Le bon P. Van Quickenborne en fit un jour l’expérience, lorsque nous étions ensemble à Saint-Louis. En revenant avec moi d’une excursion, il vit deux mephitis sur sa route; et comme c’était la première fois qu’il faisait une pareille rencontre, il crut avoir trouvé deux petits ours. L’envie lui prit de s’en rendre maître et de les emporter dans son grand chapeau; il descendit de cheval, s’approcha lentement et avec prudence pour s’assurer de la proie qu’il guettait; il n’avait plus qu’un pas à faire, il étendait déjà le bras et le chapeau; tout à coup la décharge du fluide eut lieu, il en fut inondé. Bien qu’il fût encore à cent verges de nous, déjà nous sentions cette insupportable odeur; pendant plusieurs jours il n’y eut presque pas moyen de l’approcher; toute la maison était infectée; à la fin on se vit obligé de détruire tous ses vêtements.
Le cabri, pour la forme et la grosseur, tient du chevreuil; seulement le bois du mâle est plus petit et n’a que deux branches. Son poil, imitant celui du cerf, est nuancé de blanc sur la croupe et sur le ventre; ses yeux sont grands et très-perçants. Quand il traverse le désert, son allure ordinaire est un petit galop fort élégant; de temps en temps il s’arrête tout court, se tourne et dresse la tête pour mieux voir; c’est le bon moment pour le chasseur. S’il manque son coup, le cabri part comme un trait; mais sa curiosité le porte à regarder encore; le chasseur connaît son faible, paraît s’amuser en agitant quelque objet de couleur tranchante; l’animal s’approche de plus près, mais son imprudence cause sa perte. Le cabri est la gazelle ou l’élan des naturalistes. La chair en est saine, mais de moindre qualité que celle du cerf ou du chevreuil. On ne le tue que lorsque le chevreuil, la grosse-corne, la biche, la vache du buffle manquent.
La grande chasse au cabri est très-remarquable; les sauvages en font un jour de réjouissance. Ils choisissent d’abord un carré de cinquante à quatre-vingts pieds qu’ils entourent de perches et de branches d’arbres, n’y laissant qu’une petite entrée de deux à trois pieds. Des deux bouts de cette entrée, comme du sommet d’un angle aigu, partent en ligne droite deux haies très-serrées, qu’ils forment avec des branches, et qu’ils continuent jusqu’à une distance de plusieurs milles. Alors de nombreux coureurs donnent la chasse aux cabris, et les poussent devant eux jusqu’à ce que, les ayant engagés entre les deux haies, ils les serrent de si près qu’ils sont obligés de se jeter pêle-mêle par la petite entrée de l’enclos préparé pour les recevoir. Là, les Indiens les assomment à coups de massue. On m’a assuré que souvent en une seule fois les sauvages tuent ainsi jusqu’à deux cents cabris et au delà.
La chair de la femelle du buffle est la plus saine et la plus délicate des viandes de l’Ouest, et en même temps si commune qu’on peut l’appeler le pain quotidien des sauvages; ils ne s’en dégoûtent jamais et se la procurent avec la plus grande facilité. Elle est bonne dans toute ses parties, mais pas également pour tous: les uns préfèrent la langue, d’autres la bosse ou les broches, d’autres les plats-côtés; chacun a son morceau favori. Pour conserver les viandes, on en fait des tranches assez minces qu’on sèche au soleil, ou bien une sorte de hachis qu’on pétrit avec la moelle des plus gros ossements, la plus esquise de toutes les graisses. Ce hachis, auquel on donne les singuliers noms de taureau et de fromage, se mange ordinairement cru; mais cuit, il est moins indigeste et de meilleur goût pour les bouches civilisées.
Les formes et la grosseur du buffle sont connues. Cette majesté du désert de l’Ouest aime la nombreuse compagnie; rarement on le rencontre seul. Très-souvent on en voit plusieurs milliers réunis, les mâles d’un côté, les femelles de l’autre, excepté pendant l’été, où le mélange a lieu. Dans le courant de juin, nous en vîmes aux environs de la Plate une si prodigieuse quantité, qu’elle devait surpasser, ce me semble (pour me servir encore de l’expression de ma lettre de l’année passée), le nombre des animaux réunis de toutes les foires de l’Europe. C’est en pareille circonstance qu’a lieu la grande chasse. Au signal donné, les chasseurs, tous montés sur des coursiers rapides, se précipitent vers le troupeau qui se disperse à l’instant; chacun choisit des yeux sa victime, c’est à qui l’abattra le premier; car, aux yeux du chasseur, avoir abattu le premier buffle, ou plutôt la première vache, plus estimée que le bœuf, c’est un coup de maître. Mais pour l’abattre plus sûrement, il doit caracoler autour de l’animal jusqu’à ce qu’il soit à portée de le blesser à mort. Malheur à lui si la blessure qu’il lui fait n’est pas mortelle! la crainte alors se changeant en fureur, le buffle se retourne brusquement et poursuit à outrance le chasseur. Un jour, nous fumes témoins d’un de ces revers de fortune qui faillit causer la mort à un jeune Américain. Il avait poussé l’imprudence jusqu’à se dépouiller de ses habits et passer la rivière à la nage sans armes, dans la pensée que son couteau lui suffirait pour achever une vache blessée. Mais à peine eut-il atteint le rivage que la vache, en l’apercevant, se retourne vers lui avec furie. Malgré sa prompte fuite, il se vit poursuivi de si près qu’il allait être la victime de sa témérité, lorsque le jeune Anglais qui nous accompagnait vint heureusement à son secours. Il ajusta l’animal de la rive opposée, et d’un coup de fusil l’étendit raide mort.
Quand un de ces fiers animaux est blessé, le comble de la gloire pour le chasseur, c’est de le conduire par une fuite simulée dans un endroit où il peut facilement s’en rendre maître. Le nôtre, nommé John Gray, était réputé le meilleur chasseur des montagnes; il avait donné plus d’une fois les preuves d’une adresse et d’un courage vraiment extraordinaires, jusqu’à attaquer cinq ours à la fois. Un jour, voulant nous régaler d’un plat de son métier, il se fit suivre, jusqu’au milieu de notre caravane, d’un buffle énorme qu’il avait blessé mortellement; cet animal essuya le feu de plus de cinquante fusils, plus de vingt balles l’atteignirent; trois fois il succomba: mais la fureur lui rendant de nouvelles forces, trois fois il se releva, menaçant des cornes le premier qui oserait s’en approcher.
La petite chasse se fait à pied. Un chasseur adroit et expérimenté affronte seul tout un troupeau. Pour s’en approcher suffisamment sans être aperçu, il faut qu’il prenne le dessous du vent; car le buffle a l’odorat si fin que, sans cette précaution, il est capable de sentir l’ennemi à plusieurs milles de distance. Il doit ensuite marcher lentement, courbé le plus possible, avec une casquette à poils sur la tête, de manière à ressembler de loin aux animaux qu’il poursuit. Enfin, lorsqu’il est arrivé à la portée du fusil, il doit s’embusquer dans quelque bas-fond ou derrière un objet quelconque, afin de rester inaperçu aussi longtemps que possible. C’est alors que le chasseur tire à coup sûr. La chute d’un buffle tué et le bruit de l’arme à feu ne font qu’étonner le reste du troupeau; le chasseur a le temps de recharger et de tirer successivement plusieurs coups, aussi longtemps que les buffles hésitent entre la surprise et la peur; de cette manière il en tue cinq, six, et quelquefois davantage, sans changer de place. Un de nos chasseurs en tua un jour jusqu’à treize. Les sauvages croient que chez les buffles, comme chez les abeilles, chaque troupeau a sa reine, et que lorsque la reine tombe tout le troupeau l’environne pour la secourir. Si le fait est vrai, on conçoit que le chasseur, assez heureux pour abattre la reine, a ensuite beau jeu avec la multitude de ses sujets. Quand l’animal est tué, on l’accommode, c’est-à-dire on le dépouille de sa peau, on le dépèce, on en prend les meilleurs morceaux, dont on charge sa monture; quelquefois on ne prend que la langue, et on abandonne le reste à la voracité des loups. Ceux-ci ne tardent pas à se rendre au festin qui leur est préparé, à moins qu’ils n’en soient empêchés par la proximité du camp; dans ce cas ils remettent la partie à la nuit close. Alors le voyageur novice doit renoncer au sommeil; leurs hurlements se font entendre sur tous les tons et presque sans interruption tant que dure le festin. A la longue on s’y habitue, et au milieu de tous les loups de la contrée on finit par dormir aussi tranquillement que si l’on était seul.
