Les jours passaient vite. Je voyais peu Octave, que les préparatifs de son grand voyage absorbaient. Il me semblait que déjà il était loin de moi. Son souvenir revenait à tout instant dans ma pensée, et, chaque fois, j’éprouvais un soubresaut comme si en marchant j’eusse rencontré le vide. Je perdais infiniment en me séparant de lui. Je m’affligeais de voir cette belle destinée hasardée ainsi volontairement dans une entreprise dangereuse, et je craignais que sa résolution de ne jamais revoir l’Europe ne fût plus ferme encore qu’il n’avait voulu en convenir. Cependant je remarquai, durant nos dernières entrevues, qu’un changement survenait en lui, sans que je pusse en deviner précisément la nature ni surtout en pressentir la cause.
Un matin, je reçus ces quelques mots, tracés sur le mince papier bleu d’une carte-télégramme:
«Venez dîner ce soir gare de Lyon. Je pars à huit heures par l’express de Marseille. Nous passerons une dernière heure ensemble.»
«Octave.»
Lorsque j’entrai dans la salle des départs, où des gens pressés se bousculaient près des guichets et couraient après leurs bagages, où des commissionnaires circulaient, courbés sous le poids d’énormes malles, lorsque je cherchai des yeux mon meilleur ami, qui s’éloignait peut-être pour toujours, j’eus la noire sensation des irrévocables adieux et des éternels exils.
L’homme a mis son orgueil à vaincre partout la nature, et la vie qu’il s’est faite n’est pas celle à laquelle il était destiné. Aussi, jusqu’à ce que de longues habitudes héréditaires l’aient rendu conforme à son factice milieu, il souffrira. La nature domptée se redresse contre lui et se venge par les vagues et douloureux sentiments qui atteignent les cœurs en secret. Un désaccord existe, l’équilibre est rompu, et les cordes qui vibrent en nous ne sont plus à l’unisson des harmonies du dehors.
Inexprimable tourment!
Si nous étions faits pour cette rapidité d’existence, pour ces changements perpétuels de demeure, pourquoi lorsque le train s’ébranle, lorsque la cloche du steamer retentit, lorsque l’horizon natal s’efface, pourquoi sentirions-nous ces déchirements indicibles qui ne guérissent jamais? Subtiles douleurs qu’un rien suffit à réveiller: le nom d’un paquebot sur une affiche, un coup de sifflet traversant la campagne, l’odeur fade d’une salle d’attente.
Ces pénibles impressions me saisirent alors que j’arpentais la gare, attendant Octave, par ce grisâtre soir d’octobre. La scène bruyante et sombre devint plus triste encore lorsque des lumières jaunes l’éclairèrent à demi. Les fiacres arrivaient maintenant avec leurs lanternes allumées; elles s’élevaient de la rue le long de la pente, semblables à des astres impurs.
Enfin, d’un coupé, sauta près de moi celui dont j’allais me séparer, leste et mince dans son costume de voyage, qui lui donnait l’air d’un gentleman anglais.
Nous nous assîmes devant une table du restaurant, et il commanda le dîner, auquel il ne toucha guère. Il alluma un cigare, prétendant que les morceaux trop durs ne pouvaient traverser son gosier; et j’étais étonné de le voir si nerveux.
Il nous restait environ trois quarts d’heure. Nous marchâmes sous la galerie vitrée, lentement, allant puis revenant, et d’abord silencieux.
—Ainsi, dit-il enfin, je vais donc quitter pour de bon notre brillante capitale. Ce n’est pas sans regret, ajouta-t-il après un moment de réflexion.
—Comment! cher ami, m’écriai-je, je compte bien que vous y reviendrez.
—Je crois, le diable m’emporte, fit-il, que j’en ai presque envie maintenant.
—A la bonne heure. C’est ainsi que vous devez parler. Vos idées noires d’il y a quelques mois n’étaient vraiment pas dignes de vous.
—Dignes ou non, elles étaient sincères, et je ne les aurais pas chassées tout seul.
—Et... serait-il indiscret de vous demander quel pouvoir magique les a fait envoler?
—Oh! envoler... reprit-il, c’est beaucoup dire. Quant à l’indiscrétion, mon cher Daniel, vous n’en sauriez avoir avec moi. Vous êtes le seul homme qui me connaisse à fond, et j’éprouve à m’ouvrir à vous autant de plaisir qu’à me sentir impénétrable pour les autres. Vous rappelez-vous cette tirade fantaisiste que je vous fis jadis sur mon idéal féminin.
—Parfaitement.
—Eh bien, si invraisemblable que cela puisse vous paraître, Daniel, si inconcevable que cela me semble à moi-même, j’en suis à me demander si je ne l’ai pas rencontré. Oui, cet être imaginaire, que je vous dépeignais comme une vision vainement poursuivie pendant tant d’années, et à laquelle je renonçais pour toujours, peut-être m’est-il apparu au moment même où je suis forcé de m’en éloigner, peut-être l’ai-je contemplé en réalité, peut-être est-ce lui que je laisse derrière moi.
—Mais alors, Octave, si vous le croyez, pourquoi partez-vous?
—Précisément pour ne pas avoir à reconnaître que je me suis trompé. Vous connaissez bien ma théorie: il ne faut pas demander un lendemain aux bonheurs qui nous enchantent.
