Le lendemain, 14 novembre, accompagné d’un métis iroquois, je m’embarquai sur le Missouri dans un canot; car mon cheval, excédé de fatigue, était incapable de me porter plus loin. Les neiges et le froid qui survinrent remplirent le fleuve de glaçons, qui, s’entrechoquant avec les chicots dont le fleuve est rempli, rendirent la navigation doublement dangereuse. Nous étions encore à trois cents milles de Council-Bluffs, le premier établissement qu’on rencontre après le Vermillon, et dans une région où tous les foins des prairies et les herbes des forêts avaient été brûlés par les Indiens jusqu’aux bords du fleuve, et d’où par conséquent tous les animaux s’étaient retirés. Nous tuâmes cependant un beau chevreuil, qui semblait embarrassé et se tenait immobile sur le bord de la rivière comme pour recevoir le coup mortel. Cinq fois nous fûmes sur le point de périr et d’être renversés entre les nombreux chicots au milieu desquels les glaçons nous entraînaient malgré tous nos efforts. Nous passâmes dix jours dans cette dangereuse et inquiétante navigation, dormant la nuit sur des bancs de sable, et ne faisant que deux repas, le soir et le matin; encore n’avions-nous, pour toute nourriture, que des patates gelées et un peu de viande fraîche. La nuit même de notre arrivée chez nos Pères à Council-Bluffs, le fleuve se ferma. Ce serait en vain que j’essaierais de rendre ce que j’éprouvai en me retrouvant au milieu de nos Frères, après avoir parcouru deux mille lieues flamandes au milieu des plus grands dangers et à travers les pays des nations les plus barbares. J’eus cependant la douleur de remarquer les dégâts que les hommes sans principes, les vendeurs de boissons, avaient causés dans cette mission naissante; l’ivresse, et d’un autre côté les invasions des Scioux, avaient fini par disperser mes pauvres sauvages. En attendant des circonstances plus heureuses, les bons PP. Verreydt et Hoecken s’y occupent des soins de leur saint ministère au milieu d’une cinquantaine de familles qui ont eu le courage de résister à ces deux ennemis. Je me suis acquitté auprès d’eux de la commission de la part des Scioux, et j’ose espérer qu’à l’avenir ils seront tranquilles de ce côté-là.

Je quittai Council-Bluffs le 14 décembre, pour me rendre à West-Port, ville frontière du Missouri. Je n’ai rencontré ni obstacle ni accident sur les terres des Ottoes, des Aouways, des Sancs, des Kickapoux, des Delawares et Shawanous, que j’ai traversées. La nuit du 22, je me trouvai chez le P. Point, à West-Port. Le lendemain, je pris la diligence dans la ville d’Indépendance; et la veille du nouvel an, j’arrivai au milieu de mes chers Frères, à l’université de Saint-Louis.

Je me prépare maintenant à retourner à cette vigne inculte du Seigneur. Je partirai de bonne heure dans le printemps, accompagné de deux Pères et de trois Frères de notre communauté. Vous savez qu’une pareille entreprise ne peut s’exécuter sans des moyens proportionnés, et c’est un fait que je n’ai rien d’assuré; toute mon espérance est dans la Providence et dans le zèle de mes amis.

P. J. de Smet, S. J.

SECOND VOYAGE

du 21 avril au 31 octobre 1842.

PREMIÈRE LETTRE

A MM. CHARLES DE SMET, PRÉSIDENT DU TRIBUNAL DE TERMONDE, ET FRANÇOIS DE SMET, JUGE DE PAIX, A GAND

Des bords de la Plate, 2 janvier 1841.

Enfin nous voici de nouveau en route pour nos chères Montagnes Rocheuses, déjà presque faits à la fatigue du voyage et plein des plus belles espérances. A l’heure qu’il est (midi passé), nous sommes assis sur les bords d’une rivière qui, comme je vous l’ai dit dans ma lettre de février dernier, n’a pas sa pareille au monde. Les sauvages l’appellent la Nébraska ou la rivière au Cerf; les voyageurs, la Plate, Irving, dans son Astoria, l’appelle la plus merveilleuse et la plus utile des rivières. La suite fera voir que toutes ces dénominations lui conviennent. C’est pour jouir plus tôt de la beauté et de la fraîcheur de son voisinage que nous avons fait ce matin plus de vingt milles à cheval, à jeun et à travers une solitude où pas une goutte d’eau ne coule; aussi dit-on que nos pauvres montures auront besoin de repos jusqu’à demain. Je n’en suis pas fâché, puisque cela me procure le plaisir de commencer une relation qui, j’en suis sûr, vous intéressera, quoique je revienne une seconde fois sur différents sujets traités dans celle de mon premier voyage.

Comme toutes les œuvres de Dieu, les commencements de la nôtre ont eu leurs preuves; peu s’en fallut même que dès son début elle ne fût infiniment arrêtée, par l’ajournement imprévu de deux caravanes sur lesquelles nous avions trop compté, l’une de chasseurs pour la Compagnie des pelleteries américaines, l’autre d’explorateurs pour les Etats-Unis, à la tête de laquelle devait se trouver le célèbre M. Nicolet. Heureusement Dieu inspira à deux voyageurs estimables, dont j’aurais occasion de parler dans la suite, et peu après à une soixantaine d’autres, la bonne idée de faire la même route que nous, les uns pour leur santé, les autres pour leur instruction et leur plaisir, la plupart pour aller chercher fortune dans les terres beaucoup trop vantées de la Californie. Cette caravane formait un mélange extraordinaire de différentes nations; chaque pays de l’Europe y avait son représentant, depuis le sud de l’Italie, jusqu’aux plus froides régions de la Russie; ma petite compagnie seule, composée de onze personnes, en comptait huit.

La difficulté du départ une fois levée, bien d’autres lui succédèrent. Il fallait des provisions, des armes, des instruments de toute espèce, des moyens de transport, des conducteurs de charrettes, un bon chasseur, un capitaine, enfin tout ce qui devient nécessaire quand on a à parcourir un désert de huit cents lieues, où l’on ne rencontre guère que des ennemis à combattre, qui pillent, qui volent, qui tuent quand ils en trouvent l’occasion, et des obstacles à vaincre, tels qu’une foule de ravins, de marais, de rivières et de montagnes, qui vous arrêtent quelquefois tout court. Ce n’est souvent qu’à force de bras qu’on en tire les bêtes de charge; toutes ces choses ne se font ni sans fatigue ni surtout sans argent. Ce secours ne manqua pas à nos besoins: d’abondantes aumônes nous furent envoyées de Philadelphie, de Cincinnati, du Kentucki, de Saint-Louis, de la Nouvelle-Orléans, ville que j’ai visitée en personne et qui est toujours à la tête des autres quand il s’agit de se montrer compatissante et généreuse. Ces aumônes, et une partie des fonds que l’Association de la Foi, cette belle perle de l’Eglise militante, avait placés à la disposition de notre R. P. provincial pour l’avancement des missions chez les sauvages, nous ont mis à même d’entreprendre ce long voyage.

