Sainte-Marie des Montagnes-Rocheuses,
28 décembre 1841.
Je viens de terminer un petit voyage jusqu’au fort Corville, sur le fort Columble, à environ trois cent vingt milles de notre établissement.
Quoique la saison fût très-avancée, deux raisons me déterminèrent à partir: d’abord la nécessité; il nous fallait des provisions pour l’hiver, des semences pour le printemps, des outils pour les sauvages si bien disposés au travail, des bœufs, des vaches, enfin tout ce qu’exige le premier établissement d’une réduction. Le second motif était de visiter les Pends-d’oreilles ou Calispels, qui, pour la plupart, se tiennent pendant l’automne sur la Rivière-à-Clarck.
La veille de mon départ, je fis connaître mon projet aux Têtes-plates, et leur demandai quelques chevaux de charge et une escorte en cas de rencontre des Pieds-noirs. Ils m’amenèrent dix-sept chevaux et dix jeunes guerriers. Ces dix braves, dont plusieurs avaient été criblés de balles et de flèches dans différentes escarmouches, m’ont montré, pendant tout le voyage, un dévouement, une docilité et une complaisance au-dessus de tout éloge, s’efforçant de deviner et de prévenir jusqu’à mes moindres besoins.
Nous nous mîmes en route dans l’après-dinée du 28 octobre, et fîmes environ quatre milles en descendant la vallée de la Racine-amère. Le premier jour nous ne rencontrâmes qu’un chasseur solitaire, chargé d’un gros chevreuil dont il nous offrit généreusement la moitié. Le lendemain, nous eûmes à supporter la neige qui tombait à gros flocons; chemin faisant nous prîmes un écureuil d’une nouvelle espèce; il avait la grandeur d’un rat ordinaire, les sourcils blancs, les oreilles rondes, le dos et la queue d’un gris obscur mêlé de rouge. Nous traversâmes un beau ruisseau, sans nom, le même que deux célèbres navigateurs, Lewis et Clarck, avaient remonté en 1805 pour se rendre dans le pays des Nez-percés ou Sapetans; je l’appelai le ruisseau de Saint-François de Borgia. Six milles plus bas nous arrivâmes à l’embouchure de la belle rivière de Saint-Ignace que nous traversâmes aussi. Elle entre dans la vallée de Sainte-Marie ou de la Racine-amère par un beau défilé appelé communément par les montagnards ou chasseurs canadiens, je ne sais trop pourquoi, la porte de l’enfer. Ces messieurs ont habituellement les mots de diable et d’enfer à la bouche, et je suis porté à croire qu’il ne faut pas chercher ailleurs la raison de ces sortes d’appellations qu’on rencontre si souvent dans le pays. Aussi j’ai examiné le Passage-du-diable, j’ai vogué sur la Course-de-Satan, je me suis trouvé entre les dents du Rateau de l’abîme infernal. Le Rateau et la Course, sur le Missouri, méritent réellement un nom qui exprime l’horreur, car l’un et l’autre sont des écueils très-dangereux. Le lit du premier est une forêt entière d’arbres et de chicots engloutis, qui ont leurs racines dans la vase, et contre lesquels les flots poussés par un courant impétueux, font un fracas épouvantable; le second, outre les mêmes difficultés, a de plus une pente si rapide que le plus habile pilote ne l’aborde qu’en tremblant. Deux fois le brave Iroquois qui conduisait mon canot, lors de mon passage en cet endroit dangereux, s’écria: «Père, nous sommes perdus.» Et moi: «Courage, Jean, confiance en Dieu; et nous sortîmes, sinon sans peur, du moins sans accident.
Le soir du second jour, nous dressâmes notre loge sur le bord d’un petit ruisseau, au pied de la montagne que nous avions à traverser le lendemain. Trois familles de la tribu de Stiet-Shoi ou Cœur-d’alène s’y joignirent à nous, pour faire ensemble une partie du voyage. J’eus le loisir de les entretenir longtemps sur des matières religieuses, et leur trouvai un caractère doux, poli, affable, et les meilleures dispositions pour la doctrine évangélique; avant de me quitter, ils me prièrent avec instance de venir instruire leur peuplade. Pendant la prière du soir, trois Kalispels arrivèrent au même endroit, et s’arrêtèrent tout court à la distance d’une centaine de pas, pour ne pas nous troubler dans nos exercices de piété. Un de nos chasseurs nous apporta un beau chevreuil, un autre deux faisans; ces derniers sont très-nombreux ici, et se laissent souvent tuer à coups de pierres; leur chair est blanche et très-délicate.
La vallée de Sainte-Marie a une étendue de cent cinquante à deux cents milles en longueur, sur quatre à sept milles de large; elle est bornée des deux côtés par des amas de rochers entassés les uns sur les autres à une hauteur considérable, presque inaccessible à cause des débris qui en encombrent le pied, et couverts en plusieurs endroits d’une légère couche de terre d’où s’élèvent jusqu’aux nues d’épaisses forêts de pins. Ces forêts sont peuplées de toutes sortes d’animaux, particulièrement de chevreuils, de biches, de grosses-cornes, de moutons d’une laine blanche comme la neige et fine comme la soie, d’ours et de loups de toute espèce, de panthères, de tigres, de chats-tigres et de chats sauvages, de carcajoux, animal à pattes courtes, long d’environ quatre pieds et d’une force extraordinaire; lorsqu’il a tué sa proie, chevreuil, cabri on grosse-corne, il enlève une partie de la peau assez spacieuse pour y passer la tête en forme de capuchon, et l’entraîne ainsi tout entière à son antre. On y trouve aussi le siffleur, espèce de marmotte, et l’original, qu’on ne parvient guère à tuer; il est si vigilant, qu’au moindre bruit, par exemple, d’une branche qui se rompt, il cesse de manger, regarde de tous côtés avec inquiétude, et ne recommence à paître que long-*temps après.
Dans la vallée, la terre végétale est en général légère; elle offre cependant de beaux pâturages. La rivière, dans presque toute son étendue, est bien boisée, particulièrement de pins, de sapins, de cotonniers, de bouleaux, d’aulnes et de saules. Parmi les oiseaux les plus remarquables, on y distingue l’aigle-nonne, ainsi appelé par les voyageurs à cause de sa couleur noire, excepté la tête qui est blanche; l’aigle noir, l’oiseau puant, l’épervier, la poule et la caille.
Le 30, trois chevaux s’étant éloignés de la bande pendant qu’ils paissaient librement la nuit (liberté dont il est rare qu’ils abusent), nous ne pûmes continuer notre route qu’à onze heures du matin. Nous escaladâmes bientôt une crevasse de rocher garnie de pins dont toutes les branches étaient couvertes d’une mousse noire et fine, en forme de festons ou de guirlandes de deuil; et nous grimpâmes ainsi l’espace d’environ six milles, guidés par un petit sentier où à chaque instant nous étions arrêtés par de gros blocs de pierre et des troncs d’arbres placés comme à dessein pour en rendre le passage impraticable. Arrivés enfin au sommet de la montagne, nous traversâmes une jolie petite plaine appelée la prairie de Kamath; c’est là que les Têtes-plates viennent chaque année au printemps déterrer la racine du même nom qui, avec la viande sèche du buffle, fait leur principale nourriture à Sainte-Marie. Nous descendîmes ensuite dans une belle prairie, d’environ dix milles d’étendue, arrosée par deux ruisseaux, qui s’y unissent pour se jeter plus loin dans la Rivière-à-Clark. Pendant qu’on dressait la loge pour y passer la nuit, je vis un Pied-noir qui se cachait dans les environs; je n’eus garde d’en parler à mes jeunes braves, qui n’auraient pas manqué de l’attaquer; mais le soir je pris la précaution de faire faire bonne garde autour des chevaux.
Le lendemain était un dimanche; je célébrai le saint sacrifice de la Messe, et je baptisai trois petits enfants des Cœurs-d’alène qui m’accompagnaient; le reste de la journée se passa en prières et en instructions; Técousten, le chef de mon escorte, en fit deux à ses camarades et parla avec beaucoup de force et de précision sur différents points de la religion qu’il avait déjà entendu expliquer.
Le lundi, fête de la Toussaint, après avoir célébré le saint sacrifice, je fis lever le camp, et nous nous rendîmes, par un défilé d’environ six milles, au pied de la Rivière-à-Clark.
Nous y étions attendus par deux camps de Kalispels; avertis de notre arrivée, hommes, femmes et enfants accoururent pour me donner la main, avec toutes les démonstrations de la joie la plus sincère. Le chef du premier camp s’appelait Chalax; je baptisai dans sa petite peuplade vingt-quatre enfants et une jeune Kootenaise moribonde. Comme le pays que nous avions à parcourir n’offrait que peu de ressources, il nous procura six ballots de viande de buffle.