—Comment! vous auriez la folie de quitter ainsi—pardonnez-moi l’expression—la proie pour l’ombre? Ne craignez-vous pas de vous exposer à bien des regrets?
—Nullement. C’est une sensation fort agréable d’avoir quelque chose à regretter. Cela me gênait un peu—bien que je me demande véritablement pourquoi—de quitter ma patrie sans autre sentiment que celui d’une immense lassitude.
—Je persiste à croire cependant que vous avez tort. Pour qu’une femme ait pu changer à ce point les idées d’un philosophe aussi blasé et aussi sceptique que vous, elle doit être vraiment bien en dehors des autres.
—Bien en dehors en effet.
—Et, je suppose—puisque vous m’avez autorisé à être indiscret—qu’elle vous aime et que vous lui avez dit que vous l’aimiez?
—Je crois, fit-il, qu’elle m’aime. Et je me demande si je ne l’aime pas moi-même beaucoup plus que je ne voudrais. Quant à le lui avoir dit, c’est autre chose. Il ne faut jamais dire à une femme que vous l’aimez si vous voulez qu’elle tienne à vous, et, jusqu’à présent, je me suis toujours très bien trouvé d’avoir appliqué cette théorie.
—Je ne voudrais pas vous blesser, repris-je, ni réveiller des souvenirs désagréables; mais, ne croyez-vous pas que vous avez perdu par votre extrême froideur certaines femmes qui, sans cela, vous eussent aimé longtemps?
—Non, me dit-il. Dans tous les cas, je n’ai guère perdu en les perdant, et je n’aurais pas fait pour les garder l’effort d’un mensonge. Elles me plaisaient plus ou moins; je ne les ai point aimées. Je crois avoir agi prudemment avec elles, mais cette prudence venait de ma sincérité et non d’un calcul. Aujourd’hui, c’est différent. Je suis plus épris sans doute qu’il ne me plaît de me l’avouer à moi-même; pourtant je me garderai de le montrer, parce que ce serait une irréparable faiblesse dont on pourrait abuser aussitôt.
—Quel étrange raisonnement!
—Étrange tant que vous voudrez, mais éminemment sage: croyez-en ma vieille expérience. Le jour où je dirai à une femme que je l’aime, sera celui où je renoncerai à elle pour toujours. Et cependant avec celle-là, ajouta-t-il, rêveur, je crois que j’aurais pu me départir de ma réserve sans courir trop de danger.
—Allons, lui dis-je en souriant, je vois que vous éprouvez enfin ce sentiment pour lequel votre cœur ardent était si bien fait, mais que votre impitoyable clairvoyance empêchait toujours de naître. Car ce sentiment ne va pas sans quelques illusions, et vous n’en pouviez point avoir.
—Des illusions, répéta-t-il. Je n’en ai que faire devant une telle réalité. Elle est trop belle d’ailleurs pour durer longtemps. C’est pour cela que je m’enfuis. Mais je n’oublierai jamais les dix dernières semaines qui viennent de s’écouler. La vie ne m’avait rien offert de semblable; mon imagination n’avait rien rêvé de plus doux et de plus vif à la fois. L’esquisse que je vous ai faite un jour de mon idéal impossible pâlirait à côté de ce charme que les mots ne peuvent exprimer, et qui enivre l’esprit, aussi complètement que le cœur.
—Vous excitez ma curiosité au plus haut degré, mon cher Octave. Quelle femme extraordinaire est celle qui a pu produire un tel effet sur vous? L’esprit et le cœur!... Je vous connais plus difficile que de raison en ce qui concerne les choses de l’esprit, et quant à votre cœur, je le croyais enveloppé de ce triple airain dont parle le poète.
—Cela est vrai, Daniel. Et c’est justement parce que j’ai rencontré ce phénomène, une femme chez laquelle le cœur, le caractère, l’esprit et la passion sont à la même hauteur, et se complètent mutuellement au lieu de se nuire, que je me demande si je ne suis pas le jouet de quelque rêve. Quoi qu’il en soit, je suis bien certain de ne pas avoir de réveil, puisque dans moins d’une heure je roulerai vers les régions ensoleillées de l’Orient et probablement de l’oubli.
—Ainsi vous ne la verrez plus?