Il y a différentes espèces de loups, gris, noirs, blancs et bleus. Les loups gris sont les plus communs, du moins ceux qu’on voit le plus souvent. Le noir est très-grand et féroce; quelquefois il s’insinue dans un troupeau de buffles de l’air le plus paisible du monde; on ne s’aperçoit pas de sa présence; mais malheur au jeune veau qu’il rencontre éloigné de sa mère; il est aussitôt terrassé et mis en pièces. S’ils rencontrent dans le voisinage d’un précipice quelque vieil ours estropié, ils le fatiguent par leurs assauts réitérés, et le forcent à chercher son salut dans le gouffre, où ils n’ont pas de peine à l’achever. Les loups sont très-nombreux dans ces parages; la surface des plaines est remplie de trous où ils se retirent lorsque la nécessité ne les oblige pas à rôder. Ces trous, ordinairement profonds, sont pour eux des abris sûrs contre les chasseurs.
Un petit loup, surnommé le loup de médecine, passe pour une espèce de manitou parmi les sauvages; ils attachent une idée superstitieuse à son aboiement, qui se fait surtout entendre le soir et pendant la nuit. Leurs jongleurs prétendent comprendre les nouvelles qu’il vient leur annoncer; le nombre et la lenteur ou la rapidité de ses hurlements servent de règle à leurs interprétations. Ce sont, ou bien des amis qui approchent dans leur camp, ou des blancs qui se trouvent dans le voisinage, ou des ennemis aux aguets prêts à fondre sur eux. Et aussitôt chacun se règle en conséquence. Pour une nouvelle vraie que le loup annonce, les sauvages, comme toutes les dupes, en publieront cent autres controuvées.
Les montagnes renferment quatre espèces d’ours, le gris, le blanc, le noir et le brun. Les deux premiers sont ici les rois des animaux, comme le lion l’est en Asie; ils ne lui cèdent guère en force et en courage. Cette année, je me suis trouvé plusieurs fois en personne à la chasse aux ours; j’y ai même pris part, dans la compagnie de quatre chasseurs Têtes-plates qui couraient autour de la bête en jetant de hauts cris. Cette chasse est fort dangereuse, parce que l’ours blessé devient furieux comme le buffle et poursuit à toute outrance son agresseur. En moins d’un quart d’heure, j’en vis tomber deux sous les coups de mes camarades, mais si bien atteints qu’ils avaient perdu tout pouvoir de nuire.
Les capitaines Lewis et Clarke, dans la relation de leurs voyages aux sources du Missouri, donnent un exemple frappant de la force physique de cet animal. Un soir, les hommes du dernier canot découvrirent un ours couché dans la prairie, à peu près à trois cents verges de la rivière; six d’entre eux, tous chasseurs adroits, s’avancèrent pour lui livrer bataille. Cachés derrière une petite éminence, ils s’approchèrent à la distance de quarante pas sans être aperçus. Quatre lachèrent alors leur coup de fusil, et les quatre balles furent logées dans le corps de l’animal; deux passèrent à travers les poumons. L’ours, furieux, se leva en sursaut, et, la gueule béante, se précipita vers ses ennemis. Comme il approchait, les deux chasseurs, qui avaient réservé leur feu, lui firent deux nouvelles blessures, dont l’une, lui cassant l’épaule, retarda un instant ses mouvements; néanmoins, avant qu’ils eussent le temps de recharger leurs armes, il était déjà si près d’eux qu’ils furent obligés de courir à toutes jambes vers la rivière. Deux eurent le temps de se réfugier dans le canot, les quatre autres se séparèrent, et se cachant derrière les saules, tirèrent coup sur coup aussi vite qu’ils purent recharger. Toutes ces blessures ne firent que l’exaspérer davantage; à la fin, il en poursuivit deux de si près, qu’ils cherchèrent leur salut dans la rivière en s’élançant d’une hauteur d’environ vingt pieds. L’ours plongea après eux; il ne se trouvait plus qu’à quelques pieds du dernier, lorsqu’un des chasseurs, sorti des saules, lui tira dans la tête un coup qui l’acheva. Ils le traînèrent ensuite sur le bord de la rivière; huit balles l’avaient percé de part en part.
Tous les sauvages des montagnes confirment l’opinion qu’en hiver l’ours suce sa patte et vit de sa propre graisse; les Indiens ajoutent qu’avant d’entrer dans ses quartiers d’hiver, c’est-à-dire dans le creux d’un rocher ou d’un arbre, ou dans quelque trou souterrain, il se purge, puis se remplit de semences sèches qu’il ne digère point. Alors il reste couché pendant plusieurs semaines sur le même côté, le talon d’une patte toujours dans la gueule; puis il se retourne, ce qu’il ne fait que quatre fois de tout l’hiver.
Les tigres sont très-nombreux dans les parages d’où j’écris; mais il paraît que la peur de l’homme ne les domine pas moins que les autres animaux. Il n’y a que quelques jours un chasseur indien revenait au camp avec trois belles peaux de tigres de huit à neuf pieds de long depuis l’extrémité de la queue jusqu’au nez. Il avait aperçu leurs traces, et quoiqu’il ne fût armé que d’arc et de flèches, et accompagné seulement de deux petits chiens, il s’était mis hardiment à leur poursuite, jusqu’à ce que, les ayant aperçus dans un arbre, il réussit à les tuer à coups de flèches. Les tigres ont une force extraordinaire dans la queue, et s’en servent adroitement pour étrangler les chevreuils, les grosses-cornes, les cerfs et les autres animaux dont la chair leur sert de nourriture.
Ci-joint, vous trouverez la liste des animaux, poissons, oiseaux, arbres, arbustes, fleurs et fruits que nous avons vus pendant notre voyage.
| ARBRES. | |
| Aune. Bouleau. Cèdres (rouge et blanc). Chêne. Cotonniers (trois espèces). Cyprès. Frêne. Erable blanc. Hêtre. |
Mûrier. Noyers (de différentes espèces). Rabajapières. Sapin et pin (cinq espèces). Saule. Sureau. Tremble. |
| FRUITS. | |
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Aiguille d’Adam. Biscuit (racine). Cactus americana. Cerise. Champignon. Cotonnier. Ecorce de sapin. Framboise. Fruit de kinnekenic. Gadelles. Plantain. Pomme de sapin. Pomme blanche. Poire. Pois. Prune de prairie. |
Gland d’églantier. Graine de buffle. Graine blanche. Graine du bois gris. Grappe. Groseille. Kamath. Mûres. Ognons doux. Patate. Racine amère. Racine du charbon. Tabac. Tournesol. Vigne. |
| FLEURS. | |
| Aiguille d’Adam. Cactus (trois espèces). Campanule. Chanvre. Chardon (trois espèces). Corinthienne. Dominicale. Eléphantine. Epinette. Fleur bleu d’azur. Fleur bleue de kamath. Gueule de lion. Iris (trois espèces). |
Joséphine. Lin. Lupins (œillet). Lynchnis. Lis rose. Lis Saint-Jean. Marguerites. Marianne. Ognon doux. Racine amère. Renoncule. Sonnette. Tournesol. |
| ANIMAUX. | |
| Blaireau (deux espèces). Buffle. Cabri. Carcajou. Cerf de biche. Chat sauvage. Chat souris. Cheval sauvage. Chevreuil à mulet. Chevreuil à queue noire. Chevreuil commun. Chien de prairie. Chien sauvage. Cochon de terre. Ecureuil (dix espèces). |
Grosse-corne. Lapin. Lièvre. Loup (cinq espèces). Marte. Mephitis americana. Mouton blanc. Original. Ours (quatre espèces). Porc-épic. Rat des bois. Renard (quatre espèces). Renne. Taupe. Tigre rouge. |
| AMPHIBIES. | |
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Castor. Crapaud. Grenouille à queue. Grenouille commune. |
Loutre. Rat musqué. Salamandre. Tortue. |
| POISSONS. | |
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Anchois. Carpe. Esturgeon. |
Mulet. Saumon (six espèces). Truites (trois espèces). |
Porte de l’Enfer, 21 septembre 1841.
