Il ne pouvait résider que dans l'opportunité du moment. Notre première rencontre n'était pas opportune, parce qu'alors, si nous n'étions pas verts l'un et l'autre pour l'amour, nous l'étions encore pour notre amour. Il n'y a d'amour possible sans l'opportunité des acteurs. Cette explication, je la trouvai moi-même, deux ans après le baiser, un jour que Virgilia se plaignait d'un quidam ridicule qui allait chez elle, et lui faisait la cour avec ténacité.
—Quel importun! disait-elle en faisant une grimace de rage.
Je tressaillis; et je vis en la regardant que son indignation était sincère. Il me vint à l'idée que moi-même j'avais peut-être naguère provoqué cette même grimace, et je compris aussitôt toute l'importance de mon évolution. D'inopportun j'étais devenu opportun.
Oui certes, nous nous aimions. Maintenant que toutes les lois sociales étaient contre nous, nous nous aimions pour de bon. Nous étions liés l'un à l'autre comme les deux âmes que le poète rencontre dans le purgatoire:
Di pari como buoi che vanno a giogo.
Et je dis mal en nous comparant à des bœufs, car nous étions une autre espèce d'animaux moins lents, plne préoccupation sérieuse. Il riait, d'un rire sombre et désabusé; ensuite, il me pria de ne raconter à personne ce qui s'était passé entre nous. Je lui répondis qu'à la rigueur, il ne s'était rien passé du tout. Deux députés entrèrent, accompagnés d'un chef politique de district. Lobo Neves les reçut avec une joie qui au début, était un peu feinte, mais qui devint bientôt tout à fait naturelle. Au bout d'une demi-heure, personne n'eût dit qu'il n'était pas le plus fortuné des hommes. Il causait, il faisait des mots, il en riait, et les autres avec lui.
J'éprouvais d'abord un certain émoi quand je me rencontrais avec Lobo Neves. Illusion pure! Comme il adorait sa femme, il ne se gênait pas pour me le dire. Il trouvait que Virgilia était la perfection même, un tissu de qualités solides et profondes, aimable, élégante, austère, un vrai modèle. Et sa confiance ne s'arrêta pas là. Elle n'était qu'entr'ouverte; bientôt il ouvrit la porte toute grande. Un jour, il me confessa qu'il y avait un ver rongeur dans son existence: il lui manquait la gloire. Je l'encourageai. Je lui dis de fort agréables choses, qu'il écouta avec l'onction religieuse de son désir, qui ne consentait pas à mourir. Alors je compris que son ambition était lasse de battre de l'aile sans pouvoir prendre largement son vol. Quelques jours après, il me dit tous ses dégoûts, ses amertumes, ses fureurs concentrées. Il confessa que la vie politique est faite d'envies, de dépits, d'intrigues, de perfidies, d'intérêts et de vanités. Évidemment, il traversait une crise de mélancolie; j'essayai de la combattre.
—Je sais ce que je dis, répliqua-t-il avec tristesse. Vous ne pouvez vous imaginer tout ce que j'ai dû supporter. Je suis entré dans la politique par goût, par relations de famille, par ambition, et un peu par vanité. Vous voyez que j'ai réuni en moi tous les motifs qui poussent un homme dans la vie publique. Mais je ne voyais le théâtre que du côté des spectateurs; et vraiment le décor était beau et le spectacle magnifique, la représentation mouvementée et divertissante. Je signai un engagement; on m'a donné un rôle qui... Mais pourquoi vous fatiguerais-je de mes plaintes? Abandonnez-moi à tribulations. J'ai passé des heures et des jours!... Il n'y a ni constance de sentiments, ni gratitude, il n'y a rien!... rien!... rien!...
Il se tut, profondément abattu, les regards au ciel, paraissant ne plus rien entendre que l'écho de ses propres pensées. Après quelques instants, il se leva et me tendit la main. Vous allez vous moquer de moi, me dit-il; mais pardonnez-moi ce mouvement d'expansion. J'avais en tête une préoccupation sérieuse. Il riait, d'un rire sombre et désabusé; ensuite, il me pria de ne raconter à personne ce qui s'était passé entre nous. Je lui répondis qu'à la rigueur, il ne s'était rien passé du tout. Deux députés entrèrent, accompagnés d'un chef politique de district. Lobo Neves les reçut avec une joie qui au début, était un peu feinte, mais qui devint bientôt tout à fait naturelle. Au bout d'une demi-heure, personne n'eût dit qu'il n'était pas le plus fortuné des hommes. Il causait, il faisait des mots, il en riait, et les autres avec lui.
La politique doit être un vin énergique, me disais-je en sortant de la maison de Lobo Neves. Chemin faisant, j'aperçus dans la rue dos Barbonos un de mes anciens condisciples, alors ministre, et qui passait dans sa voiture. Nous nous saluâmes affectueusement. La voiture passa, et je m'en allai, cheminant, cheminant, cheminant...
—Pourquoi ne serais-je pas ministre?
Cette idée triomphale,—cette idée à falbalas, comme dirait le père Bernardes,—cette idée commença une série de voltiges que je suivis du regard en la trouvant divertissante. Je ne me souvins plus du découragement de Neves. Je sentis l'attraction de l'abîme. Je ne pensais qu'à mon ancien camarade, à nos courses à travers les collines, à nos jeux et à nos gamineries; et en comparant l'homme et l'enfant, je me demandais pourquoi je n'atteindrais pas où il avait atteint lui-même. J'entrai dans le jardin public et, là encore, tout semblait me répéter:
—Pourquoi donc, Cubas, ne serais-tu pas ministre? Pourquoi ne serais-tu pas ministre, Cubas?
En entendant cette voix universelle, j'éprouvais une délicieuse sensation dans tout mon organisme. J'entrai, j'allai m'asseoir sur un banc, tout en ruminant cette pensée. C'est Virgilia qui serait contente! Quelques instants plus tard, je vis s'approcher de moi un individu qui ne m'était pas inconnu. Je le connaissais, mais d'où?
Figurez-vous un homme de trente-huit à quarante ans, haut, maigre et pâle. Ses vêtements, abstraction faite de la forme, paraissaient revenus de la captivité de Babylone; son chapeau était contemporain de celui de Gessle. Imaginez maintenant une redingote plus large que ne comportaient les chairs, ou plus littéralement les os, du nouveau venu. La couleur noire du vêtement passait au jaune terne. Il n'en restait que la corde. Trois boutons avaient subsisté sur une rangée de huit. Les pantalons, de toile grise, étaient fortement marqués aux genoux, et s'effrangeaient sous la friction d'un talon qui appartenait à un soulier dépourvu de miséricorde et de cirage. À son cou flottait une cravate aux pointes bicolores, mais déteintes, et qui s'enroulait autour d'un col qui datait de huit jours. Je crois bien qu'il portait aussi un gilet, un gilet de soie obscure, déchiré par espaces et déboutonné.
—Je parie que vous ne me reconnaissez pas, Monsieur le Docteur Cubas? me dit-il.
—Non, je ne vous remets pas...
—Je suis Borba, Quincas Borba.
Je fis un mouvement de recul... Qui me donnera le verbe solennel d'un Bossuet ou d'un Vieira, pour dire une si complète désolation. C'était Quincas Borba, le gracieux enfant d'un autre temps, mon ancien condisciple, si intelligent et de si bonne famille. Quincas Borba! impossible! cela ne pouvait être. Je ne pouvais arriver à me persuader que cette misérable figure, cette barbe poivre et sel, que ce truand vieux avant l'âge, que toute cette ruine constituât le Quincas Borba que j'avais connu autrefois. Et pourtant, c'était lui. Les yeux conservaient encore l'expression d'un autre temps; le sourire n'avait point perdu l'ironie caractéristique. D'ailleurs il supporta tranquillement mon ébahissement. Au bout de quelques instants, je détournai les regards. Si son aspect était répugnant, la comparaison était abasourdissante.
—Pas besoin de longs commentaires, n'est-ce pas? vous devinez tout: une vie de misère, de tribulations et de luttes. Vous rappelez-vous nos réunions où je jouais le rôle de roi? Quelle dégringolade! Me voilà passé mendiant.
Haussant les épaules et la main droite, d'un air d'indifférence, il paraissait résigné aux coups de la fortune, et peut-être même satisfait. Oui content, et, en tous cas, impassible. Ce n'était ni la résignation chrétienne, ni l'acceptation philosophique. La misère lui avait recouvert l'âme de durillons, au point qu'il avait perdu la sensation de la boue. Il traînait ses haillons comme autrefois la pourpre: avec je ne sais quelle grâce indolente.