—Cinq minutes seulement. Elle doit venir me dire adieu lorsque je monterai en wagon. Placez-vous dans le coin du coupé, et vous pourrez l’apercevoir. Vous ne trouverez peut-être pas que son aspect justifie mon admiration. Elle est de celles dont le visage ne révèle pas les secrets de l’âme. Mais sa physionomie expressive et mobile, qui, à certains moments, paraît insignifiante, atteint à d’autres une beauté tout extraordinaire. Je m’imagine que son grand charme extérieur vient de ces transfigurations inattendues, qui empêcheraient de se blaser jamais sur ses traits, quoique ceux-ci n’aient rien de frappant. Lorsque ses yeux profonds s’animent, vous enveloppent et vous pénètrent de flammes, lorsque vous entendez résonner sa belle voix, pure comme un timbre d’or, il se dégage d’elle je ne sais quel fluide qui vous enivre et vous transporte en des sphères inconnues. Elle ferait parfois croire à l’âme immatérielle et immortelle. J’ai passé des heures enchantées à faire vibrer les cordes si délicates de son cœur, éveillant à dessein, d’un mot tendre ou cruel, les échos frémissants de son être. L’amour, la joie, la colère, elle exprime tout avec des accents que jalouserait la plus grande artiste; mais elle ne le fait point à volonté, et n’apparaît ainsi que lorsqu’elle est émue. Mais qu’il est facile de l’émouvoir, la fine et sensitive créature! Elle a des tendresses infinies, des gaîtés d’enfant; et, avec cela, elle sait tout comprendre. Les questions les plus abstraites de la philosophie, je les discute avec elle, et, sa petite main dans la mienne, je m’élève vers ces régions désolées et sublimes où il est triste de voyager seul. Enfin, et par-dessus tout, elle possède cette honnêteté native et absolue, que j’estime si haut chez certains hommes, et que je ne croyais pas exister chez la femme. Les ruses, les coquetteries, les mesquines tactiques de son sexe, lui sont aussi inconnues que le sont les souillures de nos rues à la neige des Alpes. Ah! quel délice de pouvoir étudier une femme sans craindre de voir s’évanouir l’amour! quelle joie de faire résonner les échos de son cœur en sachant que jamais une note discordante ne vous avertira qu’il peut mentir! Voilà ce que j’ai connu, Daniel, et c’est à ce beau songe que je vais dire adieu.
L’heure sonna à l’horloge de la gare, et coupa court à des confidences qui m’impressionnaient et m’intéressaient vivement. Nous nous dirigeâmes vers le train, le long duquel se faisait le dernier mouvement du départ, et je montai dans le coupé que mon ami avait fait réserver.
Presque aussitôt, Octave, resté sur le quai, fit deux pas au-devant d’une jeune femme qui venait de paraître. Je me penchai légèrement, le cœur battant de curiosité.
Elle était debout devant lui, et attachait sur son visage un regard qui m’empêcha d’examiner le reste de la personne. Ce regard était si doux, si mélancolique, si poignant dans sa profondeur anxieuse et attristée! Les yeux d’où il s’échappait comme une flamme étaient si grands et si beaux! Cependant je garde le souvenir d’une taille élevée, svelte sans maigreur, aux lignes élégantes accusées par un costume de velours et de faille noirs très ajusté; et d’un visage régulier, dont les traits fins et pâlis d’émotion paraissaient, dans la lumière électrique, ceux d’une délicate statuette. Et, sous le front blanc, illuminant d’un rayon sombre et vivant cette physionomie qu’une angoisse visible rendait rigide comme du marbre, resplendissaient les inoubliables prunelles. Toute l’âme de la jeune femme semblait jaillir vers celui qui s’en allait, dans une douleur intraduisible et dans une interrogation suprême.
Et moi, je compris bien ce que demandait ce regard à l’homme qui n’avait jamais dit qu’il aimait.
Lui, il ne semblait point deviner, mais je savais bien qu’il souffrait. Comment, dans un moment pareil, pouvait-il conserver ce ton détaché qu’il affectait encore?
—Adieu, chère belle, dit-il. Envoyez-moi de vos nouvelles, et pensez à moi quelquefois.
—Toujours, répondit-elle d’une voix pénétrante, à l’harmonie singulière.
—Toujours, c’est bien long, reprit-il en raillant encore. J’espère seulement que ce sera longtemps.
—Toujours, répéta-t-elle avec la même voix.
Le sifflet de la locomotive déchira l’air, et je sautai hors du compartiment. Octave s’y élança.
Je le vis se pencher par la portière. Il saisit la petite main qui se tendait encore vers lui... Son expression changea tout à coup.
Il hésita une dernière seconde, puis lançant à son tour un regard qui ne le cédait point en passion à celui qu’il rencontrait:
—Je vous aime! murmura-t-il. Ne m’oubliez pas.
L ’absence d’Octave se prolongeait. Je recevais rarement de ses nouvelles. Jamais il ne me parlait de son amour.
Les splendeurs de l’Inde lui faisaient-elles dédaigner tout à fait ce sombre Occident, dont volontiers il disait du mal, et où cependant il avait cru entrevoir le bonheur? La crainte d’une désillusion plus cruelle que les précédentes le retiendrait-elle toujours au loin, et voulait-il vraiment quitter la vie pour emporter intact son beau rêve au fond de son cœur? Pensait-il son amie fidèle, ou se croyait-il oublié? Ces questions je me les posais inutilement, car, dans ses courtes lettres, je n’y trouvais point de réponse.
Il semblait se livrer tout entier aux sensations inattendues que lui procuraient les péripéties de son voyage. Ce qui lui plaisait, dans des régions très diverses, c’étaient les contrastes qu’il rencontrait à chaque pas. Ses hautes relations et l’importance de ses travaux lui valaient, de la part des autorités anglaises, le plus gracieux accueil. Sur la recommandation du gouvernement des Indes, les souverains indigènes le recevaient avec les plus grands honneurs, le traitaient en prince, et déployaient pour lui tout le faste des pompeuses réceptions. Les portes des villes s’ouvraient devant ses éléphants couverts de pourpre et d’or; il y entrait parmi de brillantes escortes; les canons le saluaient du haut des citadelles, et les populations l’acclamaient en l’appelant Bara Sahib (puissant seigneur).
