Avec ses palais d’Orient, ses vastes décors lumineux, ses ruelles, ses places, ses traghets qui surprennent, avec ses poteaux d’amarre, ses dômes, ses mâts tendus vers les cieux, avec ses navires aux quais, Venise chante à l’Adriatique qui la baise d’un flot débile un éternel opéra.
Désespoir d’une beauté qui s’en va vers la mort. Est-ce le chant d’une vieille corruptrice ou d’une vierge sacrifiée? Au matin, parfois, dans Venise, j’entendis Iphigénie, mais les rougeurs du soir ramenaient Jézabel. De tels enchantements, où l’éternelle jeunesse des nuages et de l’eau se mêle aux artifices composites des ruines, savent mettre en activité nos plus profondes réserves.
A chacune de mes visites, j’ai mieux compris, subi la domination d’une ville qui fait sa splendeur, comme une fusée au bout de sa course, des forces qu’elle laisse retomber.
En même temps qu’une magnificence écroulée, Venise me paraît ma jeunesse écoulée: ses influences sont à la racine d’un grand nombre de mes sentiments. Depuis un siècle, elle n’a plus vécu qu’en une dizaine de rêveurs qui firent ma nourriture. Putridini dixi: pater meus es; mater mea et soror mea vermibus. «J’ai dit à ce sépulcre qu’il est mon père; au ver, vous êtes ma mère et ma sœur.»
A chaque fois que je descends les escaliers de sa gare vers ses gondoles, et dès cette première minute où sa lagune fraîchit sur mon visage, en vain me suis-je prémuni de quinine, je crois sentir en moi qui renaissent des millions de bactéries. Tout un poison qui sommeillait reprend sa virulence. L’orchestre attaque le prélude. Un chant qu’à peine je soupçonnais commence à s’élever du fond de ma Lorraine intérieure.
Ceux qui ont besoin de se faire mal contre la vie, de se déchirer sur leurs pensées, se plaisent dans une ville où nulle beauté n’est sans tare. On y voit partout les conquêtes de la mort. Comment appliquer son âme sur la Venise moderne et garder une part ingénue? «Un galant homme se trouve toujours une patrie.» Mais de celle-ci ceux-là seuls s’accommodent qui s’acceptent comme diminués, touchés dans leur force, leur orgueil, leur confiance. Ils ne sont plus des jeunes héros intacts.
Plainte fiévreuse éclaboussant l’espace comme du sang sur le sable, silence tragique comme une dalle sur un tombeau, peu importe la manière de réagir contre le premier soufflet de la vie. Il n’appartient à personne que ce qui est n’ait pas été. Nul homme ne s’est jamais guéri. Le regard perd sa clarté droite, le cœur son innocente confiance, le courage sa sécurité. Celui que trahirent une fois des amis n’est plus un beau fruit sans meurtrissure, celui qui subit un échec, une offense, ne partira plus jamais comme un beau trait, spontanément à l’appel qui l’émeut. Je le vois qui tâtonne, hésite. Le son n’a plus sa pureté exquise.
Que cette lente mort,—comme elle met aux yeux de la biche des larmes qui l’introduisent dans notre Panthéon intime—soit un principe de beauté, j’y consens. Un homme qui se défait, c’est tout le pathétique. Mais qui ne préférerait périr sur le coup? Je ne passe pas une journée sans que se présente à mon esprit, pour l’empoisonner, ce que m’a raconté un jour Alphonse Daudet d’un père assis au chevet de son petit garçon de dix ans, très malade, et qu’il entendit soudain dans le silence: «Père, cela m’ennuie de mourir.» Un nuage tombe sur la vie. Levez-vous vite, orages suprêmes!
Orages, levez-vous, accourez. Je marche à toutes les lueurs qui s’enflamment sur l’horizon. Hélas! à chaque fois, la vague de tristesse qui s’enfle nous ébranle: on croit qu’elle va nous jeter bas; mais elle s’éloigne, sitôt que nous sommes couverts de son écume. Venise laisse tomber sous la vase de sa lagune quelques fragments dessinés par Sammichele, Tremigiane, les Lombardi, Sansovino ou Palladio. Les fièvres de Byron, de Musset, de Robert, de Wagner remontent à la surface des canaux. Je demeure, et la tourmente m’a seulement dénudé les nerfs.
Pensées fiévreuses du soir, intolérables quand les exagère encore notre insomnie; pensées mornes du matin debout à notre chevet; images constantes de notre échec qu’une ville elle-même dégradée nous met constamment sous les yeux. Un esprit capable d’humilité céderait. Que de fois, dans Venise, n’ai-je pas médité comme un des plus autorisés testaments de la gloire la phrase qu’inscrit Lamartine au front de son œuvre complet: «Si j’avais à recommencer ma vie, je n’y chercherais pas le bonheur, parce que je sais qu’il n’y est pas, mais j’y chercherais soigneusement l’obscurité et le silence, ces deux divinités domestiques qui gardent le seuil des moins malheureux.» Le vaincu de Saint-Point—noble cygne avec une âme d’ange et tel qu’aucun de nous ne peut prétendre à ses vertus—ne cesse pourtant d’avoir soif de la vie qu’après que ses puissances se sont épuisées dans toutes les ivresses. Nous qui manquons d’humilité de cœur, et qui ne voyons pas derrière notre épaule un chemin de gloire où consoler notre souvenir, comment pourrions-nous retenir un cri de révolte contre la nécessité qui ferme à nos rêves leurs routes?
Les églises délitées, les vastes palais ruineux, les îlots de plaisir où seules la misère et la fièvre se courtisent, les poètes romantiques qui scandent leurs imprécations font dans Venise un concert plus haut, mais non pas plus poignant que la musique monotone de chambre close qui berce un vaincu quand, sur les lagunes, il se gorge de solitude.
