Roset trouva tout excellent. Je lui dis alors mes folies, l’idée que je m’étais faite de sa mort, et la joie que j’avais de la voir d’un si bel appétit manger des figues sur sa propre tombe.

Cette idée l’égaya beaucoup:

—Mais ton substitut est aussi fou que toi!... Croit-il donc qu’il n’y ait plus de gendarmes?... Enterrée là!... C’était bon peut-être du temps du roi René...

Puis, regardant autour d’elle avec attention et prise subitement d’un fou rire:

—C’est bien ici, ma foi!... Ah! Jean-des-Figues, quelle aventure!... Je comprends maintenant que Balthazar m’ait amené tout droit... il venait en pèlerinage... Oui, c’est ici, je me reconnais, c’est bien ici que nous l’enterrâmes.

—Et qui, qui enterrâtes-vous? m’écriai-je, sentant toute ma folie me reprendre.

—Qui?... attends un peu, laisse-moi le temps de rire... Eh! parbleu, l’ami, l’inséparable de Balthazar, ils se ressemblaient comme deux vieux pauvres! un petit âne gris pas plus haut que ça...

—Blanquet?

—Précisément. Tiens, tu sais son nom? Figure-toi, Jean-des-Figues, que lorsque nous nous en allions par les chemins de traverse, le lendemain de ta visite à la caravane, Blanquet arrivé ici devant, ne voulut plus avancer. Janan s’étant mis dans une affreuse colère, l’éventra d’un coup de pied, et nous l’enterrâmes sur place pour obéir aux règlements de police.

—Brave!... brave Blanquet! fis-je en essuyant une larme, tandis que Balthazar me regardait d’un air ému; brave Blanquet, enterré là!

Mais Roset se reprenant à rire:

—Préférerais-tu que ce fût moi?

—Oh! non, Roset, car maintenant je sais que je t’aime.

—Enfin! s’écria-t-elle en mordant à même une figue. Il est bien heureux pourtant que je sois morte, sans cela, Jean-des-Figues, tu ne t’en serais jamais aperçu.

Roset avait raison: alors seulement, pour la première fois de ma vie, je compris combien je l’aimais. Et mon bonheur en vain poursuivi jusque-là, eût été le plus complet du monde, si au milieu de notre ivresse je n’avais entrevu, symbole touchant de l’instabilité de toute affection terrestre! ce bon Balthazar qui, la première émotion passée, s’était mis, sans remords, à brouter un chardon superbe poussé sur la tombe de son ami.

 

 

LE TOR D’ENTRAŸS

A FERDINAND FARRE

 

 

I

BON COURAGE, BALANDRAN!

Le soleil tombait et les rainettes avaient commencé leur chanson du soir, lorsque l’abbé Mistre et Pierre Balandran se rencontrèrent dans le chemin étroit et naturellement ferré de cailloux qui va de Canteperdrix au château d’Entrays. L’abbé Mistre était abbé, et, par occasion, marchand de biens. Balandran, cordonnier comme son père, s’était, par goût des champs, jeté dans les exploitations agricoles. L’abbé Mistre était maigre et long, Pierre Balandran gras et court. L’abbé montait au château d’Entrays, Balandran descendait à la ville. L’abbé, tout guilleret, tenait sous le bras son bréviaire, plus un rouleau de plans et d’actes qui ne le quittait jamais. Balandran, suant et rendu, pauvre Balandran! portait en travers du cou une pioche, et sur le dos un sac de pois secs. Balandran blêmit en voyant l’abbé Mistre, l’abbé Mistre eut un bon sourire:

—Bien le bonjour, monsieur l’abbé.

—Bonjour, Balandran, bonjour! Mais, sartibois! te voilà chargé; c’est ta récolte que tu portes?

—Des pois, monsieur l’abbé, tout ce que j’ai eu! répondit Balandran d’un air piteux en faisant sonner ses quinze poignées de pois secs au fond du bissac de toile grise.

Mais l’abbé Mistre ne voulut pas voir la mine affligée du pauvre homme.

—La culture, c’est le diable, monsieur l’abbé; jamais on ne saura ce que j’ai enterré d’argent dans ce malheureux coin du plan d’Entrays!

—Ça te profitera, Balandran.

—Dieu vous entende, monsieur l’abbé!... Quand vous m’avez vendu la parcelle, je croyais cependant avoir bien établi mon compte: tant pour le premier payement, quelques écus pour défricher et mettre en état, les petits bénéfices de ma boutique, ce que j’épargnerais en café, en goûters d’auberge... et, tout calculé, je me voyais déjà le maître d’un joli bastidon, avec un bout de treille et un petit champ autour, où je pourrais aller, mon carnier me battant le dos, et un col de bouteille dépassant, crapauder un peu le dimanche.

—Païen de Balandran!

—Merci, monsieur l’abbé... Seulement, s’il faut tout vous dire, j’avais eu le tort de compter sur la récolte... La récolte n’arrive guère... Nous ne savons pas, nous autres artisans, faire suer la terre comme ceux de la Coste et des bas quartiers... Et, puisque voici l’échéance du quinze... si vous vouliez...

—Déjà six heures! s’écria l’abbé en regardant à sa montre que décorait une belle clef en variolithe; déjà six heures, adieu, Balandran!

—Monsieur l’abbé!...

—Adieu, Balandran, et bon courage!

Et monsieur l’abbé, d’un pas alerte, malgré les cailloux ronds et la montée, repartit vers le château d’Entrays dont on apercevait le colombier. Balandran, lui, tourna du côté de Canteperdrix, furieux, harassé quoiqu’il ne portât pas grand’chose, et grommelant entre ses dents:—Bon courage! c’est facile à dire; le tonnerre l’enlève avec son bon courage!

II

BALANDRAN RENCONTRE UN VIEUX QUI LAVE SES GUÊTRES

Sur le chemin qui coupe en biais la tranche quasi perpendiculaire du plateau d’Entrays, à mi-hauteur, dans un fouillis de buis et de chêneaux, une grande source sort des roches. Un âne buvait à cette source, et un vieux paysan sec et tanné, que le temps avait fait couleur de terre, y lavait ses guêtres soigneusement.

—C’était donc vous, père Antiq?

—Ah! te voilà, Balandran, gros propriétaire! fit le vieux avec l’accent railleur, mais railleur sans malice, qui est la façon de parler ordinaire aux vrais paysans provençaux. Et que te disait le curé? Sans doute M. Blasy est prêt à vendre, et tu retenais le château.

—Père Antiq, père Antiq, ne vous moquez pas du pauvre monde!