L’éclat de ces spectacles charmait ses yeux, épris des couleurs intenses et franches, du ruissellement des pierreries, du miroitement des métaux précieux, sous la lumière splendide. Puis, du jour au lendemain, il quittait une merveilleuse capitale et s’enfonçait dans le désert des jungles. Il passait les nuits dans des endroits sinistres, où l’ombre s’emplissait tout à coup de formidables miaulements; il traversait à la nage des rivières pleines de crocodiles; affrontant ces dangers pour faire le croquis de quelque temple où nul être humain ne pénétrait depuis des siècles, et qu’il trouvait souvent peuplé de redoutables hôtes.
Il dormit seul, une nuit de Noël, parmi les ruines de l’antique cité de Khajurao, dans un de ces sanctuaires abandonnés, que les gens du pays prétendaient hanté par des fantômes. Il y fut témoin d’une scène curieuse, et s’expliqua les fantastiques légendes.
Des bruits l’éveillèrent; il ouvrit les yeux, s’accouda, et ne se les expliqua pas tout d’abord. Les dieux, accroupis ou debout, remplissaient les milliers de niches, et l’on distinguait dans la vague clarté que répandait la lune, leurs attitudes bizarres que les sculpteurs hindous varient capricieusement. Ce n’étaient certes pas eux qui avaient tiré le voyageur de son sommeil. Pourtant des pas légers glissaient dans l’obscurité des galeries, et, finalement, Octave aperçut des formes humaines qui, lentes et furtives, effleuraient les murs. Il pensa d’abord que des prêtres de Siva avaient envoyé ces importuns visiteurs pour l’épouvanter, dans quelque religieuse intention. Il se leva vivement, les interpella à haute voix, et déchargea au hasard son revolver.
O miracle! Les vieilles divinités s’animèrent. Elles étaient si nombreuses que, durant une seconde, de la base au faîte, les colonnes semblèrent vivantes; des formes légères les couvrirent, les enveloppèrent de silencieux mouvements, puis s’élevèrent et disparurent dans le noir des énormes voûtes.
Octave, stupéfait, se frotta les yeux. Ce n’était point un songe; les niches restaient vides. Mais il n’était pas homme à respecter un pareil mystère. Quelque vénération qu’il eût pour Siva, il ne lui supposait pas la puissance d’intriguer à ce point un profane. Aux premiers rayons du jour, il découvrit que les susceptibles divinités n’étaient que des légions de singes. Ces animaux pullulent aux Indes, et s’établissent ainsi sans façon dans les demeures désertes des dieux.
Jamais, paraît-il, l’impression du miraculeux et du surnaturel ne saisit à ce point Octave. Malheureusement elle ne pouvait durer pour son esprit positif; mais il la regretta, comme une des plus vives qu’il eût ressenties.
La lettre qui contenait ces détails fut la plus longue de celles qu’il m’écrivit. En général il se bornait à tracer rapidement quelques réflexions sur une simple carte postale. Ce mince carré de papier, venu de si loin, et dont les nombreux timbres portaient des noms étranges:—Odeypoor, Hyderabad, Bhopal, Bénarès—me jetait dans des rêveries sans fin. La carte postale, tout ouverte, si familière, si frêle, employée comme moyen de correspondance d’un hémisphère à l’autre, cela ressemblait bien à ce bizarre Octave.
Voici quelques-unes de ses phrases, prises au hasard, avec leur style bref, précis, sans apprêt—son style épistolaire, à lui:
«Je vis dans un songe des Mille et une Nuits. Ce qu’il y a de merveilleux dans cet étrange pays, c’est que, suivant les contrées que je parcours, je revois à volonté tous les âges successifs de la civilisation, depuis les primitives époques de la pierre taillée, représentées par certains sauvages, jusqu’aux temps modernes, en passant par la féodalité, le moyen âge et toutes les phases d’évolution intermédiaires. Rien ne vaut de telles leçons d’histoire. Ce n’est pas dans les livres qu’on apprend à connaître l’homme. Quelques jours passés chez un peuple permettent de réunir sur son compte plus de notions que la lecture de vingt volumes.»
«Les nuits à la belle étoile succèdent aux réceptions dans les palais. Je passe de l’opulence extrême à la misère noire, et ces alternatives me séduisent beaucoup. Rien ne me frappe davantage que la vue de grandes cités mortes, vastes comme Paris, aujourd’hui désertes, et où les pagodes et les palais sont plus nombreux que les maisons. Je me représente alors le voyageur de l’avenir, cherchant parmi les ruines de ce qui fut la capitale de notre belle France des vestiges de ses habitants disparus, et s’efforçant de reconstituer leurs mœurs, leurs croyances, leurs coutumes et leurs lois. Quelque savant à lunettes de cette époque future écrira peut-être un long mémoire pour démontrer, en s’appuyant sur des indications tirées de la numismatique, que les Parisiens du XIXe siècle adoraient une déesse suprême nommée Égalité et des dieux inférieurs qu’ils appelaient Fraternité et Liberté. Le même savant prouvera aisément par la comparaison de certains emblèmes, que cette trinité peut être identifiée avec les divinités que d’anciens peuples désignaient sous les noms de Vénus, Diane, Minerve, dont les statues ressemblent fort à celles de la très puissante et très sainte Liberté. Il y a des gens qui entrent de nos jours à l’Institut pour des travaux très voisins par leur ingéniosité fantaisiste de ceux de ce futur savant.»
