, elle l'avait eu: l'enfant. Et elle savait (elle seule) que ce don de l'enfant, loin d'être déshonorant, comme le veut une stupide opinion publique, l'avait purifiée, délivrée pour longtemps de ses troubles, qu'il avait mis en elle l'ordre et la paix... Non, elle ne commettrait jamais la vilenie, pour assurer l'amour futur, de calomnier l'amour passé. Elle gardait même, maintenant, une reconnaissance à ce Roger, qui n'avait été qu'un agent de sa destinée, si inférieur à l'amour et à la flamme de vie qu'il avait allumés...
Julien le sentit jalousement.
—Ah, cet homme, dit-il, vous l'aimez toujours!
—Non, mon ami.
—Mais vous ne lui en voulez pas!
—Pourquoi lui en voudrais-je?
—Et vous pensez à lui?
—Je pense à vous, Julien!
—Mais vous ne l'oubliez pas!
—Je ne sais pas oublier ce qui fut bon pour moi, même s'il cessa de l'être. Ne me le reprochez pas, vous qui m'êtes le meilleur!
Julien avait assez de droiture pour estimer la franchise d'Annette et pour en reconnaître secrètement la noblesse. C'était pour lui un spectacle inattendu, dont la dignité inusitée lui révélait un Nouveau Monde,—la femme nouvelle.—Mais une autre partie de sa nature se révoltait. Il était blessé dans ses instincts de mâle. Il était horrifié dans ses préjugés catholiques et bourgeois. L'idée qu'il avait, qu'il continuait d'avoir d'Annette, était empoisonnée de soupçons dégradants. Au lieu d'être plus sûr d'une femme qui lui livrait son secret avec une entière loyauté, il était moins sûr d'une femme dont la faiblesse passée lui était révélée. Il doutait de sa fidélité à venir. Il pensait à cet autre homme vivant, qui l'avait eue, dont il aurait l'enfant. Il avait peur d'être dupe. Il avait peur d'être ridicule. Il était mortifié, et ne pouvait pardonner.
Dès qu'Annette se rendit compte du dangereux combat qui se livrait dans l'esprit de Julien et qu'elle vit menacé l'espoir qu'elle avait formé, elle trembla. Elle était prise à fond par l'amour qu'elle avait amorcé. Toute sa force d'aimer, toute sa capacité de bonheur, elle les avait placés sur ce Julien. Et en vérité, elle se trompait à moitié. Mais elle ne se trompait qu'à moitié. Julien n'était pas indigne d'elle, ses qualités étaient réelles, elles méritaient l'amour. Si différents qu'ils fussent, ils auraient pu vivre ensemble, avec un peu d'efforts mutuels pour se comprendre et pour se tolérer,—sans doute en souffrant un peu; mais était-ce trop payer de ce peu de souffrance une solide tendresse? Annette lui eût fait du bien, elle l'eût revigoré, elle eût été le grand souffle de confiance en la vie, qui eût gonflé ses voiles, et qui l'aurait poussé où jamais il n'aborderait sans elle. Et la tendresse délicate de Julien, son respect pour la femme, sa pureté morale, même cette candide foi religieuse, qu'Annette ne partageait pas, lui eussent été sains, ils eussent mis dans sa nature passionnée un fond de sécurité, la paix du home et de l'âme dont on est sûr...
Ah! misère des cœurs qui, par un malentendu que leur passion exagère, gâchent leur destinée, et le savent, et se le reprochent, et se le reprocheront toujours, mais ne céderont jamais sur ce qui les sépare: justement parce qu'ils s'aiment trop pour se faire une concession morale, que dédaigneusement ils consentiraient à des indifférents!...
Annette se tourmentait maintenant des inquiétudes qu'elle avait fait lever dans l'esprit de Julien. Julien avait-il raison?... Elle n'était pas infatuée de son propre jugement. Elle cherchait à comprendre les autres façons de juger. Son caractère n'était pas tout à fait formé; son instinct moral était fort, mais ses idées pas encore fixées; elle s'accordait le droit de les réviser. Toute jeune, elle avait reconnu factice la morale de son entourage; et elle n'avait trouvé rien sur quoi s'appuyer, rien que sa raison, qui l'avait souvent abusée. Elle cherchait toujours; elle cherchait d'autres pensées, où elle pût respirer. Et quand elle rencontrait une conscience sincère, comme celle de Julien, elle la scrutait avidement: cette voix répondrait-elle à l'appel de son cœur? Elle aspirait à croire, la révoltée! Elle cherchait, elle cherchait sa patrie morale.. Qu'elle eût souhaité d'entrer dans celle de Julien, de souscrire à ses lois, même si elles la condamnaient! Mais il ne suffit pas de souhaiter. Elle ne le pouvait pas. Ce que voulait Julien, non, ce n'était pas humain!
Elle lui dit tendrement:
—Je comprends que vous me jugiez, comme jugerait le monde. Je ne vous le reproche pas. J'admire les forces conservatrices et le rigorisme de leurs lois. Elles ont leur place dans l'ensemble, et, je le sais, leurs racines sont profondes dans votre race. Il est naturel que vous y obéissiez. Je les respecte en vous... Mais je ne saurais, mon ami, par tous les efforts de ma volonté, renier une action, même blâmée par tous, qui m'a donné mon enfant.... Cher Julien, comment renier ce qui fut ma seule consolation, la joie la plus pure, peut-être, que le ciel m'accordera, de ma vie?... Ne cherchez pas à la flétrir, mais plutôt, si vous m'aimez, partagez mon bonheur! Il n'a rien qui vous fasse injure!...
Elle sentait, en parlant, qu'il ne comprenait pas; elle l'irritait davantage. Et elle était navrée. Que faire cependant? Lui mentir? C'était trop déjà qu'elle eût examiné cette ressource humiliante.... Mais laisser la lézarde s'élargir dans l'affection si chère?... C'était comme si la déchirure s'étendait dans son cœur.—Elle était dans les transes, chaque fois qu'elle se retrouvait en face de Julien: qu'allait-elle aujourd'hui lire sur son visage?...
Et lui, avec cette lâcheté des hommes qui sont certains d'être aimés, il en abusait; il savait qu'il lui faisait du mal, et il le lui faisait. À son tour, il éprouvait son pouvoir. Et il tenait moins à elle, maintenant qu'il était sûr qu'elle tenait à lui...
Tout, elle comprenait tout! Elle se désolait d'avoir livré sa faiblesse. Et elle continuait. Elle s'abandonnait à un sentiment superstitieux: si le destin voulait qu'elle fût la femme de Julien, elle le serait, quoi qu'elle dît; quoi qu'elle dît, elle le perdrait, si c'était son destin...
Mais secrètement, elle voulait croire qu'en échange de sa soumission, le destin la favoriserait, Julien serait touché...
—Je me mets dans tes mains. Pour cela, m'aimeras-tu moins?...
Il se faisait un travail singulier dans l'esprit de Julien. Il l'aimait—non, il la désirait toujours autant,—et qui sait?... (Mais il ne voulait pas savoir...)—Bref, il la voulait toujours. Mais il était sûr maintenant que non seulement sa mère ne consentirait jamais à ce qu'il l'épousât, mais que lui-même ne s'y résoudrait pas. Pour beaucoup de raisons: rancune, vanité blessée, blâme moral, qu'en-dira-t-on, répulsion jalouse... Toutefois, il préférait ne pas insister sur ces raisons... «C'est bon, on vous connaît! Mais ne vous montrez pas!...» Son esprit arrangeait des expédients pour satisfaire à la fois ses raisons cachées et ses désirs....—Annette, dans le passé, s'était affirmée, en amour, femme libre. Il ne l'approuvait pas. Non; mais enfin, puisqu'elle était ainsi, pourquoi ne le serait-elle pas encore, avec lui qu'elle aimait?
