—Je sais bien ce qu'il te faudrait, me dit-elle. Tu as besoin de te marier. Laisse-moi faire, je vais te trouver une jeune fille qui fasse ton affaire...

Je sortis de là, triste et désorienté. Tout en moi était prêt au voyage: l'esprit et le cœur. Et voilà que surgit devant moi le portier des convenances qui se refuse à me laisser embarquer sans que j'exhibe mon passage. J'envoyai au diable les convenances, et avec elles la constitution, le corps législatif, le ministère, tout enfin.

Le lendemain, j'ouvre un journal politique et j'y lis que, par décrets du 13, Lobo Neves et moi avions été nommés, respectivement, président et secrétaire pour la province de ***. J'envoyai immédiatement un mot à Virgilia, et deux heures après, j'allai me rencontrer avec elle à la Gamboa. Pauvre Dona Placida! elle était chaque fois plus triste. Elle me demanda si nous oublierions notre vieille amie, si la province était éloignée, si nous y demeurerions longtemps. Je la consolai de mon mieux; mais moi-même j'avais besoin d'être réconforté. L'objection de Cotrim me poursuivait. Virgilia survint au bout d'un instant, légère comme une hirondelle. Mais en me voyant tout morose, elle changea de visage.

—Qu'y a-t-il?

—J'hésite, je ne sais trop si je dois accepter.

Virgilia, prise d'un fou rire, se laissa aller sur le canapé.

—Pourquoi? dit-elle.

—C'est braver l'opinion...

—Mais puisque nous ne partons plus.

—Comment ça!

Elle me dit alors que son mari allait refuser la nomination, pour un motif qui lui avait été confié sous toute réserve. «C'est puéril, lui avait-il dit, c'est ridicule, en somme, mais pour moi, la raison que j'ai de rester est puissante.» Le décret était signé du 13, et ce nombre lui rappelait de tristes souvenirs. Son père était mort un 13! treize jours après un dîner où se trouvaient treize personnes! La maison où sa mère était morte portait le numéro 13; etc. C'était un nombre fatidique. Une pouvait donner une semblable raison au ministre; il alléguerait des motifs personnels. Je demeurai assez surpris, comme doit l'être le lecteur, de ce sacrifice à un nombre, sacrifice qui devait être sincère, étant donnée l'ambition de Lobo Neves.


LXXXIV. LE CONFLIT

Ô nombre fatidique, combien de fois ne t'ai-je pas béni! Ainsi durent le bénir les vierges de Thebes, jument à crinière rousse, qu'on leur substitua à l'occasion du sacrifice de Pelopidas, belle jument que l'on immola, couverte de fleurs, sans que personne lui consacrât une parole de regrets. Cette parole, je la prononce, moi, non seulement à cause de ta triste fin, mais parce qu'il n'est pas impossible que, parmi les vierges sauvées par toi, il se trouvât une ancêtre des Cubas. Nombre fatidique, nous te dûmes le salut. Le mari se garda bien de m'avouer la cause de son refus. Il me dit aussi qu'il avait ses motifs particuliers, et l'air sérieux, convaincu, avec lequel je l'écoutai fait honneur à la dissimulation humaine. Il cachait mal son ennui. Il parlait peu, s'enfermait chez lui, passait le temps à lire. D'autres fois, il ouvrait les portes, causait et riait avec affectation. Il souffrait doublement. Son ambition lui reprochait ses scrupules; il hésitait; peut-être se repentait-il; mais si l'alternative s'était représentée, il eut agi la seconde fois comme la première dans sa superstition invétérée. Il doutait de cette superstition sans pouvoir s'en dépêtrer. Cette persistance d'un sentiment, odieux à l'individu qui en était la victime, est un phénomène digne de quelque attention. Mais je préfère la parfaite ingénuité de Dona Placida lorsqu'elle avouait qu'elle ne pouvait voir un soulier avec la semelle en l'air, sans le retourner aussitôt.

—Pourquoi?

—Ça porte malheur.

C'était son unique réponse, qui valait pour elle le livre de la Sagesse: «Ça porte malheur». On lui avait appris cela quand elle était enfant et, sans plus ample informé, elle l'acceptait comme article de foi. Au contraire, quand on parlait d'indiquer une étoile avec le doigt, elle savait parfaitement qu'il résulte de ce geste une verrue.

Une verrue ou autre chose, peu importe, pourvu que ce ne soit pas la perte d'un poste de président de province. On tolère une superstition gratuite ou à bon marché. Le cas est plus grave, lorsque cette superstition dérange toute une existence. C'était celui de Lobo Neves, avec, en plus, le doute et la crainte du ridicule. Ajoutez à cela que le ministre ne crut pas aux motifs particuliers. Il attribua le refus de Lobo Neves à des manœuvres politiques; son erreur avait des apparences de vraisemblance. Il battit froid à Lobo Neves, et communiqua sa défiance à ses collègues. Des incidents se produisirent, et avec le temps, le président résignataire tomba dans l'opposition.


LXXXV. AU SOMMET DE LA MONTAGNE

Celui qui échappe à un péril aime la vie avec une recrudescence d'intensité. Je me mis à aimer Virgilia avec une ardeur nouvelle après avoir été sur le point de la perdre, et elle fit de même à mon égard. Ainsi la présidence raviva la passion primitive. Ce fut la drogue qui nous rendit plus cher notre amour et lui donna une plus délectable saveur. Pendant les premiers jours après cette aventure nous imaginions à plaisir quelles eussent été les tristesses de la séparation, de part et d'autre, à mesure que l'océan se fût étendu entre nous comme un tissu élastique. Et semblables à des enfants qui se jettent au cou de leurs mères pour fuir d'une simple grimace, nous fuyions le péril supposé en nous jetant aux bras l'un de l'autre.

—Ma bonne Virgilia!

—Mon amour!

—Tu m'appartiens, n'est-ce pas?

—Oh! oui, je suis à toi...

Et c'est ainsi que nous renouâmes notre intrigue, comme la sultane Schéhérazade le fil de ses contes. Ce fut, je crois, le point culminant de notre amour, le sommet de la montagne d'où nous aperçûmes, pendant quelque temps, les vallées de l'est et de l'ouest, et au-dessus de nous, le ciel tranquille et bleu. Ensuite, nous commençâmes à descendre la côte, les mains liées ou détachées l'une de l'autre, mais dans une descente progressive et ininterrompue.


LXXXVI. LE MYSTÈRE

Au revers de la colline, comme je la trouvais un peu différente d'elle-même, l'air un peu fatiguée, peut-être, je lui demandai ce qu'elle avait. Elle se tut, fit un geste d'ennui, de malaise, de fatigue. J'insistai, elle me dit que... Un frisson subtil parcourut tout son corps. Ce fut une sensation forte, rapide, singulière, que je ne jurais fixer sur le papier. Je lui pris les mains, je l'attirai à moi, je l'embrassai sur le front, avec une délicatesse de zéphyr et une gravité d'Abraham. Elle frissonna, me prit la tête entre les mains, me regarda dans les yeux, et me fit une caresse maternelle. Voilà un mystère: laissons au lecteur le temps de le déchiffrer.


LXXXVII. GÉOLOGIE

À cette époque, il arriva un malheur: Viegas mourut. Il mourut tout à coup, chargé de soixante-dix hivers, suffoquant d'asthme, désarticulé par le rhumatisme, avec une lésion du cœur par-dessus le marché. Ce fut un des fins apréciateurs de notre intrigue. Virgilia fondait de grandes espérances sur ce vieux parent, avare comme un sépulcre; elle comptait bien qu'il laisserait quelque héritage, non pas à elle, mais à son fils. Lobo Neves, s'il nourrissait les mêmes espérances, les étouffait ou tout au moins les dissimulait. Il faut bien le dire, il y avait chez Lobo Neves une certaine dignité fondamentale, une couche de granit, qui résistait au commerce des hommes. Quant aux autres couches plus superficielles, le torrent limoneux de la vie les a emportées. Si le lecteur se souvient du chapitre XXIII, il remarquera que pour la seconde fois je compare la vie à un torrent boueux; mais cette fois, j'ajoute un adjectif: perpétuel. Et Dieu sait la puissance d'un adjectif, principalement dans un pays nouveau et chaud.

C'est une nouveauté dans ce livre que l'étude de la géologie morale de Lobo Neves, et probablement aussi du monsieur qui est en train de me lire. Oui, ces couches du caractère, que la vie altère, conserve ou dissout, ces couches mériteraient qu'on leur consacrât un chapitre, et si je ne l'écris point, c'est pour ne pas allonger cette narration. Je dirai seulement que l'homme le plus honnête que j'ai rencontré dans ma vie fut un certain Jacob Medeiros ou Jacob Valladares, je ne me rappelle plus bien; Jacob Rodriguez je crois: enfin Jacob. C'était la probité en personne. Il aurait pu devenir riche; il lui eût suffi de vaincre un petit scrupule; il ne voulut pas; et il laissa échapper quatre cents contos, ce qui est un joli denier. Sa probité était tellement exemplaire, qu'elle en arrivait à être minutieuse et fatigante. Un jour que nous nous trouvions chez lui en tête à tête, et causant allègrement, on vint lui dire que le Dr B..., qui n'était pas amusant tous les jours, demandait à le voir. Jacob fit répondre qu'il n'y était pas.

—Ça ne prend pas, cria une voix dans le corridor; je suis déjà dans la place.

C'était effectivement le Dr B... qui apparut à la porte du salon. Jacob alla à sa rencontre, en affirmant qu'il avait entendu le nom d'une autre personne, car il avait le plus grand plaisir à le voir. Ces protestations nous valurent une heure d'ennui mortel. Jacob tira sa montre de sa poche, et le Dr B... lui demanda s'il allait sortir.

—Avec ma femme, dit Jacob.

B... s'en alla, et nous respirâmes. Quand nous eûmes fini de respirer, je dis à Jacob qu'il venait de mentir quatre fois, en moins de deux heures: d'abord en faisant dire qu'il n'y était pas, ensuite en feignant une trompeuse allégresse; troisièmement en disant qu'il allait sortir; quatrièmement en ajoutant: «avec ma femme». Jacob réfléchit un instant; ensuite il se rendit à la justesse de mon observation; mais il s'excusa en disant que la véracité absolue est incompatible avec un état social avancé, et que la paix d'une cité civilisée ne se peut obtenir que par des mensonges réciproques... Ah! je me rappelle, maintenant: il s'appelait Jacob Tavares.


LXXXVIII. LE MALADE

Point n'est besoin de dire que je réfutai cette pernicieuse doctrine par les plus élémentaires arguments. Mais il était tellement vexé de mon observation qu'il résista jusqu'à la fin, avec une certaine véhémence, peut-être pour calmer sa conscience.

Le cas de Virgilia était un peu plus grave; elle était moins scrupuleuse que son mari; elle manifestait clairement les espérances qu'elle couvait au sujet de l'héritage; elle comblait son parent d'aménités, elle l'entourait de tous les petits soins capables de mériter au moins un codicille. Enfin, elle l'adulait; mais j'ai remarqué que l'adulation des femmes est différente de celle des hommes. L'une va jusqu'à la servilité; l'autre se confond avec l'affection. Les courbes gracieuses, les douces paroles, la faiblesse physique même de la femme, donnent à sa flatterie une couleur locale, un aspect légitime. Peu importe l'âge de celui qui en est l'objet; la femme aura toujours pour lui des airs de mère ou de sœur,—ou encore d'infirmière, autre office féminin, pour lequel il manquera toujours à l'homme un quid, un fluide, un je ne sais quoi.

C'est ce que je me disais en moi-même, tandis que Virgilia entourait le vieux parent de petits soins. Elle allait le recevoir à l'entrée, bavardeuse et souriante, elle lui prenait des mains sa canne et son chapeau et lui offrait le bras pour l'accompagner jusqu'à un fauteuil, ou plutôt jusqu'à son fauteuil, car il y avait chez elle la «chaise de Viegas», meuble spécial, dorloteur, à l'usage de convalescents ou de vieillards. Ensuite, selon la chaleur ou la brise, elle allait fermer ou bien ouvrir la fenêtre, avec toutes sortes de précautions, pour qu'il ne se trouvât pas dans un courant d'air.

—Alors, ça va mieux, aujourd'hui.

—Non, j'ai mal passé la nuit: ce diable d'asthme ne me quitte pas.

Et il soufflait en se remettant peu à peu des fatigues de l'entrée et de la montée des escaliers, car, en ce qui concerne la promenade, il la faisait toujours en voiture. Virgilia s'asseyait ensuite sur un tabouret, tout près du malade et les mains sur les genoux de celui-ci. Sur ces entrefaites, Nhônhô faisait son entrée dans le salon, non pas en gambadant à sa manière habituelle, mais discret, tendre et sérieux. Viegas l'aimait beaucoup.

—Viens ici, Nhônhô, disait-il; et introduisant avec effort sa main dans son ample poche, il en tirait une petite boîte de pastilles, en mettait une dans sa bouche, et donnait l'autre à l'enfant. Des pastilles antiasthmatiques: le petit disait qu'il les trouvait fort bonnes.

À chaque visite, c'était le même cérémonial aux variantes près. Viegas aimait à jouer aux dames, et Virgilia lui faisait la partie, sans impatience, tandis qu'il remuait les pions de sa main lente et tremblante. D'autres fois, il descendait à son bras dans le jardin; il lui arrivait même de refuser l'aide de Virgilia, pour faire le brave; et il déclarait alors qu'il était capable d'aller ainsi pendant une lieue. On marchait, on s'asseyait, on reprenait la promenade, en causant de choses et d'autres, parfois d'une affaire de famille, d'autres fois d'un racontage de salon, enfin d'une maison qu'il voulait faire construire, pour y demeurer. Il la voulait d'un style moderne, la sienne étant d'un type démodé, contemporaine du roi Dom João VI, et comme on en rencontre, je crois, encore aujourd'hui dans le quartier de S. Christovão, avec leurs grosses colonnes de face. Pour substituer cette vieille bâtisse, il avait déjà demandé le plan d'une autre à un entrepreneur en renom. C'est alors que Virgilia pourrait se convaincre que son vieil ami avait du goût.

Il parlait, comme on pense, lentement et avec peine, soufflant dans les intervalles, d'une façon gênante pour lui et pour les autres. Parfois il lui Venait un accès de toux. Courbé, gémissant, il portait le mouchoir à sa bouche et en inventoriait ensuite le contenu. L'accès passé, il revenait au plan de sa future maison, qui aurait telle et telle chambre, une terrasse, une écurie. Ce serait un bijou.


LXXXIX. IN EXTREMIS

Demain, j'irai passer la journée chez Viegas me dit-elle un jour. Le pauvre! il n'a personne.

Viegas s'était alité, définitivement. Sa fille, qui était mariée, était justement tombée malade en même temps que lui, de sorte qu'elle ne pouvait lui tenir compagnie. Virgilia, de temps à autre, allait le voir. Je profitai de cet événement pour passer toute la journée auprès d'elle. J'arrivai vers deux heures. Viegas toussait de telle sorte qu'il me faisait mal à ma poitrine. Dans l'intervalle des accès, il débattait le prix d'une maison avec un individu maigre qui offrait trente contos de l'immeuble, tandis que Viegas en voulait quarante. L'acheteur insistait comme quelqu'un qui a peur de manquer le train. Mais Viegas ne cédait point. Il refusa d'abord les trente contos puis trente-deux, puis trente-trois, enfin il eut un fort accès de toux qui lui coupa la parole Pendant un quart d'heure. L'acheteur lui vint en aide, l'installa sur les coussins, et lui offrit trente-six contos.

—Jamais, gémit le malade.

Il envoya chercher une liasse de papiers dans son secrétaire; n'ayant plus la force nécessaire pour retirer l'élastique qui entourait le rouleau, il me pria de le faire. C'étaient les comptes des dépenses de construction de l'immeuble: comptes du maçon, du charpentier, du peintre; comptes du papier pour la salle à manger, pour le salon, pour les chambres à coucher, pour le cabinet de travail; comptes de ferrages, prix d'achat du terrain. Il les déployait, un à un, d'une main tremblante; puis il me demandait de les lire, et je les lisais.

—Voyez, mille deux cents, du papier à mille deux cents reis la pièce. Charnières françaises... Voyez: c'est pour rien, conclut-il après avoir lu le dernier compte.

—Fort bien... mais...

—Quarante contos; vous ne l'aurez pas pour moins. Rien que les intérêts: faites un peu le compte des intérêts...

Ces paroles sortaient avec la toux, par lambeaux, par syllabes, et donnaient l'impression de parcelles d'un poumon déchiqueté. Au fond des orbites, des yeux luisants roulaient, me rappelant la lueur d'une veilleuse hésitante aux approches du matin. Sous le drap, l'ossature du corps se dessinait, saillante aux genoux et aux pieds; la peau, jaune, flasque, rugueuse, suivait les contours d'un crâne décharné et sans expression. Un bonnet de coton lui couvrait le crâne poli parle temps.

—Eh bien? dit l'individu maigre.

Il lui fît signe de ne pas insister, et celui-ci se tut pendant quelques instants. Le malade fixait le toit, silencieux, suffoquant. Virgilia pâlit, se leva, alla à la fenêtre. Elle avait peur de la mort. Je parlai d'autres choses. L'individu maigre conta une anecdote et revint à sa proposition, en renchérissant.

—Trente-huit contos, dit-il.

—Jam...! gémit le malade.

L'individu maigre s'approcha du lit, prit la main du moribond; elle était froide. Je m'approchai à mon tour; je lui demandai s'il se sentait mal, s'il voulait prendre un petit verre de vin.

—Non... non... quar... quaran... quar... quar...

Il fut pris d'un nouvel accès de toux, qui fut le dernier. Au bout d'un instant, il expira, à la grande consternation de l'individu maigre. Celui-ci m'avoua ensuite qu'il eût donné les quarante contos; mais il était trop tard.


XC. VIEUX COLLOQUE D'ADAM ET DE CAÏN

Rien: pas un souvenir testamentaire, pas une pastille, rien qui vînt démontrer la gratitude ou le simple souvenir du défunt; rien. Virgilia ne put digérer cette déconvenue, et elle me le confessa avec une certaine réserve, motivée non par la chose en elle-même, mais parce qu'il s'agissait indirectement de son fils, que je n'aimais guère ou même pas du tout. Je lui dis de n'y plus penser. Le mieux était d'oublier le défunt, vieux grigou sans nom, et parler de choses gaies: de notre fils par exemple...

Allons! bon! j'ai laissé échapper le secret, le doux secret que Virgilia m'avait confié quelques semaines auparavant, lorsque je l'avais trouvée un peu différente d'elle-même. Un fils! un être sorti de mon être. C'était ma préoccupation exclusive depuis ce temps. Considérations sociales, jalousie du mari, mort de Viegas, rien ne m'intéressait, pas plus que les conflits politiques, les révolutions, les tremblements de terre, rien. Je ne pensais qu'à l'embryon anonyme, de filiation obscure, et une voix secrète me disait: «C'est ton fils.» Mon fils! Et je répétais ces deux mots avec une certaine volupté indéfinissable, et je ne sais quel suprême orgueil. Je me sentais homme.

Le plus intéressant, c'est que nous causions tous les deux, l'embryon et moi, et que nous parlions de choses présentes et futures. Le petit diable était charmant; il m'aimait déjà; il me donnait de petites tapes sur la face avec ses mignonnes mains grassouillettes, ou bien encore il portait la toque et la robe des avocats, car il serait avocat; et il faisait un discours à la Chambre des députés. De là, il revenait à l'école, et portait son ardoise et ses livres sous son bras; de nouveau je le revoyais au berceau, d'où il se levait avec une stature d'homme. En vain je cherchais à le fixer dans mon esprit dans une attitude et à un âge déterminé. Il avait à mes yeux tous les âges et toutes les attitudes. Il tétait, il écrivait, il valsait, il était interminable dans les limites d'un court quart d'heure: baby et député, collégien et jeune homme à la mode. Parfois, aux pieds de Virgilia, je me laissais distraire, et elle me reprochait mon silence. Elle me disait que je ne l'aimais plus. C'est qu'alors j'étais en train de converser avec l'embryon, je renouvelais le vieux colloque d'Adam et de Caïn, un dialogue sans paroles, entre la vie et la vie, le mystère et le mystère.


XCI. UNE LETTRE EXTRAORDINAIRE

À peu près à la même époque, je reçus une lettre extraordinaire, accompagnée d'une lettre non moins extraordinaire. Voici ce qu'elle disait:

Mon cher Braz Cubas,

Il y a quelque temps, au jardin public, je me suis permis de vous emprunter votre montre; j'ai le plaisir de vous la restituer. Il faut pourtant faire une restriction: ce n'est pas tout à fait la même; mais celle que vous recevrez est au moins aussi bonne que l'autre. «Que voulez-vous, Monseigneur», comme disait Figaro, «c'est la misère». Bien des choses se sont passées depuis notre rencontre. J'irai vous les raconter, si vous ne me fermez pas votre porte. Sachez que je ne porte plus ces bottines caduques, et que je n'exhibe plus cette fameuse redingote, dont les pans se perdaient dans la nuit des temps. J'ai cédé à une autre marche de l'église de S. Francisco. Et je déjeune maintenant avec régularité.

Ceci dit, je vous demande la permission d'aller, un de ces jours, vous lire un travail, fruit de longues études, un nouveau système de philosophie, qui, non seulement explique et décrit l'origine et la fin des choses, mais qui encore passe de beaucoup Zénon et Sénèque, dont le stoïcisme n'est que bagatelle auprès de ma recette morale. Car mon système est prodigieux: il rectifie l'esprit humain, supprime la douleur, donne le bonheur, et couvre de gloire notre cher pays. Je l'appelle Humanitisme, de Humanitas, commencement des choses. Ma première intention révélait une excessive infatuation: je voulais l'appeler Borbisme, de Borba, dénomination aussi vaniteuse que rude à l'oreille. Et d'ailleurs, elle disait moins. Vous verrez, mon cher Braz Cubas, vous verrez que c'est véritablement un monument. Et si quelque chose peut me faire oublier les tristesses de la vie, c'est d'avoir enfin trouvé la vérité et le bonheur. Les voici donc dans la main de l'homme, ces deux fugitives! après tant et tant de siècles de luttes, de recherches, de découvertes, de systèmes et de désillusions, les voici dans la main de l'homme. À bientôt, donc, mon cher Braz Cubas. Bons souvenirs du vieil ami,

JOAQUIM BORBA DOS SANTOS.

Je lus cette lettre, sans la bien comprendre. Elle était accompagnée d'un écrin contenant une belle montre avec mes initiales gravées, et cette dédicace: «Souvenir du vieux Quincas». Je repris la lettre, je la relus en la ponctuant et en la méditant. La restitution de la montre excluait toute idée de mauvaise plaisanterie. La lucidité, la conviction, un peu prétentieuse il est vrai, paraissaient exclure toute présomption de folie. Naturellement, Quincas Borba avait hérité de quelqu'un de ses parents de Minas, et le bien-être l'avait rendu à sa dignité première. C'est peut-être excessif. Il y a des choses que l'on ne retrouve jamais intégralement, mais enfin, il n'était pas impossible qu'il se fût régénéré. Je gardai la lettre et la montre, et j'attendis la philosophie.


XCII. UN HOMME EXTRAORDINAIRE

Il est temps que j'en finisse avec les choses extraordinaires. Je venais de mettre de côté la lettre et la montre, quand je reçus la visite d'un homme maigre et commun, porteur d'une lettre de mon beau-frère qui m'invitait à dîner. Le messager était marié avec une sœur de Cotrim, et il arrivait du Nord. Il s'appelait Damasceno, et avait fait le coup de feu pendant la révolution de 1831. Lui-même me raconta tout cela dans l'espace de cinq minutes. Il était parti de Rio à la suite d'un désaccord avec le régent, qui était un âne, un peu moins âne que les ministres qui servirent sous sa direction. D'ailleurs nous étions à la veille d'une autre révolution. À ce point de vue, et quoique ses idées fussent un peu brouillées, je devinai quel était le gouvernement de sa prédilection: un despotisme tempéré, non par des chansons, comme dit l'autre, mais par les panaches de la garde nationale. Je ne pus tout de même deviner s'il préférait le despotisme d'un seul au despotisme de trois, de trente ou de trois cents, Il opinait pour le développement de la traite, et l'expulsion des Anglais. Il aimait beaucoup le théâtre et aussitôt après son arrivée, il était allé au S. Pedro voir représenter un drame superbe, Marie-Jeanne, et une intéressante comédie, Kettly, ou le Tour de Suisse. Il avait aussi beaucoup aimé la Deperini dans Sapho ou Anna Bolena, il ne se souvenait plus bien. Et la Gandiani!... celle-là oui!... Il brûlait d'envie d'entendre Ernani, que sa fille chantait, en s'accompagnant au piano: Ernani, Ernani, involami... Et ce disant, il se levait et commençait à chantonner. Tout cela n'arrivait dans le Nord que comme un vague écho. Sa fille avait un grand désir d'entendre ces opéras! Elle avait une si jolie voix; et un goût! un goût! Quel délice de se retrouver à Rio. Il avait déjà parcouru toute la ville avec une avidité!... Que de souvenirs il y retrouvait! Parole!... en revoyant certains spectacles, les larmes lui montaient aux yeux. Mais jamais plus il ne remettrait le pied à bord. Il avait eu le mal de mer, comme tous les passagers du reste, à l'exception d'un Anglais. Que le diable emporte les Anglais! On ne fera rien qui vaille sans les expédier tout d'abord. Qu'est-ce que l'Angleterre pouvait bien nous faire? Qu'il trouvât quelques personnes de bonne volonté, et en une seule nuit, il se chargeait de l'expulsion de tous ces godemes... Grâce au ciel, il était patriote,—et il se battait la poitrine,—rien d'étonnant à cela; ça tenait de famille: il descendait d'un ancien capitaine très chauvin. Non, certes, il n'était pas le premier venu, et l'occasion échéante, il montrerait bien de quel bois se chauffent les gens tels que lui. Mais il se faisait tard: il était seulement venu me dire qu'on m'attendait sans faute à dîner. Nous aurions alors l'occasion de reprendre la conversation interrompue... Je le reconduisis jusqu'à la porte du salon. Il se retourna pour me dire qu'il sympathisait beaucoup avec moi. Je me trouvais en Europe à l'époque de son mariage. Il avait connu mon père, qui était un fier gaillard, et il s'était trouvé avec lui dans un bal fameux à Praia Grande... Il avait tant de choses à me dire! Mais nous nous retrouverions plus tard, car il était pressé de rapporter ma réponse à Cotrim. Il partit; je fermai la porte sur son dos.