Le chef du second camp, nommé Koytilpo, avait trente loges sous ses ordres; je résolus de passer la nuit avec eux. Je fus agréablement surpris en les entendant réciter fort bien les prières que j’avais enseignées aux Têtes-plates lors de ma première visite. Voici le mot de l’énigme: ayant appris que je reviendrais aux montagnes l’année suivante, ils envoyèrent chez les Têtes-plates un jeune homme intelligent et doué d’une bonne mémoire, qui, en peu de temps, apprit et retint les prières, les cantiques et les points essentiels au salut. Rentré dans son village, il employa tout l’hiver à les enseigner à ses compatriotes, et y réussit si bien, que je les trouvai parfaitement instruits. La même ardeur s’était communiquée aux autres petits camps avec le même succès. Ce fut une grande consolation pour moi de voir faire le signe de la croix et d’entendre prier et chanter les louanges de Dieu dans un désert de près de trois cent milles d’étendue, où jamais prêtre catholique n’avait encore mis le pied. Ces bons Indiens étaient au comble de la joie en apprenant que j’espérais bientôt pouvoir laisser un Père au milieu d’eux. Ils avaient déjà fait un premier essai de la vie civilisée en cultivant les patates; ils m’en offrirent plusieurs plats; ce fut les premières que je vis depuis mon départ des Etats-Unis. Leurs loges sont faites en nattes de jonc, comme celles des Potowatomies, à l’est des Montagnes. Avant de se coucher, ils assistèrent encore à des instructions que leur firent Técousten et un autre chef. Quelle admirable leçon pour les Européens! Tous les soirs, l’un des chefs fait une instruction ou donne quelques avis salutaires à sa peuplade, et tous y assistent avec tant de respect, de modestie et de recueillement, qu’à les voir on les prendrait plutôt pour des religieux que pour des sauvages. Lorsque le chef finit, tous répondent Koey! mot qui correspond à notre Amen. Le lendemain, avant mon départ, je baptisai vingt-sept de leurs petits enfants.
Dans la matinée, nous traversâmes une montagne et entrâmes dans la grande plaine de Kamath. Les loups y sont très-nombreux et féroces; au printemps dernier ils ont enlevé aux Kalispels et dévoré plus de quarante chevaux. Une fontaine d’eau bouillante se trouve à peu de distance du nord-est. Un défilé montagneux d’environ dix milles nous conduisit de cette plaine dans la belle prairie aux chevaux. Là, quinze loges de Kalispels nous reçurent avec les mêmes démonstrations d’amitié que leurs compatriotes de la veille. Le chef, qui avait fait plusieurs milles pour venir à ma rencontre, m’avoua franchement que des ministres américains, qu’il avait rencontrés pendant l’été, lui avaient rendu ma prière (religion) fort suspecte: «Mon cœur se trouve divisé, ajouta-t-il, et j’ignore à quoi m’en tenir.» Je n’eus point de peine à lui faire comprendre la différence entre ces messieurs et les prêtres, et les motifs de leurs calomnies contre la véritable Eglise de Jésus-Christ.
A l’entrée de la prairie aux chevaux se trouve un beau petit lac d’environ six milles de circonférence, entouré de hautes montagnes. A cause de la fête que célébrait l’Eglise en ce jour, je l’appelai le lac des Ames.
Le 3 novembre, après avoir dit les prières de grand matin et donné une instruction à tous les sauvages réunis, nous continuâmes notre marche sur les bords de la Rivière-à-Clark, que nous devions côtoyer pendant huit jours, nous fûmes une grande partie de la journée sur le penchant d’une haute montagne, gravissant un rocher raboteux et brisé de quatre à cinq cents pieds d’élévation. J’avais vu de bien mauvais passages, mais aucun ne m’avait encore paru si dangereux; le monter à cheval était impossible; à pied j’allais m’épuiser de fatigue avant d’être au bout. Je me rappelai que nous avions à notre suite une vieille mule assez prudente et pas trop vicieuse; je m’attachai à sa queue et tins ferme; au moyen de quelques cris et coups de fouet, la bonne bête me traîna fort patiemment jusqu’au sommet. Là nous jouîmes un instant du plus beau coup d’œil qu’on puisse s’imaginer: au bas, la rivière et ses environs; au-dessus de nos têtes des rochers s’élevant graduellement en amphithéâtre; en face, dans le lointain, des montagnes à perte de vue couvertes de pins jusqu’aux sommets. En descendant je changeai de position, je m’accrochai à la bride de ma mule, qui, continuant sa route pas à pas, me déposa sain et sauf au pied du mauvais rocher (c’est le nom que lui donnent les sauvages).
La Rivière-à-Clarck passe ici entre deux hautes montagnes escarpées. Cette belle rivière présente successivement toutes les phases capables d’enchanter le voyageur; tantôt ses eaux coulent majestueusement avec un doux murmure entre deux rives ombragées d’arbres de toute espèce; tantôt elle s’élargit dans un lit plus spacieux, et se transforme en une surface large, calme, unie et resplendissante comme un cristal. Bientôt des rochers la rétrécissent ou l’interceptent; alors elle s’élance en courants impétueux où l’eau s’échappe, comme un éclair, en chutes et en cascades et le mugissement des ondes imite le fracas des tourbillons que la tempête excite dans la forêt. En un mot, rien de plus varié que son cours, rien de plus pittoresque que ses rives. J’y ai surtout remarqué les différentes espèces de tamarins et de lichnis, plante médicinale dont parle Charlevoix dans son Histoire du Canada.
Nous ne rencontrâmes ce jour qu’une seule famille de Kalispels. Tandis que les vieilles femmes montaient la rivière dans leur léger canot d’écorces d’épinettes, qui portaient en même temps leurs petits enfants et tout leur ménage, les hommes marchaient à pied, le long de la rive, armés d’arcs et de fusils pour la chasse du gibier. Dans tous les petits prés ou marécages que nous traversâmes, nous vîmes un grand nombre de chevaux que les sauvages y laissent sans gardiens souvent pendant plusieurs mois; c’est ce qu’ils appellent mettre les chevaux en cage; en effet, il est rare qu’ils s’en éloignent à une grande distance.
Nous entrâmes, le 4, dans une forêt de cèdres et de pins, si épaisse, que dans presque toute son étendue nous pouvions à peine voir à la distance de vingt verges. Nos bêtes de somme souffrirent beaucoup du manque d’herbe pendant les trois jours que nous mîmes à la traverser. C’était un véritable labyrinthe; du matin au soir on n’y faisait que tourner dans tous les sens pour éviter les milliers d’arbres que les feux, les tempêtes ou l’âge avaient abattus. Enfin nous en sortîmes, et nos yeux purent s’étendre sur toute la surface du grand lac des Kalispels ou Pends-d’oreilles, sur ses îlots boisés de pins, sur ses haies, sur les collines qui, partant de ses bords s’élèvent par terrasses ou couches graduelles jusqu’à ce qu’elles se perdent dans les hautes montagnes couvertes de neige. Le lac a environ trente milles en longueur, et quatre à sept en largeur.
Un autre spectacle plus magnifique encore, nous avait frappés avant d’arriver au lac. La partie de la forêt qui l’avoisine est dans son genre une véritable merveille; les sauvages disent que c’est la plus belle de l’Orégon. Il serait, en effet, difficile de trouver ailleurs des arbres aux proportions plus gigantesques. Du milieu des bouleaux, des aulnes et des hêtres, qui n’y ont pas moins de deux brasses de circonférence, le cèdre dresse sa tête altière et les surpasse tous en grandeur. J’en ai mesuré un qui avait quarante-deux pieds de périmètre; un autre, qui se trouvait à terre, offrait deux cents pieds de long, sur quatre brasses de grosseur. Les branches de ces colosses s’entrelacent au-dessus des hêtres et des bouleaux, et leur beau feuillage forment une voûte si touffue que les rayons du soleil ne pénètrent jamais à leur base tapissée de lychnis et d’autres plantes vertes; à voir sous ce dôme toujours vert les troncs s’élancer par milliers comme autant de colonnes majestueuses, on dirait un temple immense élevé par la nature à la gloire de son Auteur.
Nous entrâmes sous ce dôme magnifique, épuisés de fatigue; pendant une demi-journée nous avions escaladé dans la forêt les flancs d’une haute montagne par un sentier si affreux, que plusieurs fois je crus toucher à ma dernière heure. Une fois surtout, je m’étais écarté de mon escorte, et me trouvais seul sur une de ces projections de rochers, si fréquentes sur les Montagnes Rocheuses que je n’y faisais pas attention. Quels furent ma surprise et mon effroi, lorsque je me vis sur une pointe de deux pieds de large seulement, ayant en face un abîme, à ma gauche un rocher perpendiculaire, à ma droite un précipice d’environ mille pieds! mon unique ressource était un parapet un peu plus large, à trois pieds verticalement au-dessous de moi; mais il fallait y descendre d’un saut; ma mule s’arrêtait devant la descente, et le plus léger caprice de la bête pouvait nous précipiter dans l’abîme. N’ayant pas de temps à perdre, je me recommandai à Dieu et donnai de l’éperon; le saut de ma bête fut heureux, et je me trouvai hors de danger. Ces récits trouveront peut-être des incrédules? Eh bien! dites-leur que je les invite à venir partager mes travaux; je leur promets d’avance qu’il admireront avec moi les merveilles de la nature et qu’ils auront comme moi leurs moments d’admiration et de crainte.