—De toi, Balandran? J’aurais tort, tu es un brave homme, reprit le père Antiq en tordant ses guêtres, puis les étendant sur le bât de l’âne pour qu’elles séchassent en chemin; seulement, vois-tu, j’ai une idée... arri! bourriquet, arri! qu’il se fait tard... j’ai une idée: C’est qu’à vous autres artisans, la terre ne vaut rien, et qu’avant peu ton bastidon finira par te manger ta boutique.

—Le fait est, père Antiq, que dans ce maudit carré de terre j’ai enterré déjà force beaux écus.

—Ce n’est que demi-mal, si la terre te reste.

—Si elle me reste, père Antiq?

—Balandran! je vais te dire: Eh bien, sais-tu pour qui tu travailles? Tu travailles pour l’abbé Mistre. Tu n’es pas le seul, console-toi. Mais cela nous fait rire, nous autres paysans, quand il se promène là-haut, canne à la main, dans les parcelles. Je le regardais, hier; il ne s’est arrêté, le saint homme! ni à mon champ, ni à celui de Mayenc, ni à celui de Figuière. C’est à nous, ça! bien payé; l’abbé Mistre n’a rien à y voir. Toi, Balandran, ton affaire est autre. Tu dois, Balandran, tu dois! Le champ que tu travailles n’est pas tien. Fonds tes écus, saigne-toi et peine. Coupe les buis, abats les chênes, attaque les rochers avec la poudre, défonce le sol à six empans. Fais des fourneaux, brûle le gramen qui, la peste! toujours repousse; hardi! arrache les grosses pierres, construis-en des murs, retourne-toi les ongles; passe la terre et la repasse, rends-la fine comme sable, et que pas un caillou ne reste dans cet Ermas qui d’abord n’était qu’un caillou. Monsieur Mistre est là qui te surveille:—Courage! Balandran, courage! Encore six mois, encore un an; puis, une fois la terre peignée, la vigne plantée, je viendrai, moi l’abbé, te faire souvenir que tu dois encore. Le notaire qui t’a prêté l’argent,—car tu emprunteras, Balandran,—le notaire (un ami de l’abbé) te réclamera d’un coup toutes les créances: capital, intérêts, papier timbré, le diable et son train! Comment payer? Ruiné, perdu, tu ne le pourras. Trop heureux alors si l’abbé, qui est charitable, consent à des arrangements, fait l’appoint de ce que tu dois, et veut bien reprendre, à prix de vente, sa cigalière dont tu auras fait un jardin.

Balandran marchait tête basse, comprenant, hélas! toute la justesse des calculs sarcastiques du vieux paysan. Pourtant, arrivé au pied du rocher, devant la porte gothique de la ville, au moment de quitter le père Antiq, une espérance subite lui vint. La nuit tombante l’encourageait:

—Père Antiq, fit-il d’une voix étranglée par l’angoisse, vous avez raison, je suis un homme perdu, l’abbé ne m’épargnera point... Et tenez, dans trois jours, c’est 300 francs qu’il faut que je paye... Vous me connaissez, conseillez-moi, je trouverais des garanties...

Le père Antiq, le devinant, lui dit qu’en toute autre circonstance il aurait pu, quoique peu riche, faire cela pour le fils d’un ami: mais les amandes n’avaient pas donné, le blé se vendait pour rien; d’ailleurs, Cadet grandissant, il devenait prudent, nécessaire, de se réserver quelques écus pour le jour—et ce jour ne pouvait tarder—où le château d’Entrays mis en vente, il faudrait acquérir à l’intention de ce Cadet, gaillard comme père et mère, et qui ne savait que faire de ses bras, n’importe quoi, un coin de terre.

Cela dit, le père Antiq fit tourner l’âne et s’engagea sous la voûte noire qui conduit dans les bas quartiers.

III

LA MAISON DU RIOU EST EN JOIE

Laissons l’infortuné Balandran rêver de protêts et de saisies sur son oreiller qu’une salutaire terreur rembourre de papiers timbrés, et suivons le père Antiq s’en allant, joyeux et le dos cassé, à travers les passages sombres, les couverts et les ruelles en escalier qui constituent le quartier bas, le quartier agricole de la ville.

C’est l’heure tranquille où, tout travail fini, et quelques instants de jour clair restant encore, une fois l’âne et la chèvre rentrés, le bissac vidé, la pioche pendue, les paysans, assis au grand air devant la porte, sur les marches du petit perron, attendent la soupe que leur femme prépare et se taillent le pain avec lenteur.

A diousias! père Antiq... Vous rentrez bien de vespres, père Antiq?

Et le père Antiq, tout en poussant son âne, répondait: Bonsoir, un tel.... bonsoir, une telle.... mais sa pensée n’en trottait pas moins.

Le père Antiq, tandis qu’il lavait ses guêtres, avait vu l’abbé Mistre monter le raidillon. Il ne lui avait rien dit, n’aimant pas les prêtres. Pourtant il avait remarqué son air particulièrement empressé, le grand rouleau de papier qu’il portait sous le bras; et, malgré lui, il ne pouvait s’empêcher de réfléchir à ces choses.

—Monsieur Blasy, le propriétaire du château d’Entrays, serait-il ruiné? Et l’abbé Mistre, comme il a fait pour tant d’autres, va-t-il l’exécuter, et mettre le Tor le plus haut en parcelles?... A cette idée, le vieux paysan salivait, et songeant à ses deux sacs d’écus en réserve, aux beaux terrains qu’on morcellerait, il choisissait d’avance et ne se sentait pas d’aise.

Puis, réfléchissant, il se disait que cela était impossible. M. Blasy évidemment se trouvait dans de mauvais draps. La mise en vente de quelques terres, son intimité avec l’abbé Mistre, tout l’indiquait. De plus, maints regards échangés entre le prêtre marchand de biens et maître Chabre, le notaire, n’avaient pas échappé à cet œil aiguisé de paysan. Mais, d’autre part, le père Antiq savait bien, il le savait! que l’abbé Mistre jouait double jeu dans cette affaire; il savait (ayant surpris un mot de cela, certain soir qu’il taillait des arbres) que ce n’était pas précisément la ruine du brave Blasy qu’on cherchait. Il y avait autre chose dans le plan de l’abbé, une sacrée idée de mariage, soupçonnée du seul père Antiq, qui pouvait au dernier moment arranger tout, empêcher la vente. Le père Antiq, d’ailleurs, n’en avait jamais rien dit à personne, si ce n’est à Cadet, son fils, la nuit de Noël, après avoir bu un doigt de vin cuit.

Aussi avait-il en fin de compte l’air de méchante humeur, le père Antiq, lorsque arrivé rue du Riou, il tira le loquet de sa porte, flanquée, comme contrefort, de deux très-gros tas de fumier.

—Ho! Cadet! Cadet! cria-t-il en posant dans un coin son bissac et sa pioche. Mais Cadet ne répondit pas.