De plus en plus, si je suis seul, je ne sais plus me soustraire au roman vaporeux de la mort. Durant des jours et des semaines, un philtre d’insensibilité m’isole de la vie. Durci par l’indifférence, je me sens tout glacé de morne, cependant qu’au secret de mon âme tournoient dix souvenirs les plus aigus, les dominantes de mon mécontentement. De la profondeur sous une surface calme. Brillante lagune qui reflétez deux rives de palais, sous ce miroir mensonger que faites-vous de la Venise écroulée? Je m’abandonne avec jouissance à la plus stérile mélancolie, en éprouvant tout ce que ma situation offre de poignant ou d’amer. Rêveries douloureuses, mais inépuisables, enivrantes. Cilices sous les brocarts; mais quelles étoffes d’or et d’argent, quelle musique, quelles combinaisons harmonieuses!
A Bénarès, sous les feux d’un lustre, tandis que les vapeurs bleues montent des cassolettes, quatre femmes à la ceinture nue, la gorge, les reins et les jambes enveloppés de soies où tremblent des mouchetures d’or et d’argent, dansent durant les longues nuits brûlantes. Elles élèvent, jettent en arrière, laissent retomber languissament leurs bras; les corps frissonnent, les hanches ondulent, les petits pieds nus piétinent sourdement les planches, les têtes se renversent pâmées. Quelle nostalgie immobilise alors les chefs les plus actifs et les plus fiers? Les heures s’écoulent. Deux cymbales, un chalumeau, un tambourin, parfois une seule cithare, répètent indéfiniment la phrase mélancolique et grêle qui se dévide toujours pareille, et toujours demeure en suspens. Désir qui revient heurter sans trêve et qui ne trouvera pas à s’assouvir. Flot qui monte et descend l’escalier des palais de Venise sans laver leur affront, ni consommer leur ruine.
Ces quatre bayadères qui tournoient dans les parfums d’une chambre close par une nuit accablée d’Orient, ces beautés fières et tristes qui me rassasient des rêves de la mort et dont je n’ai jamais satiété, sont-ce des fantômes, une chimère de mon cœur, une pure idée métaphysique? Je sais leurs noms. L’une murmure: «Tout désirer»; l’autre réplique: «Tout mépriser»; une troisième renverse la tête et, belle comme un pur sanglot, me dit: «Je fus offensée»; mais la dernière signifie: «Vieillir». Ces quatre idées aux mille facettes, ces danseuses dont nous mourons, en se mêlant, allument tous leurs feux, et ceux-ci, comment me lasser de les accueillir, de m’y brûler, de les réfléchir?
Dans cette débauche, aurai-je un compagnon? Je ne me propose point ici de discipliner mes idées pour que ces belles danseuses fassent un raisonnement. Je me déchire sur leur beauté. Volupté, douleur? Je ne sais. Morne insensibilité, exquise émotivité? Je ne veux dire, je ne puis distinguer.
Qui pourrait être pleinement malheureux s’il trouve dans la souffrance une suite indéfinie de régions où s’enfoncer et s’enrichir! Tel le chalut, au soir d’un dragage, remonte à bord du navire le butin phosphorescent des grandes profondeurs.
J’aime à perdre pied, à lâcher les joncs de la rive, à m’abandonner au fort courant qui me violente pour me faire son jouet, m’engloutir à demi et m’entraîner en peu de semaines sur de longs espaces de vie. Après certaines de ces absences, je me retrouve vieilli de dix ans. De là mon grand âge. Dans ces courses immenses, et tandis que le fleuve de tristesse, gravissant ses berges et s’élargissant comme la mer, me faisait franchir les limites normales d’une destinée, j’étais baigné, recouvert, envahi, saturé par des ondes ténébreuses dont notre maigre langage ne peut rendre les puissantes répétitions. Toute cette tristesse se développait et me portait sans bruit sur des espaces immenses auxquels je servais de conscience. Où suis-je? Est-ce la nuit des lagunes? Aurais-je quitté Venise? Eh! que m’importe cette ville périssable? Elle n’était qu’un quai de marbre où j’attachai quelques minutes mon embarcation. J’ai rompu toutes les amarres; je me suis détaché du rivage et des cieux que je connaissais. Que vaut devant une telle heure l’agonie du plus beau soleil incendiant Venise! C’est ici vraiment que nous atteignons aux points extrêmes de la sensibilité, quand le rare s’élargit et se défait dans l’universel, et que notre imagination, à poursuivre le but sans trêve reculé de nos désirs, s’abîme dans une lassitude ineffable.
La fièvre était dans Venise comme la cartouche de dynamite obscure dans la roche. Tout est brisé, vole dans les airs; puis c’est l’anéantissement. Couche-toi, Venise, sous ta lagune. La plainte chante encore, mais la belle bouche est morte. L’Océan roule dans la nuit. Et ses vagues en déferlant orchestrent l’éternel motif de la mort par excès d’amour de la vie.
STANISLAS DE GUAITA
(1861-1898)
Si l’on ignore la platitude, l’anarchie et le vague d’une vie d’interne dans un collège français, on ne comprendra pas la puissance que prit, sur l’auteur de cette notice, la beauté lyrique, quand elle lui fut proposée par un de ses camarades du lycée de Nancy, Stanislas de Guaita. En 1878, il avait dix-sept ans et moi seize. Il était externe; il m’apporta en cachette les Émaux et Camées, les Fleurs du Mal, Salammbô. Après tant d’années, je ne me suis pas soustrait au prestige de ces pages, sur lesquelles se cristallisa soudain toute une sensibilité que je ne me connaissais pas. Et comme les simples portent sur le marbre ou le bois dont est faite l’idole leur sentiment religieux, l’aspect de ces volumes, leur odeur, la pâte du papier et l’œil des caractères, tout cela m’est présent et demeure mêlé au bloc de mes jeunes impressions. Il n’est de vrai Baudelaire pour moi qu’un certain exemplaire disparu à couverture verte et saturé de musc. M’inquiétais-je beaucoup d’avoir une intelligence exacte de ces poètes? Leur rythme et leur désolation me parlaient, me perdaient d’ardeur et de dégoût. Une belle messe de minuit bouleverse des fidèles, qui sont loin d’en comprendre le symbolisme. La demi-obscurité de ces œuvres ajoutait, je me le rappelle, à leur plénitude. Je voyais qu’après cent lectures je ne les aurais pas épuisées; je les travaillais et je les écoutais sans qu’elles cessassent de m’être fécondes. Force des livres sur un organisme jeune, délicat et avide!