«Il faut voyager dans le désert pour voir combien la Providence est attentive aux besoins de l’homme.» Je répète avec plaisir cette pensée du jeune Anglais dont j’ai parlé dans mes lettres à Charles et à François, parce que cette vérité si consolante est mise dans tout son jour dans le récit que j’ai commencé, et de plus encore dans ce qui me reste à ajouter. Aujourd’hui je me bornerai à quelques détails sur les dangers que j’ai courus depuis mon entrée sur le territoire des sauvages.
Quand je ne dirais qu’un mot sur chaque passage des rivières, l’énumération serait encore longue; puisque dans l’espace de cinq jours seulement nous en avons traversé dix-huit, et jusqu’à cinq fois la même en cinq quarts d’heure. Je ne parlerai donc que de ceux qui nous ont présenté le plus de difficultés. Le premier passage vraiment difficile fut celui de la fourche du sud de la Plate; mais comme nous étions avertis depuis longtemps des difficultés qu’il offrait, nous avions pris nos précautions d’avance, et nos jeunes Canadiens en explorèrent si bien le fond, que nous le traversâmes, sinon sans tumulte et grande peine, du moins sans grave accident. Les chiens de la caravane eurent à faire le plus d’efforts; laissés sans bateau sur l’autre rive, il fallut à ces pauvres bêtes une bien grande fidélité à leurs maîtres pour les déterminer à passer à la nage une rivière de près d’un mille de large, et dont le courant est si rapide qu’il eût emporté les charrettes, si on ne les eût soutenues de tous les côtés pendant que les mulets tiraient de toutes leurs forces pour les faire avancer. Aussi nos chiens ne la traversèrent-ils que lorsqu’ils eurent vu qu’il n’y avait pour eux d’autre alternative que de vaincre les flots ou de perdre leurs maîtres. Comme nous ils furent heureux dans leur traversée. Ordinairement on passe cette fourche en bulbooat (c’est le nom qu’on donne à des bateaux construits sur les lieux avec des peaux de buffle crues); quand l’eau est grosse et qu’on ne trouve pas de gué, leur emploi est absolument nécessaire; il ne le fut pour nous, ni dans cette occasion, ni dans d’autres semblables.
Le second passage est celui de la fourche du nord de la Plate, moins large, mais plus rapide et plus profonde que celle du sud. Nous avions passé celle-ci dans nos charrettes; devenus un peu plus hardis, nous résolûmes de passer l’autre à cheval. Ce qui nous détermina à cette tentative, ce fut l’exemple de notre chasseur qui, portant sur son dos une petite fille d’un an, chassait encore devant lui un autre cheval sur lequel était sa femme, et se faisait suivre d’un petit poulain dont on ne voyait que la tête lorsqu’il se dressait dans les flots. Reculer en pareille conjoncture eût été honteux pour des missionnaires. Nous nous avançâmes donc, les Frères dans leurs charrettes, les PP. Point, Mangarini et moi sur nos coursiers. Après la traversée, des voyageurs nous dirent qu’ils nous avaient vu pâlir au plus fort du courant, et je le crois sans peine; toutefois nous en fûmes quittes pour la peur, et après avoir nagé quelque temps sur nos montures, nous arrivâmes au rivage, n’ayant de mouillé que les jambes, et pour être témoin de la scène du monde la plus risible, si elle n’avait été plus sérieuse. Dans un même instant, nous vîmes le plus grand wagon emporté par le courant malgré les efforts, les cris, enfin tout ce que peut dire ou faire un attelage, un char et un charretier qui pensent se noyer; une autre charrette renversée de fond en comble; un mulet n’ayant hors de l’eau que les quatre pieds; d’autres allant à la dérive embarrassés dans leurs traits: ici un colonel américain, les bras étendus et criant au secours; là un petit voyageur allemand et sa faible monture disparaissant ensemble pour se montrer, un moment après, l’un à droite et l’autre à gauche; ailleurs un cheval abordant seul au rivage; plus loin deux cavaliers ensemble sur un autre cheval; enfin le bon frère Joseph et son cheval faisant un plongeon; le P. Mangarini faisant chose une et indivisible avec le cou du sien; et au milieu de la bagarre, un seul mulet de noyé. Il appartenait à celui de nous tous qui avait montré le plus de dévouement pour sauver et montures et cavaliers. En reconnaissance, la caravane, s’étant cotisée, lui fit présent d’un autre cheval.
Vous vous rappellerez que dans une de mes lettres précédentes, parlant de notre arrivée sur les bords de la Rivière-aux-Serpents[5], je disais que là nous attendaient un grand danger et une bonne leçon; je pourrais ajouter, et de beaux exemples. Cette rivière, beaucoup moins large et, au gué que nous traversions, moins profonde que la Plate, ne pouvait être dangereuse que pour des gens inattentifs. Ses eaux étaient si limpides, que partout on pouvait en voir le fond; il n’y avait donc rien de plus facile que d’éviter les encombres; mais soit inadvertance ou distraction, soit désobéissance de l’attelage, la charrette du frère Charles se trouva sur la pente d’un roc et déjà trop avancée pour pouvoir reculer: mulets, voiture et voiturier, tout fit la culbute, et malheureusement dans un trou assez profond pour ne laisser aucune espérance de salut, si d’un côté notre chasseur ne se fût jeté à la nage au risque de sa vie, pour aller tirer au fond de sa voiture le pauvre frère qui s’y tenait blotti dans un coin, tandis que de l’autre toutes les Têtes-plates présentes plongeaient pour sauver la voiture, le bagage et les mulets. Le bagage, à peu de chose près, fut sauvé. A force d’efforts, on était parvenu à relever la charrette, lorsqu’un pauvre sauvage, qui seul la soutenait en ce moment, s’écria, n’en pouvant plus: «Je me noie.» De son côté, le chasseur, chargé du poids du Frère, qui faisait sans cesse des efforts pour se tenir sur l’eau, était sur le point de périr victime de son dévouement. Enfin tous ceux qui savaient nager, hommes, femmes, enfants, ayant fait des prodiges pour nous donner des preuves de leur attachement, il se trouva que nous n’eûmes à regretter personne; l’attelage seul périt, lui qui paraissait avoir dû se sauver de lui-même, puisque l’on avait pris la précaution de couper les traits; mais les mulets, dit-on, une fois les oreilles dans l’eau, ne s’en tirent plus. La perte de ces trois mulets, les plus beaux de la caravane, quoique considérables, fut bientôt réparée. Pendant qu’on s’occupait à faire sécher le bagage, je retournai au Fort-Hall, où, retrouvant dans M. Ermatinger la même sympathie et la même générosité qu’il m’avait toujours témoignées, je fis l’acquisition de trois autres mulets, pour une somme modique en comparaison de ce que j’eusse dû payer si j’avais eu à faire à des gens capables de profiter de la circonstance. Voilà le danger évité; voici la leçon. On fit la remarque que ce jour avait été le seul dans tout le cours de notre voyage où, à cause de l’embarras du départ et des adieux que nous faisions à nos amis, nous nous étions mis en marche sans songer à réciter l’itinéraire.