XCIII. LE DÎNER

Quel supplice, ce dîner!... Heureusement que Sabine me donna pour voisine de table la fille de Damasceno, Mlle Eulalia ou plus familièrement Nha-lolo, jeune fille gracieuse et seulement un peu timide de prime abord. Elle était sans élégance, mais ses yeux superbes faisaient compensation. Ils n'avaient qu'un tort, celui de ne se détacher de moi que pour s'abaisser sur son assiette. Et Nha-lolo mangeait très peu... Après dîner, elle chanta. Sa voix était suave. Nonobstant le charme, je pris congé. Sabine m'accompagna jusqu'à la porte et me demanda comment je trouvais la fille de Damasceno.

—Comme ci comme ça.

—Extrêmement sympathique, pas vrai? Il lui manque un peu l'usage du monde. Mais quel cœur! c'est une perle: ça ferait une si gentille petite femme pour toi.

—Je n'aime pas les perles.

—Entêté! quand te décideras-tu à faire une fin? Tu commences pourtant à être mûr. Eh bien! mon cher, que tu le veuilles ou non, Nha-lolo sera ta femme.

Et ce disant, elle me donnait de petites tapes sur la joue, douce comme une colombe, mais pourtant intimant et résolue. Grand Dieu! était-ce là le motif de la réconciliation? Cette idée me contraria. Mais une voix mystérieuse m'appelait chez Lobo Neves. Je dis adieu à Sabine et à ses menaces.


XCIV. LA CAUSE SECRÈTE

—Comment allons-nous? ma chère petite maman.

À ces mots, Virgilia fit la moue, comme d'habitude. Elle se trouvait dans l'embrasure d'une croisée, en train de regarder la lune, et elle m'avait reçu gentiment. Mais quand je lui parlai de notre fils, elle fit la moue. Elle n'aimait pas ces allusions; mes caresses paternelles anticipées l'ennuyaient. Je la laissai en paix, car elle était alors pour moi une arche sainte, un vase d'élection. Je supposai d'abord que l'embryon, ce profil de l'inconnu, qui se projetait sur notre aventure, troublait la conscience de Virgilia. Mais non. Jamais elle n'avait été plus expansive, plus à son aise, moins préoccupée des autres et de son mari. Elle ne ressentait aucun remords. Je m'imaginai alors que cette grossesse était une pure invention, un moyen de m'attacher davantage, et dont elle se fatiguait à la longue. L'hypothèse était admissible: ma douce Virgilia mentait parfois avec tant de désinvolture!...

Ce soir-là, je compris qu'elle avait peur du dénouement, et qu'elle trouvait son état gênant. Ses premières couches avaient été laborieuses. Et cette heure cruelle, tissée de minutes de vie et de minutes de mort, lui faisait passer le frisson du condamné. Quant à la gêne, elle se impliquait de la privation de certaines habitudes de vie élégante. Ce devait être cela. Je le lui donnai à entendre, en la grondant un peu, au nom de mon autorité paternelle. Virgilia me regarda; puis elle détourna les regards avec un geste d'incrédulité.


XCV. FLEURS D'AUTAN

Où donc êtes-vous passées, fleurs du souvenir? Un soir, après quelques semaines de gestation, l'édifice de mes chimères paternelles s'écroula tout à coup. L'embryon s'en fut dans cet état où l'on ne saurait distinguer un Laplace d'une tortue. J'en eus la nouvelle par Lobo Neves. Il me laissa dans le salon, et accompagna le médecin jusqu'à la chambre de la mère frustrée dans ses espérances. Je m'accoudai à la fenêtre, les yeux fixés sur le jardin. J'y vis des orangers sans fleurs. Où donc étaient les fleurs d'antan?


XCVI. LA LETTRE ANONYME

Quelqu'un me toucha l'épaule. C'était Lobo Neves. Nous nous regardâmes un instant, muets et inconsolables. Je demandai des nouvelles de Virgilia; puis nous restâmes une demi-heure à causer. Sur ces entrefaites, on lui apporta une lettre. Il la lut, pâlit, et la ferma d'une main tremblante. Je crois lui avoir vu faire un geste comme s'il prenait son élan vers moi. Mais je n'en suis pas très certain. Par exemple, je me souviens fort bien que les jours suivants, il se montra à mon égard froid et taciturne. Enfin quelque temps après, Virgilia me raconta l'aventure, dans notre refuge de la Gamboa.

Son mari lui avait montré la lettre, dès qu'elle avait été rétablie. C'était un écrit anonyme, qui nous dénonçait. Il ne disait pourtant pas tout, et ne parlait point, par exemple, de nos rendez-vous. On se limitait à le prévenir contre notre intimité et à l'aviser des commentaires qu'elle soulevait. Virgilia lut la lettre avec indignation et s'écria que c'était une calomnie infâme.

—Calomnie? insista Lobo Neves.

—Infâme!...

Le mari respira. Mais il reprit la lettre, et chaque parole semblait faire un signe négatif, chaque lettre protestait contre l'indignation de Virgilia. Lobo Neves, qui était d'ailleurs un homme énergique, devint en ce moment la plus fragile des créatures. Peut-être vit-il en imagination l'opinion publique le fixer d'un regard sarcastique; peut-être une bouche invisible lui répéta-t-elle les railleries qu'il avait entendues ou prononcées naguère en semblable occurrence. Il insista auprès de sa femme pour qu'elle lui confessât tout, lui promettant un ample pardon. Virgilia comprit qu'elle était sauve. Elle s'indigna contre cette insistance, jura qu'elle n'avait jamais entendu de ma bouche que des paroles aimables et courtoises. La lettre anonyme devait être de quelque amoureux évincé. Elle en cita plusieurs: l'un l'avait poursuivie de ses insistances pendant des semaines; l'autre lui avait envoyé un billet. Elle citait des noms, des circonstances, cherchant à lire dans les regards de son mari: et elle termina en disant qu'elle me traiterait de telle sorte que je n'aurais plus envie de revenir.

J'écoutai tout cela un peu troublé, moins par la diplomatie dont il faudrait dorénavant faire preuve pour m'éloigner progressivement de la maison de Lobo Neves qu'en constatant la tranquillité morale de Virgilia, parfaitement exempte d'émotion, de crainte, de regrets et de remords. Virgilia remarqua ma préoccupation, me força à lever la tête, que j'avais penchée vers le sol, et me dit, non sans amertume: «Tu ne mérites pas les sacrifices que je fais pour toi.»

Je ne répondis pas. Il eût été oiseux de lui faire remarquer qu'un peu de désespoir et de terreur eût rendu à nos amours la saveur pimentée des premiers jours. Peut-être y fût-elle arrivée par artifice. Mais je me tus. Elle battait nerveusement le plancher. Je m'approchai d'elle; je la baisai au front. Elle recula comme sous le baiser glacé d'un défunt.


XCVII. ENTRE LA BOUCHE ET LE FRONT

Vous frémissez, lecteur,—ou en tous cas, vous devriez frémir. La dernière phrase a dû vous suggérer plusieurs réflexions. Vous voyez bien le tableau: dans une petite maison de la Gamboa, deux personnes qui s'aiment depuis longtemps; l'une s'incline vers l'autre pour la baiser au front, et l'autre recule comme au contact d'une bouche de cadavre. Dans le bref intervalle qui sépare la bouche du front, avant le baiser et après le baiser, il y a temps pour beaucoup de choses: le ressentiment, la défiance, ou tout simplement la pâle et somnolente salété...


XCVIII. SUPPRIMÉ

Nous nous séparâmes allègrement. Je dînai, réconcilié avec la situation. La lettre anonyme rendait à notre aventure le sel du mystère et le poivre du péril. Et quelle chance heureuse que Virgilia n'eût point perdu son sang-froid dans cette crise! Le soir, j'allai au théâtre São Pedro. On représentait un grand drame, où Estella faisait couler des pleurs. J'entre, je lance un coup d'œil sur les loges; j'aperçois dans l'une d'elles Damasceno et sa famille. Sa fille était mise avec plus d'élégance, et même avec un certain luxe: chose étonnante, car le père gagnait juste de quoi s'endetter. Et qui sait? peut-être était-ce là le motif.

J'allai leur rendre visite pendant l'entr'acte. Damasceno me reçut avec un flux de paroles, sa femme avec d'innombrables sourires. Quant à Nha-lolo, elle ne cessa plus de me regarder. Je la trouvai mieux que le soir du dîner. Je lui trouvai je ne sais quelle suavité éthérée, qui s'alliait à la beauté des formes terrestres (expression vague, et parfaitement en rapport avec un chapitre où tout doit être également vague). Et vraiment je ne sais comment exprimer ma parfaite béatitude auprès de la jeune fille, dans sa robe de bonne faiseuse, qui me donnait des démangeaisons de Tartuffe. En la voyant couvrir chastement le bas de ses jambes, je fis cette découverte que la nature avait prévu le vêtement, comme une condition nécessaire de la multiplication de l'espèce. La nudité habituelle, étant donnée la multiplicité des occupations et des soins de l'individu, tendrait à alourdir les sens et à retarder les désirs, tandis que le vêtement, en leurrant les sexes, les aiguise et les incite, et fait ainsi progresser l'humanité. Bienheureux usage qui nous a valu Othello et les transatlantiques.

J'ai bien envie de supprimer ce chapitre. La pente est dangereuse. Mais après tout, j'écris mes mémoires et non les tiens, paisible lecteur. Auprès de la gracieuse demoiselle, je me sentais en proie à une sensation double et indéfinissable. Elle exprimait parfaitement la dualité de Pascal: l'ange et la bête, à cette différence près que le janséniste n'admettait point la dualité des deux natures, tandis qu'ici, elles ne faisaient qu'un: l'ange qui disait des choses célestes, et la bête qui... Non, décidément, je supprime ce chapitre.


XCIX. DANS LA SALLE

Dans la salle, je rencontrai Lobo Neves, en train de causer avec quelques amis. Nous parlâmes de choses et d'autres, froidement, mal à l'aise. Mais dans l'entr'acte suivant, un peu avant le lever du rideau, nous nous retrouvâmes dans un corridor où il n'y avait que nous. Il vint à moi avec beaucoup d'affabilité, en souriant, en m'entraînant dans un des pas-perdus, il causa le plus tranquillement du monde. Je lui demandai des nouvelles de sa femme. Il me répondit qu'elle allait bien; puis il dévia la conversation vers des sujets généraux, expansif, presque gai. Devine qui voudra la cause de ces différentes attitudes. Je me dérobe à Damasceno, qui m'épie devant la porte de la loge.

Je n'entendis pas un traître mot de l'acte suivant. Étranger aux tirades des acteurs et aux applaudissements du public, je reconstituais dans mon fauteuil ma conversation avec Lobo Neves; je revoyais ses gestes, et je trouvai ma nouvelle situation enviable. La Gamboa suffisait. Des relations plus visibles ne servaient qu'à fomenter l'envie. Rigoureusement nous pouvions nous dispenser de nous voir journellement. C'était mettre l'absence au service de l'amour. D'ailleurs, à quarante ans sonnés, je n'étais rien, pas même simple électeur. Il était temps de me lancer, quand ce ne serait que pour l'amour de Virgilia, qui s'enorgueillirait de ma gloire... Je crois bien qu'en cet instant on applaudit dans le salle; mais je n'oserais l'affirmer, car je pensais à autre chose.

Ô multitude, dont je désirais l'attention jusqu'à ma mort, c'est ainsi que je me vengeais parfois de toi. Je laissais la foule bruire autour de moi, sans l'entendre, comme le Prométhée d'Eschyle au milieu de ses bourreaux. Ah! tu voulais m'enchaîner sur le rocher de la frivolité, de ton indifférence ou de ton agitation!... Chaînes fragiles, je vous rompais d'un geste de Gulliver. Il est banal d'aller songer dans un hermitage. Le voluptueux s'isole milieu d'un océan de gestes et de paroles de passions nerveuses et tendues. Il y décrète son absence, son indifférence, son inaccessibilité. Qu'importe que l'on dise lorsqu'il revient à lui, c'est-à-dire aux autres, qu'il tombe du monde de la lune? Qu'est-il après tout, ce monde lumineux et caché de notre cerveau, sinon l'affirmation dédaigneuse de notre liberté spirituelle? Vive Dieu! voilà une bonne fin de chapitre.


C. LE CAS PROBABLE

Si le monde n'était pas composé d'esprits inattentifs, il serait inutile de rappeler au lecteur que les lois que j'affirme sont vraiment indiscutables. Quant aux autres, je les laisse dans le domaine de la probabilité. L'une d'elles fera l'objet de ce chapitre, que je recommande à la lecture des personnes qui s'intéressent aux phénomènes sociaux. Il semble, et ce n'est pas improbable, qu'il existe entre les faits de la vie publique et ceux de la vie privée une certaine action réciproque, régulière et périodique,—ou pour user d'une image, c'est quelque chose qui ressemble aux marées de la plage du Flamengo ou d'autres également houleuses. Quand l'onde envahit le sable, elle le couvre, pour revenir ensuite sur elle-même couvre une force variable, et va grossir la vague nouvelle qui se comportera comme la première. Telle est l'image; voyons-en l'application.

J'ai dit ailleurs que Lobo Neves, nommé président d'une province, avait refusé sa nomination à cause de la date du décret: le 13. Ce fut un acte grave, dont la conséquence fut de séparer du ministère le mari de Virgilia. Ainsi l'antipathie pour un nombre produisit un phénomène de dissidence politique. Il nous reste à apprendre comment, longtemps après, un acte politique détermina dans la vie particulière une cessation de mouvement. La méthode employée dans ce livre ne permet pas de décrire immédiatement cet autre phénomène. Je me limite à déclarer que quatre mois après notre rencontre au théâtre, Lobo Neves se réconcilia avec le ministère. C'est un fait que le lecteur ne devra pas perdre de vue, s'il veut pénétrer toute la subtilité de ma pensée.


CI. LA RÉVOLUTION DALMATE

Ce fut Virgilia qui me donna des nouvelles de la volte-face de son mari. Un certain matin d'octobre, entre onze heures et midi, elle me parla de réunions, de conversations, d'un discours...

—De sorte que cette fois, te voilà baronne, interrompis-je.

Elle fit la moue en secouant la tête. Mais ce geste d'indifférence était démenti par quelque chose d'indéfinissable, par une expression de plaisir et d'espérance. Je ne sais trop pourquoi je m'imaginais que les lettres de noblesse pourraient la ramener à la vertu, non pas pour la vertu elle-même, mais par gratitude pour son mari. Car elle aimait cordialement la noblesse. Un des troubles les plus sérieux de notre intimité fut l'apparition d'un certain poseur de légation,—disons de la légation de Dalmatie—le comte B. V., qui lui fit la cour pendant trois mois. Ce noble authentique tourna la tête de Virgilia, qui d'ailleurs possédait la vocation diplomatique. Je ne sais trop ce que je serais devenu, sans la révolution de Dalmatie qui renversa le gouvernement et épura les ambassades. La révolution fut sanglante et formidable. Chaque malle d'Europe apportait des journaux qui transcrivaient les horreurs, comptaient les têtes coupées, jaugeaient le sang versé. Tout le monde frémissait d'horreur et de pitié. Moi, non. Je bénissais intérieurement cette tragédie, qui me tirait une épine du pied. Et puis, la Dalmatie est si loin.


CII. REPOS

Mais cet homme qui se réjouissait du départ d'un autre pratiqua quelque temps après... Non, je ne dirai rien pour l'instant; ce chapitre me reposera de mes ennuis. Une action grossière, basse, sans explication possible... je le répète, je ne conterai rien dans ce chapitre.


CIII. DISTRACTION

—Non, docteur, cela ne se fait pas; excusez ma franchise, mais cela ne se fait pas.

Combien elle avait raison, cette Dona Placida. Quel est l'homme bien élevé qui arrive au rendez-vous de la dame de ses pensées avec une heure de retard? J'entrai tout essoufflé. Virgilia était déjà partie. Dona Placida me conta qu'après avoir longtemps attendu, elle s'était irritée, qu'elle avait pleuré, qu'elle s'était promis de ne plus penser à moi, et un tas d'autres choses que notre hôtesse répétait avec des larmes dans la voix, en me suppliant de ne pas abandonner Yaya, ce qui serait vraiment trop injuste; car elle m'avait tout sacrifié. Je lui expliquai alors qu'un malentendu... Et ce n'en était pas un; il s'agissait tout simplement d'une distraction de ma part, causée par un bon mot, une anecdote, une conversation, n'importe quoi; une simple distraction.

Cette pauvre Dona Placida!... elle était vraiment désespérée. Elle allait de côté et d'autre, branlant la tête, soupirant bruyamment, regardant à travers la croisée. Avec quel art elle attifait, bichonnait et réchauffait notre amour! Quelle imagination fertile, pour nous rendre les heures agréables et brèves! fleurs, petits goûters,—les bons goûters d'un autre temps,—et des rires, et des caresses, rires et caresses qui augmentaient avec le temps, comme si elle voulait fixer notre aventure et lui rendre sa première jeunesse. Elle n'oubliait rien, notre bonne confidente et hôtesse, rien; ni le mensonge, car elle contait de l'un à l'autre des soupirs et des regrets qui n'avaient jamais existé; ni la calomnie, car elle m'attribua un beau jour une passion nouvelle.—«Tu sais bien que je serais incapable d'aimer une autre femme», dis-je à Virgilia quand elle me parla de cette prétendue infidélité. Cette seule phrase, sans autre protestation mit en poudre l'accusation de Dona Placida, qui en demeura toute triste.

Un quart d'heure après mon arrivée, je dis à Dona Placida:

—C'est bon. Virgilia reconnaîtra qu'il n'y a pas de ma faute... Voulez-vous lui porter de moi un billet tout de suite?

—Comme elle doit être triste, la pauvre! Certes, je ne désire la mort de personne; mais si vous vous mariez quelque jour avec Yaya, alors, oui, vous saurez quel ange elle est.

Je me souviens que je détournai le visage, et que je fixai le plancher. Je recommande ce geste à quiconque ne peut répondre promptement ou qui craint de regarder un interlocuteur en face. En semblable occurrence, certains ont l'habitude de réciter une strophe des Lusiades, d'autres sifflent n'importe quel air d'opéra. Je m'en tiens au geste que j'indique; il est simple, il exige moins d'efforts.

Trois jours plus tard, tout s'expliqua. Je suppose que Virgilia fut quelque peu étonnée, quand je lui demandai pardon des larmes que je lui avais fait verser en cette occurrence. Je ne me rappelle plus si, dans la suite, j'attribuai ces mêmes larmes à Dona Placida. Il se peut bien, en effet, que la bonne vieille ait pleuré en voyant Virgilia désappointée, et que, par un phénomène de vision, ses propres larmes lui aient paru tomber des yeux de Virgilia. Quoi qu'il en soit, tout fut expliqué, mais non pardonné, ni oublié. Virgilia me dit un certain nombre de choses peu aimables, me menaça de me quitter, et termina par l'éloge du mari. Celui-là, oui, était un homme supérieur, plein de dignité, délicat, affectueux et courtois; je n'allais pas à la hauteur de sa cheville. Elle disait tout cela, tandis qu'assis, les bras tombant sur les genoux, je regardais une mouche se promener sur le plancher, entraînant après elle une fourmi qui lui mordait une patte. Pauvre mouche! pauvre fourmi!

—Tu ne trouves rien à répondre? demanda Virgilia, en s'arrêtant devant moi.

—Que veux-tu que je te dise? Tu t'entêtes dans ta mauvaise humeur. Sais-tu ce que je crois? c'est que tu as assez de notre liaison, et que tu veux en finir...

—Justement!

Elle alla prendre son chapeau, tremblante et rageuse. «Adieu! Dona Placida», cria-t-elle. Ensuite, elle alla jusqu'à la porte, l'ouvrit, prête à partir. Je la saisis par la ceinture.

—Allons! voyons! Virgilia.

Elle s'efforça pour s'arracher à mon étreinte. Je la retins, je la suppliai de rester, d'oublier. Elle s'éloigna enfin de la porte, et elle alla tomber sur le canapé. Je m'assis auprès d'elle. Je lui dis des choses tendres, d'autres gracieuses; je m'humiliai devant elle. Je ne sais si nos lèvres se rapprochèrent à la distance de l'épaisseur d'un fil, ou moins encore; c'est matière à controverse. Je sais seulement que, dans son agitation, elle laissa tomber un de ses bijoux, et que je me penchai pour le ramasser. Au même moment la mouche et la fourmi y grimpèrent, l'une traînant l'autre. Alors, avec la délicatesse d'un homme de notre temps, je mis dans la paume de ma main ce couple mortifié. Je calculai la distance qui séparait ma main de la planète Saturne, et je me demandai en même temps quel intérêt je pouvais bien prendre à un épisode si insignifiant. Ne concluez pas que je fusse un barbare. Bien au contraire, je demandai à Virgilia une épingle pour séparer les deux bestioles. Mais la mouche, devinant mes intentions, ouvrit les ailes et s'envola. Pauvre mouche, pauvre fourmi! Et Dieu vit que cela était bon, comme disent les Écritures.


CIV. C'EST LUI

Je rendis l'épingle à cheveux à Virgilia. Elle l'enfonça dans ses cheveux, et s'apprêta à sortir. Il était tard; trois heures venaient de sonner. Tout était oublié et pardonné. Dona Placida, qui épiait l'occasion favorable pour que Virgilia pût sortir, ferma subitement la fenêtre, en s'écriant:

—Doux Jésus! voici le mari de Yaya!

Notre terreur fut courte, mais violente. Virgilia pâlit jusqu'à en devenir de la couleur de ses dentelles; et elle se réfugia dans la chambre à coucher. Dona Placida, qui avait fermé la porte de la rue, voulait aussi fermer la porte intérieure. Je me disposai à attendre Lobo Neves. Un instant après, Virgilia revint à elle, me poussa dans la chambre à coucher, et dit à Dona Placida de retourner à la fenêtre. La confidente obéit.

C'était lui. Dona Placida lui ouvrit la porte avec force exclamations de surprise.

—Vous ici! quel honneur pour la pauvre vieille! Entrez donc! Savez-vous qui est ici!... Bah! vous n'avez pas à deviner; vous venez la chercher... Voici votre mari, Yaya.

Virgilia, qui était dans un coin, se précipita vers lui. J'épiais par le trou de la serrure. Il entra lentement, pâle, froid, compassé, sans explosion, et promena un regard circulaire autour de la pièce.

—Quel miracle! dit Virgilia. Que viens-tu faire dans ces parages?

—Je passais par hasard. J'ai aperçu Dona Placida à la fenêtre, et je suis entré lui dire bonjour.

—Comme c'est aimable! interrompit celle-ci. Et puis l'on dira que personne ne s'occupe des vieilles gens. Mais vraiment, on dirait que Yaya est jalouse. Et, lui faisant force caresses, elle ajouta: C'est mon bon ange! elle n'oublie pas sa vieille Placida. Si bonne! tout le portrait de sa mère. Asseyez-vous donc, monsieur le docteur...

—Je n'ai qu'un instant...

—Tu rentres, dit Virgilia. Retournons ensemble.

—Allons!

—Donnez-moi mon chapeau, Placida.

—Le voici.

Dona Placida alla chercher un miroir, et le tint devant Virgilia, qui attachait les rubans, arrangeait ses cheveux, tout en parlant à son mari, qui ne répondait pas une parole. La bonne vieille bavardait sans trêve. C'était une façon de dissimuler le tremblement de tout son corps. Virgilia, le premier moment passé, était redevenue tout à fait maîtresse d'elle-même.

—Je suis prête, dit-elle. Adieu, Dona Placida, venez me voir.

L'autre promit, en ouvrant la porte.


CV. ÉQUIVALENCE DES FENÊTRES

Dona Placida ferma la porte, et tomba sur une chaise. Je sortis aussitôt de la chambre à coucher, et je fis deux pas dans la direction de la sortie, pour aller arracher Virgilia à son mari. Je le déclarai tout haut, et bien m'en prit car Dona Placida me retint aussitôt par le bras. Plus tard j'en arrivai à supposer que je n'avais parlé qu'à seule fin d'être retenu. Mais la simple réflexion démontre qu'après dix minutes d'angoisse dans la chambre à coucher, mon premier mouvement ne pouvait être que ce qu'il fut. C'est une conséquence de ma fameuse loi sur l'équivalence des fenêtres, que j'ai eu la satisfaction de découvrir et de formuler au chapitre LI. Il était nécessaire que je donnasse de l'air à ma conscience. La chambre à coucher avait les fenêtres fermées. J'en ouvris une autre, en faisant le geste de sortir, et je respirai.


CVI. JEUX PÉRILLEUX

Je respirai et je m'assis. Dona Placida faisait résonner les échos de ses exclamations et de ses plaintes. Je réfléchissais silencieusement s'il n'eût pas été plus prudent de laisser Virgilia dans la chambre à coucher et de demeurer moi-même dans le salon. Mais je réfléchis que c'eût été pis: c'était les soupçons confirmés, le feu mis aux poudres, une scène de sang, peut-être. Oui, les choses s'étaient bien passées. Mais ensuite? qu'allait-il arriver chez eux? Le mari tuerait-il la femme? se porterait-il à des voies de fait? l'enfermerait-il? la chasserait-il de sa présence? Toutes ces suppositions se présentaient l'une après l'autre à mon esprit, passant et repassant comme ces points obscurs qui parcourent le champ visuel des gens qui ont la vue malade ou fatiguée. Ils se succédaient tragiquement sans que je pusse saisir l'un ou l'autre et lui dire: «Est-ce toi? toi, et pas un autre?»

Soudain j'aperçois devant moi un fantôme C'était Dona Placida qui était allée dans sa chambre, avait revêtu sa mantille, et venait s'offrir pour aller jusque chez Lobo Neves. Je lui fis observer que c'était bien risqué. Il pouvait s'étonner d'une visite si imprévue.

—Tranquillisez-vous, me dit-elle; je saurai m'y prendre habilement. J'attendrai qu'il soit sorti.

Elle partit et je l'attendis en ruminant les conséquences possibles de sa démarche. En fin de compte, je jouais un jeu bien dangereux. Je me demandais s'il n'était pas temps de reprendre ma liberté. Je me sentais pris d'une velléité de mariage, d'un désir de canaliser ma vie. Pourquoi pas? Mon cœur pouvait encore explorer de nouvelles contrées. Je ne me sentais pas incapable d'un amour chaste, sévère et pur. En vérité, les aventures sont la partie torrentielle et vertigineuse de la vie, c'est-à-dire l'exception. J'étais las; je crois même que j'éprouvadéficit. Je remarquai la ligne de sa redingote, la blancheur de sa chemise, la propreté de ses bottines. Sa voix même, voilée naguère, paraissait avoir repris sa primitive sonorité. Mais je ne veux point le décrire. Si je parlais par exemple du bouton d'or qu'il portait à sa chemise et de la qualité du cuir de ses souliers, ce serait le commencement d'une longue description, que j'omets pour être bref. Sachez seulement que ces souliers étaient vernis. Sachez encore qu'il avait hérité quelques contos de reis d'un vieil oncle de Barbacena.

Qu'on me permette une comparaison: mon esprit était alors comme une espèce de volant; la narration de Quincas Borba était comme un coup de raquette qui le faisait s'envoler. Quand il était sur le point de tomber, le billet de Virgilia lui donnait une autre impulsion. Il descendait, et c'était alors l'épisode du Jardin public qui le recevait comme une autre raquette. Décidément, je n'étais pas né pour les situations compliquées. Ce va-et-vient de choses diverses me faisait perdre l'équilibre. J'avais envie d'empaqueter Quincas Borba, Lobo Neves, le billet de Virgilia, tous dans la même philosophie, et d'en faire présent à Aristote. D'ailleurs, elle était instructive, la narration de notre philosophe. J'admirais surtout le talent d'observation avec lequel il décrivait la gestation et la croissance du vice, les luttes intérieures, les lentes capitulations, l'accoutumance à la boue.

—Tenez, me dit-il, la première nuit que je passai sur l'escalier de l'église de S. Francisco, je dormis comme sur un lit de plumes: pourquoi? c'est que je tombai graduellement de la paille au plancher, de ma chambre au corps de garde, du corps de garde à la rue...

Il voulut finalement m'exposer son système philosophique. Je lui demandai d'ajourner sa dissertation.—«Je suis trop préoccupé, aujourd'hui, lui dis-je. Un autre jour. Je suis toujours chez moi.» Quincas sourit malicieusement; peut-être connaissait-il mon aventure. Mais il n'ajouta pas un mot, si ce n'est ces dernières paroles, en prenant congé:

—Réfugiez-vous dans l'Humanistisme; c'est le grand asile des esprits, l'éternel océan où je me suis plongé pour en arracher la vérité. Les Grecs la faisaient sortir d'un puits. Quelle mesquine conception! Un puits! C'est pour cela même qu'ils ne l'ont jamais rencontrée. Grecs, sous-Grecs, anti-Grecs, toute la longue série des générations s'est penchée sur le puits, pour en voir sortir la vérité qui ne s'y trouve pas. En a-t-on dépensé, des cordes et des seaux! Quelques audacieux descendirent au fond, et en retirèrent un crapaud. Je suis allé directement à la mer. Réfugiez-vous dans l'Humanitisme.


CVII. LE BILLET

«Il ne s'est rien passé, mais il se doute de quelque chose. Il est sérieux, il se tait. Maintenant, il vient de sortir. Il a seulement souri une fois à Nhonhô, après l'avoir longtemps regardé d'un air sombre. Je ne sais trop ce qui va arriver. Dieu veuille que rien de grave ne se produise. Beaucoup de prudence pour l'instant, beaucoup de prudence!»


CVIII. OÙ L'ON NE COMPREND PLUS BIEN

Et voici le drame, la pointe de drame shakespearien. Ce bout de papier griffonné, chiffonné est un document d'analyse, d'une analyse que je ne ferai ni dans ce chapitre, ni dans le suivant, ni peut-être dans tout le reste du livre. J'enlèverais sans doute ainsi au lecteur le plaisir de noter la froideur, la perspicacité et le courage qui se révèlent dans ces lignes tracées à la hâte, et de lire au travers la tempête et la fureur dissimulées, le désespoir qui se contraint et qui médite, l'ignorance de la solution finale dans la boue, dans le sang ou dans les larmes.

Quant à moi, si je vous disais que je relus le billet trois ou quatre fois ce jour-là, vous me croirez sans peine. Si je vous affirme que je le relus le jour suivant, avant et après le déjeuner, vous pouvez encore m'en croire, car c'est la vérité pure. Mais si je vous parle de mon émotion, mettez-la quelque peu en quarantaine, et ne l'acceptez que sous bénéfice d'inventaire. Ni alors, ni plus tard je ne pus discerner ce qui se passa en moi. C'était de la crainte, de la douleur, de la vanité, et ce n'en était pas. C'était de l'amour, sans amour, c'est-à-dire sans délire. Et tout cela donnait une combinaison complexe et vague, quelque chose que ni vous ni moi ne sommes capables de comprendre. Supposons dons que je n'aie rien dit.


CIX. LE PHILOSOPHE

On sait donc comment je relus la lettre, avant et après le déjeuner; cela revient à dire que je déjeunai; et j'ajouterai seulement que ce repas fut l'un des plus frugales de ma vie: un œuf, une tranche de pain, une tasse de thé. Je me souviens de ces menus détails, qui persistent dans ma mémoire d'où se sont enfuis tant d'événements importants. On pourrait en chercher la raison dans mon désastre même; mais le véritable motif fut la visite que Quincas Borba me fit ce jour-là. Il me dit que la sobriété n'était nullement nécessaire pour comprendre l'Humanitisme, et moins encore pour le mettre en pratique; que cette philosophie s'accommodait facilement avec les plaisirs de la vie, inclusivement ceux de la table, le spectacle et les amours. La frugalité, au contraire, pouvait indiquer une certaine tendance à l'ascétisme, qui est l'expression achevée de la bêtise humaine.

—Saint Jean, par exemple: quelle idée, de se nourrir de sauterelles dans le désert, au lieu d'engraisser tranquillement dans la ville, et de faire maigrir les pharisiens dans la synagogue!

Dieu me garde de raconter l'histoire de Quincas Borba, qui me fut d'ailleurs narrée tout entière en cette triste occurrence: une histoire longue, compliquée, mais intéressante. Et si je ne raconte point cette histoire, je me dispense aussi de dépeindre son aspect, très différent de celui que j'avais contemplé au Jardin public, Je me tais. Je dirai seulement que si les vêtements caractérisent l'homme encore plus que le visage, ce n'était plus Quincas Borba. C'était un magistrat sans hermine, un général sans uniforme, un négociant sans déficit. Je remarquai la ligne de sa redingote, la blancheur de sa chemise, la propreté de ses bottines. Sa voix même, voilée naguère, paraissait avoir repris sa primitive sonorité. Mais je ne veux point le décrire. Si je parlais par exemple du bouton d'or qu'il portait à sa chemise et de la qualité du cuir de ses souliers, ce serait le commencement d'une longue description, que j'omets pour être bref. Sachez seulement que ces souliers étaient vernis. Sachez encore qu'il avait hérité quelques contos de reis d'un vieil oncle de Barbacena.

Qu'on me permette une comparaison: mon esprit était alors comme une espèce de volant; la narration de Quincas Borba était comme un coup de raquette qui le faisait s'envoler. Quand il était sur le point de tomber, le billet de Virgilia lui donnait une autre impulsion. Il descendait, et c'était alors l'épisode du Jardin public qui le recevait comme une autre raquette. Décidément, je n'étais pas né pour les situations compliquées. Ce va-et-vient de choses diverses me faisait perdre l'équilibre. J'avais envie d'empaqueter Quincas Borba, Lobo Neves, le billet de Virgilia, tous dans la même philosophie, et d'en faire présent à Aristote. D'ailleurs, elle était instructive, la narration de notre philosophe. J'admirais surtout le talent d'observation avec lequel il décrivait la gestation et la croissance du vice, les luttes intérieures, les lentes capitulations, l'accoutumance à la boue.

—Tenez, me dit-il, la première nuit que je passai sur l'escalier de l'église de S. Francisco, je dormis comme sur un lit de plumes: pourquoi? c'est que je tombai graduellement de la paille au plancher, de ma chambre au corps de garde, du corps de garde à la rue...

Il voulut finalement m'exposer son système philosophique. Je lui demandai d'ajourner sa dissertation.—«Je suis trop préoccupé, aujourd'hui, lui dis-je. Un autre jour. Je suis toujours chez moi.» Quincas sourit malicieusement; peut-être connaissait-il mon aventure. Mais il n'ajouta pas un mot, si ce n'est ces dernières paroles, en prenant congé:

—Réfugiez-vous dans l'Humanistisme; c'est le grand asile des esprits, l'éternel océan où je me suis plongé pour en arracher la vérité. Les Grecs la faisaient sortir d'un puits. Quelle mesquine conception! Un puits! C'est pour cela même qu'ils ne l'ont jamais rencontrée. Grecs, sous-Grecs, anti-Grecs, toute la longue série des générations s'est penchée sur le puits, pour en voir sortir la vérité qui ne s'y trouve pas. En a-t-on dépensé, des cordes et des seaux! Quelques audacieux descendirent au fond, et en retirèrent un crapaud. Je suis allé directement à la mer. Réfugiez-vous dans l'Humanitisme.


CX. 31

Une semaine après, Lobo Neves fut nommé président d'une province. Je m'accrochai à l'espoir qu'il refuserait encore, si le décret portait la date du 13. Mais il fut signé un 31, et cette simple transposition de chiffres en élimina la substance diabolique. Singuliers ressorts de la vie!...


CXI. LE MUR

Comme j'ai pris l'habitude de ne rien dissimuler dans ces pages, je vais conter l'aventure du mur. Ils étaient alors sur le point de s'embarquer. En entrant chez Dona Placida, je vis un papier plié sur la table. C'était un billet de Virgilia. Elle me disait qu'elle m'attendait le soir, sans faute, dans le jardin. Et elle terminait par ces mots: «Le mur est assez bas du côté de l'impasse.»

Je fis un geste d'ennui. La lettre me parut excessivement audacieuse, dénuée de réflexion, et même ridicule. Ce n'était pas seulement chercher le scandale, c'était encore risquer les gorges chaudes. Je me vis franchissant le mur, tout bas qu'il fût, et appréhendé par un sergent de ville qui m'emmenait au corps de garde. Le mur était bas; et puis après? Virgilia avait perdu la tête; elle devait déjà s'être repentie depuis. Je regardai le morceau de papier: un morceau de papier froissé, mais inflexible. J'eus envie de le déchirer en trente mille morceaux, et de les jeter au vent, comme derniers vestiges de mon aventure. Je reculai à temps: l'amour-propre, la honte d'avoir fui, la crainte, je n'avais qu'à me soumettre.

—Vous pouvez lui dire que j'irai.

—Où donc? demanda Dona Placida.

—Où elle me dit de l'attendre.

—Mais elle n'a rien dit du tout.

—Eh bien! et ce papier?

Dona Placida ouvrit des yeux.

—Ce papier, je l'ai trouvé ce matin dans votre tiroir, et j'ai pensé que...

Je pressentis une singulière impression. Je relus le papier, je le parcourus de nouveau. C'était en vérité un vieux billet de Virgilia, reçu aux premiers temps de nos amours, et me conviant à une en revue qui m'avait, en effet, obligé à sauter le mur, un mur bas et discret. Je gardai le billet, et j'éprouvai une curieuse impression.


CXII. L'OPINION

Il était écrit que cette journée serait celle des événements à double entente. Quelques heures plus tard, je rencontrai Lobo Neves, rue d'Ouvidor, et nous parlâmes de sa présidence, et de la politique du moment. Il mit à profit la rencontre de la première personne de connaissance pour me quitter, avec force compliments. Je me rappelle qu'il paraissait contraint, mais faisait tous ses efforts pour dissimuler cette contrainte. Je crois, et je demande pardon à la critique si mon jugement est téméraire, je crois qu'il avait peur, non pas de moi ni de lui, ni du code, ni de sa conscience, mais peur de l'opinion. Je suppose que ce tribunal anonyme et invisible, dont chaque membre est à la fois accusé et juge, était la limite contre laquelle se butait la volonté de Lobo Neves. Peut-être n'aimait-il plus sa femme; peut-être son cœur était-il étranger à l'indulgence de sa conduite au cours des derniers incidents. Je crois, et de nouveau je fais ici appel à la bonne volonté de la critique, je crois qu'il se serait séparé de sa femme avec la même indifférence que le lecteur se sera séparé de certaines relations personnelles. Mais l'opinion, l'opinion qui aurait étalé sa vie à tous les carrefours, qui aurait ouvert une enquête et mis à jour toutes les circonstances, les antécédents, les inductions, les preuves, pour discuter le tout par le menu aux heures de causerie et de désœuvrement, cette opinion terrible, si avide des secrets d'alcôve, empêcha la dispersion de la famille. Elle rendit en même temps impossible la vengeance, qui ne pouvait avoir lieu sans la divulgation. Il ne pouvait me montrer du ressentiment sans aller jusqu'à la répudiation. Il dut donc feindre l'ignorance et, par déduction, les sentiments d'une autre époque à mon égard.

Il lui en coûta sans doute pendant les premiers temps; il lui en coûta énormément, j'en suis sûr. Mais le temps,—et c'est un autre point qui méritera je l'espère l'indulgence des penseurs,—le temps met des durillons sur la sensibilité et oblitère la mémoire des événements. Il était à supposer que les années émousseraient les épines, que l'éloignement des faits en adoucirait les contours, qu'une ombre de doute rétrospectif couvrirait la nudité de la réalité, enfin que l'opinion s'occuperait un peu moins de lui et serait détournée sur d'autres aventures. Le fils, devenu grand, satisferait les ambitions paternelles, et serait l'héritier de toutes ses affections. Tout cela, uni à l'activité externe, le prestige public, la vieillesse ensuite, puis la maladie, le déclin, la mort, un service funèbre, une notice biographique, et le livre de la vie s'achèverait sans une goutte de sang.


CXIII. LA SOUDURE

La conclusion, si toutefois il y en a une au chapitre antérieur, c'est que l'opinion est une excellente soudure des institutions domestiques. Il n'est pas impossible que je développe cette pensée avant d'achever ce livre. Mais il est possible aussi que je n'y revienne plus. Quoi qu'il en soit, l'opinion est une bonne soudure, aussi bien dans la famille qu'en politique. Quelques métaphysiciens bilieux la considèrent comme l'arbitre des gens médiocres et creux. Mais il est évident que, quand bien même une décision aussi extrême ne contiendrait pas sa propre condamnation, il suffirait de considérer les effets salutaires de l'opinion pour en conclure qu'elle est l'œuvre supérieure de la fine fleur du genre humain, c'est-à-dire de la majorité.


CXIV. FIN DE DIALOGUE

—Oui, demain. Tu viendras à bord?

—Es-tu folle? c'est impossible.

—Alors, adieu!

—Adieu!

—N'oublie pas Dona Placida. Va la voir de temps à autre. La pauvre! Elle est venue hier prendre congé de moi. Elle pleurait... elle me disait que je ne la verrai plus... C'est une bonne créature, n'est-il pas vrai?

—Certainement.

—Si nous nous écrivons, elle recevra les lettres. Maintenant, d'ici à...

—Deux ans, peut-être.

—Allons donc! Il dit qu'il va seulement présider aux élections.

—Oui. Alors à bientôt. Attention! on nous regarde.

—Qui?

—Là, sur le sofa. Séparons-nous.

—Si tu savais combien il m'en coûte!

—Oui; mais il le faut. Adieu, Virgilia.

—À bientôt donc. Adieu.


CXV. LE DÉJEUNER

Je n'assistai pas à son départ. Mais, à l'heure marquée, j'éprouvai quelque chose qui n'était ni de la douleur ni du plaisir, un mélange à doses égales de soulagement et de regrets. Que le lecteur ne s'irrite point de cette confession. Je sais bien que pour être agréable à sa fantaisie et faire vibrer ses nerfs, j'aurais dû souffrir un profond désespoir, verser des larmes, et ne pas déjeuner. Ce serait romanesque, mais non biographique. La vérité pure, c'est que je déjeunai comme tous les jours, nourrissant mon cœur du souvenir de mon aventure, et mon estomac des mets de M. Proudhon...

Vieillards de ma génération, vous souvenez-vous encore de ce maître cuisinier de l'hôtel Pharoux, qui, à en croire le patron de l'hôtel, avait servi chez Véry et Véfour, et aussi chez le comte Molé et chez le duc de la Rochefoucauld? Il était vraiment insigne. Lui et la polka firent à la même époque leur solennelle entrée à Rio... La polka, M. Proudhon, Tivoli, le bal des étrangers, le Casino, voilà quelques-uns de mes meilleurs souvenirs de ce temps-là. Mais les petits plats du chef étaient surtout délicieux.

Ce matin-là, on aurait dit que ce diable d'homme avait pressenti ma catastrophe. Jamais son art et son génie ne lui furent si propices. Quelle recherche des condiments, quelles chairs tendres, quelle ordonnance des plats! On dégustait avec la bouche, les yeux, le nez. Je n'ai pas gardé la note de ce jour-là; je sais qu'elle fut salée. Hélas! il me fallait enterrer magnifiquement mes amours. Ils s'en allaient en plein océan, dans l'espace et dans le temps, et je me retrouvais au coin d'une table, avec mes quarante et tant d'années, inutiles et vides. Elle pourrait bien revenir, comme elle revint en effet. Mais eux!... Hélas! qui s'aviserait de redemander au crépuscule du soir les effluves du matin?...


CXVI. PHILOSOPHIE DES FEUILLES MORTES