Dans une règle monotone, parmi des camaraderies qui fournissent peu et un enseignement qui éveille sans exciter[7], voilà des voix enfin qui conçoivent la tristesse, le désir non rassasié, les sensations vagues et pénibles, bien connues dans les vies incomplètes. Et celui qui m’ouvre ces livres les interprète comme moi. Quel noble compagnon, éblouissant de loyauté et de dons imaginatifs! Nous le vîmes plus tard corpulent, un peu cérémonieux, avec un regard autoritaire; c’était alors le plus aimable des enfants, ivre de sympathie pour tous les êtres et pour la vie, d’une mobilité incroyable, de taille moyenne, avec un teint et des cheveux de blond, avec des mains remarquables de beauté. Dès 1878, je ne suis plus seul dans l’univers; mon ami et ses maîtres s’installent dans mon isolement qu’ils ennoblissent. Telle est l’origine du sentiment qui me liait à Stanislas de Guaita, lequel vient de mourir, âgé de trente-six ans. Nous nous sommes aimés et nous avons agi l’un sur l’autre dans l’âge où l’on fait ses premiers choix libres.
L’année suivante, un autre bonheur m’arriva: la liberté. J’étais malade de neuf années d’emprisonnement; on dut m’ouvrir les portes, et, tout en suivant les cours de philosophie au lycée, je vivais en chambre à la manière d’un étudiant. En été, la mère de mon ami (il avait déjà perdu son père), s’installait à Alteville, dans la plaine de l’étang de Lindre; il demeura seul: c’est ainsi que nous avons passé en pleine indépendance les mois de mai, juin, juillet, août 1880. Ce temps demeure le plus beau de ma vie.
La musique que faisait le monde, toute neuve pour des garçons de dix-sept ans, aurait pu nous attirer; en vérité, nous ne l’écoutions guère. Même notre professeur, ce fameux Burdeau, nous déplaisait, parce qu’il entr’ouvrait sur la rue les fenêtres de notre classe: nous le trouvions intéressé! Je veux dire qu’il nous semblait attaché à trop de choses. Je croyais voir le creux de ses déclarations civiques et des affaires de ce monde auxquelles il prétendait nous initier. Si je cherche à m’expliquer les images qu’ont laissées dans mes yeux mes condisciples, tels que je les vis au moment où, dans ses prêcheries, ce singulier professeur quittait l’ordre purement scolaire pour le champ de l’action, je crois comprendre que nous étions trois ou quatre dans un état en quelque sorte mystique, et disposés à lui trouver des manières électorales.
Ainsi nous avions atteint aux extrémités de la culture idéaliste, quand nous pensions être sur le seuil. Absolument étrangers aux controverses qui passionnaient l’opinion, nous les jugions faites pour nous amoindrir. En revanche, nous n’admettions pas qu’un romantique ou que le moindre parnassien nous demeurât fermé. Toute la journée, et je pourrais dire toute la nuit, nous lisions à haute voix des poètes. Guaita, qui avait une santé magnifique et qui en abusait, m’ayant quitté fort avant dans la nuit, allait voir les vapeurs se lever sur les collines qui entourent Nancy. Quand il avait réveillé la nature, il venait me tirer du sommeil en me lisant des vers de son invention ou quelque pièce fameuse qu’il venait de découvrir.
Combien de fois nous sommes-nous récité l’Invitation au Voyage, de Baudelaire! C’était le coup d’archet des tziganes, un flot de parfums qui nous bouleversait le cœur, non par des ressouvenirs, mais en chargeant l’avenir de promesses. «Mon enfant, ma sœur,—songe à la douceur—d’aller là-bas vivre ensemble!—Aimer à loisir,—aimer et mourir—au pays qui te ressemble...» Guaita s’arrêtait au tableau d’une vie d’ordre et de beauté: «Des meubles luisants,—polis par les ans,—décoreraient notre chambre;—les plus rares fleurs—mêlant leurs odeurs—aux vagues senteurs de l’ambre...» Mais le point névralgique de l’âme, le poète chez moi le touchait, quand il dit: «Vois sur ces canaux—dormir ces vaisseaux—dont l’humeur est vagabonde;—c’est pour assouvir ton moindre désir...» Mon moindre désir! j’entendais bien que la vie le comblerait.
En même temps que les chefs-d’œuvre, nous découvrions le tabac, le café et tout ce qui convient à la jeunesse. La température, cette année-là, fut particulièrement chaude, et, dans notre aigre climat de Lorraine, des fenêtres ouvertes sur un ciel étoilé que zébraient des éclairs de chaleur, la splendeur et le bien-être d’un vigoureux soleil qui accablait les gens d’âge, ce sont des sensations qui dorent ma dix-huitième année. Voilà le temps d’où je date ma naissance. Oui, cette magnificence de la nature, notre jeune liberté, ce monde de sensations soulevées autour de nous, la chambre de Guaita où deux cents poètes pressés sur une table ronde supportaient avec nos premières cigarettes des tasses de café, voilà un tableau bien simple; et pourtant rien de ce que j’ai aimé ensuite à travers le monde, dans les cathédrales, dans les mosquées, dans les musées, dans les jardins, ni dans les assemblées publiques, n’a pénétré aussi profondément mon être. Certainement Guaita avait, lui aussi, conservé de cette époque des images éternellement agissantes. Nos années de formation nous furent communes; c’est en ce sens que nous étions autorisés à qualifier notre amitié de fraternelle.
Mon ami était poète. Déjà du lycée il adressait des vers à une petite revue parisienne, et j’avais lu avec frémissement mon nom dans la dédicace d’un sonnet. Quand nous fûmes inscrits à la Faculté de Droit, je rêvai d’avoir du talent littéraire. J’employai le moyen recommandé aux élèves qui veulent devenir des latinistes élégants. Je possède encore les cahiers d’expressions où j’ai dépouillé Flaubert, Montesquieu et Agrippa d’Aubigné pour m’enrichir de mots et de tournures expressives. Après tout, ce travail absurde ne m’a pas été inutile. Ma familiarité avec les poètes, non plus. Un des secrets du bon prosateur n’est-il pas de trouver le rythme convenable à l’expression d’une idée? Ces soucis de rhétorique détruisent, je sais bien, le goût de la vérité, et l’on perd de vue sa pensée si l’on se préoccupe trop de moduler et de nuancer. Mais comment eussions-nous touché le fond des choses, quand nous ne connaissions que les brouillards divins qui flottent sur les cimes? On nous disait beaucoup que nous suivions une mauvaise méthode, mais on nous le disait d’une mauvaise manière. Quand on attaque l’esprit religieux avec l’esprit plaisantin, on se fait mépriser par toute âme un peu délicate; les arguments vulgaires de ceux qui méprisaient notre direction poétique ne pouvaient nous toucher.
Tout l’univers pour nous, je le vois maintenant, était désossé, en quelque sorte, sans charpente, privé de ce qui fait sa stabilité dans ses changements. A cette époque me suis-je jamais demandé: «Quelle est cette population, quelle est sa terre, le genre de ses travaux, son passé historique? Les sommes déposées dans ses caisses d’épargne augmentent-elles ou non? Et le nombre des élèves dans ses collèges, et la consommation de la houille?» Ces curiosités étaient au-dessus de ma raison, qui, si elle en avait eu quelque éveil, aurait mis sa fierté à les écarter. Et pourtant cet ordre réel que je croyais le domaine des hommes sans âme, des fonctionnaires ou des financiers, m’eût apparu magnifique si d’un mot l’on m’avait mis au point pour le voir en poète et en philosophe.
Puisque nous vivions chétivement de notre moi tout rétréci, nous aurions pu du moins examiner à quel rang social nous étions nés, avec quelles ressources, étudier les forces du passé en nous, enfin évaluer notre fatalité. Nous sommes les prolongements, la suite de nos parents. Ce sont leurs concepts fondamentaux qui seuls sauront, avec un accent sincère, chanter en nous. Dans ma maison de famille ai-je écouté végéter ma vérité propre? Frivole ou plutôt perverti par les professeurs et leurs humanités, j’ignorais le grand rythme que l’on donne à son cœur si l’on remet à ses morts de le régler. L’un et l’autre, au lieu de connaître, pour les accepter, nos conditions sociales, notre conditionnement (comme on dit des marchandises et encore des athlètes), nous évoquions en nous les sensations les plus singulières des individus d’exception qui s’isolèrent de l’Humanité pour être le modèle de toutes les exaltations.
Bien que nous fussions fort différents, Guaita, aimable, heureux de la vie, sociable, ouvert à toutes les impressions, et moi, trop fermé, qu’on froissait aisément, nous n’étions pas faits pour calmer notre pensée. Je crains que je ne l’aie détourné des études chimiques pour lesquelles il était doué et préparé. En ce cas, j’aurai nui à nous deux. S’il avait suivi son impulsion naturelle et son premier projet de travailler avec M. Sainte-Claire Deville, un peu de sciences exactes nous aurait rattachés aux réalités.
Certes, nous n’étions pas de ces petits esthètes, comme on en voit à Paris, qui collectionnent chez les poètes des beautés de colifichet et qui en rimaillant se préparent à être des vaudevillistes ou des mondains. La littérature n’était pas pour nous lectulus florulus, un petit lit de repos tout fleuri. Nous étions prodigieusement agités; je n’aurais pas passé les nuits de ma vingtième année avec des poètes s’ils eussent été incapables de me donner la fièvre. Guaita, dont les puissances alors intactes étaient avides de sensations, voyait dans les volumes de vers sur lesquels il passait sa jeunesse autre chose qu’un bassin d’eau claire où frissonnent des carpes baguées. Mais précisément les incantations des lyriques ont mis dans nos veines un ferment si fort que ce fut un poison.
Les poètes vivent sur un petit nombre de lieux communs; chacun d’eux les reprend, les rafraîchit, les renouvelle et les fortifie avec sa magie propre: aussi un être en formation, s’il se soumet à cette action constante et presque monotone de leur génie, verra forcément leurs thèmes se mêler à sa substance. L’indifférence de la nature aux joies et aux souffrances de l’humanité, notre incapacité de diriger notre destin, la vanité des succès et des échecs devant la fosse terminale, voilà quelques-uns de leurs principes, et, chevillés à notre âme, transformés en sensibilité, ils nous prédisposent à l’impuissance.
Je suis très frappé de ce que m’a dit un médecin sur la fameuse question des sœurs dans les hôpitaux. Après m’avoir expliqué comment ces nobles femmes valent pour créer une atmosphère, combien elles sont excellentes près du lit d’un mourant, où la coquetterie d’une jeune femme laïque pourrait être abominable, cet homme compétent ajoutait: «... Dans les services de chirurgie et quand il s’agit qu’un fil ne soit pas contaminé, quand il faut prendre des précautions extrêmement minutieuses, on ne peut pas compter sur des créatures qui croient à l’intervention d’en haut et qui disent: si Dieu veut le sauver, il le sauvera bien!... Nulle bonne volonté d’obéir n’y supplée: elles possèdent au plus profond de leur être une loi, une foi, qui les prédispose à ne pas tenir un compte suffisant de nos méthodes antiseptiques.»
Selon moi, ce raisonnement s’applique à ceux qui ont laissé le romantisme et ses grands thèmes lyriques descendre au fond d’eux-mêmes et les constituer. Qu’est-ce qu’un homme d’action qui s’est habitué à méditer sur la mort? Mettriez-vous votre enjeu sur un individu assez philosophe pour sourire des précautions minutieuses d’un ambitieux, sous prétexte qu’on ne peut guère prévoir utilement plus de cinq ou six accidents et que le nombre des possibles est illimité? Et comme c’est agréable de s’embarquer avec un sage qui nous déclare au moment critique: «Après tout, les choses n’ont que l’importance que nous leur donnons, et tourne qui tourne, il n’y aura rien de changé dans l’univers.» Je reconnais que dans certaines circonstances de ma vie active, je me serais évité des échecs, si j’avais pu écraser cette petite manie raisonneuse et dégoûtée qui fait si bon effet dans les grands ramages littéraires. Vivent le bon sens tout plat, la raison prosaïque, quand leur tour est venu! Dans un plan où seul le succès compte, les vérités supérieures ne sont plus qu’une cause de chute, et s’y élever, c’est précisément le fait d’un esprit subalterne.
Grande inconséquence de notre éducation française, qu’elle nous donne le goût de l’activité héroïque, la passion du pouvoir ou de la gloire, qu’elle l’excite chaque jour par la lecture des belles biographies et par la recherche des cris les plus passionnés, et qu’en même temps elle nous permette de considérer l’univers et la vie sous un angle d’où trois cents millions d’Asiatiques ont conclu au Nirvana, la Russie au nihilisme et l’Allemagne au pessimisme scientifique! Cette contradiction ne serait-elle pas le secret essentiel de cette élégante impuissance de nos jeunes bacheliers qu’on a signalée, qu’on n’a pas comprise et qu’on a appelée décadence?
De 1879 à 1882, toutefois, cette hygiène détestable nous avait fait heureux. Nous vivions de nos nerfs, sans connaître que nos réserves s’épuisaient. Comment fûmes-nous un jour placés en face de notre vide et de quel côté avons-nous cherché une nourriture et un terrain où prendre racine?
Je suis excusable d’avoir jusqu’à ce moment de mes souvenirs parlé autant de moi que de mon ami. Je ne pouvais démêler, sans en arracher des parties essentielles, nos jeunesses et nos sentiments qui se développèrent en s’enchevêtrant. En 1882, nous quittons Nancy et dès lors nos vies vont se différencier. Si je suis passé de la rêverie sur le moi au goût de la psychologie sociale, c’est par des voyages, par la poésie de l’histoire, c’est surtout par la nécessité de me soustraire au vague mortel et décidément insoutenable de la contemplation nihiliste. Mais Guaita, ayant cette originalité de n’être pas un analyste dans une époque où nous le sommes tous, évolua d’une façon autrement rare; il sortit de la situation morale un peu critique où nous nous trouvions par une porte magnifique et singulière que nous franchirons avec lui d’un élan impétueux, en ligne droite jusqu’à la tombe, où il repose, réconcilié par la mort avec les conditions générales de l’humanité.
Guaita avait peu d’analogie avec Paris; il ne sut guère en prendre l’esprit. Nous y débarquâmes vers le même temps (novembre 1882, janvier 1883); je courus au canon; après quelques excursions de reconnaissance, il se cantonna dans sa bibliothèque et dans ses tentatives poétiques.
De naissance il possédait un magnifique sens religieux. On ne peut s’en faire une idée complète sur ses recueils de vers, parce qu’il trouva un éditeur avant de s’être trouvé lui-même. Pourtant Mater dolorosa[8], Pueri dum sumus, A la dédaignée, A Maurice Barrès, Hymne à Cybèle[9], d’autres pièces flottantes encore marquent une direction significative. Quelque chose à définir, le sentiment du divin prenait possession de Guaita. Peu à peu il perdit le goût de la création pour s’abîmer dans la recherche des lois. Nous avons vu de même un Sully-Prudhomme se stériliser ou s’égarer dans les régions de la pensée spéculative. Celui-ci, pourtant, ancien candidat à l’École Polytechnique, possédait une préparation spéciale et puis il inclinait au positivisme où répugnait nettement mon ami. Schiller parle d’une certaine tendance philosophique qui caractérise les natures sentimentales; il ajoute fort justement que ce n’est qu’avec le secours de la philosophie qu’on peut philosopher et que, privé de cette base, on tombe infailliblement dans le mysticisme.
Quand des hasards de lecture mirent Guaita en présence des vieux mythes qui déjà par leur pittoresque baroque devaient échauffer ses instincts imaginatifs de poète, il s’éprit de systèmes où étaient traduits les efforts de pures énergies spirituelles pour s’affranchir de la matière qui les emprisonne, pour s’élargir dans l’espace et le temps, pour se désincarner. Il donna son adhésion immédiate à une doctrine affirmant la liaison de tous les phénomènes qui nous semblent séparés. Le chimiste qui connaissait l’hypothèse moderne de l’unité de la matière, le rêveur qui avait toujours usé instinctivement des procédés de l’intuition et de l’analogie pour embrasser les ensembles, trouva dans l’antique sentier des mages les matériaux pour se dresser un abri à sa mesure et selon ses besoins. Guaita était prédestiné; la grâce lui vint, je me le rappelle, sur une lecture du Vice suprême. Il lut Eliphas Lévy et visita M. Saint-Yves d’Alveydre. Dès lors ce fut fini de la versification; il devint l’historien des sciences occultes. Et ces vieilles momies dont il déroulait les bandelettes lui donnèrent leur sagesse en échange de sa santé dont il les ranima.
Dans les croyances de nos modernes Rose-Croix, que reste-t-il des cultes primitifs de l’Orphisme, des mystères antiques sur lesquels se greffèrent les doctrines néo-platoniciennes et les systèmes du moyen âge?... J’essayerai au moins de donner une impression des études que mon ami venait d’aborder et qui disciplinèrent sa vie.
La mosquée, aujourd’hui cathédrale de Cordoue, est une forêt de colonnes précieuses, marbres rares, jaspe, porphyre, brèche verte et violette. Jadis on en comptait quatorze cent dix-neuf; sept cent cinquante subsistent. Pour les accumuler, le calife Abderrhaman razzia d’immenses espaces. De Raya, de Constantinople, de Rome et sans doute des ruines de Carthage, elles furent apportées. Quelquefois leurs chapiteaux sont aussi barbares que ceux des temples primitifs de l’Arabie, et, tout à côté, on retrouve la délicatesse des mosquées du Caire, de Damas et de Ceifa. Dans la demi-lumière de cette incomparable Djamy, l’imagination s’enivre à s’associer au voyage de ces belles indifférentes qui, vers l’an 786, après avoir soutenu et paré durant des siècles les palais asiatiques et africains, vinrent, ballottées par les flots, dans cette Cordoue où notre main les caresse, et qui, par un nouveau détour des destins, issues des temples d’Astarté et de Janus, ayant cessé de glorifier Allah, collaborent aujourd’hui au prestige catholique.
La beauté de ces courtisanes nous attire, et, prolongée si tard dans la vieillesse, elle nous trouble. Quand tous les dieux dont elles portèrent les toits seraient vaincus, elles verraient encore des fidèles—artistes, archéologues, tous ceux dont les cordes de l’imagination s’ébranlent sous les doigts de la mort—baiser leurs marbres polis par une suite immense d’actes de foi...
A chacun des Essais de Sciences maudites qu’il me faisait parvenir, mon ami me pressait d’adhérer à ses croyances; je ne pus jamais les prendre que pour de magnifiques invitations au voyage. Ces rêveries naquirent jadis dans les vallées de l’Euphrate et du Tigre, ou plus avant encore dans les siècles où notre regard se perd; après avoir nourri Pythagore et ses émules, après avoir fourni des notions à Platon et retrouvé pour disciples les critiques et les philosophes érudits d’Alexandrie, après avoir apporté une part dans l’œuvre de Spinoza, de Hegel, et par là, si l’on veut, imprégné la conception de l’univers dont vit notre siècle, elles luisent doucement—comme les porphyres et les jaspes de Cordoue—dans un canton délaissé de l’esprit moderne, où Guaita trouva son contentement.
Des doctrines qui ont été les colonnes des temples les plus importants de l’humanité s’imposent à notre vénération. Et, pesant l’œuvre du compagnon de ma jeunesse, je dis: «Sa part fut noble, puisqu’il nous a donné l’expression la plus récente de la plus antique des littératures ecclésiastiques!»
Il paraît qu’à la fin du siècle dernier la tradition de l’occultisme se trouva fort compromise; une terrible lutte venait d’éclater entre les sociétés blanches (illuminés et martinistes) et les sociétés rouges (jacobins); la Révolution de 1789 fut un épisode de ces querelles. (Je parle d’après le Dr Encausse; je n’ai pas besoin d’avertir que je suis loin d’attacher à ces versions une valeur historique; mais pour faire connaître superficiellement ces doctrines, il faut indiquer leur partie légendaire aussi bien que leur partie dogmatique.) Les sociétés spiritualistes, diminuées, mais non écrasées, s’attachèrent à conquérir les intellectuels; la masse fut abandonnée aux philosophes et aux athées. Fabre d’Olivet, Eliphas Lévy, Lucas Wronski, Vaillant et Alcide Morin gardaient et augmentaient le trésor de l’occultisme. De 1880 à 1887, les initiés s’émurent, car des sociétés étrangères intriguaient pour dépouiller la France et pour porter à Londres la direction de l’occultisme européen. Peut-être même voulait-on anéantir l’œuvre des véritables maîtres de l’Occident! C’est alors qu’intervint Guaita. Il se proposait une triple tâche: l’étude des classiques de l’occulte, la méditation ou effort pour entrer en communion spirituelle avec l’unité divine, enfin la propagande. Pour mener à bonne fin cette reconstitution, cette «réforme», comme disent ses disciples, il sortit des ténèbres l’Ordre kabbalistique de la Rose-Croix qui comprend trois grades, le baccalauréat, la licence et le doctorat en Kabbale, accessibles par des examens. Il en fut le grand maître et il l’administrait avec le concours d’un conseil suprême, composé de trois chambres.
«L’école matérialiste officielle, nous dit le Dr Encausse, menaçait de faire disparaître à jamais les hauts enseignements des Hermétistes et des Kabbalistes chrétiens. A côté des classiques du positivisme, la Rose-Croix créa les classiques de la Kabbale, Eliphas Lévy, Wronski, Fabre d’Olivet, et mit à l’étude les œuvres des véritables théosophes, Jacob Boehm, Swedenborg, Martinez Pasqualis, Saint-Martin, qui sont les seuls que la théosophie, digne de ce véritable nom, connaîtra plus tard, comme ce sont les seuls qui furent connus du XVe au XIXe siècle. Bientôt des élèves nombreux et déjà versés dans les sciences et les lettres profanes, ingénieurs, médecins, professeurs, littérateurs, accoururent. Cette floraison d’intellectualité s’imposa vite à toutes les sociétés initiatiques de l’étranger par la publication d’une belle série de thèses de doctorat en Kabbale. C’est Guaita qui la dirigeait. Sa prodigieuse érudition lui permettait d’indiquer en toute sûreté les sujets de thèse pour la grande gloire de l’ordre et de la vieille réputation des écoles initiatiques françaises. Grâce à cet ordre de la Rose-Croix, une véritable aristocratie d’intellectuels était créée dans l’initiation, un Collège de France de l’ésotérisme était constitué et son influence s’étendait vite au loin.»
Telle est l’œuvre que les occultistes ont vu Guaita accomplir. Il a réformé leur petite communauté; ils sont juges de l’accroissement de forces qu’ils reçurent de son intervention. Il laisse trois gros volumes: Essais de Sciences maudites, qui semblent devoir se placer auprès des grands classiques de l’Occulte, respectés et consultés comme des Bibles[10].
Chacun a ses limites. Un ouvrage qui peut transformer tel être ne saura rien dire à tel autre. Qu’en conclure? Tout livre a pour collaborateur son lecteur. On l’accorde des traités de science et de philosophie où il faut que l’étudiant apporte des aptitudes et aussi une instruction préalable. C’est vrai d’une façon plus absolue encore pour des œuvres d’une qualité religieuse qu’on ne peut aborder qu’avec un état d’esprit spécial. Moi qui ne distingue qu’une poussière dont je suis tout incommodé sur la route royale des Boehm et des Swedenborg, je suis indigne de décrire les vastes espaces où mon ami avait installé ses tentes et recevait l’hommage de ses émules. Si je trouve à ses Essais une forme très déterminée et un sens peu arrêté, c’est que je ne me suis pas conformé à la maxime hermétique: «Lege, lege, lege et relege, labora, ora et invenies.» Mais quoi! je l’ai aimé, je me représente les états successifs de sa sensibilité. Je sais qu’il fut un philosophe, si, comme je le crois, la philosophie, c’est devant la vie le sentiment et l’obsession de l’universel, et devant la mort l’acceptation. J’avais pour devoir de fixer quelques-uns des traits de cette noble et chère figure. Quant à son œuvre d’occultisme, je la confie aux élèves qu’il a formés. Précisément, dans une étude sur Guaita, et parlant de leurs maîtres communs, les Guillaume Postel, les Reuchlin, les Klunrath, les Nicolas Flamel et les Saint-Martin, le Dr Marc Haven a écrit une phrase forte: «Ces hommes furent d’âpres conquérants, en quête de la toison d’or, refusant tout titre, toute sanction de leurs contemporains, parlant de haut, parce qu’ils étaient haut situés et ne comptant que sur les titres qu’on obtient de ses propres descendants[11].»
Nous avions gardé de notre jeunesse, Guaita et moi, l’habitude de lire à haute voix, quand nous passions une soirée ensemble. Une année avant sa mort et comme il m’avait lu une des autorités de l’Occulte, je pris l’incomparable conversation de Pascal avec M. de Sacy, qui avec ses deux pentes contrastées et fécondes est, pour mon goût, le sommet le plus solide à l’œil, le plus fier et le plus caractéristique du grand massif littéraire français. Mon ami, familier des nuages, se trouvait là, je crois bien, sur des coteaux trop modérés. Nous discutions, et je lui répétais après Pascal: «Il faut être pyrrhonien, géomètre, chrétien, c’est-à-dire qu’il faut d’abord une analyse aiguë, puis un raisonnement puissant, et, seulement après une dévotion passionnée, l’enthousiasme, le stade religieux.» A bien y réfléchir, ma critique ne portait pas complètement: Guaita n’était point un enthousiaste sans assises. Dans les croyances de nos modernes Rose-Croix une proportion notable d’éléments scientifiques se mêlent à ces monstrueux amalgames auxquels les superstitions de l’Orient et celles de l’Occident, les excès du sentiment religieux et de la pensée philosophique, l’astrologie, la magie, la théurgie et l’extase donnent une couleur propre à enchanter un ancien poète parnassien. Des vérités scientifiques forment le canevas sur lequel se plaisent à broder l’imagination, l’esprit de système et une érudition peu critique. Guaita aimait à s’autoriser d’une phrase de M. Berthelot: «La philosophie de la nature qui a servi de guide aux alchimistes est fondée sur l’hypothèse de l’unité de la matière; elle est aussi plausible au fond que les théories modernes les plus réputées aujourd’hui. Les opinions auxquelles les savants tendent à revenir sur la constitution de la matière ne sont pas sans analogie avec les vues profondes des premiers alchimistes.»
Le Dr Paul Hartenberg, qui fut un des familiers de Guaita dans les dernières années, nous donne son témoignage: «Guaita aimait à m’interroger sur le mécanisme psychologique des idées fixes, des obsessions, des hallucinations, qui ont une si grande part dans les préoccupations des occultistes. C’est qu’il avait la conviction que le merveilleux et le surnaturel ne présentent que des modalités, encore inexpliquées, du phénoménisme naturel et n’infirment en rien les grandes lois qui régissent la vie universelle. Il savait que sous les voiles complaisants des symboles se cachent quelques vérités simples et éternelles. Parfois même il regrettait toute cette terminologie mystérieuse, tous ces attributs déconcertants et surtout la rhétorique sonore dont certains entourent les doctrines ésotériques.»
Mais ne prendrais-je pas un souci superflu et un peu puéril en voulant faire rentrer Guaita dans les gros bataillons de la science? Ceux qui essaient de définir l’infini et d’exprimer l’ineffable sont entraînés à tracer des figures insuffisantes et un peu ridicules. Il serait injuste de s’arrêter à ce que les études des occultistes semblent avoir de bistourné, de confus et de verbal, puisque pour un groupe d’hommes de valeur elles sont un langage clair et un lien de haute moralité. Il serait criminel de chercher à extirper ce qui nous semble un peu charlatanesque dans ces doctrines, car on risquerait avec ce faux purisme d’atteindre leurs parties essentielles, les organes de vie par lesquels elles adhèrent si profondément à l’âme de leurs fidèles. Il me semble que si l’on veut se placer juste au point convenable pour apprécier un penseur comme Guaita, il faut d’abord méditer et accepter la belle formule gœthienne: «Ne rien gâter, ne rien détruire.» C’est entendu, mon ami ne marchait pas d’accord avec les idées à la mode de son temps. C’est entendu encore, ce mouvement général qui met aujourd’hui chaque génération à la suite des livres de classes arrêtés par M. le ministre de l’Instruction publique ne laisse pas d’avoir du grandiose, et un tel accord peut être interprété comme un hommage à la Vérité. Cependant, les types fortement accusés, s’ils n’ont plus d’emploi dans une société où tout tend à les réduire et qui marche en rang de collégiens, doivent être recueillis par les gens de culture. Les esprits vulgaires veulent que leur état propre soit le type de l’intégrité intellectuelle. Ils traitent d’aliénation la mélancolie si raisonnable des Rousseau, des Byron. Ces grands hommes, en effet, ne possédèrent jamais le magnifique équilibre des imbéciles. La bizarre indépendance de mon ami, chez qui il y avait du sang allemand, est un beau legs du Nord à notre discipline latine.
Si nous maintenons notre regard sur la biographie de Guaita et si nous la fixons avec ce sentiment généreux qui laisse les images prendre dans l’esprit toute leur importance, elle nous permettra de nous représenter ce que furent dans le passé certaines vies religieuses. J’ai lu de pitoyables notices sur Guaita. Pour mettre des couleurs exactes dans son portrait, nous devons marquer comme ses dominantes sa parfaite simplicité de manières et une sorte de beauté morale qui, ne cherchant aucun effet, conquérait d’autant plus fortement.
Osons le mot dans une notice sur un théosophe: Guaita s’enfermait dans la catégorie de l’Idéal. Son effort continuel était de s’en faire une image plus épurée et pour cela de se perfectionner. Lui qui écrivit des livres où la science de Dieu est tout abstraite et desséchée, il mêlait à tous les actes de sa vie le sentiment religieux le plus noble, le plus facile, le plus libre dans son développement. Nous avons le droit de considérer comme un culte permanent—peu arrêté, peu clair, mais par là d’autant moins critiquable—sa délicatesse de conscience, l’enthousiasme de ses veilles, les scrupules qu’il apportait avec les rares amis de sa solitude. Hors la beauté morale, tout lui était étranger.
Cette inaptitude à tout ce qui n’est pas la vie la plus hautement noble concordait d’une façon excellente avec ses manières d’homme parfaitement courtois. Ses amis l’ont vu dans deux cadres fort inégaux en agréments, mais l’un et l’autre appropriés à un solitaire mystique. Il passait cinq mois de l’année dans un petit rez-de-chaussée de l’avenue Trudaine, où il recevait quelques occultistes. Il demeurait parfois des semaines sans sortir. Il avait amassé là toute une bibliothèque étrange et précieuse; des textes latins du moyen âge, des vieux grimoires chargés de pantacles, des parchemins enluminés de miniatures, les éditions les plus estimées des Van Helmont, Paracelse, Raymond Lulle, Saint-Martin, Martinez Pasqualis, Corneille Agrippa, Pierre de Lancre, Knorr de Rosenroth, des manuscrits d’Eliphas, des reliures signées Derome, Capé, Trautz-Bauzonnet, Chambolle-Duru, des ouvrages de science contemporaine. «Dans cette atmosphère, habitée par les plus audacieuses intuitions de l’esprit humain, dit un de ses visiteurs, semblaient flotter des pensées et on respirait de l’intelligence.» On y était hors du temps. Guaita, qui lisait rarement les journaux, classait les hommes de notre époque, non d’après leur personnalité ou leur situation acquise, mais selon le profit qu’il tirait de leurs œuvres. Cette manière faite d’équité et d’égoïsme intellectuel l’amenait à contredire nos raisons, nos modes et aussi le sens commun. Dans cette faculté que garda Guaita de vivre et de penser en dehors des conditions générales de l’époque, je reconnais les habitudes que nous avions prises au beau temps de notre jeunesse et quand nous nous donnions nos fièvres cérébrales à Nancy. De telles conceptions comportent bien de la naïveté; on y reconnaît l’influence des poètes qui nous formèrent le jugement et qui pour la plupart ont écrit leur chef-d’œuvre quand ils étaient tout jeunes, tout inexpérimentés. Mais enfin, c’est une avoine, cette illusion, et qui aide à trotter. Tout un petit monde de travailleurs respirait de la force dans cet air raréfié où Guaita se confinait avenue Trudaine. J’y étais aimé sans variation à craindre, puisque c’était pour notre passé. Les amis de notre jeunesse qui meurent, ce sont des témoins dont l’absence peut nous faire perdre les plus graves procès: eux, voyaient les racines et reconnaissaient la nécessité de certains de nos actes, que les étrangers dorénavant jugeront en bien ou en mal, selon les convenances de leur politique.
Les sept mois qu’il passait hors de Paris, Guaita les vivait à la campagne, auprès d’une mère admirable, dans une intimité de sentiments religieux qui correspondaient à sa conception morale de l’univers. Le château d’Alteville est situé dans la partie la plus solitaire de la Lorraine allemande, parmi les vastes paysages de l’étang de Lindre. Un ciel le plus souvent bas, un horizon immobile, un silence jamais troublé que par le cri des paons, des bois de chênes toujours déserts, un vieux parc avec quelques bancs bien placés, des appartements où demeure le calme des vies qui s’y développèrent, tout ce décor immuable de son enfance favorisait ses méditations larges et monotones. Il les poursuivait durant toutes les nuits. En prolongeant ainsi ses réflexions voulait-il compenser la brièveté de sa vie? Il lui plaisait au terme de ses veilles de voir poindre le jour: aurore triomphant des épais rideaux, promesse que la nature faisait à ce chercheur d’absolu et que la mort vient d’acquitter! C’est auprès d’Alteville, contre l’église de Tarquimpol, que Guaita est enterré, le dernier, tout au moins pour la branche française, d’un nom estimé depuis des générations[12].
Si j’essaie de me rappeler le temps que j’ai vécu depuis ma jeunesse, je n’y retrouve que mes rêves. En remontant leur pente insensible, je m’enfonce dans une demi-obscurité qui leur est facile comme les nuits d’Orient. Elle me laisse apercevoir seulement des ruines et des feuillages; ce sont quelques images illustres et des temples, que jadis j’ai interrogés, et puis les lauriers, les chênes verts d’Italie, les jardins parfumés d’Espagne, qui m’ont excité à jouir de la vie. Sur ce petit chemin et dans cette atmosphère romanesque, il ne manquait rien qu’un tombeau. Celui qui dans un terme si court vient d’être élevé au compagnon de ces grandes débauches de poésie, pendant lesquelles nous avions presque effacé la vie réelle, m’avertit de l’unique réalité.
Juin 1898.