Dangers d’une autre nature, encore évités par la grâce de Dieu, je n’en doute nullement. Nous cheminions tranquillement sur les bords de la Plate. Malgré les avis du capitaine Fitz-Patrick qui dirigeait la caravane, plusieurs jeunes gens s’étaient écartés de la bande, pendant que le capitaine, le P. Point et moi nous avions pris les devants pour chercher un endroit propre à asseoir le camp. Nous venions précisément de le relever et de desseller nos chevaux, lorsque tout à coup nous entendîmes le terrible cri d’alarme: Les Indiens! les Indiens! Et, en effet, nous vîmes dans le lointain un grand nombre de sauvages se grouper d’abord, puis se diriger vers nous à toute bride. Sur ces entrefaites arrive à la caravane un jeune Américain à pied et sans armes; il s’était laissé surprendre par les sauvages, qui lui avait tout enlevé. Pendant qu’il se lamente de la perte qu’il vient de faire, et surtout qu’il s’indigne des coups qu’il a reçus, il saisit brusquement la carabine chargée de l’un de ses amis et déclare qu’il retourne à l’ennemi pour tirer de l’offense une vengeance éclatante. A cette vue, tout le monde s’émeut; la jeunesse américaine veut se battre: le colonel, en sa qualité d’homme de guerre, range les wagons sur deux lignes et fait placer au milieu tout ce qui peut courir ailleurs quelque risque; tout se prépare pour une action d’éclat. De son côté, l’escadron sauvage, considérablement grossi, s’avance fièrement, présentant un large front de bataille, comme s’ils avaient l’intention d’envelopper notre phalange; mais à notre bonne contenance, et à la vue du capitaine qui s’avance vers eux, bientôt ils ralentissent le pas et finissent par s’arrêter. On parlemente, et le résultat de la négociation ayant été qu’on rendrait au jeune Américain tout ce qu’on lui avait pris, à condition que lui ne rendrait pas les coups qu’il avait reçus, tout s’apaisa, et on convint de part et d’autre de fumer le calumet. Ces sauvages étaient un parti d’environ quatre-vingts Sheyennes; leur tribu passe pour la plus brave de la prairie. Ils suivirent notre camp deux ou trois jours, leurs chefs furent admis à notre table, et tout se passa à la satisfaction générale.
Une autre fois, comme nous étions avec l’avant-garde des Têtes-plates, mais acculés dans une gorge de montagnes, après avoir marché inutilement une journée entière, nous fûmes obligés de retourner sur nos pas. Le soir, on s’aperçut qu’il y avait dans les environs un parti de Ranax, sauvages qui encore cette année ont tué plusieurs blancs; trois ou quatre de leurs loges étaient dressées dans le voisinage. Mais il paraît qu’ils avaient plus peur que nous; avant le jour, ils avaient disparu.
Quelques jours seulement après la réception de cette nouvelle, nous pensâmes un instant que nous allions avoir à nous défendre nous-mêmes contre un grand parti de Pieds-noirs. Nous étions sur les terres que leurs guerriers infestent le plus souvent; déjà on croyait les avoir vus en grand nombre derrière la montagne en face de nous. Mais, incapables de s’effrayer à la vue des Pieds-noirs, eussent-ils été cent fois plus nombreux, nos braves Têtes-plates, dont le courage était centuplé par le désir de nous introduire chez eux, se montrèrent tout disposés à se défendre. Pilchimoe, élevant en l’air sa carabine, part comme un éclair, se dirige droit vers le lieu où il suppose l’ennemi, escalade la montagne et disparaît à nos yeux, suivi de loin de trois ou quatre de ses camarades. Cependant le camp se préparait à soutenir l’assaut; les chevaux étaient attachés, les armes prêtes, lorsque nous vîmes descendre de la montagne, non des Pieds-noirs, mais nos braves Indiens suivis d’une douzaine de Ranax. Un parti de ces sauvages se trouvait dans les environs. En nous apercevant dans le lointain, ils s’étaient rassemblés, beaucoup plus pour fuir que pour nous attaquer. Il y avait parmi eux un chef qui nous parut avoir les meilleures dispositions en faveur de la religion. J’eus avec lui une longue conférence, dans laquelle je reçus de lui la promesse que tous ses efforts tendraient à inspirer à ses gens les sentiments que je lui inculquais. Il nous quitta avec sa suite, le lendemain du jour où les quatre chefs des Têtes-plates arrivèrent pour nous féliciter de l’heureuse issue de notre voyage.
Nous vîmes en cette occasion combien la raison sait rendre un sauvage maître de lui-même. Ce chef ranax était le frère d’un Ranax tué par l’un des chefs têtes-plates qui venaient d’arriver. Ils se saluèrent devant nous en se voyant, et se séparèrent au départ, comme l’eussent fait deux nobles chevaliers chrétiens qui n’ont d’animosité contre l’ennemi que sur le champ de bataille. Cependant les Têtes-plates ne fumèrent pas avec les Ranax, qui les avaient indignement trahis en plusieurs circonstances. Je pense qu’il ne nous sera pas difficile de les réconcilier enfin une bonne fois. Les Têtes-plates feront assurément ce qui leur sera conseillé, et je suis sûr que les autres n’en exigeront pas davantage.
Je me recommande à votre bon souvenir, particulièrement dans vos prières.
Racine-amère, de l’emplacement choisi pour
la 1ᵉʳ réduction, 26 octobre 1841.
Vous qui priez tant pour nous et pour nos pauvres sauvages, vous méritez sans doute une longue lettre de notre part. Je prends d’autant plus volontiers la plume, que je sais que les nouvelles que j’ai à vous communiquer ne contribueront pas peu à vous entretenir dans vos bons propos, et à augmenter, s’il se peut, la ferveur et l’assiduité de vos prières.
Après un voyage à cheval de quatre mois et demi dans le désert, et malgré la privation continuelle de pain, de vin, de fruits, de café, de tout ce que le monde appelle les douceurs de la vie, nous nous sentons plus forts, plus dispos et plus encouragés que jamais à travailler à la conversion de ces pauvres âmes que la divine miséricorde nous adresse de toutes parts. Après celui qui est l’Auteur de tout bien, grâces en soient rendues à Celle que l’Eglise nous permet d’appeler notre vie, notre douceur et notre espoir, puisqu’il a plu à la divine bonté que les grandes consolations nous vinssent les jours de ses fêtes. C’est le jour de sa glorieuse assomption dans le ciel que nous avons rencontré l’avant-garde de nos chers néophytes, et que pour la première fois nous avons assisté à leur pieuse réunion. C’est le dimanche de l’octave que nous avons célébré tous les trois au milieu d’eux les saints mystères. C’est huit jours après que ces bons sauvages se consacrèrent, eux et leurs enfants, au Cœur immaculé de Marie. C’est le jour où l’Eglise célèbre la fête de son saint Nom que le camp du grand chef renouvela cette consécration au nom de toute la peuplade. C’est le 24 septembre, fête de Notre-Dame de la Merci, que nous arrivâmes sur le bord de la rivière qui est encore appelée la Racine-amère, mais où doit bientôt couler le lait et le miel. C’est le premier dimanche d’octobre, fête du saint Rosaire, que nous nous sommes fixés dans la terre promise, en plantant une grande croix sur le sol destiné à la première réduction, circonstance qu’on m’assure avoir été prédite par une petite fille de douze ans, baptisée et morte pendant mon absence, comme je l’ai rapporté dans une autre lettre (p. 114). Que de motifs d’encouragement vint encore nous donner le deuxième dimanche du même mois! Ce jour, l’Evangile offre à nos espérances la belle parole du festin; ce jour, 10 octobre, un grand protecteur (saint François de Borgia) nous bénit du haut du ciel; ce jour enfin, fête de la Maternité divine, que ne nous promet pas la Vierge qui a donné son Fils pour le salut du monde! Quinze jours après, le quatrième dimanche d’octobre, fête du Patronage de la sainte Vierge, nous lui offrions, comme prémices de la première réduction maternelle, la première chambre de notre résidence; vingt-cinq petits sauvages recevaient le baptême; des représentants de vingt-cinq nations différentes assistaient aux instructions; et pour tant de faveurs reçues par l’entremise de Marie, tous, d’une voix unanime, nous la proclamions Reine de la réduction naissante, en donnant à cette dernière le nom de Sainte-Marie.
