Le comte, recueilli, prie la tête inclinée; l'assistance, émue, goûte les ineffables joies du recueillement.
Mais voilà qu'une fleur caresse le front du comte.
Cette fleur c'est une marguerite.
Cette marguerite est sur une couronne; la couronne est sur la tête d'un enfant de chœur.
Que ce passa-t-il entre cette fleur et le comte?
Des choses inouïes, sans doute, car le comte, oubliant tout ce qui l'entourait, se mit à tirer l'un après l'autre les pétales de la pauvre fleur.
L'enfant lève la tête.
—Ne bouge pas, ou je te flanque une calotte!
Le gamin, qui sait son seigneur sur le bout du doigt, ne bronche plus, et se met à crier:
Protégez-nous, reine immortelle.
"Le comte tire toujours:
—Elle m'aime—un peu—beaucoup—passionnément—pas du tout—elle m'aime—un peu—beaucoup!
⁂
Il n'est que le divorce qui supprimera une plaie de notre temps, assez connue pour que je n'aie pas besoin d'insister davantage.
L'autre soir, on devisait sur le divorce à la soirée de M. de B.....t.
Les hommes étaient contre, les femmes pour.
—Mesdames, dit un fort brillant causeur, M. de X..., qui a la plus ravissante femme du monde et qui a été préfet de l'empire, on ne peut avoir tous les bonheurs; mesdames, permettez-moi de vous conter un fait qui est la condamnation du divorce.
Le silence se fit, M. de X... continua:
—Une femme la plus charmante, la plus vertueuse, la plus douce du monde, avait épousé un gentilhomme de fort grande maison, le marquis de Trois-Étoiles.
—Oh! mon cher comte, dites les noms, de grâce, fit la maîtresse de la maison.
—Impossible, madame.
—C'est donc scandaleux, ce que vous aller nous raconter là?
—Mais non, au contraire.
Un léger désappointement se manifesta dans l'assemblée; le conteur poursuivit:
—L'union fut heureuse; un beau matin, et sans qu'on sût pourquoi, les époux divorcèrent, et la marquise, un an après, épousait un diplomate étranger, le comte de Quatre-Étoiles. Pendant cinq ou six ans, le bonheur habita avec M. de Quatre-Étoiles et sa femme, mais voilà qu'apprenant que la loi sur le divorce allait être supprimée, la comtesse fit tant des pieds et des mains qu'elle obtint de divorcer une seconde fois.
Ici le conteur s'arrêta pour jouir de la surprise des assistants. Un sourire indécis parcourut le côté des hommes; le côté des dames ne sourcilla pas.
—Après? demanda la maîtresse de la maison.
—Après, la comtesse se remaria une troisième fois.
—Jusqu'à présent votre histoire n'a rien d'extraordinaire, et on ne comprend guère que vous ayez caché les noms.
—Patience, mesdames; maintenant je vous donne en cent, je vous donne en mille, comme disait cette femme qui écrivait tant de lettres, à deviner qui la comtesse épousa en troisième noces?
—Son premier mari! s'écrièrent toutes les femmes.
—Oh! c'est une trahison! mesdames, vous saviez mon histoire et vous me la laissez dire, ce n'est pas charitable.
—Nous ne savions pas votre histoire du tout; mais la comtesse ne pouvait épouser que son premier mari, dit une très jeune femme, ça tombe sous le sens commun.
—Alors, reprit le comte, si c'est aussi naturel que vous le voulez bien dire, je ne vois pas la nécessité de taire plus longtemps le nom de la belle divorcée: c'était la marquise de L.., mère du prince de S. actuel.
⁂
On disait à tort que l'opinion publique voyait tout avec indifférence. La maladie de M. Thiers l'avait fort alarmée; aussi est-ce avec satisfaction qu'elle a appris son rétablissement et lu dans les feuilles publiques que M. le Président de la République avait dîné avec les docteurs Barthe et Maurice.
—Deux médecins à la fois! s'écriait un fanatique. On ne dira pas qu'il a froid aux yeux celui-là!
FIN
TABLE
Imprimeries réunies, B.
JULES NORIAC
Quoiqu'il ait succombé à trois années de souffrances sans nom, Jules Noriac, on peut le dire, a été surpris par la mort. Encore jeune, plein de vigueur, étant demeuré jusqu'à la dernière minute maître de la plénitude de son vif esprit, il a pu espérer une guérison qu'on ne cessait de lui promettre. Mais le mal implacable qui était tombé sur lui avec la rapidité d'un coup de foudre a fini par rendre impuissants tous les efforts de la science, et ce vaillant conteur s'est éteint quand il se sentait encore la force de bien tenir la plume qui a écrit tant de belles choses.
Au milieu des angoisses de la dernière heure, Jules Noriac avait surtout un amer regret; c'était de ne pouvoir achever plusieurs œuvres commencées. Un grand roman, des pièces de théâtre, des souvenirs anecdotiques, tout cela pour arriver à bonne fin n'attendait plus qu'un retour à la santé. Mais, encore une fois, il s'était leurré d'un faux espoir: l'ouvrier, à son insu, avait fini sa journée.
Cependant, puisqu'il ne lui était plus permis de songer à terminer la tâche qu'il s'était tracée, il voulut, du moins, laisser un dernier souvenir aux siens, un dernier livre à ce public qui l'a tant encouragé à ses débuts. Il s'agissait d'une gerbe de petites Nouvelles ayant paru dans des recueils littéraires, de Saynètes qui n'ont été jouées que dans quelques salons et de ces Esquisses de mœurs parisiennes dont il faisait le tissu de ses chroniques.
Ces pages éparses, Jules Noriac a légué à l'un de ses amis le soin de les rassembler. C'est de ces divers morceaux qu'est formé ce volume. On pourra voir que le charmant écrivain est là-dedans tout entier. Tout le monde, en effet, y retrouvera sans peine l'ironie toute parisienne de la Bêtise humaine et la verve si amusante du Cent-et-unième.
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