Ce Cadet-là était un gaillard de quatorze ans, fort comme à seize, et qui, depuis la mort de sa mère, gouvernait tout dans le ménage.

—Cadet trempe la soupe, il ne m’aura pas entendu, pensa le père Antiq en attachant l’âne à la crèche.

Mais soudain l’âne se mit à braire, étonné. L’âne broyait le foin à pleine mâchoire dans cette maigre crèche dont il avait si souvent, après des repas moins splendides, rongé le bois pour son dessert.

—Encore un tour de Cadet, Cadet devient fou! murmura le père Antiq; et soigneusement il enleva la pitance de sous le bec du pauvre âne décontenancé.

Un bée joyeux se fit entendre. Le père Antiq leva la tête et vit sur un amas de fagots la chèvre perchée, broutant à même les feuilles sèches, et prête à dévorer en moins d’une heure sa provision de tout l’hiver.

Le père Antiq jura et rattacha la chèvre à distance.

Mais quoi! dans la loge à cochon, loge sans toit, bâtie sous l’escalier, des bruits singuliers s’entendaient. Se haussant par-dessus le mur bas, le père Antiq vit son goret qui, plongé dans l’auge, travaillait du groin, et reniflait, et triturait goulûment les plus belles pommes de terre de la récolte.

Cette fois le père Antiq n’y tint plus; il se précipita par l’escalier tournant et noir qui s’ouvre en un coin de l’étable:

—Ah! Cadet..... Ah! tron dé Diou! criait-il.

Dans la chambre, il vit table mise, nappe blanche et service de vieux Moustier. Un feu clair brillait, et Cadet, assis sur un escabeau, d’une main tournait la broche, tandis que de l’autre il arrosait un poulet en train de roussir.

—Asseyez-vous, père, le dîner va être cuit! dit Cadet.

Mais, voyant une grande colère briller dans les yeux du vieillard, philosophiquement il ajouta:

—Père, ne vous fâchez point, c’est Estève qui paye la fête!

IV

LE ROMAN D’ESTÈVE

Estève, neveu du vieil Antiq et, dès l’enfance, orphelin de père et de mère, était peintre, quoique né de paysans. Sa vocation se déclara dès le collége: chez nous, les gens des bas quartiers, pour peu qu’ils soient aisés, envoient volontiers leurs enfants apprendre un an ou deux, sans but déterminé, quelques bribes de latin combinées avec quelques notions d’arpentage.

Sorti du collége, un dessin d’Estève, représentant je ne sais quel pauvre diable mendiant et fou, du nom de l’Amitié, avait mis tout Canteperdrix en rumeur. Le capitaine du génie, charmé, voulut employer le jeune artiste dans ses bureaux de la citadelle. Puis, s’étant pris d’affection pour lui, il décida le père Antiq. Le père Antiq déroula la grande bourse en toile, et le neveu partit étudier la peinture aux écoles d’Aix.

Logé chez un cousin aubergiste à la Bourgade, Estève ne coûtait pas davantage que s’il eût été apprenti; et le vieil Antiq, qui pour rien au monde n’aurait consenti à faire du fils de sa sœur un curé, un droits-réunis ou un poëte, le vieil Antiq, épris avant tout de travail et de réalité, l’avait vu sans trop de déplaisir entreprendre un métier, quasi manuel à son idée.

Car, tout en ayant pour les œuvres d’Estève un respect instinctif et comme une admiration vague, le rude vieillard ne distinguait guère ce qui pouvait séparer son art de l’art ingénieux du peintre-vitrier. Et tandis que le neveu, dans la bonne ville du roi René, partageait son temps entre ses travaux de jour à l’école de dessin et les traditionnelles battues au chat menées la nuit, avec cors et flambeaux, en compagnie d’étudiants, à travers les rues herbeuses; l’oncle, tout en passant son champ, tout en binant sa vigne, voyait dans un rêve, sur la grande place, une belle boutique, peinturlurée de losanges aux vives couleurs, et debout en haut d’une double échelle, Estève qui peindrait, au milieu de la stupéfaction générale, des attributs et des enseignes comme Canteperdrix n’en aurait jamais vu.

Estève avait laissé son oncle croire ce qu’il voulait, et continuait tranquillement ses peintures, à Marseille l’hiver, et, dans la belle saison, à Canteperdrix, où il s’était installé un atelier dans le grenier même de l’oncle. Les tableaux d’Estève, nets, heurtés; ses aquarelles claires: paysages méditerrannées blancs et bleus, graviers de la Durance aveuglants sous le soleil et piqués de quelques touffes d’osiers maigres et de tamaris, landes de galets rouges, torrents roulant dans les rochers gris, Estève peignait tout cela, et tout cela, ma foi! se vendait. Le cercle des Beaux-Arts poussait Estève; une compagnie maritime lui avait confié la décoration d’un paquebot. Bref, Estève gagnait sa vie, et l’oncle étonné d’abord, mais voyant que l’argent tombait, finit par prendre son parti de ce métier bizarre auquel il ne comprenait rien.

—Parfaitement! c’est moi qui paye la fête, s’écriait le peintre en remontant de la cave. Il avait des araignées au chapeau, et dans chaque main une vieille bouteille.

—Les bêtes mangent, régalons-nous! Je veux que ce soir toute la maison soit en joie.

Et pourquoi Estève voulait-il que toute la maison fût en joie, pourquoi avait-il lâché la chèvre, prodigué les pommes au cochon, le foin à l’âne, et mis l’étable sens dessus dessous?

Estève allait se marier.

—Avec qui?

—Avec mademoiselle Jeanne, la propre fille de monsieur Blasy, propriétaire du château d’Entrays.

—Tu es fou, garçon! Oui, pour sûr, la tête t’aura viré, murmurait le père Antiq, plissant avec incrédulité son petit œil clair qu’illuminait pourtant l’espérance. Epouser mademoiselle Blasy! Toi, un fils de paysan? Mais elle a refusé des percepteurs, des notaires! Puis, regarde un peu ta tournure: cette veste de velours, ces guêtres! Et le père Antiq, pour la première fois de sa vie remarquait, non sans amertume, le débraillé pittoresque de son cher neveu.

C’est qu’en effet le mariage d’Estève, se faisant, changeait bien des choses. L’abbé Mistre alors rompait avec M. Blasy, le traquait pour ses hypothèques, et le château d’Entrays se vendait.

Or voici l’histoire qu’Estève raconta. Elle est simple. Roulant la campagne avec son attirail de peintre, souvent il avait rencontré M. Blasy, marcheur intrépide et grand chasseur. On se lia. Estève fut présenté au château et vit mademoiselle Jeanne. Estève et Jeanne, naturellement, s’aimèrent. Et comme Estève, depuis trois mois, hésitait toujours à faire sa demande; comme mademoiselle Jeanne, sous un air d’apparente douceur, cachait une réelle énergie, il avait été décidé entre les deux amoureux que, pour en finir, mademoiselle Jeanne, le soir même, devait, au nom du trop timide Estève, demander sa propre main à son propre père.

—Quelle brave fille, cette mademoiselle Jeanne! disait le vieil Antiq; vive comme l’eau, et franche, et point fière! Le père fera ce qu’elle voudra. Brave homme aussi, ce M. Blasy! Un peu imaginaire, par exemple, avec ses sarcleuses, ses faucheuses, et ne s’entendant guère à la conduite des biens; mais brave homme! Ce n’est pas lui qui, comme tant d’autres beaux messieurs, passerait à côté de vous sans rien dire! Au contraire:—Eh bien! père Antiq, ça se fait-il?—Un peu dur, monsieur Blasy: la terre n’a pas son sang.—Il nous faudrait quelques gouttes de pluie.

Et le père Antiq riait et buvait, s’exaltant.

Mais Estève ne l’entendait plus. Son rêve était à Entrays. Il voyait le petit château à tournure rustique et féodale, les granges, la cour, le colombier. Il entendait dans son bassin de pierre froide, la fontaine claire chanter. Il pensait à Jeanne.

—Allons, les enfants, à la couche! dit tout à coup le vieux, en décrochant du mur le calen huileux, de forme romaine.

Éveillé subitement, Estève se mit à la fenêtre et regarda. La rue était déserte. Portes closes, point de lumières, et pour tout bruit l’appel mélancolique du crieur d’eau qui, soufflant dans une coquille marine percée par le bout, s’en allait à travers les quartiers paysans annoncer l’heure des arrosages.

V

LE CHATEAU D’ENTRAYS, LE PLAN, LE TOR.

Entrays, le tor, deux mots qu’il faudrait expliquer. Car, si les Français connaissent de leur langue ce qu’on peut en apprendre dans les livres, il en est une non moins belle que, malheureusement, ils ignorent, ou que plutôt ils ont désapprise. C’est la langue terrienne et cadastrale, celle des champs et des aïeux, laquelle, d’un mot spécial, note tous les accidents de terrain, tous les détails du sol, tous les aspects de la patrie et qui, une fois bien connue, dispenserait d’inutiles descriptions les auteurs de récits rustiques.

Charles Nodier, vers 1840, enseignait à l’Académie quelle espèce de vallée est une combe. Alpin au lieu d’être du Jura, il nous eût dit ce que signifie entrays, ce qu’est un tor, ce qu’est un plan, et pourquoi il ne faut pas confondre l’un et l’autre.

Aucun paysan ne s’y trompe: Entrays (inter aquas) est forcément une pointe de terre entre deux cours d’eau. Un plan est une plaine surélevée dominant vallées et rivières. Tel le plan d’Entrays dont nous parlons, situé à cent mètres au-dessus des limons de Buëch et des graviers blancs de la Durance. On appelle tor un plateau moindre accoté au plan comme un palier d’escalier le serait à une terrasse, et quand il y a, sur le flanc de la vallée, plusieurs de ces gigantesques paliers, ils se distinguent par la dénomination de Tor-le-plus-haut, Tor-du-milieu, et Tor-le-plus-bas.

Entrays, au-dessous de son plan, n’a que deux tors.

Sans être de grands savants, nos paysans de Canteperdrix ont peut-être trouvé l’explication géologique de ce plan d’Entrays et des deux tors qu’il domine.

Est-ce pure ingéniosité ou souvenir de quelque tradition lointaine? Mais tous les paysans de Canteperdrix vous raconteront qu’autrefois un lac immense, barré par le roc de la Baume et celui de Champ-Brancon alors soudés, et dans lequel se perdaient les deux rivières, couvrait tout le pays, par-dessus Entrays, au nord de la ville. Puis un jour, sous le poids, le barrage avait cédé. Une brèche s’était ouverte, et les eaux se précipitant, l’immense déversoir s’abaissant, le niveau du lac s’était abaissé aussi, laissant à découvert une première plaine. Des siècles plus tard, nouvelle brèche: une seconde plaine apparaissait, le Tor-le-plus-haut, cette fois; puis le Tor-le-plus-bas; jusqu’à ce que, dans une dernière convulsion, la vallée tout entière eût pris sa forme actuelle.

Et le fait est qu’il serait difficile d’expliquer par une autre hypothèse la formation de ces trois plateaux échelonnés, leurs surfaces mathématiquement horizontales et parallèles, la coupe strictement perpendiculaire de leurs flancs taillés droit comme d’immenses murs, et la quantité de galets roulés, pareils à ceux de la Durance, que l’on y rencontre partout.

De temps immémorial, la vallée et le plus bas Tor appartenaient aux paysans de Canteperdrix: champ étroit pour leurs bras, et qui, à les nourrir, suffisait à peine. Aussi regardaient-ils d’un œil d’envie le Tor-le-plus-haut et le Plan.

Avant 89, Entrays, plan et tor, était fief, avec droit de colombier et de garenne, ainsi que le témoignent encore quelques trous à lapins entre quelques maigres touffes de lavande, et une construction ayant apparence de tour, plantée en avant du château, sur la pointe extrême du promontoire, tour que l’on prendrait pour un donjon féodal, vu son site escarpé et sa mine bourrue, sans la triple ceinture de briques jaunes vivement vernissées, qui l’enserrent à mi-hauteur et furent placées là évidemment pour garantir les pigeons seigneuriaux des escalades de la fouine.

Vendu comme bien national en 94, et acheté par un riche bourgeois, le Tor d’Entrays n’avait pas changé de destin en changeant de propriétaire. Le domaine, trop vaste, restait peu ou point cultivé. Il aurait fallu des mille et des mille écus pour le mettre en état. Parfois le grand-père de M. Blasy, parfois son père y avaient songé; mais, les premiers arbres coupés, les premiers tombereaux de cailloux enlevés, ils s’étaient bien vite arrêtés devant la dépense. Les paysans de Canteperdrix soupiraient, voyant tant de bonne terre perdue.

—Ah! si c’était nôtre! disaient-ils.

Mais quelle joie quand les maîtres d’Entrays, un peu gênés, se décidaient à vendre un coin de leur bien, quand les petites affiches blanches: Étude de maitre Beinet, Vente par licitation, annonçaient la grande nouvelle. Alors, partout dans Canteperdrix, de la Coste à Bourg-Reynaud, au Riou, rue Chapusie, à la Pousterle, chacun par avance choisissait une parcelle selon son cœur, et ces soirs-là, dans les vieux quartiers, vous auriez pu voir bien des calens briller à travers les étroits carreaux passé l’heure; vous auriez pu entendre, quand tout le monde était censé endormi, les tiroirs s’ouvrir discrètement et les écus sonner sur la planche en noyer des familiales tables-fermées.

