—«L’an 18..., le 19 mars, en vertu de la grosse dûment exécutoire des divers actes dûment passés chez maître Sube, notaire à Canteperdrix, dont copie est jointe à ces présentes, et à la requête du sieur Mistre (Hilarion), prêtre libre...»

Bref, l’huissier déclarait faire commandement au sieur Blasy de, dans trente jours pour tout délai, payer au dit sieur Mistre ou présentement à son huissier, la totalité de ses créances, ajoutant que, faute de payement, il y sera contraint par toutes voies de droit notamment par saisie réelle de ses immeubles et spécialement de la maison où il demeure, hypothéquée et affectée au payement en principal et accessoires du montant des susdites obligations.

—Ma foi! Jeanne, dit M. Blasy, nous voilà ruinés! Tu vois que ce n’est pas difficile.

Et comme Jeanne ne comprenait pas:

—Mon Dieu, oui: monsieur votre père, tout cerveau fou qu’il soit, avait deviné vos calculs. Tu te sacrifiais pour moi, tu n’entendais pas qu’on me vendît mes rochers et mes lapinières. La vente! Mais si Entrays se vend, il en mourra, le vieux bonhomme! La vente est faite, et le vieux bonhomme n’est pas mort... C’est moi qui l’ai voulu ainsi. Demande au père Antiq, mon complice. C’est moi qui, sans rien dire ai rompu avec les Mistre et les Ambroise. Maintenant, les huissiers sont en campagne, tout Canteperdrix sait la chose. Mes amis cancanent au cercle, et les acquéreurs comptent leurs piécettes... C’est qu’elle s’obstinait, la petite têtue! Et tu croyais que j’accepterais? Allons, Jeanne! ne pleure pas, avoue que tu avais mal, bien mal jugé ton père, et viens vite lui demander pardon.

Puis, l’embrassant:

—Que me faut-il pour être heureux? Te savoir contente, un chien, un fusil et deux œufs durs dans ma carnassière... Je te demande pardon aussi, Jeannette, de te laisser pauvre par ma faute; mais cela ne fait rien, n’est-ce pas? Celui que tu aimais quand tu te croyais riche, te voudra bien encore aujourd’hui que tu ne l’es plus.

—Estève, entends-tu cela? dit le père Antiq en poussant son neveu du coude.

Estève prit la main de Jeanne:

—Décidément, mademoiselle, il était écrit que ce serait moi qui ferais la demande en mariage.

Cependant, de tous les côtés, au Plus-bas-Tor, on voyait les paysans, assurés cette fois de la nouvelle, quitter le travail à mi-journée et redescendre vers Canteperdrix, pressés qu’ils étaient de se mettre en mesure pour la vente.

—Et vous, père Antiq?

—Oh! moi, mes précautions sont prises!... Tiens! tiens! mais c’est le jour du papier timbré semble-t-il: L’huissier s’arrête, fait signe à un homme, lui donne une feuille. C’est Balandran, parbleu! L’abbé Mistre et sa nièce sont furieux, Balandran passera leur colère.

—Pauvre Balandran! fit en trinquant M. Blasy.

—Eh bien, non! s’écria le père Antiq, je ne sais pas si votre vin vieux m’a grisé... Balandran est mauvaise paye... mais aujourd’hui, vive la joie! je lui prêterai ses cent écus!

LE CLOS DES AMES

A LÉON CLADEL.

 

 

I

CE QU’ÉTAIT LE CLOS

Du balcon de sa chambre à coucher, M. Sube voyait tout son clos: la vigne d’abord, très-vieille et mal entretenue, mais qui produisait de si bon vin; puis le réservoir et sa fontaine, un bout de pré, un carré de jardinage, et tout au bas, terminant le domaine et la pente, un champ de sainfoin bien nourri, où les premiers soleils de mai faisaient éclore chaque matin des milliers de fleurs violettes. J’oubliais, tout autour du clos, seize piliers en grès rustique qui, portant des treilles autrefois, avaient dû former un agréable cloître de verdure, et ne portaient plus maintenant que des lierres au lieu de souches avec des grappes de petits grains noirs en place de raisins muscats.

Jamais collégien, dans ses rêves d’école buissonnière, ne rêva clos plus clair, plus riant, plus magnifiquement embroussaillé, ni plus délicieusement inculte que le vieux clos de M. Sube. On l’appelait le clos des Ames. Mais ce nom, dont la physionomie énigmatique va produire sur vous, qui le rencontrez pour la première fois, je ne sais quelle vague impression de terreur superstitieuse et de mystère, ce nom de clos des Ames nous apparaissait à Canteperdrix joyeux, verdissant et fleuri. Nous disions clos des Ames sans savoir pourquoi, la valeur originelle du mot, sa vertu significative, s’étant depuis longtemps effacées, et, loin de garder un arrière-goût funéraire, ces trois syllabes n’évoquaient en nos cerveaux que souvenirs de raisins volés, de poires mangées sur l’arbre, de murs escaladés, de fossés franchis, et d’évasions subtiles par un trou de haie, au temps des cerises.

II

CE QU’ÉTAIT M. SUBE

M. Sube, grâce à son clos, était, ce qui n’est pas peu dire, l’homme le plus heureux de Canteperdrix où il y a tant de gens heureux. Le plus peureux aussi! mais dans nos villes de province un peu de douce couardise n’est-il pas l’assaisonnement obligé de toute félicité bourgeoise?

Cette brave bourgeoisie de France, qui fit un jour 89 et quelque peu aussi 93, en est demeurée toute tremblante. Or M. Sube, bourgeois et fils de bourgeois, catholique pratiquant, ami de l’ordre quand même et respectueux envers le pouvoir établi quel qu’il fût, mais dévoué au fond à la branche aînée pour des motifs qu’il ne s’expliqua jamais bien, M. Sube tremblait depuis sa naissance, naturellement, tel un peuplier d’Italie! Et le soir, au cercle,—quand tous les autres peupliers frissonnants, tous les effarés de Canteperdrix s’agitaient en groupe autour de lui,—d’entendre les chuchotements et les confidences, Lyon en feu, Marseille à sang, les nouvelles terribles coulées dans l’oreille avec cette âpre volupté qu’éprouvent à exaspérer leur terreur les peureux dès qu’ils sont en nombre, d’entendre ce bruit confus de voix qui tenait du bruit du feuillage, quelqu’un eût dit positivement les bords de la Durance par un beau coup de mistral.

Pour M. Sube, la république était une forme de gouvernement sous lequel les honnêtes gens cachent leur or en terre; et la belle aurore de 1848 ne lui rappelait, en fait d’impressions personnelles, que deux journées particulièrement maussades qu’il passa au fond d’un grand tonneau. Ce tonneau s’émaillait, il est vrai, d’un superbe revêtement de tartre, violet comme une bague d’évêque, plus dur qu’un diamant et taillé à facettes, dont les curieuses cristallisations, où dansait la lumière du soleil, auraient réjoui l’œil d’un artiste. Par malheur, tout entier aux préoccupations de l’heure présente, M. Sube n’avait pu apprécier ceci qu’imparfaitement.