Je ne puis passer sous silence la bonne rencontre que je fis dans la forêt. Me trouvant sur le penchant d’une haute colline, je découvris une petite loge de joncs placée sur le bord de la rivière. J’appelai quelque temps, mais point de réponse. Je me sentis comme entraîné à la visiter et me fis accompagner par mon interprète. Nous y trouvâmes une vieille femme, seule, aveugle et bien malade. Je lui parlai du Grand-Esprit et des vérités les plus essentielles au salut. L’exemple de l’apôtre saint Philippe nous apprend qu’il est des circonstances où toutes les dispositions requises peuvent se trouver implicitement dans un acte de foi et dans un désir sincère de ne vouloir entrer au ciel que par la bonne porte. Toutes les réponses de la pauvre vieille exprimaient le désir de connaître et d’aimer Dieu. «Oui, me disait-elle, j’aime Dieu de tout mon cœur; il m’a fait tant de grâces pendant ma vie! Oui, je veux être son enfant et me réunir à lui pour toujours.» Aussitôt elle se mit à genoux et me demanda le baptême. Je la nommai Marie, et lui mis au cou une médaille miraculeuse de la sainte Vierge. En la quittant, je l’entendis encore remercier Dieu de cette heureuse rencontre.
A peine avais-je regagné mon petit sentier, que je rencontrai le mari de la vieille, courbé sous le poids de l’âge et des infirmités, il pouvait à peine se traîner. Il venait de tendre un piége aux chevreuils dans la forêt, lorsqu’informé de mon approche par mes gens, il hâta le pas, et d’aussi loin qu’il m’aperçut, il se mit à crier d’une voix tremblante: «O que j’ai le cœur content!» et le bon vieillard me serra affectueusement la main, répétant toujours les mêmes paroles. Les larmes m’échappaient en voyant l’affection de ce brave homme, et je fus quelques minutes sans pouvoir lui parler. Enfin je lui annonçai que je sortais à l’instant même de sa loge, et que j’avais baptisé sa femme. «J’ai appris, me répondit-il, votre arrivée aux Montagnes l’année dernière; j’ai su que vous y avez baptisé beaucoup de nos gens. Je suis pauvre et vieux, je n’espérais pas avoir le bonheur de vous voir, Robe-noire, rendez-moi aussi heureux que ma femme; moi aussi je veux appartenir à Dieu, et nous l’aimerons toujours.» Je le conduisis au bord d’un torrent tout proche et lui donnai le baptême avec le nom de Simon. En me voyant partir, le bon vieillard ne cessait de crier et de répéter: «Oh! que Dieu est bon! je vous remercie, Robe-noire, du bonheur que vous m’avez procuré! J’ai le cœur si content! Oui, j’aimerai toujours Dieu! Oh! que Dieu est bon! que Dieu est bon!»
Ces petites rencontres sont nos consolations. Je n’aurais voulu changer en ce moment ma situation pour aucune autre sur la terre. J’ai la ferme conviction qu’une telle rencontre vaut seule un voyage aux Montagnes. Ah! bons et chers Pères d’Europe, je vous en conjure au nom de Jésus-Christ le Sauveur du monde, ne balancez pas de venir dans cette vigne; la moisson y est mûre et abondante. Le Seigneur ne nous dit-il pas: Ignem veni mittere in terram, et quid volo nisi ut accendatur? C’est parmi les pauvres sauvages de ces montagnes isolées que le feu de la grâce divine s’allume partout. Parlez-leur des choses du ciel, aussitôt leurs cœurs s’embrasent de l’amour divin, et ils mettent la main à l’œuvre. Nuit et jour ils sont à nos côtés, insatiables du pain de la parole de vie. Combien de fois les ai-je entendus s’écrier: «Ce sont nos péchés sans doute qui nous ont rendus si longtemps indignes de connaître ces paroles consolantes.» J’ajouterai qu’il n’y a pas de sauvages au monde plus avides de connaître la voie du salut et chez qui il y ait si peu d’empêchements à l’introduction de l’Evangile. Ils n’ont ni idoles ni sacrifices; il ne reste plus parmi eux aucun vestige de superstition; ils n’ont aucune distinction de caste, et le voisinage des blancs avec le cortége de vices qui l’accompagnent, ne s’y fait pas encore sentir.
Sans doute qu’on rencontre des désagréments et des peines; mais doivent-elles arrêter le zèle d’un missionnaire? Le désert à traverser est immense et monotone, mais on en voit la fin et on s’y prépare à l’apostolat; les bêtes féroces le remplissent, mais elles fuient à l’approche de l’homme. Si quelquefois on y est condamné à un jeûne d’un ou deux jours, ce qui arrive, on en gagne meilleur appétit pour les jours suivants; si une nuit orageuse ou les hurlements d’un loup vous empêchent de serrer l’œil, on en dort mieux la nuit suivante; si la route qu’on se fraie, les sauvages ennemis qu’on rencontre, mettent la vie en danger, ces contre-temps nous apprennent à ne mettre notre confiance qu’en Dieu, à bien prier, à tenir nos comptes toujours en règle, et à la crainte d’un instant succèdent une joie et une reconnaissance durables.
Je dois avouer que je ne sais pas encore ce que c’est que de souffrir des privations pour le doux nom de Jésus. Au contraire, je rencontre ici partout l’heureuse application du texte si consolant de l’Evangile: Jugum meum suave est, et onus meum leve. On trouvera au dernier jour que le nom du Sauveur a fait des merveilles parmi ces pauvres peuples, car l’empressement pour venir entendre sa sainte parole y tient du prodige. De tous côtés ils accourent d’une grande distance sur mon passage, m’offrant avec empressement tous leurs petits enfants à baptiser. Plusieurs m’ont suivi des journées entières uniquement pour assister aux instructions. Partout les personnes âgées demandent la régénération avec instance. Ah! vraiment les entrailles se dessèchent à la vue de tant d’âmes exposées à périr faute de secours. C’est ici qu’on doit s’écrier avec l’Evangéliste: Messis quidem multa, operarii verò pauci. Où est le Père de la Compagnie dont le cœur ne s’enflamme en entendant ces nouvelles? où est le chrétien qui refuserait son obole pour coopérer à une œuvre comme celle de la Propagation de la Foi; l’œuvre la plus catholique et la plus glorieuse de notre siècle, puisqu’elle procure le salut de tant de milliers d’âmes qui, sans son secours, resteraient ensevelies dans les ombres de la mort?
Pour ne pas revenir trop souvent sur les mêmes points, je dirai ici que pendant ce voyage de quarante-deux jours, j’ai baptisé cent quatre-vingt-dix personnes, dont vingt-six adultes vieux ou malades, et j’ai prêché à plus de deux mille Indiens, venus exprès des différentes parties de ces montagnes pour entendre la parole de Dieu. J’ose espérer que, conduits par une grâce et une providence si visibles, ils ne tarderont pas à se ranger tous sous l’étendard de leur divin Chef Notre-Seigneur Jésus-Christ.
J’ai trouvé parmi ces Indiens plusieurs petits enfants baptisés par le révérend et zélé M. de Mers, prêtre canadien, qui demeure à Wallamette, non loin de l’océan Pacifique, et qui a fait plusieurs excursions jusqu’au fort Colville.
Nous passâmes le dimanche 7 novembre en pratiques de dévotion auprès de trois familles de Kalispels, sur le bord du lac de ce nom, où nous étions arrivés la veille, comme je l’ai dit plus haut. Deux chaloupes chargées de marchandises et conduites par huit métis engagés à la Compagnie de la baie d’Hudson, y arrivèrent à temps pour assister aux offices divins. Parmi eux se trouvait Charles, interprète tête-plate qui m’avait rendu, l’année dernière, de si grands services. Je rendis grâces à Dieu de cette heureuse rencontre; il était en route pour venir me rejoindre encore cette année. Je dois cet excellent interprète au digne et respectable gouverneur de l’honorable Compagnie de la baie d’Hudson, M. Mac Lauchlin, au service duquel Charles était engagé.
Il nous fallut trois jours pour nous rendre à la traverse des Kalispels. Le long de la rivière, nous rencontrâmes, de distance en distance, un grand nombre de petits camps sauvages de quatre à six loges. Ces pauvres gens sont obligés de s’éparpiller en hiver pour trouver de quoi vivre par la pêche et par la chasse. Dans une pauvre petite hutte de jonc, je trouvai cinq vieillards presque octogénaires, dont trois aveugles et deux borgnes. C’était une image frappante de la misère humaine. Je leur parlai longtemps des moyens de salut et du bonheur de la vie future; leurs réponses édifiantes m’attendrirent jusqu’aux larmes: «O Dieu, disaient-ils, quel bonheur nous vient dans nos vieux jours! Nous vous aimerons, ô notre Dieu! oui, nous vous aimerons jusqu’à la mort.» Dès qu’ils eurent compris la nécessité du baptême, ils se jetèrent à genoux pour le recevoir. Je n’ai encore jamais rencontré parmi ces gens, je ne dirai pas de l’opposition, mais pas même la moindre marque de froideur ou d’indifférence.
La traverse des Pends-d’oreilles offre un bel emplacement pour une réduction. La prairie est grande et fertile, le bois ne manquera jamais, la rivière est très-poissonneuse. Au fond de la prairie est un petit lac ou marais d’environ six milles de circonférence, véritable rendez-vous de toute espèce d’oiseaux aquatiques. On y serait à proximité d’un grand nombre de tribus sauvages; les Cœurs-d’alène, les Spoknanes, les Chaudières, les Simpoils, les Kooteneys, les Gens-du-Lac, les Nez-percés, et plusieurs autres, ne sont guère qu’à deux ou trois journées de marche de là. Enfin le Fort Colville n’en étant qu’à une forte journée, on aurait la plus grande facilité de s’y pourvoir de vivres, d’outils et d’objets d’habillement.
Le 13, nous mîmes huit heures à traverser une haute montagne couverte de neige. Le soir, à peine étions-nous campés sur un petit ruisseau qui se jette dans le fleuve Columbie, que nous reçûmes la visite de plusieurs Kalispels. Je fus agréablement surpris de la permission que l’un d’eux me demanda: «J’arrive de la chasse, me dit-il, où j’ai tué un chevreuil; il est maintenant trop tard pour aller le chercher, et demain c’est le jour du Grand-Esprit (dimanche); me permettriez-vous, Robe-noire, de l’emporter chez moi demain, car mes petits enfants sont à jeun?» Leçon admirable pour les chrétiens d’Europe! Ce sauvage n’avait vu un prêtre qu’une seule fois en sa vie! Un autre me fit présent d’une oie qu’il avait tuée; un troisième me présenta un petit panier rempli de Kamath. Je passai le dimanche avec eux à leur grande satisfaction.
Le lendemain, dans l’après-dînée, nous nous rendîmes au fort. Nous y passâmes trois jours pour arranger nos selles et emballer nos vivres et nos semences. Partout où l’on rencontre les Messieurs de la Compagnie de la baie d’Hudson, on est sûr d’un bon accueil; ils ne s’arrêtent pas seulement aux démonstrations de la politesse et de l’affabilité, ils préviennent vos désirs pour vous rendre service. Dans cette circonstance, le commandant du fort, M. Macdonald, Ecossais de nation, alla si loin, qu’il fit préparer par sa dame et mettre à mon insu parmi nos provisions toutes sortes de petites douceurs, telles que sucre, café, thé, chocolat, beurre, biscuits, farines, volailles, jambons et chandelles. Outre les instructions que j’adressai pendant la messe aux Canadiens engagés au service du fort, j’eus plusieurs conférences avec le chef des Shuyelpi ou Chaudières, homme intelligent, qui m’invita à venir évangéliser sa nation.
Nous quittâmes le fort le 18. Il ne se passa rien de bien remarquable pendant notre retour, si ce n’est un fait que je veux raconter pour l’instruction de ceux qui pourraient faire la même route que nous; il ne prouve que trop combien il est utile d’être quelquefois méfiant, et que partout on retrouve des enfants d’Eve. Nous avions laissé à la traverse des Pends-d’oreilles cinq ballots de viandes sèches; à notre retour, n’en trouvant plus que deux, je demandai au chef ce que les autres étaient devenus: «J’ai honte, Robe-noire, me répondit-il, j’ai peur de vous parler. Vous savez que j’étais absent lorsque vous avez mis vos ballots dans ma loge. Ma femme les a ouverts pour voir si la viande n’était pas moisie; les dépouilles (c’est-à-dire la graisse) lui parurent si belles et si bonnes qu’elle en goûta! Quand je rentrai, elle m’en offrit ainsi qu’à mes enfants; le bruit s’en répandit dans le village, les voisins sont venus, et nous en avons mangé tous ensemble.» Deux ou trois jours plus tard, nous n’aurions plus rien retrouvé du tout. Si ce brave homme avait voulu imiter l’histoire de nos premiers parents, il n’aurait pu mieux jouer son rôle. Cette aventure me fournit l’occasion de les instruire de cette première prévarication et de ses tristes suites. Le chef prit ensuite la parole, et après avoir bien grondé sa femme, il protesta au nom de tous que cela n’arriverait plus à l’avenir. Ces pauvres gens tâchèrent de nous dédommager de leur mieux, et nous offrirent deux sacs de racines sauvages et un panier remplis de pâtés de mousse de pin aussi durs que la colle forte. La nécessité nous força d’accepter ces pâtés de nouvelle espèce; on les prépare en les mettant dans de l’eau bouillante; ils forment alors une soupe épaisse et élastique qui a l’apparence et le goût du savon, et qui, assaisonnée d’une bonne faim et d’une grande disette d’autre nourriture, se laisse manger.
Le 1ᵉʳ décembre, je me retrouvai dans la prairie aux Chevaux, au milieu des Kalispels, qui s’y étaient rendus des différentes parties des montagnes pour me voir à mon retour. Je restai trois jours avec eux, les instruisant et les exhortant du matin au soir. Mes dix jeunes Têtes-plates se chargèrent tous des fonctions de catéchistes, et ils mirent un zèle qui ne pu être égalé que par l’assiduité, l’attention et le désir d’apprendre des sauvages qui les écoutaient. Le 3, fête de saint François Xavier, j’y baptisai soixante personnes, dont treize adultes. La nuit précédente avait été très-orageuse, l’enfer s’était comme déchaîné contre nous. Un terrible coup de vent emporta ma loge et la jeta entre les branches d’un gros pin. Ne pouvant la replacer, je me trouvai exposé pour le reste de la nuit aux grêles, à la neige et à la pluie; mais comme tout mal a son remède, j’en trouvai un sous un épais manteau de peau de buffle, où je passai assez agréablement le temps qui me restait à dormir.
Le 8, nous étions de retour dans notre petit établissement de Sainte-Marie, au milieu des salves et des acclamations de nos bons sauvages accourus à notre rencontre.
Sainte-Marie des Montagnes Rocheuses,
30 décembre 1841.
Dans ma lettre d’avant-hier, je vous ai raconté les détails de mon voyage au fort Colville; aujourd’hui je vous donnerai les remarques que j’ai faites, et les observations que j’ai pu recueillir dans ce voyage sur les coutumes et les pratiques des Indiens.
Un jour, causant avec sept des Têtes-plates de mon escorte, je leur demandai combien de buffles ils avaient tués entre eux dans leur dernière chasse. La réponse fut cent quatre-vingt-neuf; un seul en avait tué cinquante-neuf pour sa part. Les jeunes gens cherchent à se faire une réputation d’habiles chasseurs par des traits d’agilité, de dextérité et de force. L’un des sept s’était distingué parmi tous ses camarades par trois coups bien remarquables; armé seulement d’une pierre, il avait tué une vache à la course en la frappant entre les deux cornes; il continua sa promenade à pied et en tua une seconde à coups de couteau; enfin il s’empara d’un gros bœuf, l’étreignit et l’étrangla; aussi avait-il tout l’extérieur d’un véritable hercule. Ils eurent ensuite la complaisance de me montrer, à ma demande (car ils ne sont pas vanteurs), les cicatrices des blessures que leur avaient faites les balles et les flèches des Pieds-noirs. L’un avait eu la cuisse percée de part en part de quatre balles; il ne lui en restait qu’un peu de raideur dans la jambe, mais si peu qu’à peine pouvait-on s’en apercevoir. Un autre me montra le bras et la poitrine percés d’une balle. Un troisième, outre quelques coups de couteaux et de lances, avait reçu dans le ventre, à cinq pouces de profondeur, une flèche armée d’une pointe de fer. Un quatrième avait encore deux balles dans le corps. Un cinquième était boiteux; la balle d’un Pied-noir caché dans un trou lui avait cassé la jambe: croiriez-vous que le blessé, sautant sur l’autre jambe, fondit sur son ennemi, et que le trou devint la tombe de l’agresseur? J’exprimai le désir de connaître les remèdes dont ils se servent en pareilles circonstances. Surpris de ma demande, ils me répondirent en riant: «Nous n’y mettons rien, les plaies guérissent d’elles-mêmes.» Ceci me rappelle la réponse que me fit l’année dernière le capitaine Bridger. Il avait eu, pendant quatre ans, deux armures de flèches dans le corps. Interrogé si les blessures avaient longtemps suppuré, il me répondit comiquement: «Dans les montagnes, la viande ne se gâte pas.»