Toujours ce voile de raillerie légère dont il enveloppait ses pensées les plus profondes. Pas un seul mot sur son amour. Et cependant quinze longs mois s’étaient écoulés depuis son départ.
Enfin je reçus de Katmandou, capitale de l’impénétrable Népal, la lettre suivante:
«Katmandou, 1er mars 18....»
«Regarde le nom barbare écrit au haut de ce papier, ami Daniel. Tu ne verras guère d’épîtres datées de cet endroit. Je ne te fais pas de descriptions pour la bonne raison que tu en entendras bientôt assez de ma bouche éloquente. Je me prépare à regagner l’Europe et mes lointains foyers. Décidément, je renonce à la Chine. Chose extraordinaire, Pékin m’attire moins que Paris.»
«Post-Scriptum.—Peut-être est-ce parce qu’à Paris je compte revoir certain petit démon féminin, que les bayadères de l’Inde n’ont point réussi à me faire oublier.»
C’était peu. Mais, pour moi qui le connaissais si bien, c’était tout. Il aimait toujours et il devait être certain de la constance de celle qui l’attendait.
Il avait donc eu le courage de soumettre ses propres sentiments et ceux de cette ardente jeune âme de femme à une pareille épreuve! Plus d’une année de séparation absolue, avec des mois d’intervalle souvent entre les lettres à cause des difficultés du voyage! Il ne lui avait pas fallu moins, à ce défiant du bonheur, pour qu’il se livrât sans crainte au charme d’aimer.
Mais puisqu’il cédait enfin, puisqu’il revenait pour se donner, lui qui avait passé sa vie à défendre contre des séductions vulgaires le trésor de ses tendresses intimes, elle n’aurait point à se repentir de sa longue patience celle qui lui avait dit si doucement: «Toujours...,» le soir des tristes adieux. Quel cœur éprouvé et sûr, tout plein d’ardeurs longtemps contenues, il allait enfin lui ouvrir!
Le retour d’Octave, qui me réjouit infiniment, ne me rendit pas mon ami. Elles étaient finies pour moi les longues causeries dans la vapeur bleue des cigares, et les longues promenades du soir sous les marronniers sombres, tandis que résonne affaiblie la musique des cafés-concerts, et que l’on suit machinalement des yeux les lumières des voitures qui montent vers le Bois. Ce fut un grand désappointement. Je ne m’en consolai qu’en le sachant heureux, mais je n’eus pas le privilège de contempler et de constater ce bonheur.
Ce n’est point que son affectueuse amitié ou sa confiance en moi fussent changées; c’est qu’il était pris complètement et trop absorbé dans un seul être.
A peine passait-il quelques heures de suite à Paris. Une retraite mystérieuse, située dans un endroit romanesque et sauvage, au milieu des bois, qu’il ne se lassait jamais d’admirer et de parcourir, et dans lesquels il errait maintenant près d’une compagne aimée, le retenait loin de nous et l’attirait invinciblement dès qu’il remettait le pied dans nos rues. Il s’excusa de ne pas m’inviter à venir l’y voir, moi, son meilleur ami. Je ne lui en voulus pas. La présence d’un tiers eût semblé insupportable à ces amants, qui, bien des mois après leur réunion, ne voyaient pas encore baisser à l’horizon leur étonnante lune de miel. Puis la solitude absolue où ils s’étaient renfermés s’expliquait sans doute par une autre raison.
Malgré le vif désir qu’Octave ne me cacha point, et son intention bien arrêtée d’épouser celle qui lui avait ouvert une nouvelle existence, la consécration du mariage manquait encore à leur union. Quel était l’obstacle? Je l’ignorais. Mais je comprenais le mystère plein de dignité dont s’enveloppait la jeune femme, au milieu de telles circonstances. Un intérêt puissant, supérieur à une vulgaire curiosité, me portait à souhaiter qu’elle se départît de sa réserve au moins à l’égard d’un ami aussi sûr et aussi respectueux que je pouvais l’être, mais je me gardai de faire la moindre allusion à Octave sur ce sujet.
Quand il me parlait de son amour, il le faisait sur ce ton demi-sérieux, demi-railleur qu’il appliquait généralement à ce qui l’intéressait le plus. Il employa de nouveau le mot de «démon féminin,» et manifesta son étonnement de ne pas avoir encore entendu sonner l’heure des désillusions et du réveil.
—C’est évidemment, disait-il en souriant, un parti-pris de sa part.—Il ne la désigna jamais par aucun nom,—et une preuve nouvelle du caractère contrariant des femmes. Elle me force à admettre l’exception. Mais les exceptions, comme chacun sait, ne font que confirmer la règle. Une femme qui ne finit pas un jour où l’autre par devenir parfaitement insupportable peut être considérée comme un phénomène, et un gouvernement sage devrait la faire transporter dans une île déserte, afin de ne pas laisser induire en erreur les célibataires par d’aussi fallacieux exemples.