III

SUBE LE BLANC ET SUBE LE ROUGE

Et cependant le propre père de M. Sube, Sube le Rouge, comme on l’appelait, avait en sa verte jeunesse travaillé aux œuvres de la révolution. Mais personne à Canteperdrix ne se doutait plus de ces choses. Sube le Rouge, d’ailleurs, s’était repenti, une fois riche. Les grandes guerres de l’empire emportèrent et roulèrent bien des souvenirs. La restauration, sur le peu qui restait, déposa sa couche de fin limon. Un grain de dévotion placé à propos, quelques alliances avec des hobereaux ruinés achevèrent de faire oublier le passé du vieil huissier révolutionnaire. Portant les boucles d’argent, le petit tricorne et la grande canne, ce vieillard apparaissait pur comme un lis, et M. Sube fils croyait avec tout le monde que si monsieur son père avait été surnommé Sube le Rouge, c’était uniquement pour la couleur de ses cheveux, lesquels, très-bruns jadis, étant, à la fin de ses jours, devenus d’une vénérable couleur blanche, rendaient plausible cette supposition.

D’ailleurs, au moment où se passe cette histoire, depuis longtemps Sube le Rouge était mort.

IV

UNE VIEILLE MAISON

A Canteperdrix les gens disaient:—«La maison Sube, vieille maison!» Il faut savoir qu’en province une vieille maison, fût-elle achetée d’hier, projette toujours sur qui la possède certain reflet d’aristocratie. Chaumette lui-même ou Maximilien de Robespierre n’y habiteraient pas une vieille maison impunément. Au bout d’une semaine, Robespierre et Chaumette auraient le salut des marguilliers. Or le pieux M. Sube n’était pas Chaumette, et le pavillon du clos, en revanche, possédait au plus haut degré les caractères qui font révérer les vieilles maisons à Canteperdrix.

Petite porte basse à physionomie conventuelle, corridor sonore et de blanc crépi où semblait errer encore un écho discret du pas des tourières, escalier étroit où le visiteur, à chaque palier, se colle le nez contre de rébarbatifs portraits de famille, grandes chambres où se promènent tous les courants d’air d’avant 89, plancher briqueté, plafond à solives, hautes cheminées, immenses fenêtres garnies de microscopiques carreaux, et, du haut en bas, à tous les étages, y compris la cave et le galetas, un fouillis d’antiquailles et de vieux meubles: fauteuils à pieds droits, sophas à jambes torses, bahuts marquetés, des faïences, des tapisseries, tous les temps coudoyant tous les styles, un cadran rococo, un prie-Dieu renaissance, une sphère en carton du temps des encyclopédistes, voilà, certes, plus qu’il n’en fallait pour qu’au regard de la société du lieu, la maison de M. Sube passât pour une des plus vieilles maisons de la bonne vieille bourgeoisie.

Hélas! si on avait su que ces portraits, où le naïf orgueil du propriétaire aimait à reconnaître le sang des Sube, si on avait su qu’ils étaient en exil sur les murs! Si on avait su que ces meubles vénérables, ces chenets de cuivre usés et polis par des bottes d’autrefois, ces fauteuils où se reconnaissait au creux de la tapisserie la trace du dos des ancêtres, si on avait su que toutes ces choses, ravies dans les châteaux ou disputées aux enchères des bandes noires... si on avait su que le clos des Ames lui-même, habitation sacrilége bien que confortable!... Mais, nous l’avons dit, personne à Canteperdrix n’en savait rien, M. Sube fils moins que tout autre, et c’est avec candeur qu’enseveli jusqu’à sa perruque dans un voltaire en velours d’Utrecht provenant du dépeçage d’un château, M. Sube parfois tonnait de sa voix douce contre les révolutionnaires de 89 et les pillards de 93.

Chacun applaudissait à ces sorties de M. Sube. Seul, discrètement, M. Tirse, l’archiviste paléographe, souriait. Mais qui jamais a prêté attention au discret sourire d’un ami, cet ami fût-il archiviste-paléographe?

V

MUSÉE TIRSE ET SALLE SUBE

M. Tirse, on le devine, connaissait les mystères du clos des Ames; seulement, par amitié pour M. Sube, il n’en disait rien. Ce fut pourtant M. Tirse qui, sans le vouloir, causa la fin tragique de M. Sube.

Voici comment:

Un matin, en réfléchissant, M. Tirse s’aperçut que la ville de Canteperdrix était sans musée, et soudain il s’arrêta à la pensée d’en fonder un. On l’appellerait le Musée Tirse.—«Là, disait-il, seront déposés et classés dans leur instructive progression, avec le nom des donateurs en grosses lettres, les haches en silex des vieux Celtes, les outils en cuivre gallo-romains, les médailles, les trépieds, les petits bronzes, les lampes phalliques ou non phalliques, les statuettes grecques, les fragments moyen âge, les curiosités des XVᵉ et XVIᵉ siècles, enfin tous les précieux témoignages d’autrefois que la pioche du paysan fait jaillir chaque jour du sol cantoperdicien, et qui, faute d’un lieu pour les recevoir, vont se dispersant entre des mains ignorantes!»

Ce projet de M. Tirse obtint le succès le plus vif; le préfet s’y intéressa, le maire offrit un local; chacun, à Canteperdrix, tint à honneur d’y apporter quelque morceau rare, et M. Sube, entraîné par l’exemple, promit tout ce que renfermait de curieux le pavillon du clos, à cette condition pourtant qu’une des vitrines du musée Tirse porterait le nom de salle Sube.

VI

VOYAGE DE DÉCOUVERTES

Jusqu’à ce jour, M. Sube n’avait pas vu sa maison. Sur les natures simples et dénuées de curiosité comme était la sienne, l’impression produite par les objets extérieurs, purement physique, s’émousse par l’habitude. M. Sube possédait une fontaine sous son balcon, et, sans être devenu sourd, depuis longtemps il n’entendait plus sa fontaine. De même, il avait fini par vivre, sans les voir, au milieu des objets antiques, mystérieux et bizarres dont le pavillon était encombré.

Aussi que de surprises l’attendaient, cette âme candide et si longtemps endormie, dans le voyage de découvertes entrepris, pour la plus grande gloire du musée Tirse, autour d’une vieille maison! Que de remarques, que de doutes, que d’interrogations singulières!

Pour la première fois de sa vie, M. Sube observa la fantasque diversité d’époques et de styles qui bigarrait son mobilier. Mais cette diversité même ne caractérisait-elle pas dignement un mobilier bourgeois amassé pièce à pièce, conservé toujours et toujours accru par dix générations de Subes?

Certaines tentures trop étroites ne recouvraient pas exactement leur pan de mur; plus courts et plus longs que les tringles, quelques rideaux n’étaient pas de mesure. M. Sube s’expliqua ceci en réfléchissant que tringles et rideaux pouvaient provenir d’héritages.

Au dos armorié des fauteuils, sur les cachets de l’argenterie, M. Sube découvrait des chiffres et des blasons de mille sortes. M. Sube en conclut—non sans vanité—à d’innombrables alliances nobles, dont le souvenir se serait perdu.

Et découvrant à ses portraits d’ancêtres certains airs de hauteur aimable chez les hommes et de grâces hautaines chez les femmes qu’il n’avait jamais vus dans son miroir lorsqu’il se rasait, ni sous la coiffe à canons de la tante Ursule, M. Sube s’avoua que, dans l’air empesté de l’incrédulité moderne, les vieilles races dégénéraient, et il prit texte de la chose pour maudire une fois de plus cette abominable Révolution.