Peut-être certains esprits-forts souriraient-ils en lisant ces remarques; mais il me semble que les âmes pieusement éclairées conviendront volontiers que la réunion de ces circonstances, jointe à la manière dont nous avons été appelés, envoyés et amenés dans ces parages, jointe surtout aux dispositions de nos bons Indiens en faveur de notre religion, que tout cela, dis-je, est bien propre à nous fortifier dans l’espérance que nous avions conçue depuis si longtemps, de revoir bientôt ici ce qui s’est vu de si admirable dans les réductions du Paraguay! Aussi est-ce là maintenant l’unique pensée qui nous occupe le jour, le rêve de nos nuits; et ce qui me prouve que ce beau idéal n’est pas seulement un rêve, c’est qu’au moment où j’écris ces lignes, les voix bruyantes de nos charpentiers, le forgeron qui fait résonner le marteau sur l’enclume, m’annoncent qu’il est question, non plus de poser les fondements, mais bien d’élever le comble de la maison de prières (église); c’est qu’aujourd’hui même trois sauvages députés de la tribu des Cœurs-d’alènes, qu’attire ici la nouvelle du bonheur futur des Têtes-plates, sont venus nous conjurer d’avoir aussi pitié de leurs compatriotes. «Père, me disait l’un d’eux, nous sommes vraiment dignes de pitié, nous désirons servir le Grand-Esprit, mais nous ne savons que faire pour cela; nous avons besoin de quelqu’un pour nous l’apprendre, voilà pourquoi nous nous adressons à vous.»
Et le jour de la plantation de la Croix au milieu du camp, que j’eusse voulu que nos Pères et Frères d’Europe, et vous aussi, mes Sœurs, vous eussiez été présents à la cérémonie qui eut lieu vers le soir. Combien tous les cœurs n’eussent-ils pas été émus en voyant s’élever dans les airs le signe auguste de notre salut, au milieu d’un peuple, petit il est vrai, si l’on n’envisage que le nombre, mais bien grand pour le zèle d’un missionnaire qui peut trouver parmi eux des apôtres et des martyrs de la cause sacrée! Vous eussiez vu avec quels sentiments de foi et d’amour tous ceux qui étaient présents, depuis le grand chef jusqu’aux plus petits enfants, venaient se prosterner aux pieds de l’arbre des élus et coller leurs lèvres sur le bois qui a sauvé le monde; avec quel dévouement ils prenaient à haute voix le saint engagement de souffrir plutôt mille morts que de jamais abandonner la prière!
Si nous étions en nombre encore quelques années, que de nouvelles provinces ne viendraient pas s’adjoindre au royaume de notre Seigneur! Je n’en doute pas, deux cent mille âmes seraient sauvées. Les Têtes-plates et les Cœurs-d’alènes ne sont pas nombreux, il est vrai; mais les Pends-d’oreilles forment une tribu trois fois plus nombreuse et non moins bien disposée. L’année dernière, j’ai baptisé plus de deux cent cinquante de leurs enfants. Le grand chef, déjà baptisé et nommé Pierre, est un véritable apôtre, et ils ne sont éloignés de nous que de quatre à six journées de chemin. Viendront ensuite six cents Shlishatkumche, huit cents Stiet-Shoi, trois cents Zingomènes, deux cents Shaistche, trois cents Shuyelpi, cinq cents Tchilsolomi, quatre cents Sim-poils, deux cents cinquante Zinabsoti, trois cents Yinkaeêous, mille Yejakomi, tous de la même souche, et parlant à peu près la même langue. Les Spokanes, leurs voisins, ne tarderaient pas à suivre leur exemple; les Nez-percés, déjà envahis par les ministres protestants, se dégoûtent de leurs prêches et nous tendent les bras. Les Ranax, dont le chef s’est montré si bien disposé, les Serpents et les Corbeaux que j’ai visités l’année dernière, les Sheyennes que j’ai rencontrés deux fois sur les bords de la Plate, la nombreuse nation des Scioux, les Mandans avec les Arikaras et les Gros-Ventres ou Minatares (trois tribus réunies, ensemble trois mille âmes) qui m’ont reçu avec tant de marques d’estime et d’amitié, les Omathas, d’autres nations encore qu’il serait trop long d’énumérer, ne sont pas éloignés du royaume des cieux.
Il n’y a que les Pieds-noirs dont on aurait lieu de désespérer, si les pensées de Dieu ressemblaient toujours aux pensées des hommes. Ce sont des assassins, des voleurs, des traîtres, pis que cela encore. Mais qu’étaient primitivement, dans l’Amérique du Nord, les Chiquites, les Chiriganes, les Hurons et les Iroquois? et avec le temps et le secours d’en haut que ne sont-ils pas devenus? N’est-ce pas à ces derniers que les Têtes-plates sont redevables des germes de bien qui produisent aujourd’hui sous nos yeux de si beaux fruits? D’ailleurs les Pieds-noirs n’en veulent pas aux Robes-noires; loin de là, les autres Indiens nous assurent que, si nous nous présentions en cette qualité, nous n’aurions rien à craindre d’eux. C’est même en cette qualité que, l’année dernière, étant tombé entre les mains d’un de leurs partis, je fus conduit comme en triomphe à leur village, porté par douze guerriers sur un manteau de peaux de buffle, et invité à un festin auquel assistaient tous les braves du camp, et au commencement duquel je fus émerveillé de les voir, tandis que je récitais le Benedicite, frapper d’une main la terre et lever l’autre vers le ciel, pour signifier que tout bien vient d’en haut tandis que la terre n’enfante que le mal.
Vous prierez beaucoup, mes Sœurs, pour que le bon Dieu inspire à nos supérieurs de nous envoyer des ouvriers; j’en ai demandé de tous les points du globe. Mais pour la plus grande gloire de Dieu, pour le salut d’un si grand nombre d’âmes, qu’on pèse en Europe ce que j’ai encore à dire; je ne dirai rien que d’exact.
Au jugement des PP. Mengarini et Point qui m’accompagnent, au témoignage de tous les voyageurs de l’Ouest que j’ai vu (et j’en ai vu beaucoup qui ont parcouru toutes ces contrées et logé longtemps sous les loges des Têtes-plates en particulier), enfin d’après toutes les observations que j’ai pu faire moi-même dans mes deux voyages, les Têtes-plates sont d’une simplicité, d’une droiture, d’une docilité d’enfant, à tel point que de mauvais plaisants, abusant de ces aimables qualités, les portèrent plus d’une fois à faire des choses que nous-mêmes aurions peine à croire, si elles ne nous étaient attestées par des témoins dignes de foi, comme de les faire danser jusqu’à l’entier épuisement de leurs forces, sous prétexte de détourner de prétendus fléaux dont ces imposteurs assuraient qu’ils étaient menacés à cause de leurs péchés.
Mais s’ils sont des enfants pour leur simplicité, on peut dire aussi qu’ils sont des héros pour le courage. Jamais ils n’attaquent personne, mais malheur à qui les provoque injustement! On a vu des poignées de leurs braves attendre de pied ferme des forces vingt fois plus nombreuses que les leurs, en soutenir le choc sans plier, et, en les mettant bientôt en pleine déroute, les faire repentir de leur injuste agression. Quelques semaines seulement avant ma première arrivée aux montagnes, soixante-dix Têtes-plates se voyant forcés d’en venir aux mains avec les Pieds-noirs d’environ cinq cents loges (ce qui suppose à peu près quinze cents guerriers,) résolurent d’en soutenir l’attaque en hommes déterminés à mourir plutôt qu’à lâcher pied. Déjà l’ennemi fondait sur eux, qu’ils étaient encore à genoux, adressant au Grand-Esprit toutes les prières qu’ils savaient; car le chef avait dit: «Qu’on ne se relève pas qu’on n’ait bien prié.» Leur invocation finie, ils se relèvent pleins de confiance, supportent sans reculer le choc de l’ennemi, et bientôt l’obligent à douter de la victoire. Le combat commencé, laissé et repris plusieurs fois, dura cinq jours de suite, c’est-à-dire jusqu’à ce que les Pieds-noirs, effrayés d’une audace qui tenait du prodige, se virent contraints de battre en retraite, abandonnant sur le champ de bataille un grand nombre de morts et de blessés; et, chose vraiment étonnante! du côté des Têtes-plates, dont chacun avait vingt adversaires à combattre, pas un mort, pas un prisonnier; un seul mourut des suites d’une blessure, mais seulement plusieurs mois après l’action, et le lendemain du jour où je l’eus baptisé, quoique la pointe d’une flèche lui fût restée tout entière dans la cervelle.
C’est dans cette affaire que le brave Pilchimoe, dont j’ai parlé plusieurs fois dans mes lettres, sauva ses frères par son dévouement. Les chevaux de toute la troupe passaient isolés dans la prairie; tout à coup arrive de loin au grand galop une bande de Pieds-noirs dans le dessein de s’en emparer. Pilchimoe voit le danger; il était à pied, mais près de lui se trouvait une femme à cheval, courir aux autres chevaux, les rassembler et les ramener au camp; tout cela fut pour lui l’affaire de quelques minutes.
Un autre guerrier, nommé Sechelmela, voyant un Pied-noir isolé des autres, s’apprêtait à l’attaquer, lorsque celui-ci, le prenant pour un des siens, le pria en grâce de le laisser monter en croupe sur son cheval. Le Pied-noir avait une carabine, la Tête-plate n’avait que son arc. Aussitôt il conçoit le dessein de s’emparer de cette arme; avant de se découvrir, il laisse monter son ennemi derrière lui, chevauche quelque temps dans la prairie, et tout à coup, lorsque l’autre s’y attendait le moins, il saisit avec force la carabine et s’écrie: «Pied-noir, je suis Tête-plate, lâche ton arme.» A ces mots, plus mort que vif, le Pied-noir lâche prise, et Sechelmela, désormais bien armé, se met à la poursuite d’autres ennemis.
Mais voici un trait beaucoup plus beau, ce me semble; il est de Pierre, le grand chef que j’ai déjà nommé; il y a aujourd’hui quinze jours, un Pied-noir, grand voleur de chevaux, venait d’être surpris par nos gens en flagrant délit; c’était pendant la nuit, il faisait fort obscur. Quoique blessé, ou plutôt parce qu’il était blessé, il n’en était que plus redoutable, ayant encore à la main son fusil, dont il menaçait de faire usage contre le premier qui se mettrait à sa portée. Personne n’osait avancer; Pierre, petit de taille et âgé d’environ quatre-vingts ans, sentit se ranimer son courage. «Quoi donc, s’écrie-t-il, vous avez peur? laissez-moi faire.» Et courant droit à l’ennemi, il l’achève d’un coup de lance. Aussitôt il se jette à genoux, tourne les yeux vers le ciel, et fait à haute voix sa prière à peu près en ces termes: «Grand-Esprit, vous savez pourquoi j’ai tué ce Pied-noir, ce n’était pas par vengeance, il le fallait bien pour faire un exemple qui rendît les autres plus sages. Ah! je vous en supplie, faites-lui miséricorde dans l’autre vie, nous lui pardonnons de bien bon cœur le mal qu’il a voulu nous faire, et pour vous prouver que je dis la vérité, je vais le couvrir de mon habit.» En disant ces paroles, il se dépouilla de son manteau, et ne se retira qu’après en avoir revêtu le cadavre.
Ne le perdons pas de vue, Pierre était l’année passée à la tête de la peuplade nombreuse des Pends-d’oreilles qui demande des Robes-noires; Pierre baptisé est maintenant un véritable apôtre. Avant son baptême, il pouvait déjà se rendre cet heureux témoignage: «Si jamais j’ai fait le mal, ce n’a été que par ignorance; tout ce que j’ai cru bon, j’ai toujours tâché de le faire.» Rapporter toutes ses bonnes œuvres serait une chose impossible. Tous les jours, de grand matin, il parcourt le village, adressant à chaque loge soit des encouragements, soit de simples avis, soit des réprimandes, selon qu’il le juge à propos pour le bien de ceux à qui il s’adresse. Son cheval, qui se distingue par deux cornes de bœuf attachées entre les deux oreilles, est si habitué à ce manége, que sans être stimulé ni retenu, il s’arrête lorsque l’exhortation du cavalier commence, et se remet en marche dès qu’elle est finie.
J’ai parlé de la simplicité et du courage des Têtes-plates; que vous dirai-je encore? Qu’ils ne ressemblent nullement à la plupart des autres sauvages; qu’ils ne sont ni grossiers, ni importuns, ni imprévoyants, ni inconstants, encore moins cruels; qu’ils sont d’un désintéressement, d’une générosité, d’un dévouement rares envers leurs frères et leurs amis; que du côté de la probité et des mœurs publiques, ils sont irréprochables et même exemplaires; que les querelles, les injures, les divisions, les inimitiés, les rixes leur sont inconnues. L’année dernière, pendant un séjour de plusieurs mois au milieu d’une grande partie de la peuplade, jamais je n’ai pu observer le moindre dérèglement; que si quelques enfants vont nus, usage qu’il serait facile d’abolir, personne ne paraissait avoir l’air de s’en apercevoir.
J’ajouterai que toutes leurs bonnes qualités sont déjà surnaturalisées par des vues de foi, et par leur grand zèle pour pratiquer ce que commande et éviter ce que défend notre sainte religion; qu’on ne rencontre plus chez eux aucun vestige de superstition; que leur confiance en nous est telle, qu’il ne leur vient pas même à la pensée que nous puissions être ni trompés ni trompeurs; qu’ils croient sans la moindre difficulté les mystères les plus profonds, aussitôt qu’ils leur sont proposés. J’ai dit ailleurs ce qu’ils avaient fait pour obtenir des Robes-noires, les dangers courus, les voyages entrepris, les maladies, les morts, les massacres qui en ont été la suite. Ce qu’ils ont fait pendant mon absence, et jusqu’à notre retour parmi eux, rend également témoignage de la droiture de leurs intentions. Maintenant quelle exactitude à se rendre aux offices! quel recueillement à la chapelle! quelle attention au catéchisme! quelle modestie! quelle piété! quelle ferveur dans leurs prières! quelle humilité! quelle simplicité dans ce qu’ils racontent de leur ancien aveuglement ou des actions qui peuvent leur faire honneur! En les entendant sur ce dernier article, on dirait qu’ils parlent de tout autre que d’eux-mêmes ou de choses qui leur sont absolument étrangères. Je ne connais pas de simplicité religieuse qui surpasse la leur. «Père, disent-ils ordinairement en baissant modestement les yeux et le ton de la voix, ce que je vous dis, je ne l’ai jamais dit, et je ne le dirai à nul autre qu’à vous; mais je vous le dis, parce que vous me le demandez et que vous avez droit de le savoir.»
Les chefs, qui seraient mieux appelés les pères de la peuplade, dont les ordres, se bornant presque à l’expression d’un désir, sont cependant toujours écoutés, ne se distinguent pas moins par leur docilité à notre égard que par leur ascendant sur la tribu.
Le plus influent d’entre eux, surnommé le Petit-Chef, à cause de l’exiguïté de sa taille, considéré comme guerrier et comme chrétien, serait comparable aux plus beaux caractères de l’antique chevalerie. Un jour, lui septième, il soutint l’assaut de tout un village de Ranax qui attaquait injustement ses compagnons. Une autre fois, il ne se signale pas moins contre les mêmes Ranax qui venaient de se rendre coupables envers lui de la plus noire trahison; il marche contre eux avec dix fois moins de guerriers qu’ils n’en avaient. Ces braves, se croyant invincibles sous sa conduite et sous la protection du Ciel qu’ils invoquaient, se précipitent sur les traîtres, les mettent en déroute, en tuent neuf, et en eussent tué un nombre plus considérable, si, au plus fort de la poursuite, le petit-chef ne se fût souvenu que ce jour-là était un dimanche, et n’eût arrêté ses compagnons en leur criant: «Mes amis, c’est l’heure de la prière, hâtez-vous de retourner au camp!» A sa voix, ils abandonnent les fuyards, retournent sur leurs pas, et à peine sont-ils arrivés au camp, que sans même songer à panser leurs blessures, ils tombent à genoux dans la poussière, pour rendre au Dieu des armées tout l’honneur de la victoire. Le petit-chef atteint d’une balle au travers de la main droite, en avait perdu entièrement l’usage; mais voyant deux de ses compagnons blessés plus grièvement que lui, il banda leurs plaies avec la main qui lui restait libre, et prit soin d’eux pendant toute la nuit de cette glorieuse journée.
Dans mainte autre occasion, il ne s’est montré ni moins courageux ni moins prudent; aussi plusieurs fois les Nez-percés, nation beaucoup plus nombreuse que les Têtes-plates, lui ont-ils offert la dignité de grand-chef, s’il voulait passer dans leurs rangs. Il aurait pu le faire sans blesser les droits de personne, tout sauvage étant libre de quitter un chef pour passer sous un autre quand bon lui semble, à plus forte raison quand il s’agit de devenir soi-même grand-chef. Mais le petit-chef, content du poste que lui avait assigné la Providence, repoussa toujours des offres si honorables, sans jamais donner d’autre raison de son refus que celle-ci: «Le Maître de la vie m’a fait naître chez les Têtes-plates, c’est au milieu des Têtes-plates que je dois mourir.» Amour de la patrie bien recommandable sans doute, mais ce qui l’est peut-être encore plus dans un guerrier, c’est la vraie humilité dont toutes ses paroles sont empreintes: «Avant de connaître le vrai Dieu, me disait-il un jour, hélas! que nous étions aveugles! on priait, mais à qui adressait-on ses prières?.... Vraiment, je ne sais comment ni pourquoi le Grand-Esprit nous a soufferts si longtemps...» Aujourd’hui, non content d’être le premier à tous les offices qui se font à la chapelle, il est toujours le dernier qui cesse de prier ou de chanter dans sa loge, et le matin, avant le point du jour, ses chants et ses prières ont déjà recommencé.
Le fond de son caractère est la douceur, ce qui ne l’empêche pas de s’armer d’une sainte sévérité lorsqu’il voit quelque chose d’inconvenant. En voici une preuve. Quelques jours avant notre arrivée, une jeune personne s’étant absentée de la prière pour une raison qui ne lui semblait pas légitime, il prit un fouet, et reprochant à cette fille légère de se trouver où elle ne devait pas être et de n’être pas où elle devait se trouver, il la flagella en public de manière à donner un exemple dont on se souvînt dans la suite. La pauvre sauvagesse reçut cette correction en toute humilité et promit de se corriger.
Les Têtes-plates aiment à prier. Après la prière du soir, faite en commun, ils prient encore en famille, ou bien ils chantent des cantiques. Ces pieux exercices se prolongent quelquefois bien avant dans la nuit, et pendant le sommeil, quand quelqu’un s’éveille, il se met encore à prier. Le bon vieux Simon a pris l’habitude avant de se coucher, de rassembler les braises de son foyer; puis il fait dévotement sa prière, fume son calumet et se couche. Toutes les fois qu’il se réveille, il recommence les mêmes opérations, pour l’ordinaire, trois ou quatre fois chaque nuit. Il y eut même un temps où celui qui s’éveillait le premier dans chaque loge se chargeait d’éveiller les autres pour leur faire recommencer la prière en commun. Ce pieux excès provenait d’un petit avis que je leur avais donné dans ma première visite: que quand on s’éveillait la nuit, il était bon d’élever son cœur à Dieu. On leur a expliqué depuis comment il fallait entendre la chose.
La nuit du 24 au 25, les chants et les prières n’ont pas cessé. Hier mourut une jeune femme, baptisée quatre jours auparavant. A cette occasion nous leur expliquâmes la doctrine de l’Eglise sur le purgatoire, en leur recommandant de prier pour le repos de son âme. En ce moment on dépose les restes de la défunte au pied du calvaire planté au milieu des loges; on peut écrire en toute confiance sur la croix de sa tombe: In spem resurrectionis. Bientôt nous célébrerons la commémoration des fidèles trépassés; elle nous fournira l’occasion d’établir la coutume si chrétienne et si touchante d’aller prier sur les tombeaux.
Les dimanches, les pieuses pratiques, quelques longues et multipliées qu’elles soient, ne sont jamais trouvées fatigantes. On sent ici que le bonheur des petits et des humbles est de parler au Père céleste, et que nulle maison ne leur offre tant d’attraits que la maison du Seigneur. Ici encore, le repos du dimanche est si religieusement observé, que même, avant notre arrivée, le cerf le plus timide eût pu se promener en toute sécurité au milieu de la peuplade, lors même que, faute de nourriture, elle eût été réduite au jeûne le plus rigoureux; car à leurs yeux l’action de prendre son arc et de tirer une flèche en ce saint jour n’eût pas été moins répréhensible que ne l’était chez le peuple de Dieu l’action de ramasser du bois. Depuis qu’ils ont une idée plus juste de la loi de grâce, ils sont moins esclaves de la lettre qui tue, mais non moins attachés au fond des choses. Ils font mieux: avant de rien faire qui puisse avoir l’apparence d’une œuvre servile, ils viennent éclaircir leurs doutes, ou solliciter en esprit de foi et d’humilité la permission dont ils croient avoir besoin.
Le grand chef se nomme le Grand-visage, à cause de la forme un peu allongée de sa figure; on pourrait plus noblement l’appeler l’Ancien du désert; car chez lui l’âge, la taille, la sagesse, tout est grand et patriarcal. Dès sa plus tendre enfance, avant même qu’il eût pu connaître ses parents, il avait eu le malheur de les perdre. Lorsque son père mourut, par compassion du pauvre orphelin déjà privé de sa mère, quelqu’un proposa de l’enterrer dans la même tombe; ce qui donne une idée des épaisses ténèbres où était alors assise cette pauvre peuplade. Mais Dieu, qui avait d’autres desseins, toucha si bien en sa faveur le cœur d’une pauvre femme, qu’elle s’offrit à lui servir de mère. Le Ciel bénit la généreuse tendresse de son cœur; bientôt elle eut la consolation de voir son fils adoptif se distinguer entre tous les autres enfants par son intelligence précoce et ses bonnes qualités. Il était reconnaissant, docile, charitable, et si naturellement pieux, que faute de connaître le vrai Dieu, il mit plus d’une fois sa confiance dans ce qui n’en était que l’ouvrage. Un jour, perdu dans une forêt et réduit à la dernière nécessité, il se mit à embrasser un gros arbre, le conjurant d’avoir pitié de lui. Il n’y a pas deux mois encore, ayant perdu d’un seul coup quatre grands calumets, perte considérable pour un Indien, il retourna bien loin sur ses pas, et pour intéresser le Ciel en sa faveur, il fit à Dieu cette prière: «Grand-Esprit, vous qui voyez et pouvez tout, je vous en prie, faites que je trouve ce que je cherche; cependant, que votre volonté soit faite.» Cette prière devait être agréable à Dieu. Il ne retrouva pas ses calumets, mais il avait reçu mieux, les dons du Saint-Esprit par lesquels il se distingue, simplicité, piété, sagesse, patience, courage et sang-froid. Telles sont les qualités qui l’ont fait élever, par les suffrages de toute sa tribu, à la première dignité où puisse parvenir un sauvage, et qui, désormais sanctifiée par la foi et la charité, l’élèvera un jour, je l’espère, à une éminente dignité dans le ciel. Plus heureux que Moïse, ce nouveau conducteur d’un autre peuple de Dieu, après avoir erré dans le désert plus longtemps que le premier, a fini enfin par introduire ses enfants dans la terre promise. Il a été baptisé le premier de sa grande famille, se nomme Paul, et comme saint Paul, il n’ouvre la bouche que pour amener ses nombreux enfants à la connaissance et à l’amour de Notre-Seigneur.
Vous vous êtes offertes, dans une de vos lettres, à servir, en quelque sorte, de marraines à nos nouveaux convertis; je vous exhorte donc beaucoup à prier sans cesse pour eux, car chacune de vous aura bientôt à répondre pour une centaine de filleuls; aux cinq cents que j’ai eu le bonheur de baptiser l’année passée, nous en ajouterons, avec la grâce de Dieu, encore six ou sept cents avant la fin de l’an 1841.
Me recommandant à Dieu dans vos bonnes prières, j’ai l’honneur d’être, avec le plus profond respect, etc.
Sainte-Marie des Montagnes Rocheuses,
26 octobre 1841.
Cette lettre est la conséquence pratique de ce qui est contenu dans mes lettres antérieures; conséquence qui sera, j’en suis sûr, bien consolante pour toutes les personnes bien pensantes, et surtout pour celles qui, tout en s’intéressant beaucoup au progrès de notre sainte religion, veulent des faits bien prouvés avant d’asseoir leur jugement.
De tout ce que j’ai écrit sur ma mission, il me semble que nous pouvons conclure que la petite peuplade des Têtes-plates est un peuple d’élus; qu’il est facile d’en faire un peuple modèle, la semence d’une chrétienté qui ne le cède pas en ferveur à celle du Paraguay, et que nous avons, pour parvenir à un but si désirable, plus de facilité que n’en avaient nos Pères, et un concours de circonstances aussi heureux que nous puissions le souhaiter. Permettez-moi de les énumérer.
Eloignement des nations corrompues, aversion pour les sectes, horreur de l’idolâtrie, sympathie pour les blancs, pour les catholiques, particulièrement pour les Robes-noires, dont le nom seul, dans leur esprit, par suite de l’idée favorable que leur ont donné les Iroquois, est synonyme de bon, de savant, de catholique. De plus, position centrale, emplacement assez vaste pour plusieurs réductions, terrain fertile et environné de hautes montagnes et d’une large barrière de stérilité; indépendante de toute autre autorité que de celle de Dieu et de ceux qui le représentent le plus immédiatement; point de tribut à payer que celui de leurs prières; expérience déjà sentie des avantages de la vie civilisée sur la vie sauvage; enfin conviction profonde et tout à la fois persuasion bien douce que, sans la religion qui leur est prêchée, on ne peut être heureux ni en cette vie ni en l’autre.
Tout cela supposé vrai (et personne de nous n’en doute), nous devons conclure ensuite: que la meilleure fin que nous puissions nous proposer est celle que nos Pères ont eue en vue au Paraguay, et que les meilleurs moyens pour parvenir à cette fin sont ceux qu’ils ont employés; ces moyens et cette fin ayant été approuvés par les autorités les plus respectables, couronnés d’un succès éclatant, admirés même de nos ennemis.
Etant tous d’accord sur ce principe, il ne doit plus être question que de nous faire une idée nette de la fin que nos Pères du Paraguay se sont proposée, c’est-à-dire de l’espèce de culture qu’ils ont cru devoir donner à l’esprit et au cœur de leurs néophytes, et du degré de perfection où ils ont cru possible de les amener avec le temps. Après avoir fait une étude sérieuse de ce qui est rapporté dans la relation de Muratorie, il nous a semblé que l’on pouvait se tenir aux points suivants:
A l’égard de Dieu, foi simple, vive, ferme, éclairée pour tout ce qui est de nécessité de moyen et de précepte.
* Profond respect pour la seule vraie religion et pour tout ce qui s’y rapporte.
* Piété tendre et respectueuse envers la sainte Vierge et les autres saints.
* Esprit de prosélytisme et * courage des martyrs.
A l’égard du prochain, * respect pour l’autorité, pour la vieillesse, pour les parents.
* Justice, charité, générosité à l’égard de tous.
A l’égard de soi-même, humilité, modestie, discrétion, douceur, pureté de mœurs, * amour du travail.
En insistant particulièrement sur les points marqués d’un astérisque.
1º Sur le profond respect pour la seule vraie religion, à cause des sectes, qui maintenant, pour faire tomber le reproche que leur ont fait autrefois Muratori, et de nos jours le célèbre Wiseman, font tous leurs efforts pour avoir l’air d’être désintéressées et vraiment zélées dans leurs prédications.
2º Sur l’esprit de prosélytisme, à cause des desseins que semble avoir la Providence sur notre petit peuple. A sa grande cérémonie d’avant-hier, nous avons vu réunis dans notre petite chapelle, faite de branches et de paille, des représentants de vingt-cinq nations différentes.
3º Sur le courage des martyrs, parce que sans ce courage, vu le voisinage des Pieds-noirs, il leur est moralement impossible de ne pas perdre soit la vie du corps, soit celle de l’âme.
4º Sur le respect de toute autorité légitime, afin de préserver leur esprit de la contagion des malheureux principes qui désolent à présent tant de nations prétendûment civilisées.
Enfin, sur l’amour du travail, parce que la paresse est le défaut dominant de tous les sauvages et même celui des Têtes-plates; ou si ce n’est pas la paresse proprement dite chez ces derniers, c’est du moins une grande inaptitude au travail des mains, qu’il faut tâcher de faire disparaître à force d’exercice et de patience.
Quant aux moyens, voici ceux auxquels nous croyons pouvoir nous arrêter:
MOYENS NÉGATIFS:
1º L’éloignement de toute funeste influence. Nous sommes ici éloignés, non-seulement de la corruption du siècle, mais de tout ce que l’Evangile appelle le monde; il s’agit de conserver ce précieux avantage, en prenant les plus grandes précautions dans les rapports immédiats des sauvages avec les blancs, même avec les ouvriers que nous n’avons que pour la nécessité; parce que, bien qu’ils ne soient pas mauvais, ils sont loin d’être aussi bons qu’il le faudrait pour servir de modèles à des hommes qui ont assez d’humilité pour ne se croire bons qu’autant qu’ils se rapprochent des blancs.
2º L’intelligence de la langue maternelle seule, en se bornant dans des écoles (je parle pour l’avenir) à leur apprendre à lire et à écrire dans leur langue, puis le calcul et le chant musical. Des exceptions à cette règle ne pourraient avoir lieu qu’en faveur de ceux en qui l’on verrait des dispositions extraordinaires, et qui feraient concevoir l’espérance fondée de les voir devenir un jour des auxiliaires pour le bien de la religion. Un enseignement qui irait plus loin me semblerait fort préjudiciable à la simplicité de ces bons Indiens; simplicité, je l’avoue, sur laquelle on pourrait greffer bien des erreurs, qu’il faudrait même éclairer du flambeau des sciences humaines, si elle se trouvait dans le voisinage des prétendues lumières, mais qui est la source de toutes les vérités et de toutes les vertus, quand elle peut n’être éclairée que du flambeau de la foi. C’est en quoi Laharpe lui-même fait consister la perfection de notre ministère auprès des sauvages, en parlant des apôtres de notre Compagnie:
Eclairant par la foi l’ignorance sauvage.
MOYENS POSITIFS:
1º Emplacement de la première réduction, plan du village, nature des constructions, division de terre. Tous ces points ont été longtemps pesés et discutés. Maintenant l’emplacement est définitivement arrêté; je vous envoie ci-joint le plan du village. Les bâtisses que nous avons jugées nécessaires ou utiles sont, comme dans les réductions du Paraguay: une église de cent pieds de long sur cinquante de large, des écoles, des ateliers, des magasins, des champs publics, etc.
2º Règlement concernant le culte, les exercices religieux, le chant, la musique, les instructions et catéchismes, l’administration des sacrements, les congrégations. Dans toutes ces dispositions, nous tâcherons de nous conformer, autant que possible, à ce qui se faisait au Paraguay.
Telles sont les résolutions que nous avons prises, en attendant qu’elles soient approuvées, amendées ou modifiées par les bons conseils que nous désirons tous recevoir de tous ceux qui ont à cœur l’avancement de l’œuvre de Dieu, et qui par leur position ont grâce d’état pour nous communiquer le véritable esprit de la Compagnie.
Me recommandant à vos saints sacrifices et prières, j’ai l’honneur d’être, etc., etc.
P.J. de Smet, S. J.
P. S. Noms de dix-huit nations sauvages et de sept nations civilisées, dont les représentants assistaient avant hier à nos instructions:
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Arikaras. Chawanous. Chippeways. Cœurs-d’alène. Corbeaux. Grees. Iroquois. Kootenays. Nez-percés. |
Payots. Pends-d’oreilles. Pieds-noirs. Ranax. Sauks. Serpents. Spokanes. Têtes-plates. Yoots. |
| Allemands. Américains des Etats-Unis. Belges. Canadiens. Français. Irlandais. Italiens. |