—Venez me voir, lui dis-je; je tâcherai de vous trouver quelque chose.
Un sourire magnifique entr'ouvrit ses lèvres.
—Vous n'êtes pas le premier qui me promet quelque chose, et sans doute, vous ne serez pas le dernier qui ne fera rien pour moi. Du reste, à quoi bon? Est-ce que je demande autre chose que de l'argent? De l'argent, oui; il faut bien manger, et les gargotes ne font pas crédit. Les fruitières non plus. Un rien du tout, deux sous de cruzade, il faut tout payer au comptant, Un enfer, quoi!... Un enfer, mon... j'allais dire mon ami... Un enfer de tous les diables! Tenez, je n'ai pas encore déjeuné.
—Non?
—Non; je suis sorti de très bonne heure de chez moi. Savez-vous où je demeure? Sur la troisième marche de l'église de S. Francisco, à droite, en montant. Pas besoin de frapper à la porte. L'appartement est on ne peut plus frais. Eh bien! je suis sorti de bonne heure, et je suis à jeun...
Je tirai mon porte-monnaie, j'y pris un billet de cinq mil reis,—le moins propre,—et je le lui donnai. Il le reçut avec un éclair de contentement. Il éleva le papier au-dessus de sa tête, et l'agita avec enthousiasme:
—In hoc signo, vinces! s'écria-t-il.
Ensuite il baisa le billet, avec des airs de tendresse et une si bruyante expansion que j'en éprouvai à la fois de la pitié et du dégoût. Il n'était point sot, et devina la nuance: il devint sérieux, grotesquement sérieux, et s'excusa de sa gaieté, gaieté d'un pauvre diable qui depuis nombre d'années ne voyait pas la couleur d'un billet de cinq mil reis.
—Il ne tient qu'à vous d'en posséder bien d'autres.
—Vraiment? fit-il en faisant un saut de mon côté.
—Vous n'avez qu'à travailler.
Il fît un geste de dédain, demeura un instant sans parler, puis me déclara positivement qu'il ne voulait rien faire. J'étais écœuré de cette abjection si tristement comique, et je me levai pour partir.
—Vous ne partirez pas sans que je vous enseigne ma philosophie de misère, me dit-il en se plantant devant moi.
Je supposai que le pauvre diable était quelque peu fou, et j'allais m'éloigner, quand il me prit par le poignet, et contempla pendant quelques instants le brillant que je portais au doigt. Je sentis courir sur sa chair un frémissement de désir, un prurit de possession.
—Superbe! dit-il.
Ensuite il commença à tourner autour de moi, en m'examinant des pieds à la tête.
—Vous vous mettez bien, me dit-il. Des bijoux, du linge fin, élégant et... Comparez donc vos souliers aux miens. Quel contraste! Vraiment, vous vous mettez bien. Et les donzelles? Comment sont-elles? Vous êtes marié?
—Non...
—Moi non plus.
—J'habite rue...
—Je veux ignorer votre adresse, interrompit-il. Si nous nous revoyons, donnez-moi de temps à autre un billet de cinq mil reis; mais permettez que je n'aille pas le demander chez vous. C'est un reste d'orgueil... Maintenant, adieu; je vois que vous vous impatientez.
—Adieu.
—Et merci. Laissez-moi vous remercier de plus près.
Ce disant, il m'embrassa avec tant d'impétuosité que je ne pus éviter son étreinte. Nous nous séparâmes finalement, et je m'éloignai rapidement, triste, écœuré, et la chemise salie par l'accolade. La partie sympathique de la sensation avait fait place à l'autre. J'aurais voulu le trouver digne dans sa détresse. Et je comparai de nouveau l'enfant d'autrefois et l'homme d'aujourd'hui, les espérances passées et la réalité du présent...
—Bah! dis-je, allons dîner.
Je mets la main dans la poche de mon gilet, pour y chercher ma montre.—Suprême désillusion! Borba me l'avait volée en m'embrassant.
Je dînai tristement. Ce n'était pas la perte de la montre qui me désolait; c'était le souvenir de l'auteur du vol, et les images d'autrefois, et le contraste et la conclusion.... Depuis le potage, la fleur jaune et morbide du chapitre XXV s'ouvrit en moi, et je dînai à la hâte pour me rendre chez Virgilia. Elle était le présent; je voulais me réfugier en elle, pour échapper aux impressions du passé, car la rencontre de Quincas Borba m'avait ramené vers un passé, non pas réel, mais vers un passé imaginaire, abject, loqueteux, mendiant et voleur.
Je sortis, mais il était encore trop tôt. Je les aurais trouvés à table. L'idée me vint alors de retourner au jardin public pour y chercher Quincas Borba. La pensée de le régénérer surgit en moi, forte et impérative. Il était déjà parti. Je m'adressai au garde; il me répondit qu'en effet «cet individu» apparaissait de temps à autre.
—À quelle heure?
—Il n'a pas d'heure.
Il n'était donc pas impossible de le rencontrer. Je me promis de revenir. La nécessité de le régénérer, de le ramener au travail et an respect de lui-même me remplissait le cœur. Je commençai à sentir un bien-être, une sublimation, une admiration de moi-même... La nuit tombait, j'allai retrouver Virgilia.
J'allai retrouver Virgilia. Je ne tardai pas à oublier Quincas Borba. Virgilia était le traversin de mon esprit: un traversin doux, tiède, profond, aromatique, couvert d'une taie de fine toile de Bruxelles. Je m'y reposais habituellement de toutes les sensations tristes ou douloureuses. Et à bien penser, c'était l'unique raison d'être de Virgilia; l'unique. En cinq minutes, j'avais complètement oublié Quincas Borba, en cinq minutes de mutuelle contemplation, les mains dans les mains. Cinq minutes et un baiser emportèrent Quincas Borba, scrofule de la vie, loque du passé. Que m'importait son existence? Il pouvait à volonté attrister les regards des passants, puisque j'avais deux palmes d'un divin traversin, pour y fermer les yeux et y dormir.
Hélas! on ne saurait toujours se reposer et dormir. Trois semaines plus tard, en arrivant sur les quatre heures chez Virgilia, je la trouvai triste et abattue. D'abord elle refusa de me dire ce qui la préoccupait; mais comme j'insistais:
—Je crois que Damian se doute de quelque chose, me dit-elle. Je remarque en lui des bizarreries... Je ne sais comment dire... Il est toujours prévenant, sans doute, mais son regard n'est plus le même. Je dors mal: cette nuit encore, je me suis réveillée atterrée. Je rêvais qu'il allait me tuer. Peut-être est-ce une simple illusion; mais j'imagine qu'il nous soupçonne.
Je la tranquillisai de mon mieux; ce pouvait être des préoccupations politiques. Virgilia avoua que c'était possible; mais elle n'en demeura pas moins excitée et nerveuse. Nous nous trouvions dans le salon, qui donnait sur le jardin où nous avions échangé notre premier baiser. Une fenêtre ouverte laissait pénétrer une brise qui secouait doucement les rideaux, et j'y fixais mes regards sans les voir. À travers la lorgnette de mon imagination, j'entrevoyais dans le lointain une maison, une vie qui fussent nôtres, un monde où il n'y aurait ni Lobo Neves, ni mariage, ni morale, ni aucun lien qui entravât notre volonté. Cette idée me grisa. Le monde, la morale, le mari, se trouvant ainsi éliminés, il n'y avait plus qu'à pénétrer dans cette habitation de délices.
—Virgilia, lui dis-je, je vais te faire une proposition.
—Laquelle?
—M'aimes-tu?
—Oh! soupira-t-elle, en m'enlaçant de ses bras.
Et c'était vrai qu'elle m'aimait avec furie. Sa réponse traduisait une vérité patente. Les bras à mon cou, silencieuse et palpitante, elle me regardait de ses beaux grands yeux qui donnaient une singulière impression de lumière humide. Je m'oubliais à les contempler, à admirer cette bouche fraîche comme le matin et insatiable comme la mort. La beauté de Virgilia avait pris un caractère de splendeur qu'elle ne possédait pas avant son mariage. C'était une figure taillée dans un marbre du Pentélique, d'un modelage très noble, très large et très pur. Elle était tranquillement belle comme les statues, mais non apathique ni froide. Bien au contraire, elle avait l'apparence des natures chaudes, et dans la réalité, l'on pouvait dire qu'elle résumait l'amour en elle. Elle le résumait surtout en cette occasion où elle exprimait silencieusement tout ce que peut traduire la pupille humaine. Mais le temps pressait. Je dénouai le nœud formé par ses mains, je la pris par les poignets, je lui demandai si elle aurait le courage...
—De quoi faire?
—De fuir. Nous irons où nous pourrons être le plus à notre aise, dans une maison grande ou petite, à la campagne ou à la ville, ou en Europe, où il te plaira pourvu qu'on nous laisse tranquilles, que nous puissions vivre l'un pour l'autre et que te ne coures point de danger. Oui, fuyons. Tôt ou tard, il peut découvrir quelque chose, et tu serais perdue... entends-tu, perdue! Ce serait ta mort... et la sienne, car je le tuerais, sois-en sûre.
Je me tus. Virgilia, toute pâle, les bras tombant s'assit sur le canapé. Elle demeura dans cette attitude pendant quelques instants, vacillante, peut-être, ou atterrée par l'idée de la découverte possible, et de la mort subséquente. Je m'approchai d'elle, j'insistai, je fis miroiter les avantages d'une vie à deux, exempte de jalousies, de terreurs et d'afflictions. Virgilia m'écouta en silence, puis elle me répondit:
—Est-il certain que nous lui échapperions? il nous rejoindrait et me tuerait de la même manière.
Je lui démontrai le contraire. Le monde est vaste, j'avais le moyen de vivre où bon me plairait, où je trouverais un air pur et beaucoup de soleil. Il ne nous rejoindrait pas. Seules, les grandes passions sont capables de grandes actions, et l'amour qu'il avait pour elle n'était pas assez puissant pour qu'il lui courût après au bout du monde. Virgilia fit un geste de stupeur, et presque d'indignation. Et elle murmura que son mari avait pour elle une grande affection.
—C'est bien possible, lui répondis-je; c'est bien possible...
Je m'approchai de la fenêtre, et je commençai à tapoter sur l'accoudoir. Virgilia m'appela. Je continuai à ruminer mes haines et ma jalousie, pensant au plaisir avec lequel je tordrais le cou au mari si je l'avais là sous la main. Et voilà qu'à cet instant même, il franchit la porte du jardin. Rassure-toi, lectrice déjà défaillante, je ne marquerai pas cette page d'une tache de sang. Je fis, de loin, un geste amical au nouveau venu, en lui adressant une parole gracieuse. Virgilia battit en retraite, pour revenir deux ou trois minutes après.
—Il y a longtemps que vous êtes ici? me dit-il.
—Non.
Il était entré, l'air sérieux, en promenant, suivant son habitude, des regards distraits autour de lui. Mais son fils Nhonhô, le futur avocat du chapitre VI, survint, et la physionomie de Neves s'éclaira d'une expression joviale. Il le prit dans ses bras, le souleva, l'embrassa à plusieurs reprises. Je m'éloignai d'eux, car je ne pouvais souffrir cet enfant. Sur ces entrefaites, Virgilia rentra.
—Ouf! soupira Lobo Neves, en s'étendant paresseusement sur un sofa.
—Fatigué? lui dis-je.
—Horriblement: j'ai eu des tracas, à la Chambre d'abord, dans la rue ensuite, et encore un troisième ennui, ajouta-t-il en regardant sa femme.
—De quoi s'agit-il? demanda Virgilia.
—D'une... devine...
Virgilia s'assit à côté de lui, lui caressa la main, lui refit son nœud de cravate, et l'interrogea de nouveau.
—Ce n'est rien moins qu'une loge pour ce soir.
—Pour entendre la Candiani?
—Pour entendre la Candiani.
Virgilia battit des mains, se leva, donna un baiser à son fils, d'un air d'allégresse puérile, qui seyait mal à son genre de beauté. Ensuite elle voulut savoir si c'était une loge de côté ou de face, demanda des conseils à voix basse au sujet de sa toilette, puis s'enquit de l'opéra qu'on jouerait, et de mille autres choses.
—Vous dînez avec nous, docteur, me dit Lobo Neves.
—Il s'est invité lui-même, confirma Virgilia; il dit que vous avez le meilleur vin de Rio.
—Il n'en boit pas davantage pour cela.
Je le démentis au dîner. Je bus plus que de coutume, sans en être égayé. J'étais un peu nerveux, je le devins davantage. C'était la première grande colère que je ressentais contre Virgilia. Je ne regardai pas une seule fois de son côté durant tout le repas. Je parlai politique, journaux, ministère, j'aurais parlé de théologie, ma foi! si l'idée m'en était passée par la tête. Lobo Neves m'écoutait avec une dignité placide et une certaine bienveillance supérieure. Cela m'irritait encore plus, et me faisait paraître le dîner encore plus assommant. Je pris congé au sortir de table.
—À tout à l'heure, n'est-ce pas? me dit Lobo Neves.
—Peut-être bien.
Et je partis.
Je flânai par les rues, et je rentrai chez moi à neuf heures. Ne pouvant dormir, je me mis à lire et à écrire. À onze heures, je me repentis de ne point être allé au théâtre; je consultai ma montre, je voulus m'habiller et sortir. Mais sûrement j'arriverais trop tard, et du reste c'était donner une preuve de faiblesse. Évidemment Virgilia commence à avoir assez de moi, me disais-je. Et cette idée me trouvait tout à la fois désespéré et impassible, prêt à l'oublier et à la tuer. Il me sembla la voir inclinée sur le rebord de la loge, fascinant tous les yeux de ses bras nus, ses magnifiques bras nus qui étaient miens, son col couleur de lait, ses cheveux en bandeaux suivant la mode du temps, ses élégants atours et ses diamants moins brillants que ses yeux... Je la vis et je souffrais que d'autres la vissent aussi. Ensuite je commençai à la dévêtir, à enlever bijoux et soieries, à la dépeigner de mes mains hâtives et lascives, et elle était ainsi, je ne sais si plus belle ou plus simplement naturelle, plus mienne, uniquement mienne.
Le jour suivant, je ne pus me contenir. J'allai de bonne heure chez Virgilia, et la trouvait les yeux rougis de pleurs.
—Que s'est-il passé? lui demandai-je.
—Tu ne m'aimes pas: jamais tu n'as eu pour moi le moindre amour. Hier, tu paraissais me détester. Si au moins je savais de quoi je me suis rendue coupable. Mais en vérité, je l'ignore. Auras-tu la bonté de m'en informer?
—T'informer de quoi? Il ne s'est rien passé.
—Rien passé!... Tu m'as traitée comme un chien.
À ces mots, je lui pris les mains, je les baisai tandis que deux larmes coulaient de ses yeux.
—C'est fini; c'est passé, lui dis-je.
Je n'eus pas le courage de discuter; et d'ailleurs, discuter sur quoi? Était-ce de sa faute si son mari l'aimait? Je lui dis que je n'avais rien contre elle, que j'étais naturellement jaloux de l'autre, qu'il ne m'était pas toujours possible de lui faire bon visage; que d'ailleurs il dissimulait peut-être, et que le meilleur moyen de couper court aux terreurs et aux dissensions était de mettre à exécution mon idée de la veille.
—J'y ai pensé, me dit-elle. Une petite maison, à nous, solitaire, au fond d'un jardin, dans quelque rue discrète? L'idée est bonne. Mais est-il nécessaire de fuir?
Elle dit tout cela d'un ton ingénu et paresseux, et le sourire qui relevait le coin de sa bouche avait la même expression de candeur. Alors, m'éloignant un peu, je répondis:
—C'est toi qui ne m'as jamais aimé.
—Moi?
Oui. Tu es une égoïste! Tu préfères me voir souffrir tous les jours. Tu es une égoïste sans nom.
Virgilia se mit à pleurer et pour ne point attirer l'attention, elle enfonçait son mouchoir dans sa bouche et dévorait ses sanglots. Cette explosion de douleur me déconcerta. Si quelqu'un l'entendait, tout était perdu. Je m'inclinai vers elle, je lui saisis les mains, je lui murmurai les noms les plus doux de notre intimité. Je lui fis comprendre le danger qu'elle courait. La crainte la calma.
—C'est impossible, me dit-elle au bout de quelques instants. Je n'abandonnerai pas mon fils. Si je l'emmène, «il» ira me chercher au bout du monde. Impossible. Tue-moi plutôt, ou laisse-moi mourir... Ah! mon Dieu! Ah! mon Dieu!
—Calme-toi; on peut nous entendre.
—Qu'on entende si l'on veut!...
Elle était encore trop excitée. Je la priai de me pardonner, de ne plus se souvenir de ce qui s'était passé. Je lui dis que j'étais fou, mais que ma folie venait d'elle et ne finirait qu'avec elle. Virgilia essuya ses yeux et me tendit la main. Quelques minutes plus tard, nous en revînmes à l'idée de la maison solitaire dans quelque rue discrète.
Le bruit d'une voiture qui entrait dans le jardin interrompit notre conversation. Un esclave annonça la baronne X***. Virgilia me consulta du regard.
—Si vous vous sentez mal de tête, il vaut peut-être mieux ne pas recevoir.
—Est-elle déjà descendue?
—Oui, elle est descendue; elle dit qu'elle a besoin de parler à Madame.
—Faites entrer.
La baronne fit son entrée au bout d'un instant. Je ne sais si elle s'attendait à me voir. Mais il est impossible de montrer plus de surprise qu'elle ne fit.
—Quelle excellente rencontre! Qu'êtes-vous donc devenu qu'on ne vous voit nulle part? Hier je croyais bien vous apercevoir au théâtre. La Candiani était exquise. Quelle charmeuse! Elle vous plaît? C'est naturel. Les hommes sont tous les mêmes. Le baron me disait hier dans notre loge qu'une Italienne vaut cinq Brésiliennes. Quel toupet! et chez un vieux, ce qui est bien pis. Mais pourquoi donc n'étiez-vous pas au théâtre?
—Le mal de tête.
—Allons donc! une amourette, je parie. Qu'en dites-vous, Virgilia? Et bien! mon cher, hâtez-vous, car vous devez friser la quarantaine. Vous n'avez pas encore quarante ans?
—Je ne puis vous dire exactement. Mais si vous me permettez, je vais allez consulter mon extrait de naissance.
—Faites, faites...
Et, me tendant la main:
«Jusqu'à quand?... Samedi nous restons chez nous. Le baron me parle sans cesse de vous...»
En me retrouvant dans la rue, je me repentis d'être parti. La baronne était une des personnes qui avaient sur nous les pires soupçons. Bien qu'elle eût cinquante ans, elle n'en paraissait pas plus de quarante; et rieuse, fine et élégante, elle conservait des vestiges de son ancienne beauté. Elle ne parlait pas constamment, mais elle possédait grand art d'écouter et d'observer. Elle se courbait alors sur sa chaise, en dégainant son long regard aigu. Autour d'elle, on continuait à parler, à gesticuler sans défiance; elle regardait, poussant l'astuce au point de rentrer parfois en elle-même la flamme mobile ou fixe de ses yeux, en laissant tomber les paupières. Mais alors ses cils étaient autant de persiennes par où elle continuait de scruter l'âme et la vie des gens.
À ce point de vue, elle ressemblait à un parent de Virgilia, nommé Viegas, vieux rameau courbé sous soixante-dix hivers, tout sec et jauni, qui souffrait d'un rhumatisme entêté, d'un asthme non moins rebelle, et d'une lésion du cœur: une vraie réduction d'hôpital. Mais les yeux demeuraient pleins de vie et de santé. Pendant les premières semaines, Virgilia ne faisait pas attention à lui. Elle disait que lorsque Viegas paraissait en observation derrière son regard fixe, il était tout simplement en train de compter mentalement son argent. C'était en effet un avare fieffé.
Il y avait aussi le cousin de Virgilia, le fameux Luiz Dutra, que je désarmais à force de lui parler de ses vers et de sa prose, et de la présenter à mes amis. Quand l'un d'eux, qui le connaissait déjà de nom, se montrait satisfait de lier plus amplement connaissance, Luiz Dutra exultait. De mon côté, je guérissais mon dépit par l'espérance de n'être point dénoncé. Il y avait enfin une ou deux dames, quelques galantines, et des domestiques qui, naturellement, se vengeaient ainsi de leur condition servile. Tout cela constituait une véritable forêt d'yeux et d'oreilles, à travers lesquels nous devions manœuvrer avec la souplesse de serpents.
Or tandis que je songeais à tous ces gens-là, mes jambes me faisaient descendre la rue, de telle sorte que, sans y penser, je me trouvai à porte de l'hôtel Pharoux. C'est là que je dînais d'habitude. Mais comme je n'avais point marché de propos délibéré, je n'avais aucun mérite à être arrivé jusque-là. Tout l'honneur en revenait à mes jambes. Jambes bénies! dire qu'il y a des gens qui vous traitent avec dédain ou indifférence. Moi-même jusqu'alors, je vous avais tenues en médiocre estime, me fâchant contre vous lorsque vous vous fatiguiez, lorsque vous refusiez d'aller au delà de certaines limites et que vous me laissiez en proie à l'inutile désir d'avancer, dans la ridicule position d'une poule dont on a lié les pattes.
Mais cette aventure fut pour moi un rayon du ciel... Oui, jambes amies, tout en laissant mon cerveau occupé de Virgilia, vous vous étiez dit l'une à l'autre: «Voici l'heure de dîner, il faut qu'il mange, emmenons-le au quai Pharoux. Une partie de sa conscience reste occupée de la dame; chargeons-nous du reste, pour qu'il aille bien droit, sans heurter les piétons ni les voitures, et qu'après avoir salué les gens connus au passage, il arrive sain et sauf à l'hôtel.» Et vous avez rempli votre programme, jambes aimables, ce qui m'oblige à vous immortaliser dans ces pages.
Je dînai; après quoi, je rentrai chez moi. Je trouvai une boîte de cigares que m'envoyait Lobo Neves, et qui était entourée de papier de soie et ornée de faveurs roses. Je compris, j'ouvris le paquet, et y trouvai ce billet:
Mon cher B...
On nous soupçonne; tout est perdu; oublie-moi pour toujours. Nous ne nous verrons plus. Adieu. Oublie la malheureuse.
V...a.
Quel choc! Nonobstant sa défense, dès que la nuit fut venue, je courus chez Virgilia. Il était temps. Elle se repentait de sa précipitation. Dans l'embrasure d'une fenêtre, elle me raconta sa conversation avec la baronne. Celle-ci lui avait franchement répété les commentaires qu'on avait faits, la veille, en ne me voyant pas dans la loge de Lobo Neves. On glosait sur mon intimité dans la maison; en somme, nous étions l'objet des soupçons d'un chacun. Elle termina en me disant qu'elle ne savait vraiment à quel parti s'arrêter.
—Le meilleur est de fuir.
—Ça, jamais! dit-elle en secouant la tête.
Je vis qu'il était impossible de séparer deux choses qui étaient étroitement liées dans son esprit: notre amour, et l'idée de la considération publique. Virgilia était capable des plus grands sacrifices pour conserver ces deux avantages, et elle en perdait un en fuyant. Je ressentis en ce moment une impression qui ressemblait à du dépit; mais les émotions des deux derniers jours avaient émoussé ma sensibilité et le dépit disparut presque aussitôt.
—C'est bon, dis-je, va pour la petite maison!
Effectivement en deux jours, je trouvai notre affaire, dans un recoin de la Gamboa. Un bijou! La maisonnette était toute neuve, fraîchement crépie, ayant quatre fenêtres sur le devant, et deux sur les côtés. Les persiennes étaient couleur brique; des plantes grimpantes s'agriffaient aux quatre angles, le jardin s'étendait devant moi. Mystère et solitude: un bijou!
Il fut résolu que la garde en serait confiée à une ancienne couturière de Virgilia, qui avait habité chez elle, et était demeurée familière de la maison. Virgilia exerçait sur elle une sorte de fascination. On lui dirait ce que l'on voudrait, et elle accepterait le reste de confiance.
C'était pour moi une phase nouvelle de notre amour, avec l'apparence de la possession exclusive, capable de calmer les scrupules dans la conversation d'un certain décorum. J'en avais assez des rideaux, des chaises, du canapé, de tous les meubles du prochain, qui me reprochaient sans cesse notre duplicité. Je pouvais désormais éviter les dîners trop fréquents, le thé quotidien, et la présence de l'enfant qui était mon complice et mon ennemi. La maison m'épargnait tout cela. Le monde vulgaire finirait sur le seuil. Au delà s'ouvrait l'infini, l'éternité d'un monde supérieur, exceptionnel, nôtre, seulement nôtre, au-dessus des institutions, des lois, inaccessible aux baronnes, et aux curieux de toute sorte: un seul monde, un seul couple, une seule vie, une seule volonté, une seule affection, l'unité morale de tout par l'exclusion des contraires.
Telles étaient les réflexions que je me faisais, en suivant mon chemin, après avoir visité et arrêté la maison, quand je tombai sur un groupe en contemplation devant un nègre qui en fouettait un autre sur la place publique. La victime n'essayait même pas de fuir. Elle gémissait seulement, en prononçant ces seules paroles: «Non! pardon! maître, pardon!» Mais l'autre ne se laissait pas attendrir, et à chaque supplication, il répondait par un nouveau coup de fouet.