Les habitants des bords de la Rivière-à-Clark sont d’une stature moyenne. Les femmes y sont d’une malpropreté extraordinaire, même parmi les sauvages; leurs jupes de peau, dégoûtantes à voir, leur restent sur le corps jusqu’à ce qu’elles tombent entièrement en lambeaux; à chaque instant elles s’essuient les mains à leur longue chevelure, qui, toujours en désordre, ressemble parfaitement à une brosse remplie de toiles d’araignées. Tous les matins, elles se frottent le visage d’une poudre mêlée de rouge et de brun, qu’elles y font tenir au moyen d’une couche d’huile de poisson. Quoiqu’elles paraissent moins esclaves ici qu’à l’est des montagnes, elles sont pourtant chargées des ouvrages les plus pénibles. Ce sont elles qui cherchent l’eau et le bois, portent les effets dans le déménagement, pagayent le canot, nettoient le poisson lorsqu’on veut s’en donner la peine, car j’ai été dans des loges où j’ai vu le poisson sur les braises tel qu’il était sorti de la rivière. Elles préparent à manger à leurs maris, cueillent les racines et les fruits dans la saison, font des nattes de joncs, des paniers et des chapeaux sans bords, espèces d’omnibus comme je l’ai dit dans le récit de mon premier voyage. Une remarque assez singulière, c’est que les hommes y manient l’aiguille et l’alène plus souvent que les femmes. Au temps de la pêche et de la chasse, ils sont très-actifs à se livrer à ces deux occupations.
L’ophtalmie paraît généralement répandue parmi les habitants de la rivière; on n’entre guère dans une loge sans y voir des borgnes, des aveugles, ou du moins des gens affectés du mal d’yeux. Quelle en est la cause? Peut-être leur assiduité sur l’eau, où ils sont exposés du matin au soir à la réflexion des rayons du soleil; peut-être aussi l’incommodité de leurs basses loges de joncs, où tous se tapissent autour du feu, jour et nuit enveloppés d’une épaisse fumée.
On trouve ici des charlatans aussi bien qu’en Europe. Un ancien commis de la Compagnie de la baie d’Hudson a bien voulu me communiquer son journal; voici ce que j’y trouve au sujet de ces messieurs, qui exercent surtout leur métier au bas du fleuve Columbie et dans les environs. Quelle que soit leur maladie, on étend le patient sur le dos, ses amis se forment en cercle autour de lui, et tiennent d’une main un assez long bâton, et de l’autre un bâton plus court. Le jongleur entonne un air lugubre, et tout le monde le répète après lui en battant la mesure avec les bâtons. Après ce bizarre prélude, il s’approche du malade, se met à genoux devant lui, serre les deux poings et les lui applique sur l’estomac en s’appuyant de toutes ses forces. Comme on s’y attend, cette opération fait jeter les hauts cris au patient; mais ces cris sont bientôt étouffés par ceux du docteur et des assistants, qui se mettent alors à chanter à plein gosier. A la fin de chaque couplet, le médecin joint les deux mains, les approche de ses lèvres et souffle sur le malade. Cette opération se répète jusqu’à ce que, par un tour de sa façon, il lui fait sortir de la bouche une petite pierre blanche ou la griffe d’un oiseau ou de quelque autre animal. Aussitôt il se lève, va d’un air de triomphe montrer sa trouvaille à ceux qui s’intéressent à la santé du sauvage, et les assure de son prochain rétablissement. Au reste, qu’il meure ou qu’il se rétablisse, peu importe, l’essentiel pour le charlatan est toujours, ici comme ailleurs, de se faire bien payer, et il n’y manque pas.
Leurs idées religieuses ne sont pas moins extravagantes et curieuses. Voici ce que croient les Tchinouks, ou du moins ce qu’ils croyaient avant d’être mieux instruits. Selon eux les hommes furent créés par une divinité qu’ils nomment Etala-*passe, mais dans un état très-imparfait; leur bouche et leurs yeux étaient fermés, leurs mains et leurs pieds immobiles; en un mot, c’étaient plutôt des masses vivantes de chair que de véritables hommes. Une seconde divinité qu’ils appellent Ecanuum, moins puissante mais plus bénigne que la première, vit les hommes dans cet état d’imperfection et en eut pitié; elle leur ouvrit la bouche et les yeux avec une pierre aiguë, et donna l’agilité à leurs pieds et à leurs mains. Cette divinité compatissante ne se contenta pas de ces premiers bienfaits; elle enseigna aux hommes à faire des pirogues, des pagayes, des filets, en un mot, tous les ustensiles dont ils se servent pour la pêche, et précipita dans la rivière des rochers pour arrêter les poissons, afin qu’ils pussent en prendre autant qu’il leur en faudrait.
Les cérémonies d’enterrement parmi les Talkotins, qui habitent la nouvelle Calédonie à l’ouest des montagnes, sont bizarres et révoltantes. Le corps du défunt est exposé devant sa loge pendant neuf jours; le dixième, tous les parents et voisins se réunissent dans un endroit élevé; on y place le cadavre sur un bûcher, et l’on y met le feu, au milieu des manifestations de joie des spectateurs. Tout ce que le défunt possédait est placé autour du corps; si c’est un personnage de distinction, ses amis y ajoutent un habillement neuf et complet. Cependant le médecin a recours une dernière fois à tous les sortiléges en usage pour rappeler le défunt à la vie; voyant qu’il ne peut réussir, il étend sur le cadavre une couverture de peau, cérémonie dont le but et l’effet est d’apaiser les parents irrités du mauvais succès de sa cure. Pendant les neuf jours que le cadavre reste exposé, la veuve du défunt est obligée de se tenir auprès, depuis le lever jusqu’au coucher du soleil, quelque temps qu’il fasse, fût-on au plus fort de l’été ou de l’hiver. Sur le bûcher, on l’étend à côté du cadavre; elle y reste jusqu’à ce qu’il plaise au charlatan de la faire retirer, c’est-à-dire jusqu’à ce que de la tête aux pieds elle soit couverte de brûlures. Alors on la force à recueillir avec ses mains du milieu des flammes la graisse qui s’écoule du cadavre, et à s’en frotter le visage et tout le corps. Lorsque les nerfs des jambes et des bras commencent à se contracter, la malheureuse doit retourner sur le bûcher et redresser ses membres. Si la femme a été infidèle à son mari ou négligente à pourvoir à ses besoins, les parents du défunt la jettent sur le bûcher en flammes; les siens l’en retirent, les autres l’y jettent de nouveau; elle est ainsi ballottée jusqu’à ce qu’elle tombe dans un état d’insensibilité complète.
Lorsque le corps est brûlé, la veuve doit ramasser les plus grands os, les envelopper dans une écorce de bouleau et les porter au cou pendant plusieurs années. Dans cet état, on la considère comme esclave; les travaux les plus pénibles deviennent son partage; elle est la servante de toutes les femmes, même des enfants, et la moindre désobéissance de sa part lui attire un châtiment sévère. Les cendres de son mari étant mises en terre, elle est obligée de surveiller l’endroit et d’en ôter les herbes. Souvent les malheureuses veuves se suicident pour éviter tant de cruautés. Au bout de trois ou quatre ans, les parents se concertent pour la relever de son deuil. Ils préparent un grand festin et y invitent tout le voisinage. On introduit la veuve, portant encore les ossements de son mari; on les lui ôte pour les renfermer dans un cercueil qu’on attache à l’extrémité d’un poteau d’environ douze pieds. Les convives célèbrent son veuvage par les plus grands éloges; l’un d’eux lui verse sur la tête un vase plein d’huile, un autre la couvre de duvet. Cette dernière cérémonie lui donne le droit de se remarier; mais comme on peut facilement se l’imaginer, le nombre de celles qui se hasardent une seconde fois est très-petit.
Lorsque je parle en général du caractère et des coutumes des sauvages, j’excepte toujours l’Indien qui habite la frontière de l’homme civilisé, et qui, par le commerce avec ce dernier, est généralement un être abruti. C’est une triste vérité reconnue en Amérique, que là où les blancs sans principes pénètrent avec les boissons enivrantes, bientôt les vices les plus dégradants y règnent.
Le sauvage est circonspect et discret dans ses paroles et dans ses actions: rarement il s’emporte. S’il s’agit des ennemis héréditaires de sa nation, alors il ne respire que haine et vengeance; mais on peut lui appliquer ce qu’un auteur espagnol a dit des Maures: «Que l’Indien ne se venge pas parce que sa colère dure encore, mais parce que sa vengeance seule peut distraire sa pensée du poids d’infamie dont il est accablé; il se venge, parce que, à ses yeux, il n’y a qu’une âme basse qui puisse pardonner les affronts; il nourrit sa rancune, parce que, s’il la sentait s’éteindre, il croirait avoir dégénéré.» Dans toute autre occasion, il est froid et délibéré, étouffant avec soin la moindre agitation. Découvre-t-il, par exemple, que son ami est en danger d’être tué par quelque ennemi aux aguets, on ne le verra pas accourir précipitamment pour le lui annoncer, comme s’il était dominé par le sentiment de la crainte; il lui dira paisiblement: «Mon frère, où vas-tu aujourd’hui?» Sur sa réponse, il ajoutera avec le même air d’indifférence: «Une bête féroce se trouve cachée sur ta route.» Cette allusion suffit, et son ami évite le danger avec autant de soin que s’il avait connu tous les détails relatifs au piége qu’on lui tendait. Si la chasse d’un sauvage a été infructueuse pendant plusieurs jours, et que la faim le dévore, il ne le fera pas connaître aux autres par son impatience ou son mécontentement; mais il fumera son calumet comme si tout lui eût réussi à son gré; agir autrement serait manquer de courage et s’exposer à être flétri par le sobriquet le plus injurieux que puisse recevoir le sauvage, celui de vieille femme.
Dites à un sauvage que ses enfants se sont signalés dans les combats, qu’ils ont enlevé des chevelures, qu’ils emmènent des prisonniers et des chevaux, le père ne montre aucune émotion de joie, et se borne à répondre: «Ils ont bien fait.» Si, au contraire, on lui apprend que ses enfants sont morts ou prisonniers, il se contente de dire: «C’est malheureux.» Pour les circonstances de l’événement, il ne s’en informera que quelques jours après.
L’Indien montre une sagacité étonnante, et apprend avec la plus grande facilité tout ce qui exige l’application de l’esprit. L’expérience et l’observation lui donnent des connaissances que n’a pas l’homme civilisé. C’est ainsi qu’il traversera une forêt ou une plaine de deux cents milles, avec autant de précision qu’un nautonier guidé par sa boussole sillonne l’Océan, sans jamais dévier en rien de la ligne droite. Avec la même justesse, et à quelque heure que ce soit, il vous indiquera le soleil, n’importe l’épaisseur des brouillards ou des nuages qui l’offusquent. A la piste, il découvrira un homme ou un animal, eût-il marché sur des feuilles ou sur l’herbe. Cette merveilleuse perspicacité ne lui vient pas de la nature seule; elle est plutôt le fruit de son application constante à réfléchir sur les connaissances déjà acquises par l’expérience des aïeux; elle tient aussi à une mémoire excellente qui doit suppléer dans les Indiens l’avantage qui leur manque, de fixer comme nous leurs souvenirs sur le papier. Ainsi ils se rappellent, avec une minutieuse exactitude, tous les points des traités conclus entre leurs chefs, et l’époque exacte où les conseils ont été tenus.
Quelques écrivains supposent que les Indiens sont guidés par l’instinct, et que chez eux les enfants trouveraient aussi aisément leur chemin à travers une forêt que les personnes d’un âge plus avancé. C’est une erreur. J’ai interrogé sur ce point des sauvages intelligents, et ils m’ont laissé la conviction que c’est à leur grande attention à la croissance des arbres et à la position du soleil qu’ils doivent cette grande facilité de se guider dans leurs courses. Ils retiennent non-seulement la position de tel ou tel arbre, mais encore sa taille, sa forme, son espèce et sa dimension. Ils savent que, dans tout arbre, le côté tourné au nord a plus de mousse que ceux qui regardent les autres points cardinaux, et que le côté exposé au sud-est est celui qui a les branches les plus fortes et les plus nombreuses. C’est d’après ces observations et d’autres semblables, qu’ils se dirigent dans leur marche; ils ont grand besoin de les inculquer de bonne heure à leurs enfants. Moi-même je me suis souvent servi avec succès de leurs remarques dans mes petites courses à travers la forêt.
Ils mesurent la distance des lieux par journées de marche. D’après toutes les observations que j’ai faites, leur journée équivaut à peu près à cinquante ou soixante milles anglais lorsqu’ils voyagent seuls, et à quinze ou vingt milles seulement lorsqu’ils lèvent leurs camps. Bien qu’ils n’aient aucune connaissance de la géographie et des sciences qui en sont la base, ils font néanmoins avec précision, sur des écorces d’arbres ou sur des peaux, le plan des pays qu’ils ont parcourus, marquant les distances par journées, demi-journées ou quarts de journées. Ces plans leur servent à régler en conseil leurs excursions lointaines pour la guerre ou pour la chasse. Leur seule astronomie consiste à pouvoir montrer l’étoile polaire, qui est leur guide dans les voyages de nuit.
Les songes, chez les Indiens, sont l’objet d’une grande vénération. Selon eux, le songe est la voie ordinaire dont se servent le Grand-Esprit et les manitous pour faire connaître à l’homme leur volonté, pour le guider par des conseils salutaires et pour lui donner l’intuition de l’avenir. Partant de cette idée, et regardant le songe, ou comme un désir de l’âme inspiré par le génie, ou comme un ordre émanant directement de lui, ils établissent en principe que c’est un devoir religieux d’obéir ponctuellement. Un sauvage, dit Charlevoix dans son journal (et j’ai connu des cas semblables), ayant rêvé qu’il se faisait couper un doigt, le fit couper en effet le lendemain, après s’y être préparé par le jeûne. Un autre, s’étant vu prisonnier dans un rêve, ne sut à quoi s’en tenir; il consulta les jongleurs, et, sur leur avis, se fit attacher à un poteau pour être brûlé en différentes parties du corps. Parmi les Corbeaux, j’ai vu un guerrier qui, à cause d’un songe, a pris des vêtements de femme, et s’est assujetti à tous les devoirs et travaux qu’exige un état si humiliant pour un Indien. Au contraire, chez les Serpents, une femme rêva un jour qu’elle était homme et qu’elle tuait les animaux à la chasse. A son réveil, elle se revêtit des habits de son mari, prit son fusil, et alla essayer l’efficacité de son songe; elle tua un chevreuil. Depuis ce temps, elle n’a plus quitté l’habillement d’homme; elle va à la chasse et à la guerre; par quelques coups intrépides, elle a obtenu le titre de brave et le privilége d’être admise à tous les conseils des chefs. Il ne faudrait rien moins qu’un autre rêve pour lui faire reprendre sa jupe.
Les Potowatomies et les sauvages du nord ont la coutume, lorsqu’ils font ou renouvellent des traités de paix, de se présenter un collier fait de coquilles de buccins et qu’ils appellent le wampum. Lorsqu’ils sollicitent l’alliance définitive ou offensive d’une autre nation, ils joignent à l’envoi du wampum un casse-tête teint de sang, invitant leurs voisins à venir boire avec eux le sang de leurs ennemis; expression figurative, mais qui souvent devient une triste réalité.
Chez les nations de l’ouest, c’est le calumet qui sert de wampum, lorsqu’il s’agit de la paix ou de la guerre. Fumer le calumet ensemble, c’est prendre l’engagement solennel de se traiter en amis; celui qui y est infidèle perd toute estime et confiance, est considéré comme infâme et s’expose à la vengeance divine. Lorsqu’on déclare la guerre, le calumet et tous ses ornements sont rouges. Quelquefois il n’est rouge que d’un côté. Cette marque, et les différentes manières d’orner le calumet, font connaître au premier coup d’œil, à quiconque est versé dans leurs usages, les désirs de la nation qui le présente, ou ce qu’elle a résolu de faire.
Le calumet entre dans toutes les cérémonies religieuses; c’est l’instrument par lequel ils préludent à toutes leurs invocations. Fumer est leur préparation prochaine, lorsqu’ils s’adressent au Grand-Esprit, au soleil, à la lune, à la terre et à l’eau, et qu’ils les prennent pour témoins de leur sincérité et pour garants de leurs engagements. Cette coutume des sauvages, quoique ridicule en apparence, a cependant son bon côté. L’expérience leur a appris que fumer tend à dissiper les vapeurs du cerveau, à relever leur courage, à les habituer à penser et à juger avec justesse; c’est pourquoi le calumet est encore introduit dans les conseils comme prologue, et devient le sceau de leurs décrets lorsque les résolutions sont prises. Ils l’envoient comme gage de fidélité et de respect à ceux qu’ils veulent consulter, ou avec qui ils sont en alliance ou en traité.
L’opinion des sauvages sur les bons effets du tabac ne sera peut-être pas admise de tout le monde, car l’expérience semble démontrer que la fumée du tabac agit puissamment sur le système nerveux. Je répondrai pour les sauvages: Si la fumée du tabac est tirée et rejetée par la bouche, elle produit sans doute l’effet d’un narcotique stupéfiant; mais lorsqu’elle est aspirée dans les poumons (et c’est la pratique universelle des sauvages), alors c’est toute autre chose. Qu’on essaie.
Sainte-Marie des Montagnes Rocheuses,
31 décembre 1841.
Après vous avoir donné la relation de ma course du mois dernier et les observations que j’y ai recueillies, il me reste encore à vous faire l’exposé de ce qui s’est passé chez les Têtes-plates pendant mon absence, et depuis mon retour jusqu’aujourd’hui, dernier jour de l’an. Les détails dans lesquels je vais entrer sur la situation de notre réduction naissante, sous le rapport tant matériel que spirituel, vous feront voir que les PP. Point et Mengarini ne sont pas restés oisifs, et que tous les résultats obtenus viennent à l’appui de ce que j’ai avancé dans mes lettres précédentes.