Jamais il ne revint aux confidences attendries que l’émotion du départ provoqua jadis, et cependant tout me prouvait que sa passion, loin de s’atténuer, allait grandissant. Un fait très particulier, et tout à l’honneur de sa compagne, c’est que, loin de se ralentir dans ses travaux et de s’amollir dans d’énervantes tendresses, il se donna des buts d’étude plus élevés que jamais, et marcha vers eux avec une persévérance jusque-là un peu étrangère à son caractère. L’amour obtint ce que l’amitié avait sollicité vainement: Octave sembla se soucier davantage des services qu’il pouvait rendre et de la gloire qu’il pouvait atteindre.
Il publia une grande partie de ses travaux, qu’une patiente main féminine avait, paraît-il, compilés, rassemblés, recopiés, et préparés pour l’impression. Du jour au lendemain, les journaux furent pleins de son nom, qui retentit au sein des réunions savantes de tous les pays civilisés. Ce nom devint presque illustre lorsque parut enfin le grand ouvrage qui résumait ses explorations et ses découvertes.
Il ne s’arrêta pas encore là; et sa jeune femme s’intéressa tellement à son œuvre, qu’elle-même le poussa à entreprendre un nouveau voyage, dans lequel elle dut l’accompagner.
J’imagine—mais ce n’est qu’une présomption—que le désir de s’appartenir plus encore, loin d’une société dont les convenances marquaient leur union d’un caractère irrégulier, la possibilité peut-être de se marier à l’étranger, les décidèrent à porter leur persistant bonheur vers des climats où il serait libre de mieux s’épanouir. Ce sont des conjectures absolument personnelles, et je me hâte de les donner pour ce qu’elles valent. Ils étaient sous le coup d’une fatalité que j’ignore, et des circonstances spéciales, non leur volonté, maintenaient encore entre eux une suprême barrière.
Faut-il le regretter pour eux? Toute félicité a son côté sombre qui souvent en fait mieux ressortir les splendeurs. Qui sait si le couronnement de ce brillant édifice n’en eût point ébranlé la base, et si ces amants ne durent pas l’intensité de leur bonheur en partie à l’épreuve mystérieuse, à l’épine cachée qui les fit souvent souffrir?
«L’amour ne subsiste que lorsqu’il a quelque chose à espérer ou à craindre,» a dit le plus amer et peut-être aussi le plus sage de nos moralistes.
Un soir du mois d’août 1884, à Trouville, je sortis de l’hôtel des Roches-Noires, où j’étais installé pour quelques jours, et j’allai m’asseoir sur la plage, aussi loin que possible des nombreux promeneurs. Je venais de quitter la table d’hôte, et la banalité des conversations qui s’y tiennent m’avait frappé plus que de coutume. J’éprouvais un invincible besoin de silence et de solitude.
C’était à marée basse. Tout ce qu’on apercevait de la mer consistait en une bande étroite et lointaine, d’un blanc verdâtre, semblable à une île de jade au milieu d’un océan de sable. Au-dessus, le ciel était rouge, d’un rouge qui devenait rose, puis jaune, et plus haut encore vert pâle, pour finir en une immense tente d’azur sombre que piquaient déjà les clous d’or des étoiles. A mes pieds, des flaques d’eau salée miroitaient, pourpres comme du sang, entre les petites dunes que la vague avait plissées régulièrement. Et ce qui était bon, c’était de respirer le vent pur qui me venait du large, en plein visage, comme une haleine aux parfums sauvages et frais.
Là, sous l’influence charmante de la nuit et de la mer qui montaient toutes deux—la première rapide et silencieuse, la seconde avec des élans pleins de paresse et de sourds mugissements—je m’expliquai mon accès d’humeur et de misanthropie. Au moment de descendre dîner, une vieille adresse, traînant parmi des papiers que je feuilletais, avait mis sous mes yeux le nom d’Octave; et le souvenir de cet ami si original m’avait fait trouver bien lourde la platitude de mes voisins.
Je me remis à penser à lui, à ses idées, aux détails de sa vie. Je cherchai, en rassemblant mille vagues indices, à me présenter au moral comme au physique, la femme qui avait fixé cet être indépendant, doué à si haute dose d’inconstance et de fantaisie. Je lui en voulais un peu, à cette femme, qui m’avait ôté la jouissance d’une pareille amitié. Comment avait-elle ensorcelé mon philosophe? Un tel miracle était bien l’œuvre d’un «démon féminin», suivant le nom qu’il lui donnait lui-même; il y avait là-dessous quelque maléfice et quelque sortilége. Certainement elle n’avait rien de supérieur aux autres. S’il la trouvait si différente, c’est parce qu’il l’aimait, et qu’il l’aimait de tout l’amour non dépensé dans la jeunesse et qui se développait ardent et fort en la puissante virilité. Maintenant pourquoi l’aimait-il?... Bah! y a-t-il jamais eu de réponse plausible et sensée à ce pourquoi là?
—Monsieur, dit tout à coup une voix qui interrompit ma boutade. Voilà un bon quart d’heure que je cherche monsieur.
C’était un garçon de l’hôtel. Il était envoyé par un visiteur qui lui avait promis une honnête récompense s’il me ramenait au plus vite. Je demandai le nom de l’homme pressé qui mettait ainsi ma tête à prix—ou plutôt mon repos. Je n’avais nulle envie de me déranger.
Le garçon me remit une carte, et, dans la dernière lueur du jour, je lus avec un étonnement joyeux:
«OCTAVE DE B...»
Je courus à l’hôtel, et je le rencontrai qui flânait sur les planches à m’attendre, son inséparable cigarette entre les dents. Il promenait un regard de dédain sarcastique impossible à décrire sur la société plus que mêlée qui s’agite à cette heure aux abords du Casino; les mises tapageuses des femmes et les visages niais et mornes des jeunes gens, semblaient, pour ses yeux qui avaient vu tant de scènes étranges et diverses, un des plus pauvres spectacles qu’ils eussent contemplés. Il me saisit la main avec chaleur, et je sentis bien que notre vieille amitié subsistait toujours aussi vive.
A peine eut-il parlé que j’en eus la preuve. Il venait me confier, avant son départ pour un nouveau voyage, plus aventureux encore que les autres, un dépôt qui représentait, me dit-il, ce qu’il possédait de plus précieux. Je saurais bientôt de quoi il s’agissait. Pour le moment, nous allions passer vingt-quatre heures ensemble, pendant lesquelles il m’emmènerait au Hâvre. Dans un des bassins du port, je devais voir et visiter un superbe yacht, que lord X..., un de ses amis, mettait à sa disposition pour deux ou trois ans, pendant lesquels le riche seigneur anglais se trouvait retenu au rivage par sa grandeur, comme Louis XIV, c’est-à-dire par les nécessités de la politique. C’était sur ce yacht qu’Octave comptait parcourir les mers de l’Extrême-Orient. Il aborderait enfin au Japon et en Chine. Depuis longtemps il désirait y pénétrer, et il avait besoin de connaître ces contrées pour ajouter un volume à l’énorme monument historique qu’il se proposait d’élever, et dont il avait jeté déjà les majestueuses fondations.
Nous passâmes une partie de la nuit à causer; et, le lendemain, à onze heures, le bateau de Trouville nous amena au Hâvre. Après quelques détours le long des quais, encombrés de cordages, de tonneaux et de caisses, et au-dessus desquels se dresse la forêt des mâts, nous nous trouvâmes en face d’un joli vapeur, de taille assez respectable, mais coquet, paré, brillant comme un bibelot d’étagère. Sur sa poupe, je lus ce nom, formé par des lettres en relief richement sculptées et dorées:
«The ELF.»
Je ne pus m’empêcher de sourire. Octave le remarqua. Il suivit mon regard, prit l’air étonné, puis tout à coup comprit.
—Ah! dit-il amusé, the Elf, le lutin, le démon familier... Oui, le nom est heureusement choisi, bien que je n’y sois pour rien. Il s’appliquera tout aussi bien à l’un des passagers qu’au navire.
—C’est donc bien vrai, bien décidé? Elle vous accompagne?
—Qui? Mon petit Elfe, mon démon féminin? Sans aucun doute, ami Daniel. Pourrais-je m’en passer à présent? On se lasse des anges, dont les faces béates doivent inspirer un lamentable ennui; mais on ne se lasse pas des démons. Le monde entier sans elle m’offrirait moins d’intérêt que la pelouse de son chalet et que ces étroites allées dont je connais le moindre caillou. Je resterais si elle ne venait pas. Mais c’est elle qui veut partir, la vaillante petite femme. Elle est aussi curieuse que moi. Elle veut voir et savoir, elle aussi. Nous séparer était encore possible il y a deux ans, quand je suis parti pour les Indes; aujourd’hui nous ne le pourrions plus.
Nous avions franchi la passerelle, et je tâchais de retrouver au fond de ma mémoire quelques mots d’anglais qui y traînaient, afin de me montrer aimable avec le capitaine. C’était un bel homme blond, encore jeune, l’air correct et rigide, un vrai marin de la vieille Albion.
Octave nous ayant quittés un instant, ce gentleman me fit, avec autant de chaleur que sa nature britannique le comportait, l’éloge de mon ami. Il eut à son adresse un compliment bien caractéristique, peignant sa nationalité en même temps que le trait principal de celui dont il parlait; il l’appela: «A man of few words.» La concision froide, claire, impérieuse d’Octave, son peu de goût pour les mots inutiles et les conversations frivoles, devaient faire en effet les délices des Anglais, qui l’avaient en haute estime pour ces seules qualités, dès le premier abord.
Nous parcourûmes en tous sens le ravissant petit navire, aussi parfaitement aménagé à l’intérieur qu’il était élégant lorsqu’on l’apercevait se balançant doucement sur ses ancres. Deux canons, mignons comme des bijoux, étaient installés sur le gaillard d’arrière.
—Ils sont à l’usage des pirates chinois, me dit Octave gaîment, et nous avons à bord une provision de poudre suffisante pour bombarder une place forte.
Le déjeuner nous fut servi sur le pont, et la présence du capitaine nous força à rester, en causant, dans le domaine des généralités. Nous ne parlâmes naturellement que de voyages; deux des convives en avaient assez accompli pour que la conversation ne tarît point.
L’après-midi s’avança. Octave attendait son amie ce jour-là même et devait aller à la gare au-devant d’elle. Bien qu’il ne me fît en aucune façon sentir qu’elle préférerait peut-être ne pas rencontrer un étranger, je parlai de me retirer longtemps avant l’heure. Il ne me retint pas.
—Eh bien, cher Daniel, me dit-il, voici le moment des adieux. Ce n’est jamais sans un profond regret que je me sépare de vous, vieux camarade. Vous savez quel cas je fais de votre précieuse amitié. Après en avoir abusé si souvent, je vais en user encore, et vous demander un nouveau service.
Je fis un mouvement.
—Inutile de parler, ajouta-t-il vivement en me pressant la main, je sais tout ce que vous pourriez dire.
Je me tus. Je connaissais son antipathie pour les démonstrations extérieures et les protestations. Les quelques mots affectueux qu’il venait de prononcer étaient déjà bien expansifs pour lui. Il continua:
—Il faut tout prévoir. Les vents et les flots sont inconstants, et changent sans que l’on sache pourquoi.
—Comme les femmes, répliquai-je, non sans un peu de malice.
—Comme la plupart des femmes—comme toutes les femmes, même, les phénomènes exceptés, reprit-il gravement. Si vous restez jamais un an sans nouvelles de l’Elf, c’est que ses habitants auront été faire des études de psychologie comparée chez les monstres sous-marins. Alors, mais alors seulement, vous ouvrirez ce paquet.
Il s’interrompit pour me remettre une épaisse enveloppe, scellée de cire rouge, qu’il venait d’emporter de sa cabine, en remontant sur le pont. J’attendais qu’il continuât, mais il fumait lentement et paraissait réfléchir.
—Que ferai-je du contenu? lui demandai-je.
—J’y pense encore. Ne vous étonnez pas que je n’aie pris à ce sujet aucune décision. Les plus philosophes ne se figurent jamais bien sérieusement qu’ils peuvent mourir. D’ailleurs la précaution que je prends n’est pas seulement en vue d’un départ plus définitif que celui d’aujourd’hui. Les papiers que je vous confie ont une grande valeur pour moi. La copie de ce qu’ils contiennent ne me quitte guère, mais je ne veux pas les exposer eux-mêmes au hasard de mille accidents. Si nous sommes dévalisés, si nous faisons naufrage et ne sauvons que notre vie, je retrouverai ce dépôt dans vos mains; et il compensera bien des pertes. Si nous ne revenons pas, eh bien...
—Eh bien? répétai-je.
—Vous en ferez ce que vous voudrez. Vous commencerez par lire ces pages en souvenir de votre ami. Elles vous expliqueront beaucoup de choses. Si vous croyez, comme je le pense, que, parmi les réflexions qu’elles renferment ou qu’elles suggèrent, quelques-unes sont bonnes à garder, je vous autorise à les recueillir, mais à une condition expresse: c’est que vous brûliez l’original, afin que jamais des indifférents ne touchent à ces feuilles. Et maintenant, bien cher ami, adieu. Si vous ne me revoyez plus, consolez-vous en songeant que l’homme ne change rien à sa destinée. Mektoub!—c’était écrit—comme disent les Orientaux.
Je les entends encore, ces dernières paroles; je le vois encore, ce gracieux Elf, que nous quittions à ce moment pour rentrer dans la ville. Ses matelots achevaient leurs préparatifs; son capitaine me donnait un énergique shake-hands. Je lui souhaitai bonne chance et beau temps. Tout rayonnait et resplendissait sur le port, sous un grand soleil d’août, joyeux et presque importun par son triomphant éclat.
Et là-bas, elle brillait aussi, limpide et bleue, pleine de brises charmantes et d’onduleuses caresses, la vaste mer. Elle attendait le petit vapeur. Elle semblait l’attirer et lui promettre l’enchantement de ses murmures et de ses lointains horizons.
Nous étions devant Frascati, lorsque nous nous dîmes adieu, Octave et moi.
Et toi aussi, je te revois, mon vieil ami. Tu te tenais debout devant moi, et jamais tu ne m’apparus tellement toi-même, avec cette émotion de l’adieu qui mettait malgré toi comme une lueur douce au fond de tes regards, où pétillait cependant l’éternelle raillerie. C’est bien en ce mélange de sentiments contraires que consistait l’originalité de ta nature; c’est là ce qui éloignait de toi ceux qui te connaissaient à demi, mais ce qui t’attachait pour toujours ceux qui avaient su te comprendre. Je revois ta belle et fière physionomie et tes yeux tournés au loin, vers le large, vers l’inconnu.
Des jeunes gens et de jolies femmes babillaient et riaient derrière nous, sous la tente fraîche de l’hôtel; des enfants couraient pieds nus dans le sable, poussant des cris joyeux si la vague les éclaboussait.
Quand je pense qu’il y aura encore des après-midi d’été, où je regarderai cette scène, où j’entendrai ces rires, sur cette terrasse de Frascati, et où la mer s’étendra ainsi devant moi, bleue, infinie, calme et splendide...
O signification des muettes choses! ô puissance de nos souvenirs!