—Attrape! animal! encore une dose de pardon, soulard.
—Maître! gémissait l'autre.
—Te tairas-tu? disait le foueteur.
Je m'arrêtai par curiosité... Juste ciel! que vis-je? C'était Prudencio, mon petit valet Prudencio, affranchi quelques années auparavant par mon père, et qui exerçait en ce moment son autorité et sa fureur. Je lui demandai si le nègre qu'il battait était son esclave.
—Oui, Monsieur.
—Que t'a-t-il donc fait?
—C'est un fainéant et un ivrogne. Je lui avais confié la boutique, tout à l'heure, pendant que j'allais en ville; et il atout abandonné pour aller boire chez le mastroquet.
—Allons! pardonne-lui, dis-je.
—Comment donc, maître! Vos désirs sont des ordres. Rentre à la maison, ivrogne.
Je sortis du groupe, où l'on me regardait avec stupéfaction tout en faisant des conjectures. Je poursuivis mon chemin en déroulant une infinité de réflexions, dont je regrette d'avoir perdu le souvenir. C'eût été matière à un chapitre intéressant et probablement assez gai, comme je les aime: c'est même un faible chez moi. À première vue, l'épisode était ignorable. Mais en l'approfondissant, en y mettant le bistouri, j'y trouvai un côté comique, fin et même profond. C'était un moyen pour Prudencio de se libérer des coups qu'il avait lui-même reçus, Il les transmettait tout simplement. Enfant, je montais à cheval sur son dos, je mettais un mors dans sa bouche, je le rossais sans la moindre pitié. Il gémissait et peinait. Maintenant qu'il était libre, qu'il disposait de ses bras et de ses jambes, qu'il pouvait, à son gré, travailler, se reposer, dormir, délivré des menottes de son ancienne condition, maintenant, il prenait sa revanche. Il avait acheté un esclave à son tour, et lui payait avec usure les sommes qu'il avait reçues de moi. Voyez donc les subtilités de ce maraud.
Cette histoire me fait penser à un fou qui s'appelait Romualdo et qui disait être Tamerlan. C'était son unique manie, dont l'origine était singulière.
—Je suis, disait-il, l'illustre Tamerlan. Naguère, je n'étais que Romualdo; mais étant tombé malade, j'ai pris tant de tartre[3], tant de tartre, tant de tartre que je suis devenu Tartare, et même roi des Tartares. Le tartre a la propriété de naturaliser les gens.
Le pauvre Romualdo! on riait de ses réponses, mais je suppose que le lecteur n'en rira pas plus que moi. Je n'y trouve aucun sel. C'était drôle de l'entendre. Mais quand on lit son histoire, contée, comme cela, à propos de coups de fouet reçus et transmis, on doit penser qu'il vaut mieux retourner dans la petite maison de la rue de la Gamboa. Laissons là Romualdo et Prudencio.
Nous revoici dans la petite maison. Aujourd'hui, lecteur curieux, tu serais fort empêché d'y entrer. Quand elle eut vieilli, noirci; quand ses ais se trouvèrent pourris, le propriétaire la jeta bas pour en construire une autre trois fois plus grande, et pourtant bien inférieure à la première. Le monde était petit pour Alexandre; le creux d'une tuile sur un toit semble sans borne aux hirondelles. Considère maintenant la neutralité de ce globe qui nous emporte à travers l'espace comme un radeau de naufragés qui les jettera peut-être à la côte. Deux époux vertueux dorment aujourd'hui sur l'espace occupé hier par un ménage irrégulier. Un prêtre y dormira demain, puis un assassin, puis un forgeron, puis un poète, et tous béniront ce coin de terre qui leur fournit quelques illusions.
Virgilia meubla notre nid, et disposa tout suivant son instinct esthétique de femme élégante. J'y portai quelques livres, et il demeura sous la garde de Dona Placida, maîtresse supposée, et jusqu'à un certain point très réelle, de céans.
Il lui en coûta d'accepter la maison. Elle avait flairé l'intention, et elle répugnait à son rôle. Mais, enfin, elle céda. Je crois bien que tout d'abord elle en versa des larmes; elle se faisait horreur. Il est certain, tout au moins, que pendant les deux premiers mois, elle n'osa pas me regarder en face. Elle me parlait les yeux baissés, sérieuse et renfrognée, ou avec un air de tristesse. Je voulais gagner ses bonnes grâces et sa confiance, et ne me montrais pas offensé de ses réluctances. Quand je fus parvenu à mes fins, j'imaginai une histoire pathétique de mes amours avec Virgilia, une sympathie mutuelle antérieure au mariage, la résistance du père, la dureté du mari, et d'autres passages de roman. Dona Placida n'en récusa pas une seule page. Elle accepta le tout par nécessité de conscience. Au bout de six mois, on eût cru, en nous voyant tous trois, que Dona Placida était ma belle-mère.
Je ne fus pas ingrat: je lui constituai un petit capital de cinq contos,—les cinq contos trouvés sur la plage de Botafogo.—J'assurai ainsi le pain de sa vieillesse. Elle me remercia, les larmes aux yeux, et depuis, tous les soirs, elle pria pour moi devant une image de la Vierge qui se trouvait dans sa chambre,—et cette donation mit fin à ses remords.
Je commence à me repentir d'avoir commencé ce volume. Ce n'est pas que je me fatigue: au contraire; je me distrais un peu de l'éternité en envoyant quelques maigres chapitres dans le monde des vivants. Mais c'est une œuvre triste, qui sent le sépulcre. C'est un grave défaut; mais le pire de tous, ô lecteur, c'est ta hâte de vieillir alors que ma narration, au lieu de galoper, va d'un pas lent. Tu aimes les récits coulants, le style ordonné, tandis que le mien va comme les ivrognes, de droite et de gauche, ainsi qu'ils font, titubant, s'arrêtant, grognant, criant, riant, menaçant, glissant et tombant.
Car ils tombent.—Et vous aussi, pauvres feuilles de cyprès, vous tomberez tout comme les feuilles des arbres allègres. Et si j'avais encore des yeux, je verserais sur vous un pleur. Mais voilà les avantages de la mort: si l'on n'a plus de bouche pour rire, on n'a pas non plus d'yeux pour pleurer... Oui, vous tomberez, hélas!
Il est bien possible que je supprime le chapitre précédent. Entre autres motifs, il s'y trouve, dans les dernières lignes, une phrase qui ressemble pas mal à une balourdise, et je ne veux pas prêter à la critique des générations futures.
Pensez donc: d'ici à soixante-dix ans, un individu maigre, poivre et sel, n'aimant rien que les livres, s'incline sur la page précédente pour y chercher ce qu'il peut bien y avoir d'absurde. Il lit, il relit, il relit encore, mot par mot, syllabe par syllabe, les examinant extérieurement et intérieurement, sur toutes les faces, à contre-jour; il les époussète, les frotte sur son genou, les lave à grande eau, et n'arrive point à trouver la sottise.
C'est un bibliomane. Il ignore l'auteur; ce nom de Braz Cubas, il l'a en vain cherché dans les dictionnaires biographiques. Il a trouvé le volume, par hasard, sur l'étagère d'un bouquiniste, et l'a eu pour deux cents reis. Après mille et mille recherches, il s'est convaincu qu'il s'agit d'un exemplaire unique... Unique! Ô vous qui non seulement aimez les livres, mais encore avez la passion du collectionneur, vous connaissez bien la valeur de ce mot, et vous devinez par conséquent la joie de notre bibliophile. Il eût refusé la couronne des Indes, la papauté, tous les musées d'Italie et de Hollande si on lui eût offert de les échanger contre cet unique exemplaire. D'ailleurs, si au lieu de mes Mémoires, c'eût été un almanach, il aurait agi de la même manière, pourvu que l'exemplaire fût unique.
Pourtant il y a une absurdité. Notre homme demeure penché sur la page, une loupe collée à l'œil droit, tout à l'idée de trouver l'erreur. Il s'est promis d'écrire un mémoire succinct, où il relaterait, avec la découverte du livre, celle qu'il cherche en ce moment. Il ne découvre rien, et se contente de son acquisition. Il ferme le livre, le regarde, s'approche de la fenêtre, et le montre au soleil. À ce moment, un Cromwell ou un César passe au-dessous de lui, à la conquête du pouvoir. Il tourne le dos, ferme la fenêtre, se jette sur un hamac, et feuillette le livre, lentement, avec amour, à petites gorgées... Un exemplaire unique!
Les lignes saugrenues dont j'ai parlé m'ont gâté un autre chapitre. Comme je ferais mieux de dire les choses d'une bonne fois, en m'abstenant de tourner autour du pot. J'ai déjà comparé mon style à la marche des ivrognes. Si cette comparaison vous choque, je me servirai d'une autre, tirée de ces agréables lunchs que nous faisions avec Virgilia dans notre petite maisonnette de la Gamboa. Du vin, des fruits, des compotes: tel était le menu. Nous mangions, c'est vrai, mais nous entrecoupions le repas de douces paroles, d'œillades, d'enfantillages, d'une infinité de ces apartés de cœur qui constituent le vrai langage ininterrompu de l'amour. Parfois un léger dépit pimentait la situation, sucrée jusqu'à la fadeur. Virgilia se réfugiait alors sur un canapé, ou allait entendre les mièvreries de Dona Placida. Cinq ou dix minutes après, nous reprenions la causerie comme je reprends ma narration, pour l'interrompre une autre fois. Ce n'était pas de notre part horreur à la méthode. Nous l'invitions même dans la personne de Dona Placida. Mais jamais elle ne voulait s'asseoir à notre table.
—Je finirai par croire que vous ne m'aimez pas, lui dit un jour Virgilia.
—Grand Dieu! s'écria la bonne dame en levant les mains au ciel; mais si je ne vous aimais pas, Yaya[4]! qui donc aimerais-je au monde.
Et lui prenant la main, elle la regarda si fixement que les larmes ne tardèrent point à paraître. Virgilia lui fit force caresses, et je mis une monnaie d'argent dans la poche de cette excellente Placida.
Je n'eus pas à me repentir de ma générosité. La petite monnaie me valut une confidence de Dona Placida, et partant un chapitre de plus pour ces Mémoires. Quelques jours plus tard, je me trouvai seul avec elle, et elle en profita pour me conter son histoire.
Elle était fille naturelle d'un sacristain de l'archevêché, et d'une femme qui faisait des pâtisseries à domicile pour les vendre en ville. Elle avait dix ans quand son père mourut. À cet âge, elle râpait les noix de coco et vaquai déjà aux travaux de pâtisserie compatibles avec son âge. Lorsqu'elle eut quinze ou seize ans on la maria à un tailleur, qui mourut peu après phtisique, en lui laissant une fille. La jeune veuve se trouva avoir sur les bras une enfant de deux ans, et une vieille maman fatiguée de travailler. Pour faire vivre trois personnes, elle faisait des pâtisseries, cousait jour et nuit pour trois ou quatre maisons de confection, et donnait des leçons à quelques enfants du voisinage qui la payaient à raison de dix tostons par mois. Les années s'écoulèrent ainsi, non la beauté, par le simple motif qu'elle n'avait jamais été jolie. Pourtant des amoureux se présentèrent; elle résista à leurs séductions.
—Si j'avais pu rencontrer un autre mari, me disait-elle, sûrement je me serais remariée; mais personne ne voulait m'épouser.
Un des prétendants fut agréé par elle; quand elle se convainquit qu'il n'était pas plus délicat que les autres, Dona Placida l'éconduisit, quitte à pleurer beaucoup ensuite. Elle continua comme par le passé à coudre et à écumer des chaudrons. Sa mère avait l'acrimonie des années, de la misère et de son propre tempérament. Elle engageait sa fille à accepter les maris de passage qui la sollicitaient et elle s'écriait:
—Tu as la prétention d'être meilleure que moi. Je ne sais d'où te vient ce scrupule de personne riche. Ma chère, on a la vie qu'on peut, et l'on ne se nourrit pas de l'air du temps. Voyez-vous ça! un brave garçon comme l'épicier Polycarpe, le pauvre... Il te faut quelque marquis, n'est-ce pas?
Dona Placida me jura qu'elle ne visait pas si haut. Question de caractère: elle voulait être mariée. Elle savait fort bien que sa mère n'avait pas fait tant de façons, et elle connaissait plusieurs femmes qui vivaient avec un seul homme d'une façon irréprochable; mais elle voulait être mariée. Et ce qu'elle exigeait pour elle, elle l'exigeait aussi pour sa fille. Elle travaillait sans répit, se brûlait les doigts aux casseroles, les yeux à la lampe, pour vivre sans faiblir. Elle maigrit; elle tomba malade; elle perdit sa mère qui fut enterrée par la générosité publique, et elle continua de travailler. Sa fille atteignit l'âge de quatorze ans; elle était de constitution faible, et passait son temps à se laisser faire la cour par les fainéants du voisinage. Dona Placida l'entourait de sa surveillance, et l'emmenait avec elle quand elle allait porter son ouvrage dans les magasins, dont le personnel clignait de l'œil en pensant qu'elle lui cherchait un mari ou autre chose. On lui faisait des compliments de plus ou moins bon goût. Elle reçut même des propositions.
Elle s'interrompit un instant et continua:
—Ma fille s'est enfuie avec un individu dont je veux ignorer jusqu'au nom. Elle me laissa seule, et si triste que je pensai mourir. Je n'avais plus personne au monde; je n'étais plus jeune et ma santé s'était affaiblie. Ce fut à cette époque que je connus la famille de Yaya. Ces bonnes gens me donnèrent du travail, et je finis par habiter chez eux. J'y restai plusieurs mois, un an, plus d'un an même, à coudre pour eux. Je sortis de là après le mariage de Yaya. Depuis j'ai vécu comme il a plu au ciel. Voyez mes doigts, voyez mes mains... Et elle me montrait ses mains rugueuses et la pointe des doigts tout piqués au contact des aiguilles.
—Ces cicatrices-là, Dieu sait comment elles se forment. Heureusement que Yaya m'a protégée, et vous aussi, Docteur... J'avais bien peur de finir au coin de quelque rue, à demander l'aumône...
En prononçant cette dernière phrase, elle eut un frisson. Ensuite elle se reprit et dut se demander s'il était habile de sa part de faire une semblable confidence à l'amant d'une femme mariée. Elle rit d'un air gêné, se traita de sotte s'accusa de «faire des façons» comme disait sa mère, et enfin, lassée de mon silence, elle sortit, me laissant en contemplation devant la pointe de mes bottines.
Si quelqu'un de mes lecteurs a sauté le chapitre précédent, je l'avise qu'il est nécessaire d'en prendre connaissance pour comprendre les réflexions que je fis dès que Dona Placida fut sortie de la salle.
—Ainsi, me dis-je, le sacristain de la cathédrale vit un jour, tandis qu'il servait la messe, entrer une dame qui devait être sa collaboratrice dans l'œuvre de procréation de Dona Placida. Il la revit pendant des semaines, l'aima, et tout en allumant les candélabres aux jours de fête, il lui faisait sans doute du pied sous les chaises. Il lui plut et il s'unirent. De cet échange de banale luxure naquit Dona Placida. Il est à supposer qu'elle ne parlait pas en venant au monde; sinon, elle eût pu dire aux amateurs de ses jours: «Me voici: pourquoi m'avez-vous fait venir?» Et le sacristain et la sacristaine de lui répondre: «Nous t'avons fait venir pour que tu te brûles les doigts aux chaudrons, les yeux à la couture, que tu manges mal ou pas du tout, que tu ailles à l'aventure, malade un jour, bien portante le lendemain, puis de nouveau malade et de nouveau guérie, triste ou désespérée, puis résignée à ton sort, mais toujours les mains au chaudron et les doigts à la couture, jusqu'au moment où tu finiras dans la boue ou sur un lit d'hôpital. Voilà pourquoi nous t'avons fait venir dans un moment de sympathie.»
Brusquement, ma conscience hésita. Elle m'accusa d'avoir fait capituler l'honnêteté de Dona Placida, de l'avoir ravalée à un rôle suspect, après une longue vie de travail et de privations. Le métier d'entremetteuse ne vaut pas mieux que celui de concubine, et c'est à force d'argent et de compromis que j'avais obtenu d'elle ses services. Pendant une dizaine de minutes je ne sus que répondre aux arguments de ma conscience qui m'objectait encore d'avoir mis à profit la nécessité, la gratitude, et la fascination que Virgilia exerçait sur l'ex-couturière. Elle me remémora la résistance de Dona Placida pendant les premiers jours, ses grimaces, ses réticences, ses regards baissés, et ma constance à supporter tout cela pour arriver à la vaincre. Et elle me censura de nouveau avec une vive et nerveuse irritation.