Le but de mon voyage de l’année passée, chez les Têtes-plates, était de m’assurer de leurs dispositions à l’égard des Robes-noires qu’ils demandaient depuis longtemps. Parti de Saint-Louis au mois d’avril 1840, j’étais arrivé sur les bords du Colorado, lieu désigné pour le rendez-vous, précisément au moment où une bande de Têtes-plates y était venue à ma rencontre. Je visitai, dans ce premier voyage, outre les Têtes-plates, plusieurs autres peuplades, telles que les Pends-d’oreilles ou Kalispels, les Nez-percés ou Sapetans, les Sheyennes, les Serpents ou Soshonies, les Corbeaux ou Absharokès, les Gros-Ventres ou Minatarées, les Ricaras, les Mandans, les Kants, plusieurs tribus de la nombreuse nation des Scioux ou Dacotas, les Omahas, les Ottas, les Aouways, etc. Partout je trouvai de si heureuses dispositions en notre faveur, que, dans le désir de seconder plus activement les desseins invisibles de la Providence sur tant de pauvres âmes, je résolus, malgré les approches de l’hiver et de fréquents accès de fièvre, de me remettre en route à travers une autre partie de l’immense solitude que je venais de parcourir, n’ayant d’autre guide, au milieu de cet océan de prairies et de montagnes, qu’une boussole, d’autre défenseur parmi vingt peuples ennemis des blancs qu’un Gantois, ancien grenadier de Napoléon; enfin d’autres provisions, au sein d’un désert aride, que ce que la poudre et le plomb avec une grande confiance en Dieu pouvaient nous procurer.

Je ne répéterai pas ici mes petites aventures, d’autant plus que la relation que j’en ai faite vous sera probablement parvenue. La merveille est que j’arrivai à Saint-Louis, plein de santé, au plus fort de l’hiver. La promptitude inespérée de mon retour, le rapport si consolant que je pus faire sur le compte des Têtes-plates, tout avait contribué à faire sur l’âme généreuse de mes confrères une si vive impression, que presque tous, Pères et Frères, se crurent appelés à partager les travaux d’une mission qui offrait tant d’attraits à leur zèle. Néanmoins cinq seulement furent élus pour m’accompagner: c’étaient le P. Nicolas Point, Vendéen, aussi zélé et courageux pour le salut des âmes que le fut autrefois Larochejacquelin, son compatriote, dans la cause de son roi; le P. Grégoire Mengarini, venu récemment de Rome, et que notre R. P. général lui-même avait jugé on ne peut plus propre à cette mission, à cause de son âge, de sa vertu, de sa facilité étonnante pour les langues, de ses connaissances en musique et en médecine, et trois Frères coadjuteurs, dont deux Belges, le frère Guillaume Claessens, charpentier; le frère Charles Huet, ferblantier, espèce de factotum; et un Allemand, le frère Joseph Specht, forgeron; tous trois industrieux, pleins de dévouement à l’œuvre de la Mission et de la meilleure volonté du monde. Depuis longtemps ils avaient demandé et ardemment désiré ces missions comme étant les plus nécessiteuses et les plus faciles à amener à la perfection des anciennes missions du Paraguay. Je rendis grâces à Dieu de me voir associé à de si dignes compagnons; je n’aurais pu désirer un meilleur choix. Lancé au milieu de l’immense désert du Far West, combien de fois ne me suis-je pas rappelé ces beaux vers de Racine:

O Dieu, par quelle route inconnue aux mortels
Ta sagesse conduit tes desseins éternels!

Le 30 avril, j’arrivai à West-Port, ville frontière de l’ouest des Etats-Unis. De Saint-Louis, nous avions mis sept jours pour faire en bateau à vapeur ce trajet de cinq cents milles; ce qui peut donner la mesure des difficultés que présente la navigation sur le Missouri au sortir de l’hiver. Alors, il est vrai, les glaces sont fondues; mais l’eau est encore si basse, les bancs de sable si rapprochés, les chicots si nombreux, que les bateaux ne peuvent avancer qu’avec les plus grandes précautions. Ces mêmes difficultés se représentent à la fin de l’automne. Je reviendrai plus tard sur la description géographique de cette rivière.

Nous débarquâmes sur la rive droite. Il y avait là une petite cabane abandonnée, tout à fait semblable aux demeures de nos pauvres campagnards belges, et où quelques jours auparavant une pauvre sauvagesse était morte. C’est dans ce réduit, si semblable à celui qui mérita la préférence du Sauveur naissant, que nous nous casâmes avec empressement; car nous n’allions plus avoir, pour des mois entiers, d’autre abri qu’une tente au milieu d’un désert immense. Une voiture brûlée sur le bateau, un cheval qui s’est échappé en débarquant pour ne plus revenir, un autre cheval malade à devoir laisser en route, bien des choses qui demandaient supplément et réparation, nous arrêtèrent en cet endroit jusqu’au 10 mai.

Nous partîmes donc le 10 de West-Port, et après avoir passé par les terres des Shwanées et des Delawares, où nous ne vîmes de remarquable qu’un collége de méthodistes bâti au milieu des meilleures terres du pays, nous arrivâmes après cinq jours de marche sur les bords de la belle rivière des Kants, où nous trouvâmes ceux de nos gens qui nous avaient précédés par eau avec une partie de notre bagage. Deux parents du grand chef des Kants étaient venus à notre rencontre à plus de vingt milles de là; pendant que l’un d’eux aidait nos bêtes de somme à passer la rivière en nageant devant elles, l’autre annonçait notre arrivée aux premiers de la peuplade qui nous attendait sur l’autre rive, et le bagage, les voitures et les hommes traversaient l’eau dans une grande pirogue ou tronc d’arbre creux, qui de loin avait l’apparence de ces gondoles qu’on voit flotter dans les rues de Venise. Aussitôt que les Kants, accourus à notre rencontre, eurent appris que nous allions camper sur les bords de la Rivière-aux-Soldats, qui n’est qu’à six milles de leurs village, ils se séparèrent de la caravane au grand galop et disparurent bientôt au milieu d’un nuage de poussière. A peine notre tente était-elle dressée, que le grand chef lui-même arriva avec six de ses plus braves soldats pour nous offrir ses civilités sauvages. Après m’avoir fait asseoir sur une natte qu’il fit étendre par terre, il tira solennellement de sa poche un portefeuille et me présenta les titres honorables qu’il tenait du Congrès américain. J’en pris lecture, et après que je lui eus procuré de quoi fumer le calumet, à son tour, en homme qui connaissait les convenances, il me fit accepter pour notre garde les deux braves qui étaient venus à notre rencontre. Tous deux étaient armés en guerre: l’un portait la lance et le bouclier; l’autre avait un arc, des flèches, un sabre nu et un collier composé des griffes de quatre ours qu’il avait tués de sa propre main. Ces deux braves restèrent fidèles à leur poste, c’est-à-dire à l’entrée de notre tente, pendant les trois jours et les trois nuits qu’il nous fallut attendre après les retardataires de la caravane. En les quittant, nous leur fîmes présent de quelques bagatelles, qui achevèrent de nous gagner leur affection.

Le 19, nous continuâmes notre route, au nombre d’environ soixante-dix personnes, dont plus de cinquante étaient en état de se servir de la carabine, nombre plus que suffisant pour entreprendre avec prudence la longue course qui nous restait à fournir. Pendant que le gros de la troupe s’avançait vers l’ouest, le P. Point, un jeune Anglais et moi, nous déclinâmes sur la gauche pour visiter le premier village de nos hôtes. Arrivés à quelque distance de leurs loges, nous fûmes frappés de la ressemblance qu’elles ont avec ces larges meules de froment qui couvrent nos guérets après la moisson. Il n’y en avait guère qu’une vingtaine groupées sans ordre à quelque distance les unes des autres; mais chacune d’elles couvrait un espace circulaire d’environ cent vingt pieds de circonférence, ce qui suffit pour abriter commodément de trente à quarante personnes. Tout le village nous parut devoir renfermer sept à huit cents âmes; approximation justifiée d’ailleurs par le chiffre total de la peuplade des Kants, qui est d’environ quinze cents, répartis en deux villages à une vingtaine de milles de distance l’un de l’autre. Ces loges, quoique humides, paraissent cependant réunir à la solidité la commodité et l’agrément. De la muraille circulaire, faite de terre, et qui s’élève perpendiculairement à hauteur d’homme, partent des perches courbées, aboutissant à une ouverture centrale, qui sert tout à la fois de fenêtre et de cheminée. La porte de l’édifice est une peau brute; elle s’ouvre du côté le plus abrité contre le vent; le foyer est placé au milieu de quatre poteaux ou colonnes destinées à soutenir la rotonde; les lits sont rangés en cercle autour de la muraille, et dans l’espace compris entre les lits et le foyer, se trouvent les habitués de la loge, les uns debout, les autres assis ou couchés sur des peaux ou sur des nattes de jonc; il paraît que ces dernières ont plus de valeur à leurs yeux, car entre les honneurs qu’on nous fit lorsque nous entrâmes dans la loge, on nous en présenta une de cette espèce.

Il me serait impossible de peindre tout ce que nous vîmes de curieux pendant la demi-heure que nous passâmes au milieu de ces figures étranges; bien certainement un Teniers y eût vu des trésors; ce qui me frappa davantage, c’était la physionomie vraiment à caractère de la plupart de ces personnages, le naturel de l’attitude, la vivacité de l’expression, la singularité des costumes, la variété des occupations.

Les femmes seules se livraient à un travail proprement dit: il semblait que la tâche de gagner le pain à la sueur de son front ne regardât qu’elles. Pour n’être point détournées de leurs travaux par le soin de ceux de leurs enfants qui ne marchent pas encore, elles les avaient attachés par les pieds et les mains à un morceau d’écorce ou à une planche d’assez grande dimension pour les préserver des blessures que pourraient leur causer les objets environnants, et avaient déposé ce meuble, que je n’oserais appeler berceau ni fauteuil, quoiqu’il réunisse les avantages de l’un et de l’autre, les unes sur un lit, d’autres à leurs pieds ou dans quelque coin. En voyage, elles s’en servent également, et le portent, tantôt sur le dos, à la façon des Egyptiennes ou diseuses de bonne aventure, quelquefois à leur côté, le plus souvent suspendu au pommeau de leur selle; tandis qu’en même temps elles traînent derrière elles ou qu’elles poussent en avant les bêtes de somme qui portent avec la tente le bagage et quelquefois les armes de leurs maris, elles galopent en cet équipage aussi vite qu’eux; et ces innocentes créatures paraissent comprendre que crier et pleurer ne les soulage pas, car c’est rare qu’on entende leurs sons plaintifs.

Mais revenons à notre loge. Que faisaient les hommes? Lorsque nous entrâmes, les uns causaient en attendant le repas (car manger est leur principale occupation lorsqu’ils ne dorment pas); d’autres fumaient, s’amusant à renvoyer la fumée par leurs narines; d’autres s’occupaient de leur toilette; et comme ils s’arrachaient soigneusement les poils de la barbe et des sourcils, j’eus l’occasion de remarquer que l’embellissement de la tête était le principal objet de leurs soins. Contre la coutume de la plupart des sauvages qui laissent croître leur chevelure (parmi les Corbeaux il y a un chef dont la chevelure est de onze pieds), les Kants se rasent entièrement, à la réserve d’un bouquet fortement crêpé, qu’ils laissent au sommet de la tête, pour recevoir le plus bel ornement, selon eux, dont une tête d’homme soit susceptible, je veux dire la plume d’une queue d’aigle, qu’ils regardent comme le symbole du guerrier. Cette plume, tantôt s’élève sur la tête et flotte en forme de panache, tantôt descend sur la nuque, quelquefois voltige autour des tempes. Pendant que nous fumions le calumet avec les principaux de la loge, je ne pouvais me lasser de considérer une espèce de dandy, qui se mirait sans cesse pour donner à son plumet la tournure la plus gracieuse, sans pouvoir atteindre au degré de perfection qu’il paraissait chercher. Le P. Point devint bientôt une objet d’attention et presque d’hilarité pour les enfants, à cause du peu de soin qu’il avait mis à se raser. Ainsi, à leurs yeux, menton sans barbe, yeux sans cils et sans sourcils, tête sans cheveux, voilà autant de conditions de beauté essentielles. Mais ce n’est là qu’une partie de leur parure, et les peines qu’ils se donnent pour arriver à la perfection du genre sont vraiment inconcevables. Imaginez-vous donc cette tête sans poil, surmontée d’un plumet; autour des yeux un cercle de vermillon; sur tout le visage des sillons blancs, noirs ou rouges qui serpentent dans tous les sens; aux oreilles, trouées du haut en bas, des pendants formés de morceaux de fer, d’étain, de faïence ou de porcelaine, qui se rabattent en grosses touffes et tintent sur les épaules; au cou un collier de fantaisie qui tombe en large demi-cercle sur la poitrine; au milieu de ce collier, un grand médaillon d’argent ou de cuivre; aux bras et aux poignets des bracelets de laiton, de fil de fer, de cuivre ou de fer-blanc; autour des reins une ceinture de couleur tranchante; à laquelle ils attachent d’un côté un sac garni de kennekenic (herbe qu’ils fument avec le tabac), et de l’autre une gaîne à coutelas; aux jambes des mitaines, et aux pieds des souliers brodés en porc-épic; et, par-dessus tout cela, en guise de manteau, une couverture, n’importe de quelle couleur, drapée autour du corps selon le caprice ou le besoin du porteur: imaginez-vous tout cela, et vous aurez l’idée d’un Kant enchanté de lui-même et de sa parure.