Un fait pourtant troubla M. Sube: ce fut de voir la bibliothèque personnelle de son père, du vénéré Sube-le-Rouge, bourrée jusqu’aux solives des plus infâmes productions du siècle dernier. Car il y avait là l’Encyclopédie, le Dictionnaire philosophique, les livres de Diderot, d’Helvétius, de Lamettrie, Dupuis et l’Origine des Cultes; il y avait, le dirai-je? le Compère Mathieu lui-même à côté des Ruines de Volney; et, sur la haute corniche, comme les génies du lieu, un Voltaire et un Rousseau en plâtre. M. Sube remuait tous ces objets d’une main désormais tremblante et, voyant s’enlever la fine poussière amassée sur le nerf des reliures et la tranche rouge des livres, M. Sube, par je ne sais quel pressentiment, se sentait le cœur étreint d’angoisses inexprimables. Un remords s’éveillait en lui, remords étrange d’un crime qu’il ne se rappelait pas avoir commis.

Tout à coup, d’entre les feuilles d’un Zadig qu’il époussetait, un papier glisse, et M. Sube ayant déplié ce papier tombe d’un bloc dans son fauteuil, effaré, la lèvre pendante, devinant plus qu’il ne lisait, s’essuyant de la main gauche ses yeux pleins de larmes, tandis que dans sa droite le vieil acte couvert d’une ferme écriture et liseré de jaune sur les bords s’agitait avec le frémissement d’ailes et le doux bruit que font les papillons de vers à soie quand ils grainent.

VII

LE SOURIRE DE MONSIEUR TIRSE

Alors, M. Sube se rappela le sourire de M. Tirse. Et ce sourire du paléographe, sourire doux, discret et compatissamment railleur, M. Sube croyait le voir partout: aux têtes sculptées des consoles, aux petits culs-nus des trumeaux, aux rosaces du plafond, aux plis grimaçants des rideaux, aux tapisseries, et tous ces sourires semblaient lui dire:

Acquéreur de biens nationaux!
Spoliateur de la noblesse et du clergé!
Détenteur de l’argent des morts!

Monsieur Sube, pour chercher une consolation, leva les yeux sur le portrait de son père. Hélas! la belle figure de Sube-le-Rouge, si calme d’ordinaire dans son ovale de poirier noir, la figure de Sube-le-Rouge elle-même souriait du sourire de M. Tirse. Or, voici ce qui la faisait sourire, voici ce qui remplissait de larmes les yeux du malheureux M. Sube-le-Blanc!

VIII

DOMAINES NATIONAUX

Extrait du registre
des Ventes.
  Vente
nº 342.

Du troisième jour complémentaire an III de la République une et indivisible, nous, administrateurs du département, pour et au nom de la République et en vertu de la loi du 28 ventôse dernier; en présence du citoyen Trotabas, commissaire de la Convention nationale, avons, par ces présentes, vendu et délaissé dès maintenant et pour toujours au citoyen Sube Anacharsis Eudore, dit Le Rouge, de la commune de Canteperdrix, à ce présent et acceptant pour lui et ses héritiers, le domaine national dont la désignation suit, savoir:

Le Clos dit des Ames seu Purgatoire, ci-devant appartenant à la ci-devant confrérie des Ames du Purgatoire, lequel clos de la contenance de 2500 cannes confronte du levant, le chemin; du midi, les aires publiques; du couchant et du septentrion, la rivière.

Ledit clos est vendu avec ses servitudes actives et passives, franc de dettes et redevances, notamment de tout entretien d’oratoire, de toute obligation de messes, prières, processions et autres pratiques superstitieuses dont la République venderesse déclare l’acheteur pour toujours exempt et déchargé.

Cette vente est faite aux dites conditions moyennant la somme de six mille soixante-cinq francs calculés conformément à l’article 5 de la loi du 28 nivôse dernier, savoir: deux mille livres en numéraire, et quatre mille soixante-cinq livres, valeur fixe en mandats et assignats à trente capitaux pour un.

Signé:

Sube (Eudore Anacharsis)
Trotabas, commissaire, etc., etc.

IX

LE CHAMP DE SAINFOIN

«Clos dit des Ames seu Purgatoire!» se répétait avec terreur le pieux et infortuné M. Sube, tandis qu’au cercle les fondateurs du Musée, réunis en commission préparatoire, n’attendaient que lui pour inaugurer leurs travaux.

On avait ouvert la séance à midi.—«Sube est bien long avec ses antiquailles!» murmura le secrétaire lorsqu’il entendit sonner une heure. A deux heures moins dix, M. Tirse perdit patience et prenant son chapeau et sa canne, il se dirigea vers le Clos.

Arrivé devant la porte du pavillon, M. Tirse, vaguement inquiet, souleva le heurtoir représentant un dauphin de bronze qui se cognait la tête sur un gros clou. Le heurtoir retomba, le dauphin se cogna la tête, un bruit formidable roula un instant, puis mourut dans les profondeurs du corridor, mais personne ne répondit.

Bien que discret naturellement, M. Tirse prit sur lui de presser le loquet et de pousser la porte. Personne encore!

M. Tirse monte au premier étage: salon grand ouvert, livres bouleversés, meubles en désordre, et, sur le parquet, devant le fauteuil, à côté de la calotte de M. Sube, un vieux papier, l’acte fatal, tragiquement froissé et mouillé de larmes!

M. Tirse devina. Sans réfléchir aux sentiments religieux de son ami Sube, d’abord il crut à un suicide. L’air lui manquant à cette pensée, il se dirigea vers le balcon.

O surprise! O bonheur! Là-bas, tout au bout du Clos, dans le petit champ de sainfoin, M. Sube allait et venait.

M. Tirse s’appuya au mur et respira. Pourtant, la première joie passée:

—Que diantre! se dit-il, fait mon ami Sube à cette heure gesticulant ainsi au milieu d’un champ de sainfoin?

—«Hé! Sube! Sube! Monsieur Sube!!!» A cet appel, les lierres du Clos s’agitèrent, un moineau qui buvait à la fontaine s’envola, mais ni Sube ni M. Sube ne répondirent.

Alors, M. Tirse descendit au Clos où M. Sube se promenait toujours.

Arrivé à quatre pas de M. Sube, M. Tirse s’arrêta dans le sainfoin:—«Bien le bonjour, Sube!» dit-il. Sube regarda son ami, mais n’eut pas l’air de le reconnaître. Interloqué, M. Tirse s’inclina; puis, saisissant son feutre gris par le haut de la forme, il le souleva perpendiculairement au-dessus de sa tête, de toute la longueur du bras, et le laissa retomber en place d’après les lois ordinaires de la pesanteur. C’était là sa manière de saluer.

M. Sube, hélas! resta insensible à cette politesse.

Tête nue au soleil et sans plus regarder M. Tirse, M. Sube foulait à grands pas son sainfoin. Brindilles vertes et fleurs violettes s’écartaient à chaque enjambée, et chaque fois, une nuée d’abeilles en colère, jaunes de pollen, ivres de miel et de lumière, s’enlevaient et tourbillonnaient autour de la tête de l’importun.

Et M. Sube soupirait:

—«Vade retro!... Vade retro!... Les entendez-vous qui bourdonnent?... Elles me réclament leur clos... Ce sont les âmes du purgatoire!»

M. Tirse pleura sur son ami. D’un coup de soleil printanier compliqué de monomanie religieuse, le propriétaire du clos des Ames, M. Sube, était devenu fou.

LA MORT DE PAN

A HIPPOLYTE BABOU.

 

 

Vous connaissez l’étrange récit que fait Plutarque, en son livre Des Oracles qui ont cessé.

«Le vaisseau du pilote Thamus étant un soir vers certaines îles de la mer Égée, le vent tomba tout à coup. L’équipage était bien éveillé, partie buvait, partie s’entretenait, lorsqu’on entendit une voix qui venait des îles et qui appelait Thamus. Thamus ne répondit qu’à la troisième fois, et la voix lui commanda, lorsqu’il serait entré en un certain lieu, de crier que le grand Pan était mort. On fut saisi de frayeur, on délibéra si on obéirait à la voix. Thamus conclut que s’il faisait assez de vent pour passer l’endroit indiqué, il se tairait; mais que si le vent venait à manquer, il s’acquitterait de l’ordre qu’il avait reçu. Il fut surpris d’un calme au lieu où il devait crier; il le fit; aussitôt le calme cessa et l’on entendit de tous côtés des plaintes et des gémissements comme d’un grand nombre de personnes affligées et surprises.»

Eh bien, non! malgré Thamus et Plutarque, et malgré cette belle histoire qui, au dire de Rabelais, tirait des œilz de Pantagruel, larmes grosses comme œufz d’austruche, non, le grand Pan n’était pas mort. J’en sais quelque chose—moi qui vous parle—ayant eu cette joie, en pleine Provence catholique et dix-huit siècles après Tibère Cæsar, d’offrir au dieu un sacrifice sur son autel rustique et toujours vénéré.

Je me hâte d’ajouter qu’à l’exemple de la Minerve des Païens innocents, se cachant en robe de bienheureuse sous les oliviers du Minervois, mon pauvre chèvre-pieds, quand je le découvris, dissimulait ses cornes sous une auréole, et en était réduit à l’humble état de saint de campagne.

*
* *

Le singulier saint que Saint Pansi, et quel joyeux pèlerinage!

Pour arriver à sa chapelle, on montait au soleil, des heures et des heures, par un sentier tracé des chèvres et que chaque orage effaçait. Aussi parfois le perdions-nous, ce chemin sacré, dans les galets des torrents à sec et parmi les pierrailles des pentes. Alors le cortége s’arrêtait; les garçons embrassaient les filles, et c’était une joie, des rires! Mais le sentier se retrouvait bientôt, visible à peine et rayant d’un mince trait l’escarpement des ravines, ou marqué largement, sur un plus fidèle terrain, au travers des sauges en fleur, des marjolaines et des buis.

Puis à un tournant, dans une échappée, entre la roche aride de Peyrimpi et la croupe de Lure neigeuse et sombre, un monticule apparaissait, et sur le monticule, tout au bout, reluisant comme un éclat de vitre au soleil, la chapelle blanche de San-Pansi.

Et zou! les enfants, à San-Pansi!

*
* *

Devant la chapelle, une esplanade taillée dans le roc aplani, piquée de mousses, d’herbes maigres; et au milieu, entre deux chênes, reste probable d’un bois sacré, un bloc de grès rouge creusé d’un trou.

La chapelle était au curé, le bloc de grès rouge à l’ermite. Le curé regardait le grossier monument d’un œil d’envie, et l’ermite n’eût pas donné sa vieille pierre pour la chapelle.

Car le maître à San-Pansi, grand prêtre et sacrificateur, ce n’était pas le curé, c’était l’ermite.

*
* *

Œil mi-clos, face enluminée, avec sa barbe en pointe presque aussi rouge que sa face, cet ermite, disaient les vieilles, vous avait un air de païen.

Pour costume, une défroque d’abbé; mais la défroque, depuis longtemps, avait perdu son apparence première. Tombant droit et veuve de ceinture, déchirée à tous les buissons, effrangée aux pointes des cailloux, tordue par le vent et fripée par la pluie, la soutane flottait en plis superbes qu’eussent enviés toge ou peplum. Quant au chapeau, privé comme il était de ces coquettes petites brides qui relèvent catholiquement les bords des coiffures ecclésiastiques, amolli d’ailleurs et repétri dans la vieillesse et la tempête, il eût fort bien, avec ses bords tombants où la coiffe se confondait, figuré sur la tête d’un chevrier sicilien ou d’un pâtre d’Ionie.

L’ermite, d’ordinaire, vivait tout seul sur son roc, avec une chèvre à demi sauvage. Mais comme—suivant la tradition immémoriale de ses prédécesseurs à San-Pansi—il joignait aux fonctions sacrées le rare métier de hongreur, deux fois par an on le voyait, au printemps et en automne, descendre dans la vallée, soufflant de ses lèvres ironiques dans les quatorze trous de sa flûte en laiton.

Velu comme un bouc, puant et cynique, si vous l’aviez vu en train de boire, un jour de fête, de quelle humeur il recevait les processions qui, l’une après l’autre, tout le matin, montaient du fin fond des vallées!

—«Bon! ceux de Noyers... ceux de Ribiers», grognait-il, entendant chanter. Puis, sa moustache essuyée d’un revers de main:

—«Pichoun aganto la campano.»

Et le voilà parti à travers la pente, barbe au vent, soutane retroussée, tandis que le pauvre clerson essoufflé, perdu dans les buis d’où sa tête à peine sortait, le suivait de loin en remuant sa grande cloche.

—«Qué te n’embarre de bestiari!» disait l’ermite, en revenant s’asseoir pour boire, jusqu’à ce qu’une autre procession arrivât.

*
* *

Mais toutes les processions rentrées, la messe une fois dite, et le curé descendu au village:

—«Ici, les enfants!» criait l’ermite.

Et, debout devant le vieil autel, avec je ne sais quoi de religieux dans son œil cynique, il inaugurait gravement une étrange et païenne cérémonie.

Ne dites pas que ceci est faux, ne le dites pas, car je l’ai vu! J’ai vu les gens, enfants et filles, tomber sur le roc à genoux, tandis que le soleil rougissait d’un reflet dernier les pierres de l’autel et la face sereine de l’ermite. Je me suis prosterné comme eux, comme eux j’ai offert le miel et le fromage, et comme eux—ne riez pas trop!—j’ai frotté mon ventre au grès sacré qui rendait les filles fécondes et les garçons vigoureux.

J’avais huit ans alors; et plus tard, en mes heures d’adolescence, quand le professeur à propos d’Horace nous parlait de Pan ou de Faune, des satyres amis des montagnes ou des sylvains qui peuplent les bois, ma pensée tout à coup s’envolait vers l’ermitage, et je revoyais l’humble autel, la rustique cérémonie, les gâteaux de miel roux, les fromages pressés entre des feuilles odorantes, et le sourire de l’ermite pontifiant dans les rayons du soir.

*
* *

Cette impression, instinctive d’abord, se changea plus tard en certitude, et je finis par me convaincre logiquement que la chapelle de San-Pansi était bien le refuge agreste à l’abri duquel le pauvre dieu spolié avait pu, parmi les rocs et les bois, traverser, sans être inquiété, les durs siècles du moyen âge.

Un jour même, déjeunant avec des curés, chez l’ermite (j’étais alors frais émoulu de l’université et tout fier de ma jeune science), j’engageai à ce propos avec le vieux desservant de Bevons une intéressante discussion pagano-archéologique:

—Ainsi donc, monsieur le curé, vous ne savez rien de votre saint, si ce n’est qu’il s’appelle Pansi et qu’il guérit de la colique?

—D’abord, mon saint est un saint local, répondit le brave homme en se versant à boire; on ne le trouve, il est vrai, sur aucun calendrier, mais, à défaut de titres écrits, il a pour lui la vénération de cinq vallées, une tradition séculaire et constante, et ce n’est pas le premier exemple d’un grand bienfaiteur, d’un saint de campagne, canonisé aux siècles de foi par la reconnaissance publique et justement vénéré encore, lorsque, à travers les révolutions et les âges, tout monument de son existence s’est perdu.

—Sans doute, monsieur le curé; et pourtant ce ne serait pas non plus la première fois qu’un dieu de l’antiquité païenne, un de ces démons que le Christ vainqueur chassa des temples, serait parvenu sous un sacrilége déguisement à usurper un reste d’encens et de culte.

Ici le vieux prêtre ouvrit les yeux curieusement.

—Vous savez sans doute mieux que moi, monsieur le curé, que la vieille religion, reléguée loin des villes, conserva longtemps, dans les campagnes, au sein des vallons, sous l’ombre des bois, ses autels cachés et ses mystères.

—Passez!... passez!... murmura le curé; mais où prétendez-vous en venir?

—A constater ceci tout simplement: que votre San-Pansi n’est autre que Pan, que vos paroissiens sont des idolâtres, et que vous vous trouvez—sans le savoir, j’aime à le croire—grand prêtre du dernier des faux dieux.

—Bravo! bravo! monsieur le savant, s’écria l’ecclésiastique assemblée. Car on est toujours un peu jaloux entre prêtres, et plus d’un, en son cœur, se réjouissait de l’embarras que le bon vieux curé, métropolitain de San-Pansi, laissait voir.

Dans la porte toute grande ouverte pour donner du jour au rez-de-chaussée sans fenêtre, un merveilleux paysage s’encadrait: à droite, à gauche, Jabron et Buech, avec leurs minces filets d’eau traçant sur leurs lits de cailloux blancs, larges d’une demi-lieue, une imperceptible ligne noire; les Alpes au fond; et plus près de nous, Lure couchée et sa grande croupe qui barrait le ciel.

—Regardez, disais-je, regardez là-haut, sur Lure, cette entaille à peine visible qui tranche l’arète de neige: c’est le pas des Portes. Par là passait la voie romaine, et par là, sans doute, avant les Romains et leurs larges routes pavées, lorsqu’il n’y avait qu’un étroit sentier, descendirent les premiers colons grecs apportant avec eux l’olivier et les dieux du pays de lumière.

Du pas des Portes, la route les dirigeait ici; et quand, arrivés sur le monticule où nous sommes, ils virent autour d’eux le cirque que nous voyons, mais combien plus majestueux encore: immense, couvert de forêts, alors que ces montagnes aujourd’hui sans verdure faisaient de toutes parts jaillir les eaux vives de leurs sources, et que ces ravines arides, dont le soleil ronge la marne, résonnaient sous les chênes du bruit perpétuel des cascades, vous étonnerez-vous que, saisis d’abord d’un religieux respect, ils aient voulu, par-dessus le front des bois, dresser un autel au grand Tout, au dieu en qui se personnifiait l’âme des choses, à Pan, image et représentation de la nature, bienfaisant et formidable comme elle, fait comme elle d’ombre et de jour, divin par sa face resplendissante, et lié à l’animal par ses jambes de bouc, son poil rude et ses cornes? Vous étonnerez-vous?...

—Et les voilà bien nos docteurs à la mode, s’écria le curé en m’interrompant, parce qu’ils auront quelque part découvert un endroit commode pour un temple, ils vont, ils vont, leur tête se monte... Mais, à ce compte, vous pourriez supposer un autel païen sur tous les rochers de la contrée.

—Oh! que nenni, monsieur le curé; tous les rochers de la contrée ne sont pas, comme celui-ci, centralement placés et visibles de partout; tous ne figurent pas un piédestal naturel, fait pour tenter un peuple artiste; tous, enfin, ne portent pas, reconnaissable encore, le nom d’un dieu; car, à défaut même d’autres preuves, il serait permis de supposer que le nom grec de Pan s’est, sur de grossières lèvres campagnardes, transformé en celui de Pansi, tandis que le dieu lui-même, le dieu de la nature créatrice et de l’universelle génération, devenait peu à peu dans d’étroits cerveaux, San-Pansi, le bon San-Pansi, qui donne aux femmes la fécondité et guérit les enfants de la colique. Les preuves, d’ailleurs, ne manquent point...

—Voyons, monsieur, voyons ces preuves.

—N’insistons pas trop sur le vieil autel, il est pauvre, rongé du temps, et sans doute vous récuseriez son témoignage. Mais n’est-ce pas une preuve aussi que ce nom de Peyrimpi, pierre impie, qu’a la montagne dont San-Pansi n’est qu’un chaînon? Et le nom ne fut-il pas excellemment donné par les premiers prêtres chrétiens à ce nid de païens incorrigibles? Les inscriptions grecques trouvées à deux pas d’ici, faut-il que je vous les rappelle:

HEROPHILE, GRAND PRÊTRE DE MERCURE ET ILLUSTRE FILS D’HOPILE... | etc... Or, Pan était fils de Mercure, et souvent leur culte se confondait. Les preuves? Mais elles sont partout: dans l’image de votre saint que je vois portant la houlette, barbu et cornu, comme Moïse, direz-vous, et je dirai, moi, comme un satyre; dans la date de votre fête, qui se trouve tomber précisément à l’époque des lupercales; dans les grappes d’hyèble sanglant dont ces enfants là-bas se rougissent le visage comme faisaient les prêtres du dieu; dans les maux que guérit San-Pansi avec sa pierre; dans ces offrandes de miel et de laitage, conformes au plus pur rituel païen; elles sont enfin, terminai-je en riant pour ne pas envenimer la querelle, elles sont éclatantes et visibles surtout dans la figure de votre ermite, qui, par une harmonie singulière entre ce qui fut et ce qui est, m’apparaît précisément la vivante image du dieu: velu comme lui et rappelant par son poil dru les végétations qui couvrent la terre, rouge et luisant de visage pour signifier l’éclat du jour. Il n’a, il est vrai, ni jambe de bouc ni sayon de peau tigrée d’étoiles; mais, au fait, je n’ai jamais bien examiné les pieds du gaillard sous sa soutane; et les mille trous, les taches sans nombre dont elle est parsemée peuvent, aussi bien que les bigarrures d’une peau de bique, symboliser les constellations qui peuplent le ciel.

Tout le monde rit à cette conclusion imprévue, le curé comme les autres, et l’ermite lui-même. Mais un petit abbé qui se trouvait là, tournant vers moi, sans lever les yeux, sa pâle figure ultramontaine:

—Monsieur, dit-il, je vous félicite. Tout ceci est fort doctement et fort ingénieusement conjecturé. Dom Carbasse, l’honneur de son ordre, et qui mérita, au siècle dernier, d’être surnommé le destructeur des faux saints, vous envierait cette magistrale procédure canonique.

—Pure plaisanterie... monsieur!...

—Non pas, non pas; il en reste encore, il en reste trop, après dix-huit siècles, de ces superstitions mal extirpées, qui sont pour l’Église un scandale et pour certaines gens matière à honteux profits.

Là-dessus le bilieux petit abbé se levant, jeta au pauvre ermite qui desservait la table un long regard, regard de prêtre, passionné, tenace et froid, où se pouvait lire toute la haine que nourrit le clergé de campagne contre la tumultueuse et joyeuse bohême des frères libres de Saint-François.

*
* *

Dix ans plus tard, une après-midi de ce mois, les hasards de la promenade m’ont conduit du côté de San-Pansi.

Quels changements j’y ai trouvés! Murs recrépis, chapelle neuve, une cloche dans un clocher... Ce n’était plus l’ermitage d’autrefois, criblé de crevasses et de trous et tout verdi par les petites grappes des plantes grasses, où, d’après le dire des mauvaises langues, l’ermite, chaque matin, tapait de sa clef sur une tuile pour sonner la messe aux lézards.

—Terrible! frère Terrible! criai-je; car, j’avais oublié de vous le dire, l’ermite s’appelait Terrible de son petit nom.

A ma voix, Terrible apparut; mais rasé, sans poil, méconnaissable, avec cette allure particulièrement résignée qui caractérise les chiens tondus. Terrible portait chapeau luisant, roide soutane, et, que San-Pansi me pardonne! je crois même qu’il ne sentait pas le vin.

Comme je m’affligeais de le voir ainsi, il me raconta une histoire lamentable:

Le vieux desservant était dans l’enfance, et un petit vicaire qu’on lui avait adjoint (l’abbé du déjeuner, sans doute), tyrannique et sec, menait tout. Fanatique pour Rome, exclusivement dévot à la Vierge, dès les premiers jours on devina qu’il aurait San-Pansi en horreur. Il voulait d’abord abolir ermitage et pèlerinage.

Mais les villageois résistèrent. Lui, cependant, bouleversait tout, gâchant le plâtre et recrépissant. Il remplaça par un tableau fabriqué tout frais à Paris, représentant je ne sais quoi et puant encore la peinture, la toile immémoriale où se voyait le grand San-Pansi avec la houlette, parmi les arbres, au milieu des chèvres, sous un ciel bleu parsemé d’étoiles d’or. Il rasa l’ermite, il lui imposa chapeau net et soutane propre. Puis un matin, parlant en chaire, il annonça aux fidèles stupéfaits, mais vaincus par ce coup d’audace, que San-Pansi désormais ne s’appellerait plus San-Pansi, que ce Pansi était un faux saint, qu’on ne lui devait aucun culte, et qu’à la demande expresse de Monseigneur, N. S. P. le pape venait, honneur insigne! de placer la chapelle purifiée et restaurée sous l’invocation de Saint Pie.

—Saint Pie! Saint Pie!... qui connaît ça? conclut le vieux satyre en haussant les épaules.

—Mais les fromages? les pots de miel?...

—Interdit, comme tout le reste!

Et me montrant l’autel de grès:

—Vienne la fête, et s’il y pense, l’enragé m’enverra ma pierre rouler là-bas dans le vallon.

Pauvre vieux sacrificateur! Des larmes luisaient dans son œil, et je le surpris portant au menton sa main crispée pour tirer une barbe rouge qui n’y était plus.

Nous nous quittâmes navrés, et sans boire.

Je redescendais la colline, et tandis que fuyaient devant mon bâton les cailloux du sentier, sonores et coupants comme des fragments de brique, tout à coup, songeant à cette fin misérable d’un dieu:

—Oui, Pan est mort, bien mort!... m’écriai-je.

A ce cri, un oiseau s’envola dans l’air silencieux, un coup de vent subit fit courber la cime des chênes, et, par dessus le bruit des feuillages émus, une plainte harmonieuse et vague me répondit.

C’était le vieil ermite, prêtre inconscient d’un culte aboli qui, debout dans les rayons rouges du couchant, sur le roc de la plate-forme, nu-tête et ses oreilles pointues se détachant de son crâne ras, confiait à Pan ses tristesses en soufflant un air mélancolique dans sa grande flûte de hongreur.

LE CANOT DES SIX CAPITAINES

A JEAN D’ALHEIM, peintre provençal.

 

 

I

LE NAUFRAGE DU SINGE-ROUGE

Le vent d’Est faisait rage autour du Bigorneau.

—Aveuglez les sabords! commanda Lancelevée.

Aussitôt les sabords s’aveuglèrent; un faible jour, de seconde en seconde interrompu par l’assaut alternatif des vagues, arriva seul à travers l’épais cristal des hublots; les six compagnons se rassirent et le festin continua.

—A votre santé, colonel!

—Messieurs, mes amis, je suis touché... mais ne m’appelez pas colonel.

On remplit les verres de nouveau:

—A votre santé, capitaine!

Et, radieux cette fois, Lancelevée salua et dit:

—Messieurs, capitaines, à votre santé!

Presque au même instant, et par les mêmes parages, un imperceptible petit yacht—le Singe-Rouge—battait de l’aile dans la tempête. Un homme se tenait à la barre; le reste de l’équipage, deux hommes en tout, buvaient et trinquaient dans la cabine relevée en bosse sur le pont. Toutes les fois qu’il y a gros temps, les marins trinquent.

—A ton roman nautique! disait l’un.

—A ta grande symphonie maritime! disait l’autre.

—Aux mots goudronnés que tu collectionnes!

—Aux bruits de tempêtes que tu notes!

—Mettons à sec, puisque la prudence ordonne de délester le navire, cette vieille dame-jeanne vêtue d’osier tressé.

—Et laissons Fabien constater une fois de plus que la Méditerranée n’est pas bleue.

Soudain, Fabien, l’homme de la barre, cria:

—Terre!

—Quelle terre?

—Antibes.

—Cap sur Antibes!

—Vous savez bien que je ne sais pas barrer, répondit Fabien.

—Trébaste, va barrer pour cet imbécile de peintre, dit au romancier le musicien qui lui-même s’appelait Miravail.

Arrivé sur le pont, Trébaste à son tour s’écria:

—Miravail, viens voir! Miravail, jamais nous ne pourrons entrer dans Antibes.

—Et ça?

—Depuis notre dernier voyage le port est devenu trop petit.

A cette invraisemblable nouvelle, Miravail, haussant les épaules et murmurant: «Ils sont gris tous deux», quitta, non sans peine, son punch au kirsch, et sa cabine tout imprégnée d’une fine odeur de citron, d’alcool brûlé et d’amande amère.

Mais Trébaste avait dit vrai; jamais, de mémoire de loup de mer, hallucination plus singulière:

En face d’eux, à travers la poussière d’eau, l’écume et les vagues, c’était bien Antibes que voyaient nos trois navigateurs, mais un Antibes plus petit encore que l’Antibes réel, lequel n’est pas grand; un Antibes en raccourci, un Antibes de Lilliput. A part cela, même jetée et même port, et même phare crépi de blanc porté à bras tendu par le même môle.

—Allons! pensa tout haut Miravail devant ce spectacle, il faut que je sois gris pour ma part. Pourtant, quand je suis gris, j’ai l’habitude de voir double; or c’est ici le contraire qui arrive.

Il était trop tard pour reculer. Mené grand train vent arrière, couché sur le flanc, sa quille presque à l’air et son foc labourant la vague, le Singe-Rouge faisait feu sur l’eau, comme disent les Antibois, et filait d’une incroyable vitesse vers le fantastique petit port.

—La barre à bâbord, droit sur le chenal!

Le Singe-Rouge enfila le chenal: arrêt subit, craquement sinistre. Du même coup, l’équipage se sentit jeté en l’air par le choc et cueilli au vol par la lame, tandis que le petit yacht, engagé de tout son avant entre le môle et la jetée, demeurait immobile et comme retenu dans la grosse pince d’un gros crabe.

—O mer bleue, voilà de tes coups! soupirait le peintre en retombant. Puis il ouvrit les yeux, considéra le récif où les flots l’avaient roulé, et murmura:

—Récif bizarre! on le dirait en bois. De plus, il sonne creux et sent la cuisine.

Hé! du récif?... Holà! du récif?...

A ce moment, juste sous ses pieds, le récif s’ouvrit en trappe ronde, et ruisselant, des algues dans les cheveux, pareil à Ulysse le jour de son naufrage, l’infortuné peintre dégringola...

II

L’ENTRE-PONT MYSTERIEUX

....Dans le mystérieux entre-pont où six capitaines, dont un colonel, se réjouissaient autour d’une soupe de poisson.

—J’ai faim! dit le peintre en manière de salut.

—Un naufragé... c’est un naufragé! qu’on recommence la bouillabaisse.

—Faites-la double, insinua le romancier, qui s’insinuait lui-même par le trou d’homme resté ouvert.

—Et n’y épargnez pas les oursins, il en pousse autour de votre navire! ajouta le musicien en montrant ses doigts tout hérissés de petites pointes comme une pelotte l’est d’aiguilles.

Le mot de navire flatta, paraît-il, l’amour-propre des habitants du Bigorneau, car Lancelevée, Saint-Aygous, Escragnol et Varangod en rougirent visiblement de plaisir. Mais celui d’oursin, prononcé à propos de bouillabaisse, réveilla dans le cœur des capitaines Barbe et Arluc leur vieille querelle endormie.

L’art de la bouillabaisse, comme tous les arts, a ses romantiques et ses classiques. Arluc, homme d’ordre et d’autorité, qui pour un rien en appelait au sabre, et qui, jardinant, grommelait: «Mon eucalyptus va trop loin, je lui supprimerai une feuille», du même ton que s’il eût commandé l’état de siége et qu’il se fût agi d’un journal, Arluc tenait furieusement pour la bouillabaisse des anciens jours, la bouillabaisse aux six poissons, la bouillabaisse sans hérésie, celle que les premiers Antibois inventèrent jadis dans une calanque, après la pêche, entre trois pierres, sur un feu clair de brindilles de pin.

Barbe, au contraire (on le soupçonnait d’être républicain), sacrifiait volontiers, en fait de bouillabaisse, à l’esprit de désordre et de nouveauté. Il trouvait que quelques oursins ajoutés ne font qu’agrémenter son parfum, et ne se gênait pas de le dire.

—Des oursins dans la bouillabaisse? c’est bon cela pour des Parisiens.

—Parisien qui ne les aime pas!

—Capitaine Barbe!

—Capitaine Arluc!

Et déjà les favoris se hérissaient; mais Lancelevée coupa court à l’incident:

—Ne nous disputons pas à propos d’oursins, capitaines; d’ailleurs ce n’est pas à des oursins que monsieur s’est piqué les doigts, c’est à des cactus, des aloès et des figues de Barbarie.

Cette judicieuse remarque eut l’art d’apaiser les deux capitaines; d’autre part, elle dérouta fort nos trois naufragés.

Voyant autour d’eux des sabords et des hublots, des câbles roulés dans les coins, un tronçon de mât qui traversait la salle, des parois exactement vernies, avec des rames, des cartes et des harpons accrochés; respirant partout l’odeur du goudron; admirant la tenue exactement nautique des hôtes du Bigorneau, ils s’étaient crus jusque-là dans l’entre-pont d’un navire que la Providence aurait placé, juste à point pour les recevoir, au-dessous de leur involontaire cabriole. Mais quel étrange navire qu’un navire où tout le monde est capitaine, et qui navigue ainsi au travers des figues de Barbarie, des aloès et des cactus!

III

QUELQUES RÉCITS DE VOYAGE

Les trois naufragés n’eurent pas le temps de pénétrer ce mystère, non plus que celui du port d’Antibes subitement rétréci.

La bouillabaisse arrivait, fumante, et servie dans une de ces énormes nacres que les pêcheurs des mers latines emploient en guise de plats. Une vapeur safranée envahit la salle, laissant deviner, plutôt que voir, les morceaux blancs des langoustes et les morceaux plus bruns des rascasses sur les tranches de pain spongieuses et tout imbibées d’un jus couleur d’or.

Devant chaque convive furent placées des assiettes primitives en écorce de chêne-liége, toujours à la mode des pêcheurs latins, et le romancier, qui nota la chose pour son roman, fit remarquer avec sagacité que c’était là un excellent système, vu qu’en cas de naufrage on pouvait se sauver sur la vaisselle.

—Ouvrez le feu, messieurs les naufragés, et faites comme à votre bord.

La recommandation était inutile.

—Vous, Escragnol, méfiez-vous de la langouste, mauvais pour la goutte, ça pique aux jambes.

—Mauvais pour la goutte et bon pour l’amour, interrompit le galant capitaine Varangod.

—Capitaine Varangod, méfiez-vous de l’amour!

Mais, en face d’une langouste, Escragnol et Varangod étaient inaccessibles à la crainte.

Le capitaine Barbe, toute querelle oubliée, piochait la bouillabaisse comme si elle eût été exclusivement composée d’oursins; et le capitaine Arluc, comme si personne n’eût jamais songé à introduire des oursins dans la bouillabaisse.

Lancelevée semblait communiquer à la table entière quelque chose de son affectueux appétit.

—Ah! quand j’avais de l’énergie, soupirait-il à chaque assiettée, j’aurais mangé en un repas quinze bouillabaisses pareilles; mais je n’ai plus d’énergie maintenant! Et, pour mieux prouver sa faiblesse, l’honnête homme donnait des coups de poing formidables qui faisaient tressauter les verres et les bouteilles se heurter.

Saint-Aygous, être bilieux, jetait bien entre-temps aux naufragés certains regards de défiance.

Mais les naufragés avaient mieux à faire qu’à gober au passage les regards bilieux de Saint-Aygous.

Seule la bouillabaisse prédispose déjà qui s’en nourrit à de fortes gasconnades maritimes; elle est pire arrosée de vin de la Gaude, cet amer nectar antibois.

Les trois naufragés mangeaient bien et buvaient sec, aussi quels récits, quelles aventures! Tourmentes et typhons, le Maelstrom et les glaces, poulpes gigantesques et vastes serpents de mer, naufrages et sauvages, tout y passa.

C’étaient pourtant, comme on le verra par la suite de l’histoire, trois simples canotiers de Seine-et-Marne égarés en mer, et, certes! bien reconnaissables à leur chapeau de paille orné d’une corne fantasque que surmontait un petit drapeau. Mais eux-mêmes se faisaient illusion en mentant, et les six capitaines ne demandaient pas mieux que de les croire.

—«Sur les côtes de Dahomey, où nous échouâmes, disait le musicien, il fit si chaud cette année-là, qu’on voyait les homards se promener rouges à point sous l’eau transparente des criques.»

—«Et le Spitzberg, le froid polaire! reprenait en duo le romancier. Un jour de Noël, bloqués par les glaces et les ours dans notre cabane d’hivernage, nous voulûmes, en souvenir du pays, déboucher une bouteille de Champagne, notre dernière! C’était, remarquez-le, à côté d’un poêle chauffé à blanc. On décoiffe la bouteille, on coupe la ficelle, le bouchon saute, la mousse jaillit. Eh bien, vous me croirez si vous voulez, capitaines! mais à peine sortie, instantanément, la mousse se change en un flocon de neige, avec le bouchon en équilibre tout au bout.»

Mensonges épiques! Mais le peintre les éclipsa en racontant son évasion d’entre les mains de certains Océaniens anthropophages:

—Nous étions deux, soupirait-il, voix émue, regard tourné vers le passé, nous étions deux! Nos bourreaux décidèrent que mon compagnon serait mis en broche le premier. Non qu’il fût plus gras, au contraire; mais il était Anglais, et les gourmets du pays préfèrent à tout les matelots anglais, qui, généralement, sont parfumés au genièvre.

—Comme ici les grives?

—Précisément! Ce fut même ce qui me sauva...

—Ecoutez! écoutez!

—Ce fut ce qui me sauva, disais-je; car à peine les membres du malheureux eurent-ils fini de descendre dans ces œsophages tatoués, je vis du cocotier où on m’avait lié, les monstres repus danser et rire, faire d’inexplicables gestes, esquisser des pas sans raison et, finalement, se rouler par terre, en proie à des convulsions épouvantables.

—Ils étaient empoisonnés?

—Ils étaient gris!... Oui, capitaines, saturé jusqu’aux cheveux d’alcool et de gin, futaille ambulante, éponge vivante, mon infortuné compagnon, mon matelot les avait grisés.

Cependant la tempête semblait se calmer au dehors, le vent soufflait moins fort, les paquets de mer tombaient moins dru, et plus la tempête se calmait, et plus, grâce au vin de la Gaude, le Bigorneau semblait exagérer son double mouvement de roulis et de tangage.

—La suite! la suite! criaient les six capitaines suspendus aux lèvres de Fabien.

On but aux hardis marins, à l’équipage du Singe-Rouge. Fabien triomphant raconta la suite, et cela d’un tel accent de sincérité, avec une telle éloquence, qu’à la fin Lancelevée ne voulait plus l’appeler qu’amiral.

IV

LE BIGORNEAU ET LA CASTAGNORE

Au plus fort de l’enthousiasme, deux coups retentirent: toc! toc! frappés d’une main légère.

—Entre, Cyprienne! dit Lancelevée.

Soudain, dans la paroi de ce navire étrange, une porte se révéla et plusieurs rayons de soleil, qui se pressaient au dehors depuis la fin de la tempête, voulurent entrer tous à la fois. Ebloui d’abord par leur irruption tapageuse, Fabien, de son œil de peintre, distingua bientôt une terrasse plantée de fleurs, une courge montée en treille avec ses fruits pendants, semblables à d’énormes 8; et, dans ce cadre imprévu, sur le fond joyeux d’un ciel déjà pur et d’une mer encore doucement agitée, mademoiselle Cyprienne Lancelevée qui, tout en saluant, se reculait devant la fumée de bouillabaisse et de tabac que ce mal appris d’entre-pont soufflait à son charmant visage.

—Trois naufragés!... mademoiselle ma fille!...

Mais, voyant ses hôtes stupéfaits de plus en plus, le bon colonel ajouta:

—Il paraît qu’on y a été pris tout de même, vous vous croyiez à un vrai bord... De la part de marins comme vous, l’erreur est flatteuse pour le Bigorneau.

A l’extérieur, le Bigorneau, comme l’appelaient nos six capitaines, était quelque chose d’inusité, d’ambigu, tenant le milieu entre la maison et le navire.

Cette maison, vernie et goudronnée, possédait des sabords au lieu de fenêtres, un pont au lieu de toit, des plats-bords au lieu de gouttières, et, en place de la cheminée, un mât de goëlette avec sa vergue, ses haubans, sa drisse et sa flamme.

Ce navire, bâti dans l’échancrure d’une îlette (c’est ainsi que là-bas se nomment les presqu’îles), et ouvert sur la mer par sa terrasse, avait des trois autres côtés son pont et son toit au niveau du sol, ce qui, permettant aux lames de le recouvrir dans les gros temps, procurait à ses heureux possesseurs l’agrément sans danger des plus violentes émotions maritimes.

Du reste, une triple haie courroucée, ou plutôt une triple vague, un triple remous, un triple tourbillon de figuiers de Barbarie, de cactus et d’aloës l’entourait, de sorte que, même par le calme, cette bizarre construction avait l’air d’un navire en train de sombrer dans une tempête de plantes intertropicales.

Les naufragés admirèrent le Bigorneau. Ils durent encore admirer le petit port aussi pareil au port d’Antibes que la Troie en raccourci d’Andromaque—parva Pergama!—l’était à l’ancienne Troie, le petit port, cause innocente du naufrage, et dont l’avant historié du Singe-Rouge bloquait toujours le minuscule musoir; ils durent admirer enfin, à sec sur le quai, près d’une ancre énorme, le canot des six capitaines, la triomphante Castagnore pour qui le port avait été creusé et le Bigorneau bâti; tout cela, Bigorneau, port et Castagnore, création et propriété du Cercle nautique, fondé deux ans auparavant par Lancelevée et ses cinq amis, pour développer dans la région antiboise le goût des choses de la mer.

Certes, depuis deux ans, l’entre-pont continental du Bigorneau avait été le théâtre de mainte joyeuse bouillabaisse où l’on buvait, entre capitaines, à la prochaine mise à l’eau de la Castagnore; mais, hélas! depuis deux ans, le port restait vierge et la Castagnore ne partait pas!

Quand venait l’heure de la mise à l’eau, toujours quelqu’un des capitaines se trouvait empêché: Saint-Aygous soignait ses oranges, Escragnol, ayant trop soupé, criait la goutte; Varangod se déclarait faible sans oser avouer pourquoi; Barbe ressentait quelques vagues atteintes rhumatismales, ou bien une forte colère avait subitement rouvert les blessures d’Arluc.

D’un autre côté, le règlement était formel: la Castagnore ne devait prendre la mer qu’avec son équipage au complet, les six membres du Cercle nautique ramant et mademoiselle Cyprienne à la barre. Bourgeois et patrons de barque commençaient à rire dans Antibes; comment faire? Mais patience! Lancelevée, toujours vert, toujours à son poste, venait le jour même d’être nommé président à vie dudit cercle, et, foi de colonel, non, de capitaine, maintenant les choses allaient marcher.

Car, vous l’avez deviné, ce n’est pas précisément par modestie qu’on a vu, au premier chapitre de cette histoire, Lancelevée repousser le titre de colonel, et préférer celui plus humble de capitaine. Pour un président de cercle nautique, officier de terre en retraite et qui veut jouer au loup de mer, colonel est une appellation gênante, quoique glorieuse. Colonel vous classe tout de suite son homme dans l’artillerie, le génie ou l’infanterie; tandis que capitaine... ah! capitaine!... Avec capitaine, il y a moyen de se faire illusion.

—Capitaine de quoi?

—De frégate sans doute.

Aussi, depuis que M. de Vauban a rebâti les remparts d’Antibes et fait cette aimable petite ville, ville de garnison; depuis qu’une colonie s’y est établie, colonie toujours renouvelée de vieux soldats, attirés là par la beauté du ciel et la chaleur du soleil; depuis que ces vieux soldats devenus marins à force de regarder la mer, et essayant d’allier le déhanchement maritime à leur vieille roideur militaire, ont pris l’habitude de dire tribord et bâbord au lieu de flanc droit et flanc gauche, et de compter par nœuds leurs étapes; Antibes est l’unique ville du monde où les capitaines retraités se félicitent de n’être que capitaines, et où les colonels ne veulent pas être appelés colonels.