Comme le plan de notre réduction était définitivement arrêté, il s’agissait d’en venir, avant l’hiver, à un commencement d’exécution. Ce qui pressait le plus, c’était une clôture qui renfermât le terrain destiné au presbytère et à la ferme, et un bâtiment pouvant servir provisoirement d’église. On se mit à l’œuvre de si bon cœur, que dans l’espace d’un mois tout fut achevé. Les Têtes-plates eurent bientôt coupé dans les forêts deux ou trois mille pieux dont ils firent la clôture; et pendant ce temps, nos bons Frères et les trois charpentiers que nous avions emmenés avec nous construisirent, à l’aide de la hache, de la scie et de la tarière, une chapelle avec fronton, colonnade et galerie, balustrades, stalles, chœur, etc., dans laquelle on put réunir, le jour de saint Martin, 11 novembre, tous les catéchumènes, et continuer à les instruire jusqu’au 3 décembre, jour fixé pour le baptême.
Dans l’intervalle, entre ces deux époques, il y eut tous les jours une instruction de plus, à huit heures du soir, pour les personnes mariées ou en âge de l’être; elle durait ordinairement environ cinq quarts d’heure. Le recueillement de ces bons sauvages, toujours avides de la parole de Dieu, se faisait surtout remarquer le soir, dans le silence de la nuit, et dans l’absence des petits enfants, gardés à la loge par leurs frères et sœurs d’un âge plus avancé. Le bon Dieu exauça si bien leurs désirs, que le jour de saint François Xavier les Pères eurent la consolation de baptiser deux cent deux adultes.
Tant d’âmes ne purent être arrachées au démon sans exciter sa rage; aussi en ressentit-on les effets à Sainte-Marie. Symptômes de défiance et d’autres tentations dans les mieux intentionnés; maladie de l’interprète, du sacristain, du préfet de l’église, lorsque leur concours semblait le plus urgent; les orgues brisées involontairement par les sauvages, au moment même où l’on devait en faire un si bon usage; un ouragan la veille du baptême, le même qui avait renversé ma loge dans la prairie aux chevaux; les arbres déracinés dans la forêt, trois loges emportées par le vent; l’église ébranlée jusque dans ses fondements, et ses fenêtres enfoncées: tout semblait conjurer contre la belle cérémonie du baptême; mais, le jour arrivé, tous les nuages disparurent.
Les Pères s’étaient proposé de faire les mariages le jour même du baptême; mais l’administration de ce premier sacrement s’étant prolongé beaucoup plus longtemps qu’ils ne l’avaient cru, à cause de tout ce qu’il fallait dire ou entendre par interprète, ils furent obligés de remettre les mariages au lendemain, abandonnant à Dieu et aux nouveaux chrétiens la garde de leur innocence baptismale.
Comme aucun des anciens missionnaires n’a rien laissé par écrit sur la conduite à tenir dans les mariages, il sera peut-être utile de rapporter ici celle que nous avons tenue ou établie, afin qu’elle soit redressée, si elle n’avait pas été ce qu’elle aurait dû être.
1º Nous sommes partis du principe que, généralement parlant, il n’y a point de mariages valides chez les sauvages de ces contrées. La raison en est qu’on n’en trouve pas un, même parmi les meilleurs, qui, après le mariage contracté à la façon du pays, ne se croie le droit de renvoyer sa première femme quand il le juge à propos et d’en prendre une autre; plusieurs même se croient le droit d’en avoir plusieurs à la fois. Il est vrai qu’en se mariant ils se promettent parfois qu’ils ne se sépareront qu’à la mort, ou qu’ils ne se marieront jamais à d’autres; mais quel homme ou quelle femme passionnés n’en ont pas dit autant? Peut-on inférer de là que le contrat soit valide quand il est universellement reçu qu’après de telles promesses on ne reste pas moins libre de faire ce qu’on veut si l’on se dégoûte l’un de l’autre? Nous sommes donc convenus sur le principe que, parmi eux, jusqu’à présent, il n’y a pas eu de mariage, parce qu’ils n’en ont jamais bien connu l’essence et l’obligation. Ne pas supposer cela, serait s’engager dans un labyrinthe dont il serait bien difficile de sortir. C’était, si je ne me trompe, la conduite de saint François Xavier dans les Indes, puisqu’il est dit dans sa vie qu’il louait devant les maris celle de leurs femmes qu’il croyait devoir leur être plus chère, afin qu’ils s’en tinssent plus facilement à une seule.
2º Supposant ensuite que dans l’usage du mariage il n’y avait eu que des fautes matérielles, on n’a parlé de la nécessité de la réhabilitation que pour le temps qui suivrait le baptême.
Après qu’on eut donc pris les informations nécessaires pour reconnaître les degrés de parenté et en donner la dispense, on célébra la cérémonie des mariages le lendemain du baptême; elle contribua beaucoup à donner à la peuplade une haute idée de notre sainte religion. Les vingt-quatre mariages contractés en ce jour offraient ce mélange de simplicité, de respectueuse affection et de joie profonde, qui sont les sûrs indices d’une bonne conscience. Il y avait, parmi les couples, des vieillards des deux sexes; leur présence à l’église pour un tel acte, qui prêterait peut-être à rire en Europe, ne rendait la cérémonie que plus respectable aux yeux de l’assemblée. C’est que chez les Têtes-plates tout ce qui touche à la religion est sacré; malheur à celui qui insinuerait la moindre plaisanterie sur ce sujet. Chacun sortit de la chapelle le cœur gros de ces doux souvenirs, qui, épurés par la grâce, font le charme de la vie et surtout de la société conjugale.
La seule chose qui parût étrange aux Indiens, c’est qu’il fallût prendre les noms des témoins. Mais lorsqu’on leur eut dit que l’Eglise l’ordonnait ainsi pour donner plus de poids et de dignité au contrat de mariage, ils n’y virent plus rien que de raisonnable, et c’était à qui serait témoin pour les autres. Le même étonnement s’était manifesté dans le baptême au sujet des parrains. L’interprète avait rendu le mot de parrain, qui n’est pas de leur langue, par celui de second père. Les pauvres sauvages, ne sachant pas ce que signifiait ce titre, ni quelles obligations il pouvait entraîner, ne se prêtaient volontiers ni à se choisir un parrain ni à l’être pour un autre. Quand on se fut bien entendu, les difficultés s’aplanirent d’autant plus facilement que, pour ne pas multiplier les affinités spirituelles, on donna seulement un parrain aux hommes et une marraine aux femmes, et que, quant aux obligations attachées à ce titre, les Robes-noires promirent de se charger de la plus grande partie du fardeau. Pour les premiers baptêmes, le choix des parrains était fort limité, puisqu’il n’y avait encore que treize chrétiens adultes; mais la section des personnes les plus âgées ayant été baptisée avant les autres, ces nouveaux chrétiens, sans quitter le cierge, symbole de leur foi, furent choisis pour la seconde section, et ainsi de suite jusqu’à la fin.
Venons aux détails des cérémonies. La veille du baptême, les Pères n’avaient plus réuni la peuplade depuis le matin, à cause des préparatifs à faire pour l’ornement de la chapelle et d’une indisposition du P. Mengarini. Le soir, il y eut réunion, mais quel fut l’étonnement de ce bon peuple en voyant la décoration de la chapelle! Quelques jours auparavant, on avait chargé les femmes, les filles et les enfants de faire le plus grand nombre possible de nattes de jonc ou d’autres tissus; toutes avaient concourues à cette bonne œuvre, de sorte qu’on en eut pour couvrir tout le terrain, tapisser le plafond et les murailles, faire des corniches et des lambris, etc. Ces nattes ornées de festons de verdure, de jolies draperies autour de l’autel, un ciel où se trouvait le saint Nom de Jésus, le tableau de la sainte Vierge sur le tabernacle, la porte du tabernacle représentant le saint Cœur de Jésus, les images des stations du chemin de la croix enchâssées dans des cadres rouges, la lumière des flambeaux, le silence de la nuit, l’approche d’un grand jour, le calme du soir après un terrible ouragan: tout cela, avec la grâce de Dieu, disposa si bien les cœurs et les esprits, que je ne crois pas qu’il fût possible de voir sur la terre une assemblée d’hommes plus semblables à la compagnie des saints. C’est là le beau bouquet qu’il fut permis aux Pères d’offrir le lendemain à saint François Xavier. Ce jour, on passa quatorze heures et demie à l’église; depuis huit heures du matin jusqu’à dix heures et demie du soir, il n’y eut qu’un intervalle d’une heure et demie pour le repas. Voici l’ordre suivi: d’abord on baptisa les chefs et les hommes mariés, qui servirent ensuite de parrains aux jeunes et aux petits garçons. Vinrent ensuites les femmes mariées qui conservaient leurs maris, puis les veuves et les femmes délaissées; enfin les jeunes personnes et les petites filles.
Qu’il était beau d’entendre ces bons sauvages répondre avec intelligence à toutes les questions qui leur étaient adressées, réciter leurs prières avec un redoublement de ferveur au moment où on les baptisait, et se retirer ensuite à leurs places, tenant à la main le flambeau, symbole de leur ardente charité!
Je ne parlerai pas de leur exactitude à se rendre aux instructions, de leur avidité pour les entendre, du profit sensible que la peuplade en tira; tout cela est ordinaire dans le cours d’une mission; mais ce qui ne se voit que rarement, ce sont les sacrifices héroïques qui ont été faits. Plusieurs avaient deux femmes: ils ont gardé celle qui avait le plus d’enfants et renvoyé l’autre avec tous les égards possibles. Un soir, l’un d’eux vint trouver un des Pères à la loge qui était en ce moment remplie de sauvages; là, sans respect humain, il exposa sa situation, demanda conseil et fit à l’instant ce qu’on lui conseilla; il renvoya la plus jeune des deux femmes qu’il avait eue, lui donnant ce qu’il aurait souhaité qu’un autre en pareille circonstance eût donné à sa sœur, et se remit avec la plus âgée qu’il avait quittée. A la fin d’une instruction, une jeune femme demanda à parler, et déclara publiquement qu’elle désirait bien ardemment de recevoir le baptême, mais que jusqu’alors elle avait été si méchante qu’elle n’osait pas le demander. Tous auraient voulu faire leur confession en public. Un grand nombre de jeunes mères, mariées à la façon des sauvages et abandonnées de leurs maris qui n’étaient pas des Têtes-plates, y renoncèrent à jamais de tout leur cœur, pour avoir le bonheur d’être baptisées. Voici comment s’y prit une femme déjà âgée pour déterminer son mari qui balançait encore: «Je vous aime bien, lui dit-elle, je sais que vous m’aimez aussi, mais vous aimez l’autre autant que moi. Je suis vieille, elle est jeune: eh bien, laissez-moi avec mes enfants, restez avec elle; par ce moyen nous plairons tous au bon Dieu, et nous pourrons tous être baptisés.» On sera encore plus étonné de les entendre parler ainsi, quand on saura que primitivement, loin de vouloir faire mal en prenant deux femmes, ces pauvres Têtes-plates avaient cru bien faire, quelque méchant leur ayant fait accroire que la chose était méritoire devant Dieu.
Voici le règlement ordinaire que nous suivons dans le village. Lorsque l’Angelus sonne, les Indiens se lèvent; une demi-heure après, on dit en commun les prières du matin; tous assistent à la messe et à l’instruction. Vers le coucher du soleil, on dit de même les prières du soir, puis on fait une seconde instruction d’environ cinq quarts d’heure. A deux heures après-midi, catéchisme, d’obligation pour les enfants, libre pour les grandes personnes. Les enfants sont partagés en deux sections: la première comprend ceux qui savent déjà leurs prières; la seconde, les commençants. Un des Pères fait tous les matins la visite des malades pour leur procurer des remèdes ou les consoler, selon le besoin.
Nous avons adopté le système d’enseignement et de récompense en usage dans les écoles des Frères de la Doctrine chrétienne. Pendant le catéchisme, qui dure environ une heure, il y a récitation, explication et chant de cantiques. Chaque jour, pour chaque bonne réponse, on donne de bonnes notes en plus ou moins grand nombre, selon la difficulté de la question proposée. L’expérience a prouvé que ces notes, données sur le champ, sont moins embarrassantes lorsqu’on les donne de la main à la main, que lorsqu’on les inscrit dans un tableau; cela prend moins de temps, intéresse davantage les enfants et les rend plus attentifs et plus soigneux. Elles servent en même temps de certificat de présence au catéchisme et de marque d’intelligence et de bonne volonté, que les parents sont bien aises de les voir exhiber à leur retour. Aussi ces bons parents, afin de les rendre capables de mieux répondre le lendemain, et en partie pour s’instruire eux-mêmes plus à fond, leur font-ils répéter chez eux tout ce qu’ils ont entendu au catéchisme. Le désir de voir les enfants s’y distinguer y a attiré presque toute la peuplade; aucun des chefs qui a des enfants n’y a manqué, et il n’y a pas moins d’émulation parmi les parents que parmi les enfants.
Ce qui a surtout donné de la valeur aux bonnes notes, c’est l’exactitude et la justice reconnue avec laquelle on récompense ceux qui répondent bien. Les bonnes notes de la semaine sont récompensées le dimanche par des croix, des médailles ou des rubans distribués publiquement à ceux des enfants qui en ont obtenu le plus grand nombre; ils en restent décorés toute la semaine suivante. Le premier dimanche de chaque mois, on distribue à ceux qui ont obtenu le plus de bonnes notes, dans le cours du mois, quelques médailles ou images qui deviennent la propriété de chacun. Ces images conservées avec soin, sont de grands stimulants, non-seulement pour faire apprendre le catéchisme, mais encore pour exciter à la piété. On en conçoit la raison: ce sont des monuments de victoire, des exemples de vertu, des exhortations à la piété, des modèles de perfection. Ce qui leur donne un plus grand prix encore, c’est leur rareté, ce sont les efforts qu’il faut faire pour les mériter. Comme l’amour du travail est surtout ce qu’il faut inspirer aux sauvages qui sont naturellement portés à la paresse, on a jugé à propos de récompenser les petits ouvrages qu’ils sont capables de faire, comme on récompense le catéchisme.
Pour maintenir le bon ordre et favoriser l’émulation, les enfants du catéchisme sont divisés en sept ou huit bandes de six chacune; les garçons d’un côté, les filles de l’autre. A la tête de chaque bande, il y a un chef chargé d’aider les autres à apprendre et à retenir la lettre du catéchisme. Afin que tous puissent nourrir l’espoir de mériter une récompense à la fin de la semaine ou du moins une bonne note, on les a partagés de manière à ce que les concurrents, au nombre de cinq ou six dans chaque bande, soit de force à peu près égale.
Cependant le P. Point, qui devait accompagner à la grande chasse immédiatement après les fêtes de Noël, les camps réunis des Têtes-plates, des Pends-d’oreilles et des Nez-percés, se disposa à sa nouvelle campagne par une retraite de huit jours. Pour moi, dès le lendemain de mon retour du fort Colville, je me remis à l’œuvre. Trente-quatre couples de Têtes-plates avaient voulu attendre mon retour pour recevoir le baptême et réhabiliter leurs mariages; les Nez-percés, encore plus en retard, n’avaient pas même présenté leurs enfants au baptême, et l’on avait admis dans le camp un vieux chef Pied-noir avec sa petite famille, cinq personnes en tout: ils montraient tous le plus grand désir d’être instruits dans la foi chrétienne. Je me mis donc à leur faire trois instructions par jour, outre les catéchismes que leur faisaient les autres Pères. Ils en profitèrent si bien, avec la grâce de Dieu, que je pus admettre aux fonts baptismaux, le jour de Noël, cent quinze Têtes-plates avec trois de leurs chefs, trente Nez-percés avec leur chef, et le chef Pied-noir avec sa famille. Ce jour, je commençai mes messes à sept heures du matin; à cinq heures après-midi, je me trouvais encore dans la chapelle. Je ne puis vous exprimer les consolations que j’éprouvai dans ces heureux moments; rien de plus édifiant que le maintien et la dévotion de ces bons sauvages. Le lendemain, je chantai une messe solennelle en action de grâces pour les insignes faveurs dont le Seigneur avait daigné combler son peuple. Six à sept cents nouveaux chrétiens, en y comprenant les petits enfants, réunis dans une pauvre chapelle couverte de jonc, au milieu d’un désert où peu auparavant le nom du vrai Dieu était à peine connu, y offrant à leur Créateur leurs cœurs régénérés dans les saintes eaux du baptême, et protestant de persévérer jusqu’à la mort dans son saint service: c’était là sans doute une offrande des plus agréables à Dieu, et qui, nous l’espérons, attirera la rosée céleste sur les Têtes-plates et sur les nations voisines.
Le 29, le gros camp, accompagné du P. Point, nous quitta pour la grande chasse des buffles; réunis au camp des Pends-d’oreilles, qui les attendaient à deux journées de marche d’ici, ils seront au delà de deux cents loges. Je suis rempli d’espoir dans l’attente des nouveaux succès par lesquels le Seigneur daignera, je l’espère, récompenser le zèle de ses serviteurs. Dans l’entre-temps, nous nous occupons, le P. Mengarini et moi, à traduire le catéchisme en langue tête-plate, et à préparer à la première communion environ cent cinquante personnes restées à Sainte-Marie. Nos bons Frères et nos charpentiers continuent à entourer tout le terrain de la réduction d’une forte palissade munie de deux bastions. Cet ouvrage est d’une nécessité absolue pour nous mettre à l’abri des incursions furtives des Pieds-noirs, dont nous attendons de jour à autre une visite. Notre confiance à Dieu sera toujours notre bouclier; nous prenons les précautions que dicte la prudence, et nous demeurons sans crainte à notre poste.
Un jeune Simpoil vient d’arriver à notre camp; voici ses paroles mot pour mot: «Je suis Simpoil, ma nation fait pitié; elle m’envoie pour écouter vos paroles et apprendre la prière que vous annoncez aux Têtes-plates; les Simpoils désirent aussi la connaître et imiter leur exemple.» Ce brave jeune homme va passer l’hiver avec nous, et retournera au printemps prochain parmi ses frères, pour y jeter la semence de l’Evangile.