Pour le vêtement, les formes extérieures, le langage, la manière de prier et de faire la guerre, les Kants ressemblent beaucoup aux sauvages leurs voisins, avec qui d’ailleurs ils sont en relation d’amitié de temps immémorial. Leur taille est généralement haute et bien prise: leur physionomie, comme je l’ai déjà dit, a quelque chose de mâle; leur langage, saccadé et guttural, est encore remarquable par la longueur et la forte accentuation de ses désinences, ce qui n’empêche pas leur chant d’être on ne peut plus monotone; d’où l’on pourrait conclure que les eaux de leur rivière, quoique fort belles, n’ont cependant pas la vertu des eaux du Paraguay. Quant aux qualités qui distinguent l’homme de la brute, ils sont loin d’en être dépourvus: à la force du corps et au courage, ils ajoutent un bon sens et une adresse que n’ont pas tous les sauvages. Dans leurs guerres ou à la chasse, ils se servent, comme les blancs, de la carabine, ce qui leur donne sur leurs ennemis une grande supériorité.

Parmi les chefs de cette peuplade, il s’est rencontré des hommes vraiment distingués sous plus d’un rapport: le plus connu de tous, parce que Bonneville en parle dans ses mémoires, s’appelait la Plume-blanche. L’auteur de la conquête de Grenade nous le représente d’une forme et d’un caractère tout à fait chevaleresque; le fait est qu’il était doué d’une intelligence, d’une franchise, d’un courage et d’une générosité peu communs. Il avait connu particulièrement le révérend M. de la Croix, l’un des premiers missionnaires catholiques qui visitèrent cette partie de l’Ouest, et il avait conçu pour lui, et par suite de leurs entretiens, pour toutes les Robes-noires, une profonde vénération. Il n’en était pas de même des ministres protestants, il méprisait également leur personne et leur réforme. Un jour que l’un d’eux lui parlait de conversion, «Se convertir, lui répondit ce philosophe sauvage; oui, c’est bon, pourvu qu’on ne change sa religion que contre une meilleure. Pour moi, je n’en connais de bonne que celle qui est enseignée et pratiquée par les Robes-noires. Si donc tu veux me convertir, il faut d’abord que tu laisses là ta femme, puis que tu endosses l’habit que je vais te montrer; ensuite nous verrons.» Cet habit était une soutane, autrefois à l’usage du missionnaire, et qu’il y avait laissée avec le souvenir de ses vertus; elle fut bientôt apportée. Mais que fit ou que répondit M. le ministre? je suis encore à le savoir.

Bien que cette réponse fût un peu plaisante, il ne faudrait pas en conclure que ce sauvage parlât de la religion à la légère: loin de là: semblables en ce point à toutes les tribus indiennes, les Kants sont toujours sérieux quand ils parlent ou entendent parler de la religion. Pour peu qu’on les observe, on s’apercevra même que le sentiment le plus enraciné dans leur cœur et qu’ils expriment le plus souvent dans le détail de leurs actions, est l’esprit et le sentiment religieux. Jamais, par exemple, ils ne prendront le calumet sans en offrir les prémices à leur divinité tutélaire; jamais ils n’iront à l’ennemi sans avoir consulté le Grand-Esprit: au milieu des passions les plus fougueuses, ils lui adresseront leurs vœux; en assassinant une femme ou un enfant sans défense, ils invoqueront le Maître de la vie. Enlever beaucoup de chevelures à l’ennemi, lui voler beaucoup de chevaux, voilà l’objet de leurs vœux; c’est aussi celui de leurs plus ardentes prières: souvent ils y ajouteront les jeûnes, les macérations, le sacrifice. Dans le cours de l’hiver dernier, que ne firent-ils pas pour se rendre le Ciel propice? et pourquoi, pour obtenir la grâce de parvenir heureusement à massacrer, dans l’absence de leurs maris et de leurs pères, toutes les femmes et tous les enfants qu’ils trouveraient dans le premier village des Pawnées, leurs voisins. Et, en effet, ils enlevèrent la chevelure à quatre-vingt-dix victimes, et firent prisonniers ceux qu’ils jugèrent à propos de ne pas massacrer. C’est qu’à leurs yeux tout est permis à la vengeance; les massacres les plus horribles, loin d’être un crime, sont pour eux des actes de vertu religieuse, de la vertu par excellence des grandes âmes. Le Kant se venge, parce qu’à ses yeux il n’y a qu’une âme basse qui puisse pardonner des affronts, et il nourrit sa rancune, parce que sa vengeance seule peut lui faire oublier le poids d’infamie dont il se croit accablé par l’injure. Essayer, sans l’Evangile, de leur faire comprendre qu’il ne peut y avoir ni mérite ni gloire à massacrer un ennemi sans défense, ce serait peine perdue. Il n’y a qu’une exception à cette loi barbare, c’est quand l’ennemi vient de lui-même se réfugier dans leur village. Tant qu’il y demeure, son asile est inviolable, sa vie même y est plus en sûreté que dans sa propre loge: mais malheur à lui s’il s’en écarte d’un seul pas: à peine en est-il sorti, qu’il a rendu à ses hôtes tous les droits imaginaires que l’esprit de vengeance leur avait donnés sur lui.

Bien qu’ils soient cruels à l’égard de leurs ennemis, les Kants ne sont pas étrangers aux sentiments les plus tendres de la pitié, de l’amitié ou de la compassion. A la mort de leurs proches parents, ils sont quelquefois inconsolables, et laissent croître leur chevelure pour exprimer leur douleur. Le grand chef s’excusa devant nous de ce qu’il avait les cheveux longs, disant (ce qu’on aurait pu deviner à la tristesse de son visage), qu’il avait perdu son fils. Je voudrais encore pouvoir vous rendre le sentiment d’étonnement respectueux et de compassion douce qu’on vit se peindre sur le visage de trois Kants venus à notre petite chapelle de West-Port, lorsqu’on leur montra un Ecce Homo et une statue de Notre-Dame des Sept-Douleurs; surtout quand l’interprète leur eut fait comprendre que cette tête couronnée d’épines et qui versait de grosses larmes, était bien réellement l’image du Sauveur du monde, et que ce cœur percé de sept glaives était celui de sa Mère. Ces deux circonstances, jointes à ce que j’aurai occasion de rapporter plus tard, ne pourraient-elles pas venir à l’appui de cette belle pensée, que l’âme de l’homme est naturellement chrétienne, et que si l’on commençait à y jeter des germes de foi pure et d’amour de Dieu bien entendu, il serait facile, avec le secours d’en haut, qui ne manquerait pas alors, d’amener les cœurs les plus féroces à la plus tendre compassion pour leurs semblables. Qu’étaient les Iroquois avant leur conversion, et que ne sont-ils pas devenus depuis? Pourquoi les Kants, et tant d’autres sauvages réunis sur les confins de la civilisation américaine, sont-ils si différents de plusieurs peuplades du Far-West et conservent-ils cette férocité de mœurs? Pourquoi les dépenses faites en leur faveur par la philanthropie protestante n’amènent-elles aucun résultat satisfaisant? Pourquoi les germes de civilisation, répandus dans le sein de ces peuplades par la main de leurs sociétés savantes, sont-ils tous comme frappés de stérilité? Ah! il ne faut pas en douter, c’est que, pour humaniser, civiliser, convertir, surtout les sauvages, il faut autre chose que la politique humaine et le zèle du protestantisme. Puisse le Dieu de bonté, en qui seul nous mettons notre confiance, bénir notre entreprise, et prouver ainsi que les gouttes de nos sueurs ont besoin de la rosée du ciel pour féconder le sein de la terre et lui faire porter autre chose que des ronces et des épines!

Lorsque nous quittâmes le village des Kants, deux de leurs guerriers, l’un premier soldat de la nation, l’autre à qui l’on donnait le titre de capitaine, vinrent nous donner le pas de conduite. En quittant le premier village, nous traversâmes un grand champ dévasté, que les Etats-Unis avaient fait défricher et ensemencer pour eux quelques années auparavant; triste preuve de ce que je viens de dire des moyens de civilisation employés par les protestants.

Nos deux compagnons sont restés avec nous jusqu’au lendemain, et ils fussent demeurés beaucoup plus longtemps, s’ils n’avaient pas eu à craindre les plus terribles représailles de la part des Pawnées, à cause des massacres dont j’ai parlé plus haut. Ayant donc reçu de nous des remercîments et de quoi fumer le calumet pour la peine qu’ils avaient prise, ils s’en retournèrent à leur village par le plus court chemin; et bien leur en prit, car nous n’avions pas encore marché deux jours, que quelques-uns de nos gens rencontrèrent un parti de Pawnées, se dirigeant de leur côté et ne respirant que vengeance.

Les Pawnées sont divisés en quatre tribus, répandues dans les fertiles environs de la Plate et sur les fourches supérieures de la rivière des Kants. Quoique six fois plus nombreux que les Kants, ils ont presque toujours été battus par ceux-ci, parce qu’ils n’ont ni les armes, ni l’adresse, ni la force, ni le courage de leurs rivaux. Cependant, comme le parti en question paraissait avoir bien pris ses mesures, et que chez eux la passion de la vengeance était exaspérée au dernier point, par le souvenir encore récent du massacre de leurs mères, de leurs femmes et de leurs enfants, nous ne pouvions nous empêcher de craindre beaucoup pour les Kants; déjà même nous nous peignions les Pawnées se baignant dans le sang de leurs ennemis, lorsque deux jours après leur passage nous les vîmes revenir sur leurs pas. Les deux premiers qui s’approchèrent de nous se faisaient remarquer, l’un par une chevelure humaine pendu au mors de son cheval, l’autre par un drapeau américain drapé autour de son corps en guise de manteau: symbole de victoire qui nous firent mal augurer du sort de nos hôtes. Mais le chef de notre caravane les ayant interrogés par signes sur le résultat de leur expédition, nous apprîmes d’eux-mêmes qu’ils n’avaient pas même vu l’ennemi, et qu’ils avaient grande faim. On leur donna, ainsi qu’à une quinzaine d’autres qui les suivaient de près, non-seulement de quoi manger, mais encore de quoi fumer. Ils mangèrent beaucoup, mais ne fumèrent pas, et contre la coutume des sauvages, qui, après un repas en attendent presque toujours un autre, ils partirent d’un air qui annonçait qu’ils n’étaient pas contents. La brusquerie de ce départ, le calumet mis de côté, ce retour précipité de leur expédition, le voisinage rapproché de leurs peuplades, leur amour bien connu pour un pillage facile, tout contribuait à nous faire craindre de leur part quelques tentatives, sinon contre nos personnes, du moins contre nos chevaux et bagages; mais, grâce à Dieu, nos appréhensions furent vaines, ils partirent, et pas un ne reparut.

Quoique menteurs et voleurs, chose assez étonnante, les Pawnées sont presque vrais croyants au sujet de la vie à venir, et plus que pharisiens dans l’observance de leurs pratiques superstitieuses. La danse, la musique, aussi bien que le jeûne, la prière et le sacrifice, font partie essentielle de leur culte. Le plus ordinaire est celui qu’ils rendent à un oiseau empaillé, rempli d’herbes et de racines auxquelles ils attribuent une vertu surnaturelle. Ils disent que ce manitou a été envoyé à leurs ancêtres par l’étoile du matin, pour leur servir de médiateur quand ils auraient quelque grâce à demander au Ciel. Aussi, toutes les fois qu’il s’agit d’entreprendre quelque affaire importante, ou d’éloigner quelque fléau de la peuplade, l’oiseau médiateur est exposé à la vénération publique, et pour le rendre propice, ainsi que le grand manitou dont il n’est que l’envoyé, on fume le calumet, et la première fumée qui en sort est dirigée vers la partie du ciel où brille leur astre protecteur.

A l’oblation du calumet, les Pawnées, dans les occasions solennelles, joignent le sacrifice sanglant, et selon ce qu’ils disent avoir appris de l’oiseau et de l’étoile, l’holocauste le plus agréable au Grand-Esprit est celui d’un ennemi immolé de la manière la plus cruelle possible. On ne peut entendre sans horreur les circonstances qui accompagnèrent l’immolation d’une jeune Sciouse, dans le cours de l’année 1837. C’était au moment des semailles, et dans le but d’obtenir une bonne récolte. Voici en abrégé ce que j’en ai appris.

Cette enfant, car elle n’avait que quinze ans, après avoir été nourrie six mois dans l’idée qu’on lui préparait une fête pour le retour de la belle saison, se réjouissait en voyant s’enfuir les derniers jours de l’hiver. La veille du jour marqué pour la prétendue fête, on fit une coupe de bois dans la forêt, et l’on fit comprendre à la jeune fille qu’elle devait aider à abattre les arbres et à aiguiser les poteaux. Le lendemain, elle fut revêtue de ses plus beaux ornements, et placée au milieu des guerriers qui semblaient ne l’escorter que par honneur. Lorsque le cortège se mit en marche, chacun de ces guerriers, outre ses armes, qu’il tenait soigneusement cachées, portait deux pièces de bois qu’il avait reçues des mains de la victime. Celle-ci était elle-même chargée de trois poteaux; mais croyant marcher à un triomphe, et n’ayant dans l’imagination que des idées riantes, elle s’avançait vers le lieu de son sacrifice, dans la plus entière sécurité, pleine de ce mélange de timidité et de joie si naturelle à une enfant prévenue de tant d’hommages.

Pendant la marche, qui fut longue, le silence ne fut interrompu que par des chants religieux et des invocations réitérées au Maître de la vie; en sorte qu’à l’extérieur tout contribuait à entretenir l’illusion si flatteuse dont on l’avait bercée jusqu’alors. Mais lorsqu’on fut parvenu au terme, et qu’elle ne vit plus que des feux, des torches et des instruments de supplice, alors ses yeux commençant à s’ouvrir sur le véritable sort qui l’attendait, quelle ne fut pas sa surprise! et lorsqu’il ne lui fut plus possible de se faire illusion sur son sort, qui pourrait dire les déchirements de son âme? Des torrents de larmes coulèrent de ses yeux; son cœur se répandait en cris lamentables; ses mains suppliantes s’élevaient vers le ciel; puis elle priait, conjurait ses bourreaux d’avoir pitié de son innocence, de sa jeunesse, de ses parents; mais en vain: ni ses larmes, ni ses cris, ni ses prières, ni les promesses libérales d’un marchand qui se trouvait là, rien ne fut capable d’adoucir ces barbares. Malgré la résistance de la jeune fille, ils l’attachent impitoyablement aux branches de deux arbres et aux trois poteaux dont ses épaules avaient été chargées comme d’un trophée; ils lui brûlent ensuite les parties du corps les plus sensibles, avec des torches ardentes faites de ce même bois que ses propres mains avaient distribué aux guerriers de l’escorte. Après que son supplice eut duré aussi longtemps que la soif de la vengeance et la rage du fanatisme peuvent permettre à des cœurs féroces de jouir d’un si horrible spectacle, le grand chef lui décocha au cœur une flèche qui fut à l’instant suivie d’une grêle de traits, lesquels, après avoir été violemment tournés et retournés dans ses blessures, en furent arrachés de manière à ne faire de son corps qu’un amas de chairs meurtries d’où le sang ruisselait de toutes parts. Quand il eut cessé de couler, le grand sacrificateur, pour couronner dignement tant d’atrocités, s’approcha de la victime expirante, en arracha le cœur encore palpitant, et vomissant mille imprécations contre la nation sciouse, le porta à sa bouche et le dévora aux acclamations des guerriers, des femmes et des enfants de la tribu. Après avoir laissé le corps en proie aux bêtes féroces, et répandu le sang sur les semences pour les féconder, chacun se retira dans sa loge, content de soi-même et plein de l’espérance d’une bonne récolte.

De telles atrocités n’étaient propres qu’à attirer sur ces sauvages les plus cruelles représailles. Aussi à peine la nouvelle s’en fut-elle répandue, que les Scioux, brûlant de venger leur nation, jurèrent tous qu’ils ne seraient satisfaits que lorsqu’ils auraient massacré autant de Pawnées que leur victime avait de phalanges aux doigts et d’articulations dans chacun de ses membres. L’effet ne tarda pas à suivre la menace. Déjà plus de cent Pawnées sont tombés sous les coups de leurs ennemis; et le massacre de leurs femmes et de leurs enfants, commis l’hiver dernier par les Kants, a mis le comble à leur désolation.

A la vue de tant d’horreurs, qui pourrait ne pas reconnaître l’influence invisible de l’ennemi du genre humain, et être prêt à tout faire, pour donner à ces pauvres peuples la connaissance du vrai Médiateur et du véritable sacrifice, sans lesquels il est impossible d’apaiser la justice divine?

DEUXIÈME LETTRE

Rivière d’Eau-Sucrée, le 14 juillet 1841.

Voilà deux longs mois que nous sommes en route; mais enfin nous commençons à apercevoir ces chères montagnes, où nos vœux nous transportent depuis si longtemps. On les appelle Rocheuses, à cause de leur composition qui n’admet guère que le granit et le silex. La longueur, le cours et l’élévation de cette chaîne imposante lui ont fait donner le surnom d’Epine dorsale du Nouveau-Monde. Parcourant du nord au sud presque toute l’Amérique septentrionale, renfermant les sources des plus grands et des plus beaux fleuves de l’univers, elle a pour branche du côté de l’ouest, l’éperon des Cordilières, qui s’étendent dans le Mexique, et du côté du levant, les montagnes moins connues peut-être, mais non moins admirables, de la Rivière-aux-Vents. Ces dernières renferment les sources de plusieurs grandes rivières, dont les unes se déchargent dans la mer Pacifique, et les autres dans le grand fleuve qui porte le tribut de ses eaux à l’Atlantique. Les Côtes-Noires, les plaines élevées qui séparent les sources du haut Missouri de celles du Mississipi et qu’on appelle le Coteau des prairies, les montagnes Azark et les Massernes peuvent être considérées comme les ramifications des Montagnes Rocheuses.

D’après les observations faites au moyen du baromètre, d’accord avec les calculs de la trigonométrie, les mémoires de Bonneville portent la hauteur de quelques-uns de leurs pics à vingt-cinq mille pieds au-dessus du niveau de la mer, élévation qui paraîtrait plus qu’exagérée si l’on s’en rapportait au seul témoignage des yeux; mais tout le monde sait que les montagnes placées au milieu d’une plaine immense ressemblent aux vaisseaux qui flottent sur la mer; elles paraissent toujours moins élevées qu’elles ne le sont en effet. Quoi qu’il en soit de leur plus ou moins d’élévation, c’est au pied de ces colosses de la création que nous avions l’espérance de trouver nos chers néophytes; mais un exprès envoyé pour leur annoncer notre arrivée prochaine vient de revenir avec la nouvelle que des sauvages qui y ont campé, il y a environ quinze jours, sont descendus vers le sud pour la chasse du buffle. Ces sauvages appartiennent-ils à la tribu des Têtes-plates ou à d’autres, nous n’en savons rien; un second messager va partir pour s’en informer; en attendant son retour, je continue ma relation.

L’extrême lenteur de notre marche, qui nous a permis de prendre de nombreuses notes sur les lieux, peut aussi en garantir l’exactitude, qualité d’autant plus désirable qu’elle ne se trouve pas toujours dans les récits publiés sur ces régions lointaines. Cependant, pour ne pas outrepasser les bornes d’une très-longue lettre, je ne dirai que quelques mots sur les perspectives, les fleurs, les oiseaux, les animaux, les sauvages et les aventures de notre route.

A l’exception des buttes qui courent parallèlement des deux côtés de la Plate jusqu’aux Côtes-Noires, et des Côtes-Noires elles-mêmes qui viennent se joindre aux Montagnes Rocheuses, on pourrait appeler un océan de prairies, les quinze cents milles que nous avons parcourues de West-Port aux sources de l’Eau sucrée; le terrain offre partout ce genre d’accidents qui ressemblent aux ondulations de la mer quand elle est agitée par quelque tourmente. Nous avons rencontré sur le sommet de quelques tertres, des pétrifications et des coquillages tels qu’il s’en trouve dans certaines montagnes de l’Europe. Je ne doute nullement que des géologues de bonne foi ne reconnaissent ici, comme ailleurs, des vestiges incontestables du déluge. Un fragment de pierre que je conserve me semble en renfermer plusieurs.

A mesure que, s’éloignant du Missouri, on s’enfonce dans les contrées de l’ouest, les forêts diminuent d’épaisseur, d’élévation et de profondeur, à peu près en raison directe de la moindre quantité d’eau qui les arrose. Bientôt sur les bords des torrents on ne voit plus qu’une lisière de bois assez étroite, où se trouvent rarement des arbres de haute futaie. Dans le voisinage des ruisseaux il ne croît guère que des buissons de saules, et là où l’eau manque, on chercherait en vain autre chose que de l’herbe; encore ne se montre-t-elle que dans les plaines fertiles qui s’étendent de West-Port jusqu’à la Plate. Cette liaison intime entre les eaux et les bois est si sensible à tous les yeux, que nos bêtes de somme n’avaient pas cheminé huit jours dans ce désert, que déjà on les voyait, surtout quand la marche avait été longue, tressaillir et doubler le pas, à la vue des arbres qui s’élevaient dans le lointain. Cette rareté de bois dans les contrées de l’ouest, si contraire à ce qui se faisait remarquer dans les autres parties de l’Amérique septentrionale, provient de deux causes principales: dans les plaines situées en deçà de la Plate, elle est le résultat de la coutume qu’ont les Indiens dans ces parages de brûler leurs prairies vers la fin de l’automne pour avoir de meilleurs pâturages au retour du printemps; et dans le Far-West, où les sauvages se gardent bien d’agir ainsi, soit pour ne pas éloigner les animaux nécessaires à leur subsistance, soit pour ne pas se laisser découvrir par les partis ennemis, cette rareté de bois provient de la nature du sol. En effet, le sol n’y est que de sable et de terre si légère et partout si aride, qu’à l’exception des éternelles absinthes qui couvrent les plaines et de la sombre verdure des arbres résineux qui ombragent les montagnes, toute la végétation est obligée, sous peine de mort, de chercher un refuge dans les sinuosités des rivières, ce qui rend les voyages du Far-West extraordinairement longs et ennuyeux.

De loin en loin, surtout dans la rivière des Kants et la Plate, on trouve des blocs de granit de différentes grandeurs et couleurs; le rosâtre ou le granit porphyre est le plus commun. On voit aussi dans quelques sites pierreux des Côtes-Noires une infinité de petits cailloux de mille nuances diverses; j’en ai vu de tellement coagulés ensemble qu’ils ne formaient plus qu’une seule masse; bien polis, ces blocs feraient de superbes mosaïques. La fameuse colonnade de la chambre du Congrès américain, qui passe pour une des plus riches qui existent, est de cette composition.

Le 29 juin, fête de saint Pierre, nous trouvâmes une carrière non moins curieuse, que nous prîmes d’abord pour du marbre blanc; mais bientôt nous nous aperçûmes que c’était quelque chose de mieux. Etonnés de la facilité avec laquelle se façonnait cette pierre, la plupart des voyageurs s’en firent des calumets; moi-même, j’en fis tailler plusieurs dans le dessein d’en faire présent aux chefs sauvages; en sorte que pendant deux jours on ne vit parmi nous que des lapidaires. Mais, hélas! incapable de résister à l’action du feu, tous nos calumets se brisèrent à la première épreuve; c’était une belle carrière d’albâtre.

Le premier rocher vraiment digne de ce nom que nous rencontrâmes, et comme le premier degré de cette fameuse chaîne que nous allions gravir, est le roc Indépendance. Il est de la même nature que les Montagnes Rocheuses. D’abord je crus que ce titre fastueux lui venait de son isolement des autres et de la force extraordinaire de son assiette; mais ensuite j’appris qu’il était ainsi appelé uniquement parce que les voyageurs qui eurent les premiers l’idée de lui donner un nom étaient arrivés dans son voisinage le jour même où les Etats-Unis célèbrent l’anniversaire de leur séparation d’avec l’Angleterre. Nous y arrivâmes le lendemain du même jour. Nous avions avec nous un jeune Anglais non moins jaloux que les Américains de la gloire de sa nation, raison de plus pour ne pas crier Vive l’Indépendance. Cependant, le jour suivant, pour qu’il ne fût pas dit que nous passions avec indifférence devant ce grand monument du désert, nous inscrivîmes nos noms sur le flanc du roc qui regarde le sud, à la suite du saint nom de Jésus (IHS), que nous voudrions avoir gravé partout, et à côté d’un grand nombre d’autres dont plusieurs peut-être ne devraient se trouver nulle part. A cause de ces noms et de toutes les dates qui les accompagnent, ainsi que des hiéroglyphes des guerriers sauvages, j’avais appelé ce roc, à mon premier voyage, le grand Registre du désert.

Un mot des buttes qui se trouvent dans le voisinage de la Plate. La plus curieuse de toutes, du moins la plus connue des voyageurs ordinaires, est celle qu’ils nomment la Cheminée. Elle est ainsi appelée à cause de sa forme extérieure; mais à ne consulter que la ressemblance, peut-être eût-il mieux valu l’appeler l’Entonnoir. En y comprenant le soubassement, la base et la colonne, sa hauteur ne serait guère que de quatre à cinq cents pieds; la Cheminée proprement dite n’en aurait même que cent trente à cent cinquante. Ce n’est donc pas dans la grandeur de ces dimensions que consiste le merveilleux; mais comment ce reste d’une montagne de sable et d’argile a-t-il pu, malgré les vents dont la violence est extrême dans ces contrées, subsister aussi longtemps sous cette forme? comment même la Cheminée a-t-elle pu se former ainsi? voilà ce qui est vraiment étonnant. Il est vrai que, comme toutes les buttes qui l’environnent, elle présente successivement dans sa composition des couches horizontales et perpendiculaires, et que toutes ces buttes ont à mi-côté une espèce de ceinture d’argile à l’état de pétrification ou qui tient de milieu entre la terre et la pierre. Si l’on pouvait conclure de ces deux faits qu’à une certaine hauteur, selon la portion horizontale et perpendiculaire de ses couches, cette espèce de terrain est susceptible de se durcir de manière à se rapprocher de la pierre, peut-être cela servirait-il un peu à expliquer l’étonnante formation de ce singulier monument; mais son existence n’en resterait pas moins un problème. Si quelque savant désire en donner la solution, qu’il se hâte de visiter la Cheminée; car une crevasse qui la sillonne dans le haut, et qui bientôt, je le pense, s’étendra jusqu’au pied, nous prédit que dans peu il n’en restera plus que le souvenir.

La Cheminée n’est pas la seule merveille qui se fasse remarquer dans cette vaste solitude. Parmi les plus curieuses, l’une est appelée la Maison, une autre le Château, une troisième le Fort, etc.; et vraiment, si l’on ne savait qu’on voyage dans un désert où il n’existe réellement d’autre édifice que la tente que l’on dresse le soir et qu’on enlève le matin, on dirait que toutes les buttes comprises dans un espace d’environ cinquante milles sont autant de vieilles forteresses et de châteaux gothiques; et avec un peu d’imagination et une teinture d’histoire, on se croirait transporté au milieu des antiques castels de la chevalerie errante. Ici, ce sont de larges fossés; là, de hautes murailles; ailleurs, des avenues, des jardins, des vergers; plus loin, le parc, les étangs, la haute futaie: vous croyez voir un de ces vieux manoirs du moyen âge. Aidez encore un peu à l’illusion, et le château va vous apparaître sur ses lointains créneaux; c’est bien lui, c’est sa voix que vous venez d’entendre dans le murmure confus des brises du désert... Mais approchez, et, au lieu de ces antiquités imaginaires, vous ne trouvez qu’une terre aride et crevassée en tous sens par la chute des eaux, un repaire où s’agite une infinité de serpents à sonnettes et d’autres reptiles venimeux.

Après le Missouri, qui est dans l’ouest ce que le Mississipi est du nord au sud, les plus belles rivières sont le Kanzas, la Plate, la Roche-jaune et l’Eau-sucrée. La première se décharge immédiatement dans le Missouri et se fait remarquer par un grand nombre de ses tributaires. Dans le seul espace qui la sépare de la Plate, nous en avons compté jusqu’à dix-huit, ce qui suppose un grand nombre de sources, conséquemment un sol compact; aussi l’herbe y croît partout. C’est le contraire dans le voisinage de la Plate: même sur les buttes qui courent parallèlement à quelque distance de chacune de ses rives, on ne rencontre ni sources ni ombrages, parce que le sol, qui n’est guère composé que de sable, est partout si poreux, que les eaux à peine tombées des nues coulent déjà dans le fond des vallées; aussi, en revanche, les prairies voisines sont d’une grande fertilité, parce que les eaux de la rivière, coulant toujours à pleins bords, y répandent constamment la fraîcheur. Dans le printemps surtout, elles sont fort belles, à cause de la grande variété de fleurs qu’elles produisent. La veille du Sacré-Cœur, nous n’en cueillîmes qu’une de chaque espèce, et il y en eut assez pour former une corbeille magnifique.

Je ne puis m’empêcher de revenir encore sur la description de la Plate, quoique j’en aie déjà parlé dans le récit de mon premier voyage. Si, malgré ses beautés, elle porte un nom si commun, qu’on se souvienne que la plus belle de ses buttes ne se nomme que la Cheminée; et qu’on le pardonne à de pauvres voyageurs qui, ne pouvant prendre pour terme de comparaison ce qu’ils ne connaissent pas, appellent les choses du premier nom qui leur paraît caractériser l’objet qu’ils ont devant les yeux. C’est ainsi qu’ils ont donné à cette rivière le nom de Plate, à cause de sa largeur, qui est souvent de six mille pieds, tandis qu’elle n’en a tout au plus qu’un à cinq ou six de profondeur. Ce peu de proportion lui fait perdre aux yeux du commerce plus des trois quarts de sa valeur; car il est inouï qu’on ait vu le moindre canot la remonter; et si des berges, partant du fort la Ramée, la descendent jusqu’à son embouchure, c’est que, de berges qu’elles sont, elles peuvent devenir et deviennent en effet souvent des traîneaux qu’on fait avancer à force de bras. Irwing, dans la définition qu’il en donne, corrige ce qu’il y aurait eu de peu noble ou d’exagéré dans une seule expression, en la nommant en même temps la plus magnifique et la plus inutile des rivières.

Ce côté défectueux une fois reconnu, qu’il soit permis de le dire, rien de plus magnifique ni de plus varié que la perspective offerte par la Plate, surtout vers le milieu de son cours. Vous ne voyez partout sur ses rives délicieuses, outre les fleurs de la plaine, que la rose des forêts avec toutes ses teintes imaginables, la vigne des prairies et la renoncule de nos jardins; la haute végétation a été obligée de chercher un refuge contre les feux de l’automne jusque dans le sein des îles qui couvrent la surface des fleuves. Ces îles sont si nombreuses et si capricieusement groupées, qu’elles forment, au milieu des flots, comme un labyrinthe de bosquets embellis de toutes les nuances qui flattent la vue. Tout respire un air de jeunesse. La souplesse des rameaux, qui obéissent au moindre souffle des brises, ajoute de la vie à la fraîcheur de l’ensemble. Aux ondulations si suaves de la rivière et de la verdure, joignez une distribution parfaite de jours et d’ombres qui varient à chaque instant, une harmonieuse profusion d’îles échelonnées les unes derrière les autres de manière à graduer la perspective, les coteaux de la rive opposée rendus si fuyants par la pureté de l’atmosphère, enfin le déplacement du spectateur qui dans sa marche saisit à chaque pas un point de vue nouveau, et vous aurez l’idée des sensations qu’éprouve le voyageur en parcourant ces bords enchantés. A leur aspect, on se croirait transporté au moment où la création venait de sortir des mains de son Dieu.

Sous ce climat tempéré, les beaux jours sont continuels; cependant il arrive de loin en loin que les nuages, en pressant leur course, ouvrent des courants d’une violence si grande, qu’ils glacent l’air subitement et produisent des grêles capables de tout détruire. J’ai vu de ces grêlons de la grosseur d’un œuf de dinde. Malheur alors à celui qui se trouve en rase campagne! Un Sheyenne renversé par ses grêlons demeura une heure entière sans mouvement. Un jour que ce fléau exerçait sa fureur à quelques pas de nous, un spectacle vraiment sublime s’offrit à nos yeux: nous vîmes tout à coup dans les airs, à peu de distance de nous, comme un vaste abîme se creuser en spirale, et dans son sein les nuages se poursuivre avec tant de rapidité, qu’ils attiraient à eux tous les objets d’alentour; d’autres nuages, trop éloignés ou trop grands pour subir cette influence, tournoyaient en sens inverse; un bruit épouvantable de tempête se faisait entendre; on eût dit que tous les vents étaient déchaînés à la fois de tous les points de l’horizon; et, ce qui est bien certain, s’ils se fussent rapprochés tant soit peu plus près de nous, la caravane entière, hommes, chevaux, bœufs, mulets, chariots et charrettes, eût fait une ascension dans les nuages; mais, comme aux flots de la mer, le Tout-Puissant leur avait dit: Vous n’irez que jusque-là. De dessus nos têtes, le tourbillon recula majestueusement vers le nord et s’arrêta sur le lit de la Plate. Alors nouveau spectacle: les eaux, attirées par son souffle puissant, se mirent à tourner avec un bruit affreux; toute la rivière bouillonnait, et en moins de temps qu’il n’en faut à une pluie d’orage pour tomber des nues, elle s’éleva vers le tourbillon sous la forme d’une immense corne d’abondance, dont les mouvements onduleux ressemblaient à l’action d’un serpent qui essaierait de se dresser vers le ciel. Sa hauteur n’était pas moindre d’un mille. La force des vents qui descendaient perpendiculairement était telle, que dans un clin d’œil les arbres étaient écrasés et tordus jusqu’à terre; les branches, arrachées des troncs, couvraient au loin l’espace de leurs débris. Mais ce qui est violent ne dure pas; au bout de quelques minutes, l’effrayante spirale cessa; le tourbillon ne pouvant plus en soutenir le poids, on la vit se fondre aussi rapidement qu’elle s’était formée. Bientôt le soleil reparut, le calme se rétablit, et nous continuâmes en paix notre route.

A mesure que nous remontions vers les sources de cette merveilleuse rivière, les teintes de la végétation devenaient plus sombres, la forme des collines plus sévère, le front des montagnes plus sourcilleux; tout paraissait offrir l’image, non de la caducité, mais de la vieillesse, ou plutôt de l’antiquité la plus vénérable. Jugez de notre joie, quand il nous fut permis de chanter notre cantique sur les Montagnes Rocheuses[2]: