Peu à peu, cependant, Sylvie s'apaisait. Les récits de ses séances n'avaient plus de caractère mystérieux; elle en parlait sans émotion, d'un ton pressé; elle ne tenait pas à insister. Bientôt même, elle n'en parla plus qu'avec contrainte. Et brusquement, elle cessa d'en parler; elle ne répondit plus aux questions... Avait-elle eu une déception, dont elle ne voulait pas convenir? Ou s'était-elle lassée? Elle ne le dit à personne. Mais dans les longs entretiens qu'elle continuait d'avoir avec Marc, le monde occulte tint de moins en moins de place, et finit par disparaître. Elle paraissait avoir recouvré son équilibre. Le passage de l'épreuve ne se marquait plus, aux yeux de l'entourage, que par un changement d'âge, une expression nullement plus affinée par la douleur, mais au contraire plus matérielle, des traits un peu alourdis et des formes plus pleines, la même grâce toujours, et plus d'éclat. De forts besoins de revivre se revanchaient de l'agonie endurée. Et les nouvelles peines et les nouveaux plaisirs, les feuilles des jours qui tombent, la poussière de la route, recouvrirent peu à peu la fosse ouvert au cœur.
Mensongère apparence...
La vie reprit dans la maison Rivière. Mais la catastrophe avait fait une brèche aux âmes.
C'est un bien petit événement dans l'ordre général que la disparition d'un enfant. On est environné de mort, elle ne devrait pas surprendre; dès qu'on commence à regarder, on la voit qui travaille et l'on s'y habitue. On croit qu'on s'habitue. On sait qu'elle viendra un jour travailler chez nous, et l'on prévoit la peine. Mais il y a bien plus que la peine! Que chacun s'interroge! Peu qui ne reconnaîtront la révolution qu'une mort a produite dans toute leur existence! C'est un changement d'ère... «Ante, Post Mortem...» Un être a disparu. La vie tout entière est atteinte, tout le royaume des êtres, hier royaume du jour, et aujourd'hui, de l'Ombre... Ô Dieu! si cette petite pierre, cette seule pierre tombe de la voûte, toute la voûte tombe! Le rien est sans mesure. Si ce petit moi n'est rien, aucun moi n'est rien. Si ce que j'aime n'est rien, moi qui aime, je ne suis rien. Car je ne suis que par ce que j'aime... L'irréalité de tout ce qui respire est soudain apparue. Et tous en prennent conscience, mais non de la même façon, chacun avec ses organes—instinct ou intelligence, en face, le regard droit, ou fuyant, et les yeux clignant de côté.
Sur l'arbre de la famille, d'où avait été brisé le petit rameau d'Odette, les autres branches continuèrent à pousser. Mais trois au moins sur quatre furent modifiés dans leur développement.
Le moins touché fut le père. Le jour de l'enterrement, son chagrin faisait mal, haletant de la gorge et des flancs, comme un cheval écroulé. Mais quinze jours après, il était repris déjà par ses affaires et par les fortes exigences de sa vie physique, il travailla, mangea double, voyagea, oublia.
Des deux femmes, Annette paraissait la vraie mère. Elle ne se consolait pas. Son deuil devint plus âpre, à mesure que s'effaçait le sillage de la petite fille. Odette lui était comme une enfant élue, l'enfant créée non de sa chair, mais de son besoin de tendresse, plus à elle qu'à Sylvie, plus elle que son fils. Elle s'accusait de ne pas l'avoir assez aimée, de lui avoir marchandé les caresses, dont ce petit cœur avide n'avait jamais assez. Et elle se persuadait qu'elle était seule à conserver la mémoire de l'enfant, que les autres trahissaient.
Sylvie montrait maintenant une étrange gaieté, affairée, agitée. Elle avait le verbe haut, un flux de paroles fatigant, avec des saillies burlesques, une verdeur de propos, qui faisaient rire aux éclats son petit peuple ouvrier, et que Marc dégustait sournoisement, quand il se trouvait là pour les gober au passage. Lui aussi se dissipait, travaillait moins, flânait, polissonnait, à l'affût des occasions de ne rien faire et de rire: l'organisme se défendait contre l'effroi intérieur... Qui s'en doute, au dehors? On est impénétrable les uns aux autres, on semble indifférent, on voudrait se confier, on ne peut pas... «Il n'est pas de communion possible dans la souffrance...»
Mais Annette, que sa passion pour la morte rendait injuste pour les vivants, ne voyait que leur égoïsme qui, par tous les moyens, se reprenait à la vie, laissant tomber au fond la pierre du souvenir; et elle leur en voulait.
Or, un jour,—un dimanche que Marc était allé avec Léopold, à un match de sport,—Annette, venant chez Sylvie, trouva la porte de l'appartement ouverte. Elle entra et entendit une plainte pesante qui se traînait. Sylvie, seule dans sa chambre fermée, parlait et gémissait. Annette se retira sur la pointe des pieds; elle referma la porte sur le palier, et sonna. Sylvie vint ouvrir; elle avait les yeux rouges; elle dit que c'était le rhume, et causa avec un entrain bruyant et vulgaire. Elle se mit à raconter une de ses éternelles histoires scabreuses, dont elle était approvisionnée. Annette avait le cœur serré. Se pouvait-il qu'elle jouât!—Elle ne jouait qu'à moitié. Beaucoup plus que les autres, c'était elle qu'elle voulait tromper. Un désespoir foncier, sans jour et sans issue, l'avait amenée à une sorte de mépris bouffon de la vie. Si elle ne voulait pas tomber, nulle autre alternative que l'oubli et ce masque d'insouciance cynique, qui finissait par se substituer aux traits du vrai visage. Tout n'est rien. Rien ne vaut la peine. Honnêteté, honneur, des blagues!... Ne rien prendre au sérieux. Rire de la vie. En jouir. Le travail seul subsiste, parce que c'est un besoin et qu'on ne peut s'en passer...
Bien d'autres choses subsistaient sous ces destructions. L'instinct était chez Sylvie plus solide que la pensée. Et quand elle rejetait tout, Annette et le fils d'Annette lui restaient incrustés sous la peau. Ils ne formaient qu'un, eux trois! Mais cet amour d'instinct, presque matériel, n'empêchait pas les mauvais sentiments. Sylvie, qui n'était pas tendre pour elle, ne l'était pas non plus pour Annette. Elle se montrait agressive et railleuse à l'égard de sa sœur, dont le sérieux moral, la tristesse taciturne, lourde de souvenirs, l'irritait, comme un reproche muet.
Un reproche, en effet. Annette n'avait pas la charité de le lui épargner. Elle voyait bien pourtant que Sylvie fuyait la peine, comme un gibier le chien; et elle la plaignait. Elle plaignait la misère de la nature humaine, mais en la méprisant de chercher son salut aux dépens de ses trésors les plus chers et d'être toujours prête à trahir ses affections sacrées, pour tromper la poursuite féroce de la douleur. Elle en était ulcérée; car dans son propre cœur elle entendait rappel de cette lâcheté de vivre; et elle, la châtiait.
De là qu'elle s'imposa, en ces mois qui suivirent le malheur, une austère discipline du cœur, un rigorisme moral, pessimiste et hautain, qui cachait sa tendresse blessée...
Après le sombre hiver, Pâques étaient revenues. Annette errait dans Paris, le matin du dimanche:—le ciel refleurissait, l'air était immobile;—l'âme enveloppée de son deuil, elle écoutait les appels nostalgiques des cloches; et leur filet sonore l'enserrait de ses mailles, la tirait hors du flot du siècle insouciant sur la grève où gisait le Dieu mort. Elle entra dans une église; et, dès les premiers pas, elle fut suffoquée par ses pleurs; depuis longtemps refoulés, ils refluaient. Dans le coin d'une chapelle, agenouillée, elle les laissa couler, tête basse. Jamais elle n'avait senti comme à cette heure le tragique de ce jour. Elle entendait ces orgues, ces chants, ces chants de joie... Cette joie!... Sylvie qui riait... Et l'âme pleure, au fond... Ah! elle le savait bien, aujourd'hui: Le pauvre mort n'est pas ressuscité! Et l'amour désespéré des siens, l'amour des siècles, s'épuise à nier sa mort... Cette poignante vérité, combien elle est plus grande et plus religieuse que l'illusoire résurrection! Duperie passionnée, navrante duperie du cœur, qui ne peut consentir à perdre son bien-aimé!...
Elle ne pouvait avec personne partager ses pensées. Et renfermée en elle, avec la petite morte, elle la défendait contre la seconde mort, la plus terrible: l'oubli. Elle réagissait durement contre elle et contre les autres. Et comme toute réaction contre un milieu de pensée, par le choc en retour amène une réaction contraire, son attitude de blâme provoqua ceux qui se sentaient atteints à exagérer la leur. Et le malentendu s'élargit.
Il devint presque complet entre le fils et la mère. Marc de plus en plus se détachait d'Annette. Depuis des années, l'antagonisme s'annonçait. Mais jusqu'à ces derniers temps, il était resté, de la part de l'enfant, voilé, sournois, prudent. Pendant la longue période où il avait vécu en tête à tête avec Annette, il se serait bien gardé d'entrer en discussion; la partie n'était pas égale; avant tout, avoir la paix! Il laissait parler sa mère. Ainsi, elle lui livrait, une à une, ses faiblesses; et lui, ne livrait rien.—Mais maintenant qu'il avait trouvé en sa tante une alliée, il ne cacha plus son jeu. Naguère, que de fois sa mère, impatientée de ce petit mollusque, qui rentrait sa pensée dans sa coquille, dès qu'on y voulait toucher, lui avait dit:
—Allons, sors de ton trou! Montre un peu cette caboche! Ne sais-tu pas parler?