J'avouai qu'il en était ainsi, mais j'alléguai que la vieillesse de Dona Placida était dorénavant à l'abri de la mendicité, ce qui faisait compensation. N'étaient mes amours, et probablement Dona Placida était vouée à la triste fin de tant d'autres créatures humaines. D'où l'on peut conclure que le vice est souvent le fumier de la vertu. Cela n'empêche que la vertu ne soit une fleur saine et parfumée. La conscience fut de mon avis, et j'allai ouvrir la porte à Virgilia.
Virgilia entra souriante et tranquille. Le temps avait emporté ses craintes. Quel charme j'éprouvais, pendant les premiers jours, à la voir survenir toute tremblante et honteuse! Elle arrivait en voiture, le visage couvert d'un voile, enveloppée d'une espèce de manteau qui dissimulait les ondulations de sa taille. La première fois, elle se jeta sur le canapé, rougissante, palpitante, les regards à terre. Et franchement! jamais elle ne me parut si belle; peut-être parce que je me sentais plus flatté dans mon amour-propre.
Maintenant, comme je viens de le dire, c'en était fait de ses craintes et de ses tourments. Nos entrevues en arrivaient à la période chronométrique. L'intensité de l'amour était la même; seulement, la flamme n'était plus agitée comme les premiers jours. C'était maintenant un faisceau de rayons tranquilles et constants, quelque chose comme un mariage.
—Je suis très fâché contre toi, me dit-elle en s'asseyant.
—Pourquoi?
—Parce que nous t'avons attendu hier. Tu m'avais promis la visite, et Damian m'a demandé plusieurs fois si tu ne viendrais pas au moins prendre le thé. Pourquoi n'es-tu pas venu?
J'avais en effet manqué à ma parole, mais la faute en était toute à Virgilia. Questions de jalousie. Cette femme splendide connaissait sa beauté, aimait à s'entendre louer discrètement ou à haute voix. L'avant-veille, chez la baronne, elle avait dansé deux fois avec le même galantin, après avoir écouté ses fadaises dans l'angle d'une croisée. Elle était si infatuée, si enflée, si satisfaite d'elle-même... Quand elle vit entre mes sourcils la ride interrogative et menaçante, elle n'en eut pas le moindre émoi; elle ne devint pas subitement sérieuse. Elle envoya tout simplement promener le muscadin et ses galanteries. Puis elle vint à moi, me prit le bras, m'emmena dans une autre salle, et se plaignit d'être fatiguée et d'un tas d'autres choses, de l'air puéril qu'elle prenait en certaines occasions; et je l'écoutai sans presque lui répondre.
Il m'en coûtait de répondre à sa question, mais enfin je lui drtante le lendemain, puis de nouveau malade et de nouveau guérie, triste ou désespérée, puis résignée à ton sort, mais toujours les mains au chaudron et les doigts à la couture, jusqu'au moment où tu finiras dans la boue ou sur un lit d'hôpital. Voilà pourquoi nous t'avons fait venir dans un moment de sympathie.»
Quelques mois se passèrent, et un certain jour Lobo Neves entra en disant que peut-être il irait prendre le gouvernement d'une province. Je considérai Virgilia qui pâlit. Il s'aperçut de son émotion et lui dit:
—Cette perspective ne paraît pas te sourire, Virgilia.
Elle secoua négativement la tête.
—Pas précisément, dit-elle.
Ils en restèrent là; mais le même soir, Lobo Neves reparla du projet avec un peu plus d'insistance que dans l'après-midi. Deux jours après, il déclara à sa femme que c'était chose faite. Virgilia ne put dissimuler son ennui. Il alléguait les nécessités politiques.
—Je ne saurais refuser ce que l'on me demande. Il y va de notre avenir, de ton blason, mon amour, car j'ai juré que tu seras marquise, et tu n'es même pas baronne. Tu diras que je suis ambitieux; et je le suis en effet. Mais il ne faut pas couper les ailes à mon ambition.
Virgilia ne savait que faire. Le lendemain, je la trouvai qui m'attendait toute triste dans notre petite maison de la Gamboa. Elle avait tout dit à Dona Placida, et celle-ci cherchait à la consoler comme elle pouvait. Je n'étais pas moins abattu.
—Tu nous accompagneras, me dit Virgilia.
—Es-tu folle? tu n'y penses pas!
—Mais alors...
—Il faut renverser ce projet.
—Impossible.
—Il a déjà accepté?
—Il paraîtrait.
Je me levai, je lançai mon chapeau sur une chaise, et je commençai à marcher de long en targe, sans rien trouver. J'avais beau m'efforcer, aucune solution ne se présentait à mon esprit. Enfin je m'approchai de Virgilia, qui était assise, et je lui pris la main. Dona Placida s'en alla à la fenêtre.
—Toute ma destinée est dans cette petite main, lui dis-je. Tu en es responsable. Agis comme tu jugeras devoir le faire.
Virgilia fit un geste de désespoir. J'allai m'accouder à une console en face d'elle, et nous nous tûmes pendant quelques instants. On n'entendait que l'aboiement d'un chien, et je crois aussi la rumeur de l'eau qui venait mourir sur la plage. Comme elle continuait à se taire, je la regardai. Elle tenait les yeux baissés, fixes, amortis, et ses mains étaient croisées sur ses genoux, dans une attitude de suprême angoisse. Dans toute autre occasion, je me serais jeté à ses pieds, pour lui prodiguer mes raisonnements et ma tendresse. Mais cette fois, il fallait la résoudre à l'effort, au sacrifice, à la responsabilité de notre vie commune, et par conséquent l'abandonner à elle-même. C'est ce que je fis.
—Je le répète, dis-je, notre bonheur est entre tes mains.
Virgilia voulut me retenir, mais j'avais déjà franchi la porte. J'entendis encore un bruit de sanglots, et j'avoue que je fus sur le point de revenir, pour essuyer ses larmes sous mes baisers. Mais je me dominai, et je partis.
Je n'en finirais pas si je voulais conter tout au long ce que je souffris pendant les premières heures. J'oscillais entre des impulsions diverses. La pitié me poussait à aller trouver Virgilia, et un autre sentiment, l'égoïsme, peut-être, m'ordonnait de rester. Ces deux forces avaient, je crois, la même intensité; elles m'investissaient en même temps et se faisaient équilibre, avec une égale ardeur, et aucune ne cédait définitivement. Parfois, je sentais une pointe de remords. Il me semblait que j'abusais de la faiblesse d'une femme aimante et coupable, sans rien risquer de moi-même. Mais quand je me sentais prêt à capituler, l'amour revenait avec ses conseils égoïstes, et je demeurais irrésolu et inquiet, désireux de la voir, et craignant que sa vue ne me poussât à partager avec elle la responsabilité de la solution.
Je trouvai enfin un moyen terme entre l'égoïsme et la pitié. J'irais la voir chez elle, rien que chez elle, sans qu'il me soit possible de lui parler, et dans l'attente de l'effet de mon intimation. De la sorte, je jugeais pouvoir concilier les deux forces. Mais en écrivant ces lignes, je vois bien que cette compromission était une farce, et que la pitié était encore une forme de l'égoïsme, et que ma résolution d'aller consoler Virgilia n'était, au fond, qu'une suggestion de ma propre souffrance.
Le jour suivant, dans la soirée, j'allai effectivement chez Lobo Neves. Je le trouvai en gaîté et Virgilia, la mine sombre. Je jurerais qu'elle se sentit consolée quand nos regards se croisèrent, brillants de curiosité et humides de tendresse. Lobo Neves me conta les plans qu'il avait formés pour sa présidence, m'exposa les difficultés locales, ses espérances et ses résolutions. Il était si content, si rempli d'espérances. Virgilia feignit de lire un livre, auprès la table, mais par-dessus la page, elle me regardait de temps à autre, interrogative et anxieuse.
—Le plus triste, me dit tout à coup Lobo Neves, c'est que je n'ai pas encore trouvé de secrétaire.
—Non?
—Non; et il m'est venu une idée.
—Ah!
—Une idée... Que diriez-vous d'une promenade dans le Nord?
Je ne sais trop ce que je lui répondis.
—Vous êtes riche, continua-t-il. Vous n'avez point besoin d'un maigre salaire. Mais vous me feriez plaisir en m'accompagnant comme secrétaire.
Mon esprit fit un saut en arrière, comme s'il eût découvert un serpent devant lui. Je regardai Lobo Neves, fixement, impérieusement, cherchant à découvrir en lui quelque pensée occulte... Mais non: son regard venait droit et franc, la tranquillité de son visage n'avait rien de forcé; elle était assaisonnée d'allégresse. Je respirai, et n'eus pas le courage de regarder du côté de Virgilia. Je sentis son regard qui me suppliait par-dessus les pages, et je répondis que oui, que j'étais prêt à l'accompagner. En vérité, un président une présidente, un secrétaire, c'était résoudre le problème d'une façon administrative.
Pourtant, dès que je me trouvai dehors, j'hésitai. Je me demandai si je n'allais pas exposer d'une façon insensée la réputation de Virgilia, et s'il n'y avait pas d'autre moyen de concilier l'État et la Gamboa. Je ne trouvai rien. Le lendemain, au saut du lit, mon parti était pris d'accepter la nomination. À midi, le domestique vint me dire qu'une dame, couverte d'un voile, m'attendait dans le salon. J'y courus; c'était ma sœur Sabine.
—Les choses ne sauraient durer comme elles vont me dit-elle; une fois pour toutes, faisons la paix. Notre famille disparaît peu à peu; il n'est que temps de nous réconcilier.
—Je ne demande pas mieux, m'écriai-je en lui ouvrant les bras.
Je m'assis à côté d'elle; je lui parlai de son mari, de sa fille, de leurs affaires, de tout. Elle éfemme, j'avais la confiance du mari; tous les deux m'emmenaient comme secrétaire, et je me réconciliais avec les miens. Que pouvais-je désirer de plus en vingt-quatre heures?
Ce jour-là même, pour tâter l'opinion, je commençai à répandre le bruit de mon prochain départ pour le Nord, en qualité de secrétaire du président d'une province, afin de réaliser certains projets politiques que j'avais en vue. J'en parlai rue d'Ouvidor, et le jour suivant au Pharoux et au théâtre. Des gens établissant une corrélation entre ma nomination et celle de Lobo Neves, qui était déjà dans l'air, souriaient malicieusement ou me battaient sur l'épaule. Au théâtre une dame me dit que c'était pousser bien loin l'amour de la sculpture, faisant ainsi allusion à la plastique de Virgilia. Mais l'allusion la plus transparente fut faite trois jours plus tard chez Sabine, par un vieux chirurgien, nommé Garcez, petit de taille, trivial et bavard, qui aurait pu atteindre à soixante-dix, à quatre-vingts, à quatre-vingt-dix ans, sans jamais acquérir cette dignité austère qui est le charme des vieillards. La vieillesse ridicule est sans doute la dernière, mais aussi la plus triste des surprises de notre humanité.
—Je sais que cette fois-ci vous allez vous mettre à traduire Cicéro, me dit-il en apprenant mon voyage.
—Cicéro! s'écria Sabine.
—Mais oui, votre frère est un excellent latiniste. Il traduit Virgile à la lecture. Remarquez que j'ai dit Virgile et non Virgilia... Ne confondons pas.
Et il riait d'un gros rire, bas et frivole. Sabine me regarda; elle craignait quelque réplique de ma part; quand elle me vit sourire, elle fit de même et se détourna pour cacher son geste. Les autres personnes présentes me considéraient avec indulgence et sympathie. Il était clair qu'on ne leur avait rien appris qu'ils ne sussent de longue date. Mes amours étaient bien plus connues que je ne pouvais le supposer. Et pourtant je souris, d'un sourire court, fugitif et bavard comme les pies de Cintra. Virgilia était une belle faute, et rien n'est plus facile à confesser. Au commencement, je prenais une mine renfrognée, quand on y faisait allusion. Mais en réalité je sentais au dedans de moi une impression suave et flatteuse. Une fois pourtant, il m'arriva de sourire, et je continuai dans la suite. Comment expliquer ce phénomène? Pour moi je ne trouve qu'une explication plausible: tout d'abord, mon contentement, étant intérieur, était pour ainsi dire en bourgeon. Avec le temps il s'épanouit en une fleur, et apparut aux yeux de tous. Simple question de botanique.
Laissons dire les hypocondriaques: la vie est une douce chose. C'est ce que je pensais en voyant Sabine, son mari et sa fille, descendre en débandade les escaliers, tout en faisant monter vers moi de douces paroles et que j'en faisais descendre d'autres jusqu'à eux. Je continuai à me sentir heureux. J'aimais une femme, j'avais la confiance du mari; tous les deux m'emmenaient comme secrétaire, et je me réconciliais avec les miens. Que pouvais-je désirer de plus en vingt-quatre heures?
Ce jour-là même, pour tâter l'opinion, je commençai à répandre le bruit de mon prochain départ pour le Nord, en qualité de secrétaire du président d'une province, afin de réaliser certains projets politiques que j'avais en vue. J'en parlai rue d'Ouvidor, et le jour suivant au Pharoux et au théâtre. Des gens établissant une corrélation entre ma nomination et celle de Lobo Neves, qui était déjà dans l'air, souriaient malicieusement ou me battaient sur l'épaule. Au théâtre une dame me dit que c'était pousser bien loin l'amour de la sculpture, faisant ainsi allusion à la plastique de Virgilia. Mais l'allusion la plus transparente fut faite trois jours plus tard chez Sabine, par un vieux chirurgien, nommé Garcez, petit de taille, trivial et bavard, qui aurait pu atteindre à soixante-dix, à quatre-vingts, à quatre-vingt-dix ans, sans jamais acquérir cette dignité austère qui est le charme des vieillards. La vieillesse ridicule est sans doute la dernière, mais aussi la plus triste des surprises de notre humanité.
—Je sais que cette fois-ci vous allez vous mettre à traduire Cicéro, me dit-il en apprenant mon voyage.
—Cicéro! s'écria Sabine.
—Mais oui, votre frère est un excellent latiniste. Il traduit Virgile à la lecture. Remarquez que j'ai dit Virgile et non Virgilia... Ne confondons pas.
Et il riait d'un gros rire, bas et frivole. Sabine me regarda; elle craignait quelque réplique de ma part; quand elle me vit sourire, elle fit de même et se détourna pour cacher son geste. Les autres personnes présentes me considéraient avec indulgence et sympathie. Il était clair qu'on ne leur avait rien appris qu'ils ne sussent de longue date. Mes amours étaient bien plus connues que je ne pouvais le supposer. Et pourtant je souris, d'un sourire court, fugitif et bavard comme les pies de Cintra. Virgilia était une belle faute, et rien n'est plus facile à confesser. Au commencement, je prenais une mine renfrognée, quand on y faisait allusion. Mais en réalité je sentais au dedans de moi une impression suave et flatteuse. Une fois pourtant, il m'arriva de sourire, et je continuai dans la suite. Comment expliquer ce phénomène? Pour moi je ne trouve qu'une explication plausible: tout d'abord, mon contentement, étant intérieur, était pour ainsi dire en bourgeon. Avec le temps il s'épanouit en une fleur, et apparut aux yeux de tous. Simple question de botanique.
Cotrim m'arracha à ces agréables pensées en m'emmenant dans l'embrasure de la fenêtre. «Voulez-vous un conseil? me dit-il, n'entretenez pas ce voyage: ce serait insensé et périlleux.
—Pourquoi?
—Ne faites pas l'ignorant. Ce serait dangereux, fort dangereux. Ici, dans la capitale, une intrigue comme la vôtre disparaît dans la multitude des intérêts et des gens. Mais en province, le cas est autre. Quand il s'agit de personnages politiques, il se complique encore. Les journaux de l'opposition s'empareront de l'aventure, dès qu'ils en auront vent; on en fera des gorges chaudes, on vous tournera en ridicule.
—Mais je ne comprends pas bien...
—Eh! si, vous comprenez fort bien. Vraiment, il serait étrange que vous niiez, à nous, qui sommes vos amis, ce que les indifférents n'ignorent pas. Voilà des mois que l'on m'a mis au courant. Encore une fois, abstenez-vous de ce voyage. Supportez l'absence, cela vaudra mieux. Vous éviterez un grand scandale et vous vous épargnerez bien des ennuis.»
Cela dit, il s'éloigna. Je demeurai, les yeux fixés sur le quinquet du coin de rue, un vieux lampion à huile, triste, obscur et recourbé comme un point d'interrogation. Que faire? C'était le cas d'Hamlet: ou lutter contre la fortune et la soumettre, ou m'incliner devant elle. En d'autres termes: embarquer ou ne pas embarquer, telle était la question. Le quinquet ne répondait point. Les paroles de Cotrim résonnaient dans mon souvenir, d'une façon bien différente de celles de Garcez. Peut-être Cotrim avait-il raison, mais pouvais-je me séparer de Virgilia?
Sabine s'approcha de moi, et me demanda à quoi je pensais.
—À rien, lui répondis-je; j'ai sommeil et Je vais dormir.
Elle me contempla quelques instants en silence: