Ayant parlé de la Plate, il faut bien que je dise un mot de l’Eau-bourbeuse ou du Missouri qui se grossit de ses eaux; toutefois je ne toucherai que quelques points géographiques qui le regardent. Le Missouri est le fleuve que je connais le mieux. Dans les quatre années qui viennent de s’écouler, je l’ai monté et descendu de toutes les manières, par eau, par terre, en berge, en canot de bois et de peau, en bateau à vapeur. J’ai parcouru les plaines de ses deux plus grands tributaires, à travers un espace de plus de huit cents milles. J’ai traversé presque toutes les fourches qui lui paient le tribut de leurs eaux, depuis la source de la Roche jaune, jusqu’à l’endroit où le Missouri, s’associant au Mississipi, va communiquer sa fougue au plus paisible des fleuves. J’ai bu des eaux limpides de ses sources; et à une distance de trois milles, j’ai goûté les eaux bourbeuses de son embouchure. Sa prodigieuse étendue, son volume d’eau, sa bourbe remarquable, son caractère variable, impétueux, sauvage et destructeur, arrachant souvent avec furie des arpents entiers de l’un de ses bords et déposant sa vase sur l’autre, engloutissant les belles forêts qui l’ombragent pour parsemer son sein d’écueils dangereux, changent à chaque instant la physionomie et le site de ses charmantes îles. Ce fleuve Furieux (c’est le nom que les Dacotahs lui donnent) semble, surtout dans un espace de six à sept milles (la basse plaine), se jouer de tous les obstacles qu’il rencontre; car là où il veut passer, il passe, rien n’a jamais pu l’arrêter. Les régions singulières qu’il traverse lui donnent un air de grandeur qui n’appartient qu’au sublime. Chaque fois qu’on le traverse, une espèce d’enthousiasme s’empare de l’imagination; on se transporte d’avance dans ces contrées lointaines, dans cet océan de prairies qu’il arrose, jusqu’aux pieds des colosses américains qui lui donnent naissance.
C’est donc du sein fécond des Montagnes Rocheuses que le Missouri sort, avec tant d’autres grands fleuves, l’Arkansas, la Rivière-Rouge, le Mississipi, qui tous s’entremêlent ensuite dans un seul réservoir, après avoir orné leurs deux bords, dans leurs immenses étendues, des riches débris arrachés aux montagnes.
Le Missouri proprement dit est formé par trois fourches considérables, qui s’unissent à l’entrée d’une gorge de l’une des principales chaînes des Montagnes Rocheuses. La fourche du nord s’appelle Gefferson; celle du milieu, le Madison, et celle du sud, le Gallatin. Chacune se divise en petites branches qui descendent des montagnes dans tous les sens, et entrelacent leurs eaux avec les fourches supérieures de la Columbie et du Rio-Colorado[3], qui coulent à l’ouest des montagnes. J’ai bu des fontaines des unes et des autres, à la distance de moins de cinquante verges, le même champ de neige fournissant des eaux au grand Océan et à la mer Pacifique. Après la jonction des trois fourches, le Missouri ne présente à une distance considérable qu’un torrent fougueux et écumant. Il s’étend ensuite dans un lit plus spacieux et par conséquent plus tranquille; on y rencontre de petites îles et des rochers noirâtres et escarpés qui s’élèvent jusqu’à la hauteur de mille pieds au-dessus de son courant. Les montagnes dont il lave les bases sont couvertes de térébenthines, telles que le pin, le sapin et le cèdre, et de toutes sortes de tamarins; on y voit beaucoup de grosses-cornes à une hauteur en apparence inaccessible. Bientôt ces montagnes prennent un aspect solitaire et offrent aux regards les masses les plus imposantes. Dans un parcours de dix-sept milles, la rivière est dans une rage éternelle, roulant et lançant ses ondes écumantes de cataracte avec des mugissements épouvantables dont tous les échos d’alentour retentissent. La première chute est de quatre-vingt-dix-huit pieds, la seconde de dix-neuf, la troisième de quarante-sept, et la quatrième de vingt-six. Le Missouri conserve la fougue et la rapidité de son cours assez loin au delà. Immédiatement après sa dernière chute, il reçoit la belle Rivière-à-Marie, qui vient paisiblement du nord. Plus bas, du côté opposé, entre le Déarn-Born et la Fantaisie, chacune par une embouchure de cent cinquante verges, les Manolles, la Grosse-Corne, la Coquille, toutes de cent verges; la Grande-Sèche de quatre cents verges, la Sèche de cent, et le Porc-épic de cent douze. Après ces rivières, on voit paraître la Roche-jaune, le second en grandeur de tous les tributaires du Missouri. Elle lui ressemble sous bien des rapports et prend sa source dans les mêmes montagnes; son lit est large, son courant rapide; aux deux cents derniers milles de son cours, ses deux bords sont bien boisés, et ses bas-fonds larges et fertiles. L’ours gris et l’ours noir, la biche, la grosse-corne, le chevreuil commun et le chevreuil à queue noire, la gazelle et le buffle, sont les animaux les plus communs de ces parages. Les mines de charbon et de fer y paraissent très-abondantes; lorsqu’on les exploitera, elles fourniront de l’emploi à une infinité de machines à vapeur. La Roche-jaune se décharge dans le Missouri par le sud, après un cours de seize cents milles; à son embouchure, qui est de huit cent cinquante verges, elle paraît plus large que le fleuve qui la reçoit.
Le Missouri, après sa jonction avec la Roche-jaune, commence à s’étendre dans des plaines et des bas-fonds, malheureusement dénués de bois, ce qui retardera encore longtemps la culture de ces riches terres. Il reçoit successivement par le nord la Rivière-de-la-terre-blanche, et par le sud la Rivière-à-l’oie, le Petit-Missouri, peu profond et très-rapide; la Rivière-aux-couteaux, près des villages des Mandans; la Rivière-aux-boulets, le Winnipentin, la Sewarzerna, la Sheyenne, navigable jusqu’à environ trois cents milles de son embouchure, qui est de quatre cents verges; son courant est très-rapide, et son eau très-bourbeuse; ensuite la Rivière-à-Tyber et la Rivière-blanche. Cette dernière tire son nom de la blancheur de ses eaux qui sont très-malsaines et resserrent le corps lorsqu’on en boit; les terres hautes qui l’avoisinent sont stériles et abondent en pétrification du règne animal et végétal; ses coteaux sont d’un aspect fantastique et singulier; son flux est rapide; depuis son embouchure, qui est de trois cents verges, on peut la remonter en bateau à la distance de trois cents milles. Le Poncas et l’Eau-qui-court entrent du même côté; du côté opposé on rencontre la petite Rivière-à-médecine, la Rivière-à-Jacques, qui est de temps immémorial un rendez-vous de chasseurs à castors; la Pierre-blanche, le Vermillon, la Sciouse qui possède une belle carrière rouge à calumets, la Petite-Sciouse, la Rivière-à-Floy, le Royer, le Maringouin, le Nishuebatlana, la Rivière-aux-tonneaux, le Torquios, le Nodowa.
Alors vient la Plate, la principale fourche du Missouri; elle prend sa source dans les mêmes chaînes des Montagnes Rocheuses, parcourt une étendue d’environ deux mille milles, et présente à son embouchure environ un mille de largeur, mais si peu de profondeur, qu’elle n’est pas navigable. Les deux Newahas entrent par le sud, la Petite-Plate par le nord; le Kanzas, par le sud, a un cours d’environ mille milles, navigable à une grande distance; l’Eau-bleue et trois autres petites rivières viennent du même côté. Du côté opposé viennent la Rivière-grande, large, profonde et navigable; les deux Charetons, la Bonne-femme et le Manitou. Au sud sont la Mine, la Salée et l’Osage, belle rivière et de grande importance, navigable jusqu’à six cents milles; vers sa source, ses eaux s’entrelacent avec celles de l’Arkansas. Trois autres, peu considérables, entrent du côté opposé, la Bourbeuse, la Houtre et le Cèdre. La Gasconnade est navigable à soixante-six milles; elle est importante, à cause de ses belles forêts de pins, qui pourvoient aux besoins de Saint-Louis et du pays adjacent. Avant d’arriver à cette ville, où le Missouri se décharge dans le Mississipi, on rencontre encore plusieurs autres rivières, telles que le Buffalo, le Saint-Jean, la Rivière-au-bois, le Bon-Homme, au sud, et la Charrette, la Femme, etc., au nord.
Je passe sous silence une infinité de petites rivières qui se déchargent immédiatement dans le Missouri: celles que je nomme suffiront pour donner une idée de l’immense volume d’eau que cette rivière charrie. Depuis ses sources jusqu’à l’embouchure de la Roche-jaune, elle a une étendue de huit cent quatre-vingts milles; depuis l’embouchure de la Roche-jaune jusqu’à sa jonction au Mississipi, deux mille deux cents milles.
Concluons de là quelle masse imposante d’eau doit offrir le Mississipi après sa jonction au Missouri. La plus grande fourche du haut Mississipi est la Rivière-Saint-Pierre, qui prend sa source dans les plaines du nord-ouest, et entre dans le grand fleuve en bas des chutes Saint-Antoine. Le Kaskaskias et la Rivière-des-Illinois le joignent ensuite après un cours de plusieurs centaines de milles. Vient alors le Missouri; puis l’Ohio, grand fleuve formé par la jonction de l’Alleghany et du Monongahela; la Rivière-blanche, qui parcourt une distance d’au delà de mille milles; plus bas l’Arkansas, qui descend des confins du Mexique. Le dernier grand tributaire du Mississipi est la Rivière-rouge, qui prend sa source dans le Mexique et parcourt une distance d’au delà de deux mille milles.
Le Père-des-eaux, après avoir ainsi rassemblé toutes les eaux d’une région d’un million trois cent mille milles carrés, a un lit de plusieurs milles de largeur et de plusieurs brasses de profondeur. Dans ses marées annuelles, en bas de l’Ohio, il se déborde et s’étend quelquefois de trente à quarante milles dans l’intérieur, couvrant, pour une partie de l’année, les prairies, les bas-fonds et les marais. Après la jonction de la Rivière-rouge, ce grand fleuve ne peut plus se contenir dans un seul lit; il se divise, et, comme le Nil, va se jeter dans l’Océan par différentes embouchures à une grande distance les unes des autres.
Un auteur récent, parlant des avantages que le Mississipi présente au commerce, fait la remarque suivante. Quatre berges peuvent partir des points les plus opposés de l’Amérique septentrionale: une du lac Chataque, dans l’Etat de New-York; une autre de l’intérieur de la Virginie; une troisième des lacs au Riz, où le Mississipi prend sa source principale, au 47ᵉ degré nord, et une quatrième des sources du Missouri aux Montagnes Rocheuses; et toutes se réuniront à l’embouchure de l’Ohio et descendront en compagnie jusqu’à l’Océan.
J’avais laissé la narration de mon voyage à l’endroit où, quittant la fourche nord de la Plate, nous traversâmes pendant deux jours des côtes arides pour arriver aux bords de l’Eau-sucrée. Mais il est temps de prendre un peu de repos. Aussi bien faut-il que je sois tout oreille pour entendre les bonnes nouvelles qu’on nous rapporte.
Fourches principales des grands tributaires du Missouri que j’ai vues et traversées dans mes différents voyages.
| Fourches du Jefferson.— | Tête au castor. Fourche du grand trou. L’eau qui pue. |
| Fourches de la Roche-jaune.— |
Rivière à la foudre — à la langue. — bouton de rose. — grosse-corne. — à Clark. La Rocheuse. Rivière à travers. — à la loutre. — des 25 verges. — gallatine. — au vent. |
| Fourches de l’Osage.— | Grand os. Jungar. Palate. Grande fourche. |
| Fourches du Kansas.— |
Rivière aux soldats. Waggère-roussé. Vermillon. Vermillon noir. Rivière malade. — aux couteaux. — de l’eau bleue. |
| Fourches de la Plate.— |
La Corne. Rivière au loup. Gros-bois. Fourche du sud. Fourche du nord. Perche de loge. Rivière aux chevaux. Fourche la ramée. Eau-sucrée. |
| Branche de la fourche du nord qui se jette dans la Plate.— |
Grande sableuse. Fer à cheval. Saint-Pierre. Rivière-rouge. Cotonnier. Kennion. Rivière aux chevreuils. Le Torrent. |
Fort-Hall, 16 août 1841.
C’est hier soir, fête de l’Assomption, que nous avons rencontré l’avant garde des Têtes-plates; sous quels meilleurs auspices pouvait se faire cette rencontre? Aussi, que de joie de part et d’autre! La joie du sauvage n’est pas démonstrative; celle de nos chers néophytes était tranquille; mais à la sérénité de leurs regards, à la manière affectueuse dont ils nous serraient la main, il était facile de sentir qu’elle était profonde et réfléchie, comme celle qui a sa source dans la vertu. Que n’avaient-ils pas fait pour obtenir des Robes-noires? Depuis vingt ans, ils n’avaient cessé de faire des instances auprès du Père des miséricordes; pendant tout ce temps, d’après le conseil de quelques pauvres Iroquois qui s’étaient fixés parmi eux, ils s’étaient rapprochés, autant que possible, de nos croyances, de nos mœurs et même de nos pratiques religieuses. Le dimanche, par exemple, dans quelle paroisse catholique fut-il jamais plus religieusement observé? Mais je reviendrai plus tard sur ces points. Dans l’espace des dix dernières années, quatre députations, parties des bords de la Racine-amère, où ils se réunissent le plus ordinairement, avaient eu le courage d’aller jusqu’à Saint-Louis, c’est-à-dire de traverser plus de trois mille milles de vallées et de montagnes, presque toutes infestées de Pieds-noirs et d’autres ennemis. Les cinq Indiens qui composaient la troisième députation, partie en 1837, avaient été impitoyablement massacrés par les Scioux. En 1839, ils envoyèrent de nouveaux députés iroquois, nommés Pierre et le petit Ignace (pour le distinguer d’un autre appelé le grand Ignace), et les chargèrent de faire encore les plus vives instances pour obtenir enfin ce dont ils avaient un si grand besoin, une Robe-noire pour les conduire au ciel. Cette fois, leurs vœux furent exaucés et au delà de leurs espérances: un missionnaire fut chargé de les visiter, et on leur en promit plusieurs s’ils étaient nécessaires pour leur plus grand bien. Pendant que Pierre se hâtait de retourner vers la peuplade pour lui faire part du plein succès de sa mission, Ignace restait à West-Port pour servir de guide au missionnaire. J’eus le bonheur d’être choisi pour cette œuvre sainte; je les visitai, je pris connaissance de leurs besoins, de leurs dispositions, du besoin des peuplades voisines. Maintenant, après une absence qui avait duré près d’un an, je revenais au milieu d’eux, non plus seul comme l’année précédente, mais avec deux Pères, trois Frères, trois ouvriers et tout ce qu’il fallait pour faire plus que réaliser leurs espérances. De leur côté, ils avaient fait plus de trois cents milles pour venir au devant de nous. Nous étions enfin pleins de santé et d’espérance les uns en présence des autres. Quelle joie ne devaient pas éprouver ces bons sauvages! Ne sachant comment exprimer leur bonheur, ils restaient muets devant nous, et assurément leur silence ne venait ni d’un défaut d’intelligence ni d’un manque de sentiments. Les Têtes-plates sont très-sensibles, la plupart ont de l’esprit, et la députation était composée d’hommes d’élite; on en jugera par ce rapide dénombrement.
Le chef de la petite ambassade s’appelait Wittispô; il se peignit lui-même dans l’allocution suivante, qu’il adressa à ses compagnons quelques jours après, à la vue du plan de la première réduction: «Mes enfants, leur dit-il, je ne suis qu’un ignorant et un méchant; cependant je remercie le Grand-Esprit de ce qu’il a fait pour nous.» Et, entrant ici dans un détail admirable, il termina par ces paroles: «Oui, mes chers amis, mon cœur est content, et malgré ma méchanceté, je ne désespère pas de la bonté de Dieu. Je ne veux plus vivre que pour prier; jamais je n’abandonnerai la prière, je prierai jusqu’à la mort, et quand viendra ma dernière heure, je me remettrai entre les bras du Maître de la vie. S’il veut me perdre, je me soumettrai à ses ordres, car je l’ai mérité; s’il veut me sauver, je le bénirai toujours. Encore une fois, mon cœur est content. Que ferons-nous donc pour prouver à nos Pères que nous les aimons?...» Ici venaient les résolutions pratiques; mais je dois me borner.
Simon, le plus âgé de la nation tête-plate, Simon, si accablé sous le poids de la vieillesse, que même assis il avait besoin de son bâton pour se soutenir, était un des adultes que j’avais baptisés l’année dernière. A peine eut-il appris que nous étions en route, que, montant à cheval et se confondant avec les jeunes guerriers qui se disposaient à venir à notre rencontre, «Mes enfants, leur dit-il, je suis des vôtres; si je meurs en route, nos Pères du moins sauront pourquoi je suis mort.» Dans le cours du voyage, il répétait souvent: «Courage, mes enfants, souvenez-vous que nous allons au-devant de nos Pères.» Et, le fouet animant les coursiers, on faisait à sa suite jusqu’à cinquante milles par jour.
Francis, enfant de six à sept ans, petit-fils de Simon, orphelin dès le berceau, avait servi l’année dernière à l’autel; il voulut absolument accompagner son grand-père; son cœur lui disait qu’il allait retrouver auprès des Robes-noires le bonheur qu’il avait à peine eu le temps de goûter dans les bras de ses parents.
Ignace, qui avait conseillé la quatrième députation, qui en avait fait partie, qui avait réussi dans sa mission, qui avait introduit le premier la Robe-noire dans la peuplade, qui venait tout récemment encore de s’exposer à de nouveaux dangers pour faciliter notre retour, Ignace avait couru sans boire ni manger pendant quatre jours, afin de nous revoir plutôt.
Pilchimoë, compagnon d’Ignace et frère de l’un des martyrs de la troisième députation, était un jeune guerrier déjà réputé brave parmi les braves; l’année dernière, par sa présence d’esprit et son courage, il avait sauvé soixante-dix de ses frères d’armes de la fureur de près de quinze cents Pieds-noirs qui les enveloppaient.
François-Xavier était fils du grand Ignace, qui fut le chef de la seconde et de la troisième députation, et qui périt, avec cette dernière, victime de son dévouement pour la religion et pour ses frères. A l’âge de dix ans, ce jeune homme était venu à Saint-Louis, dans la compagnie de son courageux père, uniquement pour avoir le bonheur d’y recevoir le baptême. S’étant ensuite attaché sans réserve au service de la mission, il apportait chaque jour à notre table tous les fruits de sa pêche.
Gabriël, métis de naissance, mais enfant adoptif de la nation et interprète des missionnaires, fut le premier qui nous rejoignit sur les bords de la Rivière-verte; il mérita ainsi le titre de précurseur des Têtes-plates. Gabriël fut assez brave et assez zélé pour entreprendre trois fois à cause de nous de franchir un espace de quatre cents milles qui nous séparaient du grand camp.
Tels étaient les néophytes venus à noire rencontre, et qu’avaient-ils à nous apprendre? Laissons-les parler eux-mêmes. Ils nous dirent qu’ils n’avaient cessé de prier tous les jours pour m’obtenir du Ciel un heureux voyage et un prompt retour; que leurs frères étaient toujours dans les mêmes dispositions; que la plupart, même les vieillards et les petits enfants, savaient par cœur les prières que je leur avais enseignées l’année précédente; que deux fois les jours ordinaires et trois fois le dimanche, la peuplade réunie faisait les prières en commun; que la caisse d’ornements d’église laissée à leur garde était portée comme une arche de salut partout où l’on transportait le camp; que cinq ou six enfants, du nombre de ceux que j’avais baptisés, étaient allés au ciel pendant mon absence; que le lendemain de mon départ, un jeune guerrier que j’avais baptisé la veille, était mort des suites d’une blessure mortelle reçue des Pieds-noirs plus de trois mois auparavant; qu’un autre, qui m’avait accompagné jusqu’au fort des Corbeaux et qui n’était encore que catéchumène, était mort de maladie en revenant à la peuplade, mais dans de si bonnes dispositions, que sa mère était toute consolée de sa perte, dans la pensée qu’il était au ciel; qu’une petite fille de douze ans, se voyant sur le point de mourir, avait demandé le baptême avec instance, et que l’ayant reçu de Pierre l’Iroquois avec le nom de Marie, elle avait dit par trois fois aux témoins de son bonheur: Priez pour moi, priez pour moi, priez pour moi; qu’alors elle se mit à prier elle-même, et qu’après avoir chanté un cantique d’une voix plus forte que celle des assistants, elle s’écria sur le point d’expirer: «Oh! que c’est beau! je vois Marie, ma Mère! mon bonheur n’est pas sur cette terre, ce n’est qu’au ciel qu’il faut le chercher! Ecoutez les Robes-noires, parce que ceux-là disent la vérité.» Immédiatement après, elle rendit le dernier soupir.
Tant de faveurs du Ciel devaient exciter la jalousie de l’enfer; aussi plus d’une fois l’homme ennemi essaya-t-il de semer la zizanie parmi le bon grain, en insinuant aux principaux de la peuplade qu’il en serait de moi comme de tant d’autres, qu’une fois parti je ne reparaîtrais plus. Mais le grand chef osait toujours répondre: «Vous vous trompez, je connais notre Père, sa langue n’est pas fourchue, il nous a dit Je reviendrai; il reviendra, j’en suis sûr.» L’interprête ajouta que, dans cette conviction, le vénérable vieillard, malgré son grand âge, avait voulu se mettre à la tête du détachement de quarante hommes venu sur la Rivière-verte; qu’ils étaient arrivés au rendez-vous le jour fixé, c’est-à-dire le 1ᵉʳ juillet; qu’ils y étaient restés jusqu’au 16, et qu’ils y seraient encore si la disette de vivre ne les avait obligés de s’en éloigner; que d’ailleurs la peuplade entière était décidée à se réunir dans un lieu stable pour y bâtir une réduction; que dans cette vue on avait déjà fait choix de deux emplacements que l’on croyait convenables; que l’on n’attendait plus que notre présence pour prendre une dernière détermination, et que l’on comptait tellement sur notre arrivée prochaine, qu’en partant de la Rivière-verte le chef y avait laissé trois de ses gens pour nous attendre, en leur recommandant de tenir bon autant qu’ils pourraient.
Ici, que de choses à ajouter non moins édifiantes que curieuses! Mais avant de m’engager dans ce sujet intéressant, je dois prendre congé de mes compagnons de voyage qui nous quittèrent au Fort-Hall, et payer à M. Ermatinger, commandant du fort, le tribu de reconnaissance que nous lui devons. Quoique protestant de naissance, ce brave Anglais nous fit l’accueil le plus amical. Plusieurs fois il voulut nous avoir à sa table; non-seulement il nous remit au prix-coûtant, c’est-à-dire pour le tiers de leur valeur dans le pays, toutes les choses dont nous avions besoin, mais encore il y ajouta en pur don plusieurs objets qu’il croyait pouvoir nous faire plaisir. Il fit plus, il promit de nous recommander à la bienveillance du gouverneur de l’honorable Compagnie anglaise de la baie d’Hudson, déjà prévenue en notre faveur, et ce qui est encore plus digne d’éloges, de seconder notre ministère auprès de la nombreuse nation des Serpents, avec laquelle il était en relation. Tant de zèle et de générosité lui donnent droit à notre estime et à notre reconnaissance. Puisse le Ciel lui rendre au centuple le bien qu’il nous a fait!
C’est au Fort-Hall que nous nous séparâmes tout à fait de la colonie américaine, qui jusqu’alors avait fait la même route que nous depuis la rivière des Kants. Déjà, sur la Rivière-Verte, ceux qui n’étaient venus dans ces parages que pour leur instruction ou pour leur agrément, s’en étaient retournés avec quelques illusions de moins, au nombre de six, parmi lesquels se trouvait le jeune Anglais qui, depuis Saint-Louis, avait été notre commensal. En se séparant de nous, cet estimable jeune homme nous assura que si jamais la Providence nous réunissait encore, il nous reverrait avec le plus grand plaisir, et que partout où il nous rencontrerait, il se ferait un bonheur de nous être utile. Il était d’une bonne famille d’Angleterre, et comme la plupart des Anglais, grand amateur des voyages; il avait déjà vu les quatre parties du monde; mais il avait de si forts préjugés contre l’Eglise romaine, que malgré ses bons désirs, il nous fut impossible de lui être d’aucune utilité sous le rapport le plus essentiel. Nous le recommandâmes à nos amis. J’ai retenu de lui cette belle réflexion: «Il faut voyager dans le désert pour savoir combien la Providence est attentive aux besoins de l’homme.» Quant à ceux qui étaient partis uniquement dans le dessein d’aller chercher fortune en Californie, poursuivant leur entreprise avec la constance qui est le propre des Américains, il nous avaient quittés seulement quelques jours avant notre arrivée au Fort-Hall, dans les environs des sources d’eau chaude qui se jettent dans la Rivière-à-l’Ours.
Il ne restait plus avec nous que quelques-uns de leurs gens, venus au fort pour se ravitailler. Parmi ceux-ci était le colonel B..., conducteur de la colonie, et M. W..., soi-disant diacre méthodiste-épiscopalain; tous deux étaient d’un caractère fort paisible. Ils n’eurent pour nous que des égards; mais le premier, comme tant d’autres, fort indifférent en matière de religion, avait pour maxime: «que le meilleur était de n’en avoir aucune, ou bien de suivre celle du pays où l’on se trouvait;» et pour preuve de son paradoxe, il me citait, comme un texte de saint Paul, l’ancien proverbe: Si fueris Romæ, Romano vivito more. Le diacre était de son avis sur ce dernier point; mais il voulait une religion, et, bien entendu, la sienne était la meilleure; je dis la sienne, car il en avait une à lui, n’étant ni méthodiste, ni protestant, ni catholique, pas même chrétien, prétendant que les Juifs, les Turcs, les idolâtres pouvaient être aussi agréables aux yeux de Dieu que tout autre. Pour prouver sa thèse (qui le croirait?) il s’appuyait sur l’autorité de saint Paul, et en particulier sur ce texte: Unus Dominus, una fides, unum baptisma. C’est même avec ces paroles qu’il nous salua la première fois qu’il nous vit; il les avait aussi prises pour texte du long discours d’adieu qu’il fit dans l’une des succursales de West-Port, avant son départ pour sa mission de l’Ouest. Par qui était-il envoyé? Nous ne l’avons jamais su. Son zèle le portait souvent à s’aboucher avec nous; mais il n’était pas difficile de lui démontrer, qu’à l’exception d’une, ses idées n’étaient pas bien fixes; il en convenait lui-même; mais après avoir volé de branche en branche, il en revenait toujours à ce qui, dans son opinion, était la racine de toute vraie science: l’amour de Dieu est le premier des devoirs; et pour faire aimer Dieu, il faut être tolérant. C’était là son point d’appui le plus ferme, le fond de tous ses discours et l’aiguillon de son zèle. Le mot catholique, selon lui, signifiait amour et philanthropie. Les absurdités et les contradictions qui lui échappaient, excitaient souvent l’hilarité dans tout le camp. Sa naïveté était encore plus grande que sa tolérance; en voici une preuve: «Hier, me disait-il un jour, comme un des gens de ma religion me rendait un livre que je lui avais prêté, en lui faisant croire qu’il contenait l’exposition de la religion romaine: Qu’en pensez-vous? lui demandai-je, et il me répondit que le livre était rempli d’erreurs. Or, ajouta le ministre, c’étaient les principes méthodistes que contenait le livre. Voyez donc, reprenait-il avec emphase, ce que c’est pourtant que la prévention!»
Tous les jours, j’avais eu des conférences avec l’un ou l’autre de la caravane, souvent avec plusieurs à la fois; et quoique l’Américain soit lent à changer de religion, nous eûmes la consolation de voir s’éloigner nos compagnons de voyage, déchargés d’un fardeau pesant de préjugés contre la sainte Eglise. Ils partirent au contraire en donnant les plus grandes marques de respect et de vénération pour le catholicisme, dont plusieurs n’étaient pas éloignés; il ne manquait guère à ces derniers qu’un peu plus de courage pour vaincre le respect humain et en faire une profession publique. Ces controverses me préoccupaient tellement l’esprit, que j’arrivai presque sans le savoir sur les bords de la Rivière-aux-Serpents: Là nous attendaient un grand danger et une bonne leçon; mais, avant de parler des aventures du voyage, hâtons-nous de finir ce qui nous reste à raconter sur le pays parcouru.
Nous en étions restés sur les bords de l’Eau-sucrée. Cette rivière n’est qu’une des fourches de la Plate, mais c’en est une des plus belles; elle doit son nom à la pureté de ses flots comparée aux eaux bourbeuses et malsaines des environs. Ce qui la distingue aussi des autres rivières, ce sont les nombreuses sinuosités de son cours, preuve du peu d’inclination de son lit. Mais bientôt, changeant d’allure, on la voit ou plutôt on l’entend descendre avec rapidité à travers la longue crevasse d’une chaîne de rochers. Ces rochers, en harmonie avec le torrent, offrent les scènes les plus pittoresques. Les voyageurs ont nommé cette gorge Entrée-du-diable; ils eussent mieux fait, selon moi, de l’appeler Chemin-du-ciel; car si elle ressemble à l’enfer à cause du désordre et de l’horreur qui y règnent, ce n’est toutefois qu’un passage, et d’ailleurs elle représente bien mieux le chemin du ciel, par le terme délicieux où elle aboutit. Qu’on s’imagine, en effet, deux pans de rochers s’élevant à pic à une hauteur étonnante; au pied de ces murailles informes, un lit tortueux, encombré de troncs, de débris et de blocs de toute dimension; et au milieu de ce chaos d’obstacles, les ondes mugissantes s’ouvrant une issue, tantôt en se précipitant avec furie, tantôt en s’épanchant avec majesté, selon que dans leur cours elles trouvent un passage ou plus resserré ou plus large. Au-dessus de ces scènes tumultueuses et bruyantes, des masses sombres, ici éclairées par un jet de lumière, là rembrunies par le feuillage de quelques cèdres ou pins; enfin, dans l’enfoncement de cette suite de hautes galeries, une perspective de lointain, si douce à l’œil, qu’il serait impossible d’y reposer la vue sans avoir l’idée du bon: voilà ce que nous admirions dans la matinée du 6 juillet, à neuf ou dix milles du roc Indépendance. Je doute que la solitude de la Grande-Chartreuse, dont on dit tant de merveilles, puisse, du moins au premier abord, offrir plus d’attraits à celui que la grâce appelle à la vie contemplative. Pour moi, qui n’y suis point appelé exclusivement, après une demi-heure de ravissement bien naturel, je finis par comprendre le mot du chartreux, pulchrum transeuntibus, et je me hâtai de passer outre.
De là nous nous dirigeâmes de plus en plus vers les hauteurs du Far-West, jusqu’à ce qu’enfin nous atteignîmes les sommets, d’où l’on découvre un autre monde. Le 7 juillet, nous étions en vue de l’immense Orégon. On a fait de trop pompeuses descriptions du spectacle que nous avions sous les yeux, pour que j’ose entreprendre d’y rien ajouter. Je ne parlerai donc ni de la hauteur, ni du nombre, ni de la variété de ces pics éternellement couverts de neiges, ni des belles sources qui en descendent avec fracas, ni du changement subit de leur cours, ni de la plus grande raréfaction de l’air, ni des effets qui en résultent pour les objets susceptibles de contraction. Ce que je dirai à la gloire de Notre-Seigneur Jésus-Christ, c’est le besoin que j’éprouvai de graver son saint nom sur un rocher qui dominait toutes ces grandeurs. Puisse ce nom à jamais adorable être pour tous les voyageurs qui nous suivront un monument de notre reconnaissance et un gage de salut!
Dès lors nous descendîmes vers la mer Pacifique, suivant d’abord, puis traversant la Petite et la Grande-Sableuse. Dans les environs de ce dernier torrent, notre guide ayant pris une direction pour une autre, la caravane erra trois jours à peu près à l’aventure; moi-même, un beau soir, je m’égarai plus que personne. Isolé du reste de la troupe, je me trouvai tout à fait perdu. Que faire? Je fis ce qu’eût fait à ma place tout bon croyant: je priai, et puis je fouettai mon cheval. De cette manière, j’avais parcouru plusieurs milles, quand l’idée me vint de rebrousser chemin, et bien m’en prit, car la caravane était loin derrière moi, déjà campée, mais toujours sans savoir où, et sur un sol si aride, que nos pauvres bêtes dûrent terminer par le jeûne les fatigues de la journée. Les jours se suivent mais ne se ressemblent pas; deux jours après nous étions dans l’abondance, dans une grande joie, en grande compagnie, et sur les bords d’une rivière non moins connue des chasseurs de l’Ouest que les rives de la Plate. Cette rivière, que vous reconnaîtrez avant que je la nomme, se perd non loin de là dans des fentes de rochers qui, dit-on, n’ont pas moins de deux cents milles d’étendue, et où fourmillent des républiques entières de castors; mais jamais trappier (c’est le nom propre qu’on donne aux chasseurs de castors) n’y a mis le pied, tant l’entreprise paraît effrayante! Tous les ans, à une certaine époque, affluent de toute part sur ses bords, pour faire échange de leurs marchandises, les trappiers, les chasseurs et les sauvages de toutes nations; il n’y a guère que huit ans, les chars qui entreprirent les premiers de se frayer un chemin à travers les Montagnes Rocheuses, y rencontrèrent les colonnes d’Hercule. Cette rivière enfin, où nous trouvâmes le précurseur des Têtes-plates, dont j’ai déjà parlé, c’est le Rio-Colorado de l’Ouest, connu dans les montagnes sous le nom de Rivière-Verte. Nous nous y reposâmes deux jours, dans la compagnie du capitaine Frab et de plusieurs autres qui revenaient de la Californie. Ce qu’ils dirent de ce lointain pays fit tomber bien des illusions, et ceux de notre caravane qui voyageaient pour leur agrément, prirent aussitôt le parti de retourner chacun chez soi.
Le 26 juillet, nous songeâmes sérieusement à continuer notre route. Avec un train comme le nôtre, ce n’était pas une petite affaire. Le souvenir de l’expédition de Bonneville était encore récent; mais notre but nous encourageait. Quoique nous n’eussions avec nous que les objets de première nécessité, les charrettes seules pouvaient les transporter convenablement. Nous mîmes notre confiance en Dieu; les charretiers fouettèrent leurs mulets, les mulets firent leur devoir, et bientôt, la rivière passée, la file de nos charrettes se déroula de son mieux, serpentant, errant dans presque toutes les directions, au milieu d’un labyrinthe de vallées et de montagnes, obligée de s’ouvrir un passage tantôt au fond d’un ravin, tantôt sur le penchant d’une roche escarpée, souvent à travers les buissons; et pour cela il fallut ici dételer les mulets, là doubler les attelages; plus loin faire un appel à toutes les épaules, pour soutenir le convoi sur le bord incliné d’un abîme ou l’arrêter dans une descente trop rapide, pour éviter enfin ce qu’on n’évita pas toujours; car de combien de culbutes n’avons-nous pas été témoins! combien de fois surtout nos bons frères, devenus charretiers par nécessité beaucoup plus que par vocation, ne s’étonnèrent-ils pas de se voir, celui-ci sur la croupe, celui-là sur le cou, un autre entre les quatre fers de ses mulets, sans trop savoir comment ils y étaient venus, et toujours remerciant le Dieu des voyageurs d’en être quittes à si bon marché! Pour les cavaliers, même protection. Dans le cours du voyage, le P. Mengarini fit six chutes; le P. Point ne culbuta pas moins souvent; une fois, au grand galop, je passai par-dessus la tête de mon cheval qui était tombé; et, à nous tous, en ces diverses occurrences, pas la moindre égratignure. Mais revenons aux charrettes.
C’est ainsi qu’elles furent conduites pendant dix jours jusqu’à la Rivière-à-l’Ours, qui coule au milieu d’une large et belle vallée, environnée de montagnes en apparence inaccessibles, et interceptée de distance en distance par d’affreux rochers qui occasionnèrent de longs détours à nos charrettes. Cette rivière décrit dans sa course la figure d’un fer à cheval, et se jette dans le grand lac Salé, qui a environ trois cents milles de circonférence et n’offre aucun débouché vers la mer. Chemin faisant, nous rencontrâmes sur cette rivière plusieurs familles de Soshonies ou Serpents et de Soshocos ou Déterreurs de racines. Ils sont issus de la même souche, parlent la même langue, et se montrent amis des blancs. La seule différence que l’on puisse remarquer entre eux, c’est que les derniers sont les plus pauvres. Nous remarquâmes de temps en temps parmi eux ce véritable grotesque indien qu’on chercherait en vain ailleurs. Imaginez-vous une bande de chevaux, ou plutôt de misérables rosses, hors de proportions dans tous leurs contours; tâchez de vous les peindre empaquetés et comme enchâssés dans toutes sortes d’objets, de manière à leur donner une hauteur double, et alors surmontés par des êtres à forme humaine, vieux et jeunes, hommes et femmes, dans une variété de figures et de costumes telles que les pinceaux d’un Cruykland ou d’un Breugel auraient peine à les rendre avec fidélité. La charge de l’un de ces animaux, haut à peine de quatre pieds, était quatre gros ballots de viandes sèches, deux de chaque côté pour s’entre-balancer; au-dessus étaient attachés horizontalement d’autres paquets formant une plate-forme sur le dos de la bête; et sur le sommet de tout cet échafaudage, à une élévation quelque peu périlleuse, un personnage très-vieux, assis sur une peau d’ours et à la turque, fumant son calumet. A ses côtés, sur une pareille rossinante, on voyait une vieille borgnesse, apparemment sa femme, accroupie dans la même attitude au-dessus de ballots sur ballots contenant des racines amères, du messawia (racine noire), du kamath, des racines à biscuits, des cerises, des graines, des baies, le ménage enfin et toutes les productions qu’accordent à ces sauvages pour leur provision d’hiver leurs arides montagnes et leurs riantes vallées. Nous vîmes en différentes circonstances des familles entières sur un même cheval, nichées du cou jusqu’à la croupe, chacun selon son âge, les petits enfants et les femmes par-devant, et les hommes à l’arrière. En deux occasions diverses, je comptai cinq personnes ainsi montées dont deux, certes, paraissaient aussi capables, chacune à elle seule, de porter la pauvre bête, que le cheval était à même de supporter leur poids.
Plusieurs endroits sur la Rivière-à-l’Ours renferment de grandes curiosités en fait d’histoire naturelle. Une petite plaine de quelques arpents carrés présente une surface unie de terre blanche (terre à foulon) sans la moindre tache; elle ressemble à une pièce de marbre blanc ou à un champ couvert d’une neige éblouissante. Dans les environs se trouve un grand nombre de fontaines de grandeur et de température différentes; il y en a qui ont un petit goût de soude; ces dernières sont froides: les autres sont d’une chaleur douce, semblable à celle du lait qu’on vient de traire.
Une de ces fontaines est surtout remarquable; elle forme un petit monticule d’une substance mêlée de pierre et de souffre, et de la forme d’un chaudron renversé, ne laissant au sommet qu’une petite ouverture où l’on peut à peine passer la main; de ce trou s’échappe alternativement tantôt un jet d’eau, tantôt une vapeur. Ces eaux doivent être fort saines; peut-être ne seraient-elles pas inférieures aux célèbres eaux de Spa et de Chaudfontaines en Belgique. Tout ce que je sais, c’est qu’elles se trouvent entre les montagnes d’où nos charrettes ont eu tant de peine à se tirer; aussi n’inviterai-je à en venir faire l’essai ni les santés délabrées, ni même celles qui ne le sont pas. Le terrain, durant un certain espace, y résonne sous les pieds et effraie le voyageur solitaire qui le traverse.
C’est à cet endroit remarquable que nous quittâmes la Rivière-à-l’Ours. Le 14 août, nos charrettes, après avoir roulé dix heures sans s’arrêter, arrivèrent au bout d’un défilé qui parut le bout du monde; à droite et à gauche, des montagnes effrayantes; derrière nous, un chemin par où l’on n’était pas tenté de retourner; en face, un passage où se précipitait un torrent, mais si étroit qu’à peine le torrent seul paraissait y pouvoir passer. Les bêtes de somme étaient rendues. Pour la première fois il y eut des murmures contre le capitaine de la caravane; mais lui, imperturbable, et, selon sa coutume, ne reculant jamais devant une difficulté, s’avance pour reconnaître le terrain: bientôt il fait signe d’approcher. Une heure après, on était hors d’embarras, puisqu’on avait traversé la plus haute chaîne des Montagnes Rocheuses et qu’on se trouvait presque en vue du Fort-Hall.
La veille du départ des charrettes des fontaines à soude, je m’étais acheminé vers le fort, pour y prendre quelques arrangements nécessaires, accompagné seulement du jeune François Xavier. Nous fûmes bientôt engagés dans un labyrinthe de montagnes. Vers minuit, nous atteignîmes le sommet de la plus haute chaîne: mon pauvre guide, ne voyant à un faible clair de lune que des précipices affreux devant nous, se trouvait tellement embarrassé qu’il tournait sur lui-même comme une girouette et s’avouait perdu. Ce n’était ni l’endroit ni le moment d’errer à l’aventure; je pris donc le seul parti qui nous restait, celui de desseller mon cheval et d’attendre le soleil pour nous tirer d’embarras. M’étant d’abord recommandé à Dieu, puis enveloppé dans ma couverture, la selle me servait d’oreiller, je m’étendis sur le roc, et ne tardai pas à y faire un bon somme. Le lendemain, de grand matin, nous descendîmes entre deux rochers énormes par une petite crevasse que l’obscurité de la nuit avait dérobée à notre vue, et nous arrivâmes bientôt dans la plaine qu’arrose le Pont-Neuf, tributaire de la Rivière-aux-Serpents. La région que nous parcourûmes ce jour-là, au grand trot et au galop, présenta partout, dans un espace de cinquante milles de chemin, des restes évidents de convulsions volcaniques; nous y remarquâmes, dans toutes les directions, des monceaux de débris de lave. Dans toute sa longueur, la rivière offre une succession d’étangs à castors, l’un se vidant dans l’autre par une étroite ouverture creusée dans chaque digue et formant une cascade de trois à six pieds d’élévation. Toutes ces digues, ouvrage des eaux (selon les trappiers, l’ouvrage des castors), sont formées de la même matière, et offrent les mêmes accidents que les stalactites qu’on trouve dans quelques cavernes.
Nous arrivâmes le soir à un demi-mille du fort; mais n’y voyant plus et ne sachant où nous étions, nous campâmes cette nuit dans les broussailles, sur les bords d’un petit ruisseau et au milieu d’une nuée de maringoins[4].
Camp du Grand-Visage, 1ᵉʳ septembre 1841.
Ce n’est donc qu’environ quatre mois après notre départ de West-Port, que nous atteignîmes le gros de la peuplade vers laquelle nous étions spécialement envoyés. Là se trouvaient les principaux chefs. Quatre d’entre eux étaient venus au-devant de nous à une journée de chemin; ils nous rencontrèrent sur l’une des sources du Missouri, dite la Tête-au-Castor, où nous étions campés avec quelques Ranax, dont je parlerai plus tard. Le 30 août, sous la conduite de ces nouveaux guides, après avoir passé la petite rivière, nous nous avançâmes dans une grande plaine, à l’horizon de laquelle, vers l’ouest, se trouvait le camp des Têtes-plates. Nous ne l’aperçûmes distinctement que sur le soir; mais longtemps avant de le découvrir, nous avions rencontré de distance en distance de nombreux courriers qui nous annonçaient que nous n’en étions plus éloignés. A leur empressement, il était facile de discerner le contentement et la joie qui les animaient. Déjà le guerrier tête-plate, surnommé le Brave des braves, m’avait envoyé jusqu’au Fort-Hall son plus beau cheval, avec recommandation qu’il ne fût monté par personne avant de m’être présenté. Bientôt cet Indien apparut lui-même, accourant à toute bride; il se distinguait des autres par l’habileté avec laquelle il faisait caracoler son coursier lorsqu’il approcha de nous, et par le grand cordon rouge qu’il portait comme insigne de sa bravoure. C’est, comme guerrier, le plus sauvage que je connaisse.
Nous nous avancions au grand trot, et déjà nous n’étions qu’à deux ou trois milles du camp, lorsque nous aperçûmes dans le lointain un nouveau cavalier de haute stature; bientôt plusieurs voix se font entendre: Paul! Paul! Et en effet c’était Paul, le grand chef que l’on croyait absent, mais qui venait d’arriver, comme par une permission de Dieu, pour avoir la satisfaction de nous présenter lui-même à son petit peuple. Après les témoignages d’amitié bien cordiale donnés de part et d’autre, le bon vieillard voulut retourner vers les siens pour nous annoncer. Un quart d’heure après, tous les cœurs étaient réunis dans un seul sentiment; c’était comme un troupeau de brebis se pressant autour de leur pasteur. Combien les mères, en nous présentant leurs petits enfants, étaient émues? Nous l’étions aussi nous-mêmes à un tel point que nous avions peine à retenir nos larmes. Cette soirée fut assurément pour nous une des plus belles de notre vie. Il semblait que nous pouvions dire: Enfin nous voici arrivés au lieu de notre repos. Toutes les fatigues, tous les dangers, toutes les épreuves semblaient avoir disparu; une seule pensée, celle que nous allions revoir les beaux jours de la primitive Eglise, préoccupait tous les esprits. Nous ne songeâmes plus qu’à une seule chose, le fond de toutes nos conversations était: «Comment allons-nous faire pour ne pas manquer à notre grande vocation?» Je recommandai au P. Point, bon dessinateur et architecte, de tracer le plan des réductions futures. Dans mon esprit et surtout dans mon cœur, au plan matériel se rattachaient essentiellement le plan moral et le plan religieux. Rien ne paraissait plus beau que la relation de Muratori; nous en avons fait notre vade-mecum. Ce seront ces sortes de sujet qui nous occuperont à l’avenir, et nous laisserons de côté les belles perspectives, les arbres, les animaux, les fleurs, ou du moins nous n’y jetterons plus qu’un coup d’œil en passant.
Du Fort-Hall nous remontâmes la Rivière-aux-Serpents jusqu’à l’embouchure de la Fourche-à-Henry. Ce désert est sans contredit le plus aride des montagnes, couvert d’absinthes, de cactus et de toutes les herbes qui se plaisent le plus dans les mauvaises terres. Nous eûmes recours à la pêche pour notre subsistance; mais nos bêtes de somme eurent leurs nuits de misère et de jeûne, car à peine y trouva-t-on une bouchée de gazon pendant les huit jours que nous mîmes à le traverser. Dans le lointain nous apercevions les Montagnes Rocheuses. Les Trois-Tétons étaient à notre droite, à la distance d’environ cinquante milles, et les Trois-Buttes à notre gauche, à une trentaine de milles.
De l’embouchure de la Fourche-à-Henry, nous nous dirigeâmes vers la montagne, par une plaine sablonneuse, entrecoupée de ravins et parsemée de blocs de granit; nous y passâmes un jour et une nuit sans eau. Le lendemain, vers le soir, nous gagnâmes un petit ruisseau; mais telle est l’aridité de ce sol poreux, que nous le vîmes bientôt se perdre dans les sables, sans laisser le moindre vestige. Le troisième jour de cette traversée vraiment fatigante, nous arrivâmes dans un défilé arrosé par un large ruisseau, et où la verdure était encore belle et abondante. Nous appelâmes cet endroit le défilé des Pères, et le ruisseau qui n’avait point de nom, la rivière de Saint-François Xavier.
Du défilé des Pères jusqu’à notre destination, le pays est bien arrosé. Aux pieds des montagnes, nous trouvâmes partout des fontaines, de petits lacs et des fourches. Aucun pays au monde ne fournit une eau plus limpide et plus pure; n’importe la profondeur d’une rivière, on en voit toujours le fond comme si rien ne l’interceptait.
La fontaine la plus remarquable que nous ayons vue dans les montagnes est la Loge-aux-chevreuils. Elle se trouve sur les bords de la fourche principale de la Racine-amère, que j’ai appelée rivière Saint-Ignace. Cette fontaine est entourée d’un marais; elle jaillit d’un monticule très-régulier d’environ trente pieds d’élévation, accessible seulement d’un côté, et formé d’une croûte pierreuse à mesure que la fontaine s’est élevée. L’eau bouillonne sur le sommet, et s’échappe par un grand nombre d’issues à l’entour de la base, qui a cinquante à soixante pieds de circonférence. On y trouve des eaux froides, tièdes et chaudes, à quelques pieds de distance les unes des autres. Quelques-unes sont si chaudes qu’on peut y faire cuire la viande; nous en avons fait l’essai. Adieu.
Rivière Saint-Ignace, 10 septembre 1841.
Sans autre préambule qu’une simple excuse de mon long silence, je viens vous offrir mes observations en fait d’histoire naturelle, sachant que les fleurs, les arbres, les animaux ne sont pas sans charmes pour vous.
Fleurs. Nous nous trouvions dans les environs de la Cheminée, lorsque le P. Point fit son beau bouquet en l’honneur du Sacré-Cœur. De là, en s’avançant vers les Côtes-noires, les fleurs deviennent plus rares; cependant, de loin en loin, nous en rencontrâmes que nous n’avions vu nulle part ailleurs. Parmi les doubles, les plus communes et les plus caractéristiques du sol où elles prennent naissance sont: en deçà de la Plate, les lupins roses; dans les plaines de la Plate jusqu’à la Cheminée, l’épinette des prairies, fleur jaune à cinq feuilles (plante médicinale); et au delà, dans le sol le plus stérile, trois espèces de cactus; elles sont connues, parmi les botanistes, sous le nom de cactus americana, et déjà naturalisées dans les parterres d’Europe. Je n’ai rien vu, même dans les plus belles roses, ni d’aussi pur ni d’aussi vif que l’incarnat de cette charmante fleur; toutes les nuances du rose et du vert décorent l’extérieur de son calice qui va s’évasant comme celui du lis; beaucoup mieux que la rose, elle paraît être l’emblème des plaisirs de ce bas monde; elle est environnée de beaucoup plus d’épines et ne s’élève pas à deux pouces de terre.
Parmi les fleurs simples, la plus élégante ressemble à la cloche bleue de nos parterres; mais elle la surpasse de beaucoup par l’agrément de ses formes et par la délicatesse de ses teintes, qui varient depuis le blanc pur jusqu’à l’azur sombre. L’aiguille d’Adam, qui ne croît que sur les côtes stériles, est la plus noble parmi les pyramidales; sa tige s’élève à plus de trois pieds; à mi-hauteur commence une pyramide de fleurs fort serrées les unes contre les autres, sous la forme d’un diadème renversé, nuancées légèrement de rouge, et diminuant de grosseur à mesure qu’elles approchent de leur commun sommet qui se termine en pointe. Sa base est défendue par une espèce de feuilles dures, fibrées, oblongues et aiguës; c’est ce qui lui a fait donner le nom d’aiguille. Sa racine, blanche et semblable dans sa forme à une carotte, a ordinairement six pouces de diamètre; les sauvages s’en nourrissent au besoin, et les Mexicains en fabriquent une espèce de savon.
Il est encore trois autres espèces de fleurs très-remarquables; elles sont rares, même en Amérique, et leurs noms sont inconnus du commun des voyageurs. La première, dont les feuilles bronzées sont disposées de manière à imiter le chapiteau corinthien, a reçu de nous le nom de corinthienne. La deuxième, couleur de paille, rappelle, par sa tige environnée de onze branches, comme d’autant de satellites, le fameux songe de Joseph; elle a été nommée la Joséphine. La troisième, la plus belle des reines-marguerites que j’aie vues, ayant autour d’un disque jaune, nuancé de noir et de rouge, sept à huit rayons dont chacun serait à lui seul une belle fleur, a été appelée la dominicale, non-seulement parce qu’elle nous a paru la maîtresse-fleur de ces parages, mais encore parce que nous l’avons rencontrée un dimanche.
ARBUSTES. Les arbustes qui portent des fruits sont en petit nombre. Les plus communs sont le groseillier, le cerisier, le cormier, le houx et le framboisier. Les groseilles, grosses et petites, sont, comme en Europe, de différentes couleurs, blanches, rouges, oranges, jaunes, noires; on les rencontre en grande quantité dans presque toutes les parties des montagnes, ainsi que dans les plaines, où elles sont meilleures, comme étant plus exposées au soleil. J’ai rangé les cerisiers et les cormiers parmi les arbustes, parce qu’en effet la tige qui les porte n’atteint jamais la hauteur commune d’un arbre. Le cormier, qui se présente sous la forme d’un buisson, porte un fruit excellent que les voyageurs appellent la poire des montagnes; mais il n’a rien de commun avec ce fruit et n’excède pas la grosseur d’une cerise commune. La cerise d’Amérique diffère de celle d’Europe en ce qu’elle forme des grappes sur la tige, à peu près comme nos groseilles noires, et qu’elle n’a que la grosseur de nos cerises des bois. La corme et la cerise forment en partie la nourriture des sauvages dans la saison, et ils les sèchent pour leurs provisions d’hiver. Les cénelles, fruit du houx, sont de deux sortes, blanches et rouges. Voyez à la fin de ma lettre la liste des fruits, plantes et racines qui croissent spontanément dans les différentes parties de l’Ouest, et qui, à défaut d’autre chose, tiennent lieu de nourriture.
Le lin est fort commun dans nos vallées; la même racine (ce qui est fort remarquable) est assez féconde pour pousser de nouveaux jets pendant un certain nombre d’années. Nous en avons eu la preuve sous les yeux, dans une racine à laquelle sont encore attachées une trentaine de tiges de différentes crues. Le chanvre est plus rare que le lin.
ARBRES. Comme nous avons presque toujours côtoyé les rivières, nous n’avons pu rencontrer une grande variété d’arbres. On n’y voit guère que des buissons, des saules, des bouleaux, ainsi que l’aune, le sureau, le cotonnier ou peuplier blanc dont l’écorce sert en hiver de nourriture aux chevaux, le tremble dont la feuille est toujours en mouvement; les Canadiens y attachent une idée superstitieuse: ils disent que c’est sur ce bois qu’on a crucifié Notre-Seigneur, et que depuis la feuille ne cesse de trembler. Sur les montagnes on ne trouve de haute futaie que le pin et le cèdre blanc et rouge; ce dernier est le plus en usage pour les meubles; c’est, après le cyprès, le bois le plus durable de l’Ouest. Il y a cinq espèces de pins: le pin de Norwége, le résineux, le blanc, le pin à goudron, et le pin élastique, dont les sauvages se servent pour faire des arcs. L’if, quoique rare, se trouve aux montagnes, ainsi que l’érable blanc; les tamarins y croissent en abondance. Vers les Côtes-noires, la violence des vents est telle que les cotonniers, qui y croissent à l’exclusion de presque tout autre arbre, revêtent les formes les plus étranges. J’en ai vu dont les branches, violemment tordues, rentraient dans le tronc principal, et finissaient par prendre de si singulières positions, qu’il eût été impossible à une certaine distance de dire quelle partie visible de l’arbre touchait immédiatement la racine.
OISEAUX. Les oiseaux ne sont pas moins variés que les fleurs: on en voit de toute forme, de toute grandeur et de tout plumage, depuis le pélican blanc et le cygne, jusqu’au roitelet et l’oiseau-mouche. Muratori, dans sa relation du Paraguay, fait chanter ce dernier comme un rossignol, et s’étonne à juste titre que d’un corps aussi petit il puisse sortir des sons aussi forts. A moins que l’oiseau-mouche de l’Amérique du Sud ne soit pas celui des Montagnes Rocheuses, ni même celui des Etats-Unis, on doit dire que c’est par erreur que le célèbre auteur a ajouté la beauté du chant à celle du plumage. Le seul son que l’on entende, lorsque cet oiseau voltige d’une fleur à une autre, est une espèce de bourdonnement semblable à celui de l’abeille, encore n’est-il produit que par la rapidité avec laquelle l’air est frappé de ses petites ailes. Le noutka est une nouvelle espèce d’oiseau-mouche propre à l’Orégon. Toute la partie supérieure de l’oiseau est rougeâtre; la tête tire sur le vert; le cou, cuivré et cramoisi, varie selon l’incidence de la lumière. Par la gorge, il ressemble à l’oiseau-mouche commun, connu à l’est des montagnes; mais il est plus riche dans ses couleurs, et ses plumes métalliques sont disposées en un large collier dans la partie inférieure du cou, au lieu de former une partie principale de tout le plumage.
INSECTES, REPTILES. Je ne ferai mention des reptiles que pour remercier Dieu de nous avoir servi contre eux, et contre le plus terrible de tous, le fameux serpent à sonnettes, le bouclier impénétrable à leurs dards. En effet, comment s’est-il fait que pas un homme de la caravane, ni même un cheval ou un mulet, n’ait été piqué une seule fois, lorsque, dans un seul jour, sans quitter la ligne droite de leurs charrettes, nos charretiers en tuaient jusqu’à douze à coups de fouet?
Il est un point controversé entre les naturalistes au sujet des fourmis: c’est de savoir si le grain qu’elles ramassent doit servir à leur nourriture d’hiver ou seulement à la construction de leurs cellules. Peut-être nos remarques pourront-elles servir à résoudre la difficulté. Il n’y a ici dans les fourmilières ni froment ni grain qui en tiennent lieu, par conséquent point de provision de bouche de cette nature; à leur place, ce sont de petits cailloux, que ces insectes laborieux élèvent en monceaux de trois ou quatre pieds de diamètre sur un pied de haut; d’où il est, ce semble, permis de conclure que le grain employé ailleurs au même usage que ces petits cailloux n’est point destiné à nourrir la fourmi, mais bien plutôt à lui bâtir une demeure.
Chose étonnante! la puce n’a pas encore fait son apparition dans les montagnes; la vermine, au contraire, ronge les pauvres sauvages; et ce qu’il y a de plus triste, c’est que, loin de songer à s’en débarrasser, ils l’entretiennent par leur malpropreté.
On a souvent parlé des maringoins; ils m’ont tant tourmenté dans ce voyage que je peux bien contribuer pour ma part à publier leur méchanceté. Quand il s’agit de nuire à l’homme, il n’y a point d’animal qui l’emporte sur ces insectes. Au milieu de la journée, ils ne vous inquiéteront pas, mais à condition que vous quittiez l’ombre, et que vous alliez vous exposer aux ardeurs du soleil. Le soir, le matin, la nuit, leur bourdonnement aux oreilles ne cessent pas un instant; ils s’attachent avec avidité à la peau comme des sangsues, et enfoncent dans la chair leur dard empoisonné, contre lequel il n’y a point d’autre défense que de se cacher entièrement sous sa couverture, ou de s’envelopper la tête de quelque tissu impénétrable, au risque d’étouffer. C’est surtout pendant le repas qu’ils sont incommodes. Alors, pour s’en débarrasser, il faut produire, à l’aide de bois pourri ou d’herbes vertes, une épaisse fumée sans flamme. Ce remède est efficace: mais on ne l’emploie qu’en désespoir de cause; car on est presque suffoqué par les nuages épais qui vous environnent. On pourrait donner à ces sortes de repas le titre de festins à tristes figures: chacun y fait la grimace, et les plus insensibles même ont les larmes aux yeux. Tant que la fumée dure, ces petits trouble-tout voltigent à l’entour; mais aussitôt que l’atmosphère s’éclaircit, ils reviennent à la charge dans toutes les directions, et s’attachent aux parties du corps qui sont à découvert, jusqu’à ce qu’un autre tas de bois pourri, jeté sur les charbons, les mette de nouveau en fuite.
Les frappe-d’abord ou brûlots se trouvent par myriades au désert, et ne sont pas moins nuisibles que les maringoins. Comme ils sont si petits que l’œil peut à peine les apercevoir, ils attaquent aisément la peau, et se glissent jusque dans les yeux, les narines et les oreilles. Pour s’en débarrasser, on met des gants, et sur la tête un mouchoir qui couvre le front, le cou et les oreilles; on garantie le visage par la fumée d’une courte pipe.
Les mouches-à-feu ou vers luisants des montagnes ne sont pas nuisibles; leur grosseur est à peu près celle de l’abeille. Lorsqu’on les aperçoit en grand nombre le soir, c’est un signe certain de pluie; alors, n’importe l’obscurité de la nuit, sillonnant l’air comme autant d’étoiles errantes ou de feux follets, leurs belles formes phosphoriques vous rendent la route distincte et visible. Les sauvages s’en frottent parfois le visage, et par plaisanterie, pour faire peur aux enfants, ils se promènent le soir comme des météores dans les environs du village.
Comme le gibier a manqué rarement à nos chasseurs, nous n’avons guère eu recours à la pêche que pour les jours maigres. Il est cependant arrivé que, nos vivres, commençant à manquer, nous vîmes nos lignes plus heureuses que nos fusils. Les poissons que nous prîmes le plus souvent sont les mulets, deux espèces de truites; les carpes, et deux ou trois différentes espèces inconnues. Un jour, campé sur les bords de la Rivière-aux-Serpents, je pris à la ligne plus de cent poissons en moins d’une heure. L’anchois, l’esturgeon abondent dans un grand nombre de rivières de l’Orégon, ainsi que six différentes espèces de saumons. Ces derniers remontent les rivières vers la fin d’avril, pour ne plus les redescendre. Les jeunes descendent au mois de septembre vers l’Océan, et les sauvages croient qu’ils ne remontent que quatre ans après.
Nous avons vu les ouvrages des castors; le pays où nous sommes est leur pays par excellence. Tout le monde sait l’emploi qu’ils font de leurs dents et de leur queue; mais ce qu’on ignore peut-être, et ce qui nous a été assuré par les trappiers, c’est que pour faire tomber l’arbre qu’ils abattent du côté où ils veulent construire leur digue, ils choisissent parmi les arbres du rivage celui qui penche le plus sur l’eau; et s’il ne s’en trouve pas qui aient une inclinaison suffisante, ils attendent qu’un bon vent vienne à leur secours. Qu’on ne s’étonne donc pas qu’une tribu indienne considère les castors comme une race dégradée d’êtres humains, dont les crimes et les vices, ayant irrité le Grand-Esprit, celui-ci, pour les punir, les réduisit pour un temps à la condition de brutes; mais tôt ou tard ils seront rendus à leur force primitive; et même, dans leur état actuel, ils ont une espèce de langage; car on les a vus, disent-ils, s’entretenir, se consulter, délibérer sur le sort d’un criminel de la communauté. Tous les trappiers nous assurent que les castors qui refusent de travailler sont chassés de la république à l’unanimité des voix et à coups de dents; que ces proscrits sont obligés de passer un hiver misérable, à moitié affamés, dans un trou abandonné d’une rivière, où on les prend facilement. Les trappiers les appellent castors paresseux, et disent que leur peau ne vaut pas la moitié de la peau de ceux que l’industrie persévérante et la prévoyance ont munis d’abondantes provisions et mis à l’abri des rigueurs de l’hiver. La chair du castor est grasse et délicate; on en sert la queue comme en Europe le beurre. Leur peau, si recherchée, se paie sur les lieux de neuf à dix piastres, mais en marchandises, ce qui ne revient pas à une piastre en argent; car une seule pinte de genièvre, par exemple, qui ne coûte pas dix sous aux vendeurs, se vend ici jusqu’à vingt francs. Est-il étonnant que ces gens fassent si facilement des fortunes colossales; tandis que des employés, à qui l’on donne jusqu’à neuf cents piastres par an, n’ont pas même une chemise à la fin de l’année? Dans cette catégorie de vendeurs n’est pas comprise l’honorable Compagnie de la baie d’Hudson dans l’Orégon; la vente de toute liqueur y est strictement défendue.
La loutre, brune et noire, abonde dans les rivières de nos montagnes; mais comme le castor, elle est poursuivie avec avidité par les chasseurs.
A propos des amphibies, un mot de la grenouille. La plus ordinaire est celle que l’on voit en Europe; mais il y en a une autre qui en diffère du tout au tout, en ce qu’elle porte une queue et des cornes, et qu’elle ne se trouve que dans les sables arides. Des voyageurs donnent à cette espèce le nom de salamandre.
Le rat des bois, espèce de blaireau, est très-commun; on le trouve ordinairement dans les endroits marécageux, où il se nourrit de petites écrevisses. Voici le stratagème dont il se sert pour obtenir son met favori: placé sur le bord d’un étang, il laisse tomber dans l’eau sa longue queue dépourvue de poil; les écrevisses, avides d’un si bon morceau, s’en saisissent. Aussitôt que le rat sent leurs pinces acérées, il donne une forte secousse de sa queue; les écrevisses lâchent prise en quittant leur élément, et le rat s’en empare, les met en sûreté à une petite distance de l’eau, puis les dévore avec avidité. Il a toujours soin de les prendre par derrière, les tenant de travers pour garantir sa bouche de leurs pinces.
Le blaireau proprement dit habite dans toute l’étendue du désert, mais il ne se montre guère; il se tient toujours près de son gîte, et à l’approche du moindre danger, il y rentre au plus vite. Il est à peu près de la grosseur de la marmotte; sa couleur est un gris argenté; ses pattes sont courtes; sa force est prodigieuse. Un jour, nous en surprîmes un assez éloigné de son trou pour qu’on pût l’empêcher d’y rentrer; il se réfugia dans le creux d’un rocher; un Canadien le saisit aussitôt par la patte de derrière, mais il eut besoin de l’assistance d’un camarade pour l’en retirer.
D’où vient le nom qu’on a donné au chien-de-prairie? Personne n’a pu nous le dire. Pour la forme, la grosseur, la couleur, l’agilité, il ressemble à l’écureuil, et habite en communauté dans des villages qui ont parfois plusieurs milliers de loges; la terre répandue autour de chaque trou fait un tallus qui facilite l’écoulement de la pluie. A l’approche de l’homme, ce petit animal se hâte de rentrer dans son trou en jetant un cri perçant qui, répété de loge en loge, avertit la peuplade de se tenir sur ses gardes. Au bout de quelques minutes, on voit les plus hardis ou les plus curieux mettre le nez à la fenêtre; le chasseur, qui le guette, choisit ce moment pour tirer son coup, ce qui demande beaucoup d’adresse, vu qu’ils n’exposent à l’air que le sommet d’une tête fort petite et fort agitée. Quelquefois ils sortent tous ensemble; c’est, au dire des sauvages, pour s’assembler en conseil. Quel est alors l’objet de leurs délibérations? Il n’est pas facile de le deviner. Nos pareils sont des profanes dont ils évitent la présence; seulement, à en juger par les hôtes qu’ils reçoivent, on peut croire que la sagesse y préside. Les habitués du logis sont le pigeon, l’écureuil barré, le serpent à sonnettes; sympathie singulière qu’on ne peut guère expliquer que par la différence des appétits. Cet animal ne se nourrit, dit-on, que de rosée et de racine de gazon. Ce qui confirmerait cette opinion, c’est la position de leur village, toujours éloignée des eaux, et l’herbe menue qui en tapisse le sol.
Le mephitis-americana, ou la bête puante, est un gentil quadrupède de la grosseur d’un chat ordinaire, bigarré de différentes couleurs. Lorsqu’il est poursuivi, il dresse sa belle queue touffue, et lance à diverses reprises, à mesure qu’il s’éloigne, une décharge de fluide que la nature lui a donné pour sa défense; cette liqueur est si infecte, qu’il n’y a ni homme ni animal capable d’y résister.