VI
SENTIMENTALISME MATÉRIALISTE

Je confesse que l’amour infini que je porte au fond du cœur se trouve toujours empêché dans son essor lorsqu’il s’adresse aux réalisations finies de l’essence parfaite. Je ne sais quelle malheureuse clairvoyance me montre que tous les êtres manquent de ceci ou de cela et qu’ainsi ils ne peuvent pas donner prise à l’amour. Je dis la même chose de moi-même et je sens que je ne mérite pas non plus d’être complètement aimé. (Lettre de jeunesse de Taine.)

Dans tous ses châteaux, l’impératrice avait fait peindre Titania caressant la tête d’âne. «C’est la tête d’âne de nos illusions que nous caressons sans cesse», disait-elle.

Cette princesse singulièrement née jugea-t-elle toutes choses, comme fait Hamlet, d’après la vie de cour? Une existence infiniment luxueuse, une humanité infiniment fourbe, développent chez le plus délicat des êtres d’effroyables tristesses, des satiétés et des aspirations heureusement inconnues à la foule laborieuse.

M. Christomanos, qui a pris Schopenhauer pour sujet de sa thèse de doctorat à Innsbruck, interprète l’impératrice à l’allemande. «Plus je reste auprès d’elle, dit-il, plus se fait forte en moi la pensée que son existence vacille entre deux mondes. Quand nous errons pendant des heures sur la grève homérique, tandis qu’elle glisse, le long du clair rivage de la vie, pareille à une ombre qui a pris corps, tandis que les vagues éternelles nous assaillent de leurs clameurs, j’ai le sentiment qu’elle incarne quelque chose qui gît entre la mort et la vie. Elle-même, dans la solennelle allocution que la mer tient au sable, ne distingue jamais rien que ceci: des forces et des puissances, plus impérissables que celles que nous connaissons sur cette île de la vie, nous revendiquent pour elles.—Presque à chaque fois que nous allons à la mer, l’impératrice me dit: La mer veut me posséder toujours, elle sait que je lui appartiens.—L’atmosphère où vit l’impératrice est autre que celle où nous respirons. De notre point de vue, sa vie est vraiment un non-vivre; l’on pourrait dire qu’elle se trouve, en tant même que créature vivante, dans un état qui exclut la vie.»

On trouve dans le «journal» du jeune lecteur quelques notes qui nous permettent de comprendre à la française la vraie nature morale de sa souveraine.

.... Elle semblait s’adoucir en se reportant à son enfance. Un jour sur l’Aja Kyriaki, l’un des sommets de Corfou, elle dit:

—C’est ici seulement que je me plais tout à fait. Ici je pourrais même renier mon principe (de perpétuelle errante), et rester attachée pour toujours à cette motte de terre... La mer aujourd’hui est comme un lac... Je me sens si bien ici chez moi que je ne puis m’empêcher de penser au lac de Starnberg et à Possenhoffen.

.... Dans l’une de ses longues promenades de Corfou, elle surprit, sous un bois d’oliviers, des jeunes filles qui dansaient. Les mains dans les mains et l’une derrière l’autre, elles serpentaient lentement; une belle enfant aux cheveux noirs les guidait, qui tenait à toute la chaîne par un mouchoir de soie rouge. La conductrice chantait, puis toutes les autres reprenaient chaque strophe:

J’ai perdu un mouchoir rouge,
Je le portais sur mon sein—
J’ai perdu un mouchoir rouge...
(Ah! que j’ai froid au cœur!)...
Je l’ai cherché sous le pommier
Où longuement tu m’embrassas—
Je l’ai cherché sous le pommier...
(Ah! vraiment n’était-ce qu’un rêve?)
Je m’élance vers la triste mer,
Où j’ai tant et tant pleuré—
Je m’élance vers la triste mer...
(Ah! pourquoi donc ai-je si mal?)...
Tu peux garder le mouchoir rouge,
Mais rends-moi mon pauvre cœur.

L’impératrice contempla ce spectacle avec ravissement, puis elle dit:

—Nous dansions de la même façon, mes sœurs et moi, à Possenhoffen, bien que nous ne fussions pas des grecques.

.... Une fois, M. Christomanos lui lisait Peer Gynt. Ils arrivèrent au couplet de Solweig:

Maintenant tout est prêt pour la Pentecôte,
Cher garçon, toujours loin,
Quand viendras-tu?...
—Je veux attendre, attendre,
Si long que ce soit encore.

—Pourquoi l’attendre? dit l’impératrice. Peut-être n’était-il pas celui qu’elle devait aimer et pour qui elle était née. On se trompe si souvent dans ses jeunes années. Et l’on veut faire soi-même sa destinée!... Il se peut bien que le véritable élu l’attendait, lui aussi.

Il y a quelque chose encore à noter dans le soin qu’elle mettait à prémunir son jeune lecteur contre les intrigues de la cour: «Ces gens-là, disait-elle, se nourrissent tous les jours de faisans et de perdrix, mais une heure sans cancans les ferait mourir.» Elle ajoutait: «Ah! oui, certainement, on est très dévoué à l’impératrice. Mais chaque salut a son but, chaque sourire veut être payé... Peut-être même je dois remercier Dieu d’être impératrice, autrement cela tournerait mal pour moi.»

Et montrant une petite chambre dont les murs étaient littéralement couverts de portraits de chevaux, elle les commentait ainsi:

—Tous ces amis, je les ai perdus et je ne gagnai pas un seul à leur place. Beaucoup de ces chevaux sont allés à la mort pour moi, ce que nul homme n’eût jamais fait; ils voudraient plutôt m’assassiner...

... Cette prévision déjà peut faire frissonner le lecteur, mais voici la plus significative anecdote.

Une après-midi, à Corfou, l’impératrice et Christomanos passèrent devant une hutte, un peu à l’écart d’une ferme, au milieu de grands arbres noirs. Une faible lueur passait par la porte ouverte. Soudain, un cri, un seul cri strident et prolongé trancha l’air. Puis il jaillit de nouveau et avec lui tout un chœur de sons gémissants. C’était une lamentation de plusieurs femmes qui venait de la hutte éclairée. Il y eut une pause, puis la complainte reprit plus puissante, pour se rompre encore une fois. Et au-dessus de ce flot sauvage, fait de quelques notes, qui montait et baissait comme la mer, de temps à autre s’élevait une voix unique à qui rien ne pouvait se comparer, qui surpassait toute terreur en épouvante et toute épée en tranchant.

—Qu’est-ce donc? demanda l’impératrice, avec effroi.

Et d’une voix que M. Christomanos ne lui connaissait pas, elle commanda:

—Allez, voyez ce qui est arrivé.

Il vit sur un sol de terre battue plusieurs femmes accroupies en cercle. Quelque chose de blanc gisait étendu sur un lit. Une vieille femme, ses cheveux gris en désordre, était affaissée au milieu du cercle des autres femmes. Il revint à l’impératrice.

—Quelqu’un est mort! c’est la plainte mortuaire des Grecs.

Elle demanda qui était mort. Il répondit qu’il avait cru voir une vieille femme gisante sur le lit.

—Voilà que vous vous trompez, dit-elle d’une voix basse. Ce doit être un enfant de cette femme qui crie plus horriblement que toutes les autres. Peut-être son fils. Allez vous informer encore une fois.

Mais elle le rappela aussitôt.

—Non, ce n’est pas la peine; je sais que c’est son fils.

Ils continuèrent leur chemin. Après quelques instants de silence, tout à coup elle dit:

—Pour cette femme, plus rien, plus rien que cela, plus de place en elle pour autre chose que ce soit. Maintenant, elle épuise toute son âme d’autrefois.

Après ces mots incomparables, elle se tut pour toute la soirée.

Ces pauvres anecdotes—pauvres, mais suffisantes pour jeter de larges clartés—permettent, me semble-t-il, de saisir les fils qui relient cette personne d’exception à l’ordinaire de l’humanité. Nous avons quelques mots de son cœur, la clef de sa première nature.

C’est une banalité de rappeler le goût qu’elle affichait pour Heine. Il aide pourtant à la comprendre comme une désabusée.

M. Christomanos lui demandant un jour quel poème de Heine elle préférait, elle répondit:

—Je les adore tous, car tous ne sont qu’un seul poème: un et le même. L’incrédulité de Heine quant à sa propre sentimentalité et à son propre enthousiasme est ma croyance aussi. Les journalistes me font un grand mérite d’être son admiratrice; ils sont fiers que j’aime leur Heine, mais j’aime en lui son infini mépris de sa propre humanité et la tristesse dont les choses de cette terre l’emplissaient.

Si séduisant que soit d’orgueil poétique, de volupté et de solitude, un tel état d’esprit, avouons pourtant ce qu’on voit, quand on en fait le tour. Un jour, à Madère[19], un vieillard offrit à l’impératrice un bouquet de camélias rouges; elle lui donna une pièce d’argent. Plus loin, sur la route, une jeune et belle fille, aux bras ronds et brunis, aux lèvres de fleurs de grenade, aux yeux de diamant, lui tendit un second bouquet de camélias rouges; elle lui donna une pièce d’or. Comme Christomanos demandait pourquoi de l’argent au vieillard et de l’or à la jeune fille, l’impératrice répondit:

—C’est qu’elle est belle!...

Qu’il me soit permis de placer sous cette histoire de qualité lyrique quelques réflexions chagrines, et de signaler le revers de la médaille que nous présentons dans son beau jour. «La spécialisation excessive d’une faculté aboutit au néant. Je comprends la fureur des iconoclastes et des musulmans contre les images. J’admets tous les remords de saint Augustin sur le trop grand plaisir des yeux. La folie de l’art est égale à l’abus de l’esprit. Une de ces deux suprématies engendre la sottise, la dureté du cœur et une immensité d’orgueil et d’égoïsme. Je me rappelle avoir entendu dire à un artiste: Ne donnez pas à ce pauvre-là, il est mal drapé; ses guenilles ne lui vont pas bien.»

D’où viennent ces lignes qui s’appliquent fortement à Elisabeth de Bavière? Je les extrais d’une étude sur l’École païenne où Henri Heine est pris vivement à partie pour sa «littérature pourrie de sentimentalisme matérialiste». (Janvier 1851.) D’ailleurs, il paraîtra curieux à certains lecteurs mal informés que cette étude soit de Baudelaire. On veut voir dans celui-ci le chef d’une école satanique, quand il est souvent un voisin de Veuillot.

Au moment de l’assassinat, Drumont publia un magnifique article, intitulé le Douzième Arbre, à la fois brutal et religieux, qui complète et fortifie la thèse de Baudelaire: «... L’impératrice emportait toujours en voyage les œuvres de Heine, son auteur de prédilection. Avant d’aller à Preigny présenter ses hommages à la baronne de Rothschild (c’est en cours de route qu’elle fut assassinée), cette descendante des Wittelsbach, devenue la femme d’un Habsbourg, aura peut-être relu, en écoutant le clapotement des eaux du lac, cette pièce atroce (sur Marie-Antoinette de Habsbourg-Lorraine) où le poète s’égaye sur ces gorges de patriciennes dans lesquelles la hache du bourreau a fait une large entaille. Elle se sera divertie, peut-être, de cette reine qu’on ne peut plus friser, parce qu’elle n’a plus de tête, et de cette dame d’honneur réduite à faire la révérence avec son derrière... Derrière le Douzième arbre de l’avenue, l’anarchiste était déjà embusqué et guettait... Il ne faut pas trop rire à la Belle Hélène, lorsqu’on appartient à la famille des Atrides et que l’on est menacé par les Dieux d’avoir le sort de Klytemnestra...»

Je devais indiquer ce point de vue. Pour bien embrasser un spectacle, il faut de temps à autre que le spectateur se déplace d’un pas à gauche, d’un pas à droite...

VII
ANECDOTES CHÉTIVES ET LARGES CLARTÉS.

Il suit de là que mon amour tend aux choses générales ou idéales. Mon objet est le Dieu ou l’Être. (Lettre de jeunesse de Taine.)

Ainsi empêchée dans son attrait vers des réalités finies, où s’orientera cette âme en détresse?

Écoutez, regardez une belle scène à peine indiquée. Un matin, traduisant Othello avec son lecteur, l’impératrice lit à haute voix la Chanson du Saule de la touchante Desdémone.

La pauvre âme était assise près d’un sycomore,
—Chantez tous le saule vert,
Sa main sur sa tête, sa tête sur ses genoux,
—Chantez le saule, le saule, le saule...

Mais voici qu’elle s’interrompt pour dire:

—Il y a cependant autre chose que la jalousie ou l’héroïsme, et ce sont les saules...

Magnifique indication! Depuis que le monde est monde, de telles sensibilités ardentes voient la nature elle-même comme un immense «buisson ardent». Elles se tournent vers les forces sourdes, vers les puissances primitives, vers les dieux. La solitude, les arbres, la mer, les sommets, l’ouragan, le réveil profond de ses vies antérieures, nous avons bien vu que c’étaient la vie véritable et le refuge constant de l’impératrice.

Un jour, à Corfou, elle gravit la cime bleue de l’Aji Deka. Rien que des granits solitaires, quelques chênes nains, le soleil et un vent furieux. Elle murmure:

—Comme dans une île, bien que l’on soit sur la terre ferme... Cette cime pourtant se rattache aux montagnes, aux vallées, aux hommes... Voilà à quoi l’on peut toujours arriver, si l’on veut.

—Qu’entend dire Votre Majesté? demande Christomanos.

—On peut toujours arriver à faire de soi une île.

—La cime ne peut interdire au vent de venir jusqu’à elle.

—Oh! le vent, je ne voudrais pas m’en priver, si j’étais la cime; ni des nuages non plus. Tout: le soleil, les nuages, la pluie tiède... Et quelle superbe lutte! Regardez ces pauvres buissons qu’agite le vent; voyez comme ils se cramponnent et se cachent: pourquoi aussi ont-ils voulu grimper si haut? Ils ne sont pas faits pour l’air de la montagne. Seule la roche reste ferme et étale sa poitrine.

Une seconde après, elle dit en souriant:

—Il y a quelque temps, un ermite habitait ici. Les gens de Corfou prétendaient que c’était un fou, qu’il causait avec les abeilles, les nuages, et qu’il n’avait commerce qu’avec des sorcières. Peut-être, de son côté, tenait-il les gens de Corfou pour des insensés. Mais le vent l’a tué, lui aussi, tout de même.

Un soir au crépuscule, contemplant depuis la grève solitaire de Corfou les montagnes d’Albanie incendiées par le soleil couchant, elle montrait deux gros nuages blancs qui descendaient d’un sommet lentement vers la mer:

—Ces nuages sont comme nous; ils vont aussi à la mer, pour s’y reposer de leur existence.

A la même heure, un autre jour, elle s’écriait:

—Comme les nuages se précipitent avec rage après le soleil! On dirait des sorcières qui poursuivent une jeune fille aux cheveux d’or.

Puis elle ajouta:

—Les passions du ciel que nous contemplons tous les jours nous font oublier nos propres soucis.

Des milliards d’hommes ont passé sur la terre; ils tenaient des rôles variés, mais tous cherchaient le bonheur.

Eh bien! leur philosophie dernière ne varie guère: le bonheur, c’est d’oublier la vie. Cette merveilleuse impératrice, quand elle promène sur la grève de Corfou son jeune page romanesque, s’accorde avec le vieux philosophe, disons le mot pour forcer le pittoresque, avec le vieux cuistre Taine. Un jour, celui-ci, faisant les cent pas le long du lac du Bourget en compagnie du sombre Maupassant et du jeune Chevrillon, leur donna sa formule: «Travailler toute la journée, et le soir nettoyer ses instruments pour recommencer le lendemain.»

Contempler, travailler; il existe une troisième méthode, la solution divine: le sacrifice. C’est toujours l’oubli de soi-même. Il n’y a plus rien à inventer sous le soleil; nous mettons nos pas dans les pas de nos pères. Mais l’impératrice Elisabeth mêle à ses pensées les feux des pierreries de son diadème et l’ardente couleur du sang que les hommes voudraient verser pour une beauté si défendue.

La contemplation n’a jamais suffi pour apaiser les déceptions et combler le vide de la race de René. En dépit du calme qu’elle célèbre et que marquent sa marche élastique de Diane et son port de déesse, Elisabeth, qui manque d’un principe de vie, se tourmente et cherche où se faire dompter. Levez-vous vite, orages désirés. Celle qui fut d’abord une Titania caressant la tête d’âne, voyez-la finir comme un roi Lear, trahie par les rêveries, filles de ses veilles, et qui court aux flagellations de la tempête.

Elle ne fit jamais de confidences; à peine si, dans un éclair, son obsession se laisse deviner. Voici, par exemple, une formule où l’on peut trouver la définition de l’impératrice par elle-même:

—Parfois, disait-elle, le destin choisit l’un de nous pour en faire un poème magnifique, ou pour s’en gorger comme d’Œdipe ou de Médée.

On croit voir passer sur ce ciel sombre d’orage des éclairs de prescience:

—Je marche toujours à la recherche de ma destinée; je sais que rien ne peut m’empêcher de la rencontrer, le jour où je dois la rencontrer. Tous les hommes doivent, à un certain moment, se mettre en route à la rencontre de la destinée. Le destin, pendant longtemps, tient ses yeux fermés, mais, un jour, il vous aperçoit tout de même....

VIII
LES VIOLONS CHANTENT: «JAM TRANSIIT».

Je ne sais rien de plus émouvant et qui donne mieux l’impression d’une fièvre qui veut s’éteindre, d’une génialité cherchant éperdument un milieu favorable, que les fuites continuelles de cette impératrice; et, par exemple, ce jour où elle entraîna le jeune Christomanos à Schœnbrunn, sous une pluie de neige fondue, dans une tempête de vent, à travers de grandes flaques d’eau. «Nous courons comme des grenouilles dans les marais, disait-elle. Deux damnés semblent errer dans le monde infernal. Oui, pour beaucoup de gens, ce serait l’enfer. Mais c’est mon temps préféré, car il n’est pas pour les autres, je puis en jouir seule. Cela ressemble aux représentations théâtrales que se faisait donner le pauvre roi Louis. Toutefois ce plein air est beaucoup plus grandiose.» Et elle ajoutait: «Certes, je voudrais que l’ouragan fût encore plus enragé; on se sent alors si proche de toutes les choses et comme en conversation avec elles!»

On touche ici aux parties les plus élevées de cette rare nature. Avec le strident des violons tsiganes qui pleurent et qui sourient, Élisabeth de Bavière laisse jaillir par courtes et brûlantes poussées l’hymne panthéiste, l’acceptation, la mort volontairement devancée. Et ce chant, je ne sais s’il monte plus haut dans l’atmosphère raréfiée des sommets ou soutenu par les profondes clameurs de la mer. «Sur la mer, dit-elle, ma respiration s’élargit. Elle se règle sur la houle. Quand les lames deviennent plus larges, je commence à respirer plus profondément. La mer nous déshumanise, elle ne souffre rien en nous de l’animalité terrestre. Dans la tempête, je crois souvent que je suis devenue moi-même une vague écumante.»

Les grands maîtres qui firent leur principale étude d’accepter et de mourir, de mourir continuellement, s’exprimèrent-ils jamais avec plus de magnificence que le jour où cette femme déclare: «L’idée de la mort purifie et fait l’office du jardinier qui arrache la mauvaise herbe dans son jardin. Mais ce travailleur veut toujours être seul et se fâche si des curieux regardent par-dessus le mur. Ainsi je me cache la figure derrière mon ombrelle et mon éventail, pour que l’idée de la mort puisse jardiner paisiblement en moi.»

Félicitons-nous d’avoir recueilli quelques-unes de ces brûlantes décharges qui devraient suffire à susciter la grande vie spirituelle chez l’être le plus morne! Songez que cette personne extraordinaire faillit s’abîmer sans rien nous trahir des puissances qu’avaient amassées en elle la préparation des siècles et ses douleurs. Mais pour contempler face à face l’idéal qu’elle dénude à demi dans ces grandes vérités voilées, il eût fallu surprendre ses sentiments, ses sensations, la vaste poussée des vagues au-dessous de sa conscience claire. Une certaine scène d’incomparable poésie eut pour cadre la première aube sur la mer de Corfou et les jardins d’Achille.

«Au petit jour, écrit Christomanos, je me suis levé et—sans savoir pourquoi—j’ai monté tout droit, par l’escalier des dieux, sur la terrasse d’Hermès. Un blanc reflet surgissait à l’est, derrière les croupes noires des montagnes, dont les corps immergeaient dans l’obscurité comme dans les ténèbres de leurs propres ombres. De la mer à peine visible sous son immense pâleur, le matin montait humide. Presque toutes les étoiles s’étaient éteintes; Sirius seul, d’une terrifiante grandeur et magnificence, était au zénith. Au-dessous se dressait un grand cyprès noir, incliné légèrement sous un souffle de brise que l’on ne sentait ni entendait... Soudain, je vis l’impératrice glisser, comme une ombre, entre les colonnes du blanc palais. Extrêmement surpris de la trouver là à cette heure, je voulus me retirer; mais elle s’approcha, rapide comme un ange noir qui aurait à défendre un paradis, et me dit: «Je suis toujours ici, avant le lever du soleil, pour voir comme tout s’éveille[20]. Il ne faudra plus monter jusqu’ici à cette heure. C’est le seul moment où je sois tout à fait seule.»

Magnifique témoignage, que nous laissons retomber faute de documents sur des rêveries si conjecturales! Sur ses hautes terrasses, le sphinx a gardé le mot de son énigme. Mais nous sentons bien autre chose que les plaintes d’une allemande malheureuse: les ravages de la satiété et la névrose des tout-puissants.

L’audace et l’ironie amère, l’accent sceptique et fataliste, l’invincible dégoût de toutes choses, la présence perpétuelle de l’idéal et de la mort, et même ces enfantillages esthétiques d’une mélancolie qui cherche à se délivrer, me font tenir l’existence d’Elisabeth d’Autriche comme le poème nihiliste le plus puissant de parfum qu’on ait jamais respiré dans nos climats. On croirait que des fusées orientales vinrent, chez cette duchesse en Bavière, irriter le fond romantique. Toutes ses forces de rêve, elle les astreint à des cadences que je trouve seulement chez ces incomparables soufis persans qui couraient le monde dans la familiarité de la mort. Et cette satiété qui n’empêche aucun frémissement évoque devant mon imagination certains rêveurs mystérieux des trônes asiatiques.

Bien entendu, je ne prétends point donner par ces rapprochements une explication; mais—comme un air de musique parfois nous transporte dans un paysage—l’atmosphère de silence, de fatalité et de beauté un peu bizarre qui flotte autour de l’impératrice évoque pour moi ces cours des khalifes où la philosophie du néant, parfois avec mièvrerie, développe ses sentences au milieu de drames qui la justifient.

Pourquoi poursuivrais-je davantage de rendre intelligibles ces incomparables angoisses? Ces psaumes monotones, ceux que nous appelons les heureux de ce monde les ont répétés à maintes reprises depuis Salomon. Aussi bien, en dehors de l’atmosphère des cours, nous avons entendu des pensées analogues. Ces états de faiblesse irritable, ces angoisses sans cause, ces vagues inquiétudes, ces noires lycanthropies, c’est la sécrétion particulière aux natures supérieures. Avec une régularité qui mènerait jusqu’au désespoir les hommes assez imprudents pour s’attarder à réfléchir sur notre effroyable impuissance, nous mettons éternellement nos pas dans les pas de nos prédécesseurs. Tous les grands poètes ont souffert, comme Elisabeth d’Autriche, de la vulgarité du siècle; ils se sont sentis soulevés, au moins de désir, vers un plus haut idéal; ils ont éprouvé un éloignement pour les intelligences obtuses et courtes, contentes d’être, satisfaites du monde et de la destinée. C’est que, sans but et sans frein, ils souffraient d’un manque de discipline. D’un tel état peuvent sortir les grandes singularités artistiques ou religieuses qui sont l’honneur de l’humanité! Qu’importe le fond des doctrines! C’est l’élan qui fait la morale. Ce qu’un Pascal appelle «vivre pour l’éternité», c’est ce que nous appelons «s’observer, comprendre le néant de la vie». Mais cette satiété qui réclame à toutes les minutes les assaisonnements de la mort, n’impressionne jamais autant que chez une femme divinisée par sa beauté, par son diadème, par son malheur qu’elle affrontait dans une perpétuelle méditation, et par son assassinat qui ne put l’émouvoir, car elle avait devancé la mort.

Quand une brute menée par la Fatalité qui préside aux tragédies antiques accosta l’impératrice sur le trottoir du lac, près de l’hôtel Beau-Rivage, sans doute celle-ci participait toujours à ce que le vulgaire appelle la vie, puisqu’elle réagissait encore, mais, n’ayant plus de but, de volonté, ni rien qui lui fût, elle était, selon le philosophe, une étrangère à l’existence et vraiment une morte.

M. Remy de Gourmont a écrit un mot qui mérite d’être recueilli: «L’homme qui assassina l’impératrice d’Autriche obéit peut-être à un instinct plus haut que son intelligence; croyant tuer la force, il poignarda le dédain.» Sans doute, mais encore, plutôt qu’une dédaigneuse, c’est une absente. Jam transiit; Déjà elle avait passé outre... L’imbécile Luccheni a tué une morte.

Le cœur percé de cette petite lame, elle continue encore à marcher. C’est seulement sur le pont du bateau qu’elle s’affaisse, et alors elle demande: «Qu’y a-t-il?» C’est elle qui meurt, et elle demande: «Quoi?»

IX
REJETONS LA COUPE A LA MER.

J’étais assis dans un bureau de rédaction, à corriger les épreuves d’un article, quand arriva la dépêche de l’assassinat. Il y avait là des écrivains de l’espèce qu’on appelait jadis «symbolique» ou «décadente», c’est-à-dire qui se piquent de raffinement exquis, rejettent toute discipline et ne mettent rien au-dessus de l’art. Et l’un d’eux, avec une grande autorité, en tournant sa face ronde vers les cieux, déclara qu’«en somme, Luccheni était infiniment plus intéressant que cette femme».

Cette appréciation, qui ne fut pas contestée, me frappa vivement. Je sortis, sans mot dire, pour aller la méditer dans une magnifique promenade. Un tel mot demeure pour moi une précieuse expérience; je le tiens pour un de ces documents qui nous débrouillent les idées, qui nous font distinguer la véritable nature des êtres sous les affectations et les masques. C’est une autre question de savoir si le point de vue esthétique et aristocratique est le meilleur, mais le problème qui fut solutionné pour moi ce soir-là, c’est de savoir ce qu’ils valent comme esthètes et comme aristocrates, les poètes qui préfèrent ce «héros» à cette «héroïne». Je m’explique la misère de notre littérature récente: c’est goujaterie de l’âme.

Celle qui régla sa vie sur les maximes que nous avons recueillies est évidemment à cent mille pieds au-dessus des diverses personnes qui sont spécialement chargées d’avoir des opinions intellectuelles aujourd’hui. Il semble pourtant qu’un pâtre, pourvu qu’il fût capable d’entendre le plus naïf roman de Walter Scott, devrait être sensible à cette silhouette de fée entrevue dans le brouillard allemand.

Les personnes de cette nature, dans tous les milieux, souffrent beaucoup de la sottise des hommes; elles apprennent qu’il ne fait pas bon penser tout haut. Si, dans leur jeunesse, elles se laissent aller parfois à manifester ce qu’il y a de singulier dans leur vie intérieure, elles le regrettent très vite; dès lors, elles s’effacent volontairement derrière le personnage qu’il leur faut faire et elles renoncent à ce qui pourrait leur attirer la haine ou la sympathie. D’ailleurs, cette solitude claustrale, c’est encore moins prudence devant la vie qu’obéissance à des instincts et à des goûts de tristesse; il leur convient d’être ce que tout le monde appelle «enseveli vivant.»

M. Constantin Christomanos avait-il le droit d’arracher à cet in pace volontaire celle qu’il livre à la société des poètes? Jeune, frémissant de rêves et né pour leur donner un verbe, il n’a pas su, auprès de cette impératrice d’une si puissante poésie, crever ses yeux et couper sa langue. Il raconte ce qu’il a vu, et vraiment ne traduit-il pas en rythmes admirables les enchantements dont il subit la magie? Si, enflammé d’une telle approche, il a détourné quelque chose d’un brasier qui aspirait à se consumer tout, on ne doit pas l’accuser de rapt, mais de ravissement. Il n’a pu rejeter à la mer la coupe qu’un hasard providentiel, il doit le croire, lui permettait de soustraire au gouffre d’oubli. Je n’ai vu nulle part qu’on blâmât les amis de Virgile, qui refusèrent de détruire l’Énéide, comme à son lit de mort il avait ordonné.

Hélas! tant qu’elle gît sur le sable profond du gouffre, la coupe du roi de Thulé irrite notre sens du mystère et nous commande de tout risquer; mais que vaudra-t-elle, si on la fait circuler parmi les convives recrutés sur la place publique et déjà gorgés de boissons vulgaires? Plaise au ciel que cette impératrice de la solitude ne devienne pas un thème littéraire et, comme on dira sans doute, une figure esthétique! Voyez ce qu’on nous a fait de son cousin Louis II: un cadavre romantique étendu sur la grève du lac Starnberg et gâté par les commentaires qui s’y traînent en colonies informes et visqueuses. Il faut le granit de Pascal, de Rousseau, de Byron, de Chateaubriand et de Napoléon pour résister à ces parasites; ils déshonorent et déforment très vite des figures un peu flottantes, capables de susciter nos méditations, mais qui négligèrent de se réaliser dans une forme d’art et d’échanger leur mobilité séduisante contre la fixité de la perfection.

Si nous voulons maintenir autour de cette impératrice l’isolement qu’elle aimait et qu’on doit tenir pour l’atmosphère de sa beauté, prodiguons-lui les blâmes qu’aucune âme vigoureuse ne ménage à ces natures qui méconnaissent le sens de la vie, qui négligent de se rendre utiles et qui se perdent dans les problèmes insolubles, et par là puérils, de la contemplation. N’avons-nous pas à notre disposition une formule mémorable qu’Auguste Comte tenait de Mme Clotilde de Vaux: «Il est indigne des grands cœurs de répandre le trouble qu’ils ressentent[21]

SOUVENIR DE PAU EN BÉARN

SOUVENIR DE PAU EN BÉARN

Les noms heureux des belles villes du Sud sont liés aux mornes images de la mort. Parmi nos parents, nos amis, plusieurs achevèrent leur vie à Menton, à Hyères et à Pau. Le plus souvent jeunes encore. Et le soleil qui perce l’hiver pour réjouir ces villes fortunées n’obtient pas que j’oublie des rayons prématurément glacés.

Les stations du littoral me semblent des tombes fleuries que frappe un flot d’azur. Mais, sous un ciel couvert, Pau surtout, avec sa douceur qu’aucun souffle jamais n’excite, prête à de mortelles rêveries.

C’est en octobre, novembre, quand la colchique perce entre les feuilles mortes, que Pau fait le mieux sentir son caractère dominant: un climat mol et qui cicatrise.

Je ne sais rien de plus doucement agréable que la suite des promenades aménagées au flanc méridional de cette ville. Elles forment un large balcon sur la verte vallée du Gave, sur d’innombrables collines arrondies et, tout au fond, sur la ligne dentelée des grandes Pyrénées bleuâtres.

On aboutit à un bois sur une colline. C’est le parc du Château, du Château d’Henri IV. M. Taine se promena dans cette allée solitaire, sous la colonnade des chênes et des châtaigniers, quand il avait vingt-six ans. Déjà les hautes tiges des taillis, en files serrées sur la pente, voilaient le Gave et la large campagne. Comme aujourd’hui, l’air demeurait immobile, sans un coin de ciel bleu, sans un bruit animal. «On est bien ici, disait-il, et cependant on sent au fond du cœur une vague inquiétude; l’âme s’amollit et se perd en rêveries tendres et tristes

Pourquoi ne les décrit-il point, plutôt que de mêler des facéties brutales contre les «philistins» à des extraits quelconques des vieilles chroniques?

Dans cette solitude, et sous ces arbres, où, vivantes, elles fuyaient la mort, des ombres errent indéfiniment. Elles étaient venues des pays du Nord trouver dans Pau un air plus tiède. Il ne les sauva point. Et maintenant personne ne les veut plus connaître dans ces maisons de passage où leur souvenir aggraverait les insomnies des locataires qui leur succèdent. Nulle piété familiale n’entoure et n’apaise ces morts étrangers; les lois du pays commandent de les chasser par les plus savantes fumigations.

Pareilles aux âmes sans sépulture que plaignaient les païens, ces ombres malheureuses s’attachent au promeneur isolé, et celui-ci, que ne distrait aucun soin, se livre à leur confuse société. Chaque jour, elles m’attendaient à l’entrée du parc. Instinctivement, pour les rejoindre je hâtais le pas. Elles me frôlaient, me chuchotaient une mystérieuse plainte. J’ignore ce que furent leurs destinées particulières, mais je ne me trompe pas sur leur commune préoccupation. Deux phrases du Guide qu’on trouve ici dans toutes les mains me donnent le fil de leurs rêveries: «Pour le malade il y a des jours mauvais à Pau, comme dans tous les climats analogues, et celui qui croirait pouvoir s’y livrer à tous ses caprices s’apercevrait cruellement de son erreur...» Et plus loin ce même «Guide», énumérant les avantages locaux: une atmosphère douce et calmante, de magnifiques promenades, termine par ces mots, durement ironiques: «Toutes les ressources dont la classe riche est habituée à disposer.»

Pauvres phrases, je le répète, et d’abord trop plates, semble-t-il, pour arrêter le lecteur, mais si j’étais poète, j’en tirerais deux magnifiques poèmes, et si j’étais musicien, je les fondrais dans une seule symphonie.

Une œuvre qui mettrait sous nos sens toutes les voluptés et qui, dans le même instant, nous obligerait à regretter cruellement de nous en être rassasiés, voilà un lieu commun irrésistible pour nous exciter et pour nous déchirer! Et quelle conclusion? Aucune, assurément. Il n’est point essentiel pour nous émouvoir qu’un poème soit clair. Quant à la musique, plus favorisée encore, elle peut nous présenter plusieurs idées dans le même moment; elle les fait chanter ensemble et par cette complexité elle déchaîne nos puissances profondes d’émotion que l’analyse littéraire ne sait pas toucher. Des espaces pleins, puis des élans, des repos, puis des enrichissements, et des élans plus audacieux, et des répétitions ornementales plus vastes, voilà les seuls moyens pour nous rendre sensibles certains états de l’âme. Ils se déformeraient au point de s’anéantir si l’on prétendait les faire entrer dans des formules. Ils inspirent et ne s’expriment pas. Les promeneurs de la semaine des morts, qui se prêtent aux nappes de rêveries suspendues sous les chênes du parc béarnais, ne peuvent s’expliquer ce qui les met en branle.

Parmi ces ombres qui m’accompagnaient, je ne tardai pas à distinguer une voix qui m’avait été chère. Un des amis de mon enfance, mon aîné de douze ans, vint jadis demander à ce ciel un sursis pour le mal dont il mourut vers la trentaine. Suis-je seul déjà sur la terre pour le maintenir au-dessus du gouffre d’oubli? J’ai cherché le toit qui l’abrita quelques hivers. Dans le livre de mes dettes morales, que j’aime à méditer, je l’ai inscrit comme mon bienfaiteur à cause d’une phrase qu’il dit devant moi quand j’avais quinze ans.

Il venait d’étudier la médecine à Paris; il en rapportait une remarque très juste: «L’avantage de Paris, c’est qu’on voit de près les grands praticiens et qu’on admet alors de les égaler un jour.» Ces mots tombés au hasard d’une conversation s’étant fixés sur l’heure dans mon esprit ne cessèrent pas de s’y enfoncer. Je dois beaucoup à cette pensée; elle me pressa, je crois, d’aller visiter à Paris les maîtres. Qui oserait, en effet, lutter avec des hommes mystérieux! Mais étudier un homme en chair et en os, et prendre sa suite à force de travail et de discipline, l’imagination d’un adolescent courageux accepte que cela soit possible.

Aujourd’hui, je donne à cette phrase de mon aîné un sens plus subtil et plus fort: je pense qu’il faut aller aussi dans les endroits où l’on meurt, pour apprendre à se résigner.

Quand le soleil, parfois, sans rompre la solitude ni l’immobilité des choses, perce les châtaigniers du parc, aussitôt sur les branchages les bêtes de l’air chantent leurs plumes sèches, leur bonne digestion et leur confiance insensée dans la vie. Le promeneur sort de son rêve; il écarte les morts qui le pressent, et les morts, plus obsédants, qui l’emplissent: espérances, désirs enterrés dans son cœur. Averti par ce brusque réveil de la vie, il croit devoir s’intéresser à ces beaux lieux et participer à leurs magnifiques largesses pour qu’elles étendent son existence.

Au pied de Pau se développe une vallée heureuse de verdure et de grands arbres, où fuit, entre les joncs, un gave rapide que brisent ses cailloux. Des routes sinueuses, des maisons de plaisance, des villages, d’innombrables vergers enrichissent cette harmonie. Et des collines à demi boisées, en bordant cette vega, lui donnent la forme d’une conque où flotte de l’or vaporisé, tandis qu’elles-mêmes ne sont que des enfants au pied des Pyrénées, magnifiques par leurs neiges et par leurs arêtes, et qui président sur l’horizon à la tranquillité générale.

L’apôtre a dit que sur l’homme inflexible, sur les cœurs sans tendresse ni pitié, s’étend un ciel d’airain qui n’a ni pluie ni rosée. J’en conclus qu’aucun homme inflexible ne vint jamais à Pau, car de toute éternité nul n’y vit un ciel d’airain.

Quelle douceur, quel brisement de nerfs! quel amour de la vie, quelle tristesse sans voix de se savoir périssable! Entre cinq et six surtout, quand le brouillard violet et tiède tombe sur la vallée et que les lanternes du gaz une à une s’allument sur la longue terrasse!

Ici la raison la plus épurée de sentimentalisme fait tout naturellement la part du cœur. Ici Charles Maurras inventa une belle consolation pour tous les déshérités.

C’est sur cette terrasse, je le sais, devant ce Château d’Henri IV, qu’en 1890 il advint à notre ami de sentir la nécessité naturelle de la soumission pour l’ordre et la beauté du monde. Un paysage agréable où toutes les parties se soumettent les unes aux autres, où celles-ci vivent ensevelies sans se flatter qu’aucun espoir les pousse jamais dehors, tandis que celles-là sont éternellement caressées des feux du Jour et de la Nuit, amenèrent Charles Maurras à constater allègrement que, malheur ou bonheur, tous les états qu’il y a dans l’humanité sont des conditions nécessaires à la qualité de chacun. «Le monde entier serait moins bon s’il comportait un moins grand nombre d’hosties mystérieuses amenées en sacrifice à sa perfection. Hostie ou non, chacun de nous, lorsqu’il est sage et qu’il voit que rien n’est, si ce n’est dans l’ordre commun, rend grâces de la forme qu’a revêtue son sort, quel qu’il soit; il ne plaint que les disgraciés turbulents dont le sort est sans forme et que leur destinée entraîne à l’écoulement infini.» (Anthinea.)

Ce jeune philosophe de la santé, de la saine raison, tout occupé à construire le roi, n’a point le temps d’être tendre. Parlons net, le véritable homme songe à créer, non point à guérir.

La vallée béarnaise prend un beau sens historique si elle fit rêver M. Taine en 1854 et, trente-six ans plus tard, l’un de ses meilleurs fils. Son esprit, toutefois, non plus que ses couleurs et ses formes, ne sauraient me retenir.

Il est des moments où notre pensée s’étend et trouve partout à profiter; d’autres fois elle se replie irrésistiblement sur ses réserves. Et c’est encore un hommage à l’ordre, une féconde soumission, d’accepter ces minutes de retrait où peut-être le ressort se bande pour une action importante.

Les voyageurs m’avaient bien prévenu que le gave pyrénéen et l’épais ruban des végétations qu’il déroule dans les landes ressemblaient à mon torrent et à ma vallée vosgienne. En vain ici les proportions sont-elles plus vastes et le motif décoratif infiniment multiplié: je vois à Pau la Moselle où je fus élevé, ses grèves, sa prairie, ses côtes boisées, à ma droite l’église de Charmes, et plus loin, à ma gauche, Châtel, le bien situé, c’est-à-dire tous les premiers objets qui me possédèrent et dont je méconnus longtemps ce qu’ils recèlent de discipline. Paysage plus simple que le béarnais, plus court et plus pauvre et que couvre un ciel rude, mais c’est le mien où m’attachent chaque semaine davantage des liens que ma raison n’a pas noués. C’est lui qu’embellirait mon nom, si mon nom quelque jour donnait de la beauté.

Mes morts et mon horizon natal m’enveloppent sous ce ciel nouveau et parmi ces étrangers. Ils composent un arrière-fond à toutes les images que le hasard me propose, et celles-ci ne valent qu’autant qu’elles s’harmonisent avec ma terre et avec mes morts. C’est ainsi que se forme un désir ardent de rompre tout ce qui nous distrait de nos idées maîtresses.

Pau, 31 octobre 1901.

LECONTE DE LISLE

DISCOURS
PRONONCÉ POUR L’INAUGURATION
DE LA
STATUE DE LECONTE DE LISLE
au Luxembourg, le 10 juillet 1898.

Messieurs,

Bien souvent les étudiants ont salué Leconte de Lisle sur cette terrasse qu’il traversait deux fois par jour. Sa structure, sa manière de marcher, ses mouvements calmes, fiers et grandioses, sa figure faite de plans accusés et d’espaces uniformes, sa force, sa lenteur, sa solitude, tout son être et son atmosphère constituaient d’ensemble un magnifique animal humain.

Quelques-uns de ces jeunes gens étaient admis avec d’illustres artistes, le samedi soir, dans ce salon glorieux et modeste de l’École des Mines que présidait le Moïse cornu de Michel-Ange. Le maître les émerveillait par le pittoresque serré de ses propos et par sa justice distributive; il n’avait d’indulgence que pour les débutants de lettres, qui sont des lionceaux encore incapables de nuire.

Comme un athlète exerce continuellement ses muscles, ce grand travailleur, à ses heures de délassement, se plaisait à faire jouer en lui la tendresse et la férocité, qui sont plus favorables que la bonté à l’inspiration d’un poète épris de relief, de couleur et de tumulte. Vous vous rappelez, messieurs, ses phrases brèves, nettes et lourdes! Et quel victorieux sourire venait affiner encore la belle ligne de sa bouche, découvrir ses dents éclatantes et le rajeunir, tandis qu’il approchait son monocle de son œil par l’instinct du sagittaire qui veut voir sa flèche dans le but!

De ses traits innombrables, il poursuivit surtout ces romanciers encombrés et vulgaires, alors favoris du public et dont il disait qu’ils ajoutent aux écuries d’Augias. Lui, pensions-nous, il épurait le monde littéraire. Aussi, dans les hommages dont nous l’entourions, il y avait le plaisir, si vif à vingt ans, d’aller contre l’opinion dominante.

Leconte de Lisle fut un poète impopulaire. Il dut supporter les sarcasmes de la presse, l’indifférence du public et la fortune des médiocres. Son pathétique et son tragique ne furent discernés que par ceux dont il fit l’éducation et qui se groupent ici pour lui rendre hommage.

Déjà son école était fameuse pour avoir ajouté des couleurs et des sonorités aux gammes de notre langue, et l’on méconnaissait encore son vrai titre poétique: c’est d’avoir concentré dans de courts poèmes les émotions qui accompagnent les grands travaux de résurrection historique.

Qu’un homme de ce temps s’attarde dans les musées où nous avons entassé les colonnes des temples, les membres des dieux et les poupées des morts; qu’il écoute les savants déchiffrer dans les textes les institutions et les mœurs des sociétés disparues; qu’il laisse son imagination avertie par les voyageurs s’enivrer des horizons, du soleil et des feuillages qui réjouirent des ancêtres épiques: il voit, sur un fonds de nature qui n’a jamais bougé, des groupes historiques s’échelonner, qui tous portent leurs dieux, et par là nul de ces groupes ne nous est étranger, car dans leurs dieux, saugrenus parfois, ils mettent des illusions toujours vivantes dans nos consciences.

Autour de telles évocations, flotte une certaine mélancolie vague et passive. Elle nous dispose à mieux entendre le thème essentiel de toute poésie: la caducité des choses humaines, opposée à l’éternelle jeunesse de la nature.

La marque d’un grand poète, c’est le besoin qu’on ressent de son œuvre. A certaines heures, semble-t-il, la France n’aurait pu se passer d’un Musset, d’un Lamartine, d’un Hugo. Pour une élite que nos grandes écoles augmentent chaque année, il était nécessaire qu’un Leconte de Lisle allât s’asseoir à tous ces foyers de civilisation récemment retrouvés, qui troublent notre imagination et qui nous prêchent la vanité de l’effort. Il eut la virilité de maintenir longuement son regard sur des ombres. Sans se laisser alanguir par une atmosphère de sépulcre, il les porta en pleine lumière et les revêtit avec une exactitude minutieuse de tout l’éclat de la vie. Par ce travail, il nous sort de la position fausse où nous nous trouvions vis-à-vis de ces revenants: au lieu d’être pour nous la cause d’évagations énervantes, ils sont devenus les éléments les plus essentiels de notre philosophie. Ces grandes rêveries archéologiques, quand il les eut fait entrer dans la poésie, s’épurèrent et devinrent même un ressort de notre vie intellectuelle.

Les poèmes splendides et monotones de Leconte de Lisle, d’un abord si dur qu’on les crut inhumains, ont une vertu réconfortante. Ils délivrent, au sens d’Aristote et de Gœthe, ceux qui, ayant pris une vue d’ensemble de l’histoire, ne se dégagent pas de son tragique nihilisme par la vie active.

Du moment qu’un grand poète a formulé avec netteté les conclusions désespérantes où nous amène l’enquête scientifique sur le développement des civilisations, nous voilà dispensés d’y revenir indéfiniment et de nous éterniser en hésitations et en inquiétudes stériles sur ce que la vie manque de but.

J’ignore si nos petits-fils retrouveront quelque sens dans l’histoire, comme faisaient les Bossuet, les Condorcet, ou ce politique qui crut pouvoir parler de justice immanente. Aujourd’hui nous n’y découvrons nul chemin tracé et l’espérance ne sait où s’y prendre. L’œuvre de Leconte de Lisle nie la Providence, la loi du Progrès et les revanches du Droit. La pensée divine, faiseuse d’ordre, qui construisit les sociétés et les temples, apparaît plus ou moins lumineuse sur des points divers de l’espace et des siècles, sans qu’on discerne la moindre trace d’un programme, ni d’une marche en avant. L’esprit souffle où il veut, nul ne sait d’où il vient, où il va.

Chronologiquement, Leconte de Lisle appartient à une génération enthousiaste qui a élaboré une philosophie de l’histoire d’un optimisme candide; on ne s’en aperçoit que s’il parle de l’hellénisme. Un instant, pense-t-il, autour de l’Acropole, la Liberté dompta la Fatalité. Hors cette brève période d’un étroit pays, ce grand poète voit partout la Fatalité planer au-dessus des hommes et des dieux, qu’elle fait plier sous la loi sans appel de son bon plaisir. Ce spectacle tragique lui fournit les fortes inspirations qu’utilisèrent déjà Homère, Eschyle et Sophocle.

Comme s’il ne s’était pas rassasié d’horreur dans la série des siècles, Leconte de Lisle en cherche dans la série naturelle. A nulle étape la vie n’a de quiétude. Il prend possession des heures implacables du jour, de toutes les solitudes et des grandes espèces condamnées, pour leur faire exprimer sa philosophie héroïque et morne. Les éléphants, les condors, les panthères et les buffles, tous tragiques, que ce gigantesque pasteur promène dans des paysages d’airain, semblent une autobiographie. Ses bêtes se désespèrent d’un monde où l’action n’est pas la sœur du rêve.

Parfois le poète nous donne directement son opinion sur l’être; c’est une imprécation égale aux plus désespérées de ce christianisme qu’il maudit d’avoir précipité les Olympes païens.

Notre Maître, messieurs, ne fréquentait volontiers que les dieux. Il mettait à leur service des accents et des allures d’une grandeur sacerdotale. Ils lui donnèrent du mécontentement; il reconnut que les meilleurs n’étaient pas immortels.

Heureuse désillusion, car elle fait le centre de sa poésie. Peut-être son génie se nourrit-il d’une seule idée, mais inépuisable: la mutabilité des formes du Divin.

L’absolu que Leconte de Lisle n’avait pu trouver dans la suite des dieux, il croyait fermement le tenir dans l’art. Il affirmait les lois de l’esthétique et formulait des canons. Il aura rempli l’office d’un Boileau. Il a donné une discipline à la poésie française, quand le génie des Musset, des Lamartine et des Victor Hugo allait entraîner nos talents dans la faconde. Il a restauré l’art classique de resserrer un sujet, d’ordonner des pensées et d’appuyer la poésie sur quelque chose de réel. Il répétait à ses élèves que la forme n’est pas une chose distincte du fond, et que bien écrire, ce n’est rien autre que bien penser.

Dans le même temps, c’est vrai, il créait une manière, et son gaufrier commence seulement à s’user. Le Parnasse, où personne n’a pensé bassement, doit être loué comme une école de travail minutieux et de respect. Des esprits nobles et libres s’y éveillèrent. Chez les plus modestes des poètes qui apprirent de Leconte de Lisle à travailler le vers et à transformer en matière poétique les découvertes de l’archéologie et de la philologie, un anthologue peut trouver le chef-d’œuvre qui sauve un nom et enrichit une littérature.

Ne fermons point cette cérémonie sans associer à la gloire du Maître ceux des bons Parnassiens restés dans le demi-jour. Aux plus humbles fragments d’un marbre éclaté sous l’action du génie, la postérité curieusement honore la trace du ciseau magistral.