Ces mises en parcelles de gros domaines deviennent plus communes chaque jour. Les anciens tenanciers, avocats, médecins, notaires, après s’être longtemps entêtés à garder des terres qui les ruinent, ont fini par se fatiguer; et le moment n’est pas loin où tout Canteperdrix appartiendra aux paysans. Nos paysans savent cela et ne se gênent guère pour déclarer que la terre doit être à qui la travaille.

Sur la grand’place, l’été, à l’ombre des ormes; au soleil, l’hiver, le long des remparts; et, quand il pleut, dans le vestibule de la maison commune, les gens de Canteperdrix ont coutume de s’assembler, passé midi, tous les dimanches. Ils causent du temps, des récoltes. C’est là que s’adressent les propriétaires qui ont des travailleurs ruraux à louer. Grève inconsciente, mais d’autant plus terrible, et continuée depuis des siècles.

Sur un terroir en pente, rebelle à la charrue, où les bras font tout, le triomphe tôt ou tard devait rester aux bras. Il n’y a plus que les vieux et les très-vieux qui se souviennent du temps où le paysan se louait quinze sous par jour. C’était le paradis des propriétaires. On les saluait de loin et très-bas. Chaque matin, l’homme de confiance, le canier, debout devant la grande table, remplissant les fiasques de piquette aigrie, et, plongeant une fois pour chacun la cuiller de bois dans le pot plein de fromage fermenté:—Toi, Peyre, va-t’en à Toutes-Aures ensemencer les luzernes; toi, Jaume, à Pérésous, aux Aygatières...

Quinze sous par jour! Aussi, mes amis, quelle vie! Le soir, au retour des champs, quand toutes les cheminées fument, ce n’était pas une fumée bien grasse qui montait sur les bas quartiers de Canteperdrix.

Par bonheur, les paysans, de père en fils, avaient conservé chacun leur lopin de terre; et ce lopin de terre, si maigre qu’il fût, les affranchit.—«Ayant fait vivre nos vieux, lui dirent-ils, tu nous feras vivre!» Ils se renfermèrent en lui, et se mirent à l’aimer d’un grand amour.

Tout en travaillant chez les autres, c’est à sa terre que le paysan songeait. La journée finie, s’il était dans le quartier, ses bras se retrouvaient pour lui donner, à cette chère terre, quelques coups de pioche. On vit des enragés qui travaillaient ainsi, de nuit, à la lune. Le dimanche, jusqu’à midi, pas un n’y manquait. Au bout de l’année, tout le monde avait vécu; du foin dans le grenier, du vin à la cave, autour de la chambre des sacs de blé en procession, et les pièces de quinze sous des propriétaires restaient intactes. Les propriétaires pouvaient venir maintenant:—C’est vingt sous qu’il nous faut, sans quoi nous travaillons pour nous autres. Puis vingt-cinq sous, puis trente sous, puis quarante avec une bouteille de bon vin en plus.

Voilà comment les paysans s’enrichirent, comment les propriétaires se ruinèrent, et pourquoi les paysans s’achètent du bien avec l’argent des propriétaires.

VI

LES PETITS PAPIERS DE L’ABBÉ MISTRE

A six heures du matin, au petit jour, Cadet et le père Antiq étaient depuis longtemps partis, mais notre peintre dormait encore. L’infortuné Balandran cognant à la porte, l’éveilla.

—Excusez, monsieur Estève, c’était pour dire à votre oncle que mademoiselle Blasy se marie...

—Parbleu! fit l’artiste, je le sais bien.

—... Avec M. Anténor.

—Anténor! Qui ça Anténor?

—Anténor, vous savez, le neveu de l’abbé Mistre.

Et Balandran, tandis qu’Estève s’habillait, raconta comme quoi M. l’abbé, traversant la ville sur sa mule, avait partout annoncé la chose. C’était résolu, conclu, fait! Tellement que l’abbé se trouvant, à cause de ce mariage, forcé de réaliser ses fonds, le traquait, lui Balandran, et avait juré, le matin même, d’être inexorable. Mais Balandran comptait sur le père Antiq, son vieil ami, lequel, d’ailleurs, le Tor d’Entrays ne se vendant pas, n’avait plus de raisons pour refuser...

Hélas! Balandran en était encore à la moitié de son histoire, que déjà Estève avait dégringolé l’escalier, et filait à grands pas dans la rue, heurtant les groupes matinaux des paysans, et prêtant à rire aux commères, qui, sur le pas des portes, du haut des perrons, quelques-unes d’une fenêtre à l’autre, s’entretenaient de l’événement.

Estève ne voyait ni paysans ni commères, et, sorti de la ville, le portail Saint-Jaume dépassé, il ne remarqua pas davantage, quoique peintre, combien le paysage à l’aurore était beau. Le soleil pointait au-dessus des roches, et colorait d’un reflet rose les buis humides, les hièbles frissonnants, et les étendues de lavande. L’air sentait bon. Les deux rivières, comme réveillées, précipitaient leurs flots plus joyeusement. Là-haut, sur le toit du colombier d’Entrays, unique et clair, un rayon brillait.

Bien des fois, sur ses toiles, Estève avait essayé d’exprimer ces choses inexprimables. Bien des fois, n’ayant que des couleurs pour rendre la nature, et ne pouvant traduire ni ses parfums ni ses voix, il lui était arrivé, en face de pareils spectacles, de se décourager, de maudire son art. Il n’y songea point, certes, ce matin. Ce matin-là, sur la nature planait une longue et mystérieuse silhouette: la silhouette d’Anténor; et le frisson des bois, le bruit des rivières, cris d’oiseaux réveillés et battement lointain des moulins et des meules, tout, le long du chemin, semblait prendre une joie malicieuse à répéter sans cesse:—Anténor! Anténor!

Balandran n’avait pas menti; M. Anténor devait réellement épouser mademoiselle Jeanne.

La veille, tandis qu’on festoyait dans la maisonnette du père Antiq, l’abbé Mistre, s’étant invité, dînait à la table de M. Blasy. Repas maussade s’il en fut! Mademoiselle Jeanne, qui, pour sa grande demande en mariage, avait compté sur le tête-à-tête du dessert, s’impatientait et boudait. M. Blasy semblait à la gêne. L’abbé Mistre, préoccupé, demeurait rêveur entre deux plats, oubliant parfois de se verser à boire. Le café servi, mademoiselle Jeanne prétexta d’une migraine légère et se retira.

Alors l’abbé Mistre avait sorti des profondeurs de sa soutane les inévitables papiers d’affaires, puis les déposant sur la table, s’était mis, onctueux et discret, à dérouler des plans, à étaler des chiffres.

Depuis longtemps la situation était grave; mais cette fois, il n’y avait pas à dire, M. Blasy se trouvait ruiné, irrémédiablement ruiné. Deux ans auparavant, tout aurait pu s’arranger encore, à la condition que M. Blasy suivît les conseils désintéressés de l’abbé Mistre: diminuer ses dépenses, se retirer à la ville, installer à sa place un brave fermier avec sa famille de travailleurs; associer le travail des autres à son capital, se fier à leur probité pour l’égal partage des récoltes, courber en un mot sa tête de propriétaire foncier sous les fourches caudines du métayage, telle eût été la solution logique, pratique. M. Blasy n’avait pas voulu écouter. Maintenant il était trop tard.

Ce bon monsieur Blasy croyait sincèrement s’être rendu fort utile à son pays, pour quelques conseils d’agronomie transcendante jetés aux paysans railleurs, par-dessus la haie, en passant. Il regardait comme un point d’honneur, un devoir même, de tenir jusqu’au bout son rôle de gentilhomme agriculteur et chasseur. Quoi! ne plus courir le pays la carnassière au dos et le Lefaucheux sur l’épaule! ne plus faire feu de ses souliers ferrés dans les cailloux roulants des pentes? ne plus présider de comices! ne plus acclimater des poules étranges, ne plus exposer des coqs hérissés et bizarres! ne plus décacheter, au cercle, d’un doigt brusque et d’un geste imposant, le Journal des chasseurs ou bien la Revue agricole de la zone de l’olivier!

C’est à ce jeu que le bon M. Blasy, sans trop s’en douter, avait vu s’écouler sa fortune. Quelques besoins d’argent immédiatement satisfaits, grâce à l’obligeante intervention de l’abbé Mistre; de petits emprunts, puis de gros, les terres peu à peu hypothéquées, tout cela mené sans bruit, avec une discrétion ecclésiastique et notariale; et maintenant c’était la vente, Entrays dépecé bribe à bribe par la fourmilière des paysans.

Il le fallait! L’abbé Mistre n’était point riche. Ne devait-il pas compte du peu qu’il possédait aux pauvres et à son neveu? D’ailleurs, pour rendre ces petits services, plus d’une fois il avait emprunté lui-même. Les créanciers ne voulaient plus attendre...

Et l’abbé Mistre tripotait ses petits papiers, suivant les additions du doigt, calant avec le carafon de cognac et les demi-tasses, les coins de son plan toujours prêt à se recroqueviller; tandis que, perdu dans d’amères réflexions, le pauvre M. Blasy regardait machinalement, sur le mur de la salle à manger, entre une perdrix blanche et un lièvre noir,—coups de fusil rares!—le grand-duc empaillé qui ouvrait dans l’ombre ses yeux d’or.

VII

MADEMOISELLE JEANNE ACCEPTERA

Les gens qui habitent dans le voisinage d’une fontaine, accoutumés au bruit de l’eau, s’éveillent si, la nuit, elle cesse de couler. Tel M. Blasy sortit de sa rêverie, en s’apercevant que depuis quelques minutes l’abbé Mistre ne parlait plus.

L’abbé Mistre songeait, une main sur les yeux. Puis brusquement il releva la tête:

—«On pouvait s’arranger encore. N’était-il pas là, lui l’abbé Mistre? N’aimait-il pas Entrays comme son propre bien et les Blasy comme lui-même? Ce qu’il voulait, c’était sauvegarder les intérêts d’Anténor. Mais Anténor allait sur ses vingt-sept ans, et mademoiselle Jeanne était accomplie. Pourquoi ne pas s’entendre par un mariage que la Providence indiquait? Le mariage sauvait tout et permettait de tout régler en famille. L’abbé ferait abandon des sommes personnellement prêtées; il désintéresserait les autres créanciers, vendrait au besoin sa petite ferme, et se retirerait à Entrays, auprès de cet excellent M. Blasy, entre Anténor et Jeanne.»

Pour conclusion: mariage ou vente! Le père Antiq avait deviné juste; l’abbé, en cette affaire, jouait double jeu.

La mise en parcelles d’un domaine comme Entrays constituait, dans tous les cas, une spéculation fort productive; et, quoique peu révolutionnaire de sa nature, l’abbé Mistre, homme de fait avant tout, n’avait jamais hésité à compléter l’œuvre de la révolution en détaillant très-cher aux paysans les biens nationaux détenus par la bourgeoisie.

D’autre part, sa position à Canteperdrix était, en somme, équivoque. Curé sans paroisse, au plus mal avec son évêque, et n’ayant gardé du prêtre que la soutane, il vivait seul à la campagne avec son petit-neveu et sa nièce, madame Ambroise, une forte brune, jadis belle. J’oubliais monsieur Ambroise, mari de la nièce, et père putatif du jeune Anténor. Mais c’était une sorte de paysan vêtu en bourgeois, ivrogne et résigné qui buvait et ne se montrait guère.

Toutes ces choses faisaient sourire; et les dames de la ville qui allaient volontiers, une fois par hasard, comme en passant, boire le lait chez les Mistre, ne les eussent pas, certes, reçus. L’abbé, soit! par respect pour sa soutane, mais point la nièce.

En s’alliant avec la famille Blasy, si respectée, l’abbé Mistre frappait un coup décisif. Il entrait, lui et les siens, dans la haute société (les villages ont leur haute société), par la grande porte. Soutenu désormais, il poussait Anténor dans la carrière des honneurs: maire, conseiller général, que sais-je encore? Lui-même devenait une puissance et, par avance, il se figurait le jour, jour de délicieuse vengeance ecclésiastique! où son évêque, qui depuis dix ans tenait rigueur, serait obligé de compter avec l’abbé Mistre.

A mesure que l’abbé Mistre parlait, il semblait à M. Blasy qu’on lui enlevât un grand poids de sur la poitrine. Plus d’affiches blanches, plus de ventes, plus de regards railleurs, plus d’hypocrites condoléances. Toutes ses craintes se dissipaient. Il voyait le mariage se faire, Entrays restauré, Jeanne heureuse... Jeanne! Dire que par sa faute à lui, un instant Jeanne s’était trouvée ruinée, réduite au triste état des filles pauvres de province.

—Monsieur l’abbé, monsieur l’abbé, que du moins Jeanne ne se doute de rien!

Et, se versant du cognac coup sur coup, il pleurait et s’injuriait:—Ah! grand enfant! Ah! vieil imbécile!

Puis une idée lui vint: idée affreuse, qui le fit pâlir.

—Mais si ma fille... si Jeanne... ne voulait pas?...

—Mademoiselle Jeanne voudra!

—C’est que, voyez-vous, je connais Jeanne, fit le bonhomme subitement dégrisé et redevenu digne. Sachant nos affaires elle se sacrifierait, se marierait contre son gré, pour me sauver de la honte. Impossible!... Ecoutez, monsieur l’abbé, Jeanne ignore tout, se croit riche; si elle accepte, bien! Il n’y aura pas dans Canteperdrix père plus heureux que moi. Sinon, vous pouvez vendre. Jeanne restera pauvre, pauvre par ma faute, mais libre... Et que l’âme de sa mère me pardonne!

—Mademoiselle Jeanne acceptera, mon cher monsieur Blasy, dit l’abbé avec un regard fin.

Depuis un moment, il entendait comme un bruit furtif vers la porte; il savait que Jeanne écoutait.

VIII

ESTÈVE SE CONSOLE

«..... C’est la vérité, mon cher ami. Je voulais, quand j’ouvris la porte, brusquer l’abbé, tout dire à mon père. Mais si vous l’aviez vu? Il était comme un enfant devant moi, pâle et tremblant quoiqu’il essayât de sourire. Alors, je n’eus plus qu’envie de pleurer. Il me demandait si j’acceptais M. Anténor pour mari, si je n’aimais personne. Je lui répondis que je n’aimais personne et que j’épouserais M. Anténor. Ne m’en veuillez pas de vous avoir évité, le lendemain, quand vous êtes venu au château; mais mon père était là, dans la petite allée de groseilliers, et je craignais de ne pas être maîtresse de mes larmes. D’ailleurs, à présent, que nous dire? Oubliez-moi, Estève; depuis deux jours j’essaie de vous oublier.

»JEANNE

—Eh bien! qu’y a-t-il? interrompit le père Antiq, à qui, le soir, furtivement, tandis qu’il passait devant Entrays, mademoiselle Jeanne avait remis cette lettre.

—Il y a que c’est fini! dit Estève.

Le père Antiq ne comprenait rien à tant de résignation. Doublement furieux du contre-temps: pour son neveu d’abord, mais surtout pour lui-même à cause de la belle occasion de s’arrondir qui lui échappait, il sortit de sa réserve habituelle. On le vit causer dans les rues, sous les couverts, à la grand’place, un peu plus qu’il n’aurait fallu. Les autres paysans le raillèrent, l’accusant d’avoir voulu acheter Entrays et son Tor à lui tout seul; pas trop fort cependant! car chacun, s’il avait sondé sa conscience, eût pu y retrouver les mêmes secrètes ambitions. Les paysans, jusqu’à ce jour-là, s’étaient montrés, à l’endroit du château d’Entrays, sobres de confidences mutuelles. Nul ne voulait avertir l’autre, par crainte de susciter un concurrent. Mais l’affaire une fois réglée et tout espoir de mise en parcelles anéanti, à la Coste, à Bourg-Reynaud, on ne se gêna plus. On se murmura dans l’oreille que le mariage de mademoiselle Jeanne et de M. Anténor n’était pour M. Blasy, ce songe-fêtes, ce mangeur, qu’un moyen de sauver sa fortune. On alla jusqu’à dire qu’il vendait sa fille. Les gens des bas quartiers, attentifs depuis si longtemps à suivre la mort lente de ce grand arbre bourgeois que rongeaient, par-dessous l’écorce, des insectes invisibles, avaient deviné bien des choses que la haute ville, la ville artisane et rentière ne soupçonnait pas.

Estève, lui, fatigué de ces commérages, mit un beau matin sac au dos et s’enfuit du côté de la vallée de Meouge peindre des rochers et des eaux, tranquillement. De nature un peu arabe et rationnellement fataliste, la pratique de la vie l’avait préparé à supporter sans trop de peine les plus vives désillusions. A Aix, comme tant d’autres étudiants, trop pauvre et trop pressé de travail pour se faire une maîtresse, il s’était jeté dans la débauche. Dès trente ans, il se croyait blasé; il n’en conservait pas moins un cœur tout neuf, une imagination naïve, et mademoiselle Jeanne était vraiment son premier amour.

Le coup fut rude pour lui, mais la guérison d’autant plus prompte.

—«C’est avoir peu de chance, pour une fois que j’essaye. Baste! se dit-il, on n’en meurt pas!»

Maintenant il parcourait, sans trop songer à son malheur, Meouge et ses chemins en corniche tracés à vingt mètres au-dessus du torrent, dans le vif des parois calcaires. Il regardait, d’un œil à moitié consolé, ces grands blocs roulés, ces cascades, l’eau claire sur la roche aride, et, de loin en loin, coupant la vallée à angle droit, une gorge, une double pente verte comblée de noyers et de frênes, et tapissée de prairies si fort en pente, qu’elles avaient l’air de glisser.

Aussi, tandis que, rue du Riou, les paysans s’entretenaient du prochain mariage, que les bourgeois de la ville haute s’agitaient et que les artisans raillaient; tandis que l’abbé Mistre, heureux du prétexte, traquait à mort l’infortuné Balandran; tandis que le père Antiq, mécontent, accablait Cadet de bourrades; tandis que M. Blasy promenait, d’Entrays au cercle, son ami Ambroise, vêtu de neuf, mais toujours gris; tandis que madame Ambroise, enfin acceptée, remplissait Canteperdrix de son bruit et persécutait les couturières; tandis que mademoiselle Jeanne dissimulait ses tristesses, et que le bel Anténor, faisant sa cour en règle, lui offrait régulièrement chaque soir d’énormes bouquets, régulièrement flétris chaque matin; pendant ce temps, on aurait pu voir notre héros s’asseoir, la journée finie, dans quelque auberge villageoise, aux bancs de bois, aux tables luisantes, ou dans quelque moulin des montagnes, ébranlé par la rude secousse de la chute d’eau, et là, philosophiquement, arroser d’un verre de vin du pays une cuisse de chevreau rôtie, une truite pêchée à la main, ou bien un de ces fromages si fins, gardés tout l’hiver dans la neige, et qu’enveloppe une triple couche de lavande en épis et de feuilles de noyer.

Estève songeait parfois à Entrays, à M. Blasy, si bête et si bon, à mademoiselle Jeanne si charmante! mais c’était sans ennui, avec la sensation de vague et agréable tristesse qui vous reste d’un doux rêve évanoui.

IX

LES ENFANTS SONT FIERS, MAIS LES VIEUX PEUVENT S’ENTENDRE

Le père Antiq, lui, prenait moins bien la rupture.