Il ne le lui dit pas aussi crûment. Il allégua les impossibilités du mariage—(il en naissait de nouvelles, à mesure qu'elle les réfutait):—obstacles insurmontables, opposition de sa mère, nécessité de vivre avec sa mère, sa situation gênée, Annette habituée à la richesse, au monde... (La pauvre Annette, réduite depuis deux ans à courir le cachet!...) la différence d'esprit et de tempérament... (Ce dernier argument surgit tout à la fin, à l'effroi découragé d'Annette, quand elle croyait avoir surmonté les autres...) Avec une mauvaise foi obstinée, Julien se dépréciait, pour mieux se différencier. Il y avait de quoi rire et pleurer! C'était pitoyable, de le voir chercher tous les mauvais prétextes pour s'esquiver; et elle, oubliant sa fierté, feignait de ne pas comprendre, s'épuisait à trouver des réponses, luttait fiévreusement pour qu'il ne s'éloignât pas.
Il ne s'éloignait pas. Il ne refusait pas de prendre. Il refusait de donner...
Lorsque Annette aperçut le but de ses travaux de contrevallations et ce qu'il voulait d'elle, elle en eut moins de révolte encore que d'abattement. Il ne lui restait plus la force de s'indigner. Lutter, ce n'est plus la peine... Voilà ce qu'il voulait!... Lui!... Le malheureux!...Il ne se connaissait donc pas? Il ne savait donc pas ce qu'il représentait à ses yeux? S'il était l'aimé, c'était pour son sérieux moral. Cela ne lui allait pas du tout, mais pas du tout, de faire le don Juan, le coureur d'amour, l'amant libre! (Car, malgré son chagrin, l'esprit d'Annette gardait sa clarté ironique, et il n'oubliait pas de saisir le comique mêlé au tragique de la vie).
—Mon ami, pensait-elle, avec tendresse, pitié, dégoût, je t'aimais mieux, lorsque tu me condamnais. Ton idée, un peu étroite, mais haute, de l'amour t'en donnait le droit. Tu ne l'as plus, maintenant. Qu'ai-je à faire de ce moindre amour que tu me proposes aujourd'hui, de cet amour sans confiance? Si la confiance manque, il n'y a plus rien entre nous....
Chaque amour a son essence: où l'un fleurit, l'autre se flétrit. L'amour charnel se passe d'estime. L'amour d'estime ne peut se ravaler à la simple jouissance.
—Mais, s'écriait dans son cœur Annette, soulevée de révolte, je serais plutôt la maîtresse du premier passant qui me plaise, que de toi, de toi que j'aime!...
Car, de lui, c'eût été dégradant. Tout ou rien!
Aux suggestions de Julien, elle opposa donc un refus tendre et ferme, qui le froissa. Ils continuaient cependant de s'aimer, en se jugeant sévèrement; et aucun des deux ne pouvait se résigner à la perte du bonheur. Ils étaient Là, s'appelant, se désirant, s'offrant même,—incapables de prononcer la parole qui réunit:—l'un par faiblesse intime, cette débilité morale, qui, à de rares exceptions, (qu'un homme ose le dire!) est le propre de l'homme, et qu'il ne reconnaît pas,—l'autre, par cet orgueil foncier, qui est le propre de la femme, et qu'elle n'avoue pas davantage: car les deux sexes ont été tellement déformés par les conventions morales d'une société bâtie sur la victoire de l'homme qu'ils ont tous deux oublié leur vrai caractère. Le plus faible des deux n'est pas toujours dans la nature celui qu'on nomme ainsi. La femme est bien plus riche en forces de la terre; et si elle est sous les rets que l'homme a jetés sur elle, elle demeure une captive, qui n'a pas renoncé...
Julien entrevoyait les justes raisons d'Annette, et il n'avait aucun doute sur leur droiture; mais il ne pouvait pas faire violence à sa timidité de cœur; il suivait l'opinion du monde, qu'il estimait moins qu'Annette. Seul, il eût accepté le passé d'Annette; mais il ne l'acceptait pas, sous le regard du monde; et il se persuadait que c'était sous le regard de sa conscience. Il n'avait pas la bravoure de prendre pour femme celle qu'il voulait; et il nommait dignité sa pusillanimité. Il n'arrivait pas à se faire complètement illusion; et il en voulait à Annette de ce qu'il ne lui en faisait pas non plus. Du moins, il aurait dû rompre; mais il n'y consentait point. Et lorsque Annette parlait de s'éloigner, il la retenait, hésitait, souffrait, faisait souffrir. Il ne voulait pas plus accepter que renoncer. Il jouait le jeu cruel d'entretenir l'espoir, qu'ensuite il faisait saigner. Il se dérobait, quand elle était le plus aimante, et se faisait plus aimant, quand elle se résignait. Annette avait des cris douloureux de tendresse blessée. Elle se rongeait. Sylvie s'en aperçut et finit par lui arracher la vérité. Elle avait vu Julien, et elle l'avait jugé:
—Il est de ceux qui ne se décident que lorsqu'on les y force. Les moyens ne manquent pas: prends-lui son consentement! Il t'en saura gré, plus tard.
Mais Annette eût trop souffert de la pensée que Julien pût un jour lui reprocher (même s'il ne le disait pas) de l'avoir épousée. Quand il ne lui fut plus possible de ne pas voir la faiblesse irrémédiable du caractère de cet homme et l'inutile espoir d'une décision durable sur laquelle cet esprit inquiet ne cherchât plus à revenir, elle trancha dans le vif. Elle écrivit à Julien de ne plus prolonger un stérile tourment. Elle souffrait, il souffrait; et il leur fallait vivre. Elle devait travailler pour son enfant; et lui, avait sa tâche. Elle l'en avait trop longtemps détourné. Ils s'étaient pris, l'un à l'autre, leurs forces. Ils n'en avaient pas de trop! Puisqu'ils ne pouvaient pas se faire le bien qu'ils avaient souhaité, qu'ils ne se fassent pas de mal! Qu'ils ne se revoient plus! Elle le remerciait de tout ce qu'il avait été.
Julien ne répondit pas.—Et ce fut le silence...
Au fond, se débattaient la rancune, le regret, et la passion blessée...
Leur amour n'était resté un secret pour aucun de ceux qui les entouraient. Léopold l'avait remarqué, avec une irritation qu'il n'avait pu dissimuler à Sylvie. Le souvenir pénible qu'il gardait de sa peu reluisante aventure avait laissé en lui un ressentiment involontaire, qui ne devint pas moins vif, quelques mois après: au contraire! Car il pouvait feindre avec lui qu'il en avait oublié les motifs. Sylvie, déjà en éveil, fut frappée de ses allures bizarres: elle l'observa, et elle ne douta plus: il était jaloux. Selon la logique admirable du cœur, ce fut contre Annette qu'elle en eut: elle la prit en grippe. Son état de santé expliquait, dans une certaine mesure, ces réactions excessives. Mais le malheur est que leur retentissement se prolonge au delà de l'état qui les a causées.
Sylvie accoucha, en octobre, d'une petite fille. Joie pour tous. Annette se montra aussi passionnée pour l'enfant que s'il était le sien. Sylvie n'avait aucun plaisir à le lui voir dans les mains; et son hostilité, jusque-là comprimée, n'essaya plus de se voiler. Annette qui, depuis quelques semaines, avait eu de sa sœur des mots blessants, mais qui les attribuait au malaise passager, n'eut plus moyen de douter de la désaffection de Sylvie. Elle se tut, évitant toute occasion de la contrarier. Elle espérait un retour de l'ancienne tendresse.
Sylvie se rétablit. Les rapports entre les deux sœurs restaient apparemment les mêmes; et un indifférent n'y eût rien trouvé de changé. Mais Annette distinguait en Sylvie une froideur hostile, qui lui faisait mal. Elle eût voulu lui prendre les mains, lui demander:
—Qu'est-ce que tu as? Qu'est-ce que tu as contre moi? Ma chérie, dis-le-moi!
Mais le regard de Sylvie la glaçait. Elle n'osait pas. Elle avait l'intuition que Sylvie, si elle parlait, ce serait pour dire des choses irréparables. Mieux valait se taire. Annette sentait chez sa sœur une volonté d'injustice, contre laquelle on ne pouvait rien.
Un jour, Sylvie dit à Annette qu'elle voulait avoir un entretien avec elle. Annette, le cœur battant, se demandait:
—Que va-t-elle me dire?
Sylvie ne dit rien qui pût offenser Annette, pas un mot de ses griefs. Elle lui parla de mariage.
Annette, doucement, écarta le sujet. Mais Sylvie, insistant, proposait un parti: un ami de Léopold, une sorte de courtier d'affaires, vaguement journaliste, qui avait un certain chic, des manières d'homme du monde, des ressources variées, (trop variées), qui vendait des autos et de la publicité, servait d'intermédiaire entre des industriels et la clientèle des cercles et des salons, et touchait des commissions des deux côtés. Il fallait que Sylvie eût bien changé à l'égard de sa sœur, pour lui offrir un tel choix; et Annette fut sensible au manque d'affection que marquait cette méconnaissance voulue. Elle arrêta d'un geste l'exposé de la candidature. Sylvie le prit mal, demandant si Annette trouvait le parti au-dessous de ses prétentions. Annette dit qu'elle ne prétendait à rien qu'à vivre seule. Sylvie répliqua que c'est facile à dire; mais quand on veut vivre seule, il faut d'abord le pouvoir.
—Est-ce que je ne le puis pas?
—Toi! je t'en défie bien!
—Tu es injuste. Je puis gagner ma vie!
—Avec le secours des autres!
Il y avait dans le ton, plus encore que dans les mots, une intention blessante. Annette rougit, mais elle ne la releva pas; elle ne voulait pas en venir à la brouille.
Dans les semaines suivantes, la mauvaise humeur de Sylvie s'afficha: tous les prétextes lui étaient bons, le moindre désaccord dans la conversation, un détail d'habillement, un retard d'Annette au dîner, le bruit que faisait le petit Marc dans l'escalier. Plus de sorties ensemble. Si l'on avait convenu d'une promenade pour le dimanche, elle partait, sans prévenir, avec Léopold, prétextant l'inexactitude d'Annette. Ou, au dernier moment, elle décommandait la réunion projetée.
Annette voyait que sa présence était à charge. Elle parla timidement de chercher un logement dans un autre quartier, moins éloigné de ses leçons. Elle espérait qu'on allait se récrier, la prier de rester. On fit semblant de ne pas avoir entendu.
Elle fut lâche, elle resta. Elle s'accrochait à cette affection, qu'elle sentait lui échapper. Ce n'était pas seulement Sylvie qu'elle ne voulait point quitter. Elle s'était attachée à la petite Odette. Elle supporta plus d'un froissement pénible, sans paraître les remarquer. Elle espaça ses visites.
C'était encore trop souvent pour Sylvie. Elle n'était certes pas revenue à son état normal. Une jalousie maladive la travaillait. Une fois qu'Annette innocemment jouait avec Odette, sans tenir compte d'un sec avertissement, que Sylvie lui avait intimé de cesser, Sylvie se leva irritée et lui arracha des bras la fillette. Et elle dit:
—Va-t'en!
Il y avait dans ses yeux une telle animosité qu'Annette, saisie, lui dit:
—Enfin, qu'est-ce que je t'ai fait? Ne me regarde pas ainsi! je ne peux pas le supporter. Tu veux que je m'en aille? Tu veux que je ne revienne plus?
—Tu as fini par comprendre, dit Sylvie, méchamment.
Annette pâlit. Elle cria:
—Sylvie!
Avec une rage froide, Sylvie continua:
—Tu vis à mes dépens. C'est bien. C'est bien, mais c'est assez. Mon mari et ma fille sont à moi. Bas les mains!
Annette, les lèvres blanches, répétait:
—Sylvie!... Sylvie!... d'un accent angoissé.
Puis soudain, elle aussi, un emportement la prit. Elle cria:
—Malheureuse! Tu ne me reverras jamais!
Elle courut à la porte, et partit.
Honteuse de sa violence, Sylvie affectait de ricaner:
—On la reverra, ce soir.
Annette sortit de l'appartement de Sylvie, avec la volonté de n'y plus jamais rentrer. Elle pleurait. Elle brûlait de honte et de colère. Ces deux natures passionnées ne pouvaient cesser de s'aimer, sans approcher de la haine.
Impossible pour Annette de rester sous le même toit! Si elle en eût eu les moyens, elle eût déménagé le lendemain. Heureusement pour elle, il fallait se plier aux nécessités pratiques: donner congé, chercher un nouvel appartement. Dans sa première fureur, elle eût plutôt mis ses meubles au dépôt et campé à l'hôtel. Mais ce n'était pas le moment de gaspiller son argent. Elle en avait fort peu mis de côté; ce qu'elle gagnait était à mesure dépensé; même sans recourir à l'aide de sa sœur, le sentiment d'y pouvoir faire appel, en cas de besoin, lui donnait une sécurité qui la dispensait des soucis trop criants d'avenir. Lorsqu'elle voulut établir maintenant le compte de ce qu'il lui faudrait pour vivre, elle dut, à sa mortification, reconnaître que, livrée à ses seules ressources, son travail actuel n'eût pas suffi à son entretien. Les dépenses étaient allégées par le voisinage des deux sœurs et la communauté d'une partie des repas. Les habillements du petit étaient des cadeaux de Sylvie; et pour les robes d'Annette, elle ne faisait payer que le prix de l'étoffe. Sans parler des objets empruntés, de tout ce qui étant à l'une pouvait servir aux deux, des menus présents, des promenades du dimanche, de ce modeste superflu qui éclaire l'uniformité quotidienne. Et puis, le crédit dont sa sœur jouissait dans le quartier faisait bénéficier Annette d'une certaine latitude de payement. À présent, il fallait calculer toutes les dépenses payées comptant. Les débuts seraient rudes. Déménagement, arrhes, frais d'installation. Et la grosse question: la surveillance de l'enfant. Question contradictoire: car il faut gagner pour l'enfant; pour gagner, il faut sortir de chez soi; et qui veillera sur l'enfant? Annette se rendait compte qu'elle ne serait jamais venue à bout de telles difficultés, si elles s'étaient posées plus tôt, quand Marc était tout petit. Comment faisaient les autres femmes? Annette plaignait les malheureuses, et elle était humiliée.
Mettre l'enfant en pension? Il était maintenant d'âge à aller au lycée. Mais elle se refusait à l'enfermer dans ces ménageries. Ce qu'elle avait entendu dire des collèges anciens—(les choses se sont un peu améliorées, depuis)—ce que son instinct flairait de cette promiscuité physique et morale, lui faisait regarder comme un crime d'y jeter son enfant. Elle voulait croire que le petit en eut souffert... Qui sait? Peut-être qu'il en eût été bien aise, pour lui échapper, à elle! Mais quelle mère peut imaginer qu'elle pèse à son enfant?... Elle ne consentit même pas à le mettre en demi-pension. Elle se donnait pour raison la santé délicate de Marc: il avait besoin d'une nourriture spéciale; elle devait surveiller ses repas. Mais pour être de retour à l'heure des repas, quand ses leçons l'obligeaient quelquefois à courir à l'autre bout de Paris, c'étaient de grosses fatigues. Aller, venir, toujours en mouvement. Et les leçons ne suffisaient pas. Il se présentait toujours quelque dépense urgente, sur quoi l'on ne comptait pas. Le petit grandissait beaucoup; et Annette regrettait qu'il ne fût pas comme les petits haricots, qui ne s'allongent jamais plus vite que leur pelure. Il fallait le vêtir. Annette ne pouvait non plus se permettre de négliger sa toilette: à défaut de sa fierté, son métier l'eût obligée. Elle devait donc trouver des ressources nouvelles. De la copie en chambre, un travail d'étrangère ou une traduction à revoir: (tâche ingrate, peu payée); quelque secrétariat d'œuvre, un ou deux matins par semaine: (mal rétribué aussi); mais le tout, mis ensemble, devenait suffisant. Gagner par tous les moyens! Annette cumulait. Elle se fit détester des concurrentes affamées, auxquelles elle se heurta de nouveau, dans sa chasse au pain. Mais cette fois, tant pis! Plus de sentimentalité! Il lui fallait passer. On ne se retournait pas pour ramasser ceux qui étaient tombés. Elle avait bien parfois la vision au passage de quelque figure crispée, qui la dévisageait avec des yeux hostiles, quelque rivale évincée, à qui elle eût volontiers porté aide, en d'autres jours. Tant pis! On n'a pas le temps. Il s'agissait d'arriver la première. Elle savait maintenant où trouver le travail, et par le plus court chemin. Ses diplômes, sa licence, lui assuraient une supériorité. Et elle n'ignorait pas qu'elle en avait une autre: sa cote personnelle, ses yeux, sa voix, sa mise, l'art de dompter les clients. Entre elle et d'autres postulantes, on hésitait rarement. Les sacrifiées ne le lui pardonnaient point.
Sa vie nouvelle s'ordonnait sur un plan d'une saine rigueur. Pas un vide pour les pensées inutiles. Au jour le jour. Chaque jour était plein comme une noix, plein et dur. Après le tremblement des premières semaines, où elle ne savait pas si elle arriverait à vivre et faire vivre son fils, elle s'habitua, se rassura, elle finit même par éprouver un plaisir de la difficulté vaincue. Sans doute, aux rares instants où la nécessité d'agir ne tenait plus son esprit tendu, quand, le soir, elle posait sa tête sur l'oreiller, elle avait des minutes, avant de s'endormir, où se pressaient les calculs, les préoccupations de budget... Si elle tombait en route?... Malade?... Je ne veux pas!... Paix, il faut dormir... Heureusement, elle était lasse; le sommeil ne se faisait pas attendre. Et quand revenait le jour, il n'y avait plus de place pour les «si» et les appréhensions. Plus da place pour ce qui énerve, alanguit, dissout l'âme. La gêne et le travail mettaient chaque chose à son rang. Ce qui est nécessaire. Et ce qui est de luxe...
Ce qui est nécessaire: le pain quotidien. Ce qui est de luxe: les problèmes du cœur... L'eût-elle imaginé! Ils lui paraissaient, maintenant, secondaires... Bon pour ceux qui ont trop de temps! Elle n'en avait ni trop, ni trop peu. Juste assez. Une pensée par action, et pas une de plus. Alors, en pleine force, elle se sentait comme une barque bien calée, qui est lancée sur les flots.
Elle était dans sa trente-troisième année; et rien n'avait encore usé ses énergies. Elle s'apercevait que, non seulement elle n'avait pas besoin de tutelle, mais qu'elle était plus forte, sans appui. La dureté de vivre la revigorait. Et le premier bienfait fut de la débarrasser de l'obsession de Julien, de la nostalgie de l'amour, qui, sourde ou violente, empoisonnait toutes ses années passées. Elle découvrait combien elle avait été affadie de rêves sentimentaux, de douceur, de tendresse, de sensualité hypocrite: et d'y penser seulement lui répugnait. Avoir affaire aux rudesses de la vie, subir son contact blessant, devoir être dure soi-même,—c'est bon, c'est vivifiant. Toute une partie d'elle-même, la meilleure peut-être, à coup sûr la plus saine, renaissait.
Elle ne rêvait plus. Elle ne se tourmentait plus. Même plus de la santé de son enfant. Quand il était souffrant, elle faisait ce qu'il y avait à faire. Elle n'y pensait pas, avant. Elle n'y pensait plus, indéfiniment, après. Elle était prête à tout, elle avait confiance. Et c'était la meilleure médecine. En ces premières années de labeur acharné, elle ne fut pas malade, un jour; et le petit ne lui causa aucune vraie inquiétude.
Sa vie intellectuelle n'était pas moins réduite que sa vie sentimentale. Elle n'avait presque plus le temps de lire. Elle aurait dû en souffrir... Point! l'esprit y suppléait par ses propres ressources. Il avait assez à faire de classer ses nouvelles découvertes. Car, en ces premiers mois, elle découvrit beaucoup; elle découvrit tout.—Pourtant, qu'y avait-il de changé? Le travail, elle le connaissait: (elle croyait le connaître). Et cette ville, ces gens étaient les mêmes, aujourd'hui qu'hier...
Mais du jour au lendemain, tout fut changé. De l'heure où elle commença de chercher son pain, ce fut la vraie découverte. L'amour ne l'avait pas été. Même pas la maternité. Elle les portait en elle. Et sa vie n'en avait exprimé qu'une faible partie. Mais à peine eut-elle passé dans le camp de la pauvreté, elle découvrit le monde.
Le monde est autre, selon qu'on le regarde d'en haut ou d'en bas. Annette était maintenant dans la rue, entre les rangées de maisons qui s'allongent: on voit l'asphalte, la boue, la menace des autos et le flot des passants. On voit le ciel là-haut—(rarement lumineux)—là-haut, quand on a le temps! L'entre-deux disparaît: tout ce qui faisait l'objet de la vie d'avant, la société, les entretiens, les théâtres, les livres, le luxe du plaisir et de l'intelligence. On sait bien qu'il est là, on l'aimerait peut-être; mais autre chose à penser!... Regarder à ses pieds, devant soi, se garer, aller vite... Tous ces gens, comme ils courent!... D'en haut, on ne voyait que la flânerie de la rivière; elle paraît calme, et l'on n'aperçoit pas la violence du courant. La course, la course au pain...
Mille fois, Annette avait pensé à l'état où elle se trouvait aujourd'hui, au monde du travail et de la gêne. Mais ce qu'elle pensait alors ne ressemblait en rien à ce qu'elle pensait maintenant qu'elle en faisait partie...
Hier, elle croyait à l'axiome démocratique des Droits de l'humanité; et l'injustice lui semblait que la masse en pût être frustrée.—Aujourd'hui, l'injustice,—(s'il était encore question de juste et d'injuste)—c'était qu'il y eût des droits pour des privilégiés. Il n'y a pas de Droits. L'homme n'a droit à rien. Rien ne lui appartient. Il faut qu'il conquière chaque chose, à nouveau, chaque jour. C'est la Loi: «Tu gagneras ion pain, à la sueur de ton front.» Les Droits sont une fourbe invention du combattant fourbu, pour sanctionner le butin de sa victoire passée. Les Droits ne sont que la force d'hier, qui thésaurise.—Mais le droit vivant, l'unique, c'est le travail. La conquête de chaque jour... Quelle vision soudaine du champ de bataille humain! Elle n'effrayait point Annette. La vaillante admettait ce combat, comme une nécessité; et elle la trouvait juste, parce qu'elle était «en forme», jeune et robuste. Si elle vainquait, tant mieux! Si elle était vaincue, tant pis! (Elle ne serait pas vaincue...) Elle n'avait pas renoncé à la pitié. Mais elle avait renoncé à la faiblesse. Le premier des devoirs: «Ne sois pas pusillanime!»
À la lumière nouvelle de cette loi du travail, tout s'éclairait pour elle. Les anciennes croyances étaient mises à l'épreuve. Et une nouvelle morale, sur les ruines de l'ancienne, s'élevait cimentée sur cette base héroïque. Morale de la franchise, morale de la force, non du pharisaïsme et de la débilité... Et, posant sous ce jour les doutes qui la travaillaient, celui surtout qui lui tenait au plus profond du cœur:—«Ai-je eu le droit à mon enfant?»—elle se répondit:
—Oui, si je puis le faire vivre, si je sais en faire un homme. Si je le puis, c'est bien. Si je ne puis pas, c'est mal. C'est la seule morale, toute autre est hypocrite...
Cet arrêt inflexible redoubla sa vigueur et sa joie à lutter...
Elle méditait ainsi, le jour, tandis que dans Paris elle marchait, allant d'une tâche à l'autre. La marche excitait sa pensée. Maintenant que l'action quotidienne était méthodiquement réglée, le rêve reprenait ses droits. Mais le rêve éveillé, clair, précis, le rêve sans brouillard. Plus le temps lui était mesuré, plus il profitait des moindres interstices; comme un lierre, il montait, tapissant les murailles des jours. Annette confrontait à ses conceptions élargies de la vraie morale humaine les expériences de sa journée. Travail et pauvreté lui dessillaient les yeux. Elle perçait d'un regard neuf le mensonge de la vie moderne, qu'elle n'avait pas remarqué lorsqu'elle y était engluée. La monstrueuse inutilité de cette vie—des neuf dixièmes de cette vie—particulièrement pour les femmes... Manger, dormir, procréer... Oui, c'est le dixième utile. Mais le reste?... Cette «civilisation?» Ce qu'on appelle: «penser»?... L'homme—(vulgus umbrarum)—est-il vraiment fait pour penser? Il veut se le persuader, il s'en est suggéré l'attitude, et il s'y croit tenu, comme à des gestes consacrés. Mais il ne pense point. Il ne pense point devant son journal, ni devant son bureau, devant la roue qui tourne des actes quotidiens. La roue tourne avec lui, tourne à vide. Pensent-elles, ces jeunes filles, qu'Annette est chargée d'instruire? Qu'entendent-elles des mots qu'elles écoutent, lisent, disent? À quoi se réduit leur vie? Quelques instincts énormes et mornes, qui couvent dans la torpeur, sous des amas de fanfreluches. Désir et jouir... La pensée est aussi une de leurs fanfreluches. Qui trompe-t-on?—Soi... La robe de cette civilisation, son luxe, son art, son mouvement et son bruit,—(ce bruit! un de ses masques, pour se faire croire qu'elle court à un but! Quel but? Elle court, pour s'étourdir...)—qu'y a-t-il là-dessous? Le vide. Ils s'en font gloire. Ils se font gloire de leurs oripeaux, de leurs mots, de leurs grelots. Comme ils sont rares, les hommes où se manifeste l'éclair de la Nécessité!... Mais la Bête millénaire ne comprend rien à la voix de ses dieux et de ses sages: ce n'est pour elle qu'un grelot de plus. Elle ne sort pas du cercle du désir et de l'ennui... Oh! que la société humaine, que l'Homme est une construction factice! Elle tient par l'habitude. Elle croulera, d'un coup...
De tragiques pensées. Elles n'assombrissaient pas l'ardente Annette. C'est le souffle intérieur qui fait joie ou tristesse, ce ne sont pas les idées. Sous un ciel non troublé, une âme anémique périt de mélancolie. Une âme vigoureuse, exposée aux rafales, s'enveloppe allègrement des ombres comme du soleil. Elle sait bien qu'ils alternent.—Annette rentrait parfois accablée de fatigue, et l'avenir sans lumière. Elle se couchait, dormait; au milieu de la nuit, une bouffonnerie de rêve l'éveillait en riant. Ou bien, le soir, elle veillait, le front penché sur l'ouvrage; les doigts allaient leur chemin; le cerveau allait le sien, et brusquement sur la route cueillait une pensée burlesque: la voilà égayée! Elle doit faire attention à ne pas rire trop haut, pour ne pas éveiller Marc. Elle dit: «Je suis idiote!» en s'essuyant les yeux. Mais elle est allégée. Ces détentes puériles, ces soudaines réactions: héritage salutaire, qui lui vient de sa race. Quand le cœur est plein de nuages, la bise de la joie se lève. Et les chasse.
Non, il n'était pas besoin de distractions, de livres! Annette avait assez à lire en elle. Et le plus passionnant des livres: son fils.
Il était près de sa septième année. Il avait subi le changement de milieu, bien plus aisément qu'on n'eût imaginé. Désagréable ou non, c'était un changement. Lui-même alors muait, comme un petit serpent.... Ingrate enfance! Toutes les gâteries de Sylvie et toutes ses cajoleries—(elle était si certaine de son pouvoir sur lui!)—il s'en passa parfaitement. Après quarante-huit heures, il n'y pensait même plus.
Ce n'est jamais ce qu'on croit qui plaît ou déplaît à l'enfant. Marc apprécia d'abord, dans sa vie nouvelle, le lycée, où sa mère l'envoyait en le plaignant,—et les heures de solitude, où personne ne pouvait s'occuper de lui.
Annette s'était installée dans un petit cinquième, sur la populeuse rue Monge. Escalier raide, logement exigu, bruit au dehors; mais de l'espace par-dessus les toits: ce lui était nécessaire; le bruit ne la gênait pas: elle était Parisienne, habituée au mouvement, elle en avait presque besoin; et elle rêvait d'autant mieux, en plein tohubohu. Peut-être sa nature s'était-elle aussi transformée, avec la maturité; la plénitude de vie physique et le travail régulier lui avaient donné un aplomb, une solidité nerveuse, qu'elle n'avait pas toujours connus et qui ne dureraient pas toujours.
Le logement se composait, sur la rue, de la chambre d'Annette, qui servait de salon (le lit formait divan), de la petite chambre de Marc, et d'un étroit réduit, en retrait d'angle, avançant entre deux rues. De l'autre côté du couloir, obscur en plein midi, la salle à manger sur la cour, et une cuisine où le fourneau et l'évier prenaient presque toute la place.
Entre la chambre de la mère et celle de l'enfant, la porte restait ouverte; et Marc était trop petit pour protester. Il se trouvait à cet âge indécis qui flotte entre la première enfance asexuée et le premier éveil incertain du petit homme. Il n'était plus dans l'une, et pas encore dans l'autre. Il lui arrivait encore de courir de son lit dans celui de sa mère, le matin du dimanche; et il se laissait, aux grands jours, faire la toilette par elle, des pieds à la tête. À d'autres jours, il avait des effarouchements pudibonds. Aussi, des curiosités. Et surtout, des accès de cachotterie, qui ne voulait pas être troublée. Il fermait sournoisement sa porte. Annette la rouvrait. Il ne pouvait faire un mouvement, sans qu'elle l'entendît. C'était assommant! Mais il pouvait aussi ne faire aucun mouvement. Alors, elle l'oubliait, pendant un peu de temps. Pas longtemps!...
Heureusement, Annette n'était pas toujours là. Elle devait sortir. Marc allait à son lycée, qui n'était pas éloigné. Annette l'y conduisait, le matin, et, quand elle était libre,—(rarement)—l'après-midi. Mais elle ne pouvait l'y reprendre, pour le ramener au logis: car c'était l'heure de ses leçons. Il devait rentrer seul, et elle s'inquiétait. Elle avait tâché de s'entendre avec une famille voisine, pour que la domestique, en ramenant l'autre enfant, prît Marc. Mais cela ne faisait pas l'affaire de Marc; et il filait, avant. Alors, fier et craintif, il revenait seul, et seul il s'enfermait dans l'appartement. Jusqu'au retour de sa mère, il avait de bons moments! Annette le grondait de son indépendance. Mais elle n'était pas trop fâchée—(elle ne s'avouait pas ce mauvais sentiment)—qu'il se passât de camarade. Elle se méfiait des camarades. Elle ne voulait pas qu'on pût lui gâter son fils... Son fils! Elle est donc bien sûre qu'il est à elle? Certes, elle fait effort pour comprimer son amour égoïste. Ce n'est plus, comme au temps où il était tout petit, le besoin aveugle et glouton d'absorber le petit être dans sa passion. Elle voit en lui maintenant une personnalité. Mais cette personnalité, elle se persuade qu'elle en a la clef, qu'elle sait mieux que lui ses lois et son bonheur; elle veut la sculpter à l'image de son Dieu caché. Comme la plupart des mères, se jugeant incapable de créer par elle seule ce qu'elle veut, elle rêve de le créer par celui qu'elle a fait de son sang: (le rêve éternel, éternellement déçu, de Wotan!.)
Mais pour le façonner, il faudrait le saisir. Ne pas le laisser échapper!... Elle fait tout pour l'envelopper. Trop. Chaque jour, il échappe davantage. Elle a l'impression décourageante qu'elle le connaît moins, chaque jour. Elle connaît bien une chose: son corps, sa santé physique, ses maladies, les moindres symptômes; elle a une intuition qui ne la trompe pas. Elle le tient devant elle, le lavant, le palpant, le soignant,... ce cher corps fragile de petit androgyne... On le dirait transparent... Mais qu'est-ce qu'il y a dedans? Elle le mange des yeux, des mains, il lui est tout livré...
—Dieu! que je t'aime, petit monstre! Et toi, est-ce que tu m'aimes?
Il répond poliment:
—Oui, maman.
Mais qu'est-ce qu'il pense, au fond?
Marc n'avait, à sept ans, presque aucun trait de famille. Annette avait beau l'explorer, quêter une ressemblance, tâcher de se l'inventer... Non, il ne lui ressemblait pas, ni la forme du front, ni des yeux, ni des lèvres, cette sorte de gonflure caractéristique des Rivière, et spécialement d'Annette,—comme si la volonté, l'ardeur intérieure, faisaient lever la pâte.—Tout au plus, la couleur de l'iris, mais perdue dans un monde étranger... Quel monde? Celui du père? Les Brissot? Non plus! Du moins, pas encore. Annette, jalousement, disait:
—Jamais!
Pourtant, lui eût-il tant déplu de retrouver dans les traits de son fils quelque trace de Roger? N'en aurait-elle pas éprouvé une jouissance obscure? Elle avait maintenant pour le souvenir de celui à qui elle s'était donnée un mélange de rancune et d'attrait inconfessés,—attrait qui s'adressait moins au vrai Roger qu'à celui qu'elle avait rêvé,—et en somme c'était à ce rêve qu'elle s'était donnée. Si elle l'eût revu dans l'image de son fils, elle en eût ressenti une étrange victoire, le sentiment de lui avoir arraché cette forme qu'elle avait aimée, pour la peupler de son âme à elle. Oui, les traits de Roger, elle les eût accordés à Marc, pourvu que l'esprit lui ressemblât, à elle.
Mais il ne ressemblait ni à lui, ni à elle. La physionomie de Roger, qui manquait de l'accent original des Rivière, avait une beauté de lignes, simples, régulières: c'était un livre facile à déchiffrer.—Mais ce visage d'enfant, le sens de cette figure... Comment dire? Il fuyait...
De jolis traits fins, mais pas proportionnés, front étroit, menton efféminé, les yeux un peu bridés, le nez... (À qui ressemblait-il, ce nez effilé aux arêtes minces, et long?)... et cette bouche grande et maigre aux lèvres pâles, qui couraient un peu de travers?... Même quand il était immobile, sol mouvant; l'air incertain, changeant... Sans doute, il cherchait sa forme; il oscillait encore; mais dans quelle direction allait-il se décider? Ou sa décision serait-elle de n'en avoir point?
Il était, depuis sa grave maladie, un enfant qu'au premier regard on eût dit nerveux et impressionnable, (qui, peut-être, l'était), mais qui, lorsqu'on l'observait, déconcertait par ses manières tranquilles, son air indifférent, son expression fermée. Pas désagréable, pas maussade, ne disant pas non...
—Oui, maman...
Mais on s'apercevait ensuite qu'il ne tenait aucun compte de ce qu'on avait dit: il n'avait pas écouté... Il n'avait pas écouté? Difficile à savoir!... Et il la regardait, pour voir ce qui allait se passer. Et elle le regardait... Ce petit sphinx!... D'autant plus sphinx qu'il ne savait pas qu'il l'était. Il ne se connaissait pas plus qu'Annette ne le connaissait. C'était le cadet de ses soucis! À sept ans, on ne cherche plus et pas encore à se connaître, soi. Mais, en revanche, il cherchait à la connaître, elle, sa maîtresse et servante. Et il avait du temps pour cela, puisqu'elle l'enfermait avec elle, pendant des jours. Ils s'observaient mutuellement. Mais elle n'était pas de force!
Annette se trompait, en pensant qu'il ne ressemblait à personne de sa connaissance. Il avait dans l'esprit des analogies étonnantes avec le grand-père Rivière. Mais Annette, quoi qu'elle crût, avait fort mal connu son père. Il l'avait trop séduite pour qu'elle eût jamais vu le vrai Raoul Rivière. À peine quelques soupçons, surtout depuis la lecture de la fameuse correspondance. Elle n'avait pas voulu s'y arrêter. Elle préférait garder—même en les replâtrant—ses souvenirs pieux et tendres, un moment ébranlés. Et puis, elle n'avait connu que le Raoul dernière manière. Mais si le vieux Rivière avait pu revenir pour inspecter, comme il savait faire, le petit bâtard, il eût dit:
—Je recommence.
Il ne recommençait pas. Rien ne recommence jamais. Il revenait, en détail...
Jeux malicieux du sang! Par-dessus la tête d'Annette, ils se donnaient la main, les deux compères. Et l'un des caractères les plus frappants que la franche Annette avait transmis du grand-père au petit-fils, était une aptitude remarquable à dissimuler! Non par besoin de mensonge. Un Raoul Rivière avait assez de mépris bonhomme pour ses contemporains et se sentait assez fort, pour qu'il n'eût jamais craint, s'il lui avait plu, de se montrer tout nu. (Il lui avait plu souvent, et l'on citait de lui des mots féroces, qui emportaient le morceau).... Mais non! C'était plaisir gratuit, humour burlesque, une vocation de théâtre, le goût malicieux de se grimer moralement, afin de mystifier les gens. Le petit en avait hérité, certes innocemment. Son âme inconsistante encore et très hétérogène, nullement bouffonne au fond, s'était glissée en naissant dans ce sac à malices; et elle usait des organes que Nature lui avait faits. De même que si elle fût entrée dans le corps d'une bête à poil ou à plumes, elle eût essayé son bec, ses griffes ou ses ailes,—habillée d'un pan de la défroque du vieux Rivière, elle retrouvait d'instinct les ruses du grand-père.
Il se tenait sur ses gardes devant les grandes personnes, et il savait lire en elles ce qui le concernait: son génie d'attention était aiguillé de ce côté. Alors, quand il voyait ce qu'ils s'imaginaient qu'il était, il l'était. À moins qu'il ne lui prît fantaisie de les contrarier, parce qu'ils l'agaçaient, ou bien pour s'amuser.
Une de ses occupations était de démonter le mécanisme de ces jouets vivants, de chercher leurs ressorts cachés, leurs points faibles, de les tâter, d'en jouer, de les faire «marcher». Ce n'est pas très difficile: ils sont assez grossiers, et ils ne se méfient pas.—En premier lieu, sa mère.
Elle l'intriguait. Il y avait de l'énigme en elle. Il avait entendu des allusions à son sujet, dans l'atelier de Sylvie, alors qu'il était assis aux pieds des ouvrières, sans qu'on pensât à lui. Il n'y comprenait pas grand'-chose. Mais cela ajoutait au mystère; et il interprétait. Deviner, inventer... Dans ce corps de furet aux aguets, immobile, les yeux brillants, l'esprit toujours en mouvement.
Maintenant qu'enfermé avec elle, souvent pendant des jours; à cause de sa mauvaise santé, de ses rhumes d'hiver, et de l'avide affection de sa mère, elle était sa principale ressource, il l'épiait curieusement, chantonnant, bricolant, poursuivant ses autres occupations—car l'esprit de l'enfant est, comme ses guibolles, agile et bondissant, il a beau vous tourner le dos, il vous regarde avec des yeux derrière la tête, et ses oreilles de chat comme des girouettes girent aux sons de voix. Si cette attention à feux tournants chasse trois ou quatre lièvres à la fois, il ne perd jamais la piste, il s'amuse, il sait bien que demain il recommencera... Le lièvre se laissait prendre. Expansive, emportée, prodigue dans ses sentiments, Annette ne lésinait point: elle se dépensait sans compter.
Tantôt elle lui parlait, comme è un tout petit:—et elle le blessait, il la trouvait ridicule. Tantôt elle lui parlait, comme à un camarade de pensée, trop âgé:—et elle l'ennuyait, il la trouvait rasante. Tantôt elle se laissait aller à penser tout haut, monologuer devant lui, comme s'il ne pouvait comprendre:—et il la jugeait baroque, il l'observait sévèrement, moqueusement. Il ne la comprenait pas; mais ne pas comprendre n'a jamais dispensé de juger.
Il avait adopté une attitude factice, qui lui était commode, car elle pouvait s'appliquer à tous les cas: la politesse impertinente et distraite d'un enfant bien élevé, qui fait semblant d'écouter, parce qu'il y est obligé, mais que cela n'intéresse nullement: il a ses affaires, et quand vous lui parlez, attend que vous ayez fini.—À d'autres moments, il s'amusait à jouer le caressant, pour lui faire plaisir. Il savait que sa mère ne manquerait pas d'exploser de bonheur. La bonne femme y allait de tout son cœur. Quand elle tombait dans ses panneaux, il avait pour elle un peu de mépris affectueux. Quand elle agissait d'une façon qu'il n'avait pas prévue, il était irrité, mais il l'estimait davantage.
Il n'était pas capable de tenir un rôle longtemps. Un enfant est trop souple et toujours sautillant. Une minute après qu'il avait fait le joli cœur et qu'il la ravissait par ses effusions, il ne se gênait pas pour trahir crûment son indifférence. Annette était déconcertée.
Il arrivait qu'elle n'y tînt plus de déception, d'agacement, surtout aux rares moments où un vague soupçon l'avertissait que Marc s'obstinait dans un rôle. Alors, avec sa violence,—(nous en demandons pardon aux pédagogues modernes)—elle le claquait nerveusement... Vraiment, elle allait contre tous les bons principes et la dignité de l'enfant! Aux yeux d'une Anglo-Saxonne, la pauvre Annette se déshonore à jamais. Mais entre vieux Français, nous n'en sommes plus à un de ces déshonneurs près... «Qui bene amat...» L'adage fleurit toujours dans les familles bourgeoises, qui ont conservé quelque teinture du latin. Nous avons tous été «bien aimés». Et nous jugions, au fond, comme le fils d'Annette, que les trois quarts du temps nous ne l'avions pas volé. Mais si, comme lui, nous n'en aimions pas moins celle qui nous claquait, les claques lui faisaient perdre, c'est vrai, un peu de son prestige. Avouons-le, c'était peut-être pour cela que nous—Marc et nous—les provoquions!...
Il avait beau jeu, après, pour faire la victime brutalisée. Et Annette se reprochait son abus de force. Elle se sentait fautive. Il lui fallait chercher à rentrer en grâce. Il l'attendait venir...
Triomphe de la faiblesse! C'est une arme que les femmes sont expertes à manier. Mais la plus femme des deux était ici l'enfant. Cette jeune chair, encore toute baignée du lait maternel, est plus qu'à demi féminine. Et elle a de la fille les ruses et les roueries. Annette était désarmée. Auprès du petit fripon, elle était le sexe fort. Le stupide sexe fort, qui est honteux de sa force et cherche à se la faire pardonner. La partie n'était pas égale. Le petit la bernait.
Il n'était pourtant pas un rusé comédien, qui s'amuse. Il avait plus d'une nature, ainsi que le grand-père. Bien peu avaient pu voir celle qui se cachait sous le masque moqueur du vieux Rivière. Le drame que recouvrent parfois le cynisme bouffon et l'appétit jouisseur de certains conquérants. Raoul avait eu ses sombres abîmes, qu'il ne montrait pas. Il y en a plus souvent qu'on ne croit sous le rire gaulois. On les garde pour soi. Annette, qui avait les siens, n'en avait jamais livré le secret à son père; et elle n'avait pas plus connu ceux de son père qu'elle ne connaîtrait ceux de son fils. Chacun restait muré dans sa vie intérieure. Une étrange pudeur. On rougirait moins d'étaler ses vices et ses appétits—(Raoul en faisait parade)—que le tragique de l'âme.
Marc en avait sa part. Un enfant qui vit seul, sans frère et sans compagnon, a du temps pour errer dans ces caves de la vie. Elles étaient bien profondes et bien vastes, les caves des Rivière. La mère et l'enfant auraient pu s'y rencontrer. Mais ils ne se voyaient pas; ils passèrent l'un près de l'autre, plus d'une fois, en se croyant très loin. Tous deux, les yeux bandés, Annette par le démon de passion qui toujours la tenait, l'enfant par l'égoïsme naturel à son âge: tous deux dans les ténèbres. Mais Marc n'était encore qu'à l'entrée du caveau et il ne cherchait pas l'issue, en se heurtant aux murs, comme Annette; il demeurait blotti sur une des premières marches, et il rêvait l'avenir. Incapable de se l'expliquer, il se fabriquait la vie.
Il n'avait pas eu loin à aller pour trouver le redoutable mur, devant lequel le moi épouvanté se cabre. La mort. Le mur se dressait de tous les côtés. La maladie le côtoyait, comme un chemin de ceinture. On eût cherché vainement un passage au travers. Le mur était massif et n'avait pas une brèche. Personne n'avait eu besoin de dire à Marc que le mur était là. Tout de suite, dans l'ombre, il avait renâclé, comme un cheval, le crin hérissé. Il n'en parlait à personne. Personne ne lui en parlait. Tout le monde était d'accord.
Annette, comme les jeunes femmes d'aujourd'hui, était une mauvaise pédagogue, qui, lorsqu'elle était fille, avait beaucoup entendu parler de pédagogie, en parlait volontiers, avec componction, attachait à la façon d'élever les enfants beaucoup plus d'importance que les mères d'autrefois qui y allaient à l'aveuglette;—mais, l'enfant venu, elle se trouvait démunie devant les mille et une surprises de la vie, incapable de prendre parti, faisant des théories qu'elle n'appliquait pas, ou qu'elle abandonnait dès les premiers essais;—et finalement, elle laissait tout aller, s'en remettant à l'instinct.
Le problème religieux était de ceux qui l'avaient préoccupée, sans qu'elle fût arrivée à une solution pratique pour l'enfant. Ses amies de jeunesse, dans la bourgeoisie riche et républicaine, étaient, pour la plupart, élevées avec religion par leur mère, sans religion par leur père; et elles ne sentaient même pas le heurt des deux conceptions:—(les deux s'accordent dans le monde, comme bien d'autres contradictoires, car aucun sentiment n'y a la troisième dimension).—Elle-même était allée à l'église, comme au lycée; elle avait pris sa première communion, comme son bachot, consciencieusement, sans émotion. Les cérémonies où elle assistait dans sa riche paroisse lui semblaient d'ordre mondain. Elle s'était dégagée d'elles, en se dégageant du monde.
La société moderne—(et l'Église en est un des piliers)—a si bien réussi à dénaturer en les affadissant les grandes forces humaines qu'Annette, qui portait en elle plus de richesse de foi qu'il n'y en a en un cent de dévotes, croyait qu'elle n'était pas religieuse: car elle confondait la religion avec le moulin à prières et ces cérémonies d'un exotisme désuet, luxe d'âme pour les riches, leurre des yeux et du cœur consolant pour les pauvres, qui assure les fondations de leur misère et de la société.
Depuis qu'elle avait cessé les pratiques religieuses, elle n'en avait jamais senti le besoin. Elle ne s'apercevait pas que lorsqu'elle avait ses fougueux élans de conscience, ses monologues passionnés, elle se disait la messe.
Elle ne songea pas à donner à son fils ce dont elle se passait. Peut-être même la question ne se fût pas posée pour elle, si—(paradoxe!)—Sylvie ne l'eût posée. Sylvie, qui n'avait pas plus de religion qu'un moineau de Paris, ne se serait pas crue mariée, sans le concours de l'Église. Et elle trouvait indécent qu'Annette ne fît pas baptiser son fils. Annette n'y pensait pas. Elle le fît pourtant, afin que Sylvie fût marraine. Puis, elle n'y pensa plus; et les choses en restèrent là, jusqu'à l'arrivée de Julien. Que Julien eût la foi pratiquante ne la donnait pas à Annette, mais la lui rendait digne de respect et ramena son attention sur le problème qu'elle avait négligé: que devait-elle faire pour Marc? L'envoyer à l'église? lui apprendre une religion à laquelle elle ne croyait pas? Elle le demanda à Julien, qui fut scandalisé: il affirma avec énergie la nécessité pour l'enfant d'être instruit des divines vérités.
—Mais si ce ne sont pas des vérités pour moi? Il faudra donc que je mente, quand Marc m'interrogera?
—Non pas mentir, mais laisser croire, si c'est dans son intérêt.
—Non, il ne peut être dans son intérêt que je le trompe. Et quelle autorité aurai-je, quand il le découvrira? Ne sera-t-il pas en droit de me le reprocher? Il ne croira plus en moi. Et que sais-je si cette foi apprise ne gênera pas plus tard son vrai développement?...
Ici, Julien s'assombrissait; et Annette se hâtait de changer de sujet. Comment agir, pourtant? Elle n'allait pas, comme le lui conseillaient des amis protestants, faire à son fils un cours de toutes les religions et le laisser choisir quand il aurait seize ans!... Annette éclatait de rire. Quelle étrange conception de la religion, comme d'une matière d'examen!...
En fin de compte, Annette n'avait rien fait. Elle se promenait avec Marc, entrait dans les églises, s'asseyait dans un coin, admirant avec lui la forêt jaillissante de ces hauts troncs de pierre, les lueurs de sous-bois qui filtraient des verrières, goûtant l'envol des voûtes, la lointaine psalmodie, les nappes blanches de l'orgue. C'était un bain de rêve et de recueillement...
Marc ne détestait pas d'être ainsi, la main dans la main de sa mère, écoutant, chuchotant. C'était doux, c'était chaud, assez voluptueux... Oui, mais à condition que ça ne durât pas trop longtemps! Cette somnolence sentimentale l'ennuyait. Il avait besoin de remuer et de penser des choses précises. Sa petite tête travaillait, observait, remarquait, cette foule qui prie, sa mère qui ne priait pas. Et, sans les exprimer, il faisait ses réflexions. Il questionnait rarement, beaucoup moins que la plupart des enfants: car il avait un fort amour-propre et craignait de dire des naïvetés.
Il demanda pourtant:
—Maman, qu'est-ce que c'est que Dieu?
Elle répondit:
—Mon chéri, je ne sais pas.
—Qu'est-ce que tu sais, alors?
Elle sourit, et le pressa contre elle:
—Je sais que je t'aime.
Oui, cela, c'était banal. Il le savait. Mais ce n'était pas la peine de venir à l'église, pour cela!...
Il n'était pas très tendre et il n'avait aucun goût pour le vague de l'âme, où «ces femmes» se complaisent. Annette, quand elle avait son petit à côté d'elle, pas trop de préoccupations matérielles, une heure de relâche gagnée au milieu des tâches qui la talonnaient, était heureuse; et elle n'avait pas à chercher Dieu bien loin: il était dans son cœur. Mais Marc eût trouvé que, dans son cœur, il y avait lui, Marc, et que tout le reste était des bêtises. Il faut être clair. Qu'est-ce que c'était que Dieu, au juste? L'homme là-bas, devant l'autel, avec sa jupe de fille et sa carapace dorée? Le suisse avec sa canne et ses mollets? Ces images peinturlurées,—une par chapelle,—qui grimaçaient des sourires fondants, comme les dames embrasseuses, qu'il n'aimait point?...
—Maman, allons-nous-en!
—Est-ce que ce n'est pas beau?
—Oui, c'est assez beau. Rentrons!
...Qu'est-ce que c'était que Dieu?... Il n'avait plus insisté pour le demander à sa mère. Quand les grands avouent qu'ils ne savent pas une chose, c'est qu'elle ne les intéresse pas... Il continua seul son enquête sommaire. Des prières entendues, «Notre Père qui êtes aux cieux»,—(une localisation qui excitait le scepticisme des plus éveillés parmi ces gamins modernes, pour qui les cieux étaient en train de devenir un nouveau champ de sport),—la Bible feuilletée, comme les autres vieilles histoires, avec une curiosité ennuyée,—quelques questions posées, quelques réponses happées, de-ci de-là, d'un air négligent,—«Dieu, quelqu'un d'invisible, qui avait créé le monde...»—On dit ça!... C'est trop loin. Et pas clair. Il était comme sa mère: Dieu ne l'intéressait pas. Un roi de plus ou de moins!...
Mais ce qui l'intéressait, c'était son existence à lui, et ce qui la menaçait, et ce qu'il y avait après. De stupides entretiens devant lui, chez Sylvie, avaient d'assez bonne heure éveillé son attention. Le plaisir de petit frisson, qu'ont ces filles à parler d'accidents, de morts subites, de maladies, d'enterrements, et de jacasser de plus belle!... La mort les excitait. L'instinct animal du petit se hérissait, à ce nom. Là-dessus, il eût bien voulu interroger sa mère. Mais Annette, très saine, ne parlait jamais de la mort et ne s'en préoccupait jamais, à cette époque de sa vie. Elle avait bien autre chose à faire! Gagner la vie de son petit gars. Quand, du matin au soir, il faut songer à l'en deçà, l'au-delà paraît un luxe. Il ne devient l'essentiel que lorsque ceux qu'on aime ont passé de l'autre côté. Son fils était ici. Au reste, si elle l'eût perdu, ni la vie ni la mort n'aurait eu de prix pour elle. Elle était trop passionnée pour se satisfaire d'un monde immatériel, d'un monde sans le corps aimé!
Marc la voyait vigoureuse, intrépide, occupée, insoucieuse de ses craintes; et il aurait eu honte de trahir sa faiblesse. Il lui fallait donc s'aider seul. Ce n'était pas commode. Mais on peut croire que le petit ne s'embarrassait pas de problèmes de pensée compliqués! Il ramenait la question à ses dimensions propres. La mort, c'étaient les autres qui disparaissaient. Qu'ils disparussent, c'était leur affaire! Mais moi, est-ce que je puis disparaître?
Sylvie, une fois, dit devant lui:
—Hé quoi! nous mourrons tous!...
Il avait demandé:
—Et moi?
Elle rit:
—Oh! toi, tu as le temps!
—Combien?
—Jusqu'à ce que tu sois vieux.
Mais il savait très bien qu'on enterrait aussi des enfants. Et puis, même vieux, il serait encore lui. Un jour, Marc mourrait... Il était terrifié. Est-ce qu'il n'y avait pas un moyen d'échapper? Il devait se trouver, quelque part, comme un clou dans un mur, une chose où s'accrocher, une main qu'on saisit... Je ne veux pas disparaître...
Le besoin de cette main aurait pu, justement, le ramener comme tant d'autres, à Dieu, la main tendue, que l'angoisse des hommes projette dans la nuit. Mais que sa mère ne semblât point chercher cet appui, suffisait à en écarter sa pensée. Même en critiquant Annette, il subissait l'influence de son attitude. Qu'en dépit de ce qui l'attendait, elle pût rester tranquille, ne le rassurait point, mais l'obligeait à se tenir droit, comme elle. On a beau être un petit garçon nerveux, chétif, un peu froussard, on n'est pas pour rien le fils d'Annette. Puisqu'elle, une femme n'a pas peur, je ne dois pas avoir peur.