Il savait. Annette pouvait être satisfaite! Il parlait maintenant... Il eût mieux fait de continuer à se taire!... Quel petit discuteur! Ah! il ne fuyait plus la contradiction. Il ne laissait rien passer de la bouche de sa mère, sans ergoter obstinément. Et de quel ton impertinent!
C'était venu tout d'un coup; et, sans doute, Sylvie y avait sa part de responsabilité, en encourageant malignement cette fronde. Mais la vraie cause était plus intime. Ce changement d'attitude répondait au changement de nature, aux approches de la crise de puberté. L'enfant se transformait: en quelques mois, il avait pris un autre caractère, des manières quinteuses, brutales, entrecoupées de «revenez-y» de son vieux mutisme; mais ce n'était plus le silence poli, conciliant, un peu fourbe, de l'enfant qui voulait plaire; on le sentait maintenant hostile et hérissé... Sa brusquerie de façons, son impolitesse grossière, l'âpreté inexplicable avec laquelle il répondait aux affectueuses avances, faisaient saigner la sensibilité d'Annette. Assez armée contre le monde, elle ne l'était point contre ceux qu'elle aimait; un mot rude de son fils la blessait aux larmes. Elle ne le montrait point; mais il n'en ignorait rien. Il continuait: on eût dit qu'il cherchât ce qui pouvait déplaire à sa mère.
Il eût rougi de se conduire ainsi avec des indifférents. Mais elle, ne lui était pas, certes, indifférente! Il tenait à elle,—et comment! Comme le fruit vivant qui, quand l'heure est venue, s'arrache au ventre de la mère. Il est fait de sa chair; et pour la faire sienne, cette chair, il la déchire.
Marc avait bien des éléments qui appartenaient à la nature d'une autre race que la race maternelle. Mais l'étrange! ce n'était pas par ces éléments différents qu'il entrait le plus en conflit avec sa mère, c'était par ceux qui lui étaient communs avec elle. Car son désir jaloux d'indépendance ne possédait pas encore une personnalité qui lui appartînt en propre; et toute ressemblance avec sa mère lui semblait un danger d'annexion. Alors, pour se défendre, il se faisait différent. Quoi qu'elle dît, quoi qu'elle fît, il était le contraire. Parce qu'elle était aimante, il se faisait insensible; confiante, renfermé; passionnée, froid et tranchant. Et tout ce qu'elle combattait, tout ce qui répugnait à la nature d'Annette—(ah! comme il le connaissait!)—lui devenait attrayant; et il se dépêchait de le faire savoir à Annette. Puisqu'elle se piquait de morale, ce moutard trouva élégant de se croire amoraliste, et surtout de le proclamer:
—La morale, c'est une invention... avait-il déclaré à sa mère. Et la crédule Annette l'avait pris au sérieux. Elle l'attribuait à l'influence déplorable de Sylvie, qui s'amusait à jeter le trouble dans le petit cerveau sagement cultivé... Vlan dans les platebandes! une poignée de graines folles! Et le peigne à rebrousse-poil sur les allées ratissées!... Elle ne manquait pas de bonnes raisons pour se persuader qu'elle agissait dans l'intérêt de l'enfant... «Ce pauvre petit, mis en serre, comprimé dans une caisse!... Nous allons le dépoter!...» Mais, tout en aimant sa sœur, elle avait un vif et cruel plaisir à lui voler ce cœur qui était sa bouture.
La finesse intéressée de l'enfant pour tout ce qui le concerne avait saisi le duel engagé entre les deux sœurs; et, naturellement, il l'exploitait. Par ruse maligne, il réservait ses faveurs à Sylvie; et il était bien aise de la jalousie qu'il excitait chez sa mère. Annette ne la cachait plus. Elle la justifiait, avec plus de raison que Sylvie, par l'intérêt de Marc. Sylvie aimait l'enfant et elle ne manquait pas de bon sens. Sa sagesse poids légers en valait bien une autre plus pesante; mais elle n'était pas faite pour un garçon de treize ans; et le profit qu'il retirait en était périlleux: si elle aiguisait en lui l'appétit de la vie, elle ne lui en donnait pas le respect; et quand, de trop bonne heure, le respect a fichu le camp, gare à la casse! Sylvie n'était pas faite non plus pour former le goût de Marc, sinon pour la toilette. Elle le menait à de stupides cinémas, à des music-halls, d'où il rapportait des refrains effarants et des images qui laissaient peu de place aux pensées sérieuses: son travail s'en ressentit. Annette se fâcha et défendit à Sylvie d'emmener Marc. C'était le bon moyen de sceller l'alliance du neveu et de la tante. Marc se jugea persécuté; il découvrit que, de nos jours, le métier de peuple opprimé est rémunérateur; et Annette apprit, à ses dépens, que celui de peuple oppresseur n'est pas de tout repos.
Maintenant, Marc lui faisait sentir, à toute occasion, qu'il était une victime et qu'elle abusait de sa force. Eh bien, soit! elle en abusait, pour le faire marcher au pas! Elle ne toléra plus ses légèretés de langage, ces habitudes inconvenantes qu'il avait prises de gouailler tout, cette blague impertinente. Pour le réduire, elle lui opposa une sévérité de principes. Il avait la partie belle pour répondre! Depuis longtemps, il guettait l'occasion.
Un jour qu'il s'appuyait, contre une interdiction de sa mère, sur des paroles de la tante, Annette, impatientée, lui dit que Sylvie avait le droit de dire et de faire ce qu'elle voulait: on n'avait pas à la juger; mais ce qui était bon pour elle ne l'était pas pour lui; il n'avait pas à la prendre pour modèle: «Tout n'est pas à imiter chez elle...»
Marc écouta la tirade, et dit négligemment:
—Oui, mais elle, elle a un mari.
Annette ne put répondre d'abord: elle ne voulait pas comprendre... Qu'avait-il dit? Non, ce n'était pas possible!... Et puis, une rougeur lui monta au front. Assise, les mains immobiles sur l'ouvrage, elle ne bougeait point. Il ne faisait non plus aucun mouvement. Il n'était pas très fier de ce qu'il avait dit, de ce qui allait venir... Le silence se prolongeait! Un flot de colère soulevait le cœur violent d'Annette. Elle le laissa passer. La pitié, l'ironie prirent la place. Elle eut un sourire méprisant:
—Petit malheureux! pensait-elle. Et finalement, elle dit, ses doigts ayant repris leur tâche:
—Et tu trouves sans doute qu'une femme sans mari, qui travaille pour nourrir son enfant, est moins digne de respect?
Marc perdit son aplomb. Il ne répondit rien. Il ne s'excusa point. Il était mortifié.
Annette ne dormit pas, cette nuit... Ainsi, c'était en vain qu'elle s'était sacrifiée! Que le monde la blâmât, c'était dans l'ordre. Mais lui, à qui elle avait tout donné! Comment avait-il su? Qui lui avait soufflé cette pensée?... Elle ne pouvait lui en vouloir; mais elle était accablée.
Marc dormit en paix. Il n'était pas sans remords; mais le sommeil était plus fort que les remords. Une bonne nuit passée, il les eût oubliés, s'il ne les avait retrouvés dans le regard soucieux de sa mère. Il lui déplut que sa mère n'oubliât pas comme lui. Il avait des regrets; mais il ne pouvait se résoudre à les exprimer; et comme il en était ennuyé, selon la logique de l'enfant, il en voulut à sa mère.
Ils ne refirent pas allusion à la scène. Mais depuis, ils en furent plus ce qu'ils étaient, avant. Il y avait une contrainte dans leurs embrassements. Annette ne le traita plus tout à fait en enfant...
Comment avait-il su? Des conversations de lycée l'avaient fait réfléchir sur le nom qu'il portait, et qui était celui de sa mère. Des allusions anciennes, attrapées au passage, naguère, à l'atelier, et qu'il n'avait pas comprises, s'éclairaient maintenant. Certains mots imprudents de Sylvie à sa sœur, devant l'enfant... Et l'énigme qu'était pour lui cette mère, qui l'irritait, mais qui le fascinait, par l'aura de passions que, sans pouvoir discerner, son flair de jeune chien avait subodorées... Sur le tout, il avait bâti de vagues et baroques histoires, qui n'arrivaient pas à se tenir d'une façon liée. Sa naissance l'intriguait. Comment savoir?... La réponse blessante à sa mère était en partie un piège qu'il lui tendait... Dans son cœur, se mêlaient curiosité et rancune à l'égard de ce qui s'était passé et qu'il ne savait pas. Jamais il n'osa faire là-dessus une question à Sylvie: car il avait sa fierté pour sa mère, et il soupçonnait qu'elle avait eu des torts. Mais il se croyait en droit de lui en vouloir, pour le grave secret qu'elle lui cachait. Ce secret était entre elle et lui comme un étranger.
Un étranger, vraiment. Marc ne se doutait guère qu'à des instants, il le faisait surgir aux yeux d'Annette, l'étranger,—son père—bien pis, les Brissot! Car, dans le sourd combat qui se poursuivait désormais entre la mère et le jeune garçon, celui-ci faisait, d'instinct, arme de tout ce qu'il trouvait, dans sa propre nature, d'opposé à Annette. Ainsi, sans le savoir, il déterrait parfois et employait contre elle des traits empruntés au fonds Brissot: le fameux sourire condescendant, cette satisfaction de soi, ce philistinisme badin, dont rien ne pourra ébranler la certitude hostile! Une ombre, un reflet sur l'eau. Annette les reconnaissait, et pensait:
—Ils me l'ont pris!...
Un étranger, vraiment?—Non, il ne l'était pas. L'arme, les traits empruntés, oui; mais la main qui les tenait était de la substance d'Annette. Et cette main révoltée se crispait dans l'opposition entre deux êtres trop parents et trop proches, qui n'est qu'un des mille jeux de l'Amour et du Destin.
Il n'avait pas d'ami. Ce garçon de treize ans, qui se trouvait, matin et soir, dans une classe, avec une trentaine d'enfants, restait séparé de ses camarades. Plus petit, il aimait à bavarder, jouer, courir, crier. Depuis un an ou deux, il avait des accès de mutisme, des fringales d'isolement. Cela ne signifiait point qu'il n'eût plus besoin de compagnons. Il en avait peut-être plus besoin qu'avant. Justement! C'était trop: il avait trop à demander et à donner... Et partout des épines, dans ce buisson de printemps! Un amour-propre hérissé. Un rien le froissait, et il avait peur d'être froissé, et surtout de le montrer: car c'est une faiblesse, et il faut se garder de donner prise à l'ennemi: (il y en a un dans tout ami).
Ce qu'il avait saisi, ou plutôt imaginé de son état-civil, du passé de sa mère, le tenait dans une gêne absurde, ridicule, sourcilleuse. Ses lectures aidant, il s'était convaincu qu'il était un enfant «naturel». (Ses livres romantiques l'appelaient d'un nom plus dru). Il trouvait moyen de s'en faire un sujet de fierté. Il n'était même pas loin de renifler dans l'archaïque injure un fauve relent de noblesse. Il se jugeait intéressant, à part des autres, solitaire, un peu damné. Il ne lui eût pas déplu de se ranger parmi les bâtards sataniques de Schiller et de Shakespeare. Cela lui donnait le droit de mépriser le monde, en tirades hautaines,—in pello.
Mais quand il se retrouvait dans «le monde»,—dans sa classe de lycée, parmi les camarades, il était intimidé, alourdi de son secret, soupçonneux qu'on pût le deviner. Ses façons bizarres, son air fatal, sa voix fluette qui commençait de muer, son minois de petite demoiselle, rougissant, insolent comme un cochelet, éveillaient l'attention, la malice de ses compagnons; et même il fut en butte aux avances honteuses d'un de ces petits chenapans, qui le persécutait de ses propositions, mi-bouffes, mi-sérieuses. Il en fut bouleversé; la nuit, il était malade de révolte et de dégoût; il ne voulait plus retourner au lycée, mais il ne pouvait en avouer les raisons à sa mère; il devait seul se faire respecter; il se disait:
—Je le tuerai.
Sa pensée tumultueuse était soulevée par des lames de fond.
Il était à l'heure où s'éveillent les forces génésiques. Elles le fascinaient et elles l'épouvantaient. L'étrange innocence de sa mère passait à côté, sans voir et sans savoir. Il serait mort de honte, si elle avait su et vu. Et seul, se méprisant, il se livrait, affolé, aux terribles sollicitations de l'instinct dégradant... Mais que peut faire l'enfant, un pauvre enfant livré à ces forces démentes! Cette monstrueuse nature met dans un corps de treize ans le brutal incendie, qui faute d'aliment le dévore! Il ne peut se sauver, s'il est de bonne race, qu'en se jetant tout entier, par un excès contraire, dans une exaltation ascétique de l'esprit, qui souvent ruine le corps. La jeunesse de ce temps, plus heureuse que ses aînées, commençait de pratiquer la discipline virile de l'athlétisme. Marc n'eût pas demandé mieux que de faire comme elle. Mais là encore, la nature était contre lui. Il n'avait pas la force. Ah! qu'il enviait les forts! Qu'il aimait, jalousement, leur beauté!... Jusqu'à la haine!... Jamais il ne serait comme eux!...
Désirs, tous les désirs, purs, impurs, un chaos!... tous les démons ennemis!... Il serait le jouet du hasard—(Nul ne peut rien pour lui!)—sans un fond de santé morale, d'honnêteté,—mieux, de grandeur qui s'ignore, ce je ne sais quoi de divin, fruit des peines, de la vaillance et de la longue patience des meilleurs de la race,—qui ne supportera pas la honte des souillures, l'affront de la déchéance,—qui a le flair inquiet de ce qui est vil et lâche,—qui le traque au dedans, jusque dans les replis de ses pensées,—qui n'échappe point toujours aux salissures,—mais qui ne manque jamais de les juger, de se juger, de se flétrir et de se châtier...
L'orgueil!... Loué soit-il! Sanctus!... Chez de telles natures d'enfant, l'orgueil est la santé. Il est l'affirmation du divin dans la boue, le principe du salut. Qui, dans la solitude sans amour, qui lutterait, sans orgueil? Pourquoi lutter, si l'on ne croyait pas que l'on a des biens suprêmes à défendre, et que pour eux, il faut vaincre ou mourir!...
Marc veut vaincre! Vaincre ce qu'il comprend et ce qu'il ne comprend pas. Vaincre ce qu'il ignore, et ce qui lui répugne. Vaincre l'énigme du monde et vaincre sa bassesse... Ah! ici comme ailleurs, sans cesse il est vaincu! Dans son effort de travail, de lecture, de concentration, il s'échappe à lui-même, il se sent débordé. Toujours la force qui lui manque... Elle est là, cependant, mais à peine formée, inférieure à la tâche et à sa volonté. Il est rongé de désirs et de curiosités, saines, malsaines, qui le tiraillent de tous les côtés, ou baigné de torpeur, incapable de rien faire et de rien fixer. Il perd son temps; et il est trop pressé. Déjà le préoccupe son avenir, le choix de la carrière: car il sait qu'il lui faudra se décider de bonne heure; et il n'a aucune raison de se décider: il flotte entre tout, avec le même degré d'intérêt et d'indifférence, d'attrait et de dégoût. Il veut et ne veut pas, il n'est même pas capable de vouloir ou de ne pas vouloir. La machine n'est pas réglée. Il se lance et s'arrête en panne, ou butte, et se retrouve au fond.
Alors, il scrute ce fond. Et cet enfant qui souffre et se ronge, est plus apte qu'un autre à percevoir le vide et l'ennui d'un temps qui s'achemine à la destruction. Il a le sentiment aigu de l'abîme...
Mais sa mère n'en voit rien. Elle voit un garçon maussade, prétentieux, révolté, puéril, maladivement susceptible, grandiloquent et faiseur d'embarras, qui aime parfois à tenir des propos graveleux, et qu'à d'autres moments un mot libre effarouche. Surtout, elle s'irrite de son ricanement. Elle n'en soupçonne point le sens amer, encore moins le défi à la mauvaise chance. Il ressent cruellement l'injustice qui lui est faite: il est (ou se juge) sans force, sans beauté, sans talent, sans valeur; il achève de s'accabler, en ajoutant à ses défaites réelles d'autres qu'il imagine; il conspire avec toutes les apparences, qui peuvent l'humilier... Ces deux petites ouvrières, qui passent à côté de lui en riant, il croit qu'elles rient de lui, il ne se doute pas qu'elles rient pour l'aguicher, et qu'elles ne trouvent pas si laid son minois rougissant de fille effarouchée... Il croit lire dans les yeux de ses professeurs la dédaigneuse pitié pour sa médiocrité... Il croit que ses camarades plus robustes méprisent sa faiblesse et démasquent sa lâcheté: car, nerveux à l'excès, il a ses moments de pusillanimité; et, comme il est sincère, il se les avoue, il se juge déshonoré; pour se punir, il s'oblige secrètement à des imprudences dangereuses, qui lui mettent la sueur froide au front et le réhabilitent un peu—si peu!—à ses propres yeux... Ce petit Nicodème, c'est de lui qu'il ricane, souvent, et de ses défaites! Mais il en veut au monde qu'il l'a fait comme il est—et, d'abord, à sa mère.
Elle ne comprend pas son air hostile... Comme il est égoïste! Il ne pense qu'à lui...
Il ne pense qu'à lui?... Qu'est-ce qu'il deviendrait, s'il ne pensait à lui? S'il ne se défendait, qui le défendrait?...
Ils restent seuls et murés, l'un en face de l'autre. L'heure des effusions n'est plus. Annette commence à répéter la lamentation des mères:
—Comme il était plus aimant, lorsqu'il était plus enfant!
Et lui, se dit que les mères n'aiment leurs enfants que pour leur amusement. Chacun n'aime que soi...
Non, chacun voulait aimer l'autre. Mais quand on est en danger, on doit penser à soi. On pensera à l'autre, après. Comment sauverait-on l'autre, si on ne se sauvait, soi? Et comment se sauverait-on, si on laissait à son cou accroché l'autre?
Rejetée par son fils, Annette se durcit comme lui. Le cœur volontairement fermé à l'amour, l'esprit d'autant plus libre, en l'absence d'objet qui nourrît sa tendresse, il lui fallait occuper sa faim intellectuelle et son besoin d'agir. Elle travaillait tout le jour, lisait le soir, la nuit, dormait solidement. Marc, rancunier, enviait et méprisait la santé de cette femme vigoureuse, le pouvoir qu'elle avait, semblait-il, de ne pas se tourmenter.
Annette, cependant, souffrait de la privation de ne pouvoir partager sa pensée avec un compagnon. Elle remplissait le vide par le travail, l'oubli actif... Mais le travail pour le travail est lui-même si vide!... Et ces forces qu'on sent en soi, inutiles, où les sacrifier?
Sacrifier!... Ce besoin de sacrifice!... Annette le trouvait autour d'elle, partout, pitoyable souvent, et quelquefois absurde!... Car, bonne observatrice, elle ne cessait d'explorer les visages et les âmes tout au long de ses journées; elle se distrayait de ses peines en plongeant dans celles des autres. Peut-être la curiosité l'emportait-elle sur la pitié, dans cette période où son cœur s'était pétrifié (elle le prétendait), au spectacle des souffrances, et surtout des défaites et des abdications.
Parmi les femmes, comme elle aux prises avec la société pour lui arracher les moyens d'exister, combien étaient broyées, bien moins encore par la rudesse des choses que par leur propre faiblesse et leur renoncement! Presque toutes étaient exploitées par une affection, et ne pouvaient se passer d'être exploitées. On eût dit que c'était leur seule raison de vivre,—dont elles meurent...
L'une se sacrifiait à une vieille mère ou à un père égoïste. L'autre à un mari vulgaire ou à un homme qui la trompe. L'autre... (L'autre, c'est moi!)... à un enfant qui ne l'aime point, qui l'oubliera, qui peut-être demain, la trahira...Eh! qu'importe? Si je trouve une joie à être trahie par lui, trompée, oubliée!... «S'il me plaît d'être battue!»... Ah! dérision, duperie!... Et les autres vous envient, celles qui n'ont personne à qui se sacrifier! Elles épousent un chien, un chat, un oiseau!... À chacune son idole! S'il en faut à tout prix, le bon Dieu valait mieux! Au moins, il était de race... Et moi aussi, j'ai le mien, mon Dieu, mon Dieu inconnu, ma vérité cachée, et cette passion qui me pousse à le chercher... Duperie peut-être aussi! Mais je ne le saurai que lorsque je serai arrivée. Et si c'est duperie, du moins celle-là est haute, et elle vaut la peine...
Annette se révoltait contre le non-sens de certains sacrifices. Non, la nature ne veut pas que le meilleur se sacrifie au plus indigne! Et si elle le voulait, pourquoi me soumettrais-je?... Mais elle ne le veut pas! Elle veut qu'on se sacrifie au meilleur, au plus grand, au plus fort...
Le sacrifice à tout prix, au pire comme au meilleur, peut-être même au pire, de préférence, parce que le sacrifice est ainsi plus complet, le sacrifice pour le sacrifice,—oui, c'est assez conforme à l'idée qu'ils se font de Dieu!... Credo quia absurdum... Tel maître, tels valets!... Ce Dieu est bien celui qui, le Septième Jour, se reposa, trouvant que ce qu'il avait fait était bien fait. Si on l'eût écouté, le chariot de l'homme, au premier tour de roue, se serait arrêté. Chaque progrès du monde se fait, contre sa volonté... Fiat! Nous pousserons le chariot. Et s'il doit nous écraser, je veux au moins qu'il marche.
Une tragique rencontre accrut l'aversion d'Annette pour ces immolations sans raison—(qu'en sait-elle?)—de ceux qui valent plus à ceux qui valent moins.
Elle s'était naguère trouvée en compétition, pour un cours d'étrangères dans une institution de Neuilly, avec une jeune femme, dont le visage rustique et volontaire l'avait attirée. Elle essaya de lier conversation. Mais l'autre, méfiante, ne songeait qu'à l'évincer. En ce temps-là, Annette, peu habituée encore à ces luttes qui lui répugnaient, s'était mal défendue; et même, par désir de se faire une amie, elle s'était effacée devant la concurrente. Celle-ci ne lui en avait eu aucune reconnaissance. Rien ne comptait pour elle que son gain. Une fourmi qui se hâte, avide d'amasser... Annette ne l'intéressait point.
Annette l'avait perdue de vue; et quand, six ans après, le hasard de nouveau les mit en présence, l'une et l'autre avaient change. Annette n'était plus disposée à faire la généreuse, ou bien la dégoûtée... La vie est comme elle est. Je n'ai pas les moyens de la modifier; je veux vivre: tu passeras après...
Le heurt se produisit. Il ne fut pas long. Dès la première passe, la concurrente était knock out... Comme elle avait vieilli! Annette fut frappée du ravage. Elle avait gardé le souvenir d'une brunette aux joues colorées, semées de deux ou trois petits grains noirs, comme un pain aux raisins, solide paysanne, de taille courte, ramassée, le visage dessiné d'un trait fin et sec, qui n'eût pas manqué d'un certain agrément sans un air de maussaderie,—le front obstiné, les mouvements brusques, toujours pressée. Elle retrouvait une figure maigre et crispée, le regard dur, la bouche amère, les joues creusées, jeune et flétrie comme une herbe brûlée.
Le poste disputé était un secrétariat chez un ingénieur: il n'exigeait que deux matinées de présence par semaine, pour dépouiller la correspondance d'affaires et recevoir les visiteurs. Annette rencontra Ruth Guillon dans l'antichambre, et leurs yeux hostiles se croisèrent. Ruth Guillon dit:
—Vous venez pour cette place. Elle m'a été promise.
Annette dit:
—Elle ne m'a pas été promise. Mais je viens pour cette place.
—C'est inutile, puisqu'elle sera à moi.
—Utile ou non, je viens. Elle sera à qui l'aura.
Après un instant, Annette fut appelée dans le cabinet de l'ingénieur, et choisie. Elle était connue pour une travailleuse exacte et intelligente.
En sortant, elle se heurta à Ruth, et passa froidement. Ruth l'arrêta, demandant:
—Vous l'avez?
—Je l'ai.
Elle vit le front de l'autre rougir étrangement. Elle s'attendait à une parole violente. Mais Ruth ne dit rien. Annette continua son chemin; et l'autre la suivit. Elles descendirent l'escalier. Arrivée dans la rue, Annette, se retournant, jeta un regard rapide sur sa rivale défaite; et l'air abattu de Ruth la remua. Malgré ses résolutions d'être dure, elle revint, et lui dit:
—Je regrette. Il faut vivre.
—Oh, je sais bien, dit l'autre. Aux uns la chance! Moi, je n'en ai jamais.
Le ton était tout autre. Abattement sans animosité. Annette fit un geste pour lui prendre la main; mais Ruth retira la sienne.
—Voyons, ne vous affectez pas! Un jour, c'est l'une qui perd; un autre jour, c'est l'autre.
—Moi, c'est tous les jours.
Annette lui rappela leur première rencontre, où Ruth avait pris la place. Ruth ne répondit pas et cheminait, l'air morne, à côté d'Annette.
—Est-ce que je ne peux pas vous aider? dit Annette.
La rougeur de nouveau se montra au front. Fierté blessée, émotion? Ruth dit sèchement:
—Non!
Annette insista:
—Je le ferais avec plaisir.
Et, d'un geste familier, elle lui saisit le bras. Ruth, surprise, serra nerveusement la main d'Annette sous son bras; et, détournant la tête, elle se mordit la lèvre; puis, elle s'arracha, irritée, et partit.
Annette la laissa s'éloigner, en la suivant des yeux. Elle la comprenait: oui, on n'a pas le droit de faire don de sa pitié à qui ne vous la demande pas...
Quelques jours après, entrant chez un laitier, elle vit Ruth qui faisait des emplettes. Elle lui tendit la main. Cette fois, Ruth la prit, mais d'un air glacé. Elle faisait effort cependant pour paraître moins maussade; elle dit quelques paroles banales; et Annette, contente de cette pauvre avance, y repartit. Les deux femmes s'entretinrent du prix de ce qu'elles achetaient. Annette s'étonna, sans le montrer, que Ruth dépensât plus qu'elle en œufs frais et lait cacheté. Ruth mettait de l'ostentation à payer devant elle. En sortant, Annette dit:
—Comme c'est cher, de vivre!
Et elle s'excusait presque des œufs qu'elle avait pris, disant:
—C'est pour mon petit.
Et Ruth se rengorgeant:
—Moi, c'est pour mon mari.
Annette ignorait tout de sa vie. Elle demanda:
—Est-ce qu'il est souffrant?
—Non, mais il est très délicat.
Elle parla avec fierté des soins que réclamait cette santé. Annette, avertie de la susceptibilité de Ruth, ne lui posait pas de questions, attendant qu'elle parlât. Ruth ne disait plus rien, elles allaient se séparer, quand Annette se souvint... Elle offrit à Ruth une tâche—la révision d'un travail d'étrangère—qui lui était commandée et dont elle n'avait pas le temps de se charger. Ruth témoigna aussitôt une vive gratitude: l'argent jouait pour elle un rôle capital. Annette lui demanda son adresse, pour le cas où elle aurait d'autres commandes à lui transmettre. Ruth hésita, répondit évasivement. Annette, impatientée, dit:
—C'est pour vous être utile. En tout cas, moi, j'habite...
Et elle dit son adresse. Ruth donna la sienne, à contre-cœur. Annette, rebutée, décida de ne plus s'occuper d'elle.
Mais Ruth vint la trouver, quelques semaines après. Elle s'excusa d'avoir manqué d'amabilité. Et cette fois, elle confia un peu (pas beaucoup) de sa vie. D'une famille de riches cultivateurs, elle s'était brouillée avec son père, parce qu'elle avait voulu venir à Paris et s'y faire professeur. Le père l'ayant blessée dans son amour-propre, elle avait juré de ne jamais rien accepter de lui. Elle voulut gagner sa vie seule. Elle s'y épuisa. Malgré son énergie, la pensée lui était une fatigue; elle peinait sur les livres comme une bête au labour; le sang lui gonflait les tempes: il lui fallait s'arrêter, congestionnée. Un commencement de neurasthénie la contraignit de renoncer aux examens qu'elle devait passer. Elle se rabattit sur les leçons particulières. Elle arrivait à gagner, péniblement, sa vie, quand elle s'éprit d'un homme qu'elle épousa, et qui n'était pour elle qu'un fardeau de plus.—Mais ceci, elle ne le dit point: Annette le sut par ailleurs. Elle était assez fine pour entrevoir déjà une partie de la vérité, au cours des; questions discrètes qu'elle posa à sa nouvelle amie. Elle vit que le mari n'avait aucun métier: il était un «intellectuel», os «artiste», un «écrivain». Et elle ne parvint pas très bien à savoir ce qu'il écrivait. Des vers?... En fait de poésie, Ruth n'avait pas plus de goût qu'une petite bourgeoise de province. Mais la poésie lui en imposait.
Elle n'était point pressée de faire connaître son «artiste». Elle le chambrait. Mais, à partir de ce moment, elle vit Annette plus souvent,—trop souvent. Elle finit par l'accabler de témoignages d'amitié, des fleurs, des attentions, rarement bien inspirées, qui agaçaient Annette. Pas de milieu! Rien ou tout, avec cette passionnée! Jamais elle n'avait eu d'amie. Jamais elle ne s'était confiée. De l'instant qu'elle décida d'aimer Annette, elle l'accapara. Annette, assommée de cette affection, comprenait que le mari ne la trouvât point légère.
À la fin, elle réussit à contempler, par surprise, l'oiseau précieux: un homme fade, insignifiant, aux yeux bleus vagues, qui lui fit l'impression d'être un dévot secret de l'absinthe. Très vain, et très peu sûr de lui, parfaitement médiocre, il était inquiet de l'opinion d'Annette. Il n'aimait point sa femme, mais il trouvait commode de se faire choyer, il prenait des airs languissants, dolents, et amers, à propos de sa santé, des talents méconnus, de l'envie des confrères... Annette le transperçait de ses | yeux clairs. Il fut prudent avec elle, et modéra ses jérémiades, que guettait l'ironie silencieuse de l'auditrice. Mais Ruth était bouche bée, incapable de juger, fière comme Artaban... «Laissons-lui ses illusions! Elle a besoin de quelqu'un à aimer, d'un homme à protéger. Elle a une âme de domestique passionnée. Elle se coucherait sous ses pieds...»—Il arrivait aussi qu'elle le querellât durement. Une fois, en montant l'escalier, Annette entendit les intonations criardes du «poète», qui geignait: Ruth giflait son mari.
Annette ne doutait plus que la meilleure partie de l'argent de Ruth ne passât aux flâneries et absinthes de José. Il jouait aux courses. Ruth ne se plaignait jamais: elle s'acharnait à économiser assez pour qu'il pût éditer un volume de ses poèmes. Mais il n'était pas pressé de les écrire. Et quand, un jour, elle fit son compte, elle découvrit qu'il avait dérobé les trois quarts de l'argent: il s'était volé lui-même!
Ce jour-là, toute fierté brisée, elle avoua à Annette sa misère. Elle n'en eût point parlé, s'il ne s'était agi que d'elle. Mais depuis des années, elle s'épuisait pour lui—(elle dit: «pour sa gloire»!)—Et c'est lui qui la détruit!...
Une confidence en amène une autre. Annette finit par savoir presque tout des souffrances de Ruth. Sa santé était détruite; Ruth, chaque jour, plus faible, savait moins renfermer ses pensées. Et, la mort approchant, ses yeux se dessillaient; elle discernait l'inanité de cet homme et son manque d'affection. José n'était presque plus jamais à la maison. Il s'esquivait, trouvant désagréable la société d'une femme malade et chagrine.
Quand vinrent ses derniers jours, Ruth n'avait plus d'illusion. Elle affirma pourtant, avec un orgueil sincère, qu'elle ne regrettait rien, qu'elle recommencerait...
—Cela m'a tuée. Mais j'ai vécu de cela.
Elle ne croyait à rien, elle n'attendait rien, ni dans ce monde, ni dans l'autre...
Annette était seule auprès d'elle, à son lit d'agonie. Une congestion cérébrale l'avait terrassée...
José, qui avait fui les approches de la mort, montra sa face peureuse, quelques instants après. Il eut une brève émotion. Après avoir larmoyé, son premier mot fut:
—Mais, nom de Dieu! Qu'est-ce que je vais devenir?
Annette dit:
—Vous en trouverez une autre pour vous nourrir...
Il lui jeta un regard haineux.
Mais il laissa Annette payer les frais de l'enterrement.
Annette, au chevet de la morte, pensait:
—Voilà!... Elle fut une force d'orgueil, de volonté, d'ascétique dévouement... À quoi a-t-elle servi? Quel gâchage! Ce don de soi à un chien!... La pauvre Ruth était dure... Elle ne l'était pas assez. Il faut se durcir encore...
Réaction contre les duperies du cœur,—mon cœur maudit, qui n'est là que pour me leurrer!... Ma tête et mes sens veulent et savent. Mon cœur est un aveugle À moi, de le mener!... Réaction contre l'amour, et contre le sacrifice, et contre la bonté...
Il y a dans la vie de chacun, comme dans la vie sociale, des modes de sentiment, qui se succèdent sans se ressembler. Et même, leur première loi est de ne pas se ressembler. Pendant qu'une mode règne, chacun y participe avec un sérieux entier, n'ayant plus que dédain pour le ridicule des modes périmées, et convaincu que sa mode est, sera toujours la meilleure... Annette passait alors par une mode de dureté...
Mais quel que soit l'habit, l'être humain reste le même. Il ne peut se passer des autres. Le plus fier a besoin de sa part d'affection; et plus les circonstances l'obligent à se renfermer, plus sa pensée traîtresse conspire à le livrer.
Annette se sentait bien forte. Forte de son expérience et de son intelligence, ferme, pratique, désabusée. Elle était sûre maintenant de vivre à sa volonté, certes, en travaillant; mais le travail aussi était sa volonté. Elle ne craignait point d'en manquer. Elle n'avait besoin du secours de personne. Et elle ne s'inquiétait point de plaire ou de déplaire.
Elle se trouvait aux prises, depuis peu, avec une nouvelle espèce de concurrents: les hommes. Elle donnait des leçons aux garçons, pour la préparation aux lycées et aux examens. Elle réussissait; mais avec le succès croissait l'animosité de ceux à qui elle était préférée. Ils se considéraient comme frustrés. Il n'était plus question de galanterie! Les moins dénués d'égard n'étaient pas les hommes mariés; leurs femmes les excitaient. On calomniait Annette: que n'insinuait-on pas sur les moyens qui lui valaient d'enlever les meilleures places?—Annette, son sourire dur et attrayant aux lèvres, allait droit son chemin, méprisant l'opinion.
Au fond, pourtant, se marquait—invisible—l'usure de ces longues années de labeur sans merci. La quarantaine approchait. La vie avait passé, sans qu'on y eût pris garde. Et une révolte obscure se levait... Toute cette vie perdue, cette vie sans amour, sans action, sans luxe, sans joie puissante... Et tout cela qui lui manque, elle était si bien faite pour en jouir!...
À quoi bon y penser? Il est trop tard maintenant!
Trop tard?...
Solange avait une petite figure ronde et rustique do madone gothique: l'air vieillotte, enfantine, les yeux riants et plissés, le nez mignon, la bouche mignarde, le menton un peu lourd, la peau fine et le teint coloré. Elle aimait à parler de sérieuses pensées, sur un ton sérieux, très sérieux, contrastant d'une façon comique avec son bon visage rieur, qui s'appliquait sagement à ne pas l'être; mais sa parole se hâtait, de peur de perdre le fil de ses graves idées; et il arrivait qu'en effet, elle s'arrêtât au milieu, un vide dans la tête:
—Qu'est-ce que je voulais dire?...
Rarement, ses auditeurs lui soufflaient la réponse, car ils n'écoutaient guère. Mais ils ne lui en voulaient pas. Solange n'était pas de ces péroreuses, qu'il faut suivre dans leurs discours insipides. Elle était sans orgueil et prête affectueusement à s'excuser de vous avoir ennuyé. Mais, de nature, incapable de suivre une pensée, elle avait une aspiration naïve à penser et une immense bonne volonté. Il n'en sortait pas grand'chose: les pensées restaient en route; les graves livres ouverts, Platon, Guyau, Fouillée, bâillaient, à la même page, des semaines ou des mois; et les beaux grands projets, idéalistes, altruistes,—œuvres d'assistance sociale, ou systèmes nouveaux d'éducation—étaient des joujoux d'esprit, qu'elle ne tardait pas à oublier dans les coins, sous les meubles, jusqu'au prochain hasard qui les lui faisait retrouver. Bonne petite bourgeoise, douce, aimable, jolie, raisonnable, pondérée, un tantinet pédant, pas gênante, plaisante, qui, sans pose, s'imaginait qu'elle avait des besoins intellectuels, et qui n'avait besoin, en somme, que de parler d'idéal et de beaucoup d'autres choses, le tout sur le même plan, tranquille, propret, bien tenu, honnête, pur, et nul.
Plus jeune qu'Annette de trois ou quatre ans, elle avait subi autrefois pour Annette une de ces attractions paradoxales, que ressentent pour les natures dangereuses les natures sans danger. Il est vrai que ces phénomènes se produisent d'ordinaire, à distance. En fait, elle avait peu approché Annette, au lycée, où elles étaient dans des classes différentes. C'était seulement pour l'avoir vue au passage et pour avoir cueilli quelques échos des grandes que la petite Solange avait conçu pour son aînée une fascination intimidée. Annette ne s'en était pas doutée. Solange l'avait parfaitement oubliée, depuis. Elle s'était mariée, et elle était heureuse. Pour qu'elle ne le fût pas, il eût fallu que son mari fût un monstre,—ou un homme passionné. Victor Mouton-Chevallier n'était, grâce à Dieu, ni l'un ni l'autre! Sculpteur de son métier, l'inspiration ne le tourmentait pas, car il avait des rentes et une riche flemme. Il ne manquait pas de goût; mais il n'éprouvait aucun besoin pressant de traduire dans son art autre chose, ni autrement que ne l'avaient déjà fait celui-ci, celui-là, ou cet autre de ses illustres confrères de tous les temps. Et comme il ignorait l'ambition, comme il était dénué de sentiments mesquins, (peut-être aussi des autres), il goûtait une satisfaction sans mélange à se retrouver si bien, si complètement exprimé—(du moins, il s'en flattait)—par Michel-Ange, par Rodin, par Bourdelle, ou par de plus petits messieurs: car il était éclectique, et prenait partout son bien. Dans cet heureux état, ce n'eût vraiment pas été la peine de se fatiguer à produire soi-même, si ce n'eût ajouté au plaisir une saveur de plus: la flatteuse illusion qu'il était de la famille. Il prenait volontiers polir lui le respect attendri qu'il se croyait tenu de témoigner pour les héros de l'art et pour leurs infortunes; il participait à celles-ci,—de loin; et sa figure réjouie s'obligeait à des mines d'austère mélancolie, en écoutant sa femme pianoter sagement la Sonate Pathétique: (car Beethoven aussi était de la famille).—Solange avait pleinement répondu à ses besoins domestiques. Une affection tranquille, une bonté facile, une humeur douce, égale, complaisante, un idéalisme en chambre, qui ne se risque pas dehors quand il fait vent ou crotte, une propension à admirer, qui rend la vie tellement plus commode!—enfin, d'un mot qui dit tout: la sécurité,—leur vrai idéal inavoué... Leurs moyens de fortune et de cœur le leur permettaient: ils étaient à l'abri des préoccupations matérielles; et il n'était pas à craindre qu'ils introduisissent dans leur home, le souci.
Ils y introduisirent pourtant Annette. S'ils avaient pu se douter des éléments de trouble que portait en elle cette Frau Sorge, ils eussent été diantrement mal à l'aise. Mais ils ne le surent jamais. Ils étaient de ces innocents qui jouent avec un explosif; ils auraient une attaque de nerfs, s'ils savaient ce qu'ils tiennent dans la main. Mais n'en connaissant rien, après avoir bien joué, ils vont, sans penser à mal, le déposer gentiment dans le jardin d'un ami.—Ils déposèrent Annette dans le jardin des Villard.
Quand Solange avait retrouvé Annette, elle retrouva, du même coup, le vieux sentiment qu'elle avait eu pour elle: elle s'en éprit. Elle savait, comme tout le monde, la vie «irrégulière» d'Annette. Mais bonne—sans profondeur, aussi sans pruderie—elle ne la jugeait point mal. Il faut dire qu'elle ne la comprenait pas bien. Avec son penchant à l'indulgence, qui était le côté le plus sympathique de son aimable nature, elle pensait que sans doute Annette avait été une victime, ou bien qu'elle avait eu ses raisons sérieuses pour agir comme elle avait fait, et qu'en tout cas, cela ne regardait qu'elle; et elle s'indigna contre l'opinion. Après avoir revu l'amie, elle s'était informée, elle apprit son courage et son abnégation; elle conçut pour elle une admiration enflammée. Ce fut un de ces emballements périodiques, qui ne lui laissaient, pour un temps, plus de place pour aucun autre sentiment. Son mari, qu'elle alimentait de ses enthousiasmes, trouva dans celui-ci une occasion de plus de s'attendrir, sur la noblesse de cœur d'Annette, et aussi de sa femme, et aussi sur la sienne. (Est-il rien qui nous fasse mieux déguster notre beauté morale que de nous émouvoir sur celle du prochain?) Entre les deux époux, il y eut, à l'égard d'Annette, surenchère de nobles intentions. On ne pouvait laisser seule, dénuée de sympathies, cette pauvre femme, victime de l'injustice sociale! Les Mouton-Chevallier allèrent trouver Annette, au haut de ses cinq étages. Ils la surprirent en train de faire son ménage. Ils ne l'en trouvèrent que plus touchante; et sa froideur leur parut d'une admirable dignité. Ils ne la quittèrent point qu'ils n'eussent emporté la promesse qu'Annette avec son gamin viendraient dîner, un soir prochain, en toute intimité.
Annette eut peu de plaisir à cette amitié renouée. Elle en distinguait la fadeur. Les années de solitude morale lui avaient donné un flair sauvage. Il ne fait pas bon s'écarter trop du monde: on a peine à y rentrer; on est devenu sensible à son odeur de cadavre sous les fleurs. Dans le quiet intérieur des Mouton-Chevallier, Annette ne se trouvait pas à l'aise; leur bonheur conjugal ne lui faisait pas envie... «Bénin, bénin, bénin...», comme on dit dans Molière... Non, merci! Pas pour moi!... Elle était à une heure où elle avait besoin d'âpres souffles de vie...
Eh bien, qu'elle soit satisfaite! La bénigne Solange va les lui procurer...
Annette s'habillait pour aller au dîner. Elle devait, ce soir-là, rencontrer chez les Mouton-Chevallier ces amis dont Solange lui rebattait les oreilles, le docteur Villard—un chirurgien à la mode, d'une illustration tapageuse,—et sa brillante jeune femme. Elle était soucieuse... «Si je n'y allais pas?...» Elle eût été capable d'envoyer un mot pour s'excuser. Mais Marc, qu'ennuyaient les tête-à-tête avec sa mère, se réjouissait de tout prétexte de sortir. Annette ne voulut pas le priver de cette distraction. D'ailleurs, elle se trouvait absurde... «Quoi? Qu'est-ce qui te trouble?»... C'était comme un mauvais pressentiment... Inepte! L'esprit rationaliste, qui cohabitait en elle avec les instincts qui n'en tenaient point compte, lui fît hausser les épaules. Elle acheva sa toilette, et, son fils à son bras, elle alla chez Solange.
L'instinct superstitieux n'attendit pas longtemps pour prendre sa revanche. En fait, ce n'est pas miracle qu'un pressentiment se réalise. Un pressentiment est une prédisposition à ce qu'on craint de ressentir. Par conséquent, s'il l'annonce, il n'est point sorcier. Pour jouer sur les mots, il serait plutôt sourcier: en s'approchant de la source, un frisson l'avertit que le flot ronge l'écorce.
Sur le seuil du salon, Annette eut l'avertissement; mais elle fronça les sourcils, et dès qu'elle fut entrée, elle se rassura. Avant même que Solange le lui eût présenté, elle avait d'un regard jugé Philippe Villard: il lui fut antipathique. Elle en eut du soulagement.
Philippe n'était point beau. Il était petit, trapu, le front renflé au-dessus des yeux, de forts maxillaires, une courte barbe en pointe, un regard bleu d'acier. Très maître de lui, il avait une froideur courtoise et impérieuse. Assis à côté d'Annette à table, il suivait deux conversations: l'entretien général que Solange menait à sa manière décousue, et celui que, dans l'intervalle, il tenait avec sa voisine. Dans les deux, il avait le même parler bref, précis, et tranchant. Jamais une hésitation, ni dans le mot, ni dans l'idée. Plus Annette l'entendait, plus elle avait pour lui une hostilité. Elle répondait, masquée sous une indifférence un peu sèche et distante. Il ne semblait pas attacher grand prix à ce qu'elle disait. Sans doute, la jugeait-il d'après les éloges insipides que lui en avait faits Solange. Il était à peine poli. Cela n'étonnait point. On était habitué à ses façons brusques. Mais Annette les supportait avec irritation. Elle l'observait, de côté, sans avoir l'air de voir, trait par trait; et elle n'en trouvait aucun qui lui plût. Mais l'impression totale n'était point le total des impressions de détail; et quand elle arrivait, sans trouble, à la fin de son examen, elle retrouvait le trouble. Un mouvement, de la main, un plissement du visage... Elle le craignait. Et elle pensait: «Surtout, qu'il ne me voie pas!»...
Solange parlait d'un auteur qui avait, disait-elle, le don des larmes.
—Un joli don! dit Philippe. Les larmes dans la vie, déjà, ne valent pas cher. Mais dans l'art, je ne connais rien de plus dégoûtant que de les mettre en bouteille.
Les dames se récrièrent. Madame Villard disait que les larmes étaient un des plaisirs de la vie, et Solange une parure de l'âme.
—Eh bien, et vous, vous ne protestez pas? demanda-t-il à Annette. Vous approvisionnez-vous aussi chez le fournisseur?
—J'ai assez des miennes, dit-elle, je n'ai pas besoin de celles des autres.
—Vous vivez sur votre fonds?
—Si vous avez un moyen de m'en débarrasser?
—Soyez dure!
—J'apprends! répondit-elle.
Il lui jeta un bref regard de côté.
Les autres continuaient de s'épancher.
—Tenez, dit Philippe à Annette, voilà un bonhomme à qui il faudra l'apprendre!
(Il lui montrait, du coin de l'œil, Marc, dont le visage mobile trahissait naïvement les émotions diverses que lui causait la jolie madame Villard, assise à côté de lui).
—Je crains, dit Annette, qu'il n'ait déjà que trop de dispositions.
—Tant mieux!
—Tant mieux pour ceux qui sont sur le passage?
—Qu'il marche dessus!
—Vous en parlez à votre aise!
—Vous n'avez qu'à vous écarter.
—Ce serait contre nature.
—Mais non, ce qui est contre nature, c'est de trop aimer.
—Son enfant?
—Qui que ce soit, et surtout son enfant.
—Il a besoin de moi.
—Regardez-le! Est-ce qu'il pense à vous? Il vous renierait, pour une miette mangée dans la main de ma femme.
Les doigts d'Annette sur la nappe se crispèrent... Ah! comme elle le haïssait!... Il avait vu ses doigts...
—Je ne l'ai point fait, pour renoncer à lui, dit-elle.
—Vous ne l'avez point fait, répondit-il. C'est la nature qui l'a fait. Elle s'est servie de vous, et vous rejette après.
—Je ne me laisse pas rejeter.
—Bataille, alors?
—Bataille!
Il la regarda en face.
—Vous serez battue, dit-il.
—Je le sais, on l'est toujours. Mais n'importe! On se bat.
Sous son masque de froideur, ses yeux souriaient de défi. Mais le regard bleu de l'autre les traversa, d'un coup. Elle s'était trahie.
Philippe était un violent. La violence était une part de son génie. Il la portait aussi bien à sa clinique, dans ses diagnostics foudroyants et la sûreté de sa main, à la salle d'opération, que dans les actes de sa vie et dans ses décisions. Habitué à lire, d'un regard, au fond des corps, il saisit sur-le-champ Annette tout entière,—Annette, ses passions, son orgueil et ses troubles, et son tempérament et sa puissante nature. Et Annette se sentit saisie. Le casque aussitôt retombé, la visière baissée, enragée de dépit, elle ne livra plus aux yeux de son adversaire que l'armure glacée. À l'étreinte de son cœur, elle savait maintenant que l'ennemi était là. L'ennemi? Oui, l'amour... (Ah! le mot fade, si loin de la force cruelle!...) Au brusque éveil d'intérêt qu'elle avait perçu en lui, elle opposa une raideur ironique, qui voilait mal son animosité. C'était achever de se trahir. Elle était trop vraie, trop passionnée. Elle ne pouvait pas feindre. Son animosité même la montrait jusqu'en ses profondeurs.—Philippe était seul à voir. Il n'essaya plus de ranimer l'entretien; il en savait assez; et, l'air détaché, racontant à la société une de ces histoires amères et plaisantes, marquées de sa rude expérience, il mesurait du regard celle qu'il allait prendre.
Aucun des assistants n'avait rien observé. Les Mouton-Chevallier constataient à regret qu'Annette et Philippe ne sympathisaient point: entre les deux caractères, il n'y avait rien de commun. Au reste, en réunissant Annette avec les Villard, ils n'avaient songé qu'à rapprocher Annette et Mme Villard: «elles étaient faites l'une pour l'autre»; et de ce côté, ils eurent le plaisir de voir qu'ils ne s'étaient pas trompés.
Noémi Villard était une délicieuse créole, os menus, chair dodue et dorée de pigeon rôti, des yeux de biche, un nez fin, des joues maigres, avec une gueulette qui avançait pour happer; de jeunes seins ronds et purs, montrés généreusement, les bras frêles, la taille mince, le pied petit, les membres délicats. Elle jouait la femme-enfant, avec des emballements, des langueurs, des élans, des rires et des larmes et des mots zézayants. Elle paraissait une créature fragile, expansive, sensible, pas très intelligente. Elle était tout le contraire. Cérébrale et sensuelle, sèche et passionnée, observant tout, calculant tout, inlassable, incassable, fragile, oui, comme un osier qui plie et—bing!—qui cingle, faite à chaux et à sable sous le friable émail: (elle seule eût pu dire ce que coûte d'énergie ce délicat vernis).—Quant à l'intelligence, elle aurait pu en revendre: elle en avait en banque; mais elle ne l'utilisait qu'au seul objet qui l'intéressât: son mari, qu'elle possédait jalousement. Ç'avait été, des deux parts, un mariage de passion, de la tête et des sens,—volupté, vanité.—La décision de Noémi avait de beaucoup devancé le choix de Philippe, et même son attention. Cet homme qui, à l'exemple d'illustres confrères parisiens, menait avec une égale fougue son écrasante activité professionnelle et une vie mondaine sans arrêt, avait trouvé le temps de «faire», comme on dit, de nombreuses passions. Sa réputation victorieuse n'avait pas été pour peu dans le fol amour et le désir décidé que conçut Noémi de le prendre, mais pour elle seule, et de le garder. Philippe ne se souciait pas de l'intelligence chez les femmes. Il les voulait bien faites, bien portantes, élégantes, et sottes. Il affectait de dire qu'une femme n'est jamais assez sotte. Noémi ne l'était point; mais qu'à cela ne tînt! Une femme qui veut un homme se fait, devant son miroir, l'esprit comme les yeux qu'il veut. Elle grisa Philippe de sa jeune chair, et de son idolâtrie. Elle l'absorba goulûment.
Mais ce n'est pas une sinécure que la carrière d'amante. Il y faut dépenser une espèce de génie. Et jamais de repos! Philippe, après une longue période de mutuelle servitude amoureuse, commençait à se lasser. Noémi, merveilleusement prompte à saisir dans le cœur de son mari-amant les moindres indices d'une saute de vent, ne dormait que d'un œil; sans que Philippe y prît garde, toujours en éveil jaloux, elle savait d'un coup de patte détourner le danger et, par l'appât des sens et son esprit rusé, reprendre au piège l'homme prêt à lui échapper. C'était un jeu d'abord. Ce ne le fut pas longtemps. Encore plus que Philippe, il fallait se surveiller, soi, être toujours attentive, toujours prête à parer aux dégâts imprévus des minutes perfides, aux dégâts infaillibles des jours et des années. Noémi n'avait plus toute sa prime fraîcheur; le teint était brouillé; la finesse du visage devenait sécheresse, la gorge s'empâtait, et les pures attaches du cou étaient menacées. L'art volait au secours du chef-d'œuvre en danger, et même y ajoutait quelques charmes de plus. Mais quelle tension, toujours! Le moindre instant d'abandon eût livré le secret à l'œil aigu du maître, qui n'eût plus oublié. Ne jamais se laisser surprendre, au dépourvu!... Quelle tragédie, un matin qu'une des petites incisives du haut s'était brisée! Noémi était restée, la moitié du jour, invisible, disparue, chez le dentiste,—sans qu'en la voyant, au retour, exhiber son sourire impeccable, Philippe eût d'autres soupçons que ceux de la jalousie... (Mais cela, c'est moins terrible qu'une dent cassée!...)—Il fallait jouer serré. Philippe n'était pas un de ces maris qu'on pût aisément tromper sur la marchandise. Il était du métier. Noémi avait toujours un petit battement de cœur, quand il posait sur elle un de ces regards «Rayons X» (ainsi qu'elle les appelait, en riant, pour se donner le change), qui lui faisaient passer la visite d'inspection. Elle se demandait: «Voit-il?...» Il voyait; mais il ne le montrait pas. L'art chez Noémi lui semblait une partie de la nature; et pourvu que l'effet lui plût, tout allait bien. Mais gare au jour où l'effet serait manqué!... Elle ne pouvait pas deux nuits dormir sur ses lauriers. Elle devait les gagner à nouveau, chaque demain. Et il lui était interdit de se montrer soucieuse. Pour plaire au maître, il fallait toujours paraître gaie, jeune, rayonnante. C'était parfois accablant! À des moments de lassitude, quand elle savait n'être pas vue, elle s'affalait dans le creux d'un divan, un pli dur entre les yeux, un sourire crispé, saignant de ses lèvres carminées... Mais l'accès de faiblesse ne durait jamais plus d'une minute ou deux. Il fallait repartir. Et elle repartait. Jeune, gaie, rayonnante... pourquoi pas? Elle l'était. Elle l'avait. Elle ne le lâcherait pas... Et puis, contre un tyran, dont on ne peut se passer, et qui abuse, il y a des vengeances... Suffit! Elle a ses secrets... Nous en reparlerons tout à l'heure, s'il lui plaît... Pour l'instant, elle rit, pas seulement des dents, elle est satisfaite, d'elle et de lui, elle est sûre, elle le tient!—Et naturellement, c'est l'heure où il lui échappe... En vain, tout son talent! Toute cette peine, en vain! Toujours un moment vient où l'attention se relâche. Argus même a dormi. Et l'animal en cage, le cœur de l'amant chambré, reprend sa liberté.
Par une de ces aberrations, dont la nature est coutumière—(la bonne entremetteuse y trouve son avantage)—Noémi, pour une fois, vit sans défiance une femme. Et cette femme fut Annette.
Elle vivait sur la trompeuse assurance que Philippe abhorrait les femmes intellectuelles. Annette était la dernière qui l'aurait inquiétée. D'après le portrait physique de ses rivales passées et d'après le sien propre, Noémi s'était fait une image de celle qui pourrait lui voler son mari. Elle la voyait petite, comme elle, plutôt brune, sûrement jolie, fine, coquette, sachant tirer parti de ses avantages. Philippe professait l'opinion humoristique que la femme, étant exclusivement faite pour l'usage de l'homme, devait, dans la vie moderne, être un bibelot d'appartement extrêmement soigné, mais facile à manier, qui, sans tenir trop de place, meublât agréablement le salon et la chambre à coucher. Il n'aimait pas les grandes femmes et faisait plus de cas de la grâce que de la beauté. Quant aux qualités d'esprit, il disait que, quand il en avait besoin, il les trouvait chez les hommes, et que le seul esprit qu'il demandât à la femme était «l'esprit de corps». Noémi n'y contredisait point: elle répondait au portrait.—Annette n'y répondait point. Grande et forte, d'une beauté lourde, au repos, lorsque rien ne l'animait, et (quand elle ne le voulait pas) sans grâce, Junon-génisse qui somnole dans un pré,—Noémi la jugea rassurante; et le fait qu'Annette se montrât glaciale avec Philippe lui prêta des attraits. De son côté, Annette, très sensible au joli chez les femmes, et portée à aimer ce qui ne lui ressemblait pas, fut séduite par Noémi; en causant avec elle, elle montra qu'elle avait aussi, quand il lui plaisait, un sourire enchanteur. Philippe n'en perdit rien; et son feu naissant se prit pour l'Annette aux deux masques, dont l'un n'était pas pour lui... (N'était-il pas pour lui?... L'amour que l'on repousse a de si savantes malices, pour rentrer dans la place d'où on l'a expulsé!...) Dans le même temps qu'Annette interdisait à Philippe de scruter sa pensée et se retranchait derrière la plus ingrate de ses apparences, elle n'était pas fâchée qu'il vit, par-dessus le mur, son visage le plus captivant... Oui, il avait bien vu. De l'autre coin du salon, exposant à ses hôtes une récente expérience, il observait sa femme, qui travaillait pour lui. Annette et Noémi se prodiguaient toutes les câlineries, dont Noémi n'était jamais à court, et qu'inspirait à Annette un sentiment complexe, d'où le souci de Philippe n'était pas absent. Et son oreille suivait, à l'autre coin du salon, la voix tranchante, qui se savait écoutée....
Elle le haïssait, elle le haïssait... Il était le plus profond de sa nature refoulée,—qu'elle voulait refouler,—le mauvais et le fort: le dur orgueil impérieux, le besoin de dominer, les exigences de la volonté, celles de l'intelligence, aussi du corps sensuel et violent, la passion sans amour, plus forte que l'amour. Et comme cette faune de l'âme, elle la haïssait en elle, elle la haïssait en lui. Mais c'était engager un combat inégal. Ils étaient deux contre elle:—lui et elle.
Philippe Villard était de basse bourgeoisie franc-comtoise. Le père, imprimeur dans une petite ville, actif, remuant, audacieux, avait à la fois l'énergie et le manque de scrupules qu'il fallait pour réussir sur un plus vaste théâtre; mais il ne réussit point, parce que, pour réussir, il y a une ligne d'audace qu'il faut savoir atteindre et ne pas dépasser, et qu'il la dépassait toujours. Gérant d'un canard local, qui nageait sur les eaux troubles de la politique, républicain gambettiste, anti-clérical à tous crins, grand brasseur d'élections, une fois il força la note des diffamations et chantages autorisés par la loi, (non! l'usage) et, condamné, lâché par ceux qu'il avait servis, malade par surcroît, il se vit ruiné, son matériel vendu, toutes les haines locales démuselées maintenant qu'il n'avait plus les moyens de se faire utiliser ou craindre. Alors, il se débattit furieusement, comme un loup, contre la maladie, la misère et la méchanceté; et l'exaspération empirant son état, il creva, exhalant jusqu'à son dernier souffle sa rancune implacable contre la trahison de ses anciens compagnons. Le petit avait dix ans; et rien ne fut perdu pour lui de ces imprécations.
Sa mère, fière paysanne des plateaux jurassiens, habitués à lutter avec le sol ingrat que le vent âpre mord, servit comme femme de journée, lessiveuse au canal, fit les plus rudes travaux, solide comme une jument du Perche, abattant la besogne avec ses quatre membres et sa carcasse de fer, âpre au gain, mais exacte, probe, dure pour elle et serrée; elle était crainte et recherchée: une langue redoutable, qu'elle tenait attachée; on la savait maîtresse, par le mari mort, de bien des secrets de maison; elle n'en usait point, mais elle les avait: il était plus prudent de payer ses services que de s'en passer. Sans scrupules d'esprit et d'action rigoureuse, un feu sombre,—(dans cette race, l'Espagne a laissé de son sang)—une passion d'énergie sans limites qui, mêlée au désabusement gaulois, ne croit à rien et agit comme si le salut et la damnation étaient au bout. Elle n'aimait que son fils. Farouche façon d'aimer! Elle ne lui cachait rien de ce qu'aux autres elle taisait: elle le traitait en associé. Ambitieuse pour lui seul: elle se sacrifiait, et il devait se sacrifier—à qui? À sa revanche (Sa? Oui, la sienne, celle du fils, celle de la mère, c'est la même!) Pas de tendresse, point de gâteries, ni surtout de plaignotteries!... «Prive-toi! Tu te pourlécheras plus tard...» Quand il revenait de classe,—(Dieu sait par quels efforts de travail et de diplomatie elle lui obtint une bourse au collège de la ville, puis au lycée du chef-lieu!)—quand il revenait battu et humilié par les petits bourgeois, héritiers imprudents de la malveillance cachée des pères, elle lui disait:
—Sois plus fort qu'eux, plus tard! Ils te baiseront les pieds.
Elle disait:
—Compte sur toi! Ne compte sur personne!
Il ne compta sur personne, et bientôt il fit voir qu'on aurait à compter avec lui. Elle réussit à se tenir accrochée à la vie, jusqu'à ce que les études du fils brillamment terminées, il eût pris à Paris ses premières inscriptions de médecine. Il était dans un examen, quand elle s'alita, avec une fluxion de poitrine. Elle ne voulut pas le troubler, avant qu'il eût fini. Elle mourut sans lui. De sa rude écriture, tordue comme les griffes de la vigne au printemps, tous les points et accents bien marqués en leur place, elle mit sur une feuille blanche soigneusement coupée à une lettre du fils peu ménager de papier:
—«Je m'en vas. Mon garçon, tiens-toi ferme, ne lâche point!»
Il n'avait point lâché. Revenu au pays pour enterrer sa mère, il trouva une petite somme, amassée jour par jour, qui lui permit de payer son entretien encore pendant une année. Puis, réduit à lui-même, il passa la moitié de ses journées et quelquefois de ses nuits à gagner ce que l'autre moitié exigeait pour subsister. Nulle tâche ne le rebuta. Il fit de la naturalisation chez un empailleur, il fut modèle chez un sculpteur, garçon extra le dimanche dans des cafés de banlieue, ou le samedi soir dans des restaurants de noces; il lui arriva même, l'hiver, un matin de famine, de se faire engager par le service de voirie dans une équipe de balayeurs de neige. Il n'hésita point à recourir aux quémandages impudents, aux secours, aux prêts humiliants, qu'on ne pourra point rendre, et qui donnent le droit à des faquins, pour une pièce de cent sous, de vous traiter sans ménagements... (Bougre! Ils ne s'y risquaient pas deux fois, sous son regard! Mais alors, ne pouvant plus se payer en mépris, ils se payaient en haine, prudente, derrière son dos: ils le vilipendaient.)—Il alla jusqu'à prendre, durant quelques mois de travail acharné, l'argent que lui offrait une fille du quartier. Il n'en rougissait point: car ce n'était pas pour lui, (il se tuait de privations), c'était pour le succès. Des besoins, certes, il en avait! il eût voulu tout prendre; mais il les jugulait. Plus tard! Vaincre d'abord. Et pour vaincre, il faut vivre. Vivre par tous les moyens. La victoire lave tout. Et elle lui était due. Il se sentait du génie.
Il frappait l'attention des maîtres, des camarades. On lui confiait des travaux, qu'après un semblant de retouches signaient des hommes arrivés. Il se laissait exploiter, pour se créer des droits sur ceux qui barraient la porte aux arrivants. Ils n'étaient pas très pressés de le laisser entrer. Ils l'estimaient. L'estime est une monnaie qui dispense des autres. On l'appréciait, ouida! Ce prix ne l'engraissait point. Malgré sa solidité jurassienne, il était, de fatigue et de sous-nutrition, en train de succomber, quand Solange le rencontra. C'était à une de ces nombreuses œuvres qu'elle patronnait, avec une générosité sincère et intermittente, de cœur et d'argent: une clinique d'enfants. Solange y vit Philippe se dévouer, avec rage,—cette rage qu'il avait de vaincre, partout où restait une chance,—au chevet de petits malades qui semblaient condamnés; il y passait des nuits et sortait de ces combats; l'air hâve et exténué, mais les yeux qui flambaient de fièvre et de génie. Quand il avait vaincu, il était presque beau et semblait plus que bon, auprès du petit patient qu'il venait de sauver. L'aimait-il? C'est possible; pas certain... Mais avec le mal il avait eu le dernier mot!