Sous prétexte de s’intéresser aux affaires de Balandran, il avait causé, beaucoup causé, depuis ces quelques jours, avec l’huissier ordinaire de l’abbé Mistre, et questionnant en-dessous, sans en avoir l’air, plein de prudence et de rouerie, il avait fini par s’assurer de deux choses. D’abord, que l’abbé Mistre réellement avait en main de quoi provoquer la saisie d’Entrays, que les pièces étaient prêtes, le commandement même libellé. Mais il avait compris aussi que M. Blasy n’était ruiné qu’à moitié et que, bien conseillé, après la vente, étant donné sa maison de la ville et ce qu’on sauverait des griffes des hommes de loi, il pourrait se relever encore. Cela redoubla ses regrets, sa colère. La vue du Tor, disait-il, lui faisait saigner les yeux; M. Blasy l’exaspérait.

De son côté, M. Blasy n’était pas sans avoir des inquiétudes. Quoiqu’il essayât de se faire illusion, il lui fallait bien s’apercevoir qu’à mesure que le mariage approchait, Jeanne devenait plus triste. Parfois il interrogeait Jeanne. Jeanne souriait, se disait heureuse, mais au fond ne répondait pas.

Un jour, les deux vieux, le père Antiq et M. Blasy, se rencontrèrent. Peut-être se cherchaient-ils, car, le matin même, Estève, revenu de Meouge, avait été surpris par le père Antiq, faisant ses malles, roulant ses tableaux, prêt à partir pour un long voyage; et le même matin, M. Blasy, réveillé avant l’heure, avait vu dans le jardin, de sa fenêtre, mademoiselle Jeanne qui pleurait. C’est à la Garenade que la rencontre eut lieu.

Un vrai paradis de chasseur, la Garenade, avec ses grands bouquets de bois, ses pelouses semées de lavandes, et ses mille petites cavernes entre les blocs de poudingue éboulé. De tout ce qu’on avait vendu d’Entrays, la Garenade, à cause de ses rochers, était le seul coin qui ne fût pas défriché encore. M. Blasy l’aimait depuis que le mariage de Jeanne avec Anténor était conclu. Il venait y chasser quelquefois, et songeait à le racheter. Assis, le dos contre un arbre, le fusil entre les mollets, ses pieds guêtrés dans l’herbe pierreuse, et regardant en face le soleil couchant, M. Blasy, ce soir-là, réfléchissait.

—Pourquoi Jeanne est-elle triste? Pourquoi pleure-t-elle ainsi toute seule? Si elle ne veut pas d’Anténor, qui donc l’empêche de le dire? Elle se croit riche toujours, à même de choisir, et me sait bon, incapable de la violenter... Peut-être en aime-t-elle un autre! Un autre! mais qui, alors? On n’allait que rarement à la ville, la jeunesse dorée de Canteperdrix ne venait jamais au château...

Puis, se rappelant tout d’un coup Estève, ses visites fréquentes avant le projet de mariage, et subitement interrompues depuis:

—Double brute! s’écria-t-il.

A ce cri, un lapin attardé, queue blanche en l’air, fila d’un buisson. Emporté par son instinct de chasseur, M. Blasy visa, tira, tua; et tandis que le chien s’ensanglantait les babines à rapporter la bête morte, M. Blasy se rasseyant, continuait:

—Oui! double brute, c’est le mot. Double brute, et même triple brute, de n’avoir pas deviné déjà qu’il s’agissait d’Estève!

Au coup de fusil, le père Antiq, qui guettait M. Blasy, apparut.

—Bonsoir, père Antiq, je ne suis pas fâché de vous voir.

—Ni moi non plus, monsieur Blasy. Bien le bonsoir, monsieur Blasy!

—Voici bien longtemps qu’on n’a rencontré votre neveu, père Antiq?

—Amoureux comme il est, monsieur Blasy, mettez-vous à sa place.

—Amoureux?

—Amoureux, oui! Et vous savez de qui, monsieur Blasy, conclut le père Antiq en s’asseyant, lui aussi, dans les cailloux et l’herbe.

Alors une conversation sérieuse et lente commença. M. Blasy dit ses soupçons, le père Antiq ce qu’il savait. Évidemment Jeanne aimait Estève, Estève aimait Jeanne. En ce cas, pourquoi restaient-ils ainsi buttés? Pourquoi ne disaient-ils rien?

—Les enfants sont fiers, monsieur Blasy!

—Oui, père Antiq, les enfants sont fiers, mais les vieux peuvent s’entendre.

X

COMME QUOI LE TOR D’ENTRAYS FUT VENDU.

Les vieux s’entendirent.

Deux ou trois jours après cette conversation, mademoiselle Jeanne était au jardin, regardant ses passe-roses s’effeuiller à la brise matinale et les lourds taons rayés se rouler dans le pollen des fleurs. Quelqu’un sonna, Estève, à qui M. Blasy ouvrit la grille. Estève s’excusa: il partait le soir même pour un long voyage et n’avait pas voulu quitter Canteperdrix sans faire une visite au château. Mademoiselle Jeanne pâlit. Estève semblait embarrassé. M. Blasy se contenta de sourire.

Un peu plus tard arrivait le père Antiq, comme par hasard, sous prétexte de se procurer des greffes.

—Tiens! te voilà mon neveu?... Et bonjour, mademoiselle Jeanne...

Puis, hochant la tête et clignant son œil fin d’un air qui signifiait: Ça marche, tout est prêt! il ajouta:—Bonjour, monsieur Blasy!

M. Blasy souriait toujours.

On retint le père Antiq à déjeuner. Il résista, alléguant son costume, montrant ses guêtres, mais cela sans conviction, pour la forme:—Enfin! puisque vous le voulez. Heureusement que j’ai passé une chemise blanche ce matin!

Or il l’avait mise exprès, le brave homme!

Pendant le déjeuner, qui fut long, les jeunes gens parlèrent peu. Ils se boudaient, donc ils s’aimaient encore; et chacun reprochait à l’autre, intérieurement, de s’être, après tout, bien vite résigné. Mais le père Antiq et M. Blasy se montrèrent très-gais, trinquèrent beaucoup et se firent force signes par-dessus les plats. Vous eussiez dit, sauf leur âge, deux écoliers attendant l’effet d’une bonne farce; et je ne jurerais pas qu’au dessert, l’un et l’autre ne fussent pas gris légèrement.

—Voyez, mais voyez donc, monsieur Blasy, on dirait qu’il se passe quelque chose!

En effet, depuis un moment il se passait quelque chose au Plus-bas-Tor. Les paysans, dans leurs parcelles, s’arrêtaient de travailler et regardaient, un pied sur leur bêche, quelqu’un vêtu de noir qui montait le chemin d’Entrays.

Ils s’appelaient, causaient par groupes.

—C’est peut-être la révolution, dit en riant le père Antiq.

—Non! c’est l’huissier, répondit tranquillement M. Blasy.

L’huissier entra, apportant un papier timbré: